LE RHIN ALLEMAND
« Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.
» Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.
» Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les cœurs s'abremeront de son vin de feu.
» Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes cathédrales se refléteront dans son min ir.
» Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées.
» Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues. »
A ces bravades, M. de Lamartine répond avec un dédain
sublime par un noble chant qu'il appelle la Marseillaise de la Paix, et qui commence ainsi :
Roule, libre et superbe, entre tes larges rives, Rhin! Nil de l'Occident' coupe des nations! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions!
Il ne tacbera plus le cristal de ton onde Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main ! Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords. L'enfant ne verra plus, du haut de tes murailles, Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles, Ni sortir des flots ces bras morts !
Comme ce début est grandiose et digne! quel beau démenti donné à ce monsieur, à ce menherr qui nous traite de corbeaux avides! L'autre soir nous élions plusieurs ouvriers en poésie réunis chez madame de G***, et nous nous disputions ces vers comme des confrères avides; soit, mais non pas comme des corbeaux. Et chacun vantait la strophe qu'il préférait. « Voilà ma strophe, disait M. Théophile Gautier. — Voilà la mienne, disait M. de Balzac. — Ces vers-là sont bien beaux, reprenait M. Mennechet, » et il lisait admirablement, comme vous savez :
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? Des frontières au ciel voyons-nous quelques traces? La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations! mot pompeux pour dire barbarie! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie : L'égoisme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n'en a pas.
Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve! Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant, Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve, Regardent sur tes bords l'aurore ou l'occident!
Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent l'héritage entre lhurnanité; Les bornes des esprits sont leurs seules frontières; Le monde, en s'éclairant, s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où sa langue répand ses décrets obéis!
Chacun est du climat de son intelligence. Je suis concitoyen de toute àme qui pense; La vérité, c'est mon pays.
M. Alfred de Musset était assis dans un coin du salon... « Moi, dit-il. voilà les vers que j'aime le mieux; » et il récita par cœur cette strophe magnifique :
Amis, voyez là-bas ! la terre est grande et plane ! L'Orient, délaissé, s'y déroule au soleil! L'espace y lasse en vain la lente caravane, La solitude y dort son immense sommeil! Là, des peuples taris ont laissé leurs lits vides; Là, d'empires poudreux les sillons sont couverts; Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides Mesure l'heure morte à des sables livides Sur le cadrau nu des déserts!
Chacun s'écria : « C'est superbe ! — J'aime bien aussi les derniers vers, dit madame de G***; » et prenant la Revue des Deux- Mondes, elle lut cette fin :
Roule libre à ces mers où va mourir l'Euphrate, Des artères du globe enlace le réseau, Rends l'herbe et la toison à cette glèbe ingrate, Que l'homme soit un peuple et les fleuves une eau !
Débordement armC des nations trop pleines Au souffle de l'aurore envolés les premiers,
Jetons les blonds essaims des familles humaines Autour des nœuds du c, dre et du tronc des palmiers' Allons comme Joseph, comme ses onze frères Vers les limons du Nil que labourait Apis, Trouvant de leurs sillons les moissons trop légères. S'en allèrent jadis aux terres étrangères Et revinrent courbés d'épis.
Roule libre et descends des Alpes étoilées L'arbre pyramidal pour nous tailler nos mâts, Et le chanvre et le lin de les grasses vallées; Tes sapins sont des ponts qui joignent les climats!
Allons-y, mais sans perdre un frère dans la marche, Sans vendre à l'oppresseur un peuple gémissant, Sans montrer au retour au dieu du patriarche, Au lieu d'un (ils qu'il aime, une robe de sang! Rapportons-en le blé, î'or, la laine et la soie, Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu ! Et tissons de repos, d'alliance et de joie/ L'étendard sympathique où le monde déploie L'unité, ce blason de Dieu!...
Roule libre et grossis tes ondes prinlanières Pour écumer d'ivresse autour de tes roseaux, Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières, Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux !
' Après avoir lu : « C'est très-beau, dit madame de G**", mais c'est trop généreux. J'aurais voulu qu'on dit des choses désagréables à ce monsieur. Nous autres femmes, nous n'entendons rien à vos beaux sentiments humanitaires; nous sommes en toutes choses orgueilleuses, vindicatives, passionnées, jalouses; c'est là notre seul mérite, nous ne saurions y renoncer. Pour ma part, je professe un égoïsme national féroce, j'en conviens, j'ai le préjugé de la patrie, et j'aurais aimé à répondre à cet Allemand des vers cruels.
— Moi aussi ! s'écria Alfred de Musset.
— Faites-les donc vue, reprirent en chœur tous les assis-
tants. Venez sur la terrasse, nous allons vous enfermer dans le jardin; nous vous donnons un quart d'heure. » On ferma la porte du salon derrière lui, et le jeune poêle alla se promener dans le jardin. On lui avait donné tout ce qu'il lui fallait pour travailler, — du parier, des plumes et de l'encre. — Fi donc! on lui avait donné deux cigares. Au bout d'un quart d'heure, il frappa à la porte, on lui ouvrit : les cigares étaient consumés, les vers rimes; les voici:
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant
Efface-l-il la trace allière Du pied de nos chevaux, marqué dans votre sang?
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Son sein porte une plaie ouverte,
Du jour où Condé triomphant
A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien l'enfant.
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Que faisaient vos vertus germaines
Quand notre César lout-puissant
De son ombre couvrait vos plaines?
Où tomba-t-il alors ce dernier ossement ?
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Si vous oubliez votre histoire,
Vos jeunes filles sûrement
Ont mieux gardé notre mémoire : , ,
Elles nous ont versé votre petit vin blanc .
S'il est à vous, votre Rhin allemand,
Lavez-y donc votre livrée;
Mais parlez-en moins lièrcment.
Combien, au jour de la curée; Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant?
Qu'il coule en paix votre Bhin allemand.
Que vos cathédrales gothiques
S'y reflètent modestement;
Mais craignez que vos airs bachiques Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.
Ces vers si brillants et si heureusement improvisés furent applaudis avec enthousiasme. Ah ! messieurs les buveurs de bière, vous nous décochez de mauvaises ballades! nous vous répondons par de véritables chants. Est-ce une déclaration de guerre? — Non, c'est une lutte poétique où la victoire nous reste en attendant.
LETTRE XIV
13 juin 1841.
La Presse et le Courrier de Paris. — Les fêtes champêtres. — Les bals du matin.
Notre dernier feuilleton a été regardé, par quelques personnes, comme une déclaration de guerre, guerre générale et détaillée; guerre à l'Allemagne et aux poëtes allemands, guerre aux députés, guerre aux académiciens, et de là on a conclu que la Presse avait changé de ligne, et qu'après avoir sagement combattu pour la paix du monde, elle venait d'adopter violemment un système de guerre universelle. 0 lecteurs! faudra-t-il tous les ans vous le redire : la Presse et le Courrier de Paris sont deux choses complètement distinctes et tout à fait indépendantes l'une de l'autre. La Presse n'est nullement responsable de ce que dit le Courrier de Paris, de même que le Courrier de Paris n'est nullement responsable de ce que publie la Presse.
L'un est un journal sérieux, l'autre est une gazette moqueuse, c'est-à-dire que leur caractère, leurs opinions, leur point de départ, leur but et leurs devoirs à tous deux sont différents.
Le journal est forcé d'être conséquent et raisonnable, la gazette nest tenue qu'à être élégante, et c'est quelquefois très-élégaut d'cxtravaguer. Mais revenons à notre définition.
La Presse , engagée par des convictions profondes , est soumise cependant à toutes les considérations de la politique, questions de convenances, questions d'opportunité, etc., etc. 11 lui faut souvent cacher une partie de sa pensée sur telle et telle personne, il lui faut attendre jusqu'à demain pour dire telle ou telle vérité dangereuse à publier aujourd'hui, elle doit, enfin, ne voir jamais que l'avenir dans le présent.
Le Courrier de Paris, au contraire, est une sorte d'observateur insouciant que nulle considération relative n'enchaine; il est absolu dans ses opinions comme tous les esprits indifférents. Qui ne désire rien n'accède à rien. Oh! c'est un terrible point de vue que l'indifférence !
Comme il n'appartient à aucun système, à aucun parti, à aucune école, il peut dire ce qu'il pense tout de suite et sur les événements et sur les personnes; il n'admet point de date pour la vérité, elle lui semble toujours opportune. Il va droit son chemin, regardant çà et là, et blâmant partout ce qui le choque. Quelquefois on l'arrête et on lui crie : « Prenez garde , l'action que vous critiquez a été faite par un très-grand personnage. — Tant pis, répond-il, eàest un détail qui ne me regarde pas. » Souvent on lui crie aussi : « Vous êtes fou, ce ridicule dont vous vous moquez si bien, c'est le vôtre. — Tant mieux, répond-il encore, il m'appartient doublement, comme propriétaire et comme obser-
vateur; j'ai donc deux fois le droit d'en rire. » Et il en rit.
La Presse, courageux défenseur de la monarchie, va au château une fois tons les trois ans. Le Courrier de Paris n'y va jamais.
La Presse, qui, en politique, professe la clémence, malgré la révoltante injustice de la Chambre des députés, recommande un grand respect pour ce troisième pouvoir de l'État- elle ne parle jamais de ce corps vénérable qu'avec la plus parfaite convenance.
Le Courrier de Paris, qui professe Vimplacabilité , ne voit aucune raison de pardonner jamais une lâcheté et une injustice; il parle de ces choses-là sans égarJ, et comme il trouve que c'est un très-grand malheur pour une nation noble', généreuse et digne, que d'être représentée par des hommes mal mis et mal élevés, chaque fois que l'occasion se rencontre de reprocher à MM. les Représentants de la France l'inconvenance de leur costume et la vulgarité de leurs manières, il se fait un devoir d'en profiter.
Enfin, la Presse rêve la paix, parce que la paix c'est la prospérité du pays, le perfectionnement de l'agriculture, le développement de l'industrie et du commerce, la douceur des moeurs, l'intérêt de l'humanité; soit!
Le Courrier de ParU de temps en temps rêve la guerre, non comme politique, mais comme philosophe, non par attrait pour elle-même, mais pir horreur de ce qui la remplace;' quand on n'a point de guerre, savez-vous ce qu'on a? — On a des pestes, des fièvres jaunes et des choléra, ou bien dfs révolutions et des émeutes; or, puisque la loi de l'univers veut que les populations soient tous les vingt ans décimées, il pense que mourir pour mourir, il vaut encore mieux tomber glorieusement sur un champ de bataille, pleuré par ses concitoyens, que de bleuir sur un lit de dou-
leur, abandonné par ses amis, et que de se voir traîner à L'échafaud par des lâches. Non certes il n'aime pas la guerre; mais comme dans cet heureux monde nous n'avons le droit de choisir qu'entre des fléaux, il ose dire que de tous les fléaux la guerre est encore celui qu'il préfère. Nous vous entendons d'ici vous écrier : « Comment se fait-il que la Presse, ce journal si con.-équent dans ses idées, conserve un feuilleton si rebelle et qui peut dire le lendemain tout le contraire de ce qu'elle a déclaré la veille? Ah! c'est que la fatalité qui nous poursuit 'en toutes choses, veut que nos misérables commérages aient du succès; plus ils nous ennuient à écrire, plus on prétend qu'ils sont amusants à lire; plus ils sont niais, plus il semble qu'ils soient goûtés; nous avons composé avec conscience, c'est-à-dire avec piétention, de grands feuilletons qui ont plu à peu de personnes; mais les bavardages, les purs bavardages, cela séduit tous les lecteurs, et il ne faut pas beaucoup d'intelligence pour bavarder agréablement; mais il faut être placé de manière à être au courant de ce qui se dit dans tous les mondes, dans le monde politique, dans le monde artistique, dans le monde littéraire, dans le monde élégant, et la fatalité veut encore que nous possédions ce malheureux avantage. Bref, on nous reconnaît une spécialité, celle des niaiseries, et comme un journal qui se respecte ne saurait se priver d'une certaine dose de niaiserie, la Presse ne peut se passer de nous, et ne pouvoir se passer des gens, cela aide beaucoup à les supporter. — Ne pourrait-on pas au moins vous corriger? dira-t-on. — ■ Comment cela? en nous menaçant de nous supprimer?... Trop charmante menace qui serait capable de nous encourager dans la rébellion ! Plût au ciel qu'on ait un jour l'idée de nous punir en nous rendant la liberté! mais on
nous gardera, ne nous flattons point d'un vain espoir. Résignez-vous donc à nous subir encore; que voulez-vous! on n'est pas parfait. La Presse est vun journal consciencieux rédigé avec le plus grand soin; ce maudit feuilleton est son seul défaut. Pardonnez-le-lui ce fatal Courrier de Paris, et surtout ne la rendez pas responsable des folies qu'il s'amuse à dire et des batailles qu'il lui plaît de livrer aux Chambres, à l'Académie, à l'Allemagne, et à bien d'autres contrées.
Depuis huit jours on est très-occupé à Paris : les enfants font leur première communion; les jeunes gens se marient, les députés font leurs paquets, c'est-à-dire les commissions de leurs commettants; les femmes dévouées font de la tisane, et ceux qui n'ont rien h. faire font du feu. Par ce froid horrible, tout le monde est malade; on n'entend de tous côtés que gémissements. Hier, un de nos amis, vêtu d'un éiégaut costume d'élé, protestait contre les rigueurs de ces nouveaux frimas. « Vous devez geler? lui disait-on. — Oui. — Eh bien ! il faut vous couvrir davantage. — Non, je ne ferai pas celte concession, je ne céderai pas à un caprice de la saison , je ne serai pas lâche devant l'atmosphère. » Il parlait ainsi hier... Aujourd'hui il parlerait peut-être différemment si un superbe rhume ne lui avait ôté la voix. Faire du caractère , de l'énergie avec les humains, c'est très-bien; mais avec les éléments, le courage civil est perdu; vous avez beau résister aux tempêtes, elles ne vous en estiment pas davantage. Don Quichotte, qui en fait de courage était connaisseur, combattait les moulins à vent, mais le vent lui-même eq personne... jamais.
Donnez donc des fêtes champêtres par cette agréable température! Heureusement que les plus magnifiques ont eu l'instinct de profiter des beaux jours. La semaine dernière
encore, nous étions dans de verts jardins, et nous voyions courir sur la prairie de charmantes jeunes filles parées de robes légères et couronnées de fleurs. Cette fête-là aussi était très-pittoresque et d'une originalité piquante; mais celte fuis il n'y avait pas moyen de se faire illusion ; on ne pouvait pas prendre ce bal fantastique pour un rêve, car il se passait en plein jour, à la clarté sincère et partant cruelle du lustre éternel vulgairement appelé soleil. On a beaucoup médit de ces bals du matin que l'on accuse d'être fort désavantageux à la beauté des femmes; mais nous qui prétendons avoir un haut sentiment de justice, nous les défendons, nous les glorifions comme une mesure équitable, destinée à réparer bien des erreurs et à rétablir bien des droits.
Les bals du matin sont le triomphe des beautés vaporeuses, des physionomies- douces, des regards naïfs. Ce sont les mères de famille qui ont inventé les bals du matin. Le soir, les belles femmes coquettes et brillantes ont trop d'avantages sur les jeunes filles; il leur est permis de porter des parures de diamants, des flots de dentelles et des pots de rouge quelquefois; il leur est permis de dire mille folies, d'écouter mille propos moqueurs qui, animant leur imagination, donnent à leur teint plus d'éclat, à leurs regards plus de vivacité. Mais le matin, l'égalité se rétablit, c'est-à-dire que c'est l'injustice de la nature qui prévaut; il ne s'agit plus d'être richement parée, d'être une femme à la mode, d'être une femme d'esprit, il s'agit d'être blanche et rose, d'avoir cette limpidité du regard et cette fraîcheur du sourire que l'on ne possède qu'un moment, dans l'âge béni de l'ignorance, et qui veulent dire tant de choses, qui signifient : Quand j'ai pleuré, je n'avais point de chagrin; quand j'ai souri, ce n'était pas pour cacher mes
larmes; tout le monde m'aime-, je ne me'déûe de personne, je crois au bonheur et je l'attends.
Vous pensez bien que les yeux ne disent pas longtemps ces douces choses; il faut donc se dépêcher de faire valoir le genre de beauté que donnent ces idées-là. Aussi les bals du matin ont-ils été nombreux, cette année; on a remarqué qu'ils étaient beaucoup plus favorables aux projets de mariage que les bals du soir, ce qui prouve la justesse de nos observations.
La fête de l'autre jour offrait un coup d'oeil admirable; elle s'étendait en amphithéâtre sur la montagne de Suresne, de la manière la plus coquette ; c'était un mélange de luxe et de simplicité, de nature et d'art, de mœurs fashionables et de mœurs champêtres , tout à fait nouveau. Au pied de la montagne coulait la Seine; elle ondoyait sous les rayons du soleil comme un long ruban d'or et d'argent; au bord de l'eau s'étendait la grande route, couverte de voitures et de paysans curieux ; au-dessus de la route s'élevait comme une immense terrasse, la grande allée du jardin; puis une vaste prairie montante parsemée de jets d'eau, puis une seconde terrasse où les invités étaient réunis, et sur laquelle on voyait flotter les écharpes de toutes couleurs, les robes d'organdi roses ou bleues, les robes de dentelles doublées de lilas ou de vert, les marabouts pleureurs, les plumes blanches; enfin, couronnant le tableau, au sommet de la colline, apparaissait le château, avec ses escaliers de marbre et son portique de fleurs. C'était superbe! Nous avions du soleil à cette époque-là, il y a huit jours!
Malgré la réalité de ce soleil, cette fête ne laissait pas que d'être fantastique. Bien dei choses inconnues vinrent là aussi surprendre notre imagination. Nous nous promenions dans le jardin avec d'aimables personnes, lorsque
tout à coup nous aperçûmes, à travers un massif d'orangers, un énorme pâté qui venait à nous; ce pâté, porté par deux hommes, était destiné au banquet que l'on avait dressé sous une vaste lente, à quelques pas de nous. Rien n'était plus naturel que celte rencontre; cependant elle nous frappa. C'était la première fois que nous voyions un pâle errer dans un jardin. Cela nous rappelait l'histoire de Paquet à la Houye et de cette princesse trop belle, puisqu'elle n'était que cela, qui allait rêver dans une forêt où elle était poursuivie par des visions de marmitons enchantés.
On nous conduisit au bord d'un petit lac. Vous allez voir des cygnes, nous dit-on; en effet, un cygne s'avança vers nous; mais, ô surprise!... il était noir. Poètes, qu'allezvous devenir? que ferez-vous de vos vieilles comparaisons, par tant de siècles consacrées? Que penserais-tu, orgueilleuse Léda, si l'on te disait que Jupiter était peut-être un nègre? Un cygne noir?... Patience!...
On nous mena dans la basse-cour : elle est superbe, ombragée de hauts arbres, tapissée de gazon anglais. Là, parmi les paons, et non loin d'un oiseau royal de toute beaulé, il y avait un dindon blanc : c'était une compensation. Poëtes, désormais vous pourrez dire la blancheur du dindon, l'aile noire du cygne; c'est une manière de rajeunir vos images qui vous vaudra des succès. 11 y avait bien longtemps qu'on disait l'aile blanche du cygne; cela ne faisait plus d'effet; l'heure de changer était venue.
Nous nous sommes assis quelques moments dans l'étable, sur d'élégants canapés. Voilà encore une chose étrange, des canapés dans une élable ! — Et puis nous avons pris le chemin du chalet ; car là aussi il y avait un chalet, mais un véritable chalet suis-e qu'on avait fait venir de l'Oberland, et qu'habitaient deux jeunes villageoises; elles portaient le
charmant costume des filles des environs de Berne, le grand bonnet aux ailes de tulle noir, qui fait si bien valoir les cheveux blonds. Une personne qui était avec nous leur dit quelques mots en allemand. « Nous ne savons pas l'allemand, répondirent-elles d'un air timide. — D'où êtes vous donc? — Des Batignolles... » Nous sommes allé plusieurs fois en Suisse, nous avons visité le canton de Lucerne, le canton de Zurich, le canton des Grisons, mais nous n'avons jamais visité le canton des Batignolles. Nous le confessons, ce vingttroisième canton de la république helvétique nous était complètement inconnu. En descendant du chalet, nous avons aperçu une aimable bergère, coiffée d'un modeste chapeau de paille, aux rubans flottants. Sur son cou un simple fichu de gaze était négligemment noué à la paysanne, et attaché par une agrafe d'émeraudes magnifiques montées en diamants. — C'était donc la Bergers des Alpes? — Non, mais une duchesse du Piémont. Comme nous étions occupés à admirer cette parure champêtre, la femme à laquelle nous donnions le bras s'écria tout à coup : « On me vole mon bouquet, » et, tournant vivement la tête, elle aperçut à ses côtés une biche qui dévorait toutes ses roses. Puis vinrent des faons joyeux, des daims et des gazelles qui se mirent à jouer dans le parc, au grand contentement des spectateurs.
Quand la nuit tomba, on rentra dans les appartements; le bal commença, et les métamorphoses subites nous jetèrent dans un profond étonnement : les robes du matin étaient devenues des robes du soir ; les chapeaux avaient été remplacés par des guirlandes. Dans un salon voisin, le célèbre Edouard, venu de Paris, attendait les jeunes danseuses et réparait les avaries de leurs coiffures; on avait quitté celle-ci ayant de longs cheveux défrisés, on la re-
trouvait le front paré de bandeaux majestueux; on avait vu le matin celle-là sans cheveux, on la retrouvait maintenant avec des boucles superbes, et elles revenaient toutes avec des fleurs nouvelles. Rien n'était plus élégant. Alors on se mit à danser et à valser avec ardeur. On était si fatigué d'avoir marché toute la journée, il fallait bien se reposer un peu en sautillant.
A dix heures, une bombe éclate; c'était le signal du feu d'artifice. On le tirait sur la pelouse des jets d'eau, et ces gerbes d'eau, qui se terminaient en gerbes de feu, produisaient un effet nouveau; la pluie d'étincelles tricolores tombait de tous côtés sur le gazon. « Tenez, nous disait madame de V... en nous montrant ces étincelles aux couleurs nationales, voilà la seule chose que j'aime de la révolution de juillet. » Dans les arbres, on brûlait des feux du Bengale; cela était tout à fait joli et passablement diabolique; il y avait des bosquets jaune-soufre qui étaient fort bizarres, d'autres couleur groseille, d'autres gris de lin et prune de Monsieur. C'était un paysage d'une originalité très-remarquable; on a bien fait quelquefois des paysages de ce genre, mais c'était involontairement, et on les exposait au Salon.
Après le feu d'artifice, on a redansé, et cette belle fête, qui avait commencé à trois heures du soir, a fini à une heure du matin. Dix heures de plaisir!... 11 faut s'amuser beaucoup, n'est-ce pas, pour s'amuser si longtemps?
LETTRE XV
29 juin 18U.
L'observation involontaire. — La femme à prétentions. — La femme inconnue. — La femme sensible. — La femme à la mode. — La femme rousse. — La femme exquise.
Le métier d'observateur, quand on le fait en conscience, acquiert un charme puissant. D'abord il semble pénible, surtout aux esprits rêveurs; car c'est un grand esclavage que l'observation; on est très-fort dans la dépendance de ceux qu'on regarde. Pour rêver, il suffit d'être seul, et l'on peut parcourir l'univers sans se fatiguer. Mais pour observer, il faut vivre au milieu du monde, il faut apprendre le langage des gens que l'on est destiné à peindre; observer, ce n'est pas tout, il faut comprendre aussi les impressions que l'on a observées, et c'est là ce qui devient attachant par la difficulté. Les premiers jours on étudie par devoir, avec indifférence; mais on fait une piquante découverte. . et bientôt à l'indifférence succède la curiosité; enfin on pénètre un mystère, et la curiosité devient de l'intérêt. Alors tous les objets se transforment : les fleurs de ce \ase, les plis de ce rideau, ce tableau et ce chevalet ne sont plus des ornements insignifiants de la demeure, ce sont des indices de goûts, de munies ou de prétentions; ce bonnet élégant, ce ruban coquet, ne sont plus seulement une parure, ce sont des symptômes d'attente, ce sont des aveux ; ces meubles martelés, ces sonnettes cassées, ces livres déchirés, ces tabourets eiliondés, ces marbres écornés, ne sont plus seulement les tristes débris d'un ex-mobilier, ce sont aussi des traits de caractère : tous ces infortunés sont morts d'une mort violente; on le voit, chacun d'eux vous dénonce
une colère habituelle. Or vous comprenez que la moindre visite devient amusante chez une personne dont la parure est indiscrète, et dans une maison dont le mobilier e.-t accusateur; ce n'est plus madame une telle qu'on va voir, c'est un type qu'on va étudier, c'est un livre dont on va parcourir un chapitre, c'est quelquefois un roman dont on va lire la plus belle page, c'est souvent aussi une comédie qu'on va voir jouer; mais ce n'est plus du tout une visite; voilà pourquoi c'est si amusant.
N'allez pas croire cependant qu'on parte avec l'intention de tout observer ainsi froidement; on serait insupportable si l'on n'allait visiter les gens que pour les faire poser comme des modèles, et d'ailleurs on ne découvrirait rien du tout. On se trompe presque toujours quand on regarde exprès; on ne devine rien là où l'on est venu pour deviner. On apporte trop d'idées personnelles, trop de préventions étrangères; et l'on perd ce qui fait qu'on devine bien, c'est-àdire la fraîcheur de la première impression. Non, pour recueillir de bonnes observations, il faut observer sans efforts et presque involontairement; par intinct, par routine; comme les peintres étudient la nature, malgré eux, sans y penser ; il ne faut pas chercher les effets, il faut se fier à eux du soin de vous frapper eux-mêmes ; et ce n'est que plus tard, quand on se rappelle ce qu'on a vu, que l'on peut entreprendre de l'expliquer; car dans la science observatrice, le souvenir est plus intelligent que le regard.
Depuis quelque temps nous avons fait bien des visites. Cherchons donc la vérité dans nos souvenirs.
Visite du matin, premier souvenir : La femme à prétentions prise au gîte... Elle vient de rentrer; elle descend de cheval à l'instant même ; la pluie l'a forcée de revenir plus
tôt qu'elle ne le voulait. — Madame est à sa toilette; elle vous fait prier de l'attendre un moment dans le salon. — C'est là qu'il vous est facile d'étudier cette femme exceptionnelle : dans son beau salon, toutes ses vanités sont exposées au grand jour; c'est le musée de ses prétentions. Ce vaste salon tout d'abord vous révèle un des chagrins de celle qui l'habite; il est superbe, mais il a le tort d'être unique, ce qui est un grand tort pour un salon de notre époque ; une femme élégante qui n'a pas de second salon est inévitablement une femme malheureuse; on sait cela. Mais quand on a le bonheur d'avoir encore son père, il faut se résigner à quelques privations; un parent de plus, c'est une chambre de moins. Toutefois, avec de l'intelligence, il est facile de faire d'une pièce immense un petit parloir artiste et sentimental; il suffit pour cela de l'encombrer, d'y entasser à l'envi fauteuils,canapés, chaises longues couvertes d'oreillers, tables à ouvrage, tables à écrire, jardinières, meubles de Boulle, paravents, surtout paravents, et l'on arrive à composer non pas précisément un boudoir mystérieux, mais une sorte de magasin intime où l'on peut causer de toutes choses confidentiellement. D'abord, chacune des fenêtres est condamnée, sans calembour, à exprimer une passion. Celle-ci est voilée d'un rideau vert; devant elle se trouvent une table à dessiner, un chevalet, une boîte à couleurs, agréables objets destinés à trahir un amour malheureux pour l'art de Zeuxis et d'Apelles. Celle-là est consacrée aux sciences; elle est obstruée par un immense bureau couvert de cahiers, de livres, de dictionnaires menaçants, de médailles et antiquailles, le tout arrangé dans le plus ingénieux désordre. Sur une feuille volante sont tracés au hasard quelques mots d'une écriture orientale quelconque; on les a griffonnés sans intention en essayant
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sa plume, et avant de prendre sa leçon d'arabe, ou en attendant son maître de chinois ; car les langues de celte espèce sont celles qu'on aime le mieux avoir l'air d'apprendre ; elles ont un grand avantage, elles laissent supposer qu'on sait toutes les autres. Etudier l'italien, l'anglais, l'espagnol ou l'allemand, cela ne dit pas qu'on sache le chinois; mais étudier le cninois, c'est avouer qu'on sait au moins 1 italien, l'anglais et l'allemand; et d'ailleurs, quand il s'agit de faire semblant d'apprendre une langue, il n'en coûte pas plus de faire semblant d'apprendre le chinois. En fait de ruse, les ménagements et les économies sont des duperies.
La troisième fenêtre est un correctif de celle-ci ; elle est destinée au rôle gracieux, elle est chargée de rappeler les séductions de la femme, son adresse, sa délicatesse, sa coquetterie, son habileté aux travaux de Minerve, sa patience et son bon goût; tout cela s'exprime par un métier à broder orné (orné est le mot) d'une belle chaise en tapisserie commencée pir mademoiselle Gérard ou mademoiselle à'Hauterive, et que certes la maitreese de ce salon n'achèvera pas. Un panier à ouvrage dont le couvercle est toujours béant, des écheveaux de soie impitoyablement exposés à l'air et à la poussière, sont priés de dénoncer un travail récemment interrompu; mais si vous soulevez le taffetas vert qui protège ce bouquet naissant, vous reconnaîtrez que ces belles fleurs sont intactes, et que celle qui menaçait d'éclore la première ne s'est pas encore épanouie depuis un an. 11 n'y a que les femmes qui ne travaillent jamais qui laissent en leur absence traîner leur panier à ouvrage, leurs soies et leur tapisserie; les véritables ouvrières, avant de sortir, ont grand soin de serrer toutes ces choses, et cela se conçoit : comme elles tra-
vaillent, elles n'ont pas hcsoin de faire semblant de travailler.
Dans le milieu du salon, sous le lustre, se trou\e un grand piano à queue. Cet instrument parfait d'Ërard ou de Pleyel est destiné, non-seulement à encombrer le salon, mais encore à dévoiler ou plutôt à dénoter une violente passion pour la musique. Sur le pupitre, toujours dressé prétentieusement, s'étale un morceau impossible de Tlialberg ou de Listz, les variations sur la Prière de Moïse ou le Galop infernal; puis çà et là sur le piano voltigent des airs de musique, soi-disant étrangère, la romance de la Jukr, paroles allemandes; les boléros de la Muette de Portiez, paroles espagnoles; les chants écossais de la Dame blanche, paroles Maliennes. Si vous ne vous croyez pas chez une excellente musicienne en voyant cela, vous n'êtes pas connaisseur, monsieur.
Toute la partie de l'appartement qui entoure la cheminée est consacrée à la littérature; on admire la biblio'hèque choisie, les poêles d'affe.tion, les livres de piété. La cheminée représente l'Académie française; le reste du salon représente les autres classes de l'Institut : la classe des Beaux-Arts, des Inscriptions et Belles-Lettres, etc. C'est complet. Cette agréable retraite ne laisse rien à désirer, si ce n'est pourtant la maîtresse de la maison : elle se plaît un p^u trop à vous faire attendre dans ce séjour flatteur qui raconte si bien tais ses talents. Enfin elle paraît. Sa première parole confirme une de ses prétentions de vous déjà connue; et cette première parole, qui est une impolitesse mitigée de pédanterie, vous met à la porte naïvement. Vous saluez avec giàee et vous dites : — La pluie a dérangé vos projets de promenade; j'en suis bien heureux.., madame, mais je crains que vous n'en soyez doublement contrariée... — Moi! j'en suis enchantée, dit-elle d'un petit air espiègle.
Ce début vous semble assez aimable; mais elle continue : — C'est mon pÎTe qui m'avait forcée de sortir, ce qui me désolait. Figure:.- tous que» j'ai reçu ce malin, de Dresde, un roman nouveau du célèbre Flibberliggibbet-Hauzen (ce nom demande à être prononcé très-vite, \'h est plus qu'aspirée, elle est exaspérée), et je me réjouissais de passer ma journée toute seule, à le lire, là sur mon canapé, bien tranquillement. Le congé est positif, vous profitez de cette impolitesse pour vous retirer: — Madame, dites-vous, je ne veux pas retarder plus longtemps le plaisir que vous espérez d'une si charmante lecture, je vous laisse tout entière au célèbre Flibustiergilbergobsom. Vous partez. Dans l'escalier, vous rencontrez un de vos amis; vous lui dites tout bas : — Je t'en préviens, tu vas trouver madame de *** occupée à lire un roman qui arrive de Dresde. — Ah! je parie bien que non, reprend l'insolent moqueur ; elle ne me parle jamais allemand à moi, et pour cause. — Tu sais donc l'allemand? — Oui, mais j'ai l'oreille fausse, je ne danse pas en mesure; elle va me parler musique.
Second souvenir : La femme inconnue. — Madame la marquise de Cherville? — Elle est-sortie, — Madame la comtesse Edouard de Cherville? — Elle vient de sortir aussi. Vous prép rez vos deux caries; mais on ajoute : — Madame la baronne de Vallange est chez elle. Vou- voilà pris. Vous n'osez dire : Je ne me soucie pas du tout de voir celle-là; c'est une des fiiles de la mai>on, la dernière mariée, petite personne insignifiante s'il en fut jamais; mais enfin vous devez être poli pour elle, et vous vous résignez. Vous entrez dans l'antichambre; un vieux maître d'hôiel, à votre aspect, se lève et vient à vous. — Madame de Vallange? — Vous espérez encore qu'il va vous répondre que madame la
baronne n'est pas visible. Au lieu de cela, il vous regarde avec étonnement. — Mademoiselle Louise, dit-il; puis il reprend : — Madame la baronne est dans le salon. Et le brave homme, en redressant sa taille courbée, le sourire sur les lèvres, le regard joyeux, vous annonce à haute voix en ouvrant les deux battants de la porte du salon. Quelle bienveillance dans cet accueil du vieux serviteur! Comme il vous sait bon gré de venir visiter sa jeune maîtresse que tout le monde dédaigne parce qu'elle est naïve et timide, mais que, lui, préfère à toutes ses sœurs et belles-sœurs, parce qu'elle est douce et généreuse et qu'il l'a vue naître. Louise n'est pas dans le salon; elle est dans son cabinet de travail, à son piano; elle chante; vous vous arrêtez pour l'écouter. Sa voix éclatante et pure vous émeut; vous cherchez à deviner de qui est l'air qu'elle chante: mais c'est un air nouveau, d'une mélancolie ravissante, et que vous n'avez jamais entendu.
Après le premier couplet, vous ne pouvez vous empêcher de vous écrier : Quelle voix charmante! Louise aussitôt vient à vous; votre exclamation la fait rougir; ses' traits sont animés; elle est si jolie, que d'abord vous ne la reconnaissez pas. — Madame, dites-moi, je vous prie, qui a fait la musique de cette romance; elle est admirable. — C'est... vous trouvez... C'est un jeune compositeur. — Son nom, madame, je vous en conjure. — Mais... je ne... le sais pas; c'est un amateur. — Louise rougit encore, car elle ment... Vous le voyez, et vous dites avec assurance : — Cette romance est de vous, madame, pourquoi n'en pas convenir, vous ne m'apprendrez rien; on m'a déjà dit que vous composiez des airs charmants. — Charmants? non ; je m'amuse seulement à chercher des chants pour ma voix. Mais qui a pu vous dire?... — Mesdames vos sœurs. — Oh! mes sœurs!
c'est impossible, elles ne s'en doutent pas! je me cache d'elles. Ah ! si elles savaient que je griffonne de la musique, elles m'appelleraient Corinne, elles se moqueraient de moi, elles diraient que je fais l'artiste; de grâce, ne leur en dites jamais rien. — A une condition, c'est que vous chanterez encore cet air si joli. — Louise, confiante et gracieuse, se remet au piano.
Alors vous la regardez, et elle vous paraît plus que belle. Vous découvrez qu'elle a des yeux charmants, un teint superbe, des dents d'une blancheur éblouissante; ses doigts, un peu maigres, sont parfaitement bien faits; ses ongles, transparents et roses, révèlent une noble nature; sa taille est élégante et gracieuse. En l'écoulant, vous vous demandez comment il se fait que depuis trois ans vous évitiez de lui parler ; vous ne comprenez pas qu'il vous ait fallu tant de temps pour la trouver adorable. Cette petite Louise obscure et dédaignée est tout simplement la femme la plus séduisante que vous ayez jamais rencontrée; elle devine combien elle vous plait, et par reconnaissance elle cherche encore à vous plaire: c'est la première fois qu'elle ose être aimable, cette pauvre enfant, et elle veut vous remercier du courage que vous lui donnez. Peu à peu elle vous explique tout ce qu'elle appelle ses défauts; bientôt vous avez le secret de son malheureux caractère : elle a peur de sa mère, elle a peur de ses quatre sœurs, elle tremble devant son beau-frère. Dans la maison, tout le monde se moque d'elle. Quand elle chante avec expression, sa mère lui. dit qu'elle fait des mines et qu'elle a l'air d'une actrice; quand elle risque une robe à la mode nouvelle, son beaufrère lui dit qu'elle fait la lionne, et que c'est de très-mauvais goût; quand elle essaye de causer dans le salon et de rire avec quelques amis, ses quatre sœurs se regardent avec
étonnement, et l'une d'elles s'écrie : — Ah! Louise qui se lance!... Aussi elle ne chante jamais, elle ne porle que les vieilles robes de son trousseau, et elle ne parle à personne. — Je vous assure, monsieur, ajoute-t-elle avec un gracieux et malin sourire, qu'il est bien diflicile de paraître ain?ab;e dans une nombreuse famille. — Vous répondez quelque chose de très-joli, et vous la quittez pour aller raconter par la ville comment vous avez découvert que celte pauvre petite baronne de Vallange, que l'on croit si maussade, est une des femmes les plus distinguées de Paris; ce qui est une grande faute : il faut garder pour soi de semblables découvertes. Tout Christophe Colomb doit redouter un Améric Vespuce.
.Troisième souvenir : La femme à la mode. — Vous avez du bonheur ce jour-là ; vous trouvez tout votre monde, et, par un hasard inappréciable, ces femmes élégantes si entourées sont seules chez elles, ce qui vous permet de provoquer leurs conQdunces adroitement. Vous voilà donc chez madame la vicomtesse de T... Oh! cette femme-là n'est point une beauté méconnue, c'est la reine de tous les salons, c'est l'astre de toutes les fêtes ; on l'admire, on l'adore, on l'aime, on l'envie ; elle est jeune, elle est riche, elle est libre sans être veuve, ce qui est le comble de la liberté. Son mari est un vieux fou qui l'a quittée pour une danseuse américaine et qui voyage éternellement sans s'arrêter, semblable au Juif errant, et l'épouse du Juif errant est certes la femme la plus libre. On vous dit que madame la vicomtesse est dans son jar.iin. Vous descendez les marches du perron et vous suivez doucement une mystérieuse allée. De loin, à travers I s arbres, vous apercevez la belle Stéphanie; les plis de sa longue robe de taffetas lilas glacé à
reflet d'or ondoient sur le gazon ; elle est assise près d'une table de bois rustique; un livre ouvert est devant elle, mais elle ne lit pas; ses coudes sont appuyés sur les pages du livre comme sur un coussin, et son visage est caché dans ses mains. — Madame... dites-vous. — Aussitôt elle relève la tète, et vous restez muet d'étonnement en voyant que son beau visage e^t baigné de larmes. Elle s'efforce de vous sourire et se haie d'essuyer ses yeux. Mais ses larmes coulent trop abondamment pour pouvoir se sécher si vite; elle garde un moment le silence, et puis elie vous demande pardon de pleurer. Vous êtes troublé à votre tour; vous ne vous attendiez point à trouver cette charmante mondaine dans un si grand désespoir. — Avez-vous reçu quelque triste nouvelle? lui demandez-vous. — Non, dit-elle; quand je suis seule je pleure bien souvent sans sujet. N'y faites pas attention. — Vous, pleurer! vous dont l'existence est si brillante! — Brillante peut-être, mais pas heureuse. — Vous êtes si belle et si aimée! — Aimée d'amour, n'est-ce pas? Eh! croyez-vous donc que l'amour soit le bonheur pour une femme? L'amour, ce n'est qu'un moment dans la \ie, un rêve, et quelquefois un lève douloureux; les seules affections véritables pour une femme, ce sont les affections de famille; c'est une mère, ce sont des sœurs qui l'entourent de soins; c'est un mari qui la protège, ce sont des enfants qui la chérissent. Les femme? envient ma liberté, et moi je la maudis; celle liberté fait mon supplice : ce n'est pas de l'indépendance, c'est de l'isolement, c'est de l'abandon. Si vous saviez comme je m'ennuie d'êlre toujours seule dans Ci t te maison, de n'y laisser personne quand . de n'y retrouver personne quand je rentre, de n'entendre aucun bruit, de penser que cette porte ne peut s'ouvrir que pour une visite, de vivre toujours avec des
étrangers; car l'homme le plus aimé, le plus digne de l'être, pour une femme qui n'a pas le droit de l'aimer, n'est jamais qu'un étranger... Hélas! un mariage, un autre amour, peuvent en faire un ennemi... Ah! si vous saviez combien ma vie est triste et désenchantée, vous ne seriez plus étonné de me voir pleurer, et vous auriez pitié de moi.
En écoutant ces aveux, vous cherchez par quelles douces paroles vous pourrez consoler un si profond chagrin ; mais vous ne trouvez rien à dire, et vous restez confondu. Heureusement la jeune femme, poursuivant son idée, reprend son mélancolique refrain : — Oui, continue-t-elle en soupirant, pour les femmes, il n'y a de bonheur que dans la vie de famille. Ce mot vous éclaire; vous ne pouvez vous empêcher de sourire, et vous vous écriez : — Ah ! si madame de Vallange vous entendait, que dirait-elle? — Est-ce qu'elle dit quelque chose, cette petite niaise? reprend la belle Stéphanie d'un air dédaigneux. — Elle dit que la vie de famille est un enfer (vous exagérez pour mieux consoler); elle dit qu'en famille on ne peut pas être aimable; elle dit que sa mère la gronde quand elle chante bien, que si elle cause avec des jeunes gens, ses sœurs crient qu'elle se compromet et que sa réputation est perdue ; elle dit que son mari la tyrannise) que son frère la persécute, qu'on lui défend d'être gaie, d'aller au spectacle et de s'amuser; qu'on la condamne à ne porter jamais que de vieilles robes et des vieux bonnets; qu'en exige enfin qu'elle paraisse laide et stupide pour cacher qu'elle est spirituelle et jolie. — Ah! monsieur, c'est une existence affreuse que celle-là! — Oui, madame, c'est ce qu'on appelle la vie de famille. — Je mourrais s'il me fallait supporter tous ces ennuyeux. — Eh bien, madame, songez un peu à cette pauvre jeune femme quand votre solitude vous paraîtra trop cruelle:
cette pense'e vous consolera. — Ah! me voilà déjà consolée. Venez me parler d'elle souvent.
Quatrième souvenir : La femme sensible. — Madame ne reçoit pas. — En effet, on a mis de la paille sous ses fenêtres. — Elle est donc malade? — Madame est pis que malade, dit la portière; elle est au désespoir et au lit depuis deux jours. — Elle a perdu son père? — Non. — Son mari? — Non. — Son enfant? — Non, monsieur, elle a perdu cinq cent mille francs dans une faillite; elle en est inconsolable. — Et elle fait mettre de la paille sous ses fenêtres, parce qu'elle... — Ah! monsieur, ça se comprend, madame est obligée de supprimer sa voiture; elle ne peut plus entendre le bruit d'une voiture sans avoir des attaques de nerfs. On va vendre aussi la maison; je ne sais pas si le nouveau propriétaire nous gardera. — Rassurez-vous, brave portier; votre maîtresse ne vendra pas sa maison; elle retrouvera sa fortune d'une manière ou d'une autre; une femme qui fait mettre de la paille sous ses fenêtres le jour où elle se croit ruinée ne mourra jamais sur la paille. 0 Job ! que pense de ce fumier vaniteux ton fumier sublime?
Cinquième souvenir : La femme rousse. — On vous annonce, vous entrez d'un air dégagé et vous tombez par terre en renversant une chaise et en brisant plusieurs jouets d'enfants : un petit porteur d'eau avec sa charrette et son cheval, un rémouleur avec ses petits couteaux, un mouton en carton qui bêle et vous accuse; par bonheur, l'étourdi possesseur de ces charmantes choses n'est pas là; il les a laissées sur le tapis, et certes vous n'êtes pas coupable de ne pas les avoir vues : il règne dans ce salon l'obscurité la plus complète. La maîtresse de la maison vous
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dit bonjour, et sa voix vous guide vers elle à travers mille écueils sous la forme de fauteuils. Enfin votre main a touché le marbre de la cheminée; c'est un point d'appui; vous ne le perdrez pas; vous îegardez autour de vous. — Nuit profonde. — Personne; vous ne distinguez que la maîtresse de la maison à cause de sa robe blanche. — Vous la croyez seule, et vous vous dites : Toutes les femmes sont solitaires aujourd'hui. Ne vous y fiez pas. — Lh bien, ditelle, \ous êtes allé hier au bal chez l'ambassadrisse de***? — Oui, madame, j'y étais; il est arrivé une aventure bien désagréable à madame de Tillard. — Qu'est-ce qui m'est donc arrivé, monsieur? s'écrie au même instant une voix aiguë... 0 perplexité! Eile est là, madame de Tillard! — Et vous ne l'aviez pas vue, et vous ne la voyez même pas encore, parce que... parce que les jalousies sont fermées, les stores sont bais^és, les rideaux sont croisés, parce que dans ce maudit salon il fait nuit et qu'on n'y voit pas la nuit; mais aussi pourquoi ces ténèbres, pourquoi madame de ***, qui est jeune et belle, s'environne-t-elle d'ombres comme une vieille coquette fanée? — Pour vous paraître toujours blonde. — Elle n'est donc pas blonde? — Non, elle est rousse. — Mais il y a des cheveux roux d'une teinte superbe que les peintres estiment beaucoup. — Les peintres, mais pas les coiffeurs! et vous savez bien qu'en fait de beauté ce ne sont pas les artistes qui donnent la mode, ce sont les couturières et les coiffeurs. — C'est vrai; mais que vais-je répondre à madame de Tillard? Une bêtise! c'est l'usage. On ne îépare jamais une maladresse que par une bêtise, et vice Fersailles, comme dit la dame aux' sept petites chaises.
Sixième souvenir : La femme exquise. — Étourdi par
cette épreuve terrible, vous sentez le besoin de vous calmer; vous rentrez chez vous; vous dînez pour reprendre quelques forcer, et le soir vous faites encore une ou deux visites avant d'aller au dernier concert de madame M**% . ou bien au dernier lundi de madame de D. Vous arrivez à buit heures chez la femme exquise; vous montez un bel escalier de pierre couvert d'un tapis très-doux, un escalier idéal, non pas une sorte d'église vaste, humide, sonore comme l'escalier d'un palais, non pas une échelle tortueuse et maniérée comme l'escalier d'une petite maison; un escalier modèle, dans les proportions les plus confortables. Au moment où. vous mettez le pied sur le palier, la poite de l'appartement s'ouvre; un valet de chambre idéal vient à vous : il eet vêtu de noir, et il a parfaitement bonne façon; il n'a pas l'air ébouriffé d'un maître d'italien à gros favoris; il n'a pas l'air insolent d'un Frontin de comédie; il n'a pas l'air dégagé d'un prince polonais; il n'a pas nou plus l'air officieux d'un duinetti jue de place; il a l'air d'un valet de chambre de bonne maison. Vous traversez un joli salon arrangé d'une manière charmante. Dans ce salon il y a des tableaux, mais sur les murs; il n'y en a pas sur les chaises. Il y a aussi des porcelaines, mais raisonnablement; les étagères ne rivalisent point avec les magasins de Toy ni avec ceux de Y Escalier de cristal, et puis il n'y a que des objets de prix, rien qui sente le colifichet et le joujou. Ni ponssah ni magot monstrueux, rien qui doive impressionner les femmes grosses. Vous entrez dans le grand salon, un salon idéal, vaste mais point immense, riche et point somptueux, un salon dans lequel on peut donner une fêle et dans lequel on peut se tenir tous les jours; il n'affecte aucun souvenir historique, il ne vous parle d'aucun roi de France, ni de Louis XIII, ni de Louis XIV, ni de Louis XV.
C'est un salon d'aujourd'hui, fait pour être habité avec les mœurs et les gens d'aujourd'hui. Et cependant il n'est pas à la mode, les caprices du moment n'ont présidé en *rien ■ à sa disposition. On n'a choisi pour l'orner que des choses qui sont toujours belles, qui sont toujours commodes, qui sont toujours de bon goût. La maîtresse de la maison, assise sur son canapé, est entourée de plusieurs amis; c'est la maîtresse de la maison idéale : tout est parfait dans ses manières, point d'empressement affecté, point de dignité préméditée; sa politesse n'est ni flatteuse ni caressante; elle ne s'agite point, elle ne se récrie point; elle est calme sans être froide, bienveillante sans être doucereuse. Elle s'occupe de vous gracieusement, mais pas exclusivement; elle n'abandonne point pour vous les premiers venus, car s'occuper uniquement de celui qui arrive, c'est l'engager à s'en aller tout de suite, c'est lui faire sentir qu'il a dérangé une causerie intéressante qu'on a hâte de reprendre après son départ. Au contraire, elle vous initie à la conversation générale, et son influence est telle, que chacun de ses amis semble vouloir aussi l'aider à vous accueillir. Dans un coin du salon, auprès d'une table ronde, deux belles jeunes filles sont occupées à broder; elles sont aussi les sœurs idéales, elles se ressemblent, elles sont mises de même, elles ont le même regard, le même sourire, la même manière d'être aimables, la même manière d'être jolies. C'est l'attelage le plus parfait de la blonde déesse dont le char ailé était traîné par des jeunes filles. Qu'elles sont gracieuses, élégantes et distinguées! Elles ne parlent point, mais leur sourire intelligent dit qu'elles écoutent; elles ne font point valoir leur beauté par des poses artistiques et inspirées, mais leur rougeur, quand on les regarde, prouve qu'elles sentent qu'on les admire. Ce sont bien là les dignes
filles de la femme exquise; car le complément de la perfection de cette femme comme il faut par excellence, c'est l'éducation idéale qu'elle a su donner à ses enfants.
Septième souvenir : La femme politique. — C'est une des variétés de la femme exquise, ou plutôt c'est la femme exquise sans enfants, cherchant dans les passions de la pensée un intérêt à sa vie. Ce n'est peut-être pas précisément la politique qu'elle aime, ce sont les esprits supérieurs qui, au nom de la politique, se rassemblent chez elle. Elle n'a ni le goût de l'intrigue ni la vanité du crédit; mais elle rêve l'influence, parce que c'est ce qu'il y a de plus difficile à conquérir, et cependant ce qui coûte le moins de peine à posséder; il ne faut pour cela que du tact et de l'esprit, deux choses qui ne s'acquièrent ni ne se perdent. Influence, pouvoir mystérieux comme tous les pouvoirs, qui se compose d'expérience, de patience, d'instinct, de coquetterie et d'affection; chaîne invisible avec laquelle on lie les intérêts les plus contraires, les ambitions les plus hostiles; chaleur intellectuelle qui fait mûrir tous les projets; force irrésistible qui a tous les dehors de la faiblesse. Heureuse la femme qui te possède, et qui, te respectant comme un trésor du ciel, ne t'emploie jamais que dignement et pour de nobles intérêts!
La moralité de ce feuilleton, c'est qu'il n'y a rien de nouveau à Paris ; nous n'avons rien à vous dire, si ce n'est un mot de la dame aux sept petites chaises. Vous savez comment elle parle anglais, vous savez comment elle parle métaphysique, comment elle parle politique, voici maintenant comment elle parle musique. Elle revenait un soir d'un concert d'amateurs. — Eh bien, lui demande-t-on , avezvous entendu de bonne musique chez madame de P***? —
Non, vraiment, dit-elle d'un petit air dédaigneux, c'était fort mauvais ; ils ont chanté un nocturne, puis encore un nocturne, et comme ils allaient commencer à chanter un troisième octurne, j'ai perdu patience et je me suis en allée.
Cette femme-là est charmante; on n'est pas plus aimable; elle est à la fois naïve et pédante, c'est la perfection.
LETTRE XVI
11 juillet 1841.
Jours de fêtes, jours de pluie. ■ — Les parties ds campagne.
Quelle affreuse semaine! quels orages! quels vents furieux! et tout cela pour une petite heure de soleil dans la matinée ! des orages sans chaleur, c'est la perfection ; voilà un joli été, c'est un jaloux sans amour; combinaison des plus agréables. Mais pourquoi ces tempêtes choisissent-elles toujours de préférence les dimanches, les jours de fête, les jours de repos? La nature, ces jours-là, devrait bien aussi se reposer un peu; pourquoi tant s'agiter et venir troubler d'une façon si cruelle tant d'innocents plaisirs? Dimanche c'était la fête de iVleudon, la fête de Chaillot, la fête de Montmartre; des milliers de familles s'étaient mises 'en route pour aller chercher dans la campagne un souffle d'air pur, une goutted'eau sincère, un parfum véritable, et voilà que le souffle pur s'est changé en une raflàle épouvantable ; voilà que la goutte d'eau s'est multipliée en déluge; voilà que le parfum délicieux s'est tourné en une odeur de soufre infernal; et cela tout à coup , en pleine promenade, en plein dîue$
sur l'herbe, en plein bal; on n'a pas même eu le temps d'avoir peur; les cataractes du ciel ont été ouvertes et la terre a été submergée.
Et alors, oh ! alors, c'était pitié de voir toutes ces pauvres danseuses courir éperdues à travers le bal pour chercher leurs atours dispersés! le moment du sauvetage fut horrible. — Venez donc, mademoiselle Ernestine, c'est par ici la salle à manger. — Mais j'ai laissé mon chàie dans le jardin. — Mademoiselle Caroline, où courez-vous? — Mon chapeau! mon chapeau ! il est là-bas sur un banc. — Ah ! s'écrie une autre jeune fille avec anxiété, j'ai oublié mon sac dans le jardin. — Et moi! j'ai oublié mon ombrelle! — Ah! tant pis pour l'ombrelle. — C'est bien fait, dit une envieuse, ça lui apprendra à faire la dame avec une omirelle. — Comment, Fannv fait ombrelle! reprend une autre non moins envieuse ; quel genre!
Peut-être, mesdames, n'avez-vous jamais remarqué tout ce qu'il y a d'aristocratique dans une ombrelle. La troupe joyeuse est enfin à l'abri dans les vastes salons de l'établissement; elle patiente un moment; mais bientôt elle s'ennuie; de temps en temps une beauté folâtre s'approche de la fenêtre, et, après avoir regardé la pluie qui tombe par torrents, se met à fredonner cet air gracieux et mélancolique, accompagnement et consolation de tous les orages : Il pleut, il pif ut, bergère, rentre tes blancs moutons, etc. Puis elle s'écrie : Est ce qu'on ne danse pas? On lui répond. U pleut, il pleut, bergère. — 11 pleut; mais on pourrait bien danser dans le salon qui est de trois cents couverts. — Et les musiciens? — Ah! c'est vrai, les musiciens où sont-i!s donc? — Us s rat là-bas dans le jardin , sous leur toit de chaume. — Ces pauvres musiciens, comme les voilà serrés les uns contre les autres ! ils sunt comme des pou-
lets sous un hangar. Mais qu'est-ce qu'ils ont donc à faire des signes comme ça? — On leur dit de venir, et ils ne veulent pas. — Pourquoi donc ? — Parce qu'ils ne veulent pas traverser le jardin par la pluie ; ils ont peur pour leurs violons et leurs basses. — Tiens ! voilà les garçons qui leur portent des parapluies! Ahl les voilà qui s'embarquent! — Boum , boum. — 11 pleut sur la basse I — Climm, climm.
— Tiens , celui-là qui joue du violon avec le bec de son parapluie! Est-il maladroit! — Oh! le bon vieux qui saute sur la pointe des pieds ! il a enveloppé son violon dans un mouchoir écossais! 11 en a bien soin de son pauvre violon! il le presse sur son cœur comme un enfant! — Et celui-là qui ne porte rien et qui se promène comme un monsieur?
— C'est le flageolet. 11 a mis son instrument dans sa poche.
— Les voilà tous rentrés I... En place! La contredanse vacommencer! Et les bals champêtres deviennent des bals d'hiver, moins la fraîcheur; et l'épaisse fumée du tabac remplace la blanche vapeur des vallées, et les parfums enivrants de la bière remplacent la senteur sauvage des bois. Mais qu'importe ! les cœurs ingénieux savent trouver la solitude dans la foule, et le mystère dans le bruit.
On s'amuse franchement jusqu'à l'heure fatale où il faut retourner au logis ; alors on écoute avec effroi la pluie qui tombe , le vent qui siffle ; on rêve un fiacre , on sait qu'à cette heure et par ce temps horrible le moindre véhicule est hors de prix; le plus simple mylord fait le renchéri dans toute la rigueur du mot; eh bien! on se décide aux plus grandes folies , on se promet de donner à cette orgueilleuse voiture le prix fabuleux qu'elle demandera ; mais où est-elle? où la trouver? Nulle part; elle est anéantie. A Paris, pendant les grandes averses, les fiacres semblent engloutis ; non seulement il n'y en a plus sur les
places, ce qui est tout simple, mais on n'en voit point passer dans les rues, on n'a pas même la chance de les implorer et d'être méprisé par eux ; que deviennent-ils ? où vont ceux qu'ils transportent? pourquoi ne traversent-ils pas par la ville? Cet étrange effet des orages parisiens n'a jamais pu être expliqué. Autre effet non moins cruel : dès qu'il pleut, toutes les portières viennent fermer la porte cochère de la maison ; pourquoi? — Pour empêcher qu'il pleuve sous la voûte? — Non, c'est pour empêcher les piétons infortunés de se réfugier auprès d'elles. Il n'est pas de cœur plus insensible que le cœur d'une portière, pas même celui d'une coquette.
L'orage de dimanche a été désastreux; on en a parlé toute la semaine. Riches et pauvres , tous les Parisiens en ont souffert. Chacun s'abordait par ces mots : Où étiez-vous dimanche soir pendant l'orage? Cette question pouvait être indiscrète, mais personne ne se la refusait. Et c'était de toute part des récits épouvantables. — Moi, dit l'un, j'étais sur la route de Saint-Cloud; mon cheval s'est emporté au moment où je passais sur le pont , j'ai manqué sauter dans la rivière. — Moi, dit un autre, j'étais à Versailles, et jamais je n'ai rien vu de plus étrange que l'aspect des débarcadères. Chaque voyageur était un fleuve: l'eau coulait de ses manches , de ses poches, des basques de son habit, des bords de son chapeau; les femmes tordaient leurs châles comme un linge quon vient de savonner ; leurs chapeaux étaient tous d'une couleur inconnue; leurs robes légères alourdies par la pluie dessinaient leur taille fatalement ; leurs mouchoirs blancs étaient bigarrés de toutes sortes de nuances; il y avait du jaune des gants jaunes, du rose de la ceinture rose , du bleu de l'ombrelle verte, etc. ; c'était une palette d'un goût charmant. Pauvres femmes , elles
étaient parties le matin si jolies, leur parure était si fraîche, et elles avaient tant travaillé pour composer cette merveilleuse parui e ; celle-ci avait passé la nuit pour achever sa robe neuve, une belle robe de mousseline-laine à un fr. cinquante centimes l'aune ; celle-là s'était privée tout l'hiver de lumière et de feu pour pouvoir acheter cette année un chapeau de paille , rêve de sa jeunesse; et c'était la première fois de sa vie qu'elle portail un chapeau; cette autre enfin a travaillé six mois sans relâche pour compléter la somme exorbitante avec laquelle il est permis de marchander une écharpe de soie ; et tous ces beaux objets si chèrement obtenus ont été perdus en un jour, et il n'est rien resté qu'un débris sans valeur, que l'amer regret de s'être imposé tant de privations et tant de peine pour un plaisir si passager. Moquez-vous de notre sentimentalité tant qu'il vous p'aira, mais nous n'en avouerons pas moins la grande tristesse que nous causent ces méchants orages des dimanches; nous ne sommes pas de ceux qui dédaignent les fêtes populaires, les plaisirs bourgeois; nous trouvons cela si simple et si juste que ceux qui travaillent le plus soient ceux qui s'amusent le mieux; et puis nous sommes encore un peu poète, et rien ne nous semble plus poétique, plus respectable et plus charmant qu'une pauvre jeune fille qui travaille pour être jolie, et, chaque dimanche, nous prions le ciel qu'il daigne conserver, avec la pureté de son cœur, la fraîcheur de sa parure. N'oublions pas ce détail qui est plaisant : Dimanche dernier, il pleuvait si fort , et les gens qui marchaient dans les rues étaient si complètement mouillés , que tous les parapluies étaient fermés. On les portrit sous le bras avec un profond mépris. Fiez-vous donc aux apparences!