‹ Lettres parisiennesChapitre 31 sur 49 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

21 juia 183Y.

Invocation à la liberté. — Versailles saavé des rats et des députés. Tournoi de Tivoli. —Modes.

Âh ! quel bonheur d'être libre^ libre de la plus belle de toutes les libertés^ celle de lar pensée; de ne porter la chaîne d'aucun parti, d'être indépendant du pouvoir, et de n'avoir fait aucune alliance avec ses ennemis; de n'avoir à défendre ni la sottise des uns, ni la mauvaise foi des autres ; de n'être responsable des actions de personne, de pouvoir agir en son nom, et pour soi; de ne rendre compte qu'à Dieu seul de sa vie ; de n'attendre d'avis que de sa conscience; de se fier sans crainte à ce pur instinct de la vérité que le ciel a mis en nos cœurs, et que nous avons nommé la fol; d'admirer sans so croire flatteur, d'être juste sans se croire généreux ; de chercher le bon côté de toutes les choses, comme l'abeille cherche le miel de toutes les fleurs; de regarder avec un œil pur, d'écouter avec une oreille indépendante ; dé voyager sans ordre, et de s'arrêter, selon sa fantaisie, là où le site est plus beau, là où le soleil est plus brillant; de n'avoir pas besoin de demander à qui appartient un pays, pour savoir si Ton doit s'y plaire ; de n'avoir pas besoin de demander le nom d'un acteur, pour savoir s'il faut l'applaudir; de retenir indifféremment tous les airs, s'ils sont harmonieux; de s'enivrer impartialement de tous les parfums; de s'amuser de tous les esprits, de jouir de tous les talents, quelles que soient les couleurs dont ils se parent; d'honorer tous les

courages, quelle que soit la bannière qu'ils défendent. Oh ! quel bonheur de n'être ni philippiste, ni légitimiste, ni doctrinaire, ni révolutionnaire; de n'avoir pas de nom parmi les ambitieux vainqueurs ou mécontents ; de n'avoir point de parrains politiques; de n'avoir point de devoh*s de convention; de n*être forcé à aucune haine; de n'étie engagé dans aucun mensonge ; d'être libre enfin ! Car, messieurs, ceci est la seule, la véritable liberté ; non cette Uberté qu'a chantée M. Auguste Barbier, cette grosse flHe aux bras nerveux ; cette patronne des forçats, qui s'abreuve aux ruisseaux des rues; celte envieuse révoltée, qui depuis quarante ans s'en va planter dans tous les faubourgs son vieil arbre vert, sans racines, et son vieux bonnet de coton rouge sans mèche... non cette liberté querelleuse qu'on nomme liberté de la presse, cette bavarde menteuse qui n'écoute personne, et qui crie toujours pour qi/on n'entende qu'elle; non, non : la nôtre n'est pas fille du peuple, elle est fille du ciel, et nous vient de Dieu; son front dîvra n'a pas le moindre bonnet de coton ; il porte une auréole, car la lumière est sa parure; ses cheveux flottants ne sont retenus par aucun nœud, ils volligent autour de sa tête comme un voilé capricieux ; ses vêtements Tégers l'enveloppent sans être fixés par aucun lien; elle est indépendante, non par la vigueur de son bras, mais par la vertu de ses ailes; elle n'a point d'attributs déterminés, elle n'a point d'arbre obligé qu'il lui faille planter à toute force; eUe cueille chaque matin le rameau qui lui plaît. Sa flfeur qu'elle désire ; quelquefois elle garde plusieurs jours de suite les mêmes, car elle est aussi libre de ne pas changer. Son âme est généreuse pleine dr franchise et de courage; eUe ne peut cacher ni son admiration ni son mépris ; son intelligence est infinie, elle parle toutes les langues; elte

LETTRES FAKISFE^RES 155

eompreBd tonte» les sciences^ «lie enclle àxm toos les arts, die' sait lire dans toutes les pensées... et pourtant c'est une jeune fiUc^simple, i^osiirie et chaste^ car 'û n'est point d'indépend&Dce sans pureté; ma» eMe tpomve sa force dans cette innocence même ; eBe ^ane snar la montagne, 980» se mêler au bruit 4e k vallée^ elle traTer se va monde corrompu, sans ternir Téclnt wgînal de son immortelle beauté; eUe se conserve briliianle a« sein des ténèbres comme Tétolie au sein des nuages, comme la perle au fond des mers, comme la poésie au fond du cceur... liberté charmante f viens régna* parmi nous, viens détrôner tes vieilles rivales «pn nom ont fait perdre tant de sang et tant d'années ; viens, la France, pour êtse ben^ lense, n'attend que toi 1 Panvncs gens> qne nous sommes^ ou plutôt que vous êtes, vous aven pédniné h grands cris la Uberté des individns, la liberté des» euKe», la liberté^ de la presse, la liberté du commerce^ eft voiisi «rez oublié Hi plus précieuse de toutes : la liberté de £& pensée ! Sane celle-là les autres ne sont rien;. Voue avez vendo d'aranee toutes vos impressions, toutes vos idées ; votre admfraHioB a un propriétaire, et vos injustices ont des abonnés^ SI Tun de vous s'écrie ; Ceci est beau ! on Itii répond ; Tu es payé pour le dire ; si l'aut^re dit : Ceci est mal, on lui répond. : Tu n'en saiâ rien; un ennemi n'est pas un juge. Vous ne pouvez louei* un acte du pouvoir sans être traité de valet; vous ne pouvez évoquer im souvenir de l'exil sans être traité de rebelk; votre voix... vous l'avez promise; votre nom... vou» l'avez donné. Cime étrange ! vous ne pouvez plus dire la vérité sans psujufc; vous ne pouvez plus être sincère sans devenir déloyal f Vous ne pouvez pas, conune nous, signer dans la naéme pi^e ces deux éloges opposés :

« La statue de Jeanne d'Arc, sculptée par la princesse Marie^ est un chef-d'œuvre de grâce et d'inspiration. Ah î si Fauteur de cette belle composition s'appelait made-* moiseUe Leblanc ou mademoiselle Lenoir^ ou mademoiselle Lefebvre, quelle superbe réputation d'artiste on lui ferait! N'importe, il y a bien de la poésie dans cette image : une fille de France consacrant ses jours oisifs au souvenir de la ûlle des champs qui sauva la France I Nous rêvons maintenant un gracieux tableau: la princesse Marie travaillant à la statue de Jeanne d*Arc. »

On nous écrit de Vienne : « J'ai vu Mademoiselle: vous ne saunez imaginer une plus charmante personne, belle et spirituelle, de la manière la plus agréable. Vous pouvez me croire quand je dis cela, car je suis très-difficile en esprit; vous savez pourquoi. »

Voilà deux éloges que nous osons faire, nous, parce que nous sommes libres. Ah ! nous vous plaignons d'avoir tant de graves considérations qui vous empêchent d'être justes, qui vous privent du plaisir de vanter ce qu'il y a de plus doux à vanter au monde, l'esprit et le talent, la candeur et la beauté.

11 y a quelques jours aussi, nous nous sommes sincèrement réjoui de pouvoir admirer, sans nous être suspect à à nous-raême, ce beau monument que nous appellerons Fersailles sauvé: car c'est en cela que la pensée est deux fois généreuse et belle : ce n'est pas seulement un Versailles nouveau qu'on vous donne, c'est le Versailles de Louis XIV que Ton vous rend; c'est le palais du grand roi que les rats et les députés allaient détruire, et que Louis- Philippe a sauvé. Sans doute, il est fâcheux de voir des murs en bois de chêne, dans ce temple de l'orgueil, où le marbre seul était admis; sans doute ce réfectoire de

maréchaux n'a pas la splendeur des salons dorés du premier élage ; mais à qui la faute ? ce n'est pas celle du roi, c'est celle du siède; nous ne laissons pas à nos rois le temps de bâtir en marbre^ nous ne leur laissons plus prendre à TËtat ce qu'il leur faudrait d*or pour en couvrir les murs de leur palais. Versailles aujourd'hui n'est plus l'œuvre de la munlQcence d'un monarque, c'est le fruit de ses économies; toute la grandeur de la royauté moderne est dans ce mot. En surveillant les travaux de Versailles, Louis-Philippe disait chaque jour : « Pourvu qu*ils me laissent le temps de finir cela I » Ils, c'étaient les assassins; toute la stabilité du trône moderne n'est-elle pas aussi dans ce mot; et croyez-vous qu'il soit possible de bâtir des palais en marbre et de sculpter des lambris d'or avec un budjet de roi-citoyen, entre la machine infcruale de la veille et les coups de pistolet du lendemain? Le premier devoir d'un souverain, c'est de comprendre son époque; le premier devoir d'un monument, c'est de la représenter. 11 nous semble qu'en cela Louis-Philippe et le nouveau Versailles ont bien rempli leur devoir. Ce n'est pas leur fente si l'époque n'est pas plus belle, si de nos jours les pâles ont remplacé les moulures, si le carton-pierre remplace le bronze, si les députés chauves remplacent les ambassadeurs à longues perruques, si les fracs de drap remplacent les habits de velours, si les cravates noires remplacent les jabots de dentelles, si les petits nez carmards remplacent les grands nez aquilins. Ce qu'il y a de beau à Versailles, c'est précisément le mélange de toutes ces choses. C'est tout le passé et tout le présent. C'est ce ravissant périrait de Marie-Antoinette, dont la république avait déchiré la toile; ce sont ces grandes batailles de l'empire, que la restauration avait cachéei ; c'est enfin cette penséa

438 LE VfCOBÏTE D-Ë LAtîNAT

qni vient aux esprits indifférente en parcourant ces galeries r « Deux réactions^ d'un jour l... et pas un >de ces tableaux n'y resterait ! »

A propos de batailles, nous avons vu hier soîr, à Tfvrfl, un superbe tournoi ; voilà une fête amusante, à Tfei liomie heure! De beaux chevaliers avec de belles ammres, des écuyers, des héros d'armes, des pages, des varitts; ef ptds des chevaux, de vrais chevaux qui ont une voîonté, des'ca'* priées, qui se cabrent sincèrement, qui marchent disbmcff comme le cheval d'Abd-el-Kader, et auxquels on fait îMre toates sortes de manœuvres; de jeunes cavaliers qui oflt de magnifivpies costumes de théâtre et qui n'ont point llatir dl'acteuTs; et puis dos femmes^ vériiaMement jeunes et tont à fait jolies et réellement vêtues de ce long habit de cheval qtti est si gracieux, et non ùe ces Iblâ-tres tuniques de danseuses si outrageusement légères; et puis des difïrcuftéis gracieuses, des tours de force toujours heureux; point de cercle en papier, pas la moindre aune de toile, pas un ^trechat, pas une grimace aimable et pa5 un seul baiser ! Ceci est inappTéciabic. SîaderaoiseSle €aroHne mérite- tons les applaudissements qu'elle reçoit f la contredanse des htrit chevaux est ravissante, la valse est délirante. Bravo! Tïvdi, bravo! Tout Paris voudra voir le grand carrousd, et plus d'un étudiant imitera ce brave jeune homme qtri entra un soir à Tivoli sans billet, en disant aTCc assurance»: tt Je suis Tivoli fils, » comme on disait Pranconi père, (ht le laissa passer.

Cest là qu'il faut alter pour étncKcr les modes nouveMcs; c'est là que les plus belles femmes se donnent rendez^vous. Quelle élégance, queîïe fraîcheur dans toutes ces parures! comment se fait-rl qu'il y ait tant de différence entre un chsgpeau rose et un chapeau rose, entre un mantelet noir

LETTRES PÂRrSIENNES to9

et un mantetet noir^ entre une jolie femme et une joHe femme? L'autre jour^ au Thëâtre-Framiçais^ par exemple^ les femmes étaient mises eonune l'étaient hier soir les femmes à Tivoli^ mêmes capotes^ mêmes mantdets^ mêmes robes de mousseline Manche^ et pourtant il y avait entns Télé-^ gance de celles-ci et la tom*nure de ceUes-Ëi la distance qum y a entre la me du Fauèouii^-Satfit-ilonoré et la. rue du Faubourg-Saint-'Iknis; et tI nous serait impossible' ^^expliquer ce qui faisait dette énorobe diffiéresve, à nuni»^d« recourir au fameux je ne ihHs çmi de Fénelon, à ee cri de désespoir de l'élioquence découragée , pour faire sentir une séduction que l'œil et la pensée peuvent eorapvend^y mais que la parole ne peut détnir.

Au bal de l'Hôtel de viHe^ on a ronarqué plusieurs robes^ noires brodées en rouge ^ le dessin imitait des racines de corail et des flammes; nous sommes peu partisan de ce genre de parure. Principe : en fait d'élégance^ éviter tout ce qui rappelle les enfers.

Êtes-vous allé le soir à Notre-Dame de Lorelte? avez- Yous entendu cette musique religieuse écoutée avec si peu de recueillement? On ne se croirait pas là dans le saint lieu^ et nous compreik)ns cette jeune personne qui^ racontant cette pieuse soirée à son père^ s'écriait : « Comme on cannait, comme on se promenait! quel bruit dans cette églisel enfin, cela me faisait de la peine d'y voir des prêtres, i

11 n'est point de noms absolus : teHe adiou est une faute aqjourd'hui, qui peut paraître un d^wir demain; une grande colère se nomme un jour mie fureur insensée, une anÉre fois eite se pare du beau nom de sainte' indignation; tuer un homme est un crime, et rhonome qui commet ce crime s'appelle un assassin; tuer plusieurs hoannesà heure

fixe, c'est un métier : Thomme qui exerceSîe métier se nomme le bourreau; tuer une grande quantité d*hommes rangés d'une certaine manière, c'est une gloire, et l'homme qui acquiert celte gloire s'appelle un héros. 11 en est de même des choses les plus simples de la vie ; ne pas répondre à une lettre, c'est une impolitesse impardonnable; ne pas répondre à cinquante lettres, c'est un droit, et c'est le nôtre : on nous fait l'honneur de nous demaiider par jour à peu près quinze ou vingt moments d'entretien : nous espérons que l'on voudra bien nous pardonner de manquer à ces innombrables rendez- vous. Recevoir tous les matins vingt personnes aimables et spirituelles, ce serait une existence bien agréable sans doute; mais il nous faut y renon-cer, hélas!' nous n'avons pas le temps d'être si heureux.

Page 1