LETTRE XVII
6 jaillei 1837.
Les environs de Paris.
C'est une bien triste semaine que celle-ci : semaine de départ et d'adieux; et les adieux sont toujours pénibles, même pour les gens qui sont les plus pressés de s'en aller. On a hdle de partir et Ton est fâché de se quitter; mais Paris n'est plus habitable, la chaleur, la poussière et la solitude le dévorent; l'élégance et la santé ne permettent plus d'y vivre. Paris est aux eaux, Paiis est à la campagne, U est partout excepté ici; ce n'est plus sur le boulevard qu'il faut le chercher, nous-même nous serons bientôt forcé de le rejoindre où il s'envole, et dorénavant, pour mériter notre litre, c'est de Bade, de Carlsbad, de Maricnbad qu'ii nous faudra dater le Courrier de Paris.
En attendant, nous faisons dans nos promenades un cours des environs de Paris, et depuis quelques années les envi* rons de Paris sont devenus les jardins les plus délicieux du monde. Nous connaissons de ravissantes retraites qui attirent de loin les voyageurs, que l'on vient visiter de plu-
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rîeurg lieues h Jà ronde, comme on va voir à Versailles le jardin (ïHartwell, les bosquets de la Meine, la laiterie de Trianon. C'est d'ahord,— sur la route de Saint-Germain, ce charmant château de Luciennes, ce bel hôtel parisien, transporte par miracle à la campagne, et tout joyeux d'avoir changé son ruisseau de la rue du Faubourg-Saint-Honoré contre le large ruban de la Seine, qui fait aujourd'hui sa ceinture; d'avoir remplacé- le parapet de Tégout, qui lui servait de point de vue cet hiver, par l'aspect de l'élëgant aqueduc de Marly. Là on cause comme à Paris, on dîne comme à Paris, on a de l'esprit comme à Paris, on a même des fleurs comme à Paris, seulement on respire leuit parfum sans mélange. L'air est pur, l'horizon est vaste, le soleil est brillant, Timagination est libre ; là se trouve réunis^ dans un seul et même plaisir, tous les luxes recherchés de la ville, toutes les naïves voluptés des champs^..
C'est ensuite, — auprès de Montmorency, à S«Ént-Gratien, une délicieuse villa florentine arrangée à l'anglaise; celte belle retraite d'un voyageur, cet éle'gant musée' que les trésors, c'est-à-dire les souvenirs de tous les pays du monde viennent embellir à l'envi. Regardez : voici une lampe trouvée à Nola, une coupe rapportée de Rome, une table faite à Florence; cette statue arrive d^i{|yptç, ces v^'s viennent de Chirie, ces tapis de Constantinople; ceci vient d'Athènes, cela de Syracuse, ceci de Vienne, cela de Madrid, et toutes ces choses charmantes et si commodes arrivent de Londres! Oui, tout est souvenir dans cette poétique demeure, tout jusqu'au repas. Chaque mets raconte un voyage et fait valoir |ps études vagabondes d^n chef cr- ' rant; e6 plat espagnol est exquis et plein de coukur locale '^ ce roastbeef a.l'accent anglais ; cette polenta a le costume exact du pays; ce bœtif fumé c'est la Hojlande elle-même,
c'est un Tëfiiers assaisonné; et cette garbure fonnidBàfarw c'est r Allemagne tout entière avec ses yitsax châteaux, avee sa forêt Noire, avec Gœthe, Hoffmann» Webur et Scluitter^ cette sauce confuse et abondante^ c*est le Rhki et le Danulie mêlés enseniblew Quel sombue mystère dansées cavernes de légumes défigurées l c'est le déjeuner de Faust apprêté pax Méphîstophélès, c'est ua mets diabolique qui raienait ceiis. qu'il n'éiMiffè pas. Aecej^kearea vai peu, yous aimerez ce petit goût tndesque et sauvage; il semble, qu'on maog» l*ûitYerture àe Robin des Bois,
Les coBYives eux-mêmes sont des Toyageuis queile tadbBoi et Kgénie o»t remkis Parisiens. C'est Meyerbeer, qui f^eei aaturalùé parmi nous à foice de siMcès; Ghoppin^ le RaKo^ nais, le rêveur inspiré que l'exil noua eoroie; Oiest "^w^^fa^w la comtesse Merlin, cette belle Espagoûie. que; 1& Fnanie; a adoptée avee amour; c'est madame Bertioz,. Opbélkn auK dûuieuito sublimes; c'est Duprez, le. talent Yo^ageur que GuiUaume Tell nous a rendu. Allez Yisiter cette seiraiie; vous y trouverez aussi de YescompsAariûies; yous sefez httèreux é'.y rencontrer la célèbre madame Ijebrun, donl lei nratsée deVersailles Yieot de n^nir les triomphes» de constakr la gloire : pour elle la postérité adéj^ commenad; eUe sait éijè que te temf» ne* lui êteca rien« — Le eomie de Sabraiiy dàgae bérilier du chevalier deBÉttfB<rs^ie eomlie Alùied de UtoisîeD, le plusaimable causeui* de la fc»hian, barame à la mode s'il eo hik, que BKdn^lat imitait lorsqu'il jonail ks marquisettes hommes abonnes fortunes, et qui lui-même à aan tour, dans nescemédies de châtea«,imitaii]iicbdot saas se dBatev4p'ii h» servait à» modela. Lemarquis de Gfeem- WtéBêi, te> Berryer de la chambre des pavs^; Yielor Si|ge> te gnmé pitëte, qui... qui est Victor Hugo; et jais madame la dtehesse d'Abrastès et madamede T. .., et madaaoe Gay ^ ma-
âWBoe ûeX!>., .*et d'autres framnestpcëtes «dont «nous tie^^aitets pas. Entrez 'dans «e beau sfflon, spar ce chaimant aratoire, sefttvcnir de rAlbaml/ra; smais parlez bas, marchea sans briHt, car voire »aiTivée va rateiTompre nn.air de Narma ou à'^phée, tttie inspiration «de Beilioz ou de €hoppln, une 'Ode sublkme, tine fable ing4iniense, «tninot profond, un réoît piquant, «n son enfin piécieuï par Tesprit «ou p9ar rharmome, «t <^e vous regretiepez d'avoir perdu.
C'est «nfin, — sur la route de Sceaux, dans le val d'Aulnay, à trois lieues de Paris, im chalet suisse au pied d'uae fiionta^e suisse, avec d« véritables rochers qui seraient sauvages s'ib n'étaient eooronnës de Heurs, non pas ée bnryères, de dechettes et de li«eron« ^ampêtres, mais de fleurs Totales, 'de 'fleurs civilisées, perfectionnées, nous dirons même corrompues, car il en est de monstrueusement l)âles; fleurs nouvelles dans tonte la rigueur du mot; si nouvelles, qu'elles ne sont pas encore tiommées ; fleiS*s tnconnues, fleurs intentées, fleurs trouvées par un beau ba* «ard; et toutes ces ricbesses de la science parfumce, tous ees prodrges de culture régnent sur la montagne la phs agresle, la plus solitaire, la plus poétique que l'on puisse •gram à phisde cent Ueues ds Paris. Ayec quelle admira*- ^le intelligence 'tous les accidents de la nature sont respec*tés^ avec quel art les beautés du sîte sont exploitées : vous cheminez dans Tombre, «m bois épais vous environne; vous '<vo«a<HK>^ez perdu au bout du monde, vous montez lente- HTcnt, la pente est doyoe, mais la montagne est 4raute, il faut marofaei^ sans se hâter. Ohl 'que V4>us êtes loin! que cette roche est sc^itahe! Qael silence ^antour 4t vous! Ce pays est désert; «malheur à vous, s'il ne l'est pas! ^oias ▼ons attendez à voir paraître des sauvages et des singes; vousfivez droit à des serpents, vous !mépitez%n ours^^^iim
loup-cervîer, un sanglier au moins; cette forêt est si obscure, et vous êtes seul depuis si longtemps! Au détour du sentier vous apercevez un banc : Tîle est habitée, pensezvous, et, rêveyr, vous dirigez vos pas vers ce lieu de repos; soudain la lumière vous éblouit ; l'air plus vif enivre vos sens, un monde nouveau vous apparaît, et toute la vallée à vos pieds se déploie, et tout le pays est à vous, et c'est pour vous qu'il s'est paré ainsi, pour vous qu'il a changé ses vilains murs blancs en haies vives, ses chemins rocailleux et impraticables en belles allées de jardin anglais; là point d'obslacle, là point de crainte, partout où votre désir peut atteindre vos chevaux légers peuvent courir. Aile? à Bièvre à travers les ruisseaux, la route est belle sous les peupliers; allez à Verrières à travers la forêt^ la route est belle sous les chênes; allez à Fontenay à travers les fraises et les roses, la route est belle sous les grands noyers. On a fait pour vos promenades vingt lieues de chemins autour de vous. Gourez, partez, revenez, repartez, rien ne vous arrête. Votre demeure s'embellit de toutes les richesses du voisinage. Rien ne vous en sépare et tous les chemins vous les donnent. Ce séjour est si délicieux, que le spirituel solitaire d'Aulnay n'y veut plus rester; on ne peut plus se cacher là où tout le monde peut venir; on ne peut plus travailler là où tout e^ promenades et plaisirs; on ne peut pas se faire ermite dans un parc anglais. Aussi le poëte rêveur disaitil avec tristesse au Christophe Colomb de ce beau pays (car c'est découvrir un monde que de lui donner une vie nouvelle) : a Hélas! vous avez gâté,, notre pays! — Comment? — Bn le rendant habitable.» Voilà un reproche plus flatteur que les éloges les mieux mérités. Il est beau pour un homme qui protège toutes les améliorations civilisantes, qui rêve taus les perfectionnements administratifs , et
qui prouve^ par l'appUcation de ses idées mêmes^ que le
bî|Oi qu'il conseille esHaisable^ puisqu'il est fait; il est beau^ i
disons-nous, d'en être arrivé à ce ^int de civilisation,
d'avoir amené la nature elle même h ce degré de confor- '
table qui force les ermites à déménager.
Mais c'est surtout dans l'intérieur du chalet que Tespritde \
perfection se fait remarquer en chaque chose : il semble qu'une fée bienveillante ait présidé à l'arrangement de cette merveilleuse demeure,etse soit faitun devoir d'éviter à ceijx qui Mkabitent toute espèce de contrariétés. Cet admirable problème est résolu complètement. On ferait un volume des moyens ingénieux qui préviennent tels ennuis, des ressources inépuisables qui parent à tels inconvénients, de l'harmonie parfaite de tous les objete entre eux ; de l'ordre, de l'équilibre, de la mesure qui régnent dans les moindres détails de l'habitation. Là, vous n'avez plus de caprices, ils sont tous prévenus; là, votre serviteur négligent n'a plus de dé* fauts, ils sont tous prévus d'avance. Là, tout est facile, tout est simplifié, modifié, de telle sorte que les choses marchent d'elles-mêmes. C'est une belle mécanique dont tous les rouages sont d'accord. On M donne l'impulsion, cela suffit. N'osant nous servir de cène vieille expressiçip si vulgaire, nous ne dirons pas qu'on a su joindre Ititile à l'agréable, nous dirons que là, Tutile est agréable, et que l'élégance exquise de ce riant séjour s'embellit de la facilité de vivre que l'on ^.trou^ et de l'absence de ces milM^coatrariétés partout ii^vitables, et que là on ne rencontre jamais. gracieux chalet simple et hypocrite, chaumière coquette, si modeste au dehors et si richement parfaite au dedans; fantaisie raisonnée, caprice irréprochable, retraite de grande dame, parc modèle, jouet d'un grand administrateur désœuvré; en vain, au pied de ta verte montagne, tu te
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caches bocs tes berceaux fleuris, tout le monde ira te voir et t'admirer, et c'est loi sans doute que rêvait la reine 4e ■Suèâè, quand elle s'ccriait avec amour : d Une chaumière et Bernadôtteî »
Dans nos courses nous sommes retourné à Versailles, mais nous en sommes revenu indigné; notre prochain feuilleton sera une longue .pétition au roi des Français. Nous lui dirmis que, ne lui ayant jamais rien demandé, nmis nous croyons le droit de lui adresser cette jgmcv^, savoir : de laisser le public jouir en paix de la vue du musée de Versailles depuis midi jusqu'à six heures du soir. L*atilre jour, à quatre heures moins cinq minutes, on nous a diassé honteusement, non pas par la grande porte « dnnme nous y avions droit; on ne nous a pas même laissé continuer notre route et sortir naturellement; on nous a poussé Ters un petit escalier dérobé et dégradé, sans nous donner même le temps 4le dire adieu au tableau que nous avions commencé de regarder. Aussi, dans notre fureur, nous avons rejoint notre voiture à l'instant même, et nous sCMnmes allé dîner à Saint-Cloud chez Legriel. C'est un grand tionheur pour Saint-ClouA que Von ait fondé un musée à Versailte; fl serait désirable maintenant pour VersalUes que l'on pensât à fonder une galerie quelconque à Saint-Cloud. Ainsi voilà Thistoire de toutes les visites au musée historiqpie : grande a^oiiration au début, grande fu-' reuT au départ.
On nous contait l'autre soir nn mot qui nous a paru cbarraamt ; «t Comment voulez-vous que je n'aime pas cette femme-ià? disait M. de R. . en parlant d'une de ses amies^ eltle est si aimable, et puis elle me fait faire tout ce que je veux. D
Nous avons une peur cpcJUvantable que le prote ne mette :
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EUe ae ùài faire tout oe qu'elle veut Itous réckmoos d'Avaiuse; k perfide, il en est ^n capable, lui qui nous fatt fHse tout -ce qu^l veut
LETTRE XVUI
J3juillcti£31«
Le paldic de TOpéra. — Dansenr décoré. — Serrurier glorifié et ruiiié. Fnaconi. •«- PioDioiiaâe. -^ Le vissakv,
Paris n'a dans ce moment aucune physionomier; |tfu de Parisiais» très-peu; une douzaine d'élégants , une demifkwizaine d'élégantes ^ un échantillon de la grande ville ^ et foilà teiH. L'aspect de l'Opéra est nrisérjable;(deux «u trois jolies femmes eii deuil ^ quelques merveilleux en fureur^ un parterre de claqueurs en délire, tel est IX^pésa. Geiie^ il*estyinible d'en tendre desàfOets opiniâtres dansle^lus beau, le plus riche, le plus fashionable Uiéàtre de Panis^ autrefois, disent les vieillards, jamais en n^rait esé stfier à l'Opéra : sans doate; mais auti*efeis aassi jamais nm n'jnnût osé représ«u4er à l'Opéra ies balkts absurdes qu'en y •donne, grâce aux étranges considérations qu'on y fait «aknr. Jamais surtoitit en n'aurait iaissé profaner ce te dn bon :goût et de 4a mode (»ar des «admirateurs sou
L'Opéra de nos jours, sans Goa^>ter le nouveau puMic payé, «e compose de deux publics : le public ilettaot, e'est- Ihdire le parterre et l'erchestre, dont les spectateurs se leaottvellent chaque jour, et le public permanent, c'est-à^dice la priesque totalité des loges louées à l'année, dont les s^eotateurs ne varient jamais. Autrefois cela n'itait pas akni-:
la plupart des loges^ et les meilleures surtout^ appartenaient à des administrations, à des ministères; il y avait la loge des gentilshommes de la chambre, la loge des officiers de service, la loge du gouverneur de Paris, et vingt autres loges données par Tu faveur, demandées, retenues avec empressement, ou attendues avec patknce par toute une popula9on de grandes dames ou de hauts fonctionnaires, de bourgeoises coquettes ou de petit» employés Influents, qui se contentaient d'aller une ou deux fois par an à l'Opéra, gratis, dans une loge d'honneur, les uns par vanité , les autres par économie. Ce public-là était peu difûcile sur le choix des spectacles; lorsqu'une pièce l'avait ennuyé, il s'en consolait en songeant qu'il ne la reverrait plus; c'est ce que fait encore aujourd'hui le public flottant; il éprouve le regret d'être venu, mais il s'éloigne sans craftnte pour revenir; il sait bien qu'on ne l'y reprendra plus; de là vient son indifTéience : il est facile d'être indulgent lorsqu'on est désintéressé. Mais pour le public permanent, *il n'en est pas de même; on comprend qu'il soit incapable d'une si haute philosophie; pour lui, \m mauvais opéra c'est un hiver perdu; un ballet absurde, c'est une année manquée; pour lui, une soirée ennuyeuse se multiplie par vingt soirées ennuyeuses; et s'il consent de bonne grâce à voir cent cin* quante fois un chefnl'œuvre, et c'est beaucoup, il a le droit de se révolter lorsqu'on se prépara à hii offrir, le même nombre de fois, un ouvrage sans intérêt, sans talent, un opéra sans chanteur, ou un bdllet sans danseuse. Un mauvais spectacle, quand toute une salle est louée d'avance, c'est un vol. De là vient le grand scandale de vendredi dernier; de là vient que l'on entend de nos jours ce que jadis on n'avait jamais entendu, savoUr, des siniets à TOpéra. Nous aurions bien quelques reproches à faii-e aux loges
d'aTitit-scène> aux élégants qui parlent hant^ qui ont une gaieté un peu trop sonore et des poses un peu trop avantageuses; mais ils avaient raison cette fois, et nous réser- Tons nos reproches pour un autre jour. D'ailleurs, il faut leur rendre justice; s'ils se montrent sévères pour les mau- Tais ouvrages, ils sont pleins d'enthouâasme pour ceux qu'il faut adm'u«r ^ ils attaquent les Mohicans en ennemis implacables , mais ils soutiennent les Huguenots en admirateurs passionnés; ils applaudissent Duprez avec transport^ mademoiselle Taglioni avec fureur. Les sifflets bruyants partent de leurs log^s, c'est vrai, mais c'est de leurs loges aussi que tombent, aux jours des triomphes mérités, les couronnes et les bouquets.
On a beaucoup crié contre le mmistère de ce qu'il venait de donner la croix à Simon le danseur; on a eu tort Si ua danseur, dans une cij'constan(;e quelconque, mérite cette distinction, il est juste de la lui accorder. Donner la croix à un danseur n'est pas une faute; mais rester danseur quand on est chevalier de la légion d'honneur, c'est une inconvenance qui choque étrangeçi^t; les grimaces et les gambades du sauvage, voire môme les ronds de jambe et les pirouettes de l'homme civilisé, nuisent à la dignité de l'homme décoré; les honneurs sont un fardeau qui rend ks entrechats moins légers; la gloire vit de privations : il laut savoir Im faire des sacrifices. « Noblesse oblige, » a dit H. le duc de Lévis ; il est de certains honneurs incompatibles avec de certains états : il faut choisir, il est des trions phes ruineux, sans doute, mais dont il faut subir les conséquences, témoin ce serrurier des environs de Châteaaroux, ruiné tout à coup pour avoir eu l'honneur de dîner à la table du roi des Français. Le brave homme s'en allait d^uis des années de château en cliftteaa^ laccommodaiit
les serrures, posant les sonnettes çà èl îà; on le gailblt trois ou quatre jours , le temps nécessaire pour faire son ouvrage; on le faisait dîner à la cuisine, et puis on leTcn- Toyait content. Mais quand on apprit qu'un "haut grade dans la garde nationale l'avait annené jusqu'à Paris pour compfimenter le nouveau roi des Français, qu'il avait dîné avec la reine et les princesses , avec les ministres Bt les ambassadeurs, on n'osa plus le faire dîner avec les femmes de dhambre et les valets de pied ; on le respecta dans sa gloire : l'on fit venir un serrurier plus modeste, et il perdit tocrtes ses pratiques. 11 avait de l'orgueil, il sut se résigner; H sollicita l'emploi de garde champêtre, et maintenant, le sabre au côté, il se console de ne plus gagner d'argent, de n'a^voir plus d'état, en disant avec orgueil qu'il a eu un soir, en sa tfe, Thonneur de dîner à la table du roi. La gloire a des rigueurs qu'il faut savoir subir.
Si l'aspect de rOféra est triste, celui du Cirque des Champs-Elysées est déplorable; mais aussi quel spectacle! des danseurs de corde dans des paniers; des petits enfants qui restent sur la tête les pieés en l'air pendant un quart d'heure; des chevaux qui ronflent; des sauveurs qui tombent à tîhaque instant, qui recommencent le même tour d'adresse jusqu'à ce qu'ils l'aient manqué; un grand nègre vêtu d'un peignoir de bain en percale blanche et coiffié de bandelettes d'or ; des polidiinelles, des arlequins, toutes les vieilleries imaginables.
Puis, pour distraction, des loueuses de petits bancs qui TOUS poursuivent avec leur maudit petit banc avant même que vous ayez trouvé une place pour vous asseoir, si Wen qu'un gros homme de province, qui entrait avec nous^ slmaginant qu'on lui offrait ce petit banc pour un siége^ se mit dans une grande colèi^e, disaxit que c'était se mo-
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quer de lid que de le forcer à s'asseoir là-dessus. Puis des gens qui viennent tous interrompre dans votre conversation pour vous oiTrir des éventails à quatre sous : toutes les tracasseries des plaisirs parisiens, sans les plaisirs. Voilà Franconi.
Tivoli est plus amusant : \^ tournoi s'est perfectionné, la iralseale plus grand succès; les manœuvres sont jolies, mais élites duient trop longtemps.
Le reste de la soirée, on le passe à Tortoni ; on y va prendre des glaces sans sucre et respirer un air tout rempli de tabac; et Ton rentre chez soi, et Ton siwipire en songeant à ses amis qui sont à la cam pagne.. « et qui s'y ennuient; mais au. moins ils s'ennuient en bonne santé et en bon air, c'est quelque chose; et puis ils se promènent : ici Ton ne peut plus se promener. Aux Tuileries, les enfanta,^ les cerceaux, vous barrent le chemin ; sur les boulevards, des Turcs en blouse bleue vous empoisonnent de leurs parfums, sous prétexte de brûler de prétendues pastilles du sérail, et quel sérail, grands dieux! La promenade est impossible; il y a peine deTmort pour le flâneur; VOm^ nibibs et la Dame blanche ont envahi la cité; ils la traversent dans tous lies sens; on ne marche plus, on court; chaque habitant de la ville ûisensée semble avoir derrière lui TEuménide veng^eresse qui le poursuit.
Qu'est-il devenu, cet être aimé des dieux, chéri du pocte, béai du pauvre, cet inconnu que chacun veut séduire, cet indifTérent qui vous apporte l'espérance malgré lui, cet être indéûoi que l'on appelle Iq passant? Homme toujours aimable qui, sans compromettre jamais sa dignité, fait Tanuisement de tout le monde. Les gens de la maison assis devant la porte le regardent longtemps marcher, il fournit plus d'ua mot plaisant k leurs discours oisifs; la jeune filte^
du haut de son balcon^ le suit des yeux en souriant; le 7ieux goutteux, de sa feoêtre, le regarde cheminer et renfle; l'enfant qui pleure sèche ses larmes pour le contempler ; il porte sur lui une idée pour chacun de ceux qui l'aperçoivent; il leur envoie à chacun un sentiment qu'il ignore, c'est la distraction personnifiée; or, une distraction est presque toujours un bienfait; c'est un bienfait quand la pensée est triste, c'est encore un bienfait quand elle est heureuse ; car il est doux de quitter un moment une douce pensée, on y revient avec plus de plaisir. Le passant! espoir du marchand, avenir du- pauvre, le passant n*existe plus à Paris. Peut-être traverse-t-il encore quelques rues solitaires; mais dans nos brillants quartiers, il ne se hasarde plus : dans nos rues le passant, proprement dit, ne saurait vivre. Chez nous, la course est une lutte, le chemin luimême est un champ de bataille; marcher, c'est combattre. Mille obstacles vous environnent, mill^ pièges vous sont tendus; les gens qui. viennent là sont vos ennemis; chaque pas que vous faites est une victoire remportée : les rues ne sont plus de libres passages, des voies publiques qui conduisent là où vos intérêts vous appellent; les rues aujourd'hui sont des bazars où chacun étale ses marchandises, des ateliers où chacun vient exercer au grand jour son état; les ti^ottoirs, déjà si étrdts, sont envahis par une exposition permanente. Vous parlez de chez vous rêveur ; une affaire importante, une inquiétude de cœur, ou bien un h^vail d'imagination vous préocupe; confiant dans M. le préfet de police, vous marchez les yeux baissés, vous ne redoutes comme danger, comme obstacle, que les chevaux, les voitures ou les ânesses mal élevées ; c'est déjà bien assez, mais votre instinct vous fait évifèr ces périls à votre insu, et vous n'y pensez pas :vous toilà donc en
chemin^ aveugle comme un homme vivement préoccupé. Au coin de votre rue^ premier obstacle... Devant la boutique d'un marchand de vin^ une douzaine de tonneaux sont rangés avec symétrie; vous vous heurtez au premier assez durement; vous exprimez votre mauvaise humeur d^une façon plus ou moins énergique^ selon votre langage^ puis vous quittez le trottoir et vous continuez votre route. La pensée qui vous domine s'empare de vous de nouveau; vous oubliez et vous marchez sans crainte. Ahl mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela?... On vient de vous jeter un seau d'eau sur les jambes; ce n'est rien, c'est une attentiouy c'est le luxe des portières : cela s'appelle faire de la fraîcheur devant la maison; le trottoir est inondé, il sera propre et sec tout à l'heure; mais à présent il vous faut encore le quitter. Patience! et vous continuez votre route. Tout à coup vous sentez une grande chaleur, et vous vous trouvez suffoqué par une épaisse fumée; vous regardez avec effroi : ce n'est rien, c'est un emballeur qui ferme ses caisses, qui les entoure de toiles qui se livre à tous les maléfices de son aii; il est établi sur le trottoir que ces deux grandes caisses envahissent tout entier. Vous quittez une troisième fois le trottoir, et vpus continuez votre route. Ennuyé de ces petits retards, vous pressez le pas. Pan! vous vous heui*tez contre une chaise ! une chaise au coin de la rue, sur le trottoir. — Comment prévoir cela? à qui appartient cette chaise? quelle est cette femme qui a établi son domicile au coin de la rue, sur une chaise de paille? C'est une marchande de cure-dents; elle est en grand deuil, et cela depuis cinq ans. Son désespoir est toujours le même; il a lassé la pitié du quartier. Nous lui conseillons de déménager et de porter sa chaise dans une rue où sa douleur sera plus nouvelle. Cependant vous respectez