III
vage! quelle désolation! Le ciel était si pur la veille, que l'on avait agi avec confiance; nous aurons bien du monde, disait-on, et l'on avait apporté des provisions effrayantes, de quoi nourrir une armée d'ogres, une population de dandys. Le fameux repas des noces de Gamache était un goûter de pensionnaires en comparaison des repas homériques préparés pour cette fête. Un simple détail en peut donner l'idée : vingt hommes étaient employés au seul cpluchement des fraises, et quelqu'un s'est permis en les contemplant cette réflexion offensante, mais qui ne manque pas de justesse : a Oh! que ça a l'air bête un homme qui épluche des fraises! » mais aussi que ça a l'air triste un homme qui est forcé de manger lui-même les fraises qu'il avait épluchées pour les vendre. Toute cette journée du mardi s'est passée en gémissements. MM. les commissaires contemplaient avec douleur, sous les tentes inondées, les rideaux trempés dont la pourpre s'effaçait sous la pluie comme les couleurs d'un beau teint s'effacent sous les larmes; ils regardaient avec désespoir leurs riches corbeilles de fleurs, toutes jaunies par le sable; ils écoutaient avec effroi le cliquetis menaçant des vers de couleurs suspendus en guirlandes, qu'un vent terrible agitait dans les arbres, et qu'on avait à peine le temps de ravir à sa fureur. Mesdames les patronnesses s'affligeaient bien plus encore de leur côté, car elles pensaient aux malheureux que cette fête devait soulager, et elles voyaient, dans ce désastre, ce qui est plus triste qu'un plaisir perdu, un bienfait manqué.
Les gémissements étaient entremêlés de délibérations et de réclamations; les musiciens que l'on renvoyait exigeaient le prix de leur soirée. Après une heure de discussion, un homme d'esprit trouva un moyen de mettre tout le monde d'accord. « Ces messieurs ont raison, dit-il, nous
les avons retenus pour toute la soirée, nous ne devons rien changer à nos engagements, mais comme ils doivent aussi tenir les leurs, ils vont jouer dans le jardin toute la soirée, ainsi que cela a été convenu. » Or, dans le jardin, l'eau tombait par torrent, l'herbe était trempée, l'ouragan renversait les arbres, il n'y avait pas moyen d'être longtemps artiste dans ce charmant séjour.
Les musiciens comprirent qu'un engagement qu'ils ne pouvaient remplir eux-mêmes était naturellement rompu, et ils se résignèrent à recevoir le tiers du prix qu'ils demandaient. La fête, remise au lendemain, a eu lieu; mais ce n'était plus la même fête. Le lendemain de ce cruel orage, il faisait froid; les mères prudentes avaient gardé chez elles leurs enfants. A peine voyait-on quelques jolies petites filles errer sur le gazon. Le bal d'enfants; qui devait être si charmant, dont les préparatifs avaient été ordonnés avec tant d'intelligence, n'a pu avoir lieu. Le petit ballet qui devait ouvrir le bal d'enfants n'a pas eu lieu non plus; mais ce1 a tient à un scrupule de convenance d'une indéfinissable délicatesse qui mérite d'être appréciée par tout le monde. Une troupe d'enfants costumés, faisant partie du corps des ballets de l'Opéra (cela s'appelle des rats), devait danser un pas et commencer le bal d'une façon brillante; comme les quadrilles allaient se former, une autre troupe d'enfants costumés se présente... D'où viennent ces enfants? Ce ne sont pas des rats de l'Opéra... Non... Ce sont des acteurs de M. Comte. — Nous ne dansons plus, disent aussitôt les mères indignées en emmenant leurs rats; nos enfants ne sont pas faits pour figurer à côté de ceux de M. Comte! — Ce juste sentiment d'orgueil a privé le public d'un plaisir qu'il attendait; mais chacun a compris qu'on ne pouvait pas se commettre avec les petits acteurs
d'un petit théâtre, lorsqu'on avait l'honneur d'être rat de l'Académie royale de musique.
La comédie des singes a eu beaucoup de succès; l'homme à la poupée avait de grands admirateurs. La sibylle a été souvent consultée; le chemin de fer sur lequel on est poursuivi par un homme à cheval (ce qui nous a paru étrange) avait aussi des amateurs ; on admirait ces troubadours errant dans la prairie; il y en avait de toutes les couleurs, l'un était vert-émeraude liseré de rouge, l'autre était violet liseré de jaune; il y en avait un abricot doré, qui avait l'air de descendre d'une pendule. Un estimateur disait : 11 y a bien là pour cent écus de troubadours au moins. On admirait ces grands palmiers à lanterne qui éclairaient tout un côté du jardin ; on admirait surtout la belle salle de bal si élégante, si riche, décorée avec tant de goilt; et, tout en admirant, on s'écriait quel dommage qu'il fasse si froid, et qu'il y ait si peu de monde ! Et pourtant il y avait là tout Paris, le Paris élégant qui donne la mode, celui que tous les autres Paris cherchent à imiter, le monde exceptionnel, le monde choisi, le grand monde enfin. Mais ce grand monde est malheureusement le moins nombreux, et dans une fête champêtre la qualité ne tient pas lieu de la quantité. Bref, cela n'était que charmant; mais si le temps l'avait permis, cela aurait été magnifique.
Nous avons entendu cette semaine un opéra délicieux, enchanteur, poëme adorable, brillant d'esprit et de gaieté, musique admirable, spirituelle comme le poëme; tout le monde était ravi, on applaudissait avec transport, on riait avec délices; tous les morceaux étaient jolis : ceux-ci, d'une grande et belle facture, avaient de ces chants larges et mélodieux que Rossini n'eût point désavoués; ceux-là avaient la douce tristesse des plaintes amoureuses de Bellini; d'au-
très étaient terribles, d'autres étaient moqueurs ; tous les styles italiens étaient rappelés avec un rare bonheur, car toutes ces imitations étaient des créations : c'est le contraire de ce que font nos auteurs modernes, dont les créations ne sont que des imitations. Le succès fut si grand, que l'on demanda une seconde représentation de l'ouvrage; mais les auteurs, violettes impitoyables, prétendirent que ce n'était qu'un essai, qu'une plaisanterie sans importance, qu'ils ne comptaient pas donner à cette plaisanterie la moindre publicité, et ajoutèrent toutes sortes de phrases modestes qui n'avaient pas le sens commun. A quoi nous avons répondu : « Faites-nous entendre une seconde fois, à nous et à nos amis, votre opéra, et nous garderons le silence. Vous ne voulez pas? eh bien! nous allons en faire l'analyse comme s'il avait été représenté sur un théâtre royal. Nous avons encore la délicatesse de taire vos noms aujourd'hui. Mais si dans trois jours vous refusez encore, nous serons sans pitié à notre tour, nous proclamerons votre nom, votre profession et votre demeure, qui est trèsdifficile à connaître, et que vous cachez vainement. Nous • nommerons vos chanteurs, ces hommes de finances qui tremblent que leur clientèle ne sache à quel point ils sont bons musiciens, ces administrateurs qui frémissent en songeant que leur chef de bureau peut découvrir qu'ils ont une admirable voix; ces jeunes filles qui craignent d'être compromises si le monde apprend qu'elles chantent comme les anges du ciel; ces magistrats prudents qui craignent de perdre leur réputation de gravité s'il est prouvé trop évidemment qu'ils chantent comme des rossignols; tous ces êtres timides qui cachent leur talent comme un crime ou un bienfait, nous les trahirons, qu'ils y pensent... Nous attendons votre réponse.
Cet opéra buffa a pour titre I'inceïsdio di babiloma; ce qui a donné l'idée de ce titre, c'est qu'il n'y a dans cet opéra ni incendie, ni Babylone; les auteurs de libretti, dans le choix de leurs titres, n'ont pas toujours d'aussi bonnes raisons. Le sujet en est très-simple, c'est celui de tous les opéras italiens : Une jeune princesse aime un jeune homme qu'elle n'épouse pas; elle épouse un cruel tyran qu'elle n'aime pas. Le nom des personnages explique seul le drame : Ferocino, tyran de Syracuse (en effet, il n'y a guère de plaisir à être tyran que de Syracuse) ; Orlando, chevalier de Malte (de quoi serait-on chevalier, si ce n'était de Malte?) ; clorinda, princesse étrangère (c'est vague, mais c'est plus mystérieux). Ferocino se promène dans une forêt en attendant Clorinde qu'il doit épouser! Il entend chanter un gondolier... Un gondolier dans une forêt!., à Babylone!.. N'importe, les librelti nous ont accoutumés à des choses plus étranges que celles-là. Arrive un pèlerin qui n'est autre qu'un rival déguisé. Un duo s'engage entre le tyran et le pèlerin; rien ne peut vous donner une idée du comique, de l'esprit, et de l'italien de ce duo ; il est impossible de faire une parodie plus charmante et d'une malice plus délicate ; le tyran ne dit, pendant un quart d'heure, que ce seul mot : parlate, sur tous les tons et pendant les modulations les plus heureuses et les plus variées. Le pèlerin veut toujours répondre, mais le tyran lui coupe sans cesse la parole en lui criant son éternel parlate! parla... a... a... te, par... la... te... parla... te. Enfin le pèlerin parvient à dire qu'il est un pèlerin ; mais lui aussi ne dit pas autre chose; et le tyran, fatigué de cette monotone reprise, lui dit en italien : Foi rabachate, amico. Sur ce, Clorinda arrive; elle reconnaît Orlando; son émotion la trahit; elle chante un air réellement et sérieusement très-beau, dont
les paroles, bizarrement italiennes, sont fort plaisantes; les deux rivaux s'insultent comme dans tout véritable opéra italien, ils sortent pour aller se battre, et la princesse devient folie, comme c'est aussi l'usage dans tout véritable opéra italien. Au second acte, Clorinda vient chanter un grand air avec accompagnement de chœurs. Le libretfo s'exprime ainsi : « Elle est pâle et défrisée d'un seul côté, ce qui semble indiquer qu'elle recouvrera la raison. » Celle scène de folie est admirable : la musique ferait pleurer si les paroles ne faisaient pas tant rire; on est ému, transporté, tant il y a de désespoir et de passion dans ce chant lamentable. Mais la princesse, au fort de sa douleur, s'écrie : Sono touta defrisata. Alors on ne peut plus garder son sérieux et l'on applaudit l'esprit au moment où l'on admirait le plus l'inspiration. Si nous ne devons plus entendre YJncendio di Babilonia, nous proclamerons samedi prochain que le poëme est de- M..., et la musique de M... Un ouvrage aussi rempli de talents et d'originalité ne saurait plus longtemps rester ignoré.
LETTRE XIX
12 juin 1840.
Des défauts caractéristiques , c'est-à-dire des qualités professionnelles. — Les notaires fringants, les juges à bonnes fortunes, les médecins gracieux, les comédiens agriculteurs, les coiffeurs austères et les baïonnettes intelligentes.
Nous avons parlé, l'autre jour, des défauts profitables et des qualités nuisibles. Nous traiterons cette fois un sujet encore plus délicat : nous parlerons des défauts-qualités, ou, si vous l'aimez mieux, des qualités-défauts, c'est-à-
dire... nous aurons de la peine à nous faire comprendre... c'est-à-dire de ces exagérations, singularités, manies, reprochées à certains états, que le monde appelle injustement défauts Caractéristiques, mais que nous appellerons, nous, qualités professionnelles.
Le monde n'est aujourd'hui si décoloré) la confusion dans la société n'est si grande, que parce que les qualités inhérentes n'existent plus; les professions ne sont aujourd'hui si déconsidérées que parce que chacune d'elles a perdu le défaut original qui faisait toute sa valeur et qui souvent lui servait de garantie.
On a beaucoup ri, par exemple, de la gravité des notaires. On s'est cruellement amusé de leur pesanteur. On disait : « Triste comme un notaire , noir comme un notaire, » et mille autres folies de ce genre. Qu'est-il arrivé? Les notaires se sont fâchés de ces absurdes railleries, et il y avait de quoi se fâcher. On leur reprochait leurs qualités comme des défauts; cela ne se pardonné pas. On ne voyait dans leur prudence intelligente qu'une incapacité timide, et dans la rigide modestie de leur existence qu'un puritanisme ridicule. On les appelait lourds, parce qu'ils étaient consciencieux, et tristes parce qu'ils étaient raisonnables. Ils ont voulu se corriger : ils se sont faits hommes du monde ; ils sont devenus légers et fringants ; ils ont laissé pénétrer les mœurs de la fashion dans leur poudreuse et vénérable étude. Alors nous avons vu s'accomplir ce fait étrange, inouï, cette révolution, la plus étonnante de toutes nos révolutions, l'émancipation du notaire!... Et maintenant les notaires corrigés ne se distinguent plus des autres mortels par le calme de leurs manières, par la simplicité de leurs mœurs : ils étalent à Paris un luxe asiatique, ils se logent comme des princes, et se permettent
tous les plaisirs élégants. Ah! vraiment, les notaires ne sont plus tristes aujourd'hui; il y en a même qui s'égayent jusqu'à faire faillite, amusement nouveau, étourderie charmante que leurs graves et pesants confrères ne se seraient jamais permise autrefois.
Que nos pères avaient raison et qu'il y avait de la sagesse dans leurs préjugés! Savez-vous pourquoi ils voulaient que les notaires fussent graves dans leur maintien et modestes dans leurs habitudes, pourquoi on leur imposait ces privations du luxe, pourquoi le sybaritisme de la vie mondaine leur était interdit? C'est d'abord parce que ces dehors respectables inspiraient la confiance; mais c'est surtout parce que la nécessité de cette existence régulière éloignait de cette profession tous ceux qui l'auraient déconsidérée, tous les étourneaux, tous les vaniteux, tous les intrigants, tous les paresseux, tous ceux enfin qui vivent de fantaisies et de plaisirs, et pour qui ces privations étaient des exigences impossibles. Dans ce temps-là, chaque profession était un habit dans lequel on ne pouvait entrer que si l'on avait la taille, la tournure, l'esprit et le caractère de cet habit; aujourd'hui les professions sont des paletotsqui ne sont faits pour personne et qui vont mal à tout le monde.
Les juges étaient graves aussi, et certes ils en avaient le droit : n'importe, on leur a reproché cette gravité; on leur a fait un ridicule de leurs manières compassées, et les juges, fatigués de ces inconvenants mais flatteurs reproches, ont voulu aussi se corriger. Les uns se sont faits brillants et facétieux, les autres coquets et gracieux; il y en a qui se sont améliorés au point de devenir des hommes à bonnes fortunes. Autrefois on séduisait, ou du moins on essayait de séduire ses juges; aujourd'hui, ce sont les juges qui séduisent.
Et ces pauvres médecins! que n'a-t-on pas dit de leur air doctoral et de leurs manières empesées! Molière ne s'amusait que de leur ignorance; mais le monde, qui cependant croyait en eux, se moquait de leur gravité. On les accusait de faire étalage de leur savoir, de n'employer que des mots baroques, et de nous envoyer dans l'autre monde avec des adieux inintelligibles... Comme on a ri de leur lourde perruque et de leur canne à pomme d'or ! Que de fois on a dit : « Le pédant docteur ! l'ennuyeux docteur ! le lourd disciple d'Hippocrate ! » Ces épigrammes n'auraient plus de sens aujourd'hui, que nos plus amusants causeurs sont nos médecins. Comment ne pas se divertir de leurs piquantes anecdotes contées avec tant d'esprit; mais aussi comment prendre au sérieux les ordonnances d'un médecin si amusant! On oublie de lui expliquer ses souffrances en l'écoutant. On n'ose pas l'interrompre dans ses récits, même par un cri de douleur : il ne vous guérit pas de vos maux, mais il vous en distrait, c'est toujours cela; et puis, il vous raconte une opération si habile, il vous dépeint un phénomène médical si extraordinaire, que votre insignifiante névralgie, votre vulgaire gastrite vous paraissent bien peu de chose auprès de tels accidents. Vous oubliez presque d'en parler, ou du moins vous omettez vingt détails qui pourraient éclairer le médecin sur votre mal et l'aider à vous en soulager, tant vous avez peur de perdre un mot de sa conversation. Oh ! les médecins ne sont plus d'ennuyeux docteurs aujourd'hui; ils sont au contraire très-aimables, hélas! trop aimables; et en cela ils sont plus cruels que leurs prédécesseurs, car s'ils vous laissent mourir comme eux, ils vous font bien amèrement regretter une existence que leur intéressant entretien vous rendait si agréable.
On a reproché aux militaires leur obéissance passive; on s'est moqué des exigences de la consigne, des rigueurs de la discipline, de l'abnégation stupide du soldat : on n'a pas senti ce qu'il y avait de sagesse dans cette institution admirable de l'armée, et ce qu'il y avait d'égalité et de justice dans la hiérarchie militaire qui fait que, depuis ic caporal jusqu'au lieutenant général, chacun peut se dire : « Obéissons aujourd'hui avec conscience, comme je voudrai qu'on m'obéisse demain. » On a répété aux militaires qu'ils étaient des machines qu'on faisait mouvoir pour le bon plaisir de quelques-uns. On leur a crié : « Vous êtes des enfants sans caractère, sans volonté; yous ne pensez point, vous n'agissez point par vous-mêmes; vous êtes des sots qui n'avez pas deux idées dans la tête. » Et là-dessus, les militaires se sont mis à conspirer; ils ont changé de drapeau pour prouver qu'ils avaient au moins deux idées; il y en a même qui sont allés jusqu'à trahir leur pays, sous prétexte qu'ils étaient des baïonnettes intelligentes.
On a beaucoup ri aussi de la pauvreté des poètes, et les poëtes se sont lassés de la misère, bien qu'elle fût trèspoétique. Alors ils se sont mis à travailler pour de l'argent, c'est-à-dire qu'ils se sont réduits à n'écrire que de la prose, en donnant pour excuse cette affreuse parole : « Que voulez-vous! les vers ne se vendent pas. » Et vous avez eu des romans au lieu d'avoir des poèmes; mais eux ils se sont pavanés dans des salons au lieu de se renfermer dans des greniers, et ils ont dormi sur des divans au lieu de rêver sur des grabats.
On a reproché aux comédiens de parler et de marcher d'une façon particulière, c'est-à-dire de ne point bredouiller en parlant et de se tenir droits en marchant, d'avoir l'air d'acteurs enfin. Là-dessus, les comédiens se sont oc-
cupés de politique et d'agriculture; les plus ingénieux ont même affecté de ne pas étudier leurs rôles, pour n'avoir pas l'air d'acteurs hors de la scène.
Nous pourrions passer en revue encore bien d'autres professions gâtées et presque perdues par tant d'injustes reproches ; mais ce sujet est vaste, et il nous entraînerait trop loin. Nous ferons seulement cette remarque, parce qu'elle nous paraît assez plaisante : l'émancipation du médecin coïncide avec l'anéantissement du perruquier I... Chose étrange... Suivez bien cette inconcevable transformation. Le médecin passe homme du monde... le perruquier passe coiffeur. — Le médecin s'égaye... le perruquiercoiffeur s'attriste... — Le médecin cause, babille... le perruquier-coiffeur devient muet. Le médecin est au courant de tout, il vous rapporte vingt nouvelles ; le- perruquiercoiffeur ne sait plus rien, car il ne veut plus rien savoir. Lui aussi, on l'a accablé de reproches. On a fait des vaudevilles contre sa gaieté, on l'a accusé d'être spirituel entre tous les hommes, on l'a traité de bavard amusant, il a bien été contraint, lui aussi, de se corriger. Se permettre d'avoir de la gaieté dans une si grave profession, fi donc ! Il a senti tout ce qu'il avait d'inconvenant dans cette causerie intempestive, il a pris son état au sérieux. Le peigne est une arme avec laquelle on ne badine pasl Le coiffeur est le seul homme grave de notre époque; les hommes d'État sent légers, les hommes de loi sont folâtres, les hommes d'affaires sont imprudents, les hommes de lettres sont distraits, mais les coiffeurs! ils sont réservés, dignes, imposants et solennels. Ils ont des manières de secrétaires d'ambassade (ceci ne veut pas dire que les secrétaires d'ambassade aient des manières de coiffeur), ils marchent sur la pointe du pied, ils ne parlent que par monosyllabes, de
peur de passer encore pour bavards; dans l'appartement d'une femme qui se fait coiffer règne un silence de mort, car elle n'ose pas dire à son coiffeur : « Ceci n'est plus à la mode, cela serait mieux. » Ce digne personnage la rend timide; on est malgré soi toujours en déférence avec un monsieur qui a de si bonnes façons, on n'est pas du tout à son aise avec lui, et Ton s'étonne d'avoir abusé de sa complaisance au point de lui demander de vouloir bien tresser une natte et passer au fer des papillotes, soins vulgaires indignes de lui. On regrette alors les naïfs coiffeurs d'autrefois, ces bons enfants que l'on traitait sans conséquence, que l'on faisait attendre sans remords. Et comme on n'est pas tous les jours d'humeur à se gêner, même pour être bien coiffée, on porte force turbans et force bonnets, afin de recevoir le moins souvent possible ce personnage important qu'il faut traiter avec tant de cérémonie.
Ainsi, de nos jours chacun rougit de son métier, et tout en l'exerçant chacun n'a qu'une pensée, c'est de ne point paraître l'exercer... mais on fait mal ce qu'on n'est point glorieux de faire. Comment exceller dans un art qu'on renie ? comment acquérir un talent dont on n'a point l'amour et l'orgueil ? Si le génie est l'idée fixe, le talent est le travail passionné. 11 n'y a pas de supériorité sans monomanie et point de monomanie sans une apparente exagération. Un peintre qui ne serait peintre que dans son atelier serait un peintre fort médiocre. Pour exceller dans un art, il faut en être possédé; pour exercer une profession avec éclat, il faut l'honorer, la chérir, et se donner à elle tout entier. Si quelques défauts, voire même quelques ridicules, sont attachés à cette profession, il faut les avoir franchement, courageusement; il faut les accepter comme une conséquence des qualités qu'elle exige. 11 faut qu'un acteur soit un ac-
teur; il faut quil marche avec bonne grâce, c'est-à-dire autrement que vous, et qu'il s'habitue à prononcer les mots d'une façon très-distincte; car, s'il parlait comme tout le monde, on ne l'entendrait pas au théâtre. Il faut qu'un notaire ait l'air d'un notaire, que ses manières calmes et simples inspirent la confiance. On ne va point conter ses secrets et dicter son testament à un dandy, n'est-ce pas? II faut, au contraire, qu'un banquier soit fastueux; les splendeurs du luxe, les séductions de la vanité, conviennent à sa profession périlleuse et brillante ; cela peut servir ses intérêts et doubler ses relations; sa clientèle ignorante et mondaine demande à être éblouie; le crédit est un prestige, et il n'y a que le luxe qui puisse, aux yeux de certains niais, maintenir ce prestige continuellement. Il faut qu'un avocat soit un avocat, malgré tout ce qu'on en peut dire; c'est la versatilité de son esprit qui fait la facilité de sa parole, c'est précisément parce qu'il n'a de conviction arrêtée sur rien qu'il est toujours si admirablement prêt à parler sur tout. Nous le répétons, il faut être franchement ce qu'on est et ne jamais rougir de se ressembler à soi-même ; il faut porter hardiment le cachet de sa profession et ne pas craindre d'en avoir les défauts, car ces défauts apparents sont de réelles qualités.
LETTRE XX
25 juin 1840-
Les épreuves de l'été. — L'arrivée au château. — Le voyage. — La comédie de société. — La lecture à haute vois. — La partie de chasse. — La'contredanse.
Voici venir la saison des épreuves. Garde à vous! L'hiver on peut cacher les imperfections de sa beauté, les défauts de son caractère, les misères de son esprit ; le jour est sombre et l'on ne vit que le soir ; on se voit souvent, mais avec un masque, et bien décidé à se plaire, c'est-à-dire à se tromper mutuellement ; on parle beaucoup, mais très-vite, quand on a mille choses à se raconter, quand les événements qui se renouvellent sans cesse vous apportent des conversations toutes faites, et puis aussi quand personne n'écoute, ce qui aide beaucoup à la conversation. L'hiver, il est facile d'être aimable ; ce qui est difficile, c'est de ne l'être pas. 11 y a cependant des gens qui parviennent à vaincre cette difficulté. Mais dans la belle saison, mais l'été... qu'il est rare d'être réellement beau, réellement bon, réellement spirituel ! l'été est impitoyable, il nous fait subir d'horribles épreuves.
Première épreuve : l'arrivée au château. Être pendant toute une matinée le monsieur qu'on attend au château... Se sentir l'objet des questions de toutes les personnes qui ne vous connaissent point. — Quel est le monsieur que vous attendez demain, ma nièce? Est-ce un jeune homme? — Oui, c'est M***. — Ah! est-il parent du général de ce nom? — C'est son fils. — Sans doute, il est tout dévoué à ces gens-ci? — 11 espère être bientôt nommé secrétaire d'ambassade.— Fort bien, est-ce qu'il faudra nous gêner devant
lui? — Non, ma tante, vous pouvez dire du mal de qui vous voudrez sans qu'il vous contredise ; c'est un mécontent.— A-t-il de l'esprit? — Dans le monde on lui en trouve beaucoup. — Comment est-il? — Ni beau ni laid; mais il a l'air très-distingué. — Je vois ce que c'est, dit la tante en elle-même, c'est un petit sot que ma nièce trouve charmant. Sur ce, le monsieur qu'on attend arrive ; il tombe dans une réunion imposante s'il en fut jamais : sept femmes qui font de la tapisserie, un ami de la famille qui fait l'aimable. A peine l'arrivée du nouvel hôte est-elle pressentie, que tous les rôles se dessinent par une affectation particulière. Les jeunes personnes s'empressent de s'enfuir, affectant d'êlre effarouchées. L'ami de la famille, qui prévoit que son règne est fini et qu'on va s'occuper d'un autre, prend avec un dépit mal dissimulé sa casquette pour aller se promener dans le parc, affectant une discrétion malveillante. La jeune femme à la mode, qui est depuis quelques jours au château, plie lentement son ouvrage en examinant le nouveau venu, et en se demandant s'il mérite qu'elle mette pour lui sa robe neuve; au premier coup d'oeil elle a reconnu qu'il était lui-même un homme à la mode, elle a deviné aussi qu'il était en coquetterie avec la maîtresse de la maison; alors son parti est pris, elle se pose à elle-même cette proposition : Plaire à ce monsieur qui vient ici pour madame de S... mais faire bien sentir à madame de S... qu'on ne veut pas lui enlever son monsieur. Pour cela, elle reste dans le salon assez de temps pour être vue, et pas assez pour qu'on puisse s'occuper d'elle; elle affecte là plus complète indifférence. La tante affecte la plus grande politesse et la plus hostile curiosité, son regard et ses besicles semblent dire : V<rj ons donc un peu ce Lovelace dont ma nièce a la tête tournée. La maîtresse de la maison, de son côté,
affecte la plus impassible froideur, s'efforçant de cacher toute sa joie d'avoir pu attirer à trente lieues de Paris l'homme le plus séduisant de sa coterie. Infortuné jeune homme, que votre rôle est difficile à jouer ! Vous voilà pendant huit jours le héros de la campagne. Voilà six personnes désœuvrées dont vous allez être l'unique préoccupation. Elles n'ont rien autre chose à faire qu'à vous observer, vous critiquer, vous juger. Si vous avez un défaut de prononciation, les deux jeunes filles qui se sont enfuies à votre approche, et qui semblent ne jamais vous écouter, l'ont déjà bien vite remarqué. L'aînée vous contrefait à merveille; elle fait mourir de rire toutes ces dames quand elle s'amuse à parler comme vous. Si, pour être plus agréable, vous marchez comme nos élégants en vous donnant des airs gracieux et en prenant de vagues allures de catchucha, la plus jeune des deux soeurs a tout de suite découvert et signalé ce ridicule; elle marche en vous imitant derrière vous, et tout le monde rit. Mais comme vous venez de dire un mot que vous croyez fort plaisant, vous pensez que c'est votre esprit qui amuse; hélas ! ce n'est que votre sottise. La vieille tante vous observe avec pitié. Elle parle de vos prétentions, de vos manies, pour rappeler les usages agréables et les plaisirs délicats de son temps, elle fait valoir son passé à vos dépens; chacun de ses regrets est pour vous une injure. Ah'! dit-elle, l'esprit de conversation est tout à fait perdu en France; ce qui signifie : Votre conversation est insipide. Elle continue : 11 y avait autrefois des conteurs charmants qui faisaient les délices des châteaux ; cela signifie : Vos histoires, qui n'en finissent pas, sont absurdes. Elle ajoute : De mon temps les jeunes gens étaient très-romanesques; cela signifie : Vous êtes un égoïste qui n'aimez rien. Et il vous faut supporter toutes ces épigrammes et y répondre
gracieusement comme si vous ne les aviez pas comprises. L'esprit de conversation, direz-vous, a dû nécessairement mourir le jour où l'art de la parole est devenu un moyen de fortune; on cause mal quand on s'écoute parler ; vous regrettez, madame, les aimables conteurs d'autrefois; moi, je vais plus loin, je regrette les troubadours : la guilare et la harpe devaient prêter tant de -charmes à leurs récits! Quant à nos sentiments, madame, s'ils sout peu romanesques, ils sont du moins très-profonds; nous soupirons moin.^, nous languissons moins, peut-être, que ne faisaient les jeunes gens de votre temps; nous n'avons point de passions folles, mais nous sommes capables de dévouement sérieux. Ces réponses suffisent pour vous aliéner sans retour la vieille tante; les gens malveillants ne vous pardonnent jamais de n'être point déconcertes par leurs épigrammes. Ce n'est pas tout : l'ami de la maison vous tend des pièges du matin au soir; il vous entraîne dans des prés marécageux, il vous fait passer dans des allées abandonnées,' il vous envoie dans la figure toutes les branches qu'il a l'air d'écarter pour' votre passage. Il raconte à déjeuner que vous vous levez tard et qu'il vous a entendu ronfler toute la nuit; il rapporte, sur votre compte, toutes sortes de choses insignifiantes, mais destinées à vous nuire. La jeune femme à la mode, qui se pare pour vous de ses plus beaux atoUrs, et qui vous lance les regards les plus coquets, fait semblant de n'Oser vous parler dans la crainte d'alarmer son amie. Mén ments cruels, offensants pour tous; chacun est gêné, contraint, et la maîtresse de la maison elle-même, découragée, refroidie par tant d'obstacles sans poésie, ne trouve plus pour vous cet intérêt de coquetterie qui lui avait fait désirer si vivement votre présence. Vous avez perdu auprès d'elle presque tous vos avantages; vous annoncez votre
LETTKES PARISIENS oo
départ, et l'idée ne lui vient pas de vous dire : « Restez j » car elle s'avoue que vous lui plaisez maintenant beaucoup moins qu'à Paris; en effet, vous êtes moins aimable; m ce n'e;t pas votre faute, c'est celle des personnes qui l'entourent. 11 est impossible d'être aimable à la campagne sans -illance et sans intimité.
Deuxième épreuve : le voyage. L'épreuve duvoy.., une des plus dangereuses pour les hommes souvent, | .mmes toujours. Madame de sLavign) est
as vous êtes occupé d'elle tout l'hiver. I j'aime à disait-elle éttndue nonchalamment
son canapé. On ne me connaît pas quand on ne m'a rencontrée eu voyage, je ne suis aimable qu'en voy j'aime tant à courir les montagne?, a voir lever le soleil dans les blanches vapeurs, j'aime les orages, les coups ie tonnerre que répètent les échos; j'aime les ton précipices, etc., etc. Vous vous laissez entraîner par cet enthousiasme, et vous partez pour la Suisse avec madame de Lavigny. Mais vous découvrez bientôt qu'elle n'aime ni montagnes, ni les orages, ni les précipices, ai ents,
ni surtout le lever du soleil. Elle n'est jamais prête à partir pour une excursion avant midi: les auberges sont exécrables, dit-elle; les lits sont si mauvais, qu'elle n'a pu s'endormir avant deux heures du matin; s'il faut gravir une montagne, elle a des palpitations; s'il faut descendre une colline, elle a un point de côté épouvantable; si l'on est au bord d'un précipice, elle a des vertiges; si l'on passe sous une voûte, dans une galerie, elle dit qu'elle étouffe et qu se sent mourir. Elle a peur de tout, des voleurs, du tonnerre, des bœufs, des grenouilles, des chauves-souris, des ;uuiis; elle craint d'avoir trop chaud, elle craint d'avoir un peu froid, elle ne voudrait pas trop se fatiguer, eiie ne
peut pas rester trop longtemps sans manger; et puis à table tout la dégoûte; elle vous dit à chaque plat : Comment pouvez-vous manger de cela? Elle oublie quelque chose dans chaque auberge : ici son ombrelle, là sa montre, et son sac partout; et la route est semée de petits messagers qui courent chercher ce qu'elle a oublié. L'orage lui fait mal aux nerfs, la pluie lui fait mal aux dents, la poussière lui fait mal aux yeux, le pavé lui fait mal aux pieds; elle se plaint toujours, elle gémit toujours, elle crie toujours : elle appelle cela aimer à voyager. Enfin, vous découvrez que cette Parisienne charmante est insupportable à deux cents lieues de Paris, et, tout à fait désenchanté sur son compte, vous trouvez à votre tour qu'elle avait bien raison de dire : On ne me connaît pas quand on ne m'a pas vue en voyage.
Troisième épreuve : la comédie de société. Tout est mystère dans l'art de jouer la comédie. Tel homme qui vous paraît, dans un salon, spirituel, élégant, charmant, vous semble, sur un théâtre, prétentieux, niais, ridicule; et vous le voyez toujours ainsi malgré vous. Telle femme, au contraire, qui vous avait semblé, dans le monde, gauche, insignifiante et presque laide, vous apparaît tout à coup, sur le théâtre, gracieuse, piquante et vraiment jolie. La comédie est une grande épreuve qu'on ne doit jamais risquer qu'avec des indifférents. Quelqu'un même a dit à ce sujet : « Il ne faut jamais voir la femme que l'on aime jouer la comédie : si elle la joue mal, on se désenchante ; si elle la joue bien, on se désabuse. »
Quatrième épreuve : la lecture à haute voix. Il y a des gens, des personnes très-bien élevées, qui ont une manière de lire si désagréable, si fatigante, si lourde, que vous les prenez en horreur à l'instant; leur voix vous devient odieuse,
vous ne voulez pas même les entendre parler, et vous finissez par trouver ridicule tout ce qu'elles disent. On ne sait pas assez tout ce qu'il y a de séduction dans l'art de bien lire.
Cinquième épreuve : la partie de chasse. Un homme qui a de grandes prétentions et qui, dès le matin, se déguise sérieusement en chasseur, et qui revient le soir sans avoir rien tué, court les plus grands dangers. Dès le retour, il souffre d'être déguisé en Nemrod, n'ayant rien tué; son humeur s'altère visiblement : il maudit sa veste, il maudit ses guêtres ; tous ces attributs sont autant de ridicules pour lui; son fusil lui semble un fardeau cruellement inutile, son carnier désert lui paraît d'autant plus pesant qu'il est vide. Il est maussade, il est humilié. 11 prévoit vingt questions embarrassantes. Si on lui dit : Avez-vous fait bonne chasse? il vous lance un regard furieux et ne vous répond pas. Si ses compagnons le plaisantent, il leur décoche des traits mordants; à dîner, quand on sert le gibier, il devient rouge et baisse les yeux. On lui offre une aile de faisan, il la refuse avec colère; il boude tout le monde, il a perdu sa bonne grâce et sa gaieté, il faut tant d'esprit pour savoir être malheureux à la chasse !
Sixième épreuve : la contredanse. Ceci regarde les femmes, et plus particulièrement les jeunes personnes. 0 vous, cœurs sensibles, qui rêvez au choix d'une compagne, ne vous décidez jamais, jamais, avant d'avoir tenté l'épreuve de la contredanse ! tout votre avenir en dépend. Mais ne confondez point, il ne s'agit pas ici de la contredanse qu'on danse, mais bien de la contredanse qu'on joue. A la campagne, si l'on veut danser et valser, ce sont les jeunes filles qui, l'une après l'autre, viennent tenir le piano; regardez-les bien, observez-les bien, et confiez sans hésiter votre bonheur à celle qui aura le plus parfaitement
joué son quadrille. Mademoiselle de B... a du talent; ses doigts sont brillants; elle est très-bonne musicienne, mais elle est étourdie; elle joue vite, par complaisance, c'està-dire très-mal : c'est une tète légère; cette femme-là ne vous convient pas... Sa sœur a plus de sang-froid, mais on voit que tout l'ennuie; elle joue lentement et sans intelligence : c'est une grande paresseuse qui vous ennuiera. Mademoiselle P... tape, tape; elle va casser le piano; elle joue avec beaucoup de prétention, et pas du tout en mesure : c'est une petite sotte qui se croit tous les talents; fuyez-la bien vite. Mademoiselle de X... vient de jouer ce quadrille dans la perfection : quel goût! quel style! quelle pureté de sons! c'est une personne très- distinguée, mais c'est pour elle, c'est pour se faire valoir qu'elle a joué; elle s'est fort peu inquiétée des danseurs; elle a joué deux fois la pastourelle, et puis, distraite par ses propres succès, croyant la figure achevée, elle s'est interrompue subitement en laissant tous les danseurs le pied en l'air, ce qui est fort désagréable. Je crains que mademoiselle de X... ne soit une personne un peu égoïste, et je ne vous conseille pas de vous attacher à elle. Mais voilà une jeune fille bien jolie qui vient s'asseoir au piano; écoutons : son jeu, qui ne cherche point à être brillant, trahit cependant un talent véritable. Bien, très-bien!... de la douceur... de la fermeté, et la plus scrupuleuse exactitude; de la grâce et de l'aplomb : c'est parfait ! c'est un trait de caractère, pas une étourd'erie, rien d'oublié ; aussi voyez comme l'on danse avec plaisir au son de cette excellente musique! que ces airs paraissent jolis! Regardez donc la grosse madame T..., elle saute, elle devient presque légère : c'est un triomphe pour l'orchestre. Croyez-nous, demandez bien vite en mariage la jeune fille qui est au piano; une femme qui joue les contredanses avec
ce soin, ce goût, cette complaisance attentive et cette délicate intelligence est un trésor; elle sera bonne épouse, bonne mère et bonne ménagère : on peut l'épouser les yeux fermés. Que d'épreuves il nous reste encore à énumérer! mais ce sera pour une autre fois.
Paris s'en va décidément; tous les gens aimables nous quittent. Qu'allons-nous devenir? Qu'aurons-nous à vous dire quand tous ces causeurs charmants qui nous prêtent parfois un peu de leur esprit ne seront plus là? L'un s'est enfui il y a trois jours à Vichy, très-fâché contre nous; mais nous bravons sa colère, que nous ne méritons pas, et nous attendons avec confiance, et surtout avec impatience, une lettre de lui. Un autre vient de nous dire adieu ; il quitte Paris pour six grands mois : on n'a pas impunément un beau château en Bretagne. Madame une telle est déjà partie moralement : elle ne reçoit plus ; il n'y a maintenant dans son salon que sa sœur, quatre ou cinq amis, une vache, deux grandes malles et six cartons. Madame de *** ne sait plus que dire depuis trois jours; elle ne sait parler que de ses lectures, et toute sa bibliothèque, toute sa conversation, est emballée. Et, ce qui prouve que Paris commence à partir, c'est que les inventeurs de la fausse absence (vous savez, ceux qui n'ouvrent jamais leurs jalousies pour faire croire qu'ils sont en voyage, et qui ne se promènent, comme les patrouilles, que la nuit), les inventeurs de la fausse absence commencent à prédire leur départ pour la fin de juillet. Ils ne veulent pas assister aux fêtes populaires; en vérité, ils sont trop élégants pour cela; ils ne verront donc pas le feu d'artifice... mais ils l'entendront, il le faudra bien.
Ah! ce qu'il faut vous hâter d'entendre, c'est la tyrolienne que chante Arnal, dans la pièce nouvelle du Vaude-
ville : elle est admirable! 11 y a aussi dans cet ouvrage un mot sublime, que nous avons retenu : « Cruel! vous ne m'avez jamais aimée... » dit une jardinière naïve, abandonnée pour une femme de chambre coquette. — « Vrai, répond Arnal, je vous aimais, et je ne vous aurais jamais quittée, si je n'avais pas trouvé mieux. » Le mot est charmant; mais, hélas! que d'ingrats n'ont pas une si bonne excuse !
LETTRE XXI
3 juillet 1840.
Paris l'été. — La comédie de vérité.
Paris n'est plus en ce moment qu'un affreux séjour, un enfer d'asphalte et de bitume où languit, souffre et gémit une population de victimes et d'esclaves : victimes de la misère, esclaves du devoir.
Tous ceux qui n'ont rien à faire et qui vivent pour s'amuser sont. partis; il ne reste ici que ceux qui vivent pour travailler et ceux qui travaillent pour vivre, savoir : messeigneurs les pairs et messieurs les prolétaires; ceux qui ont passé des jours glorieux dans les inquiétudes de la guerre, dans les agitations de la politique, dans les acharnements de l'étude, pour acquérir un peu de renommée; et ceux qui passent des jours obscurs dans les pacifiques tribulations du commerce, dans les labeurs de la polémique et dans les langueurs du bureau, pour gagner un peu d'argent.
Nous le disions l'autre jour, l'été est impitoyable : nonseulement il fait subir à chacun mille épreuves, mais en-
core il rend plus pénibles tous les travaux. Ce métier de pair de France, dont nous parlons, est très-malsain pendant l'été; celui d'avocat ne vaut guère mieux; faire de grandes phrases et de grands gestes pendant la canicule, cela doit être affreux. Les pauvres danseuses doivent bien souffrir; par cette chaleur, la moindre pirouette est un horrible effort; le moindre entrechat est un sacrifice. Décidément l'été est la saison des paresseux; et il avait raison ce paresseux expert qui nous disait un jour : « J'aime l'été, parce que l'été on n'a rien à faire. L'hiver il faut à chaque instant se déranger pour relever le feu, c'est très-fatigant. »
Par malheur il y a en ce moment à Paris force gens qui ne sont point paresseux et qui n'ont, hélas I rien à faire, ce sont les marchands. La solitude des magasins est complète; chacun a fait en partant ses provisions de parure et de plaisirs, et c'est une chose triste que de voir ces étoffes si riches, ces gazes si fraîches, ces écharpes si jolies que personne ne vient acheter, ni même regarder. Les femmes qui restent encore à Paris ne sont presque plus coquettes. A quoi leur servirait d'être belles, il n'y a plus personne pour les admirer. Le jardin des Tuileries est désert; le soir on voit encore passer rapidement quelques calèches élégantes aux Champs-Elysées; on aperçoit de loin quelques amis au cirque de Franconi, mais chaque jour les noms connus deviennent plus rares; et bientôt on pourra se croire dans une ville d'étrangers. Plaignez, ô plaignez charitablement ceux qui restent, car on n'est ici retenu que par un ennui, par un devoir, par une économie, par une maladie ou par un procès.
Dès qu'on est libre on s'embarque, et l'on va dîner à la campagne. Que de monde il y aura dimanche à Versailles ! III. 4
Pourvu qu'il fasse beau ! Mien ne nous afflige comme ces grandes pluies qui viennent ordinairement troubler nos jours de fêle. Nous pensons à toutes ces. espérances trompées ou bien à tous ces plaisirs changés en corvée; nous contemplons avec tristesse ces pauvres familles endimanchées qui, rentrant dans la ville bien avant l'heure du repos, ne rapportent de la fête, trop tôt quittée, que les débris de leur parure, et les plus amers regrets. Le père a mis son mouchoir comme un voile sur son chapeau; il est de mauvaise humeur, il gronde sa femme ; la mère a mis son châle à l'envers, elle relève sa robe de soie tourterelle, par un reste d'égards, car elle ne se fait plus dïllusion : ma pauvre robe, dit-elle, on ne sait plus de quelle couleur elle est maintenant, ça n'est plus bon que pour doublure. — Elle est mécontente, elle gronde sa fille; mais sa fille ne l'écoute pas. Elle ne pense qu'à ses brodequins; elle était si fière de ses brodequins; elle les regarde avec douleur; ils sont perdus, dit-elle!... Le vert est Une couleur si sensible ! Elle est triste, et gronde son petit frère qui se révolte et danse exprès dans le ruisseau. L'orage est encore une des cruelles épreuves de l'été. Il est bien difficile d'avoir un bon caractère et d'être aimable un jour d'orage.
Les eaux à la mode cette année sont les eaux d'Aix en Savoie; ce séjour de délices menace d'être fort animé. Les eaux d'Ems sont à la mode aussi, mais pour les malades. On va à Dieppe et l'on court avec empressement à Trouville, où il doit y avoir des lutter de nageuses, luttes qui seront très-intéressantes.
Nous venons de lire la dernière pièce de madame Ancelot, les Honneurs et les Mœurs. Pour nous qui avons le préjugé de la comédie de vérité, qui croyons que le devoir d'un auteur dramatique est de peindre les mœurs, les pas-
sions, les vices, les misères et les ridicules de son temps; pour nous qui regardons toutes les concessions faites au mauvais goût du public, aux aveuglements de l'époque comme des flatteries méprisables, comme des crimes de lèse-poésie; qui prétendons qu'un auteur comique n'a pas le droit de rêver, et d'imaginer comme un simple auteur de roman, et qui pensons qu'il est tenu à rester dans le vrai, à peindre ce qu'il voit, à répéter ce qu'il entend, à raconter ce qu'il sait, à professer ce qu'il croit, à flétrir ce qui le révolte, à glorifier ce qu'il admire ; nous enfin qui avons ces sottes idées avec lesquelles on e-t si magnifiquement sifflé quand par hasard on obtient de faire représenter ses ouvrages, nous trouvons que cette dernière pièce de madame Ancelot est ce qu'elle a fait de mieux.
LETTRE XXII
10 juillet 1840.
Les déménagements de raison ,et les déménagements d'inclination. — Fourier. — Une bonne guerre. — Une bonne famine. — Une bonne fièvre. — Une bonne gelée, etc., etc.
Vous plaît-il de savoir ce que font depuis huit jours les habitants de Paris, c'est-à-dire ce qui reste d'habitants à Paris? Ils déménagent, le déménagement étant un des plaisirs de l'été.
Or il en est des déménagements comme des mariages : il y a des déménagements de convenance et des déménagements de raison.
H y a bien encore une troisième espèce qu'on pourrait appeler aussi déménagement d'inclination, celui qui se fait
lorsqu'on éprouve le besoin de changer de quartier parce qu'on a changé d'amour; mais nous ne voulons point parler de celui-là.
Le déménagement de convenance n'est pas sans charmes ; ordinairement on ne quitte un appartement que l'on n'est point obligé de quitter que pour en prendre un beaucoup plus agréable; souvent même c'est un appartement que l'on connaît depuis longtemps, que depuis longtemps on envie, et que l'on n'appelle jamais que l'appartement de madame une telle. On dit pendant un an : Ah! si j'avais ce salon-là, je l'arrangerais de telle façon. Aussi, quand arrive le jour où l'on obtient enfin ce réduit tant désiré, on ne se plaint pas trop des embarras du déménagement. D'ailleurs, ce changement ne trouble en rien vos habitudes : vous n'avez point quitté votre quartier, peut-être môme êtes-vous encore dans la même rue ; vous restez près de votre famille, de vos amis, qui s'empressent de venir vous visiter dans votre nouvelle demeure, et de vous donner leurs avis, et ils en donnent parfois de singuliers.
— Moi, dit l'un, à votre place, j'aurais fait de ceci ma chambre à coucher, et de cette pièce-là j'aurais fait un second salon, une sorte de parloir élégant comme c'est aujourd'hui la mode. — Bien, reprend le patient emménagé, mais alors où logerai-je mon enfant? — Vous avez donc un enfant? — Ma femme est grosse de huit mois. — Ah ! je n'avais pas remarqué. — Eh ! mais c'est cela qui nous force à déménager. — Vous m'en direz tant ! — Avec un enfant, mon cher, on ne se permet point le parloir élégant. — Je comprends maintenant pourquoi vous n'avez pas de second salon, mais vous pourrez avoir un second enfant, par exemple : la chambre est superbe, on y ferait un dortoir.
— Moi, dit un autre, j'aurais mis cette armoire de Boulle entre les deux fenêtres. — Elle n'y peut pas tenir. — Je vous dis qu'elle y serait à merveille. — L'ami incrédule mesure l'armoire et le trumeau; la différence est monstrueuse : il s'en faut d'un demi-mètre... — Ah! vous aviez raison, dit-il.
Arrive une jeune femme qui se croit excellente musicienne. — Quel meurtre ! s'écrie-t-elle. Un excellent piano d'Érard mis sans pitié dans un courant d'air, entre une porte et une fenêtre! cela est impardonnable ! — Où donc fallait-il le placer ? — Là. — Eh bien , là il se trouverait entre une fenêtre et deux portes. — C'est donc une porte, ça ? — Oui, madame. — Ah! je ne l'avais pas vue.
Survient un élégant rapin, qui se croit un Raphaël parce qu'il a pour ami un peintre rempli de talent. — Voilà un tableau affreusement éclairé! s'écrie-t-il. C'est là-dessus qu'il fallait le poser; le jour y est magnifique. — Oui; mais le feu y est excellent aussi ; le poêle de la salle à manger est là derrière ; et Ton ne peut rien mettre de ce côté. — Ah ! c'est différent.
Et chacun alors est obligé de rendre justice au maître de la maison, et de reconnaître qu'avec tant d'obstacles, tant de difficultés à vaincre, de considérations à garder, il a su tirer de son nouvel appartement tout le parti qu'on en pouvait tirer; puis on admire son bon goût, ces étoffes si bien choisies, ces meubles si ingénieusement rajeunis. Enfin, quand les parents et les amis ont bien débité toute sorte de compliments aimables, ils s'en vont en se disant tout bas : Il n'est pas du tout j oli, leur nouvel appartement. — Uu'il est triste! — C'est un tombeau! —J'aimais bien mieux l'autre !
Si au contraire le changement est tellement favorable
qu'on ne puisse le nier, alors on fait de la philosophie. C'est très-riche, dit-on; mais je ne fais aucun cas de ce grand luxe; est-ce que cela vous plaît, à vous, toutes les peintu-# res et les dorures de ce salon? — A moi ? non vraiment ; ça a l'air d'un café.
Nos amis sont si exigeants pour nous, qu'ils ont bien de la peine à se contenter de notre bonheur.
Les déménagements de raison, semblables aux mariages de raison, sont tout simplement d'épouvantables sacrifices que le désespoir seul peut inspirer. Vous aviez un bel hôtel qu'il vous faut louer et dans lequel vous vous gardez seulement un pied-à-terre, c'est-à-dire un crève-cœur; ou bien, ce qui est plus triste encore, vous avez une maison charmante qu'il vous faut vendre avec vos plus chers souvenirs. Et comme vous n'êtes préoccupé que du chagrin de quitter ce confortable asile, vous songez avec indifférence et dégoût au nouveau gîte qu'il vouç faut chercher. Toutes les maisons de Paris vous semblent affreuses. Vous ne comprenez rien à leurs fantastiques distributions. Dans ces grandes casernes que l'on bâtit depuis six ans, il y a de petites cours carrées et mystérieuses, des puits vitrés qui vous semblent une ruse incompréhensible; les escaliers vous font l'effet d'interminables échelles. Les chambres de domestiques, qui imitent les plombs de Venise, vous paraissent d'impitoyables donjons. Les petits jardins étouffés, sans arbres, sans air et sans lumière, vous rappellent ce mot d'un spirituel moqueur qui, ouvrant la fenêtre de sa chambre, disait : « 11 faut bien que je donn e de l'air à mon jardin. » Vous maudissez tous les architecl.es, tous les propriétaires, tous les locataires et tous les porl iers. Vous étiez seul dans votre maison, et vous voilà main tenant dans une sorte de phalanstère qu'habite un peuple d'inconnus. Ce n'est pas
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tout encore : pour avoir un appartement convenable et dont le prix s'accordât avec votre budget réduit, il vous a fallu changer de quartier ; dans celui que vous habitez maintenant vous ne connaissez personne, et vos amis, trop loin de vous, ne viennent plus vous chercher; car dans les déménagements de raison, tous les malheurs à la fois vous accablent. On perd d'un seul coup la liberté du chez soi et les douceurs du voisinage. On n'est plus seul dans sa maison, et l'on est seul dans son salon.
Nous sommes allé voir, au Gymnase, Jarvis V honnête homme. Ce drame est assez ennuyeux, mais Boccage y est réellement admirable. 11 est impossible de représenter la folie avec plus de talent et de vérité. Mais pourquoi jouet-on le drame au Gymnase pendant qu'on joue le vaudeville à la Comédie-Française ? N'est-il pas dommage de voir» tous les bons acteurs éparpillés sur les petits théâtres, tandis que les grands théâtres manquent de sujets? Oh! que la concurrence est chose pitoyable ! comme elle réconcilie avec le monopole ! La concurrence, loin d'amener le perfectionnement par l'émulation, ne produit que l'appauvrissement par la lutte. 11 faut en convenir, il a bien cruellement raison, cet éloquent apôtre de l'association, cet excellent Fourier, quand il dépeint ainsi l'organisation des sucités actuelles :
« Partout, dit-il, on voit chaque classe intéressée à sou- » haiter le mal des autres , et i'intérêt individuel en con- » tradiction avec l'intérêt collectif. L'homme de loi désire » que la discorde s'établisse dans toutes les riches familles » et y crée de bons procès. Le médecin ne souhaite à ses » concitoyens que bonne fièvre et bons catarrhes. Le mili- » taire souhaite une bonne guerre qui fasse tuer la moitié » de ses camarades, afin de lui procurer de l'avancement.
» Le pasteur est intéressé à ce que la mort donne et qu'il » y ait de bons morts, c'est-à-dire des enterrements à mille » francs. L'accapareur désire une bonne famine qui élève » le prix du pain au double et au triple. Le marchand de » vins souhaite une bonne grêle sur les vendanges et de » bonnes gelées sur les bourgeons, etc., et dans toutes les » carrières sociales chacun est en rivalité et en jalousie » avec les autres et ne fait son chemin qu'au préjudice de » ses concurrents. »
Il faut vous dire que cette semaine, pendant deux jours, nous avons été fouriériste passionné, mais pendant deux jours seulement. Nous étions en train de lire l'ouvrage de madame Gatti de Gamond, qui explique le système de Fourier ; et toute la première partie de cet ouvrage nous avait enthousiasmé; cette affreuse histoire de l'égoïsme social écrite avec tant d'éloquence nous avait pénétré d'indignation; le gouvernement de l'harmonie, l'administration unitaire des phalanges nous paraissait un grand problème résolu : donner aux pauvres sans prendre aux riches, cela était superbe; établir l'égalité par l'éducation, cela était merveilleux; l'invention de l'industrie attrayante nous semblait enfin une pensée sublime; dans notre admiration, nous en étions déjà à regretter de n'avoir pas de fortune qui nous permît de fonder un phalanstère et de rassembler des armées industrielles... lorsque vers la fin du livre nous avons lu cette phrase négligemment jetée au bas de la page comme une note insignifiante : « Fourier assigne cent quarantequatre ans pour terme moyen de longévité aux hommes dans l'état harmonien. » Ces mots nous ont fait un moment réfléchir. Ah! philosophe, tu veux nous séduire; nous vivrons cent quarante-quatre ans, dis-tu, si nous réalisons ton système? Cette promesse nous a paru très-sus-
pccte. Puis, en continuant notre lecture, nous sommes arrivé au fameux chapitre de la Cosmogonie et de l'Immortalité de l'âme. Ah! c'est alors que nous avons fait schisme et déserté promptement la phalange. Mais, comme nous ne passons pas sans regret de l'enthousiasme à l'ironie, nous avons voulu nous rendre compte de ce subit changement; et voilà ce que nous nous sommes dit : Fourier était un homme de génie , et il a subi le sort de tout homme qui , après de longues méditations, trouve une sublime idée; il a été victime de cette idée , et martyr de toutes façons. Il n'est pas sur la terre un supplice pareil à celui d'un inventeur inspiré, convaincu, enthousiaste, possesseur d'une découverte immense, capable de changer la face du monde, et qui ne peut faire comprendre au monde cette découverte; d'un homme qui a fait une trouvaille dont on ne veut point reconnaître l'importance , d'un homme qui offre un trésor que personne ne daigne seulement regarder. Alors cet enthousiasme comprimé devient de la folie, cette activité sans emploi devient de la monomanie. On ne possède pas impunément une grande idée. En poésie, en politique, en industrie, les idées sont comme les femmes en amour... on les poursuit avec ardeur, jusqu'au jour où ce sont elles qui vous poursuivent avec passion. Une idée qu'on a trouvée est comme une femme qu'on a séduite , elle ne vous laisse plus de repos. Hier vous la cherchiez, c'est elle aujourd'hui qui vous cherche ; vous ne pouvez l'abandonner. Une seule chose, une seule peut vous délivrer de la femme et de l'idée, c'est l'infidélité; qu'un autre s'empare d'elle, et vous êtes libre. Mais qui voudrait de la liberté à ce prix? Eh bien, Fourier a été pendant de longues années la proie de l'idée sublime qu'il avait trouvée. D'abord il l'a aimée pour elle-même, et il a vécu de l'espoir de la réaliser; puis
les obstacles sont venus, que disons-nous, les obstacles? les impossibilités. Alors l'idée méconnue s'est révoltée, elle est devenue acariâtre et maussade comme une femme qu'on tient prisonnière et qui s'ennuie; il a fallu s'occuper d'elle malgré tout. Or, il n'y a qu'un moyen de s'occuper d'une idée qu'on ne peut mettre à exécution , c'est de la fausser et de la compliquer, de même qu'il n'y a qu'un moyen de s'occuper d'une femme qu'on ne peut mener au bal ni au spectacle, c'est de lui chercher querelle et de la tourmenter. Fourier s'occupa donc de travailler son idée , et sous prétexte de la compléter et de la perfectionner, il la dénatura et la détruisit en l'amenant à l'état de système, c'està-dire de rêverie et d'absurdité ; car, enfin, qu'est-ce qu'un système? c'est un tout petit cercle dans lequel on prétend faire entrer le monde. C'est un unique point de vue d'où l'on pi'étend découvrir l'univers. Causez vingt minutes avec un homme à système, il aura réponse à tout; parlez-lui des choses les plus contraires , il vous dira : Cela aussi entre dans mon système. Le système est la maladie de tous les esprits supérieurs que ronge la fièvre de l'oisiveté; que peut-on faire d'une grande idée incomprise et inexpliquée? un système ! elle n'est plus bonne qu'à cela. Et voilà le malheur de Fourier : son imagination ardente s'est dévorée dans l'inaction, semblable à ces coursiers de pure race qui se fatiguent dans le repos; sa pensée vivace et oisive s'est usée en d'inutiles efforts; son regard illuminé s'est éteint dans la cécité de l'extase ; ses vastes projets se sont noyés dans des rêveries impossibles ; ses savantes combinaisons se sont perdues dans des conjectures extravagantes. Découragé, fatigué d'une lutte si terrible, dans son désespoir il s'en est pris aux êtres les plus innocents : il a gourmande les astres avec injustice, il a calomnié dans ses mœurs la
Terre, qu'il traite comme une jeune planète mal élevée qui cherche trop franchement un mari. 11 a attaqué la Lune sans raison; et comme il avait refait le monde, il a voulu refaire Dieu.' Notre Dieu à nous le gênait; cela s'explique : son système devant amener le bonheur universel, il croyait n'avoir plus besoin d'une religion consolante comme la nôtre, qui prêche la résignation et glorifie la douleur. Pauvre foui il supprimait la consolation et la patience... et il gardait dans son Univers le génie, l'amour et la mort.
Tout cela veut dire que, si l'on avait aidé Fourier à exécuter son idée, il aurait employé à la réaliser toute l'ardenr, tout l'esprit qu'il a perdu à la développer et à l'expliquer; aux prises avec les difficultés de l'exécution, il n'aurait pas eu le temps de songer à écrire des pamphlets contre la Lune et à corriger le christianisme; il n'aurait pas fait d'une découverte admirable un système burlesque; au lieu de composer des livres incompréhensibles, il aurait fondé d'utiles établissements; et nous qui rions aujourd'hui de l'exagération de ses principes, nous n'aurions jamais connu de ses idées que ce qu'elles ont d'ingénieux, de sage, de profond et de généreux. »
Oh! qu'il est coupable, le pouvoir ignare de nos jours qui ne sait deviner ni la valeur des hommes ni la portée des découvertes, qui ne sait ni pressentir ni reconnaître, qui n'a pas l'expérience et qui n'a plus l'instinct ; qui languit dans la misère entouré d'inestimables trésors; qui est faible et qui laisse tous ceux qui feraient sa force agir en dehors de lui; qui laisse ses écrivains travailler pour vivre, ses artistes mourir de chagrin, et ses grands génies, qui l'auraient sauvé peut-être... devenir fous!
LETTRE XXIII
31 juillet 1840.
La guerre. — M. Thiers. — Avantages de la déconsidération. — Une belle peur. — Fêtes de juillet. — Vers contre un ingrat.
La semaine a été fertile en événements de tous genres, en inquiétudes et en espérances , en désespoirs et en plaisirs. C'est une semaine de juillet. La guerre! la guerre! voilà le mot que l'on entend résonner de tous les côtés; une bonne guerre, comme nous répétions l'autre jour avec Fourier. Et pourquoi, s'il vous plaît, la guerre? Parce que M. Thiers est un aimable étourdi; il sait bien faire les coalitions, mais il ne sait pas les prévoir; la justice politique n'est donc pas un vain nom : qui règne par le fer périra par le fer ; qui triompha par une coalition périra par une coalition. Jadis toutes les puissances de l'Europe se coalisèrent pour se venger de Napoléon ; aujourd'hui les mêmes puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers. C'est le seul rapport que jusqu'à présent nous ayons encore trouvé entre le grand homme et le petit homme. Ainsi donc voilà la France jetée dans tous les hasards d'une, lutte inégale dont elle se retirera avec gloire, nous n'en doutons pas, mais qui lui coûtera beaucoup de soldats et beaucoup d'argent... Voilà toutes nos relations de commerce menacées, voilà toutes nos industries étranglées, toutes nos manufactures paralysées, tous nos intérêts compromis... Voilà toutes les factions réveillées, tous les droits remis en question; voilà l'Europe en feu... Pourquoi?... En vérité nous ne pouvons trouver à tous ces événements une autre cause : tout cela parce que M. Thiers a voulu être ministre à tout prix.
Pour nous qui n'étudions que la philosophie de la politique, nous pensons que c'est un bien terrible effet pour une aussi petite cause.
Mais il faut rendre justice à M. Thiers, il n'est pas le seul qui aime beaucoup à être ministre, et s'il parvient à l'être si souvent, c'est qu'il a pour complice toute la partie vivacc de la nation, dont il est le chef naturel et le véritable représentant. Nous sommes maintenant un peuple d'envieux qui voulons rire de nos maîtres, nous ne nous laissons mener que par ceux que nous dédaignons. Nous ressemblons à ces maris, aveuglément jaloux de leur indépendance, qui résistent aux conseils de leur femme et qui cèdent aux caprices de leur maîtresse : ils bravent l'une parce qu'ils lui reconnaissent beaucoup de raison et qu'ils craignent son autorité ; ils obéissent à l'autre sans s'en apercevoir, parce qu'ils la trouvent indigne de commander ; la supériorité de l'une fait sa faiblesse, la médiocrité de l'autre fait sa force. Les orgueilleux sont ainsi faits ; leur destin est d'être menés parce qu'ils méprisent; et maintenant que le vent de l'envie a soufflé sur nous, les véritables supériorités nous épouvantent; les grandes distinctions nous répugnent : la dignité du caractère nous humilie; la pureté du langage nous offense; l'élégance des manières nous fait horreur. Nous sommes de francs républicains qui avons en haine toutes les couronnes : couronnes de roi, couronnes de comte, couronnes de laurier, couronnes de lierre, auréole de pureté. Nous sommes de jaloux démocrates qui avons en haine toutes les noblesses : noblesse de naissance, noblesse de conduite, noblesse de maintien; tout homme distingué nous est suspect; une grande supériorité nous serait insupportable si elle n'était rachetée par beaucoup de ridicules et beaucoup d'inconsidéiation. Nous aimons en France III. 5
M. Thiers, précisément parce qu'il est mal né, mal fait et mai élevé, et c'est à cause de cela que nous lui pardonnons d'avoir de l'intelligence, des talents et des sentiments généreux. Ses défauts font passer ses qualités.
Dans une époque comme la nôtre, c'est un grand malheur que d'avoir une naissance noble, une tournure noble, des manières nobles. C'est le malheur de M. de Lamartine. C'est au contraire un très-grand bonheur que d'avoir une naissance commune, une tournure commune, des manières communes. C'est le bonheur de M. Thiers.
Mais ces inestimables avantages qui, en France, vous élèvent si promptement au pouvoir, par une contradiction fâcheuse, à l'étranger vous nuisent singulièrement. L'Europe ne comprend rien à nos idées libérales; elle a encore là-dessus toutes sortes d'idées ridicules. 11 lui faut des grands seigneurs, il lui faut des manières élégantes, elle en est encore à se servir de ce vieux mot : la politesse des cours, qui n'a plus de signification parmi nous. Or, ce qui nous enchante lui déplaît, et elle a beaucoup de peine à prendre au sérieux nos diplomates de comptoir et nos seigneurs plébéiens. Elle se moque d'eux, et elle a raison; ils le méritent, car ils n'ont pas voulu se faire respecter.
11 y avait un moyen pour eux d'être plus grands que les grands seigneurs, plus nobles que toutes les noblesses de l'Europe, c'était de rester à leur place et de se faire une dignité de leur systématique abnégation. Il fallait que les manières des ministres de la révolution de juillet fussent imposantes à force de simplicité, et menaçantes à force de modestie. Un homme qui n'a point de vanité est bien puissant auprès d'un homme que les vanités seules font vivre. Un grand seigneur est bien peu de chose vis-à-vis d'un homme qui ne croit pas aux grands seigneurs. Dorante et
Dorimène, si grands devant le bourgeois gentilhomme, sont bien petits devant madame Jourdain, qui se moque de leur qualité. M. Thiers, enfant d'une révolution, ère d'égalité et d'intelligence, devait rester conséquent avec les principes qu'il représentait. Loin d'étaler un faste ridicule, de se chamarrer d'ordres de toutes les couleurs, de s'affubler d'habits brodés (et quels habits!), loin de singer dans leurs manières les ambassadeurs qu'il recevait, il devait au contraire les étonner par une modération signifleative, par une personnelle indifférence pour tout ce qui est luxe et splendeur. On n'est ridicule, on n'est vulnérable que par ses prétentions. D'ailleurs, . chaque puissance a son prestige, et le prestige de l'homme d'État populaire est dans sa simplicité.
Quelle influence M. Thiers aurait aujourd'hui sur les diplomates de l'Europe, si au lieu de paraître puérilement ou insolemment flatté d'une visite d'ambassadeur, il s'était montré poliment dérangé par elle dans ses patriotiques travaux; si au lieu d'admettre pour lui-même toutes les vieilles vanités des siècles qui ne sont plus, il avait professé dans toute leur grandeur les vérités d'une politique nouvelle! Alors, comme les rôles étaient changés! Ce n'était plus un parvenu qui recevait des grands seigneurs. C'était l'homme indépendant par la pensée qui recevait des hommes dépendants par les intérêts; ce n'était plus la jeune France folle et turbulente que venaient gronder de vieux courtisans, c'était la France régénérée, terrible, mais complaisante, laissant à l'riurope décrépie le temps de se rajeunir. C'était l'avenir déjà tout-puissant qui voulait bien avoir encore quelques égards pour le passé. C'était la démocratie naissante, reine du monde, qui tolérait encore comme une infirmité respectable l'ancienne aristocratie de l'Europe.
C'était l'idée jeune qui tendait généreusement la main au préjugé "vieux. C'était la raison et la force qui se montraient bonnes et compatissantes pour la faiblesse et la vanité... Mais que voulez-vous! M. Thiers croit aux grands seigneurs; quand un lord daigne lui écrire pour le mystifier, ça le flatte; quand une grande dame daigne venir chez lui, se moquer de lui, ça le flatte; quand on l'affuble d'un grand cordon d'une couleur quelconque, ça le flatte ; or vous savez comme on traite ceux qui se laissent flatter :
.... Tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute,
et c'est pour cela que nous allons avoir la guerre, après vingt-cinq ans de paix. Que Dieu protège la France!
Les fêtes de juillet se sont passées admirablement. Que de monde sur les boulevards mardi dernier ! quel mouvement ! quelle population ! mais qu'il a fallu peu de chose pour faire du vaste espace encombré par la foule un vaste désert! Après un beau courage, ce qu'il y a de plus beau à voir, c'est une belle peur. Vrai, c'est un magnifique spectacle. Jamais vous ne pourrez vous figurer l'effet produit, mardi, sur les boulevards, par le seul aspect d'un chiffon noir sur lequel était ce simple chiffre : 1793, et que promenaient cinq cents jeunes gens. A peine a-t-il paru, qu'une terreur électrique s'est emparée des cent mille badauds qui peuplaient les boulevards. Au même instant tout le monde a pris la fuite, et cet effroi contagieux s'est communiqué du boulevard du Temple au boulevard Saint-Martin, du boulevard Saint-Martin au boulevard Saint-Denis, et ainsi de suite jusqu'au boulevard de la Madeleine. On se précipitait dans les rues, on se réfugiait de force dans les boutiques, on envahissait les omnibus, on s'étouffait. C'était un
désordre affreux. Si, dans les jours de révolution, on dit que Paris se lève comme un seul homme, on peut déclarer que, ce jour-là, toute la population parisienne s'est enfuie comme une seule femme. Ohl la belle frayeur, la belle fuite ! quelle rapidité, quelle vivacité ! quel ensemble, quel élan! c'était de l'enthousiasme à reculons. Quelle touchante unanimité , comme tous ces cœurs battaient ensemble du même sentiment! Comprenez-vous cela? Une peur qui commence au boulevard du Temple et qui finit au boulevard de la Madeleine ! Une chaîne d'effroi qui a presque une lieue de long ! Et si vous demandiez à tous ces fuyards la cause de leurs alarmes , ils vous regardaient d'un air étonné et réfléchissaient un moment ; ils se rappelaient alors que cette grande frayeur n'avait point de cause. Et cela devait être, car, à moins d'un massacre universel, il n'est point de cause pour une si belle frayeur; en fait de peur, rien est ce qu'il y a de plus terrible.
Pendant que le monde élégant s'enferme à la campagne pour éviter le bruit du canon de juillet, les habitants de la province viennent de trente lieues à la ronde pour assister aux fêtes glorieuses. Ils arrivent ici par familles , et ils ajournent jusqu'à cette époque toutes les affaires qu'ils peuvent avoir dans la capitale. Nous avons entendu avant-hier un domestique demander à son maître la permission de sortir pour promener huit de ses parents qui sont venus ici passer les fêtes. — D'où viennent-ils? — De Picardie.
Cet empressement ne nous étonne pas. Pour ceux qui n'ont pas trop souffert des événements de 1830, ces fêtes nationales ont un aspect éblouissant. La ville de Paris est vraiment superbe ces jours-là. L'avenue des Champs-Elysées, éclairée par ces guirlandes de feu et ces lustres énormes, est d'un effet magique; le jardin des Tuileries,
étincelant et paré des promeneurs les plus variés, est trèsdivertissant à regarder. L'église de la Madeleine, avec ses marches enflammées, est aussi belle à contempler; mais ce qu'il faut voir, c'est la Seine ! Tous ses quais sont illuminés, ses berges sont illuminées, ses ponts sont illuminés et par conséquent ses flots sont illuminés ; ses grands bateaux à vapeur sont égayés de lanternes bleues et rouges, ses bains, dont le toit plat, les rampes, les balcons, les escaliers légers sont couverts de lampions, ressemblent de loin à des chalets de lumières. Rien n'est à la fois plus magnifique et plus charmant. Quelle activité sur le fleuve ! Voyez ces barques de tous les pays; regardez ces coquettes pirogues à treillages de feu, elles sont d'un goût exquis, .d'un chinois délicieux! En vain cette gondole sans fanal veut être mystérieuse ; on la voit glisser sur les flots ; c'est l'onde qui la trahit et l'éclairé, l'onde brille de mille reflets; mais que fait là ce gros vilain bateau sans ornement et sans voile? Qu'il est sombre ! son air triste contraste avec les airs vainqueurs de tous ces navires gracieux qui l'entourent et qui passent en se jouant devant lui!... Patience, son heure n'est pas venue ; c'est un vieux loup de mer qui méprise tous ces marins d'eau douce si jolis qui ne sont bons que pour parader. Regardez... le voilà qui commence à se faire remarquer.
Oh! Dieu, quelle flamme, quelle bombe!... Pan... pan... pan... Ah! c'est lui qui renferme le feu d'artifice, je comprends maintenant pourquoi il était si modeste. On dédaigne les petits effets quand on garde entre ses mains l'éclair et la foudre. Mais qu'est-ce que cela?... J'en perds la tète... C'est trop de bruit, je n'entends plus, c'est trop de lumière, je n'y vois plus. Les bateaux sautent, les ponts croulent, les flots dansent, le ciel brûle. Au feu! au feu! Là-haut, dans
la lune, prenez garde, trois ballons enflamme's viennent de partir dans les airs, ce sont des brûlots qui vont mettre le feu aux nuages. Boum, boum, boum, c'est à devenir fou. Voilà un enfant qui pleure, pauvre petit, il meurt de peur, il crie : « Maman, maman, allons-nous-en, je ne m'amuse plus! » Oh! le charmant mot d'enfant gâté. Mon cher ami, tu crois donc qu'on a tout de suite le droit de s'en aller dès qu'on cesse de s'amuser? Si cela était ainsi, la vie serait trop belle!
Notre correspondance est toujours très -active; non pas de notre part, nous nous sommes fait une loi de ne répondre jamais à personne; mais nous lisons avec le plus grand intérêt tout ce qu'on nous écrit. Nous avons reçu, il y a trois jours, des vers charmants, une élégie pleine d'amertume contre un ingrat. « Publiez ces vers dans votre prochaine lettre, nous dit une jeune femme; il est à Bade, il les lira : il comprendra que je ne l'aime plus. » Nous venions de copier ces vers que nous avions amenés dans ce feuilleton avec assez de peine, lorsque nous recevons un billet ainsi conçu : « S'il en est temps encore, ne faites pas paraître mes vers. J'ai reçu une lettre de lui. Quelle âme! Oh! que j'étais injuste! » Vous n'aurez dune pas ces jolis vers aujourd'hui... mais il est bien possible que vous les avez samedi.
LETTRE XXIV
27 septembre 1840.
Toujours des procès. — Le procès de madame Lafarge. — Le procès du prince Louis.
Des procès, toujours des procès, voilà ce qui nous occupe! La condamnation de madame Lafarge a produit ici un effet étourdissant. Le jour où la nouvelle est arrivée, le directeur du Vaudeville avait eu la présence d'esprit de défendre que l'on vendît dans la salle les journaux du soir; on a pu entendre et applaudir la pièce de M. Ancelot; mais au théâtre du Palais-Royal, où l'on n'avait pas eu ce soin, la rentrée de mademoiselle Déjazet a été singulièrement troublée par les exclamations et les conversations du public; mademoiselle Déjazet, si aimée, si adorée, pour la première fois de sa vie, a joué devant un parterre distrait! Mais aussi comment lutter contre un semblable événement? Nous venons de voir un arrivant de Tulle; l'infortuné! on ne lui laisse pas depuis son retour un seul moment de repos ; on l'accable de questions, on lui en fait tant à la fois qu'il est bien forcé d'être bref dans ses réponses. « Comment va madame Lafarge? — Très-malade! — Sérieusement? — Sincèrement. — Est-elle jolie? — De beaux yeux noirs expressifs. — Qui rappelle-t-elle ? — Mademoiselle Falcon, mais moins belle que mademoiselle Falcon, les traits moins réguliers. — Et ses portraits? — Affreux, pas du tout ressemblants. — Emma Poutbier? — Gentille, une voix charmante, la voix de mademoiselle Mars. — Et madame Lafarge, la mère? — Très-grasse, petits yeux, grosses joues, sourire gracieux. — Quel effet a produit le plaidoyer de Paillet? — Admirable! Oh! vous n'en pouvez juger; tous
les sténographes pleuraient, ils en ont passé la moitié. — Y avait-il beaucoup de monde à Tulle? — Oui. — Beaucoup d'Anglais? — Pas un. — Est-il vrai qu'on ait acheté cinq cents flacons le jour de l'opération des chimistes? — Cinq cents flacons ! ! ! on n'en a acheté que trois, il n'y avait que cela dans toute la ville; d'ailleurs la salle du tribunal ne contenait que deux cents personnes, cela ferait deux flacons et demi par personne ; c'est beaucoup. — Mais le jugement... mais le jury... mais le pourvoi? — De grâce, permettez-moi d'aller dormir; j'ai voyagé sans m'arrèter nuit et jour; je n'en puis plus. — Encore un mot : M. de Chauvron est-il... — Ah! vous êtes sans pitié. Bonsoir.»
On recommence à parler beaucoup du prince Louis; on nous contait hier un mot de lui qui peint toute sa situation. « Monsieur, disait-il au juge d'instruction qui venait » de l'interroger, accordez-moi une grâce : laissez-moi voir » Paris. » Malheureux proscrit, il veut conquérir la France pour avoir au moins le droit de la visiter; est-ce sa faute s'il n'a pas d'autre moyen de la connaître? et n'avions-nous pas raison de dire : « Ce n'est pas un trône qu'il demande, c'est une patrie? » Mais cette France, qu'il ne pouvait connaître par elle-même, il croyait pouvoir la juger par ceux qui ont la prétention de la représenter et d'exprimer sa pensée; il l'étudiait dans nos patriotiques journaux; et cette étude dangereuse a causé ses torts et ses malheurs. Et tous ces journaux qui l'ont trompé par leurs gémissements perfides s'enflamment aujourd'hui contre lui; ils le proclament fou, parce qu'il les a crus sur parole; ils nomment ses proclamations insensées, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils les ont eux-mêmes dictées, et qu'elles sont faites avec leurs propres mots. Lisez-les, jugez-les, et dites, n'en sontils pas les véritables auteurs? Rappelez-vous cette phrase :
« Qu'ont-ils fait, ceux qui vous gouvernent, pour avoir des » droits à votre amour? Ils vous ont promis la paix, et ils » ont amené la guerre civile et la guerre désastreuse d'A- )> frique; ils vous ont promis la diminution des impôts, et » tout l'or que vous possédez n'assouvirait pas leur avidité ! »
Ne reconnaissez-vous pas là une des plus belles phrases du Courrier français?
« Ils vous ont promis une administration intègre, et ils » ne régnent que par la corruption. Ils vous ont promis la » liberté, et ils ne protègent que privilèges et abus; ils s'op- » posent à toute réforme... »
Ceci n'est-il pas du National pur?
« Enfin, ils ont promis qu'ils défendraient avec conscience » notre honneur, nos droits, nos intérêts, et ils ont partout » vendu notre honneur, abandonne nos droits, trahi nos )> intérêts ! »
Ne lisait-on pas cela chaque matin dans le Siècle :
« Il est temps que tant d'iniquités aient leur terme; il est » temps d'aller leur demander ce qu'ils ont fait de ceUe » France si grande, si généreuse, si unanime de 1830!... »
N'est-ce pas là, enfin, un des meilleurs refrains du Constitutionnel ?
Eh quoi! tous les journaux de France ont crié pendant deux ans à cet exilé : « La France périt dans l'esclavage; elle est rainée, méprisée, déshonorée, désespérée, trahie, vendue, perdue!... » Et maintenant ils osent le trouver coupable d'être venu à son secours!... Hélas! ils ont raison, car en politique c'est un crime que d'écouter deux fois les imposteurs.
LETTRE XXV
31 octobre 1840. Ce qu'on appelle un beau temps politique. — La guerre et la pais.
Nous avons le cœur navré; depuis quinze jours nous n'entendons parler que d'émeutes prochaines, que de coups montés, que d'associations en faveur du régicide, que de trahisons, de projets sanglants. Chacun nous accueille par les prédictions les plus sinistres; nous en avons l'esprit bouleversé. Cependant, comme ces malheurs tragiques qui nous menacent ont des causes singulièrement ridicules, il faut essayer d'en rire en attendant qu'on en meure.
Ne trouvez-vous pas, dites-nous, que la civilisation est une belle chose, et que les nations régénérées ont de trèssuperbes avantages sur les nations caduques et routinières?
Voyez un peu comme elles s'annoncent dignement. Que ce. noble début présage un noble avenir!
Voyez la jeune Angleterre... représentée par un fou qui assassine une jeune femme grosse.
Voyez la jeune France, représentée par un frotteur qui assassine un vieillard entouré de sa famille.
Voyez la jeune Espagne qui... Ah! celle-là n'est encore qu'un enfant; mais convenez-en, la petite promet, et, si on l'encourage, elle ira plus loin que ses aînées!
0 nations civilisées, vous avez raison de mépriser les nations barbares du Nord et du Midi, vous leur êtes trèssupérieures... en barbarie.
C'est dans les plus vulgaires niaiseries de la conversation que se peignent, que se trahissent les mœurs, les idées journalières, les dangers habituels d'une époque. Parler de la
pluie et du beau temps, c'est une banalité sans importance. Eh bienl cette banalité, grâce aux agréments de l'époque, devient un sujet de conversation tout à fait piquant. Hier il pleuvait à verse, le ciel était noir, les rues étaient pleines de boue; assis au coin du feu, nous gémissions. Quel affreux temps! disions-nous. Arrive un de nos amis : il était trempé de pluie, son chapeau ruisselant d'eau était brillant comme du satin; son paletot était en larmes, et tout le reste de sa parure était tigré de boue; sa figure, ordinairement pâle, était du plus beau vert-pomme; il grelottait de froid et toussait horriblement. — Comment! nous écrions-nous à sa vue, avec un pareil rhume vous sortez à pied aujourd'hui? 11 nous répond en toussant : — Je suis venu... en voiture.
— Oh! mais alors dans quelle espèce de voiture? sur un camion?... — Je suis venu en cabriolet... une roue s'est brisée au coin de votre rue... et j'ai fait un petit bout de chemin à pied; mais c'est égal (il tousse), ce temps-là est bien bon... (il tousse encore) est bien bon pour nous, allez !...
— Pour vous autres enrhumés ? je ne saisis pas. — Avec ce temps-là... Ici une quinte affreuse l'empêche de continuer... Au bout de cinq minutes il reprend : Avec ce temps-là il n'y a pas d'émeute qui tienne. — Ah ! je comprends; la pluie et la boue, c'est ce qu'on appelle un beau temps politique. Réjouissons-nous donc et toussez gaiement ; mais avouez aussi que c'est un étrange gouvernement que celui qui attend son salut de la pluie, de la grêle, des vents, des nuages, des orages, et qui spécule sur les tempêtes pour avoir un jour de repos.
Les députés qui se rencontrent s'abordent tous par le même mot : Que dit-on dans votre département?
Les uns répondent : Ne m'en parlez pas; dans notre département, ce sont tous des manufacturiers que la guerre rui-
nerait; eh bien! ils veulent tous la guerre, et ils chantent la Marseillaise pour imiter les Parisiens ; ils sont fous !
Les autres répondent : Ne m'en parlez pas ; chez nous, ce sont tous des trembleurs, ils sont enragés pour la paix; les récoltes ont été superbes cette année chez nous, et les cultivateurs se lamentent ; ils crient qu'on leur arrache leurs enfants; ils sont absurdes !
— Comment! vous voulez donc la guerre, vous?
— Sans doute; et mes commettants qui me demandent la paix! c'est fort embarrassant.
— A qui le dites-vous? je suis dans le même cas; la guerre me semble une folie; et mes commettants crient aux armes!
Ces sortes de dialogues, comme on le pense, jettent peu de lumière sur la situation actuelle.
LETTRE XXVI
28 novembre 1840.
Ressemblance des caractères et dissemblance des opinions, — Ne savezvous rien de nouveau?
A Paris, si tous les caractères se ressemblent, les avis diffèrent étrangement; on se console de n'oser avoir aucune originalité dans les manières en professant une grande indépendance dans ses opinions.
Parle-t-on de la pièce nouvelle de M. Scribe, le Ferre d'eau, quelqu'un dit-il : C'est ravissant, plein d'esprit, de finesse... une autre personne lève les yeux au ciel et répond : C'est d'un goût détestable, c'est un vaudeville his-
torique sans intérêt, et du style le plus commun; je n'appelle pas cela de l'esprit.
— Convenez cependant que la pièce est on ne saurait plus amusante.
— Elle est remplie de longueurs fort ennuyeuses.
— Mais, enfin, elle est jouée dans la perfection.
— Non, vraiment; je ne le trouve pas.
— Mademoiselle Plessis y est admirable.
— Elle est prétentieuse et maniérée !
— Il est impossible de voir une plus belle femme!
— Une belle femme qui a les bras cassés!
— Mademoiselle Doze est adorable.
— Elle est toute petite; elle a l'air de jouer à genoux. Vous êtes injuste, elles sont toutes les deux charmantes,
et tout Paris ira les admirer. Le Verve d'eau est une des plus jolies pièces de Scribe; le troisième acte est excellent; je n'aime pas autant le cinquième, il. ressemble trop au dénoûment de Zanetta.
— De Zanetta? De Lestocq, vous voulez dire?
— Vous pourriez dire aussi de Leicester et de la Reine de seize ans.
En écoutant cette discussion, nous ne pouvions nous empêcher de rire. Voilà une critique involontaire qui est trèsperfide, pensions-nous. Comment, cette comédie est composée de trois opéras-comiques nattés ensemble! Il faut qu'il y ait ià dedans bien du talent et bien de l'esprit pour donner de la nouveauté à un sujet si vieux et si pauvre !
Voilà comme on parle dans le monde du Ferre d'eau. Nous ne l'avons pas encore vu, et nous n'avons point d'opinion; cependant le caractère de cette femme nonchalante et timide qui ne se rappelle qu'elle est reine que le jour où elle devient jalouse, et qui recouvre l'indépendance par
l'amour, nous semble une ide'e heureuse, une observation profonde; mais n'est-ce pas un crime de lèse-histoire que de supposer de folles amours à une reine honnête femme, que d'attribuer à lady Marlborough de misérables intrigues indignes d'elle? D'ailleurs la chanson est là pour la justifier : Monsieur de Marlborough est mort... cos beaux yeux vont pleurer, lui dit son page : cela prouve clairement que lady Marlborough aimait son mari. La vérité est dans les vieilles chansons; les faiseurs de complaintes ne mentent pas; ce ne sont pas des historiens, on peut les croire.
Il y a donc dans la pièce nouvelle de M. Scribe deux calomnies : une contre la reine Anne, une contre lady Marlborough. Deux calomnies, c'est beaucoup; il est vrai que dans la Calomnie il n'y en a pas une; voilà la compensation.
En lisant l'analyse de cette pièce dans les journaux, nous avons fait encore cette remarque : lord Bolingbroke dit : Puisque vous ne voulez pas placer auprès de la reine miss Abigaïl, je vais publier dans mon journal l'histoire de vos amours avec Masham.
La duchesse répond : Et moi, je vais publier, de mon côté, les lettres de votre femme à lord trois étoiles.
Quelles charmantes malices I quel dialogue, pour de si nobles personnages!... Et l'on trouve cela tout simple, et il ne vient à l'idée de personne de se révolter. Un lord! faire une pareille menace! Une lady répondre par une si lâche dénonciation!... Et on appelle cela un dialogue vif et piquant! Ah! si l'on osait faire tenir un tel langage à tout autre héros... à deux journalistes, par exemple!... comme on crierait au scandale et à l'infamie; quelle levée de boucliers il y aurait en faveur des hommes de la presse vilipendée! Des journalistes parler ainsi... Fi donc! ba jour-
nalistes sont incapables d'une telle bassesse : un lord et une duchesse, à la bonne heure! 0 comédie, que tu serais facile à faire, si tu étais possible à jouer !
En fait de comédiens politiques, les avis sont de même fort partagés. Vous étiez l'autre jour à la Chambre, vous avez entendu le discours de Thiers? Comment a-t-il parlé? — Il a été déplorable, il a défilé d'un ton patelin un chapelet de mensonges, et puis il a été d'une longueur, il a rabâché pendant trois heures toujours les mêmes phrases, j'en suis fatigué.
Arrive une autre personne l'air enchanté. — Ma foi je viens d'entendre une belle chose !
— Quoi donc?
— Le discours de Thiers.
— Eh bien, tout à l'heure on vient de nous dire qu'il avait été fort pâle.
— Pâle ! il a été magnifique ! d'une précision, d'une mesure parfaite et d'une clarté éblouissante. CV.st un beau morceau diplomatique. Il a exposé un tableau de l'état actuel de la France, qui est désolant de vérité; la France, a-t-il dit, a perdu toute l'influence qu'elle pouvait avoir dans la Méditerranée, elle n'en a aucune à Constantinople, elle n'en aura bientôt plus à Alexandrie, etc., etc. Tout cela est malheureusement vrai.
— Sans doute, mais M. Thiers oublie un détail, c'est que c'est lui qui est cause de tout cela.
11 nous rappelle cet ingrat qui pour se justifier d'abandonner sa maîtresse disait : Que voulez-vous ! elle n'est plus jolie du tout, elle est maigre, elle est pâle, elle a les yeux rouges, elle est changée, eh bien! je change. — 11 n'oubliait qu'une chose, c'est que lui seul à force de douleurs avaitcause ce ehansemenl.
En fait do modes, même incertitude, même variété dans les avis. Faut-il faire faire des manches justes à ma robe de velours? — Oui, oui. — Non, non. On n'en porte plus. — On n'en porte pas d'autres. — Rien n'est plus commun; gardez-vous-en bien. — Croyez-moi, faites faire des manches justes; sans cela, vous aurez l'air d'avoir une robe de l'année dernière; mettez-y des jockeys, si vous voulez, mais point de manches larges; à moins que ce ne soit en gaze, en étoffe légère. Comment se décider? Les deux femmes qui vous parlent ainsi, et dont les conseils sont si différents, sont également des femmes de bon goût. Choisissez donc ce qui vous va le mieux; vous êtes libre. La mode n'a plus rien d'impérieux, elle ne vous ordonne que d'être jolie. Tâchez de lui obéir en cela scrupuleusement, et rappelez-vous que les femmes les plus belles ne sont pas les plus jolies; au contraire. C'est très-gênant d'être belle, pour paraître charmante. On a bien de la peine à s'en tirer. Et puis la beauté, c'est monotone. Il faut quelquefois la sacrifier tout à fait pendant un jour pour la faire valoir le lendemain. De beaux grands yeux noirs varient peu leur expression, tandis que de petits yeux gris disent tant de choses et changent de couleur si souvent !
Mais nous en étions aux modes nouvelles. Au sujet des manteaux, les avis sont encore bien partagés. — Que ditesvous des écharpes de velours? — Je dis qu'elles sont trèsjolies pour sortir en voiture, mais que pour sortir à pied, elles ne suffisent pas.
— Je trouve qu'elles vont à merveille aux jeunes personnes.
— Aux jeunes personnes qui ne sont pas frileuses.
— Et les petits manteaux garnis de fourrure, ils sont très-commodes et charmants.
— Ils sont affreux... Si l'on s'assied dessus, ils vous étranglent, et il vaut encore mieux être étranglé que de les relever pour s'asseoir.
Pour les chapeaux de deux couleurs, mêmes éloges, mêmes critiques.
— Ils sont très-bien portés, • — ils sont très-mal portés. — Hier, la princesse de *** en avait un lilas et vert qui
était charmant. — Mademoiselle *** en a un orange et bleu qui était affreux.
Vous le voyez, il est impossible de rien savoir.
— Faut-il aller voir le Mirliton? —Oui. — Non. — C'est ravissant. — C'est ennuyeux à mourir !
— Et la Mansarde du crime. — C'est une bouffonnerie excellente.
— C'est une plaisanterie affreusement triste !
Il est une seule question qui amène toujours la même réponse. Si nous disons : Avez-vous quelque nouvelle à nous donner? chacun de dire : Non, il n'y a rien de nouveau, et puis, après un instant de conversation, la personne soidisant ignorante laisse tomber une nouvelle de la plus haute importance pour nous.
Ainsi l'autre jour M. de *** venait de dire à son tour : Je ne sais rien: — Vous êtes allé au bois de Boulogne ce matin? lui demande-t-on. — Pas aujourd'hui, j'ai passé ma journée à visiter les ateliers de sculptures. J'aime beaucoup la Magdeleine de M. de Triquety.
— Quoi! M. de Triquety, que nous admirons tant, a fait une statue de Magdeleine, de Magdeleine!... et vous ne me dites pas cela tout de suite!
— J'ai enûn très-longtemps regardé, dans l'atelier du comte deN..., une adorable statue faite d'après un ange de beauté. Cette statue est de grandeur naturelle et d'une
ressemblance parfaite. C'est le portrait d'une gracieuse enfant que vous devez connaître : la petite-fille de M. Mole.
— Mais dites donc cela tout de suite.
Survient un autre ignorant. — Je ne sais rien, dit-il; je n'ai vu personne aujourd'hui ; j'ai passe la soirée tout bonnement chez ma cousine, et je suis resté au coin du feu avec une personne fort spirituelle dont la conversation m'a trèsintéressé : lady Byron, la veuve du poëte.
— Quoi ! lady Byron est à Paris?
— Elle doit y passer l'hiver.
— Mais dites-moi donc cela tout de suite.
Troisième ignorant. — Et que puis-je savoir, moi qui passe ma vie dans les livres? Je ne suis au courant de rien.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu madame P...?
— Non, je suis allé la voir hier. Je l'ai trouvée tout occupée d'un monsieur qui vient de faire une découverte admirable. Il a demandé au minisire de l'intérieur d'assister à une de ses expériences, mais on s'est moqué de lui, et rr.adame P... est furieuse.
— Quelle est donc l'invention de son protégé?
— lia trouvé le moyen de marcher sur l'eau •
— Mais dites-moi donc ça! Vraie ou fausse, c'est une excellente nouvelle pour un feuilleton.
Un élégant arrive de Versailles. Non-seulement il dit qu'il ne sait rien, mais il questionne tout le monde. Si on lui parle de Versailles : — Nous menons là une vie bien monotone, répond-il : le matin on se promène à cheval, le soir on fait son whist, et le lendemain on recommence.
On connaît en un jour tous les jours de sa vie!
— Vous demeurez toujours à côté de M. W..,?
— Oui, ce pauvre homme, il vient de lui arriver une
chose fort désagréable; une mystification en trois actes des plus plaisantes. Hier, dès le matin, il a été réveillé par des coups de marteau, de ces coups légers et taquins qui n'appartiennent qu'aux tapissiers; il se lève et passe dans son salon; il le trouve décoré d'une façon nouvelle et orné de lustres inconnus; partout des tapis, des banquettes, enfin ce beau désordre qui annonce une fête. Il interroge les ouvriers, qui ne peuvent répondre; leur maître est absent. Une heure après on sonne à la porte, plusieurs voitures s'arrêtent ; M. W... regarde et aperçoit un corbillard et six voitures de deuil. 11 s'informe. On lui apprend qu'il est mort l'avant-veillc et qu'on vient l'enterrer; il s'étonne; il voit bien que c'est un malentendu, mais il sent le besoin de s'en expliquer avec le cocher, par lequel il est bien décidé à ne pas se laisser conduire. Pendant qu'il emploie toute son éloquence à prouver qu'il n'est pas prêt pour cette cérémonie, il s'aperçoit que des agents de police et des sergents de ville entourent sa maison; toujours plus inquiet, il s'informe encore; on lui dit que la police a été prévenue la veille qu'un conciliabule politique devait avoir lieu le soir même chez lui. 11 récapitule : un bal, un enterrement, un complot chez moi qui aime à vivre seul, qui me porte bien, et qui ne me mêle pas de politique, c'est une mystification! Ils ont voulu me fâcher, je ne me fâche pas, c'est eux qui sont mystifiés. » On ignore encore quel est l'auteur de cette plaisanterie qui a bien un peu l'accent anglais.
LETTRE XXVII
5 décembre J840»
Impressions politiques. — Discours de M. Guizot, de M. Thiers , de M. Barrot, de M. Berryer, etc., etc. — Les marchands de bois et les bonnetiers écrivains politiques. — La politique de M. Thiers est de la poésie.
Les brillants orateurs de la Chambre ont seuls occupé Paris cette semaine. Nous avons voulu, nous aussi, juger de ces grands talents par nous-même, nous avons entendu plusieurs de ces magnifiques discours, dont voici à peu près le résumé ' :
impressions politiques. — Premier discours de M. Guizot : Messieurs, la diplomatie est un jeu qui, comme les autres, exige de la probité. Or les diplomates de l'Europe, s'étant aperçus que l'honorable M. Thiers avait triché, n'ont plus voulu faire sa partie ; voilà pourquoi ils ont signé le traité du 15 juillet.
Discours de M. Thiers : L'honorable M. Guizot en impose à la Chambre. Je lui ai écrit une lettre que voici. Il m'en a répondu une autre que je ne vous lirai pas, mais qui vous prouvera qu'il a été un détestable ambassadeur. Quant au roi, je lui en veux mortellement pour m'avoir laissé partir lorsque je ne pouvais plus rester. Cependant j'ai fait pour lui ce que personne n'aurait osé faire, je lui ai donné des forts détachés !
Discours de M. Odilon Barrot : M. Thiers a voulu me porter à la présidence de la Chambre. Je veux faire quelque chose pour lui. Je n'ai rien à dire; c'est égal, je par-
1 Voir les journaux de la semaine,
lerai trois heures. Je lui dois ça... Je donnerai aussi un gage à mon parti. Je ne dirai pas M. de Brunow, je dira pruneau tout court... (Ici l'orateur est interrompu.) Je remercie l'auteur de cette interpellation, qui m'offre une occasion de me justifier. Oui, messieurs, cédant à un sentiment que tout homme éprouve dans sa jeunesse, en 1815, je me suis engagé comme volontaire royal; mais je n'ai jamais fait partie des volontaires royaux.
Discours de M. Berryer : Messieurs, il est impossible que l'Europe n'ait pas voulu insidter un gouvernement qui me déplaît. Je m'entends avec M, Thiers et plusieurs dames pour le renverser... La voix me manque... je ne peux plus parler... mais je vais vous chanter la Marseillaise.
Discours de M. de Lamartine : Ce gouvernement n'est pas non plus très-fort de mon goût, mais des intrigants perdent mon pays, je veux du moins essayer de le sauver ; d'ailleurs, en fait d'honneur français et de gloire militaire, j'aime mieux m'en rapporter à un maréchal de l'empire qu'à des avocats qui ne se sont jamais battus.
Discours de M. de Rèmusat : Messieurs, je pourrais bien dire... mais...
Nous imiterons l'ex-ministre de l'intérieur dans sa cruelle générosité... Nous ne dirons pas ce que nous pensons de la bonne foi de son discours.
Discours de M. Garnier- Pages : M. Guizot ne vaut guère mieux que M. Thiers ; M. Thiers ne vaut guère mieux que M. Barrot, qui lui-même ne vaut guère mieux que les autres. Quant à moi, je reconnais que je ne suis bon à rien ; aussi je n'ambitionne d'autre pouvoir que celui de me moquer de tout le monde.
Dernier discours de M. Guizot : Je ne souffrirai pas que l'on dise aujourd'hui de la couronne ce que j'en ai dit
moi-même il y a deux ans. On ne me pardonne pas d'avoir fait partie de la coalition. Eh bien, ni moi non plus. Ce souvenir me gène à tous moments ; mais n'importe , il est de mon devoir de le repousser. Je ne laisserai point proclamer à cette tribune que le roi se mêle des affaires du pays. C'est une calomnie contre laquelle je dois protester. Le roi, messieurs, ne s'intéresse nullement à ce qui se passe dans son royaume. Il sait très-bien que, s'il est roi, c'est à condition de ne point régner. Jamais il ne s'oublierait au point de donner un avis dans le conseil; il a laissé faire à M. Thiers toutes les fautes que vous savez; il me laissera faire à moi-même toutes celles dont je suis capable. Dans le gouvernement de la France, le roi n'est rien, il ne peut rien, il n'est responsable de rien; il est là seulement pour être assassiné. A nous le pouvoir, à lui les coups de#fusil : chacun son métier. Vive la Charte!
Discours de M. Jaubert : J'ai subi autrefois l'influence de M. Guizot, je subis aujourd'hui celle de M. Thiers, mais je n'en suis pas moins indépendant; la preuve, c'est que je suis violent et injurieux comme un homme qui se pas tonnerait de lui-même. J'ai fait faire par les travaux publics ce que j'ai fait pour ma fortune personnelle (savoir : une grande route, un canal et un chemin de fer qui conduiront à mes forges de Fourcbambault, et qui ne me coûtent pas un sou); j'ai donné en cela un bon exemple. Un ministre des travaux publics ne doit pas négliger les travaux particuliers.
Discours de M. Maugiiin : Air de Joconde.
J'ai longtemps parcouru le monde, J'ai vu tous les Etats du czar; Je crois sa sagesse profonde, Je ne pailo point du hasard.
Messieurs, pour la gloire française,
Redoutez l'alliance anglaise.
Je viens , prévoyant le danger,
Pour vous conseiller d'en changer.
Je viens, je viens, prévoyant le danger,
Pour vous conseiller d'en changer.
{ bis.
Mineur.
Mais ce n'est pas de l'inconstance;
Non, c'est plutôt de la prudence;
Car des Anglais, sans vanité,
Je connais la sincérité.
Si je veux les quitter d'avance, } , .
C'est pour n'en pas être quitté, j iS'
Je vous le dis, en vérité,
Je connais leur sincérité ;
Car...
La séance est levée.
Discours du lendemain.
J'ai longtemps parcouru le monde, J'ai vu, etc., etc., etc.
Ce qui n'empêche pas le discours de M. Mauguin d'être un discours sérieusement politique. Si nous le comparons à une musique agréable, c'est qu'après toutes ces déclamations d'acteurs que nous avions entendues, après ces hurlements, ces rugissements de tribuns, la voix sonore et douce de M. Mauguin nous a fait l'effet d'une inappréciable harmonie ; point de cris, point de transports, point d'évanouissements, point de gestes périlleux et menaçants. L'assiette blanche du verre d'eau sucrée ne court aucun danger; nulle tempête oratoire ne la fera voler en éclats. C'est une vivacité intelligente qui vous entraîne sans vous épouvanter; c'est un langage d'abord simple, qui s'élève naturellement avec
l'idée ; c'est une éloquence de bonne compagnie ; enfin c'est quelque chose de très-nouveau à la Chambre : ce n'est pas un avocat qui plaide, un acteur qui déclame, un prédicateur qui prêche, un professeur qui pérore, un général qui harangue, un causeur qui bavarde, un bouffon qui grimace ; c'est, nous le répétons, quelque chose de nouveau à la Chambre, c'est un orateur qui parle.
N'oublions pas de dire que, dans cette mémorable discussion, tous les discours commençaient de même par ces mots : Je viens mettre un terme à ces déplorables personnalités, etc., etc., et finissaient tous de même par des personnalités déplorables. Ce début est effrayant, et cela doit être; on ne sent le besoin de s'écrier : « A Dieu ne plaise que je veuille me permettre ici la moindre personnalité, » que précisément parce que l'on a quelque énorme personnalité à dire ; sans cela on ne parlerait pas du tout. C'est comme lorsqu'on dit : « Je ne rappellerai point telle et telle circonstance, » cela veut toujours dire : Je vais vous rappeler cette circonstance dans tous ses détails.
Autre piège oratoire : « Si je ne craignais de me servir d'une expression trop forte, je dirais, » etc., etc. Alors on se permet une expression des plus violentes et des plus coupables; mais on est retranché derrière un bastion, je dirais, donc je ne dis pas.
Autre piège non moins dangereux : « Je n'ai que quelques mots à faire entendre à la Chambre. » Quelques mots, cela signifie : Je vais parler pendant deux heures sans désemparer. Ce préambule est redoutable ; mais ce n'est rien encore. Voici qui est plus affreux, c'est quand l'orateur commence en disant : « Je n'abuserai point de l'attention de la Chambre... » Alors allez- vous-en tout de suite; ceci veut dire : « Je me sens en état de parler quatre heu-