III
encore admis ; d'ailleurs, depuis que nous suivons à Paris les modes anglaises, le satin se porte même Tête', ce qui est un tort grave, selon nous. A Londres, c'est l'usage, nous dit-on; — sans doute, et cet usage est fort sensé, car à Londres, la belle saison, la saison des bals, des concerts, des raouts, c'est l'été, il est donc naturel que l'on choisisse les plus riches étoffes pour la saison des grandes fêtes; mais à Paris, au contraire, la belle saison, c'est l'hiver. Vous portez tout l'hiver du satin , quittez-le donc pour des étoffes plus légères, quand vient l'été.
Or, la perturbation est grande en ce moment dans le royaume de la mode. Comprenez-vous cette situation affreuse, née d'un changement subit : la robe d'hier ne peut être mise aujourd'hui, et la robe nouvellement choisie ne sera faite que demain. 0 perplexité! que faire? comment se parer ce soir? On recueille ses souvenirs... cette robe de gros de Naples qui était si charmante l'été dernier, — oui, — elle doit être encore très-jolie, elle' était toute neuve, on ne l'avait portée que deux fois. Voyons donc cette robe de l'année dernière. On essaye la robe rose, et c'est alors qu'on passe en revue, malgré soi, tous les plaisirs et toutes les inquiétudes de l'hiver. Conversation intime entre deux sœurs : L'aînée, ah! ma petite, comme je suis maigrie; j'ai essayé ce matin ma robe de taffetas... elle est large!... il faut qu'elle soit refaite entièrement; elle croise de tout cela. Ce n'est pas étonnant, j'ai été si tourmentée tout cet hiver. — La plus jeune sœur répond : Eh moi! ma chère, je suis engraissée, c'est effrayant; mais cela ne m'étonne pas, je mène une vie si calme, si ennuyeuse; je ne sors jamais et je dors toujours. Je ne peux plus entrer dans ma robe de pékin à grands ramages , elle est trop étroite de tout cela. Je ne pourrai pas la remettre. — Tant mieux I tu
ne m'as jamais plu dans cette parure-là. — Mais l'étoffe en est superbe ; c'est une robe perdue , je ne sais qu'en faire. — Fais-en un fauteuil.
Les robes à grands ramages ne conviennent à personne, ni aux jeunes femmes, ni aux autres, et cependant elles redeviennent à la mode tous les deux ans. Les dessins de cette année sont étranges ; ils nous ont semblé très-confus. Ce sont des doubles chinures, des jaspures, des bigarrures qui n'ont rien de séduisant; les taffetas imitent les plinthes d'escalier, les peintures de corridors et les papiers d'auberge à s'y tromper. Cela est une revanche naturelle : depuis quelques années on tend tous les appartements avec des étoffes de robes.
A dire vrai, on a raison; car en fait de mode, c'est trèsennuyeux le bon goût. C'est une abstinence continuelle; rien n'est plus monotone. Rien n'occupe moins l'imagination. Une belle étoffe bleue, blanche, grise ou paille, est tout de suite choisie. Les choses très-distinguées ne sont pas très-variées, tandis que les choses mirifiques et bizarres au contraire sont inépuisables. Elles offrent à l'imagination des ressources infinies. Il faut rendre justice au mauvais goût, il est beaucoup plus ingénieux et beaucoup plus amusant.
On porte toujours beaucoup de volants. Les manches longues, justes, et à coude, font des progrès. Elles vont mal aux femmes grasses et très-mal aux femmes maigres. Elles ont le tort de changer en habit de cheval toutes les redingotes du matin. C'est pourquoi, l'autre jour, une maligne personne disait à une de ses amies : « Vous avez là un joli peignoir, ma chère, il vous va à merveille. C'est Blain qui vous l'a fait, n'est-ce pas? » L'épigramme était amère, on ne l'a pas encore pai donnée.
A propos du tailleur célèbre, les hommes qui, dans leur
façon de s'habiller, ont, comme nous l'avons déjà fait remarquer, tant de grâce, tant de fantaisie, tant de goût, et surtout tant de bon sens, viennent d'inventer un costume fort ingénieux. Le soir, dans les salons dorés, vous savez qu'ils sont tout en noir. Eh bien! maintenant, dans les rues, dans nus rues pleines de boue, ils sont tout en blanc. Le paletot des marins est remplacé par une redingote de meunier assez avantageuse. 11 y a de l'avenir dans ce changement, le frac sombre touche à sa dernière heure. Tout présage une révolution dans le costume des hommes. Voilà bien longtemps qu'ils sont laids dans la crainte de paraître ridicules; maintenant que les voilà ridicules, peut-être oseront-ils enfin n'être plus laids!
Si nous aimons les concerts volontaires, nous aimons peu les concerts forcés, tels que celui dont nous jouissons malgré nous en ce moment. Nous écrivons ce feuilleton entre deux sonates. 11 fait si beau temps aujourd'hui que toutes les fenêtres sont ouvertes, ce qui fait que toutes les éludes sont publiques. Jamais quartier ne fut plus musicien que le nôtre. Chaque étage paye un tribut à l'art. 11 sort une voix de chaque fenêtre. Au rez-de-chaussée on joue du piano; au premier en face nous avons un jeune amateur qui étudie le violon; or, vous savez ce qu'il y a de pénétrant, d'acerbe dans l'adolescence de cet instrument. Quelle aimable incertitude dans le son, timidité fatale que remplace soudain une audace non moins fatale! Ah! le malheureux! il a manqué la note; il ne s'en aperçoit pas; il va toujours, — non, il s'en est aperçu; il recommence, il cherche... C'est très-agréable... 11 accorde son violon; il pense que s'il ne trouve pas la note, c'est qu'elle n'y est pas. Ceci est ingénieux. Les mauvais ouvriers ont toujours de mauvais... Ah ! le bourreau! Quel vinaigre!... — Qu'est-
ce qu'il a voulu imiter par ce son-là?... — Rien , — voilà une jeune inconnue qui file des sons. HA! ha! ha! ha! Le voisinage devient par trop mélodieux. 11 est temps de fermer la fenêtre...
Ce qui occupe le plus le monde parisien en ce moment, ce sont les bonnes œuvres. On annonce une grande solennité à Saint-Roch. L'Assemblée de charité aura lieu à une. heure précise. Le sermon sera prononcé par M. l'ahbd Cœur. 11 y aura bien du monde à Saint-Roch ce j ur-là. Vœuvre du patronage des jeunes fdles de Saint-Lazare inspire une si grande sympathie ; c'est une si noble pensée que celle qui a présidé à sa fondation : préserver de toute corruption ces pauvres âmes égarées par la misère, leur rendre la foi et le courage, leur apprendre, leur prouver qu'il y a plus que du repos, qu'il y a du bonheur dans le repentir! Il appartenait aux femmes du monde les plus élevées par leur position et les plus respectées par leur caractère, de venir en aide à ces malheureuses jeunes filles, qui ne sont souvent coupables que d'èlre nées dans l'indigence et d'avoir grandi dans l'abandon.
Un poëte nouveau vient de se révéler à la France. Le célèbre Arnal vient d'adresser à Bouffé une épître très-amusante, qui commence ainsi :
Ne va pas m'en vouloir ni me déprécier,
Je suis fout simp emenl le fils d'un épicier.
Mon père, si j'e^ crois tes gens du voisinage.
Faisait avec ma mère un fort mauvais ménage;
L'un de l'autre, un beau jour, voulut prendre congé :
Dans le lot maternel je me vis adjugé.
Mon esprit incertain, sans but et sans envie,
Avec insouciance envisageait la vie;
Je ne pressentais pas qu'un destin rigoureux
Me comptât sans pitié tant de jours malheureux!
Je n'eus dans mon enfance aucun doux privilège; Élevé pauvrement, loin des murs du collège, Un frère ignorantin, vu l'esprit qu'il avait, En assez peu de temps m'apprit ce qu'il savait. Bientôt mon cœur battit dans ma yoitrine d'homme, J'étais, à quatorze ans, soldat du roi de Rome; Et puis, sans y trouver un sort beaucoup meilleur, Je devins tour à tour pupille et tirailleur; Je subis du troupier la vie aventureuse, Et son dur esclavage et sa misère affreuse ; Éloigné de sa mère, bêlas! je sais l'ennui Qu'éprouve un jeune cœur sans guide, sans appui; Au milieu des périls, des camps, de la mitraille, Je sais l'émotion qu'offre un champ de bataille; En proie à la tristesse, aux pleurs, je sais, enfin, Tout ce qu'on peut souffrir du froid et de la faim. C'est alors que frappant des eufants aimés d'elle, On vit à nos guerriers la victoire infidèle, Que l'empire tomba sous l'Europe en émoi, Et qu'une ère nouvelle a commencé pour moi. Oh! quand je vis ainsi notre gloire flétrie, Et craquer sous mes pas le sol de la pairie; Fatigué de combats, ne recevant toujours Pour prix de ma valeur qu'un sou tous les cinq jours, J'abdiquai l'héroïsme, et j'eus, en bonne forme, Mon congé de soldat : je quittai l'uniforme; Nouveau Cincinnatus , le front ceint de lauriers, Je revins sans orgueil dans mes humbles foyers.
J'étais pauvre, mais libre, et j'avais du courage; Chez quelques fabricants je cherchai de l'ouvrage. L'un d'eux avec bonté m'ouvrit son atelier, Et peur vivre, soudain je me fis boutonnier. A des jours consacrés pour se mettre en" goguette, Tous mes nouveaux amis allaient à la guinguette; Moi, pour d'autres loisirs je me sentais dispos : Les théâtres avaient mes instants de repos. Chez Doyen, dont encor plus d'un élève brille, D'honnêtes artisans s'amusaient en famille; Là, je vis dans leurs jeux un plaisir tentateur, Et j'y fis mes débuts en artiste amateur;
Pour moi fout était bon, opéra, comédie;
Mais j'affectionnais surtout la tragédie;
J'espérais sur des pleurs y fonder mes succès.
De quel indigne prix on paya mes essais!
Je n'ai point oublié cette fatale date.
Nous étions chez Doyen; je jouais Mithridate;
Du fougueux roi de Pont, l'ennemi des Romains,
Je peignais les fureurs et des pieds et des mains;
Mon public fut saisi de ce rire homérique
Qui charmait tant les dieux sur leur montagne antique;
La pièce était finie et l'on riait encor
De mon nez, de ma barbe et de mon casque d'or.
Un tel effet conquis dans les rôles tragiques
Semblait me destiner à l'emploi des comiques;
Aussi, dès ce moment, se trouvant bien jugé,
Mithridate devint Jocrisse corrigé.
De ces joyeux instants l'ouvrage était la source,
11 vint à me manquer. Me voilà sans ressource,
Déjà la faim me presse; inactif ouvrier,
Que devenir?... Faut-il se faire encor troupier?
Jnquiet et rêvant au plan qu'il fallait suivre,
A l'emploi qui pourrait me donner de quoi vivre,
11 vint à ma mémoire un bravo de Doyen.
Eh! ne puis-je donc pas faire un comédien?
M'écriai-je. Après tout, qu'on me blâme, qu'importe,
Je n'ai pas de talent, mais la paie est plus forte
Pour un mauvais acteur que pour un bon soldat;
D'ailleurs me reste-t-il le choix d'un autre état?
Non. Après cela dit, je cours au domicile
Du directeur Brcnet, l'accès en est facile,
Il consent aussitôt à m'entendre, à me voir;
Là, j'expose eu tremblant mes projets, mon espoir.
Le bonhomme, à mes vœux, s'empresse de souscrire :
« Je vous reçois, dit-il d'un ton moqueur,
» Dès demain vous pouvez débuter... dans les chœurs. »
0 sort, j'éprouve enfin ta bonté manifeste!
Choriste I c'est l'emploi d'un écolier modeste,
Mais c'est un premier pas pour arriver au but,
Tel qui brille a souvent fait un obscur début.
Le célèbre professeur Kosiui, un des hommes les plus spirituels de la spirituelle Italie, publie actuellement, à Pise, un ouvrage consciencieux et de haute portée. C'est V Histoire de la peinture italienne pour les monuments , depuis les premiers maîtres jusqu'à Appiani, contemporain de David. Toutes les planches, bien dessinées et rendant parfaitement le caractère de chaque maître, sont du plus grand intérêt, surtout celles des deux premières époques, qui donnent les ouvrages les plus célèbres des peintres de cette période de la renaissance; ouvrages presque entièrement inconnus en France; car, dans cette belle patrie de l'intelligence et des arts, tout ce qui concerne les arts et l'intelligence est généralement inconnu, et cela doit être. A-t-on le temps de rien apprendre, de rien étudier dans un pays qui est toujours occupé à faire, à défaire et à refaire son gouvernement? Et quel gouvernement!
LETTRE XII
II avril 184d.
Impossible de vivre à Paris : on ne peut pas manger, on ne peut pas dormir, on ne peut pas marcher, on ne peut pas prier, on ne peut pas aimer, on ne peut pas travailler, on ne peut plus penser. — Un sanglier échappé.
Nous commençons par déclarer qu'il est impossible de vivre à Paris, car vivre, n'est-ce pas, c'est penser, c'est travailler, c'est aimer, c'est prier, et puis, c'est aussi marcher, dormir, boire et manger. Eh bien! on ne peut rien faire de tout cela à Paris.
Comment, direz-vous, on ne peut pas manger? — Non, pas en ce moment, du moins; il n'y a rien... et comman-
dcr un- dîner passable aujourd'hui est le problème le plus difficile à résoudre. — Nous sommes en carême, mangez du poisson. — Lh ! c'e.-t précisément parce que nous sommes en carême qu'il n'y a pas de poisson. Quand tout le monde veut la même chose en même temps, il n'y en a bientôt plus pour personne; et l'agitation est grande depuis quinze jours dans nos marchés. La moindre friture coûte des efforts prodigieux; une matelote demande une heure de recherches opiniâtres et des combinaisons profondes; les ménagères acharnées se disputent une darne de saumon, comme dans les jours de famine les mères éplorées s'arrachent un morceau de pain; les cordons-bleus se disent des injures pour un brochet, et les chefs rivaux se battent en duel pour un turbot. Le gibier ne paraît point, les légumes ne sont encore qu'une herbe tendre. Le printemps est la saison de l'espérance, c'est-à-dire des privations.
On ne peut pas dormir. . Dans les maisons nouvellement bâties, le repos est chose impossible. Les murs sont de minces cloisons qui ne séparent personne. Plus de secret, plus de silence; on se connaît intimement sans s'être jamais vu. Un enfant méchant qui crie empêche de dormir tous les habitants d'une même maison. Un chien enfermé qui s'ennuie suftit pour troubler le repos d'une centaine de voisins. Un bal au premier, c'est une nuit blanche pour le rez-de-chaussée, le second et le troisième étage. Un père de famille en colère, c'est un orage dans les ténèbres. Après un mois de séjour, on connaît à ne point s'y tromper les goûts, les manies, les défauts de tous ses colocataires. Madame une telle gronde souvent sa femme de chambre; la petite du second est volontaire comme un démon; les dames du premier ne font que rire toute la journée; la demoiselle du troisième est malade toutes les nuits, et le
cheval du médecin tique d'une manière insupportable. Au dehoi's le bruit n'est pas moindre : les voitures, les fiacres, circulent jusqu'à trois heures du matin; c'est-à-dire jusqu'à l'heure où les charrettes font leur entrée triomphale dans Paris. Dormir à travers ce tapage, ce n'est pas dormir.
On ne peut pas marcher... Dans les rues et sur le boulevard, la circulation est maintenant impossible. Les jours de pluie, des lacs de boue vous arrêtent de tous côtés; les jours de soleil, la foule est si pressée qu'on ne peut faire un pas; et puis, l'invention des ruisseaux près des trottoirs est funeste à toute promenade élégante. Vous pouvez sortir, sans doute, mais à condition de n'aller nulle part; le moindre cabriolet qui vous dépasse vous éclabousse des pieds à la tète; il n'épargne pas votre chapeau. Rentrez vite chez vous, madame, votre robe si jolie est lamée de boue; tout le monde vous regarde en riant ; rentrez, vous ne ferez pas de visites aujourd'hui. Marcher ainsi à travers les omnibus, les files de charrettes, les commissionnaires à brancard, les baignoires roulantes, les marchandes de modes à grand carton, les blanchisseuses à grands paniers, à travers les mille obstacles que nous avons signalés déjà bien des fois, ce n'est pas marcher.
On ne peut pas prier... Dans les églises, du moins, cela est devenu bien difficile. Les églises sont si remplies de monde, qu'on n'y peut trouver de place. A peine peut-on traverser la foule et s'approcher du chœur. Pour se mettre à genoux on n'a point d'espace. Les enfants vous poussent, les loueuses de chaises vous dérangent à tout moment. Des femmes qui étouffent, sont obligées de sortir; il faut leur faire un passage; tout vient vous distraire et vous arracher au recueillement. Et cela doit être ainsi, car le nombre de nos églises, à Paris, n'est pas proportionné au chiffre de la
population. Pour neuf cent raille âmes, trente-huit églises ne suffisent pas; mais qui oserait élever un saint monument aujourd'hui? Le ministère actuel, peut-être? Oui; de pieuses fondations ne seraient pas suspectes de sa part. Aujourd'hui, M. Thiers est le seul homme qui puisse risquer une église.
Nous disons encore : On ne peut pas aimer. Pourquoi? Nous l'avons déjà dit, parce qu'il n'y a plus de femmes.
On ne peut pas travailler, parce qu'on n'a pas un moment de repos dans toute la journée, parce qu'on lit douze journaux tous les matins, parce qu'on paye dix petites notes par heure, parce que l'on reçoit quatre billets par minute, parce qu'on a des parents qu'on révère, des amis qu'on aime, des indifférents qu'on adore et qu'on ne peut renvoyer; tous ces gens aimables ne viennent vous voir qu'un moment, ils n'ont qu'un mot à vous dire, mais comme ils sont une vingtaine, leurs moments réunis sont toute votre journée; leurs mots divers forment une longue et charmante conversation qui vous arrache à toute occupation sérieuse. Écrire comme nous le faisons aujourd'hui, par exemple, interrompu à tout instant par les femmes les plus spirituelles et les hommes les plus distingués de Paris, ce n'est pas écrire. Heureusement ceci n'est pas un travail.
Enfin, on ne peut plus penser, parce qu'on agit trop d'abord; ensuite, parce qu'on peut tout dire.
Chose étrange! c'est depuis qu'on peut tout dire, c'est depuis qu'on ose parler de tout, qu'il n'y a plus de conversation. Devinez ce que l'on fait maintenant dans nos salons, quand on ne danse pas, quand on ne chante pas? On joue; les jeunes femmes jouent au trente-et-quarante, au vingt-et-un, et cela les amuse!... 11 y a un mystère dans cette mode nouvelle. 11 nous faudra bien le découvrir.
A propos de conversa! ion, une femme du monde, célèbre par sa brillante causerie, nous disait hier une méchanceté bien spirituelle, en parlant d'un homme qui a de grandes prétentions à l'esprit, et qui fait de nobles mais pénibles efforts pour en montrer. Vous ne savez pas, disaitelle, ce pauvre M. de X..., il a dit l'autre jour un mot charmant, ça m'a fait bien plaisir, il y a si longtemps qu'il en a envie. En effet, il y a dans le monde des malheureux coureurs d'esprit qui ont bien envie de dire de jolis mots et qui n'en trouvent pas : peut-être cela vient-il de ce qu'ils en cherchent. L'esprit, comme l'amour, n'a de charme que lorsqu'il est involontaire. En général, on fait grand cas de la volonté, on admire une belle vulonté.Nous, au contraire, nous n'adiniruns que Y involontaire, parce que l'involontaire c'est l'inspiration.
Une aventure assez étrange est arrivée il y a quelques jours sur la place de la Madeleine: M. de P... avait dans la cour un jeune sanglier, pris dans le bois de ***, qui allait être transporté à***, terre de M. de P...; mais traverser Paris sans visiter Paris, c'est un véritable chagrin, même pour un sanglier. On a beau être sauvage, on veut connaître sa capitale, et d'ailleurs, plus on ignore, plus on est curieux. Bref, l'habitant des forêts a trouvé moyen de s'échapper du sac et de la cour où il était renfermé. Il s'est élancé sur le boulevard, on l'a poursuivi ; il a tourné autour de la Madeleine, il s'est dirigé vers la rue Royale, il se disposait à aller admirer l'obélisque, mais les gens qui le poursuivaient lui ont barré le chemin, il a été forcé de prendre la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Curieux de visiter les riches magasins qui font de cette rue un bazar magnifique, notre espiègle est entré dans plusieurs boutiques, entre autres chez Houbigant, où il a fait, dit-on, d'assez
nombreuses et de trcs-violen'és emp'ettes. Après avoir choisi quelques brosses excellentes, dont il ne savait que trop lJhbtoire ; après avoir répandu sur lui quelques flacons d'essences à la mode, il a repris sa promenade vagabonde à travers les rues, et les passants, et les chiens aussi s'étonnaient de sentir un si doux parfum de vétiver, d'iris, d'ambre et de vanille sur les traces d'un sanglier.
LETTRE XIII
17 avril 1840.
Longchamp.
Six heures du soir. Nous revenons de Longchamp; c'étaient de véritables Champs Elysées, des ombres errantes traversaient à pas lents des nuages de poussière. La vision pour nous a duré une heure. Première apparition : un prince russe à quatre chevaux. — Seconde apparition : une dame bleu de ciel, robe décolletée, écharpe iris... ombrelle chinée... en milord découvert (car il y avait peu de lords, mais beaucoup de milords). — Troisième apparition : une célèbre étrangère à quatre beaux chevaux avec courrier, postillons et voitures de suite. — Quatrième apparition : un fiacre toutneuf du meilleur goût, n°518. — Cinquième apparition : calèche découverte à quatre jolies femmes, une capote vert-pomme délicieuse; une autre paille et velours, adorable... — Sixième apparition : voiture prétentieuse, livrée fantastique; cocher nègre. — Septième apparition : une tapissière, toutes voiles déployées, contenant des passagers innombrables; pilote cramoisi. — Huitième apparition : cavalcade d'élégants; chevaux pur-sang; cheveux et
barbes poudrés. — Neuvième apparition : douze voitures de briquets phosphoriques. — Dixième apparition : une belle femme avec un joli enfant dans une calèche anglaise. — Onzième apparition : un landau peuplé de chiens et de manchons, chenil roulant... — Douzième apparition : une grosse femme en grand deuil riant aux éclats dans un cabriolet de louage.
Et tous les badauds revenaient en disant: «Jamais Longchamp n'a été plus beau que cette année. »
LETTRE XIV
25 arril 1840.
La Croix-de-Berny. — La femme élégante ne suit pas la mode, elle la fuit.
L'événement de la semaine est le sleeple-chase qui a eu lieu, comme à l'ordinaire, à la Croix-de-Berny. Car, en France, les champs et les prairies qui consentent à être dévastés sont peu variés, et le ravage est monotone; donc le rendez-vous était encore au même Bœuf couronné. Tout le Paris élégant, le Paris prétentieux, le Paris anglais était réuni à cette fête. « Il y avait làvtout ce qu'on connaît. » Phrase favorite des gens qui précisément ne connaissent personne, ou qui du moins ne connaissent les hommes et les femmes à la mode que par leur nom. Mais cette foule brillante qui venait là pour applaudir et admirer, au contraire, n'a pu jouir que du plus désagréable de tous les spectacles, une tragédie ridicule, cinq gentlemen riders s'élançant avec orgueil sur de magnifiques coursiers, et tout à coup, après avoir fait cent pas à peine, disparaissant avec leurs montures dans un fossé plein d'eau... Éclipse
totale de gentlemen ridersl... Cependant Tonde s'agite; un ex-cavalier, maintenant Triton, sort des flots; il tire violemment par la bride son cheval qui refuse de le suivre; l'eau est bonne.. Tout bien calculé, la pauvre bête, qui est blessée, aime mieux nager que courir. Ses ex-rivaux, maintenant ses compagnons d'infortune, ont la même pensée; chevaux et cavaliers barbotent à l'envi dans le fossé; les canards du voisinage en sont jaloux. Les uns essayent de remonter sur la berge, mais ils retombent sur les autres qui se débattent au fond de l'eau. C'est une lutte misérable que la boue et le sang rendent tour à tour burlesque et terrible. La belle et célèbre Barcha, que lord Seymour venait d'acheter à un si haut prix, a terminé dans cet obscur combat sa brillante carrière; plusieurs gentlemen riders ont été blessés. Nous n'aurons pas la cruauté d'en nommer un seul; et pourtant, nous sommes impitoyable pour ce genre de revers. Selon nous, les extravagances prétentieuses n'ont qu'une excuse, c'est le succès.
M. de S... disait en parlant de ces sportsmen si plaisamment abîmés dans un fossé : « Ce ne sont pas d'aussi bons cavaliers qu'on le croyait, mais ce sont d'excellents plongeurs; savez -vous qu'ils sont restés dix minutes sous l'eau! »
Il y avait du reste au steeple-chase un nombre infini de jolies femmes, ce qui rendait la défaite des héros encore plus pénible. Nous l'avons souvent dit, cette époque de Tannée est la saison des jolies femmes. On en aperçoit partout : les unes sont à pied, mises simplement, enveloppées d'un mantekt; les autres passent en calèche, avec des chapeaux couverts de fleurs et des écharpes éblouissantes; celles-ci viennent à cheval, leur regard est biillant, leur teint est animé; celles-là apparaissent à leur fenêtre, leur
regard est languissant, leur front est pâle, elles ont un petit air ennuyé qui est charmant. Ceux qui n'ont point vu Paris au printemps ne connaissent point Paris.
Des jolies femmes aux modes nouvelles la transition est naturelle. Or, depuis quelque temps, il se dit à propos de modes des choses si étranges dans tous les journaux, que nous devons faire vabir noire droit de haute critique. On nous a parlé l'autre jour d'une certaine darne de B..., qui était à Longchamp, parée d'une jupe bleu de ciel avec deux volants de cinquante centimètre de haut, le second volant était monté avec la ceinture de la jupe (catehucha pure). Ce n'est pas tout, cette élégante avait encore un canezou de mousseline brodée arec manches â bouillons ( à Longchamp), et des mitaines noiresl à Longchamp!... Eh bien! oui, cela est exact, mais on a oublié de vous dire que cette femme si coquettement parée était en milord découvert, elle causait assez vivement avec le cocher, qui paraissait n'être pas de son avis. Ceci n'est sans doute qu'un détail insignifiant, mais il fait comprendre les autres.
Parler de modes est, selon nous, ce qu'il y a de plus difficile, surtout quand on veut dire ce qu'on voit. Pour être exact, il faut faire souvent des descriptions épouvantables. En ce moment, par exemple, on porte une étoffe couleur lie de vin qui est affreuse, jointe aux écharpes écossaises et aux chapeaux lilas. C'est un mélange agaçant de couleurs ennemies qui fait grincer les yeux, comme dit si plaisamment madame de V...
Les rubans à la mode pour ceinture sont d'un zinzolin très-pastoral. Ce sont des tissus roses chinés de bleu, roses rayés de gris, roses tigrés de vert; ils rappellent les beaux jours des bergères de Florian. Némorin a dû demander beaucoup de ces rubans -là; et nous comprenons qu'Estelle
les ait sacrifiés sans peine. lis sont moins jolis que ceux d'il y a quelques années. Cependant ils ne manquent pas de coquetterie, et ils sont assez avantageux.
Toutes les robes se font aujourd'hui avec trois volants, c'est la mode : aussi toute femme élégante évite-t-elle avec horreur les trois volants, car la femme élégante ne suit pas la mode, elle la fuit.
LETTRE XV
8 mai 1840.
De tout ce dont on pourrait parler. — Les rayons et les ombres.
Nous pourrions bien vous parler des fêtes charmantes qui ont eu lieu depuis quinze jours;
Des courses de dimanche, favorisées par un temps superbe et honorées de la présence de toutes nos plus jolies femmes; courses admirables et d'autant plus extraordinaires que neuf chevaux couraient à la fois; neuf chevaux! neuf rivaux! C'est chose rare au Champ de Mars : ordinairement, vous le savez, c'est un seul cheval qui court tout seul, luttant sans concurrent et arrivant toujours le premier; n'importe, les amateurs l'admirent, les philosophes surtout... 11 est si beau de lutter contre soi-même et de triompher!
Nous pourrions vous parler des courses d'hier, favorisées par une pluie battante; pluie bienfaisante, tant désirée par les cochers de fiacre et les culli"ateurs. La grande sécheresse avait fait monter si haut le prix des avoines, qu'il était question de nourrir les chevaux avec des brioches, et
que dans nos cafés les plus à la mode on ne trouvait plus de glaces à la vanille.
Nous poumons vous parler des bals mystérieux, même sournois, donnés par M. Thorn ; car ce profond observateur continue toujours ses expériences sur le caractère complaisant de la société française. A ces fêtes intimes d'une extrême élégance, trente femmes au plus sont conviées; et comme les salons sont nombreux et que les invités ne viennent pas tous à la même heure, il en résulte pour plaisir réel la plus solennelle froideur, le plus agréable décousu : ce qui fait le charme de ces réunions brillantes, c'est que précisément il n'y a pas de réunion. D'ailleurs, ce n'est point pour ceux qui sont là que se donne la fête, mais bien pour ceux qui n'y sont pas, et, il faut être juste, elle produit un très-grand effet sur ceux-là. «Quoi! se dit-on avec inquiétude, madame une telle a été priée cette fois, et moi je ne le suis pas ! On m'invite pour les grandes cohues, et l'on m'exclut les jours de bals choisis! » Une autre femme se dit : « Peut-être n'a-t-on pas porté mes cartes. » Elle sonne, elle s'en informe avec anxiété; on lui répond que les cartes ont été remises exactement. Elle ne peut donc pas se faire d'illusion : on l'a oubliée, parce qu'on a voulu l'oublier; mais qu'elle se console, on a bien pensé à elle en l'oubliant.
Nous pourrions vous parler encore de la grande réception qui a eu lieu aux Tuileries pour la fête du roi; des superbes parures qu'on y remarquait; de la grâce, de la beauté de madame la duchesse de Nemours, et vous répéter ce mot naïf et agréable d'une riche bourgeoise de la cour, qui, nommée par la reine à la nouvelle mariée, dit avec un gentil sourire : « Je remercie bien Votre Majesté de m'avoir fait faire la connaissance de madame. »
0 bourgeoises! venez à la cour, vous en avez le droit, car vous avez aujourd'hui la puissance et la fortune, car les plus beaux châteaux sont à vous, car votre argent, que vous dépensez honorablement, jette partout la prospérité et la vie ; venez à la cour, mais alors apprenez les usages de la cour, et tâchez au moins de parler français quand vous parlez à la reine des Français. Et si nos conseils vous offensent, n'accusez que nous de vous les donner, et n'écoutez point les journaux menteurs qui nous appellent si perfidement « écrivain du château, » nous qui n'allons pas au château, et qui pouvons ainsi écrire en toute liberté, critiquer sans inconvénient ce qui nous choque, et louer sans flatterie ce qui nous plaît. Nous n'avons qu'un seul avantage : notre indépendance; nous tenons à la conserver.
Nous pourrions vous parler encore du feu d'artiûce tiré le jour de la fête du roi. Ce feu soi-disant d'artiûce était d'une très-grande simplicité. Nous avons entendu à son sujet ce propos peu flatteur d'un spectateur désappointé : « .Ma foi! disait-il, j'en ai tiré un pour la fête de mon oncle, à la Saint-Pierre, qui était plus beau que celui-là. »
Nous pourrions vous parler, hélas ! de beaucoup de choses tristes et risibles qui se passent en ce moment ; de la pauvreté intellectuelle de nos hommes d'État, qui ne savent pas trouver un moyen de laisser vivre dans la même patrie la canne et la betterave, et qui vont forcer cette noble fille de l'empereur à quitter le sucrier doré, qu'elle avait si ingénieusement usurpé, pour rentrer dans le saladier vulgaire, d'où elle n'aurait jamais dû sortir. 0 innocence des hommes de l'économie! Tuer une industrie nouvelle, parce qu'elle empêche une vieille industrie de bien vivre, au lieu de les faire vivre toutes deux en étendant leur domaine! Supprimer des fabriques de sucre dans un pays où les
classes moyennes se privent de sucre, dans un pays où chez des gens très-riches même, U's entremets sucres ne se permettent qu'une cassonade douteuse ; où les prudentes ménagères ont toujours le soin d'avoir deux sucriers dans leur buffet : un suirier de parade rempli d'un sucre fin et d'une entière blancheur; un sucrier de famille rempli d'un gravier jaunâtre, qui dit assez que cette industrie n'a pas encore atteint les limites de sa consommation! Du reste, le principe est commode et nous l'admettons : supprimer ce qui nuit, cela peut aller loin. Courage donc! supprimez les ânes parce qu'ils nuisent aux chevaux, supprimez la percale parce qu'elle nuit à la toile, supprimez la bière parce qu'elle nuit au vin, supprimez la pomme de terre parce qu'elle nuit au pain, suppiimez les lampes parce qu'elles nuisent aux chandelles, supprimez la houille parce qu'elle nuit au bois, supprimez le miel qui nuit au sucre; mais supprimez alors tous ces bavards sans idées, ces intrus de la politique moderne, parce qu'ils nuisent à toutes choses, et surtout aux gens d'esprit dont ils occupent la place.
Mais que sont pour nous les vains plaisirs du monde, les courses, les fêtes, les grossiers intérêts de la politique et de l'industrie, auprès du grand événement de la semaine, de l'apparition d'un livre de vers signé Victor Hugo! Nous avons bien voulu descendre au rang de feuilletoniste, nous avons courageusement renoncé à notre poésie à nous, mais nous n'avons jamais pu renoncer à la poésie des aulies; et quand nous pouvons passer de délicieuses journées à lire, à relire de sublimes vers, nous ne savous plus si le monde s'amuse et si notre devoir est de raconter ses plaisirs. Les Rayons el les Ombres dépassent en grandeur et en harmonie les plus beaux chants des Feuilles d'automne. Il y a dans tout ce recueil une élévation de pensées,
une douceur de sentiment, une supériorité de bienveillance, un calme majestueux qui contrastent superbement avec ces petites passions mauvaises, ces haines mesquines, ces jalousies d'enfants, ou plutôt de vieillards gâtés, dont l'auteur de ces chants vient d'être l'objet. Ce recueil est une réponse royale aux injustices de l'Académie.
Dans les Rayons et les Ombres, tout est modèle, tout est beau. 11 faut lire ceux qui terminent le volume et qui sont adressés à mademoiselle Louise Berlin. Une personne à qui de semblables vers sont dédiés et qui peut tenir un si noble langage est une femme jugée. La musique d'Esmeralda nous avait déjà fait connaître une femme de talent; ces vers nous révèlent une femme supérieure.
LETTRE XVI
24 mai 1840.
Les paquets. — Bal du matin à l'ambassade d'Autriche.— Les coquettes n'ont jamais froid. — Le livre de l'enfance chrétienne.
Paris, depuis que le printemps est revenu, fait semblant de se reposer; mais, en réalité, il s'amuse plus encore qu'il ne faisait cet hiver. Les parties de spectacle succèdent aux parties de campagne, les courses du matin préludent aux danses du soir; dans le monde élégant on continue à se dire adieu en dansant toutes sortes de mazouikas; les bals intimes sont plus à la mode que jamais; on a même trouvé un moyen de les perfectionner; onn'invile plus à y venir les ennuyeux ni les ennuyeuses, ce qu'en langage vulgaire on nomme les paquets (nous donnerons plus tard
l'explication de ce mot). Donc on les supprime; on s'arrange de manière à les croire partis depuis huit jours. On pousse la ruse jusqu'à les regretter hautement, et lorsqu'on les rencontre, on s'écrie avec un étonnement naïf : « Quoi! vous êtes encore à Paris!... Si j'avais su cela... Vous m'aviez dit... — Que nous partirions le mois prochain. — J'avais entendu dimanche prochain. Que de regrets ! » C'est ainsi que l'on trompe les ennuyeux et qu'on donne de jolis petits bals sans paquets.
Explication : Selon le dictionnaire de l'Académie, p. 338, paquet se dit figurément et familièrement d'une personne qui a pris beaucoup d'embonpoint, et qui se remue difficilement ; il se dit aussi d'une personne qui n'apporte aucun agrément dans la société, qui y cause plutôt de la gène. Cette femme est détenue un paquet; elle est devenue bien paquet; ce n'est qu'un paquet; quel paquet!
Définition : Selon le monde, on appelle généralement paquet tous les importuns, tous les gens dont on n'est pas fier et tous les gens dont on n'a pas besoin; exemple : Dans un bal, Un oncle millionnaire n'est jamais un paquet ; Une tante de province est un paquet toujours; Une étrangère... une inconnue qui donne de belles fêtes, fût-elle grosse comme une tour, infirme et impotente, n'est jamais un paquet;
Une cousine moqueuse, qui sait vos ridicules, vos prétentions ou votre âge, fût-elle légère comme un oiseau, est un paquet toujours ; La sœur de celui qu'on aime n'est jamais un paquet; L'ami de celui qu'on n'aime plus... paquet! paquet! affreux paquet!
Un mari à bonnes foi tunes n'est jamais un paquet;
Un mari jaloux est un paquet respectable... mais un paquet !
Une femme de ministre n'est jamais un paquet ! cela s'appelle un gros bonnet;
La femme d'un employé qu'on destitue passe à l'instant même paquel ;
Un intrigant n'est jamais un paquet;
Un excellent homme est presque toujours un paquet;
Un vieux fat est rarement un paquet;
Un jeune soupirant bien sincère est de temps en temps un paquet ;
Une vieille Anglaise, quand on doit retourner à Londres, n'est pas encore un paquet;
Une grosse Allemande , quand on n'a plus envie d'aller en Allemagne, est un commencement de paquet;
Un Aiabe en turban, un Turc en redingote, un Grec en jupon, un Écossais en uniforme, ne sont jamais des paquets ;
Un Danois trop blond, un Portugais trop noir, recommande's par des parents éloignés, sont des paquels ;
Une femme à la mode qui vous cause mille chagrins n'est jamais un paquet ;
Un médecin qui n'est pas célèbre et qui vous a sauvé la vie est un paquet.
11 y a encore bien d'autres paquets... On nous saura gré de ne pas les désigner. Bref, dans un bal intime, tout ce qui ne séduit pas les yeux, ne flatte pas l'orgueil, est de trop. Un salon doit être peuplé individuellement comme il est meublé matériellement. Il faut qu'il y ait des grands seigneurs et des gens riches, comme il y a des glaces et des dorures; il faut qu'il y ait des jeunes gens et des jolies femmes, comme il y a des lustres et des fleurs. C'est dans le
cabinet de travail que se trouvent les vieux amis et les vieux livres, les pieux souvenirs et les beaux tableaux, les bons sentiments et les bons fauteuils. Le monde élégant est une énigme dont le mot n'est pas intérêt, mais vanité.
Les bals intimes ne nuisent pas aux fêtes diplomatiques. Hier matin il y avait grand bal à l'ambassade d'Autriche, et grande fête dans tous les magasins de Paris. Si vous saviez quelles folies on fait pour briller dans ces réunions sans pareilles; si vous saviez ce qu'il y a là de dentelles, de rubans, de manteh ts, d'écharpes, de tleurs, de robes neuves, — il n'y a que des robes neuves, — de chapeaux neufs, — il n'y a que des chapeaux neufs! — vous comprendriez pourquoi un bal du matin à l'ambassade d'Auiriche est un événe lient dans Paris. Pour aller au bal le soir, pour y paraître bien mise, il suffit d'avoir une robe élégante et une guirlande nouvelle; une robe de bal ne peut jamais être qu'une robe de bal; une coiffure en cheveux ne peut jamais êlre très-compliquée; mais un habit de bal du matin, c'est une parure indéfinie, qui laisse à l'imagination toute sa liberté, et qui permet toutes les combinaisons les plus savantes et les plus heureuses. C'est, par exemple, une robe du soir, faite en robe du matin; une robe de gros de Naples blanc, montante, ou, pour être mieux compris, c'est un habit de cheval en gros de Naples blanc, corsage juste et manches à coudes; — ou bien c'est un peignoir en dentelle doublé de taffetas bleu ou rose, et chiffonna par mille nœuds de rubans. Négligé sans prétention et sans prix, trésor inestimable, avec lequel un riche fermier de la Beauce marierait deux ou trois filles. Ce n'est pas tout : avec celle robe-là, il faut un chapeau, et quel chapeau ! ce qu'il y a de plus coquet, de plus nouveau ; on médite huit jours le choix de ce chapeau. Si l'on veut le quitter pour
danser, il faut encore être aussi coiffée d'une guirlande de fleurs; ce sont des fleurs naturelles, montées par madame Barjon; avoir le matin des fleurs artificielles, ce serait une faute impardonnable ; mais personne n'y a jamais songé. La guirlande se pose de manière à être très -jolie sous le chapeau et très-jolie encore sans le chapeau. Ce sont des combinaisons infernales. Maintenant il ne manque plus rien qu'un mantelet : autre combinaison non moins profonde, la tête la plus forte n'y suffit pas; mais le bon goût finit par simplifier toutes choses, et les femmes distinguées savent éviter avec art le malheur de tomber dans ce que nous appellerons les toilettes incompréhensibles. Nous faisons grand cas du style en fait de parure, et nous ne croyons pas que la fantaisie elle-même puisse se passer d'harmonie.
La fête d'hier a eu lieu dans l'ordre accoutumé. Les jeunes personnes sont arrivées à deux heures avec leurs mères, et se sont emparées de la salle de bal; les femmes sont arrivées ensuite ; les élégants sont venus beaucoup plus tard; puis enfin les hommes politiques ont paru après la séance de la Chambre des députés. Comme nouveauté, tout le monde admirait l'arrangement des lustres; il y en a dans la salle de bal environ une cinquantaine ; ils étaient tous remplis de fleurs en bouquet, et ces corbeilles aériennes, brillantes de toutes couleurs, produisaient un effet charmant.
Le temps froid qu'il faisait avait enlevé à la fête sa physionomie champêtre : le déjeuner n'était pas servi dans le jardin; on errait peu dans les bosquets; on folâtrait peu dans la prairie; si quelque imprudente, séduite par la fraîcheur des gazons, la beauté des arbres, le parfum des fleurs, se hasardait à franchir la terrasse, on la voyait bien vite revenir tout épouvantée, luttant contre un ouragan terri- III. 2
ble et sans égard , retenant son chapeau prêt à s'envoler, apaisant ses pi unies révoltées, et délivrant son écharpe et ses dentelles que le vent avait déjà accrochées à quelque buisson. Il y avait là de bien jolies femmes qui nous ont paru encore plus jolies à la clarté du jour ; et nous ne dirons pas de ces beautés si fraîches ce que la spirituelle duchesse de L... disait à propos de ces femmes trompeuses qui paraissent si belles le soir et qui sont si fanées le matin : « On ne les reconnaît pas du tout : elles auraient dû venir avec un bougeoir. »
Que de jolies et fraîches parures nous avons remarquées à cette fête !
Souvenir ineffaçable : une robe de taffetas bleu de ciel, garnie de trois volants bordés de petites franges blanches; chapeau de paille de riz, orné de roses. Cette robe, portée avec une grâce indicible, a obtenu un succès immense; on en parlait encore hier aux courses de Versailles.
Autre souvenir très-agréable : une robe de taffetas rayé blanc et rose ; capote en paille de riz ornée de boutons de rose.
Souvenir d'admiration : robe de gros de Naples citron, écharpe de dentelle blanche doublée de taffetas bleu, capote pareille à l'écharpe. Oh ! que cette robe et cette écharpe étaient bien portées ! Voilà le vrai type de là grande dame! voilà bien la véritable femme comme il faut! et la femme comme il faut devient très-rare aujourd'hui ; on ne saura plus bientôt ce que signifiait jadis ce mot-là.
Maintenant la grande mode, c'est d'avoir l'air d'une grisette endimanchée. Nos jeunes élégantes se donnent un mal affreux pour avoir cet air-là, et elles y parviennent : aussi, quand nous avons le bonheur de rencontrer une belle femme, noble dans son maintien, calme dans ses manières,
ne recherchant aucun effet mesquin, dédaignant toute exagération provinciale, faisant valoir ses avantages avec art mais sans affectation, ne visant à aucune espèce de rôle, ne jouant ni les pages ni les grandes coquettes, ne posant pour aucune gravure d'hôtel garni, ni pour la modestie, ni pour la rêverie, ni pour la sensibilité, ni pour l'abandon, nous lui savons gré de tant de sacrifices, et nous la saluons avec respect, comme un modèle d'indépendance et de courage; car il faut de la force d'âme pour oser être de bon goût dans un temps où les vulgarités de toutes sortes obtiennent seules du succès.
Malgré le vent glacial qui soufflait, plusieurs femmes étaient en robe de mousseline blanche, et elles ne semblaient point s'apercevoir du froid; elles se sentaient jolies, et cela leur tenait chaud. M. de Martignac nous disait un jour : « Les femmes coquettes n'ont jamais froid. » 11 avait raison.
Les nouveautés littéraires sont très-nombreuses, et nous avons là sur notre table de bonnes provisions de lecture. Voici entre autres un petit livre charmant, rempli de poésie et de piété, chef-d'œuvre involontaire inspiré par l'amour maternel; s'il est littéraire, c'est malgré lui, cela tient à la brillante éducation de l'auteur , ces pages n'avaient pas été écrites pour être publiées; elles exhalent un parfum de solitude, elles ont un charme d'intimité que n'ont jamais les œuvres préméditées, destinées à l'éclat du jour. Le livre de l'enfance chrétienne explique aux enfants leurs devoirs dans le plus touchant langage, de manière à les leur faire comprendre et aimer.
Le chapitre intitulé du Respect dans V église est un modèle de style et de description. Être à la fois toujours poétique et toujours à la portée de l'enfance, c'est une grande
difficulté vaincue. Le chapitre qui renferme la peinture de l'Envie et de ses souffrances est aussi fort beau. Celui de l'Orgueil est profond, celui de la Paresse charmant; mais, au reste, tout est bien dans ce petit livre. Quel en e*t l'auteur? demanderez-vous. Nous ne pouvons vous dire son nom; mais nous pouvons vous faire connaître toute son âme, en citant ces quelques lignes qui terminent sa préface :
« C'est donc aux mères de famille et à elles seules qu'est » dédié cet ouvrage : il est soumis à leur jugement avec y> une sorte de confiance; car, en ce qui touche le bien » comme le bonheur de leurs enfants, les mères se com- » prennent toujours, et près d'elles les sentiments qui ont » dicté ces pages leur tiendront lieu sans doute du talent r> qui manquait pour les écrire. Si Dieu veut bien les ren- » dre utiles, s'il daigne permettre qu'elles portent d'heu- » reux fruits, alors quelquefois peut-être lui adressera-t-on » un vœu, une prière en faveur des enfants pour lesquels » fut composé ce petit livre. Leur mère ne renonce pas à » cet espoir qui l'a soutenue dans son travail, et qui en est » déjà la plus douce récompense. »
Vous comprenez qu'un livre écrit avec cette douceur doit exercer une heureuse influence sur l'imaginalion des enfants. Ces leçons données avec tant d'amour n'ont lien d'austère ni d'aride ; là, point de pédanterie, point de froid courroux : toute la puissance de ces conseils si profondément maternels est dans ce mot, qui pourrait servir d'épigraphe au livre : « Obéissez-moi, car je vous aime. »
LETTRE XVII
28 mai «840.
Les défauts profitables et les qualités fatales. — Que ferons- nous d'Auguste? — Physiologie du député flottant. — La délicatesse porte malhôur.
Il est une triste vérité que nous sommes forcé de reconnaître, et que nous aurons le courage de proclamer, c'est qu'on ne réussit dans le monde que par ses défauts.
Remarquez bien que nous ne disons pas « dans ce monde, » mais « dans le monde, » ce qui est bien différent.
Or, si nous ne devons réussir que par nos défauts, rien n'est plus cruel, plus maladroit, plus imprudent que de nous engager à nous en corriger; c'est nous ruiner, c'est nous perdre, c'est tarir la source de nos prospérités, en nous ôtant nos armes de combat et notre assurance, en nous arrachant nos illusions inspiratrices et notre espoir.
Vouloir se corriger de ses défauts... mais c'es-t apprendre à les connaître, et c'est là déjà un très-grand malheur.
Un philosophe a dit : « Connais-toi toi-même. » Oui, si tu veux rester philosophe, vivre en philosophe, c'est-à-dire ne prétendre à rien, n'arriver à rien. Pour vivre ainsi, connais-toi tant que tu voudras; tu peux, sans risques, te donner ce pauvre plaisir; la science de toi-même, la contemplation de tes misères, ne pourront servir qu'à te rendre plus sage, soit... Mais si tu veux vivre avec tes semblables, si tu veux l'élever au-dessus d'eux, si tu veux faire ton chemin et arriver à la fortune, garde -toi bien de te connaître, ne t'étudie point, ne t'analyse point, ne t'interroge point, marche droit, marche vite, sans regarder ni derrière
toi ni devant toi ! Oh! garde-toi de te connaître; car, du jour où tu apprendrais ce que tu es, tu saurais ce à quoi tu peux prétendre, et tu serais pour toujours découragé. Avoir le secret de ses forces, c'est souvent découvrir qu'on n'est bon à rien. Cette découverte serait fâcheuse pour les ambitieux de nos jours. Leur douce confiance, au contraire, fait tout leur pouvoir; ils se croient capables, et on les croit capables; la foi leur tient lieu de droit; ils s'écrient : « Voilà le but ! » Le public niais répète : « Voilà leur but! » et sans se demander s'il leur est permis d'y atteindre, il les aide à y parvenir; parce que, dans le monde, on est accoutumé à juger les gens, non pas d'après leur valeur, mais d'après leurs prétentions; et l'on aurait souvent bien peu de prétentions si l'on avait appris à se connaître. L'ignorance de soi-même est donc une condition nécessaire pour réussir. Ab ! tous ces parvenus que nous voyons aujourd'hui si orgueilleux d'avoir agrippé de hauts emplois qu'ils sont incapables d'exercer, ils ne seraient pas arrivés où ils sont s'ils avaient eu la connaissance d'eux-mêmes; ils seraient devenus humbles, ils auraient compris leur vocation, ils n'auraient jamais osé ambitionner de telles places, et leur modestie les aurait privés d'un bonheur que leur présomption leur a mérité.
Aussi nous ne craignons pas de déclarer que de tous les défauts, le plus profitable, celui qu'on doit cultiver avec le plus de soin, c'est la présomption. Ce défaut-là est à lui seul une fortune. Il vaut mieux, pour un jeune homme qui veut faire son chemin, être présomptueux et n'avoir pas le sou, que d'être modeste avec une terre eh Normandie. La présomption est un patrimoine.
Après la présomption, le meilleur défaut pour parvenir, c'est une complète ineptie. Grâce à ce défaut-là, on est tou-
jours sur de se faire dans le monde une bonne petite position. Vous avez deux jeunes cousins : l'un est un garçon plein de courage, d'activité, d'intelligence; vous reconnaissez son mérite en disant: « Ah! celui-là ne m'inquiète pas. » Et, en effet, vous ne prenez nul soin de son destin. Vous ne lui donnez ni aide ni protection: vous le laissez piocher à son aise et se tirer d'affaire comme il peut. Vous être tranquille, vous savez qu'il ne viendra jamais rien vous demander. Mais il a un frère qui est un parfait imbécile; il ne sait pas l'orthographe, il est incapable d'exercer la moindre profession ; celui-là vous inquiète, car vous avez mille désagréments à redouter de sa part. Alors vous rassemblez toute votre famille, et vous dites avec anxiété... « Que ferons-nous d'Auguste? » Et vos parents, consternés, sachant ce qu'on peut attendre du jeune sire, se regardent entre eux et répètent : Que pourrait-on faire d'Auguste? i n'arrivera jamais à rien par lui-même, il faut le placer dans quelque administration (pauvre administration!), ou lui faire avoir quelque emploi dans le gouvernement (pauvre gouvernement!) Que Dieu vous préserve d'Auguste!
Au premier aspect, cette idée de faire entrer dans les affaires du pays un jeune homme parce qu'il est incapable de faire les siennes peut paraître monstrueuse, folle, impraticable... point du tout. Grâce au zèle, disons mieux, grâce au désespoir de tous ses parents, Auguste obtiendra la place qu'on ambitionne pour lui. Son oncle le député fera pour cela vingt démarches; il promettra sa voix et sa contre-voix. Son cousin le directeur général fera pour cela, dans ses bureaux, deux ou trois mutations qui resteront toujours incomprises. Sa tante la baronne fera dix-neuf visites à de petites sottes qu'elle méprise. Sa cousine, la belle indolente, fera cent coquetteries à de vieux bavards qui l'ennuient.
Si bonne mère ira pleurer partout!... Oui, Auguste obtiendra la place; il est vrai qu'il la perdra bientôt, mais ce sera pour en trouver une meilleure, car la première qu'il n'a pas su remplir lui comptera comme un précédent trèsfavorable. Il perdra aussi la seconde, et la famille coalisée lui en procurera une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième tout à fait bonne qu'il gardera, — les bonnes places étant celles où il n'y a rien à faire. Ainsi Auguste, toujours soutenu, toujours relevé par sa famille puissante, arrivera promptement à la fortune, tandis que son pauvre frère restera loin derrière lui; car un homme intelligent à pied va moins vite qu'un sot en voilure; car un homme indépendant, qui attend tout de ses travaux, n'a pour lui que ses seules forces; un paresseux imbccile a pour lui, au contraire, tou'es les forces de toutes les personnes puissantes et en crédit qui sont responsables de lui.
La susceptibilité est encore un très-bon défaut. On ne traite jamais sans façon une personne susceptible. On lui donne la meilleure part, la meilleure place. Se montrer susceptible, c'est se préparer un horizon charmant de bons procédés, de bons fauteuils, d'ailes de poulet, etc. C'est enfin obtenir le plus grand bonheur que l'homme ici-bas puisse rêver, c'est... n'être jamais oublié.
L'importunilé est encore un excellent défaut d'un revenu très-agréable. Les importuns sont irrésistibles, même en amour.
Par la même raison, les entêtés ont aussi de très-bonnes chances. On dit d'un homme entêté : Vous n'en obtiendrez rien. Et on le laisse tranquille; c'est toujours cela : l'entêtement est un de ces défauts qui inspirent le respect; ce sont les meilleurs.
La brutalité a du bon; un accès de colère répond à tout.
Un orage est un argument comme un autre; un beau courroux sert à cacher un vilain tort. Et puis, avec une menace, on obtient vite une faveur. Dans ce siècle de la peur, les menaces sont les plus puisantes prières; heureux ceux devant qui l'on tremble, il n'y a plus que ceux là qui aient des flatteurs.
L'insolence est aussi un estimable défaut, mais il a bien quelques dangers. Heureusement les hommes privilégiés qui le possèdent. sont doués d'un instinct merveilleux; ils gouvernent ce défaut-là avec une adiesse incroyable; ils savent reconnaître, à ne s'y jamais tromper, l'heure, le temps et le lieu où il est convenable de s'en servir, et les personnes avec lesquelles il est avantageux de le déployer. Grâce à l'i isolence, dans le monde on peut... Allons, pourquoi le dire? vous savez tout cela mieux que nous.
Dans le monde politique, enfin, ccrlams défauts sont des trésors. Élie versatile, n'avoir ni caractère ni principe, c'est se créer un b 1 avenir de puissance et de créait. Un homme assez heureux pour faire dire de lui qu'il n'a pas de conscience est un homme dont la for. une politique est assurée. Le député sans conscience, honoré du nom de député flottant, est le seul être qui puisse se vanter d'avoir trouvé la pierre philnsophale. Le député flottant est roi de Fra-ice, c'est l'arbitre de tous les destins; car chacun attend tout de lui. Que faire d'un député qui a de ta conscience, qui a planlé franchement son drapeau dans un camp; à quoi est-il bon? Quel espoir peut-on fonder sur son concours?... On conn lit d'avance ses convictions, et on les respecte, c'est-à-dire qu'on désespère de les détruire, et comme en politique on ne s'occupe que des gens qu'on peut corrompre, personne ne s'occupe de lui.
Le député flottant, au contraire, est l'intérêt de tout le
monde; c'est à qui le captivera : on s'empresse de lui plaire, on l'accable de prévenances, il est invité partout. Aujourd'hui il a déjeuné chez un 221, et il va dîner chez un ministre; demain il déjeunera chez un ministre, et il dînera chez un 221. Le député flottant peut se passer de cuisinier : son couvert est mis à la table de tout le monde; on lui offre des loges à tous les spectacles ; on le cajole, on le câline, on écoute ce qu'il dit, on lui répond, quand il demande, on fait pour lui ce qu'on ne fait pour personne. La veille d'un vole important, on dresse ordinairement deuv listes, on en dresse trois quelquefois; chaque parti compte ceux qui voteront pour lui. 0 merveille!... le nom du député flottant se trouve en même temps sur les deux listes, et sur les trois quelquefois. Les ministériels, en parlant de lui, se disent : Il est des nôtres, un tel a répondu de lui... Les hommes de l'opposition s'écrient : Comment! s'il est des nôtres! certainement ; c'est *** qui nous l'amène : il en répond ! Quand il a voté, n'importe avec qui, vous le croyez séduit!... Non, vraiment; il a donné un gage, et rien de plus... En politique, donner un gage ne signifie pas s'engager, cela veut dire seulement qu'on a fait quelque chose pour vous, et qu'on peut encore, dans l'avenir, vous rendre quelques services. Le député flottant n'est jamais plus libre que le lendemain du jour où il a fait ses preuves en voire faveur. Avec lui, les frais de séduction sont toujours à recommencer; ce qu'il vous a donné, il peut encore le promettre à un autre. Vous êtes sans cesse à la merci de ses caprices : c'est une coquette irritante dont l'inconstante humeur vous inquiète à tout moment; c'est une Célimène politique toujours compromise, mais jamais perdue.
Nous avons commencé par déclarer que l'on ne réussit dans le monde que par ses défauts; nous devons finir par
prouver que Ton ne se perd, dans ce même monde, que par ses qualités.
S'il est des défauts profitables et lucratifs, il est, hélas! des qualités nuisibles, des qualités fatales. Ce sont les plus belles, malheureusement.
La dignité — vous fait cent ennemis acharnés. Dans le monde, il vaut mieux être familier, sans façon et méchant, que d'être digne, réservé et généreux.
La bonté — ne nuit pas précisément, mais elle déconsidère.
La franchise — vous fait passer pour un fou, et l'indépendance pour un original.
L'impartialité — vous isole; soyez impartial, et vous serez bientôt suspect.
Le courage — dans le monde est une vertu mortelle. Un homme qui a montré du courage est un homme perdu : c'est un paria que chacun fuit dans la crainte de se laisser entraîner; il vaut mieux dans le monde passer pour avoir la lèpre que pour avoir un grand courage. L'homme courageux ne trouve jamais personne pour l'aimer ni pour le défendre , il trouve seulement quelques femmes pour l'applaudir et pour l'aimer.
Mais, de toutes les qualités, la plus fatale, celle pour laquelle il n'est point de merci, celle qui sait jeter dans une belle existence le plus de tourments, le plus de dégoûts; celle qui n'est jamais pardonnée, jamais comprise, c'est la plus noble de toutes, c'est la délicatesse! C'est une qualité pernicieuse, non-seulement parce qu'elle humilie tous ceux qui ne la possèdent pas, mais encore parce que, étant toujours entourée de mystère, elle prête naturellement à la calomnie. Rien n'attire plus vite les plus affreux soupçons
qu'une belle action inexpliquée; rien ne ressemble plus à
l'excès du mal que l'excès du bien. Nous avons l'honneur d'avoir des amis doués d'une exquise délicatesse de caractère, aimant le bien d'une façon romanesque, généreux jusqu'à l'héroïsme, cléments jusqu'à l'imprudence, désintéressés jusqu'à la pruderie. Eh bien, ces amis-là font le désespoir de notre vie. Nous passons nos jours à les défendre. A cause de leurs fautes? — Oh! non pas, mais bien au contraire à cause de leurs plus belles actions, de leurs plus purs sentiments: actions si nobles, qu'elles dépassent tous les rêves; sentiments si saintement voilés, qu'ils échappent à tous les regards. 11 est triste, n'est-ce pas, d'avoir à justifier ce qu'on admire? Mais aussi qu'elle est profonde notre joie, qu'il est vif notre orgueil, lorsque, après un plaidoyer chaleureux rendu éloquent par la puissance d'une si merveilleuse véri'é, nous parvenons à arracher aux accusateurs convertis ce cri d'une admiration étonnée : m Quoi! cela s'est passé ainsi! Je n'en savais lien, mais c'est superbe! » Alors nous répétons avec le poëte :
C'est que de tels efforts si grandement sublimes, Si monstrueux en bien, ressemblent à des crimes! Le monde est effrayé des trop beaux sentiments. Il voit dans leur excès d'affreux égarements, 11 ne peut les comprendre; il juge de sa place.
Et il ne fant pas vraiment lui en vouloir, à ce pauvre monde, s'il ne devine pas ces choses-là; d'abord on l'a fort peu accoutumé à les soupçonner, à les reconnaître, et puis on n'a qu'une pensée, c'est de les lui dérober. Les gens doués de cette fâcheuse qualité dont nous parlons sont remplis d'une si noble dissimulation! Comment pourraiton jamais les comprendre et les forcer à s'expliquer? Ils mettent toute leur délicatesse à cacher leur délicatesse.
On pourrait conclure de ces deux principes : « Les défauts servent et les qualités nuisent, » qu'il est affreux de -vivre dans le monde, et que rien n'est plus désolant à observer qu'une société où le mal a tant de succès, où le bien a tant de revers. On se tromperait. Cette étude est au contraire une source de consolations très-douces. Pour un homme de cœur, il est beau de dire : «Ce qui est mal réussit... et je ne veux pas réussir. Je n'ai, pour arriver au but, qu'une petite mauvaise action à faire, pas très-mauvaise encore... eh bien, je ne la ferai pas. Il ne s'agit que d'être un peu lâche un seul instant pour être très-heureux toujours... eh bien, je ne veux pas être lâche. Il s'agit de mentir une fois pour obtenir ce que je rêve... eh bien, je ne veux pas mentir. » Se priver d'un brillant destin pour rester conséquent avec ses principes, se sacrifier à une idée qui ne doit vous rapporter que des ennuis, savoir qu'on sera mal jugé et braver ce cruel jugement des hommes, oui, cela est beau; c'est tout simplement prouver Dieu.
LETTRE XVIII
6 juin 1840.
Un bal masqué. — L'Incendia di Babilonia.
L'événement de la semaine, événement grave, déplorable, tragique, c'est l'orage qui est venu bouleverser tant de projets et changer en regrets tant de plaisirs mardi dernier, jour fatal où devait avoir lieu à Tivoli la belle fête donnée au profit des pensionnaires de l'ancienne liste civile. Que de préparatifs inutiles '(puisqu'il a fallu tout recommencer le lendemain) ! que de soins perdus ! quel ra-