LETTRE XXI
8 août 1837.
L'amÛTerfaire du 29 Juillet— Le parapluie. — Les vacances-.'— Les modes. — Le Vicaire de Wakejield.
On prétend qu'une averse suffit pour disperser la foule au jour de l'émeute; nous pouvons affirmer qu'il n'en est pas de même au jour du plaisir. S'il avait plu^ dit-on^ le 29 juillet 1830^ la révolution n'eût pas eu lieu: eh bien! cette année^ il a plu le 29 juillet^ et la fête d'anniversaire a eu lieu^ et pas un des spectateurs n'a été épouvanté de
la pluie. 11 est probable que les vainqueurs des treis jeuiv nées ausai^t eu le même courage. Nous pensons^ nous, que le peuple a autant de ténacité comme corabaltant que comme badau-d» et que, n'ayant pas eu peur du Ceu, il n'aurait pas eu peur de Teau.
Samedi, il pleuvait si obstinément depuis le matin^ que nous hésitions à aller voir les ioutes, imaginant qu'il n'y aurait personne; mais quiconque n'a rien vu n'a rien à dire aussi; et nous voulions voir pour avoir àdâce; ^uur on ne fait pas un rapport au roi avec plus de conscience que nous n'en mettons à écrire ces niaiseries; nous ne parlons que de ce que nous savons^ nous ne disons que ce quanous pensons» nous ne racontons que ce que nous avons vn; la vérité c'est tout notre esprit; et quand un spectacle nous séduit, quand une belle fêle nous amuse» nous songeons tout de suite au récit que nous en pourrons faire» nous cherchons aussitôt le moyen d'y faire assister nos kcteursu
Samedi» à deux heures, nous sommes donc monté en voiture non pas avec Tidée d'aller jouir d*une fête» mais avec l'intention de savoir si on l'avait remise au lendemain» et bien persuadé qu'il n'y aurait personne de notre connaissance. Nous arrivons au coin de la rue Royale; là un groupe de gardes municipaux à cheval nous ferme le chemin: «On ne passe pas!... » Nous changeons de route; nou3 voulons traverser un pont; un second groupe de gardes municipaux nous crie : a On ne passe pas ! » et ne voyant personne» nous nous mettons à iice de ces grandes préeautioQS de l'autorité pour protéger une fouie ùnagioalre» pour pi^évenir les eneonabrements de aotoe voMnre qp était la seule sur le chemin» et pour empêcher loute oonfuaion dans cette adreuse cohue qui se composait d'un commissionnaire et d'un invalide^ ioule emj^eseée qsi
ii0«gsenaMait«8ses flMSileà conienir. Efifiii doqs trofUTons vm passage Ubre que aie garant plus le cerbère mimicipd. Nous trayersons une partie du faubourg Saint-Geratiain, et naoB arrivims me de Bourgogne à l'entrée désignée sur nos bilkte: une saperbe ondée nous accneiUe^ une belle pluie d'-orage aecooipagnée d*uo ve&t furieux; plusieurs femnes qui anàwait en même temps que nous^ s'effrayent da teajet qu'il towi Caire à pied avant de parvenir aux trifames du quai d'iksay, les laquais imbièés jettent aux cectars ce ai de éétresse: « A l'iiôtell » et nous aUiona ettidise autatft^ lorsqu'une femme qui était avec nous fit cdtte Téficskm : « Ces dames s'en ymat^ dit-^elie^ parce qH^^es ont .des ciaipeanx tout neufs qm sont fort jdis; il ftait à peine, venez. » Alors nous avons kvé les yeux sm le chapeau 4e notre compagne, il expliquait tout son coosage. Nous descendons de voiture et nous allons bravement sur le quai ; là, quel fat notre étoonement an le voyant couvert de mondes «ne foule immense, joyeuse et tvempée, des milliers de personnes souriant sous des parapluies en larmes. Les joutes avaient lieu conune par le pins lieau temps du monde; «Hes avaient Meu sur l'eau et seusTean.
iUen <de plus étrange, du ëaut des .tribunes, que ce peuple caché sous «ne vaste écaille de parapluies tout de même couleur; enaorait dit une iamiense baleine au bord ùè la rivière; il y avait tant de monde, et la foule était si •pressée, qu'un même para^^hiie abritait cinq ou six personnes. En France, le paraphée eirt monotone. Ce n'est pas coomie en ttalie; là, quelle indépendance 1 des parapluies rouges, vais, bleus, jaunes, roses, oranges, pistaches. La ftmle, ainsi abritée, ressenibleà un parterre de riches anémones. €hea nons^ le pwapluie est sévère, il n'a rien de
flatteur aux yeux; on voit qu'il ne sort qu'au jour de tristesse; son nom le dit : parapluie. En Italie^ il se nomme ornbrella.
L*orage cessa au moment où nous entrâmes dans le pavillon. Nos places étaient excellentes^ et le spectacle était charmant. Nous voudrions bien vous en donner une idée^ non pas à yous^ Parisiens qui sajer tout, ou qui ne tenez pas à savoir, mais à vous, amis de province, dont nous sommes ici ]e Odèle correspondant. D'abord, dans le fond du tableau, les Tuileries, une ligne d'abres, toute la terrasse du bord de l'eau; sur le mur de la terrasse, une fgule pressée, se tenant par miracle sur cet espace étroit, au bord d/un précipice. Ceci formait un premier étage de spectateurs; au-dessous d'eux le quai couvert de monde, cela formait un second étage de spectateurs; puis au bas du quai troisième foule, troisième étage de spectateurs; et puis enfin dans les pavillons, quatrième foule, quatrième étage de spectateurs. Sur les quais, cinq grandes colonnes disant en lettres d'or 27, 28, 29 juillet 1830, et des milliers de drapeaux tricolores répétant 27, 28, 29. Sur le bleu 27, sur le blanc 28, sur le rouge 29. C'est très-commode d'avoir trois couleurs quand on a trois jours glorieux à célébrer. Les pavillons étaient tendus en rouge et ornés de grosses lanternes bleues, blanches et rouges qui faisaient un effet charmant. Mais ce n'était rien encore : c'est la Seine qui était jolie et coquette avec ces longues barques, avec ces grands bateaux à vapeur pavoises de bandelettes et de flammes de toutes couleurs, avec ses mariniers, sa musique militaire, avec ses nageurs invisibles dont le drapeau léger avait l'air d'un papillon tricolore voltigeant au milieu des flots; avec ces mauvais plaisants qui naviguaient dans un tonneau, ramant en cadence avec leurs bras; et
LETTRES PARISIENNES gOI
^i, lorsquo le tonneau s'emplissait^ disparaissaient gaiement dans la Seine aux grands applaudissements de la foule. Oh oui! la Seine était bien belle ainsi^ et nous nous demandions pourquoi le beau fleuve joue un si petit rôle dans les plaisirs de Paris. La Tamise est tous les jours en fête à Londres; les promenades en bateau y sont un délice^ et chez nous elles sont inconnues: d'où vient cela? il y a sans doute une raison à cette absence des plaisirs aquatiques> dans une ville où Ton aime tous les plaisirs; peutêtre sommes-nous hydrophobes? Cela se pourrait bien^ et cela expliquerait bien des choses.
Les jouteurs étaient divisés en deux camps : les bleus et les rouges. Ils portaient tous des vestes blanches, leurs bonnets seuls étaient différents. Deux bateaux s'avançaient; les jouteurs debout à la pointe du bateau« préparaient leurs lances, c'est-à-dire un très-long bâton terminé par un tampon de cuir; chaque jouteur appuyait, non le fer de sa lance, mais le tampon de sa lance sur la poitrine de son ennemi ; le choc était terrible, l'un des deux perdait Téquilibre et tombait dans l'eau; alors les fanfares retentissaient et les fusées partaient sur la rive, pour proclamer la victoire; tous les rouges furent vaincus, excepté un : la lutte s%nga^ea de bleu à bleu, le combat dura longtemps; plus d'un choc violent fut inutile, aucun des deux jouteurs n'était renversé. Cependant, l'heure du triomphe arriva; le vainqueur bleu et , le vainqueur rouge allèrent se faire couronner par M. le préfet de la Seine, qui leur passa autour du cou un grand cordon bleu et un grand cordon rouge, l'ordre de la Légion d'honneur et l'ordre du Saint- Esprit, moins les plaques, la gloire, les diamants et l'idée qu'on y attache. Parmi les alliés des vainqueurs, il y avait un homme vêtu d'un habit rose, dont la nuance heureuse
attirait defHiis longtemps notre attention. Cet iMMiime pMh Itit un eluipeau à trois eoraes, une longœ èchugpe, et il avaÂt mi air si imposant et si sévère, qae Boti»oe pouvieiis nous eKiplii^uer la gaieté et le zmzeli» de sai parare; font à eai^ il se retourne vers nous, et nous èevinons ht vérité. C'était le porte-drapeau du camp rouge; son étendard; sioiiillé par la phiie, avait déteint smt le eôté droit de sa veste blandie, ce qui lui donnait Talr d'vnegiace panachée^ fraise et vanille; cette moitié d^abft rose nous a bien tourmenté pendant toute la cérémonie.
Le soir, le feu d'artiflee obtint un succès d'entlioœiasnie; la cascade de feu qui tombait du pont dans la rivière durait si tonglemps, qu'on la croyait véritable. Lies pavillons illuminés étaient superbes, leurs mille lanternes tricolores^ agitées par les vents et réfléchies par les flots, produisaient un effet magique. C'était la décoration du tiwièrae acte des Huguenots cent fois répétée. CétaH charmant. La Seine, comme le matin, était couverte de barques; mm CCS barques étaient lumineuses et semblaient porter de fi»tastiques ombres. Les feux du Bengale éclairaient subite- »ent la Ibnle, et les spectateurs devenaient eux-mfêmes le plus beau spectacle. 11 y eut un mouvement d'osdUatfon bien rapide et bien amusant à observer. Tous les yeux étalent fixés sur le pont de la Concorde où se tirait le fen cTarlifice; du sein de la fumée tout à coup s*âève un bal- Km ; la nacelle enflammée éclate dans les airs, us chiffre de feu brille au milieu d'tone couronne d'étoiles : 27. Grande admiration de la foule. Tous les regards apparttenaient au ballon; maiff le vent te pousse violemment dxi eôlé opposé au feu d'artifitee; au mâme instant, et eonnne un bataillon bien dressé qui obéit à l'ordre- d'un chef, chaque spectateur se retourne. "Wms figurez-vous cela? cent
wMk hommes qui tournent la tête en même temps. Le baUon disparaît; le feu d'artrfice GOiïtinue; alors la foule recomoienee je mêa^ meuvement ayee le même ensemble pour regarder te ffeu d'ar1*fice. Plusieurs fusées partent, puis un second ballon s'élève, pareil au premier; il porte m elïîffres de lumière te n* 28. Il rejoint son compagnon êems sa course aérienne, et le peuple^ qui le suit des yeux, se Tetoume encore pour le contempler plus longtemps. Un Uroi^ème bs^n part: 29, et la même oscillation recom- Bience, a?fec k même précision, la même unanimité. Ces mouvements réguliers, cet accord parfait dans une foule si considérable, était une étude vraiment bien intéressante ; •n aurait dît une armée innombrable qu'un chef immortel passait en revue du haut des cieux, tandis que ses aides èe camp s^en allaient en ballon porter ses ordres de phatenges en phalanges et d'un pôte à l'autre. Ces trois ballons, 27, 28, 29, ont eu tes honneurs de la soirée, malgré le bouquet qui é4ait magnifique, et malgré les malins qui prétendaient qu'ils étaient les véritables emblèmes des pro^ messes de la révolution de Juillet : Autant en emporte le vent, di«iienl-4te. Nous qui trouvons que la révolution de Iciillet a parfaitement tenu tes promesses qu'elte nous avait faites à nous, savoir: émeutes, incertitudes, ambitions funestes, prétentions risibles, grands héros démasqués, grands eonpabtes justifiés, abus détruits et remplacé^?, foutes et bonnes intentioBs, crimes et belles actions, nobles sentiments et discours absurdes, promesses naturelles de toute révolution et de toute aventure humame, nous soutemms que la révolutwntte Juillet ne nous a point trompé, et nous persistons à ne pas comprendie l'allégorie des trois ballons.
Ce mot d'un ouvrier venant de voir te f«i d'artifice nous
a paru assez joli, a Tu ne sais pas? ce feu-là^ lui disait son camarade^ on dit qu'il coûte cinquante mille francs. — cinquante mille francs ! répëta-t-il; ma foi , ils ont été bientôt bm I.,. y> Est-ce une épigramme? nous ne savons pas.
Depuis huit jours^ l'agitation est grande dans les collèges, le concours a jeté le trouble dans tous les jeunes esprits. Déjà quelques parents s'apprêtent à revenir; car pour supporter le séjour de Paris maintenant, il faut tâcher d'avoir un (ils de dix à douze ans tout prêt à être couronné; sans cela Tennui vous gagne, on n'y a point d'intérêt. On sait déjà qui aura le prix d'honneur; déjà ! n'est-ce pas trop tôt ? On voit cà et là quelques jalousies qui s'entr'ouvrent; tu Madame *** est-elle à Paris? — Non, monsieur, répond le portier» nous l'attendons la semaine prochaine; elle vient chercher M. Henri ou M. Alfred qui doit passer les vacances à la campagne. » Les vacances, les vacances, mot sublime, qui présage tant déplaisir; avoir un prix de grec, et se dire: a Dans huit jours, les vacances! » c'est la plus belle émotion de la vie. Heureux aujourd'hui ceux qui ont douze ans, ou ceux qui ont un fils de douze ans ! c'est la même chose.
En fait ^e modes, les manches à la jardinière sont ce qu'il y.a de plus joli. On voit toujours sous les chapeaux beaucoup de roses blanches; seulement, elles sont un peu plus fanées que la semaine dernière: c'est un perfectionnement dont l'avenir nous plaît. Depuis huit jours, pas une rose de moins, pas un cheveu de plus.
En fait de nouveauté littéraire, nous avons une adnûrable édition du Ficaire de PTakefield. C'est im livre aussi amusant à regarder qu'à lire : la traduction nouvelle est de Charles Nodier, rien que cela; mais Charles Nodier se devait de nous expliquer ce roman admirable; l'auteur de
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Mademoiselle de Marsan et de Séraphine était le trsaîucteur naturel du Ficaire de PTakefield. Les ^glais, en comparant le texte qui est en regard de la traduction^ mront quehiuefois jaloux de la phrase française : ceux qui savent l'anglais se plairont à étudier les caprices des deux idiomes; ceux qui ne savent pas l'anglais, se réjouiront de n'êlre plus humiliés par ces pédants qui vous éiient, quand vous admirez un livre étranger : « Vous n'en pou- Tcz pas juger, si vous ne l'avez pas lu dans l'original; » ceux^ enfin, qui ne savent ni l'anglais, ni le fiançais, s'amuseront encore à regarder les vignettes charmantes dont cette belle édition est parsemée; ce sont tous dessins de Tony Johannot, gravés en Angleterre; dessins français traduits en anglais; on en trouve un presque à chaque page; on passerait un jour à lest regarder, et Ton vous donné tout cela, l'original et la traduction, et toutes les gravures et toutes les vignettes, tout ce bel ouvrage, si bien imprimé, pou^qijDzefrttocs,lejprixd'unroman moderne qui n'est ni de Goldsmith, ni de Charles Nodier, qui n'a pas le moindre esprit et pas la moindre gravure, qui est mal écrit etmal imprimé, qui commence par un catalogue de vingt-cinq pages, et qtà finit par un chapitre de trompeuses annonces pour prédire des romans qui n'arriveront jamais.