LETTRE '^XII
10 août 1837.
Les philosophes sans le savoir.
Nous sommes allé l'autre Jour faire une visite à la campagpe; nous sommes tombé dans un château frappé de lit-
tërature, et pour cause trois infirmes! il faut bien lire quano on ne peut marcher. La maîtresse de la maison relève de couches; nous l'avons trouvée étendue star un canapé : aHe lisait; une de ses parentes, une grosse cousine, femme très-puissante (expresâon provinciale fort en usage à Pari»)^ puissante signifie impotente, UEe grosse, ceusioe était ploB|ëe dans un gisand fauteuil et lisait. Un oncle goutteux se partageait eaire une beigère et une chauffeuse gui soutenait Ss.^ pied malade. 11 gémissait de temps en temp^ ^ lisait; puis, 4ans un boudoir mystérieux, Hn jeune homnoe semblait fuir le monde et l'éclat du jour. Il soutenait de sa main son front couvert d'une compresse et lisait; ee salon était un véritable cabinet de lecture. Nous étions descendu de cheval dans la première cour du château, et bous venions à piei par le jardin. La porte dji salon était ouverte, et tous ces lecteurs étaient si occupés, que pas un ne fit attention à notre arrivée; mais un joli petit ehien anglais qui ne lisait pas, et qui nous connaît, s'étani déra^é^^tKHur venir nous saluer, la maîtresse de la maison s'aperçât de notre présence : a Quelle aimable surprise! i» s'écria-t-eUe. ▲ ce mot, l'alerte est donnée, les lecteurs s'iiiterrompent, le jeune homme mystérieux s'enfyit. Nous nous approchons de la jeune accouchée,- nous lui faisons nos compliments; jqous lui parlons de sa santé avec intérêt : « Je suis beaucoup mieux, dit-elle; dans quinze jours, je pourrai marcher... — Je voudrais bien en dÎKe autant, s'écria en soupirant le pauvre goutteux. — Je le croîs, reprend la dhme puissante, car c'est une triste chose que de passer sa vie dans un fauteuil ! » L'excellente femme ne s'apei çoit point que cette vie si triste est la sienne; elle ne sort jamais; non, mais elle troit que c'est parce qu'elle ne veut pas. Elle passe ses jours à plaindre son beau-fitre de ce qu*ii est goutteux, et lui se
LETTRES PAUISIENISES 207
distrait en se moquant de sa bdle-sœur et de son embonpoint, Tfilestle monde, telle est la famille, tel est le cœur humain^;, il s'apitoie souvent sur une souffrance qu'il éprouve; il passe devant son propre malheilr sans le reconnaître. C'est que l'infirmité d'autrui nous apparaît dans son ensemble : alors eUe nous effraye^ elle nous semble intolérable; la nôtre^ au contraire, nous arrive en détail, et par degré nous force ^ la subir. Que de philosophes sans le savoir supportent avec résignation des ennuis qu'ils rêvent comme des supplices au-dessus de tous les courages, des tourments quotidiens qu'ils se croient de bonne foi incapables de supporter! témoin cette femme qui disait un jour : a Ah! ma chère, si je me eroyais ridicule, j'irais me jeter à la rivière. » Or^ cette femme avait de la barbe comme un sapeur, elle se fidsait raser tous les matins par sa femme de chambre, et jamais il ne lui était venu à l'idée de considérer ce phéno* mène comme un ridicule.
La disparition subite du jeune lecteur du boudoir lîous avait fort intrigué. « Nous avons fait fuir monsieur votre cousin, disons-nous à la maîtresse de la maison ; il a l'air souffrant, qu'est-ce qui lui est arrivé?...» A cette question, chacun se met à se rire. « Il n'est pas malade? — Non, mais il est si malheureux, qu'il faut le plaindre. —C'est un grand chagrin de cœur? — C'est bien pis, vraiment. — Ah! mon Dicuî vous m'effrayez; mais je vous vois rire, qu'est-ce donc? — Moi, j« ne ris pas, reprit la mère de l'infortuné jeune homme, car depuis trois jours, Arthur est si maussade, que je ne puis prendre gaiement sa mésaventure. — Be grâce, dites-moi ce qui lui arrive. Quel événement peut tourmenter un homme à ce point sans inquiéter jlavantage sa famille? Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que cetai peut-être? —Vous ne devinés pas? — Noi^.*-' Eh bien! il a un coup
de soleil sur le nez. — Oh! c'est affreux; je connais cela, et je comprends toutes âts angoisses. — En vérité! dit la jeune femme en souriant^ je découvre que les hommes ont beaucoup plus de coquetterie que les femnes; les hommes ne savent pas être laids. — Pardon, il y en a qui poussent cette science fort loin.— Oui, iimis ceux-là se croient charmants; je veux dire que les hommes ne savent ni vieillir, ni enlaidir. Moi, je sais très-l^ien que si j'avais un coup de soleil sur le nez, j'en rirais, je me résignerais à être laide pendant trois jours, je subirais ce destin très courageuse* ment; je ne m'enfuirais pas comme fait mon cousin à chaque visite; je ne vivrais pas loin du monde comme un sauvage; enfin, il me semble qu'un coup de soleil ne changerait pas complètement mes habitudes, mes sentiments et mon caractère. — Un coup de soleil, dit l'oncle avec le plus malin sourire, peut-être, mais s'il y en avait deux?... S'il y a concurrence de coups de soleil, si le second ne permet pas de soigner le premier, si...» Ce calembour laborieux parvint alors à notre intelligence. « Si le coup de sdeil est un obstacle, disons-nous à notre tour, nous comprenons qu'on le maudisse comme tous les obstacles au bonheur : ce n'est pas une faiblesse que de s'affliger de ce qui empêche de plaire; mais je croyais la duchesse de B... aux eaux d'Ems. — Ah! vous avez deviné... — Oui, je devine assez facilement que lorsqu'on veut séduire, il est pénible d'avoir le nez rouge et le front jaune; mais je croyais madame de B... bien loin d'ici? —Non pas, elle est auprès de nous, chez sa tante, reprit la jeune femme, et c'est en allant la ¥oir Tautre jour en plein midi, que notre héros a attiapé ce beau eoup de soleil qui le sépare d'elle; car il ne sort plus, il ne veut même pas se pr<»mener le soir, il prétend que l'air retarde la guérisc» de la brûlure; il ne parle à
personne^ il ne rit plus^ il passe tout son temps à lire^ et il trouve mauvais tout ce qu'il lit. — En cela, il a peut-être raison.— NoB, car hier je lui ai prêté Emmelinej d'Alfred de Musset. Vous savez comme c'est joli, gracieux, spirituel. Eh bien! il a jeté la Rçsom des Deux Mondes sur la table en disant : « Ce Gilbert est absurde. » — Cela prouve qu'il n'a pas envie de Tîmiter, mais cela ne dit pas que le livre Tait ennuyé. A propos, je vous ai Uipuvé tout à l'heure, mesdames, bien absorbées par vos lectures. J'ai boi^ idée des auteurs qui peuvent vous captiver ainsi. — Oh l moi, je lis un livre admirable, s'écria la grosse cousine, les Souvenirs du duc de Ficence, par madame de Sor. C'est plein d'intérêt, de vérité. Voici u» trait de soldat qu'on îfe peut .. jÊtt sans avoir les larmes aux yeux. J'en étais là quand vous êtes arrivé : a L'empereur s'aj^roche d'un maréchal des » logis à la mine rébarbative : — Tu as servi en Egypte? » -— le m'en flatte, répondit-il «n se redressant fièrement. j> Vous ressouvenez- vous d'Aboukir ? il faisait rudement » chaud aussi là.
» — Tu n'es pas décoré?
» — Ça viendra, dit-il d'un ton bourru.
» — C'est venu, je te donne la croix.
» Le pauvre diable, stupéfait de bonheur, attache sur D l'empereur un regard dont on ne peut pcindie l'expres- » sion, des larmes coulent sur sa noble figure balafrée : » — Je «le ferai tuer aujourd'hui pour lui, c'est sûr, bal- 19 butie-t-il dans son ivresse; il saisit un pan de la fameuse )> redingote grise, en déchire avec les dents un morceau, )> qu'il passe à sa boutonnière : — En aUendant la rouge, » notre empereur?
» L'empereur ému lança' son cheval au galop. »
— Ma cousine, dit la jeune femme, vous me citez à
iiO LE VICOMTE DE LÂ0NAY
chaque instant un passage de ces mémoires; qnand je les lirai, je ne trouverai plus rien de nouveau. Moi, je suis très en retard, j'en suis encore aux Foix intérieures, de Victor Hugo. Oh! que j'aime ces jolis vers à ses enfants, qui ont jeté au feu une de ses odes, et qu'il est si malheureux d'avoir grondés. Quelle charmante poésie ! Vous aimez ks ^ands beaux vers, vous; moi je préfère ceux-là. Nais que lit donc mon ovele, lui qui ne ps^le pas? — Je lis le récit 4(1 duel de lollivet, dans les Impressions de voyage de votre M. Dumss. Ma foi, c*est bien conté; je n'aime pas les romantiques, mais il y* a du vrai là dedans. €é commis voyageur est parfait. — Eh bien! mon cousin nous empêche .de commencer ce volume depuis deux jours; il dit que c'est l'histoire de Guillaume Tell, eft qu'il Fa déjà vue à l'OpénË> Là-dessus il nous chante te grand air de Duprez r Asile héréditaire, et on ne peut plus k faire lire.
Cette oonversatien nous% prouvé que les infirmités, les accidents, les souffrances, étaient favorables à la littérature, excepté les coups de soleil.
LETTRE XXiïI
•9ao&tl837.
/ Les fdtes de famille et les prix de collège. — L'ermite de Tivoli. — Les modes du Constitutionnel,
La semaise s'est passée en fêtes de famille. Nous ne croyons pas exagérer en disaut qu'il s'est distribué plus de vingt mille bouquets à Paris, le jour de l'Assomption. Que de myrtes nous avons vu porter religteusement, envelop-
pSè de leur papkr bianci Où al)atent-ils? chez une mère, citez une tante, chez une sœur, chez une cousine! Qui n'a pis une Marie à fêter dans ses parentes, ou dans ses amies! H (sut ^e orphelin, veuf, abandonné de la terre et du ciel pour n'woir pas «n bouquet à envoyer le joUr de l'AssomptioD à quelque femme. A Parts, toutes les femmes s'appellent Marie, jeunes- «u vieilles ; toutes les petites fîlles s*appettent Marie : ce nom charmant qu'on devrait peut-être ne pas oser pbrter, est chez nous, non-seulement une religion, c'est une prétention, et c'est pourquoi il est devenu si commun. Autrefois, la mode était de donnera ses entants des noms de roman, des noms extraordinaires; on les appelait Coralie^^Pamela, Palmyre, Clarisse, Zénoblgi Clar a^ Oorinde, Agiaure, Âglaé, Amanda, Malvina; <hi cliierchait un nom qui ne fût pas celui de tout le pfionde ; on voulait surtout que le nom d'une jeune personne ne fût pas celui de sa femme de chambre. Mais, aujourd'hui, cette mode a passé» nous ne la jegrettons pas; cependant, nous attaquons Fexagération contraire; et cette grande prétention à la sim{Aicité, qui entraîne toutes les mères à donner le même nom à leur fille> nous semble avoir aussi son côté ridicule j cet hiver, dans un bal d'enfants, nous ^ avons eompié vingt-deux Marie; on n^tendait que ce cri ; Malie, Marie, viens ici; Marie, Marie ! et cfl^ue fois vingtdeux petites filles d'accourir! L'abus des meilleures choses a mi côté si déplaisant, que nous avions fini par prendre ai horreur ce nom si joli. Oui, en cet instant nous aurions accueilli avec reconnaissance le nom de Galpurnie, de (atlme, d'Isménie, ou de Frédégonde; fl nous auraJit semblé moins prétentieux que ce doux nom de Marie, qui, à force iSêtcB une mode, n'était plus une distinction^ ' Après les fêtes de famille sont venues les fêtes de collège;
âi2 LE VIOOMTE hB LAUNAY
la distribution des prix a été une des solennités les plus intéressantes de l'année. C'est un beau jour pour les parents^ même quand ces parents sont rois. Une mère a dit un mot charmant en apprenant que son fils avait le premier prix d'histoire : « Dans sa position^ a-t-elle dit, c'est le prix que j'aime le mieux, v Celte mère est la reine des Français. M. le duc d'Aumale doit êlre fier de son succès « car^ au dire de tous, il était bien mérité. Demandez plutôt à ses professeurs, et à ses camarades surtout. On nous a conté que M. le duc de Moritpensier était en train de pêcher à la ligne à Neuilly, lorsqu'on est venu lui apprendre qu'il avait un prix d'histoire naturelle; sa joie et son émotion ont été si grandes à cette nouvelle , que la ligne est tombée de ses mdbs, et le poisson qui allait êlr? sa victime s'est sauvé. Cela prouve que la gloire des grands est parfois favorable aux petits... aux petits poissons; c'est toujours cela.
C'est une heureuse idée que le roi a eue de donner à ses fils le droit d'éprouver une des plus belles émotions dj Tenfance, et pour lui-même c'est un doui plaisir de quitter uu jour les ennuis du trône pour venir en père de famille voir couronner ses enfants , comme un bon bourgeois. Le seul privilège qu'il se soit réservé, est celui d'amener tous les siens à cette câefmonie, faveur refusée aux autres parents ; .car chaque élève couronné n'a la permission d'amener qu'une «eule personne, son père ou sa mère : c'est rigoureux, mais il y a tant de iponde! Le duc d'Aumale et le duc de Montpensier avaient donc de plus que les autres le bonheur d'avoir pour témoins de leurs succès tous leurs parents, tantes, sœurs et ù%es; on ne les reconnaissait princes du sang entre tous les élèves qu'à ce surplus de famille interdit à tous les autres. Eh ! mon Dieu, c'était peut-
être aussi le seul privilège de leur rang qu'on leur enviât!
Nous avons assisté hier à la distribution des j)rix du collège RoUin. Cette cérémonie a été on ne saurait plus tou^ chante : un souvenir dbulolireux y présidait ; raais^ malgré sa tristesse et les justes regrets que lui inspire la perte d^une femme si aimable et si honorée^ M. de Faucompret a dû être heureux de l'hommage éclatant qui lui a été rendu par ses jeunes Aèves. Quand son fils, qui n'est encore qu'un enfant, a été nommé, quand il est venu recevoir des mains de son père le prix qu'il avait obtenu, les applaudissements, les trépignements, leff bravos, les cris de j^ie, de triomphe^ ont éclaté d'une manière si prompte, si spontanée, si violente, avec ua ensemble si sincère, qu'il nous a été impossible de résister nèus-même à notre émotion. 11 y avait tant de sympathie dans cette expilosion unanime! ce bruyant hommage d'écoliers dénonçait tant de soins, racontait tant de bonheur ! Des élèves ennuyés de leurs ét^es ou trop sévèrement traités, n'auraient pas cet élan 4i reconnaissance ; il n'y a qu'un nom aimé et mille fois béni qui paisse exciter de si vifs transports et inspirer à tous les élèves d'un collège une manière aussi énergique de dire à l'homme qui a le droit de les punir, qui les force au travail , au silence, à la raison, aux choses les plus ennuyeuses du monde : « Merci ! y> Au bruit de ces applaudissements qui ont duré près d'un quart d'heure, toutes les mères pleuraient; c'est qu'elles pensaient à ce pauvre enfant qui n'avait point de mère pour l'embrasser, et puis c'était leur manière à elles de dire : « Merci. »
D'ailleui-s les mères pleurent beaucoup dans ces sortes de cérémonies : à chaque prix une mère fond en larmes; c'est un effet physique auquel il est impossible de résister ; et plus le fils est bon écolier, et plus l'heureuse mère pleure.
Si| en refouTnant la tête, vous apercevez une femme baignée de larmes et dans un état violent de désespoir ^ vous pouvez être certain que c*est la mère du jeune homme qai vient d'êtra couronné trois fois. Cela va toujours par gra« dation en augmentant : prix dé discours français^ elle s'essuie les yeux;'prix de version latine^ elle cache son visage dans son mouchoir; version grecque, elle fond en larmes; cosmographie^ elle sanglote. Heureusement on passe à une autre classe : elle revient à elle^ et les larmes commencent chez une ai^re mère. Ce sont de douces larmes que celleslà! Telle est la vie des femmes. Les krmes dont elles sont fières et qu'elles osent verser^ sont la récompense des larmes qu'il leur faut cacher.
Les élèves que nous avons vu le plus sauvent venir embrasser les professeurs, dans la jouraaée d*hia*, sont : le fa^^ meux Lévesque> la gloire eu collège Rollin ; Jules Nicolet, qui avait obtena la veille le premier prix de discours français au grand concours; Louis Gaétan de Missiessy, dont le norarevenait à chaque instant comme un refiraîn; Puiseur^ Queck, Lamouroux, Durand, Foumîer et O'Donnell; parmi les plus jeunes, nous avons remarqué Macdonald et Beaufremont : ces noms-là, nous les avons retenus facilement. Or, à chaque prix, le vainqueur embrasse trois personnes^ le président, le directeur et un professeur; Mève Lèvesque a remporté huit prix : donc il a reçu vingt-quatre baisers de professeurs, huit couronnes et à peu près une tren- Xaine de volumes. Quelle journée! et cette joamée-là c'était un lendemain !
Le soir, les parents, glorieux, ont mené les vainqueurs à Tivoli ; le tounwi, que les enfants ne connaissaient pas, les a fort divertis, et les courses indiennes, noufeautés de la semaine, ont plu aux parents qui connaissaient depuis
longtemps le tournoi. Ce qui nous a plu à nous^ c'est l'adresse suivante qu'on nous p. donnée :
leppiN
ERMITE DE TIYOIJ
Nota. — Son épouse est ouvrière en linge, rue de Bossy, N* ^ «a tfaoe la xqa dos MauTa»-QiLr]0oiiB.
II est évident que c'est uu très-mauvais ménage. Gomment un ermite et une ouvrière peuvent-ils bicu vivre ^semble? Si Tépouse a des pratiques^ adieu la solitude : notre «swte n'aura pas un moment à lui; s\, au contraire^ Termiie vit dans une complète retraite^ son épouse n'a plus d'ouvrage 9 et adieu le commerce! Ce ménage nous inquiète; mais aussi quelle idée d'aller épouser up ^noil^, quand on est ouvrière en linge 1 '
Cet ermite nous rappelle une bonne plaisanterie dont il a été complice. 11 y a quelques années^ un homme malin et spirituel étant à Tivoli^ en bsillante coropa0ftie> eut l'idée d'emprunter au devin son habit^ sa perruque et 4% longue barbe ^ et bien caché sous ce déguisement^ il attendit sérieusement qu'on vint le consulter; un compère aineua près de lui tontes les jolies femmes de 3a connaissance qui étaient à Tivoli; et le faux ermite s'amusa à leur prédire avec une méchanceté impardonnable... tout ce qu'ettea désii'aifint.
En fait de nouvelles littéraires, en voici une importante : George Sand^ dit- on > fait un drame ; qu'il se trouve dans ce drame une scène aussi belle que celle du jugement de Afauprat, et nous répondons du succès.
Le monde littéraire est décidément en fàveiUL : Alexan-
dre Duval est nommé officier, et Méry éhevaller de la Légion d'honneur.
Brascassat vient aussi de recevoir la croix. Ces messieurs ne seront pas du moins obligés d'envoyer aux journaux la petite note de ce qu'ils ont fait pour mériter cette distinction ; c'est un gvand avantage pour eux et pour ieministèi-e aussi.
On nous contait que mademoiselle Élise Moreau ii*avait point assisté, il y a huit jours, ^.la séance de FAcadémie fï*ançaise, parce qu'elle ignorait qu'on dût y parler d'elle et qu'on y dût lire ses vers. Gomme on lui exprimait le regret qu'elle n'y fût pas venue : « Quel dommage, dit -elle à son tour, j'avais une si jolie robe ! » Une pédante aurait regretté le bruit harmonieux des applaudissements; elle, n^a vu dans ce trramphe qu'une belle occasion de robe neuve perdue. Elle a raison, une femme doit être coquette avant d'être inspirée. La coquetterie, c'est la véritable poésie des femmes; l'autre est un luxe, et comme tous les luxes^ il devient ridicule quand il est le seul.
Nous avons cité une flatterie sublime d'un soldat de l'empereur; voici maintenant une flatterie d'un autre genre qui prouve la différence qu'il y a entre un héros et un roi, entre le culte que l'on rend à un demi-4ieu et l'amour que l'on voue à ses princes. C'était pendant le siège de Gibraltar:
a Une bombe vint tomber à peu de distance du lieu où se tenait le comte d'Artois, Texplosion était imminente :
» Une voix tout à coup se fait entendre :
» —Monseigneur!!!
» Et celui qui avait poussé cette rapide et forte exclamation se précipita sur le prince qu'il couvrit tout entier de son corps.
» La bombe levait éclate. Quelques-uns en virent voler les éclats, et n'eût été Jean Leclerc, Tun d'eux allait droit à Fadresse du comte. Jean Leclerc reçut une large blessure au bras gauebe.
» — Je gage, mon ami, lui dit le prince, que c'est la première fois que vous avez eu peur. Et il aidait au pansement du brave.
» — Ma foi, monseigneur, c'est vrai, répondit celui-ci, mais il fallait bien que quelqu'un eût peur pour vous. »
Vous le voyez, en sauvant la vie à son prince, un soldat même est encore un peu courtisan.
Les modes n'ont rien de nouveau, à moins cependant que l'on ne s'abandonne aux modes du Constitutionnel, qui nous ont paru pleines d'imagination. Autant la vieille presse est timide et rabâcheuse en politique, autant elle est audacieuse et entreprenante en fait d'élégance. Les couleurs vives sont ce qui la séduit : jugez-en.
ce ENSEMBLE DE TOUETTE. ToiUUe de ville (ce qui fait supposer une toilette de théâtre) : Redingote en taffetas écossais, gros bleu et orange, bijoux de cornaline, gants abricot. » C'est la saison, il n'y a rien à dire. Probablement dans les bureaux du ConstittUionnel on a beaucoup porté des gants cerise le mois dernier, et l'on prépare déjà les gants vert-ponune pour l'automne.
Mais ceci est plus étonnant. « Toilette du soir : Robe d'organdi brodée en soie bleue , jupe formant la traîne par derrière; corsage en cœur; point de bijoux; une branche de ne m'oublie% pas dans les cheveux, tombant tout à fait sur Foreille ; gants blancs garnis d'Angleterre et de ne m' oubliez pas II! Souliers blancs brodés en chenille bleue.»
Sont déposés entre les mains de notre notaire, cent mille francs de récompense pour celui qui trouvera à Paris et h 13
âl8 LE VICOMTE DE LÀUNÀY
rapportera une femme jemie ou liaiUe^ belle ouLlaide^^ ^* f uUé^ de k sortft«
LETTRE XilV
2Saoût483T.
InaugnraliM» dtt èhtmia dé fèr d* Psabr k SAiBt^etmiin. — Bonispranris
Aujourd'hui a eu lieu rinauguratLou du premier chemin de fer parisien; demain l'ouverture^ aujourd'hui l'inauguration; ne confoudez pas : demain le public^ aujourd'hui les élus. Pendant que nous écnTons ces lignes, nous avons auprès de nous un da ces élus qui arrive à l'iostant da Saint-Germain ; il nous conte son voyage en dqçunant; il mange j^ oh! mais il mange de manière à ruiner à j^ais toute entreprise de chemin de fer« car si c'est ime économie de voyager si vite et. pour si peu^ ce n'en est pas use de rapporter da ses vofages une faim dévorante, que rien ne peut assouvir. Cet Infortuné jj&una hamme^. qui est un de nos pLus proches parents* est sorti de chez, lui ca matin à sept heures, après avoir solidement déjeuné j, il est aniv& rue de Londres j^ joyeux et dispos; il est monté dan& una excellente berline; fl s'y est assis fort à Taise sur da trèsbons coussins, il a entendu un roulement, et puis bst il est arrivé à,. Saint-Germain. Il prétend avoir aperçu quelques arbres, dans la campagne pendant la routa » mais, il n'oserait Tafôrmer; H sait cependant, qu'il a passé sous una voûte, et qu'il est resté une grande demi-nûnute privé complètement de lumière. En arrivant à Saint-Germain^
soa âme s'est attristée en songeant qu'il lui atatt fallu si peu d'instant» pour être si loin de tente sa famille et de tous ses amis; alors il a. touIu repavtir^ mais il doutait de la. promptitude du retour. €ela est naturel^ nous ne savons pourquoi; maisi en général on part plus vite que l'on ne renent^ il est reparti,, et ^ù le voilà arrivé à Paris; vingtsix minutes pour sdler^ vingt-six minutes pour revenir; quel charmant voyage! une voiture très- douce, point de cahots; point de postittons ivres^ pdnt de chevaux blancs attelés avec des cordes; point d'embarras^ aucun ennui; lef compagnons de voyage sont ton» charmants, on n'a pas le temps de les voir; on apprend le lendemain qu'on a fait la route avec son frère, mais il regardait à gaucho et vou» à droite : vous ne vous êtes pas reconnus. Quel plaisir de se promener sur L'impériale de la voiture! s'il pkut, on n'a pas le ten^s d'ouvrir son parapluie. Ah ! la délicieuse ma-. nikre de voyager! Mais, hélas l diaque belle invention a son mauvais côté ; à peine arrivé, une faim horrible vous dévore; vous veneide fiûre: dix lieues, et la faim ne vous fait point de grâce, vous-avei rsqipéUt qu'on a quand on vient de fiûre dixJieaesu L'estomac se Mt à l'image de la route, uu chenin de fer produit un estomao de to. gastronomes! qneUe découverte peur vous!
Les chevaux sent, dit-^iD, indignés, humiUéil, fnrieiR; on prétend qu'ils se revient contre cette nouvdle invention; ILy ai a de présomptuem: qui vesdentlutter de vitesse avec les wagensir 8n raconte qu'hier, pkuieurs chevaux, sur la route, eu voulaul dépasser les voitures, se sont emportés, car hier déjà la reine et les princesses sont allées à SainV fiermain, La. reine est la première' femme qui soit montée dans la voiture aérienne; aujourd'hui le grand chancelier de France et trois «jnistuft osH liAtle voyage : le ministre de
l'instruction publique^ le ministre des finances et le ministre de la justice; et les mauvais plaisants de s'abandonner aussitôt à leur légèreté naturelle. « Jamais Tinstruction n'avait été plus rapide, disait l'un ; la justice est prompte aujourd'hui, disait un autre. Le ministre des finances serait bien content, disaient les plus malins, si son budget pouvait passer aussi vite. » Toutes sortes d'aimables bêtises, qui n'en sont pas moins l'esprit français.
Après le chemin de fer, ce qui enchante le plus les Parisiens, c'est le nouvel éclairage des boulevards. Le soir, cette promenade est admirable. Depuis l'église de la Madelebe jusqu'à la rue Montmartre, ces deux allées de candélabres, d'où jaillit une clarté blanche et pure, font un effet merveilleux. Et que de monde, que de monde! en vérité, on ne devinerait jamais qu'il n'y a plus personne à Paris,
Des femmes élégantes sont assises sur des chaises, et auprès d'elles sont de beaux jeunes gens qui fument : c'est charmsmt; des marchandes de fleurs vous poursuivent avec des bouquets et ne vous laissent pas un moment de repos; des vieilles femmes vous offrent des paquets d'aiguilles, des enfants vous proposent des petits lacets ou des boutons de nacre; c'est assez champêtre, mais il nous semble que l'heure est mal choisie : qui est-ce qui pense à acheter des petits lacets et des boutons de nacre à dix heures du soir? Enfin, divers pauvres, infirmes ou musiciens, vous abordent au milieu d^une conversation animée en vous demandant l'aumône franchement; car ceci est un problème que nous ne pouvons résoudre : chaque matin les journaux nous parlent de femmes, d'enfants, de vieillards condamnés pour cause de mendicité, et chaque jour nous sommes assaillis par des femmes, des enfants et des vieillards qui demandent l'aumône et qu'on n'aiTête pomt. Certes, nous
n'ayons nulle envie de dénoncer ceux qui s'adressent à nous^ mais nous voulons savoir pourquoi on arrête et Ton condamne les autres. Y a-t-il donc des pauvres privilégiés? la mendicité a-t-elle donc aussi son monopole? Nous avons fait encore une remarque qui nous inquiète : la population parisienne augmente d'une manière peu flatteuse pour la nation. 11 y a aujourd'hui dans les rues plus de singes que de passants. Ces messieurs sont bien mis^ il faut en convenir : les uns sont en uniforme^ Tépée au côté^ les autres en robe rouge; ceux-ci en veste de chasse , ceux-là en redingote à la propriétaire. La tenue est convenable^ sans doute; ils vous saluent poliment^ il y en a même qui vous présentent leur passe-port; il y en a un surtout qui a très-bonne façon â cheval sur un chien caniche : on n'a rien à leur reprocher. Cependant, il vous est désagréable, lorsque vous ouvrez votre fenêtre, de trouver un singe^que vous ne connaissez pas du tout, assis sur votre balcon; ou bien, quand TOUS marchez tranquillement sur le trottoir, de sentir tout à coup un singe qui vient s'établir sur votre épaule. Cet éJbus ne saurait se tolérer : les hommes ressemblent souvent à des singes, c'est vrai ; mais jamais les singes ne ressemblent à des hommes, et l'autorité ne doit pas les confondre.
Une troisième observation nous inquiète encore pour le repos à venir de la capitale : les progrès que la musique fiait en France sont effrayants. A Paris, maintenant, la journée est un concert perpétuel, une suite de sérénades non interrompues; les oreilles parisiennes n'ont pas un instant de repos. Dès le matin, les orgues de barbarie se partagent les différents quartiers de la ville; une harmonie implacable se répand dans toute la cité. A midi, — les harpes commencent; les harpes jouant la nuit se lèvent tard; mais quels accords! C'est Saûl en fureur qui fait gé-
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mr la fatrpe de Da^ld. A Irols toircs^ — huit cMmrâr» habillés en vert et céitÊéB d'un ehapean gris s'en Tout de porte en porte donner du cor; ^ar malbeor^ Hs ont 4es prétentions à ïemembk : c'est vn efcomrde cors. (Test quelque diose d'inimaghiaMe et d'aireaxj rien n'en peut donner l'idée. Un eor seul a d^ soufent des sons trèsfaux; juges alors oe que peuvent prodniie huit cors qui hurlent en même temps 1 e^est épouTantahle^ c'est la fin du monde> ee sont les trompettes du jugement dernier. A qliatre heures^ — arrivent les sauteurs avec des tambours de basque, des castagnettes et des triangles. A sept heures^ «>-> plusieurs areugks jouent du hauU>ds. À huit heures^ — plusieurs enfants jouent de la Tidie. Enfin, le soir^ grande sérénade! Violons, galoubets > flCttes, guitares «t chanteurs italiens 1 Cest une fête à en mourir, et ûtfj a pas de refuge; tout cek se passe sons votre fenêtre, tfest un concert à domicile qu^il ne tous est plus possSBIe dVHriter. Toutes les actions de votre vie se font «vec «ecompagnement de violon obligé; vous causes polHique, vontf faites im tend^ aveu, et l'orchestre qui vous assiège setittent-teujevrs votre voix. Un seul moyen, un seul, vous ei^ offert pour repousser ce ûéau d^harmonie t on peut quelquéffeiate combattre liomm^patiiiquementA. V^ ^ semMaMes; prédpltes-'Vons sur votne piano, et là joues de tontes vos teœs trois sonates de suite sansdéaemparar; umûs ouvres Men la fenêtre, mettez la grande pédale et firappes fort. tBI«rolre piano adu fond^ ibI c'est un enfant d'J^mrvi, Uensonoie^ ^raus avei une chance de triompher; Fennemi, vainenpar le bruit, découragé par cette puissante rivalité, peoA-èfre finira par vous «céder la place! Mais te moyen est terrSMe ; quoToulei-vous? aujourd'huion aimelamusiqneeu PnpQe^ et voilà comme nous aimons.
lETTHE JLXV
!•' septenftre 1837.
La pluie. ^ Ln femnas oooiagBBtOB. «- Qut omm & ^srfii(*4a«RiMEhi par le chemin de fer. -^ Négligence dos emploj^ — Tout la «Msde a mietnt à faire qae 'son devoir.
Voîoi la pkiie, Yotd le firoid^ rMk l^otoome, ddjà FautocBoe et pas encone le raina! Qaé&t journée triste! H fait XKiit. Quelle heure e^-il? llidi««. Donsez «ne lampe, nous n'y soyons plus pour ^cdre. Quel dAiige! Que la pluie est iourde et froide! On nous dit^ pdiur nous rassurer, qu'il tonae et 4fue c'est très-heureux, <|iie t'est «n orage; n'im^ parte, le tonnerre ne^nons rnssore point. Vn orage sans john^ur, ce n'est plus Tété! Obi Paris est odieux! "Voyez ees grands ruisseaux qui courent de dnque «été ée la* rue ; ils yoai se rejoindre btentdt. finteaées-TOissIoutes les portières ftti balayent le devnnt des maisons et qui causent? Quelques rases piëtens se hagaordâaft; des femmes, trempées ide fkise, laissent voir une jupe vente «ousune robe bleue. Faunes feounes, qu'elles sont eourageuses! car les femmes ont besfliooup plus de courage que les hommes : on avouera cela «xn jour. R^ardez la rue, un jour d'orage : les hommes passent en oshnoiet, .ks femmes s^en Tont à pied dans Teau Bt dans laboue. 1S«r dix passants, il y a htdt femmes. Ce ..se sont pmnt des élégantes, non, sans doute; mais ce sont . de braves mères de famille laborieuses, qui courent pour afibires, des ouvrières consciencieuses qui reportent leur ouvrage à l'heure dite, des gardes-malades qui rejoignent un Ut de doideur, de jeunes fittes artistes qui regagnent leur atelier. Ceci est un indice infaillible; tous ne ris<]ues
jamais de vous tromper en tous intéressant à la femme que vous voyez courir dans la rue par une averse. Le motif qui la fait sortir par ce temps-là méritera toujours votre intérêt et quelquefois votre admiration.
Hier il pleuvait aussi^ mais moins fort^ et nous sommes allé à Saint-Germain par le chemin de fer : c'était un devoir pour nous; toute invention nouvelle nous réclame; nous sommes tenu d'en parler à tout prix. Donc hier nous sommes parti dé chez nous à cinq heures du soir pour aller à Saint-Germain^ et nous étions de retour à neuf heures! Nous avons mis quatre heures pour faire ce trajet^ pour aller et venir. C'est admirable ! les méchants prétendent qu'on irait plus vite avec des chevaux. Voilà comme cela est arrivé : nous étions rue de Londres à cinq heures un quart; la foule enconlbrait la porte qu'on n'ouvraft pas; nous attendt)ns, nous attendons à la porte. Enfin on ouvre: nous entrons dans^ une espèce de. couloir en toile verte; il n'y a qu'un seul bureau. Tous les voyageurs sont mêlés: voyageurs à 2 fr. 50, voyageurs à 1 fr. 80, voyageurs à 1 fir. Il n'y a qu'un bureau, qu'vme entrée : sans doute les bœu& et les moutons entreront aussi par le petit couloir; ce sera très-commode; mais nous n'en sommes pas encore là. Nous attendons, nous attendons dans le couloir vert un grand quart d'heure, au milieu de la foule, comme nous avons attendu à la porte. Enfin nous arrivons au bureau : là, on nous donne trois petits papiers jaunes, et nous pénér trons dans une vaste salle gothique remplie de peintures. Ici les voyageurs se séparent : les trente sous vont à droite, les vingt sous vont à gauche. La salle est vaste et belle; on peut nous croire, nous avons eu le temps de l'admirer*. Là; nous attendons, nous attendons; il n'est que six heures dix miaules^ on doit partir à sept heures. Patience ! Nous voyons
arriver des voyageurs avec des paquets ou des paniers; des enfants voyageurs charment nos ennuis en jouant de divers instruments dont ils obtiennent divers sons plus ou moins sauvages; leurs mères les grondent parce qu'ils font du bruit; elles leur arrachent l'instrument de notre supplice, elles s'en emparent à noire grande joie^ et elles se promènent graves et imposantes avec une petite trompette ou un mirliton à la main. Le temps passe^ et nous attendons toujours; il est six heures et demie^ nous attendons^ nous attendons. Enfin on entend un roulement : c'est l'arrivée des voyageurs de Saint-Germain ; tout le monde se précipite aux fenêtres; toutes les voitures^ tous les wagons s'arrêtent; la cour est vide : çà et là^ deux ou trois inspecteurs, rien de plus; mais on ouvre les portières des wagons... et alors, en un clin d'œil, une fourmilière de voyageurs s'échappent des voitures, et la cour est pleine de monde subitement. Ceci est véritablement impossible à décrire, mais c'est très-amusant à regarder. La foule improvisée monte aussitôt vers les galeries de Saint-Germain, et disparaît. A notre tour, maintenant. Nous attendons encore un peu, mais ce spectacle nous avait intéressé, et nous étions plus patient. Enfin, nous descendons dans la cour. Nous montons dans une berline, nous y sommes fort à Taise et bien assis. Là, nous attendons, nous attendons que tous les voyageurs soient emballés ; nous étions six cents à peu près : quelqu'un disait onze cents, ce quelqu'un avait peur sans doute. Enfin le cor se fait entendre, nous recevons une légère secousse, et nous partons. Il était sept heures moins un quart; le voyage a été aussi agréable que l'attente avait été fatigante; le plaisir de courir si vite nous faisait tout oublier. Dans les voitures/ évitez la banquette qui est près des roues, c'est la moins bonne place. Mais vivent les chc-
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miosde fer! nous persistoi» à dire que c'est la manfti^la {Ans diannante de voyager; on Ta avec ime rapidité effrayante^ et cependant on ne sent pas du toot l'effroi de cette rapidité; on a bien {4us grand'peur en vc^tme de poste, Yraiment^ ou en diligtsM^e^ q«and on descend la niOBlagne de Tarare> ou même la moindre montagne^ et fl 7 a aussi beaucoup plus de danger; maUienr^isement novs sommes n^ligents en France^ et nous avcms Tart de gftter les plus belles inr^itions par notre manque de soins : en va à Saint^Germain en yingt-huit minutes^ c'est yrai, mus on fait attendre les voyageurs une heure à P^, et trois quarts d'bmnre à Saint-Germain^ ce qui rend la promptitude du voyage inutile. Et cela^ parce que nous n'avons point de conscience^ ou plutèt parce que chez nous chacun méprise son propre métier; on a toujours mieux à faire que son devoir. Un homme de bureau méprise son bureau; il -se saurait y arriver à Theure précise^ il est poète ou auteur de vaudeville : il vient tard^ il avait sa répéiUian. Un caissier méprise sa caisse; il se fait spéculateur : il vient tard^ il avait un rendez-vous d'affaires. Un commis nnrdiand méprise sa boutique; il se fait homme à bonnes fortunes : il vient tard^ parce qu'il n'avait pas de rendee-^ous. Un clerc d'avoué méprise son étude; il est musicien: il vient tard, il étudiait pour un concert. Et tout le monde est ainsi en retard^ et de toutes ces négligences innocentes résultent souvent de grands malheurs.
Cet esprit d'indépendance française^ qui consiste particulièrement à mépriser son métier et à s'affranchir de son devoir^ nous fait frémir appliqué à ces inventions nouvelles^ qui exigent tant d'attention et de prudence; il est à craindre que des employés qui vous font attendre trois quarts d'hernie par négligence ne vous fassent sauter un
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jour en Tair par distraetion; «t aoas appelons sur lœtonUi la surreillance de messieurs les directeurs. Il seraK fâcbeui; de Toir use si belle en^eprise^ exécutée à tant de fiais, et si heureusement aeoompMe par des hoimnes de si grand mérite, compromlBe par ha légèreté d'un sot ou par k négligence d'un paresseux. Cest déjà bien assez d'a'Mr affoire à desToyageurs imhédleB, ^ n'auront pas de cesse qu'ils n'aient créé des dangers là où il n'y en a point.
£t la preute que chacun méprise son métier, c'est la petite brochmre qu'on vous verad à la porte du chemin de Ibt. Vous croyez y trouver l'histoire abrégée des chemins de îer, un récit bien ^mfde, des noms, des dates» des mesures, des faits, et surtout peu de mots «t pas un mot inutile; il n'est pas permis d'allonger sa phrase en parlant d'un chemin qui raccourcit toutes les distances. Point du tout; ce qu'on vous donne est un morceau littéraire, c'est de l'éloquence industrielle sur les chemins de fer. Ce n'est pas un ingénieur qui vous parle, c'est un homme de lettres. Interrogez-le; demandez-lui dans quel pays a été essayé le premier chemin de fei^; il vous parlera de l'obélisque de Luxor et de l'arc de triomphe de l'Étoile. Demande : a Quel est l'homme qui a constriUt le premier chemin de fer?» Réponse : « C'est le mont Yalérîen qui se penche pour regarder cette tempête qui passe en voiture.» Bien! «Combien y a-t-il de chemins de fer en Europe? car maintenant il faut savoir ses chemins de fer comme on connaît ses fleuves.» Réponse : «Nanterre se choisit une rosière; passez, maison blanche aux volets verts, rêve de Jean-Jacquesl » Êtes-vous satisfaits? Si vous demandez à cet auteur : « Qui a inventé la vapeur? » alors il fera bien mieux; il vous répondra un mensonge'; il ne vous dira pas : « Cest Fulton i » il vous dira que « c'est un vieillard.
homme de génie, que le cardinal de Richelieu a fait enfermer comme fou à Bicêtre; » et il vous parlera d'une pré« tendue lettre de Marion Delorme, qui est la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait jamais imaginée, et que grand journal ait jamais répétée; et il vous dira toutes sortes de choses agréables sur ce sujet. Mais ces belles phrases^ ces brillants mensonges qui sont très-jolis dans une colonne de journal, dans un livret sont inutiles; ce n'est pas ce qu'on y cherche, il faut des chiffres exacts^ des faits véritables et pas de bavardages; pas de longueurs surtout. Quand on voyage sur un chemin de fer, on a le droit d'exiger que la phrase que l'on commence en partant soit au moins terminée quand on arrive.