‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · Partie de campagne savamment combinée par de · texte numérisé non relu

Partie de campagne savamment combinée par de

jeunes amateurs de chemins de fer. — Ils sont partis à six heures du matin ; ils sont allés déjeuner à Corbeil ; ils sont revenus à Paris. Vite ils sont repartis pour Versailles par le chemin de fer de la rive gauche; à Versailles ils ont déjeuné une seconde fois, plus sérieusement; après déjeuner, ils ont pris le chemin de fer de la rive droite jusqu'à Asnières; de là ils sont allés dîner à Saint-Germain , d'où ils sont revenus pour souper à Paris. Quatre repas, quatre chemins de fer, c'est très-bien, et environ quatre-vingt-dix kilomètres en quatre heures, c'est encore mieux.

Paris devient tout à fait désert; il n'y a qu'une manière agréable de l'habiter; c'est de n'y pas séjourner. En le quittant tous les matins pour n'y revenir que le soir, on y passe l'été avec assez de plaisir. C'est un moyen ingénieux d'être à la campagne sans avoir les ennuis de l'établissement e du déménagement.

LETTRE XVII

18 juillet 1841.

Paris le 15 juillet. — L'hiver est la saison de l'hypocrisie; l'été, c'est la saison des vérités.

C'est un phénomène des plus étranges que nous n'avions jamais remarqué. Avant-hier, pour la première fois de notre vie, nous avons été appelé à l'observer, et nous ne sommes pas encore revenu de notre étonnement. Paris au lo juillet est un séjour fantastique s'il en fut jamais. Les gens qui habitent ce séjour sont des êtres sans nom, qui n'appartiennent à aucun pays, à aucune nation, à aucune Classification; ce ne sont pas des Parisiens, ce ne sont pas des provinciaux, ce ne sont pas des étrangers; ils n'ont ni

l'élégance de ceux-ci ni l'originalité de ceux-là ; ce sont des figures qui n'ont aucune espèce d'expression, des tournures qui n'ont aucune espèce de caractère. Chose inexplicable, ces gens, qu'un n'a jamais vus à Paris, ne semblent pas du tout surpris de s'y trouver; ils ne regardent rien, ils ne se regardent même pas entre eux, et cependant il est impossible de les apercevoir sans se récrier, et de les contempler sans rire. Leur figure ne ressemble en rien à celle des autres mortels; ils ont des cheveux plantés tout de travers ; leur tête est un champ d'épis (style de coiffeur) ; leurs yeux, à demi fermés, sont sans regard et d'une couleur inconnue; leur front n'existe pas; leur nez est ineffable', rien ne peut donner une idée de la forme de ces nezlà; ils ne finissent jamais comme ils commencent; ils n'appartiennent jamais au visage qu'ils embellissent; ce sont des nez de rapport maladroitement attachés et malheureusement assortis. Leur bouche est indolente et lourde : on devine que ces lèvres-là n'ont jamais parlé ; leur menton est invisible; toujours il est caché, quelle que soit sa condition. Le mari l'anéantit dans le nœud de sa cravate, la femme l'absorbe dans les brides de son chapeau. Leur teint varie du jaune-soufre au brun de la peau de Suède. Leur manière de marcher est fabuleuse : on dirait à chaque instant qu'ils vont tomber, et que le pas qu'ils essayent sera leur dernier pas. Cette façon de poser le pied a quelque chose de timide et de prétentieux qui tient à la fois du somnambule et du funambule. Quant à leur parure, elle est d'une originalité qui va jusqu'à l'insolence, et d'une indépendance qui va jusqu'à l'insurrection. Dans une saison ordinaire, on ne pourrait passer sur les boulevards impunément avec de pareils costumes. L'autre jour, nous avons vu un certain chapeau-turban feu et rose orné de

plumes rouges qui, sans aucun cloute, aurait fait émeute un jour de printemps. Eh bien! il n'obtenait pas un sourire. C'est qu'il n'y avait là personne qui fût en état de le juger et de le comprendre. Les femmes qui le regardaient méritaient de le trouver joli, tant elles étaient elles-mêmes bizarrement accoutrées. Jamais nous n'avons rien rencontré de semblable. Quelles combinaisons! quelles alliances ! quelles inventions! Quelle puissance d'imagination il a fallu pour composer toutes ces parures, et quelle supériorité de caractère il faut avoir pour les porter! Le mois de juillet seul enfante de tels prodiges. Les modes de l'été seules permettent de tels efforts. Que de vieux chiffons ont revu le jour, sous prétexte d'écharpes légères ! Que de rideaux brochés ont retrouvé le droit de voltiger en prenant le doux nom de voiles ! mais aussi, que de pauvres fauteuils ont vu leurs bras dépouillés de franges pour satisfaire à ce besoin de passementeries qui se fait si généralement sentir en ce moment chez toutes les couturières. Comme on reconnaît bien que c'est le soleil qui inspire les esprits; en fait de parure comme en toutes choses, on a bien plus d'idées l'été que l'hiver. Quand il fait froid, que peut-on inventer de coquet? rien; on se cache sous un manteau, c'est tout ce que l'on peut faire. Mais quand on croit qu'il fait chaud, on est poursuivi de mille rêves enchanteurs ; on prépare de grands effets, on évoque toutes sortes de friperie; on taille, on coupe, on rassemble, on sépare mille objets, étonnés de se quitter ou de s'unir. Grâce à la mode des manches courtes, les plus vieilles robes sont les plus purées; grâce à la fantaisie des spencer, il n'est plus de douillette fanée qui n'ait encore un avenir. Le canezou est une belle fin pour une jupe d'organdi qui a eu des malheurs... Mourir autour d'une capote pour une pèlerine de tulle éraillé,

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