III. lo
c'est bien mourir!... Oh! que ies parures inspirées par les caprices de L'été sont ingénieuses et variées! Dans ces deux seuls jours de promenade nous avons remarqué ces trois choses étourdissantes :
Un spencer de gros de Naples lilas, garni de franges vertes, sur une robe de mousseline laine bleue garnie de franges noires ; une écharpe écossaise faite avec des rubans de toutes nuances cousus ensemble; des guêtres de coutil sur des pantoufles en tapisserie.
Nous ne parlerons pas des bouquets fantastiques et menaçants auxlleurs nerveuses, au feuillage convulsif qui se voient sur toutes les tètes pendant la belle saison, plantes imaginaires qui viennent narguer les plantes véritables et qui composent ce qu'on appelle dans le commerce, la flore de province, ces étrangetés sont connues de vous; nous tenons seulement à constater le changement inouï qui s'est fait à Paris depuis quinze jours, atin que les étrangers qui s'y trouvent n'aillent pas s'imaginer de nous juger à jamais sur ce moment exceptionnel, nous vouions seulement protester contre cette population inconnue qui n'est point parisienne et qui compromet Paris. Nous devons dire aussi que les Parisiens eux-mêmes, en cette saison de rêveries champêtres, ont des manières fort singulières ; les lois de l'étiquette sont complètement méprisées par les personnes les plus élégantes et les mieux élevées; les gens qui se rencontrent s'appellent de loin par leur nom , se racontent tout haut leurs affaires, i ient aux éclats en plein trottoir et affectent une coiifiauce et un abandon qu'ils rougiraient de risquer en hiver ; ils font dans ies rues et sur les boulevards un tapage qui fait s'arrête^ les passants; Us ont l'air d'une troupe de voyageurs fiançais qui débarquent dans une ville étrangère ; la ville est a eux, us n'y connaissent persunue;
ils peuvent y faire mille folies anonymes; il n'y a là ni monsieur un tel, ni madame de B..., ni mademoiselle T..., ni la petite baronne de S..., pour leur dire qu'ils sont ridicules : Paris désert leur appartient. Celui-ci ose sortir en veste de chasse, coiffé d'une casquette; celui-là traverse plusieurs rues en robe de chambre pour aller savoir des nouvelles de son voisin; cet autre lit en gesticulant, une lettre qu'il vient de recevoir; ce dandy mange bravement de belles poires qu'il vient d'acheter, et cette merveilleuse marchande effrontément un melon qu'elle emporte. Et l'on marche négligemment, et l'on se tient courbé en deux, et l'on jette les yeux: autour de soi au hasard et sans coquetterie, et cette négligence, et ce sans-façon veulent dire : Les personnes pour lesquelles je me contrains ne sont plus ici. Regardez cette belle femme qui n'a pas même eu le soin de boucler ses blonds cheveux : comme elle paraît languissante! comme son chàle est mal mis! comme le ruban de son chapeau est mal attaché ! Les lacets de ses brodequins sont dénoués; les boutons de ses gants sont défaits; tout dans sa personne semble dire : Il est parti depuis un mois, et je ne sais quand il reviendra. Voyez derrière elle ce jeune fat qui oublie d'avoir l'air fat, qui marche sans se dandiner, qui a négligé de mettre son chapeau de travers, qui a des g;mts noirs avec une cravate rose, et qui tient à la main un mouchoir déchiré; toute sa personne semble dire : Je n'ai plus besoin de me parer en séducteur et de me poser en jeune homme riche; je ne rencontrerai ce matin ni héritière ni veuve à marier; dans ce mois-ci il n'y a que des lilles sans dot et des veuves sans douaire à Paris.
L'hiver est la sais n de l'hypocrisie; mais l'été, nous l'avons déjà Hit, c'est la saison de:> vérités, et ce serait une idée heureuse pour une personne méfiante, qui désirerait
connaître la sincérité d'un caractère, que de revenir ici après une courte absence, et d'y rester quelques jours incognito. Rien qu'à voir marcher les gens que l'on voudrait observer, on devinerait leur véritable pensée, on saurait jusqu'à quel point ils se métamorphosent peur vous plaire ; on verrait enfin comment ils sont loin de vous et loin de ceux qu'ils ont intérêt à captiver. Cette épreuve serait terrible... qui sait?... peut-être que non : dans ce pays, où les prétentions gâtent le naturel le plus gracieux, on n'est jamais plus aimable que lorsqu'on ne cherche pas à l'être; peut-être que c'est au contraire la peine que l'on se donne pour séduire qui empêche d'être séduisant; cela expliquerait le plaisant désespoir de ce spirituel infortuné, qui s'écriait un jour, en parlant de ses succès auprès des femmes : «Ah! si la femme que j'aime pouvait me voir auprès de celles que je n'aime pas, comme elle me trouverait charmant. Je ne suis jamais aimable que quand je ne veux pas plaire; j'ai du malheur! »
Vers cinq ou six heures, Paris se réveille un peu, et quelques élégants daignent se montrer çà et là. Les personnes qui reviennent de la campagne, pendant la semaine, n'ont rien de champêtre dans leur conversation. — Qu'avez-vous fait? — Nous avons joué au whist; c'était bien la peine d'aller à la campagne pour ne goûter que ce plaisir-là. On parle aussi de quelques accidents arrivés sur les chemins de fer par l'imprudence des voyageurs. Dernièrement l'un d'eux s'obstinait à sortir sa tète et son bras hors du wagon : — Monsieur, lui dit un employé, prenez garde; le convoi de retour, en passant, peut vous heurter et vous broyer le bras ou la tête. — J'ai payé mes trente sous, dit le stoïque voyageur; j'ai le droit de faire ce que je veux ; vous n'avez rien à me dire... Que voulez-vous qu'on fasse avec des voyageurs
spirituels comme ceux-là. S'il n'arrive pas plus d'accidents, c'est un miracle. Nous disions l'autre jour que notre éducation parlementaire n'était pas encore faite ; il nous semble que notre éducation industrielle est encore moins avancée. Que de temps et de malheurs ne faudrait-il pas avant de faire comprendre à ces orgueilleux indisciplinés que risquer sa vie par une imprudence stupide ce n'est pas du courage, et que se soumettre à un règlement intelligent et charitable ce n'est pas de la servilité! C'est un beau défaut que la sottise, parce qu'il est bien incurable et bien complet. Vous dites à un sut : Monsieur, faites attention, il y a un fossé dans ce chemin. 11 prend un air digne et vous répond : Monsieur, je ne reçois d'avis de personne. — Va donc, mais n'oublie pas cette maxime : Celui qui a refusé des avis demande bientôt des secours. Ce pauvre pays est incorrigible. Ici tout le monde est fier d'être sot, et le sot le plus sot trouve encore un sot qui l'admire.
LETTRE PREMIERE
11 décembre 1842.
Après une année de silence. — Retour à Paris. — Etonnements. — Jargon parisien. — L'Egérie étrangère. — L'Académie française et le Vaudeville. — Orosmane sous-préfet. — La comédie et le couvent. — Réception de M. le chancelier Pasquier à l'Académie. — Le pris Montrond,
Nous arrivons... et nous demandons bien vite ce qu'il faut faire, ce qu'il faut voir, ce qu'il faut dire; car nous sommes dans la plus complète ignorance des intérêts parisiens. Et nous l'avouons, nous avons une peine extrême à nous remettre au courant des nouveautés du jour; d'abord par incapacité, et puis aussi par indifférence. Or, on apprend assez lentement ce qu'on n'a pas du tout envie de savoir. Nous faisons beaucoup de questions, c'est très-bien, c'est très- facile; mais nous ne pouvons pas obtenir de nous d'écouler une seule réponse; toutes ces idées-là sont si loin des nôtres ! et, plus encore , lorsque par hasard nous parvenons à écouter ce qu'on veut bien nous dire, il se trouve que nous n'y comprenons rien.
C'est que la vie parisienne est une étude qui demande des années entières; c'est que, pour mener cette existence toute factice et tout exceptionnelle, il faut une facilité d'hypocrisie, une agilité de niaiserie, une routine de vanité, que l'habitude du monde peut seule donner, et que dans la retraite on a bientôt perdues; c'est que, pour com-
prendre l'élégant argot des salons, il faut l'avoir parlé la veille; c'est que, pour, apprécier, pour saisir toutes ces nuances de prétentions, toutes ces variétés- de ridicules, il faut les avoir suivies dans leurs changements et dans leurs progrès; c'est qu'il faut enfin, pour voir juste dans toutes ces choses artificielles, n'avoir pas le regard faussé par la contemplation de la nature, l'esprit corrompu par l'étude de la vérité!
Aussi, depuis notre retour, nos étranges étonnements nous ont-ils attiré de la part de nos amis bien des querelles. On nous accable d'injures, on nous traite de philosophe, de puritain, de sauvage, de paysan du Danube, d'Épiménide; à chaque question qui nous échappe, à chacune de nos observations, on se récrie : D'où sortez-vous? Quelles folles idées, on ne peut p'us causer avec vous. Et ce sont à tout morne' t des discussions interminables. Le moindre mot suffit à ces querelles. L'autre soir, un jeune diplomate arrive un peu tard dans une réunion où on l'attendait; on se plaint, il s'excuse. Je viens de chez madame de X..., dit-il, je me suis oublié à écouter M. ***; il contait des nouvelles fort intéressantes qu'il venait de recevoir d'Orient.
— Ah! M. *** était ce soir chez madame de X...?
— Vous êtes charmant avec vos airs étonnés; il y était ce soir, comme il y était ce matin; il y va deux fois par jour.
— Je savais bien qu'il était de ses habitués, mais je pensais que sa position avait dû ralentir ses assiduités.
— Quelle folie ! vous voulez donc qu'on se brouille avec tous ses amis dès qu'on arrive au pouvoir?
— Non ; mais il me semble que lorsqu'on est appelé à l'honneur de diriger 'es affaires de son pays, on ne doit point affecter de si bien s'entendre avec les personnes qui,
260 LIi VICOMTE DE LAUNAY
à tort ou à raison, passent pour l'aire les affaires des autres pays, des pays rivaux.
— Vous n'aimez pas les femmes politiques?
— Je n'aime pas beaucoup les femmes qui discutent pendant des heures sur une loi d'impôt ou sur une question électorale; mais je pense qu'en politique les femmes intelligentes peuvent rendre de grands services, jouer souvent un rôle noble et généreux; elles peuvent, par leur influence, concilier bien des intérêts hostiles, calmer les ressentiments implacables, ranimer les courages mourants, et, mondaines sœurs de charité, panser toutes les blessures d'amour-propre. Je comprends à merveille qu'une femme, qui se trouve avoir parmi ses amis un homme d'État fort distingué, s'intéresse vivement à la politique de cet homme d'État; mais ce que je ne comprends pas, c'est un homme d'État qui s'intéresse à la politique, d'une amie.
— Quelle subtilité I
— Oh! cette différence n'est pas insignifiante; et, je le répète, c'est une très-haute inconvenance pour un ministre français que d'afficher une Égérie étrangère.
— Allons, vous êtes intraitable, parlons d'autre chose. Eles-vous allé au spectacle? Avez-vous vu Arnal depuis votre retour?
— Pas encore; mais ne devait-il pas entrer aux Variétés?
— Non; la loi l'a restitué à M. Ancelot. .
— Et en quoi M. Ancelot a-l-il besoin d' Arnal?
— Puisqu'il est directeur du Vaudeville.
— M. Ancelot le poëte! l'académicien!... est directeur du Vaudeville! ce n'est pas possible.
— Pourquoi donc? il n'y a rien de mal à^cela : vous êtes d'une pruderie...
— Comment! vous trouvez convenable qu'un membre
de l'Académie française se fasse débitant de lazzi, fermier de gaudrioles; vous trouvez tout simple que l'on soit en même temps directeur de l'Académie et directeur du Vaudeville, et qu'en sortant d'une répétition où l'on a réprimandé Arnal, on s'en vienne à l'Institut recevoir le chancelier de France!
— Ce n'est pas le directeur du Vaudeville qui reçoit M. le chancelier, c'est le directeur de l'Académie.
— Ah ! voilà une subtilité !
— D'ailleurs, le Vaudeville est un théâtre national, et il ne peut que gagner à devenir plus littéraire, et déjà de fort jolies comédies...
— Vraiment ! il ne manquait plus que cela, académiser le Vaudeville! ce serait un crime impardonnable, un crime de lèse-hilarité, que nous ne hisserons point commettre; que l'Académie s'abaisse jusqu'aux flons-flons, libre à elle; mais Arnal, le grand Arnal, saura se faire respecter.
— Décidément, aimable vicomte, vous êtes devenu insupportable.
Nous en étions là de notre querelle lorsqu'on annonça un auteur dramatique célèbre.
— J'arrive de l'Odéon, dit-il; savez-vous que l'Odéon est tout à fait à la mode?
— Eh bien, qu'avez-vous vu à l'Odéon?
— J'ai vu un ancien sous-préfet.
— Nous ne vous demandons pas qui vous y avez rencontré; nous vous demandons ce que vous y avez vu jouer.
— Je vous le dis; j'ai vu un ancien sous-préfet jouant Orosmane dans Zaïre.
— Quelle bonne plaisanterie!
— Ce n'est pas une plaisanterie; M. Hippolyte Bonnelier,
ancien sous-préfet deCompiègne, a débuté ce ^oir à l'Odéon.
— Vous confondez. 11 y a plusieurs personnes de ce nom. Il y a d'abord le romancier, dont les ouvrages sont trèsintéressants.
— Non... Le romancier, le sous-préfet, Orosmane, c'est le même...
— Et le ministre de l'intérieur laisse débuter sur un théâtre un de nos anciens magistrats? Vous avouerez, cette fois, que c'est d'une haute inconvenance!
— Je ne vois pas ce qu'il y a d'inconvenant là dedans; un sous-préfet qui passe sultan, c'est très-flatteur pour l'administration. Et, d'ailleurs, comment empêcher cela?
— 11 y a mille moyens. Un auteur ne se décide à débuter que lorsqu'il y est foi ce par les circonstances. On n'apprend pas les vers d'Orosmane pour son plaisir; et lorsque les ministres se sont trompés au point de choisir pour souspréfet un homme que tourmente une vocation théâtrale, ils se doivent de réparer cette erreur en la cachant à tout prix. Vous voulez faire respecter le pouvoir, faire honorer vos fonctionnaires publics, et vous laissez traîner sur les planches d'un théâtre un de leurs collègues; et vous donnez le droit à tous les administrés de vos départements de se figurer, chacun dans sa localité, son sous-préfet jouant un rôle de tragédie plus ou moins étrange. Oui, sans doute, ' je n'ai pas l'honneur de connaître M. le sous-préfet de Quimperlé; mais j'ai le droit de me le figurer à l'instant même en Mahomet; de voir le sous-préfet de Saint-Malo en Gengis-Kan, celui de Biives-la-Gaillarde en Achille, et plusieurs préfets en Agamemnon. Vous riez? mais tout cela est fort triste, et vous n'aurez jamais un pouvoir honorable et honoré dans un pays où le gouvernement lui-même donne l'exemple de toutes les anarchies, dans un pays où
les administrateurs n'ont pas l'instinct des convenances administratives, où les écrivains n'ont pas le besoin de la dignité littéraire; où les diplomates n'ont pas, dans ses plus délicats scrupules, le respect du sentiment national.
— Vous êtes un véritable puritain. Ce n'est pas sain d'habiter longtemps les rochers. Vous revenez avec des idées plus que bizarres. Croyez-moi, au lieu de nous disputer, allons de l'autre côté du salon causer avec ces charmantes jeunes personnes. Que mademoiselle de Z... est jolie!
— Oui, elle a des traits d'une grande beauté; mais pourquoi ces regards en coulisse, cette bouche mignarde et ces petits airs malins qu'elle prend en nous saluant?
Notre imperturbable antagoniste, sans nous répondre, s'approche de mademoiselle de Z..., qui compose aussitôt son maintien; elle baisse les yeux avec affectation, c'est une madone; elle les relève avec vivacité, c'est une sibylle. On ne lui dira pas ce qu'on disait un jour à madame *"* : « Vous avez de très-beaux yeux, mais on voit que vous ne les avez jamais travaillés. » Mademoiselle de Z... a beaucoup travaillé ses yeux. Or, elle a quinze ans tout au plus. — Vous devez être bien heureuse, mademoiselle, lui dit notre ami, d'avoir quitté votre couvent, car on s'ennuie fort au couvent.
— Oh! non, meussieur, le nôtre n'était pas ennuyeux (avec un soupir fin et confidentiel), et, franchement, nous nous y plaisions beaucoup (avec une émotion comprimée), et sans le bonheur que j'éprouve à voir ici tous les jours ma bonne mère, je crois que plus d'une fois je regretterais (avec un soupir) nos compagnes (avec un surcroît de finesse) et, comme vous le dites, mon ennuyeux couvent.
— Mais que faisiez-vous donc de si agréable dans cette sé»èie retraite?
— Oh! ce n'était pas une retraite sévère; nous faisions de belles promenades, de la gymnastique , nous jouions la comédie...
Quelqu'un vient nous interrompre; nous nous éloignons en nous écriant : — Jouer la comédie au couvent!
— Eh bien, reprend notre ami, ce ne sont pas des souspréfets. Allez- vous encore vous fâcher?
— Ah! maintenant les regards expressifs, les sourires significatifs de l'aimable ingénue nous sont expliqués. Des petites filles de quatorze ans qui jouent la comédie, qui s'étudient à grimacer leurs plus naïfs sentiments!... car pour s'excuser on vous répond : Elles jouent des rôles de petites filles; mieux vaudrait pour elles jouer des rôles de vieilles femmes, elles ne les comprendraient pas, du moins, et on ne leur apprendrait pas à exagérer leur gentillesse, à spéculer sur leur propre naïveté.
— Ah! vous me faites perdre patience avec vos éternelles élégies. Tout vous désole, vous scandalise; vous devriez, mon cher, vous en aller passer l'hiver en Bretagne , chez ma vieille tante : elle a quatre-vingt-dix ans, elle radote; vous vous entendrez à merveille avec elle. Elle a gardé tous les préjugés de son temps. Cet été, à propos des élections, elle s'étonnait des embarras et des craintes du gouvernement. Il y'a un moyen bien simple, disait-elle, d'éviter les mauvais choix. C'est le gouvernement lui-même qui distribue les cartes d'entrée, n'est-ce pas? Eh bien, qu'il ne donne de cartes qu'aux bons électeurs; comme cela on sera sûr d'avoir toujours des élections excellentes. Quant à notre froideur avec l'Espagne, à nos différends avec le régent, voulez-vous savoir son avis? Elle rit aux éclats chaque fois qu'il en est question. — Parlez-moi de cela! s'écriet-elle en relevant ses lunettes en diadème sur son bonnet;
rien ne me parait plus plaisant que cette querelle d'étiquette entre usurpateurs? Voilà où elle en est; et comme elle juge !
— Eh mais ! de son point de vue ce n'est pas déjà si mal juger.
— Je vous le disais bien, que vous étiez tous deux faits pour vous entendre, car elle n'est pas de ce siècle, pas plus que vous.
Hélas! il est vrai, nous ne nous sentons plus en harmonie avec le£ idées du moment. Le monde paraît follement étrange quand on le revoit après une longue absence. Il a une tolérance d'exception pour ce qui est réellement mal, et une sévérité de fantaisie pour ce qui est parfaitement innocent, auxquelles on a peine à s'accoutumer. 11 pardonne aux hommes d'État, aux gens graves, toutes sortes de légèretés dont les conséquences peuvent être fatales; puis, quand un romancier se hasarde à faire raser ses cheveux ou à les porter trop longs, quand un jeune merveilleux se montre à l'Opéra paré d'un gilet plus ou moins aurore; quand une femme à la mode se place à la galerie au lieu de se placer dans une loge, quand elle arrive au bal avec deux bouquets, quand elle met à midi un turban au lieu de le mettre le soir, il s'indigne; ce sont des cris furieux, des déchaînements implacables... Le monde ne s'alarme des légèretés que lorsqu'elles sont sans danger, et pour qu'il pardonne à l'étourderie, il faut qu'elle soit sans excuse.
Eh bien, toutes ces inconséquences nous ennuient à observer; ce rôle de vieux grondeur nous fatigue : on se lasse d'être toujours seul à remarquer des défauts dont chacun s'arrange. A toutes nos critiques, nos indignations , on ré-
pond : « Que voulez-vous? c'est là le monde! vous ne le changerez pas! — Sans doute; mais j'aimerais mieux ne pas le regarder. — 11 faut le re garde r^pour le peindre. — ■ J'aimerais mieux ne pas le peindre,.. Le fait est que nous ne le comprenons plus. Depuis un an, les aspects ont si complètement change; les idées se sont tellement modifiées; les personnages se sont si étrangement métamorphosés, qu'on ne sait plus ce qu'il faut blâmer, ce qu'il faut louer; ce vague dans les jugements est un véritable supplice pour un esprit absolu. En littérature^ en politique, t^ut nous paraît incertitude et mystère : d'un côté, nous voyons de grands esprits qui se plaisent à créer, selon l'expression d'un poëte illustre, une sorte de récitatif sublime, une prose majestueuse, ornée des mots les plus pompeux, des images les plus brillantes, qui font enfin des vers sans rimes; puis, d'un autre côté, des esprits non moins élevés, non moins délicats, qui s'amusent à versifier une prose modeste et sans cérémonie, qui choisissent les mots les plus ordinaires, les images les plus triviales, qui croisent enfin des rimes sans vers; et nous ne savons plus lequel des deux genres il faut imiter : la prose épique ou la poésie bourgeoise? En politique, et cela est plus grave, ce sont nos amis eux-mêmes que nous ne comprenons plus; c'est M. de Lamartine qui veut donner du bon sens et de la bonne foi à la gauche; c'est M. de Girardin qui veut donner des idées et du courage au centre. Ne pas comprendre ceux qu'on admire et qu'on aime, est-il rien de plus triste au monde ! Oui... 11 y a une chose plus triste que celle-là; il y a une chose plus désolante que cette étrange stupéfaction où nous jettent les inconséquences du jour, c'est le peu de temps qu'elle doit vivre. Dans un mois, avant un mois peut-être, nous serons accoutumé à toutes ces bizarreries qui nous
alarment tant aujourd'hui ; ces dissonances ne blesseront plus nos oreilles , ces contrastes ne choqueront plus nos yeux, ce langage qui nous offense, sera devenu le nôtre; nous aurons adopté ces généreuses utopies, ces fausses idées, ces ridicules, ces manies; et lorsqu'un nouveau débarqué comme nous s'étonnera de toutes ces folles choses, comme nous nous en étonnons aujourd'hui, nous lui dirons à notre tour : « Que voulez-vous, c'est là le monde!... » Alors nous, en serons arrivé à la première période de ce beau désespoir qu'on nomme philosophie : L'INDULGENCE !
Nous étions jeudi dernier à l'Académie française, où se trouvaient réunies dans une abondance merveilleuse les illustrations européennes. C'était une véritable solennité. Ambassadeurs, ministres, duchesses françaises, princesses russes, grandes dames de tous les pays, se pressaient sur les banquettes impartialement incommodes pour tous les rangs et à tous les rangs. Ce public d'élite était imposant. Il y avait là des femmes d'un haut mérite dont le salon influent a vu éclore plus d'un ministère, de ces femmes politiques comme nous permettons aux femmes d'être politiques, c'est-à-dire par affection; il y avait là des jeunes femmes d'une ravissante beauté. 11 y avait là tous les bas bleus de notre temps; il y avait là aussi toutes les bottes bleues. Définition : On appelle ainsi les écrivains qui ne savent pas écrire, les hommes de lettres non lettrés, les grands hommes de petites coteries, les célébrités inconnues. Enfin, il y avait là tout ce qui fait le charme de la société, des élégances, des supériorités et des ridicules.
A chacune de ces cérémonies, le même divertissant ma-
nége nous a frappé. A peine le» premiers mots du premier discours ont-ils retenti, que vous savez tout de suite à quoi vous en tenir sur les sentiments de toutes les femmes de l'assemblée, les sentiments académiques! entendons-nous. Celles qui sont venues pour le récipiendaire, leur parent ou leur ami, attentives, le regard fixé sur lui, l'écoutent avec le plus vif intérêt; celles qui sont venues pour l'académicien chargé de lui répondre affectent au contraire, pendant le commencement du discours , une indifférence étudiée. Elles regardent de tous côtés dans la salle; elles adressent de gracieux saluts çà et là, elles jouent avec leur flacon, elles ôtent et remettent leurs gants, toutes démarches qui veulent dire : Ce n'est pas mon académicien. Mais aussitôt le premier discours terminé, les voilà qui s'émeuvent; elles redressent la tète, elles s'avancent, elles lèvent les yeux au ciel, elles prennent une attitude inquiète et des airs importants qui veulent dire : Voilà mon académicien! pendant que de leur côté les autres femmes se croisent les bras, reprennent une attitude d'indifférence et des airs modestement satisfaits qui à leur tour veulent' dire : Ce n'est plus mon académicien. Ce qui n'empêche ni les unes ni les autres d'admirer ce qui est admirable en l'académicien d'autrui.
Vous avez lu les discours prononcés dans cette séance ; nous ne vous apprendrons pas à les apprécier. Nous vous dirons seulement ce qui nous a le plus charmé dans le discours de M. le baron Pasquier, c'est l'empressement avec lequel M. le président de la Chambre des pairs a saisi l'occasion de rendre hommage au dévouement de son prédécesseur pour la royauté déchue. Le juge politique semblait heureux de se dédommager de la sévérité de son devoir par la douceur de cet hommage ; il semblait fier de déclarer à
la face du pays qu'autant il faut se montrer implacable pour l'esprit de parti lorsqu'il s'égare jusqu'au crime, jusqu'au mépris des lois et de l'humanité, autant il faut se montrer pour lui généreux et sympathique lorsqu'il ne se trahit que par ses plus nobles preuves : l'abnégation et la fidélité.
M. le baron Pasquier a lu son discours avec un goût parfait, appuyant sur les passages importants de son sujet, et ne faisant valoir qu'à demi les passages à effets personnels, à effets d'auteur. Point de déclamation, point d'emphase, aucun de ces moyens oratoires dont on abuse aujourd'hui. Ces moyens plaisent sans doute au vulgaire, qu'ils avertissent des beaux endroits; mais aux personnes intelligentes, qui n'ont pas besoin d'être averties, ils paraissent fatigants et offensants. Lire ce qu'on a écrit soi-même, ou lire l'ouvrage d'un autre, sont deux choses très-différentes. Nous n'aimons pas ces auteurs dont le débit officieux vous dit à tous moments : Écoutez ça, admirez ça, je suis particulièrement content de cette phrase, et qui déclament complaisamment leur "prose, comme un professeur, dans un cours de littérature, déclame les citations qu'il fait apprécier, ou comme cet amateur qui, jouant le rôle d'Hippolyte, faisait valoir chacune des beautés du style, et, récitant ce fameux vers : Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur, semblait ajouter : tous monosyllabes.
Dans son remarquable discours, M. Mignet n'a pas assez rappelé, selon nous, le principal titre de M. le baron Pasquier au choix de l'Académie. Ce n'est pas parce qu'il est chancelier de France qu'il a été élu, ni parce que l'Académie française trouve qu'il est bon pour elle de se munir de chancelier. Elle s'en est privée plus d'une fois, et nous pensons qu'elle a eu raison de s'en priver : on peut être un
homme du plus grand mérite dans la magistrature, et n'être pas du tout littéraire. Si M. le baron Pasquier a été élu, c'est parce qu'il est un des hommes les plus spirituels de notre temps; parce que son esprit est un type, sa conversation un modèle, l'idéal du bon goût; et, quelle que soit la forme que l'esprit prenne pour se manifester, prose, vers, livres, drames, discours, conversation, l'esprit, cultivé à si haut degré et célèbre à si juste droit, sera toujours éminemment littéraire. C'est quelque chose que de représenter à l'Académie française l'esprit français, dans ce qu'il a de plus exquis, de plus étincelant; c'est quelque chose que d'être reconnu un des plus spirituels chez un peuple qui se proclame le plus spirituel de l'univers.
La nouvelle de ce jour-là, c'était le retour de M. de Rémusat. Vous savez pourquoi il arrive, disait-on ; c'est pour renverser le ministère. Ce mot peint bien l'état de notre gouvernement. Singulier pays où les mécontents font tranquillement leurs paquets et montent en voiture pour s'en venir à Paris renverser les ministères!
A là sortie, nous avons rencontré M. Ancelot; nous devons lui rendre justice, il avait l'air très-digne et trèsacadémicien ; il donnait le bras à sa fille, qui nous a paru charmante.
Enfin, à cette séance, nous avons retrouvé un cousin de la dame aux sept petites chaises; vous souvient-il de cette aimable femme qui disait un âne en plaine pour une âme en peine, et sept petites chaises pour steeple chase ? 11 nous a conté un mot d'elle qui vaut tout ce qu'elle a dit. Elle recommandait un jeune homme à un père de famille qui cherchait un précepteur pour ses fils : — Vous pouvez lui confier vos enfants, disait-elle. C'est un brave jeune homme, d'une conduite exemplaire, irréprochable; et la preuve,
c'est que l'année dernière, à l' Académie, il a remporté le prix Montrond.
— Ah ! mon Dieu I s'écria-t-on de tous côtés, qu'est-ce que le prix Montrond?
— Eh mais, c'est le .prix de vertu! Comment, vous ne connaissez pas ce fameux prix que M. de Montrond a fondé, et que L'Académie donne tous les ans ?
— Je ne savais pas, dit le jeune prince de B..., que M. de Montrond eût fondé un prix; mais ce que je sais, c'est que je voudrais bien le mériter.
— Taisez-vous donc ! s'écria madame G..., si votre mère vous entendait!
La dame aux s°pt petites chaises vient passer l'hiver ici; celte nouvelle n'est pas de peu d'imporlance.
Allons, prenons courage, voilà que nous retrouvons cette agilité de niaiserie que nous regrettions tout à l'heure. Encore une huitaine de jours, et nous serons redevenu tout à fait Parisien.
LETTRE IT
31 décembre 1842.
Prise de Noukaïva. — Plaisanterie imprévoyante. — L'Ansleterre ne peut pas être généreuse. — Mot de M. de Montrond. — Phèdre, petite fille du soleil. — Etrennes. — Ce qu'on peut souhaiter à tout le monde.
Eh bien, non... non... nous ne pouvons pas encore nous y accoutumer... celte vie faclice nous répugne; il faut plus de quinze jours pour se refaire Parisien. Nous avons beau nous raisonner et nous dire : Cela doit être ainsi... toules ces menteries nous révoltent, ces grimaces nous semblent hideuses, ces inconséquences nous paraissent à la fois ab-
surdes et insolentes; mais rassurez-vous, nous ne serons aujourd'hui ni philosophe, ni observateur, ni critique; nous ajournerons notre colère pour lui laisser le temps de se modérer. D'ailleurs, nous sommes trop généreux pour abuser de nos avantages. Cela est bien facile, en vérité, de juger le monde lorsqu'on est si parfaitement indépendant de lui. Le grand mérite d'être implacable quand on ne redoute aucune grave blessure ! La belle gloire de poursuivre toutes les folies lorsqu'on est soi-même si désespérément raisonnable !
Quoi! venir combaltre les passions, les ambitions, les vanilés, les misères du jour, et n'avoir soi-même aucun secret dans son cœur, aucune vanité dans ses rêves, aucune ambition dans son avenir ! Se reconnaître indifférent à toute chose, et venir condamner ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui désirent ! Être armé et frapper sans pitié ceux qui sont désarmés! Oh! cela n'est pas noble, cela n'est pas digne de nous! N'apporter que ses ridicules, c'est un bel enjeu, sans doute, mais qui ne suffit pas lorsqu'on voit si clairement dans le jeu des autres, lorsqu'on a si peu à perdre et qu'on tient si peu à gagner. Oh ! pour juger équitablement le monde, il ne faut pas lui être devenu par trop étranger; pour lui reprocher sans amertume ses erreurs, il faut les comprendre, et on ne les comprend réellement bien qu'en les partageant. Mettons-y donc de la délicatesse, laissons aux idées graves que nous avons nourries dans la solitude le temps de s'évaporer; laissons aux vanités contagieuses le temps de nous atteindre aussi; attendons, pour peindre le monde, qu'il nous paraisse moins laid, c'est-à-dire que nous commencions à lui ressembler.
Bref, nous ne vous dirons pas cette fois l'impression que Paris nous fait, nous vous dirons ce qui fait impression à Paris.
Pendant huit jours on n'a parlé que de l'affaire Marcellange. Ce qui semble effrayant dans ce procès, et ce qui rendra épouvantables tous les procès à venir, c'est la façon dont les témoins à charge et à décharge ont été traités pendant ces débats. Les deux avocats ont fait preuve d'une intelligence admirable, d'un véritable talent, nous nous hâtons de le reconnaître; mais rien n'est plus dangereux que leur système de défense : grâce à cette facultative appréciation de la moralité des témoignages, le témoin se trouve passer à l'instant môme à l'état d'accusé, comme le témoin des anciens duels passait à l'état de combattant. Ses affaires, ses habitudes, ses défauts, les malheurs de sa vie, les secrets de son ménage, sont dévoilés sans pitié dans l'intérêt de la cause; et puis on lui adresse mille injures. — Quels sont donc vos témoins? s'écrie le premier avocat, avec un mépris amer, une folle qui à telle époque a fait telle extravagance, un misérable joueur qui vendrait son âme pour dix écus, un espion imposteur qui se rappelle ce qu'il invente! — Et les vôtres donc ! ils sont honorables ! répond le second avocat, avec non moins d'ironie, ce sont des faussaires, de faux témoins, de faux dévots ! •
Le premier avocat reprend avec une finesse malicieuse : — Votre ingémie mademoiselle une telle allait bien souvent visiter l'accusé !
Le second avocat réplique avec une intention non moins perfide : — Votre vénérable pasteur dînait tous les jours à la table de la partie civile !
Ce qui veut dire : Celte pauvre fille est une aventurière; ce brave curé est un pique-assiette capable de mentir pour un dîner, etc., etc.; et c'est ainsi tout le^lemps : des outrages, des insinuations abominables à tous ceux qui ont déposé pour ou contre dans cette affaire. Ah! messieurs les
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avocats, "vous êtes de brillants orateurs; vous trouverez toujours des accusés, car votre éloquence est sublime. .Mais, prenez-y garde! vos accusés ne trouveront peut-être pas toujours des témoins.
On s'est aussi fort occupé à Paris de la prise de possession des îles Marquises. Mais voyez un peu jusqu'où va la maladresse de nos hommes d'État ! ils ont trouvé moyen de faire d'un événement heureux, d'une mesure habile, une mauvaise plaisanterie : de jeter du ridicule sur une entreprise qui a demandé de l'intelligence et du rourage. Ce roi Yotété, qui franchement a fait preuve d'une grande faiblesse d'esprit, nous a rappelé cet aimable Toa-Ka-Magarow que l'infortuné Claude Belissan rencontra pour son malheur dans l'île Hatouhougou, précisément l'une des îles Marquises; ce puissant roi, qui avait la figure tatouée de rouge et de bleu, et qui portait par-dessus son uniforme de sauvage un vieil uniforme galonné. « Je ne parle pas, ajoute l'auteur, d'une croix de Saint-Louis, dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet ornement étant de mauvais goût. » Vraiment il y a beaucoup de rapport entre les idées de Yotété et celle de Toa-Ka-Magarow . Le véritable roi des îles Marquises ressemble, à s'y méprendre, au roi imaginaire que rencontra Claude Belissan. N'est-il pas étrange que ce récit sérieux d'un contre-amiral rappelle si complètement une des plus folles rêveries de M. Eugène Sue? Eh bien, dans le temps on a trouvé celte plaisanterie exagérée ! Toa-Ka-Magarow n'était pas vraisemblable, disait-on. A cette époque on ne soupçonnait pas encore Yotété; mais nous devons rendre justice .à M. Sue, il n'aurait jamais raconté cette histoire-1 1 sérieusement. Il faut être gouvernement pour oser ïai c i le pareilles folies; que nos hommes d'État sont de tristes plaisants ! lis n'ont pas même la supé-
riorité du tact quand ils traitent avec des barbares! Appliquer la publicité à l'état sauvage ! Quelle imprudence! Ah! les étourdis ! Encore s'ils étaient jeunes !
Le malheureux sort des habitants de Barcelone et la noble conduite de notre consul excitent une grande sympathie dans le monde parisien. Nous partageons ces sentiments de pitié et d'admiration; mais nous ne comprenons pas cette grande fureur déployée contre l'Angleterre. « Bouleverser le monde pour des intérêts d'upium et de coton! s'écrient les philanthropes de journaux; quel égoisme! quelle indignité ! Anathème sur l'Angleterre !» Eh ! messieurs, soyez donc de bonne foi. Cet opium et ce coton, mais c'est son sang, c'est sa fortune, c'est son honneur, c'est sa vie. L'humanité! dites-vous. Est-ce que les puissances factices peuvent pratiquer la charité ? Est-ce qu'il leur est possible de s'oublier un jour sans périr? L'Angleterre en politique ne peut pas faire du sentiment. Elle n'a pas le droit d'être libérale; on ne peut sans folie l'accuser de cruauté ou de perfidie, puisqu'elle ne peut jamais ni sacrifier ni promettre. L'Angleterre n'est pas une chose, c'est une idée; ce n'est pas un pays, c'est une combinaison, une combinaison admirable, mais qu'un chiffre déplacé peut détruire. Elle ne s'appuie pas sur un sul, mais elle vit sur un crédit; elle est dans la situation d'un banquier qui, malgré toute la bonté de son âme, ne pourrait se montrer ni complaisant ni généreux sans risquer sa fortune et son honneur. Que penseriezvous d'un banquier qui, pour faire l'aimable, renoncerait à prendre sa commission, et dirait à ses clients : « Trop heureux d'escompter vos billets pour rien? » Vous diriez qu'il est (ou et vous auriez raison. Car les banquiers sont comme les coqueties : du jour où ils deviennent sensibles, lis sjiil perdus. Eh bien, l'Angleterre est comme les ban-
quiers et les coquettes : le jour où elle serait sensible, elle serait perdue.
11 faut donc lui pardonner sa cruauté obligatoire, et ne pas demander à ses hommes d'État une abnégation qui serait un crime de haute trahison. Eh ! mon Dieu, croyezvous qu'ils n'aimeraient pas aussi à être généreux! La générosité est chose si douce, c'est une parure toujours, une vengeance quelquefois. Non, il ne faut pas reprocher à l'Angleterre ses rigueurs, il faut la plaindre d'être contrainte pour vivre à les exercer. Et puis il faut remercier la Providence qui nous a fait une patrie si naturellement belle et puissante, qu'elle peut être impunément confiante et généreuse. Elle, ce n'est pas une coquette ni un banquier, c'est une noble châtelaine qui possède, de grands domaines et de nombreux vassaux, des forêts immenses, des fleuves superbes, des champs fertiles, des coteaux merveilleux; elle est riche, et sa fortune est bien à elle; elle n'aurait pas besoin de l'Océan pour vivre, et cependant elle a deux océans; elle ne fait qu'une seule et même nation, et cependant elle a deux peuples, elle a deux climats, elle a deux natures; elle a des chênes et des bruyères au nord; elle a des orangers et des aloès au midi; elle a de sages penseurs aux cheveux blonds, elle a de bouillants orateurs aux yeux noirs; elle est si riche qu'elle se laisse voler par ses intendants deux années de ses revenus et qu'il n'y paraît rien; elle est si riche qu'elle peut sans s'appauvrir se passer des fantaisies d'héroïsme et se donner le luxe des belles actions; elle est si profondément puissante qu'elle peut être capricieuse et oisive, et perdre un ou deux siècles de son temps à rêvasser sur des idées. Mais il ne faut pas que cette noble dame soit trop fière de son noble sort, et qu'elle devienne injuste envers les autres nations qui sont forcées
de travailler pour vivre et de faire parfois de fort vilains métiers; il ne faut pas qu'elle parle trop de sa grandeur d'âme et de sa sensibilité, car sa magnanimité n'est que de la force, sa facile générosité n'est que du bonheur.
A propos d'Angleterre et de haine anglaise, on nous contait un mot charmant de M. de Montrond. C'était à l'époque de la guerre entre la France et l'Angleterre. Il se trouvait seul de sa nation à un grand diner chez un diplomate allemand, où se trouvait aussi un officier anglais... « Oh!... moi! disait celui- ci, je détesfè la France et toute les Français saJis exceptione. » Et, disant cela, il attachait sur M. de Montrond un regard lourdement significatif. «Eh bien, moi, je suis tout le contraire, reprit M. de Montrond; j'aime beaucoup l'Angleterre et les Anglais, mais je fais des exceptions. »
— Sans doute l'officier s'est fâché? — Non, il n'a compris que le surlendemain, et M. de Montrond était déjà parti.
On parle beaucoup de Phèdre, que mademoiselle Rachel jouera le mois prochain; et ce sont de grandes discussions sur la manière dont elle doit prendre le rôle. Il faut, disent les littérateurs classiques, que ce soit bien la Phèdre de Racine, celle que M. de Chateaubriand appelle l'épouse chrétienne; car sa douleur sublime, sa honte, ses remords, sont tout chrétiens. Là- dessus nous nous révoltons, et nous crions à notre tour : Ils sont païens. On nous répond : La Phèdre antique n'était pas si repentante; Euripide lui prête des sentiments moins délicats. La Phèdre du siècle de Louis XIV représente les idées de son temps; ses scrupules flfi viennent de son père Racine. — 0 blasphème! ses scrupules lui viennent de son grand-père Apollon, le dieu jaloux, le dieu vengeur, le plus implacable des dieux! Ils lui viennent de ses grand'tantes, mesdemoiselles
les Muses, vieilles filles collet monté s'il en fut jamais, sottes bas bleus d'une pruderie insupportable, qui ne pouvaient pardonner à leur petite-nièce de s'être amourachée d'un mauvais chasseur dont l'éducation avait été si peu littéraire. Voilà pourquoi Phèdre devait avoir plus de remords que les simples femmes dé son temps. La Phèdre (te Racine est un mythe que vojs n'avez pas encore compris : c'est la pythonisse amoureuse, c'est l'âme intelligente et divine, luttant contre l'instinct brutal; c'est le feu sacre d'Apollon luttant contre le feu profane de Vénus. Or, pour bien saisir ce rôle, selon nous, il faut être poétique, éminemment poétique, et ne point chercher dans ces vers lyriques des effets de prose et des inflexions de comédie; il faut que l'on se rappelle à chaque mot, à chaque soupir, à chaque regard, que Phèdre est la petite-fille d'Apollon.
En attendant Phèdre, on répète à force, au Théâtre- Français, le drame de M. Victor Hugo, les Burgraves; on annonce la première représentation pour le 15 janvier. — Déji! — De si beaux vers s'apprennent si facilement! Les personnages de ce drame sont, dit-un, gigantesques, les beautés de l'ouvrage sont homériques; tels sont les mots qu'on emploie pour parler de celte nouveauté, et ces mots ne surprennent personne. Voilà qui est flatteur I
Le monde élégant est encore très-calme : point de bal, point de concert. Quelques raouts bien solennels à l'ambassade d'Autriche, à l'ambassade d'Angleterre; mais nulle fête joyeuse n'ose encore effacer de tristes souvenirs.
L'album à la mode est 'celui de Labarre. Que ses romances sont dramatiques! que ses chansonnettes sont spirituelles! En les écoulant dans un salon, on n'a qu'un regret, c'est de ne pas Les entendre sur un théâtre. Pourquoi donc Labarre ne fait-il pas m. opéra?
Les étrennes à la mode sont les bijoux sculptés. M. Froment-Meurice a refait un art de l'orfèvrerie : ses épingles sont des statuettes charmantes que Pradier ne désavouerait pas; ses bracelets empruntent aux gracieuses fantaisies de la renaissance des formes inattendues et d'un caprice exquis. — 11 réduit des bas-reliefs de Jean Goujon aux proportions d'une agrafe. La naïade d'argent ou d'or, au lieu de s'accouder sur une urne, s'appuie sur un rubis, sur un diamant. — M. Froment-Meurice, dont Victor Hugo a célébré le talent dans de délicieuses stances, et qu'il appelle le Michel- Ange du bijou, fait complètement oublier la richesse de la matière par la beauté du travail. Sis parûtes sont si artislement jolies, qu'on ose les accepter comme si elles . n'étaient pas précieuses.
Le monde politique est assez inquiet; les ministres ne rêvent que coalition : M. de G... est allé voir M. de L... : coalition. H. de Salvandy a bu à la santé de M. Odilon Barrot : coalition. Madame de R... s'est réconciliée avec madame*** : coa'ition. Ces messieurs croient à cette parole du Prophète : Qui a triomphé par le glaive périra par le glaive I Un député, coryphée de la coalition, disait l'autre soir en parlant de M. de Lamartine : Lui ! faire partie d'une coalition! jamais! ce serait démentir son noble caractère I — Le mot est naïf de votre part, monsieur; mais que veut-il dire?... Que vous avez démenti votre noble caractère; ou bien que vous n'aviez pas de noble caractère à démentir; choisissez.
Le monde enfantin est désolé. Deux jours et demi de congé au commencement de l'année! N'avoir que deux jours pour jouir de tant de tètes et pas un seul pour se reposer, c'esi bien triste. Renvoyer sans pitié au collège de pauvres enfants nourris pendant deux jours de bonbons et de coups
de fusil! C'est bien cruel. Car vous saurez que tous les écoliers iront voir dimanche Beau harnais, qu'ils ont demandé à grands cris. Us ne dormiront pas après avoir vu et surtout après avoir entendu cet héroïque mélodrame; et le lendemain, encore tout étourdis du bruit des batailles, tout enivrés de l'odeur de la poudre, il leur faudra reprendre leurs travaux. Comme ils dormiront sur leur cahier! Ah! si nous avions du crédit, nous ne demanderions ni faveurs, ni places, ni pensions; nous demanderions que l'on donnât tous les ans aux écoliers quatre beaux jours de vacances pour bien commencer leur année. Nous dirions à M. le ministre de l'instruction publique ce que lui disait sa charmante petite fille quand il lui contait l'histoire de deux enfants qu'un tigre allait dévorer : « Oh! papa, fais vite une fée pour les sauver. «Nous lui dirions: Monsieur le ministre, faites vite une ordonnance-fée pour les sauver du plus effrayant des dangers, du plus fatal des présages : commencer l'année par un regret!
Maintenant il nous reste à former des vœux pour cette nouvelle année. Mais lesquels? Excepté la santé de ses parents et de ses amis, que peut-on raisonnablement désirer sans un doute et sans une crainte? Que de succès obtenus qui ont été funestes ! Que de revers redoutés dont on s'est trouvé glorieux ! Si le bien peut nuire, si le mal doit profiter, que demander au ciel? Quel imprudent oserait, par un souhait téméraire, se rendre responsable de sa destinée? Nos rêves à tous sont tellement insensés, que ce serait peutêtre former un vœu de bonheur universel que de souhaiter à chacun de nous ce qu'il redoute ; mais nous n'aurons pas cette force-là; nous nous bornerons à demander pour vous et pour nous ce qui convient à tous les âges, à tous les rangs, à tous les cœurs : des illusions et du courage.
LETTRE PREMIÈRE
26 février 1844.
Le carnaval. — La Madeleine' redevenue mondaine. — L'ambassadeur sortant des galères. — Grave erreur, un savant pris pour un ministre. — L'homme le plus spirituel de l'univers déguisé en serin. — L'amour qui a une rage de dents. — La leçon de polka.
Il faut pourtant bien vous raconter un jour le carnaval de l'année 1844.
Il a commencé d'une manière calme et digne, par des concerts. Les concerts sont les préludes naturels des plaisirs. Disons tout de suite que la plus belle de ces fêtes harmonieuses est celle qui a eu lieu chez madame la duchesse de Galbera II y avait là tout ce qui compose un concert irréprochable : un auditoire intelligemment et scrupuleusement choisi, d'excellents chanteurs et d'excellents causeurs pour ceux qui n'aiment pas la musique; et puis enQn cette particularité importante sans laquelle il n'est point de fête parfaile; ce prétexte charmant qui sert à faire valoir toute chose, les riches parures, les tournures gracieuses, les démarches impériales, les robes à queue, les doubles tuniques, les triples volants ; ce moyen ingénieux de désencombrement subit; ce thème inépuisable qui sert à commencer toutes les conversations; ce but général où se rejoignent toutes les coquetteries particulières; cet intérêt de la soirée qui donne à la fête l'attrait et le mouvement, celte re-
cherche d'éiéganee que nous nommerons le pèlerinage. 11 n'est point de fête complète sans pèlerinage !
Or nous entendons par ce mot un voyage de curiosité fait à travers les vastes salons et les galeries en fleurs pour aller admirer un objet d'art merveilleux, relégué avec mystère ou plutôt conservé avec respect dans les appartements retirés de l'hôtel splendide; sanctuaire inconnu où pour la première fois il est permis de pénétrer. Ce jour-là l'objet merveilleux qu'on allait admirer par caravane était la Madeleine de Canova. La belle pénitente, éclairée encore avec coquetterie, pleurait en silence dans l'oratoire sombre qui lui était consacré; et toutes ces femmes parées de velours et de satin, de perles et de diamants, venaient rendre hommage à ce poétique modèle de douleur et d'humilité. Et l'on n'entendait que ces mots : — Avez-vous vu la Madeleine de Canova? — Je viens de voir la Madeleine de Canova. — Venez donc voir la Madeleine de Canova. — Quoi ! vous n'avez pas vu la Madeleine de Canova?... Un de nos amis s'est beaucoup moqué de nous à propos d'elle. — Eh bien, nous disait-il, vous venez de l'admirer, qu'en dites-vous? — Mais, franchement, je ne l'avais pas vue depuis douze ans, et je l'ai trouvée bien changée. Cette réponse lui a paru fort ridicule.
ft'jst-ce pas que c'est une fête bien complète que cellelà où chez une femme séduisante et spiiituelle, entourée des illustrations de tous les pays, on écoute la musique de Rossini en regardant le chef-d'œuvre de Canova?
Après les concerts sont venues les fêtes de charité. Le majestueux hôtel Lambert, nouvellement acheté par la princesse Czanomka, avait offert ses salons superbes au bal des Polonais; là les sujets de pèlerinage ne manquent
pas; les caravanes étaient nombreuses; cette fête était admirable; elle a fort bien réussi. Un mot de critique : il n'y avait peut-être pas assez de Français. Eh ! dira-t-on, le gouvernement fait beaucoup pour les étrangers réfugiés, témoin ce paysan bourguignon qui sollicitait, il y a quelques mois, de son sous-préfet, une place de réfugié espagnol. Le gouvernement fait beaucoup, sans doute, mais les largesses du gouvernement sont payées par les pauvres gens, tandis que les plaisirs de charité sont des impôts supportés par les riches; et si les riches donnaient davantage, les pauvres ne seraient peut-être pas obligés de donner du tout. Nous hasardons cette réflexion.
Ensuite sont venus les bals mondains périodiques. Celui du prince Tufflakin est chaque année impatiemment attendu. Cette fête exceptionnelle où s'épanouissent les fleurs de tous les climats, les beautés de toutes les nations, est toujours fort brillante, et de plus fort amusante. 11 est une demi-douzaine d'adorables mauvais sujets qu'on ne retrouve que là. Ils vivent depuis plusieurs années loin du monde, dans une retraite sinon modeste, du moins mystérieuse, et il ne faut rien moins que l'admirable collection de jolies femmes réunies chez le prince Tufflakin pour attirer hors de leur tanière fleurie, de leur antre confortable, ces ex-lions redevenus ours à force de civilisation. Bizarre phénomène! les gens qui détestent le monde sont précisément ceux qui le rendent amusant; c'est peut-être parce qu'ils sont indépendants de lui, et que les esprits indépendants sont les seuls qui sachent être toujours aimables.
Le bal de madame la comtesse de Lariboissière est encore une solennité périodique pour laquelle on fait faire des robes neuves, on médite des effets de parure. Cette année on n'y voyait que diamants; les hommes eux-mêmes en portaient,
sous prétexte d'ordre quelconque. Il nous souvient d'avoir entendu ce jour-là un dialogue étrange. Nous causions avec le prince de Craon; vint à passer M. l'ambassadeur d'Espagne. Après quelques mots de politesse :
— Monsieur l'ambassadeur, dit le prince, combien de temps êtes-vous reste aux galères ?
— Six ans, mon prince, répondit l'ambassadeur. Alors, nous, de nous récrier : — Où était-ce donc?
— Aux presidios de Ceuta; j'y suis resté depuis l'âge de vingt-cinq ans jusqu'à trente et un ans.
— Les plus belles années de la vie!... Et qui vous y avait fait enfermer?
— Le roi Ferdinand VII.
— Et qui vous en a fait sortir?
— Le même roi.
— Et pourquoi vous y avait-il fait enfermer?
— Je ne l'ai jamais su.
— Et pourquoi vous en a-t-il fait sortir?
— Je l'ignore encore.
— Mais comment avez-vous pu supporter cette affreuse captivilé?
— J'étais poëte.
— Comme vous parlez de tout cela doucement!
— Je suis philosophe.
La grande fête donnée aux Tuileries était un superbe combat à l'éventail et à l'épée; les amazones se sont conduites bravement. La cohue était épouvantable, mais le coup d'oeil était magnifique. Ce n'est pas la faute du roi si sa cour est trop nombreuse, c'est la faute de notre temps; cela tient au progrès de l'égalité. On n'était admis qu'en habit habillé ou en uniforme. Ce jour-là aussi a eu lieu
un dialogue bizarre que Ton nous a rapporté. — Un étranger de distinction, s'adressant.à son voisin, lui dit : — Pardon, monsieur, veuillez me permettre de vous adresser une simple question : Les hommes qui ont été ministres une fois ont-ils le droit de porter toujours leur habit de ministre?
— Non, monsieur. Qu'est-ce qui vous fait croire ça?
— C'est que, depuis une heure que je suis au bal, j'ai vu passer plus de soixante ministres.
— C'est beaucoup; nous n'en avons pas tant. Nous en avons ordinairement huit, quelquefois seize dans les moments de crise, les sortants et les rentrants; mais jamais plus. Quels personnages prenez-vous donc ici pour des ministres?
— Mais, par exemple, le personnage qui vient à vous.
— Ça! un ministre? Eh! c'est Buchon.
— Quoi! le célèbre Buchon, le savant?
— Oui, l'historien, le voyageur; enfin, Buchon.
— Voyez, il a un habit de ministre...
— Dites un habit de fantaisie. Le fait est que ces habitslà, justement parce qu'ils sont de fantaisie, sont beaucoup plus riches et beaucoup plus brodés que ceux de nos ministres et de vos ambassadeurs.
— Je vous remercie, monsieur. Dorénavant je tâcherai de ne plus confondre les ministres avec les fantaisies.
Peu à peu, le carnaval s'est animé, et l'heure des bals costumés est venue. Cette année, on a signalé une innovation : les dîners déguises, les soupers déguisés, sans calembours, ce sont les convives qui étaient déguisés, et non les mets. Plusieurs de ces repas ont été fort joyeux.
286 LE VICOMTE DE LAUiNAY
Dans le monde artiste, le earnaval a été ce qu'il y est toujours, gaiement spirituel. On raconte un bal très-joli donné par Ciceri. Lui était en invalide, coifFé du petit chapeau historique. 11 y avait là de charmants costumes portés par de charmantes femmes. Mademoiselle Plessis a eu les honneurs de la soirée : elle était admirablement belle, déguisée en écaillère... oh ! mais une écaillère de Greûse, parlant le doux langage de Marivaux. Les invités venus sans déguisement n'ont pu être admis dans le bal qu'en s'improvisant malades à la porte; on leur présentait un bonnet de coton et une robe de chambre; il fallait choisir entre une retraite forcée ou une indisposition subite; et, comme on voulait s'amuser, tout le monde voulait être malade : c'était une épidémie. Celte grande sévérité dans les admissions nous rappelle une plaisanterie du même genre qui a eu beaucoup de succès il y a quelques années. Un des célèbres peintres de Psyché, venu au bal sans costume, avait été mis impitoyablement à la porte. D'abord il se désole; puis une inspiration soudaine vient à son secours: il se précipite chez un épicier, achète une feuille de papier, se fait un immense bonnet d'àne, sur lequel il écrit ces mots : Puni pour ne pas s'avoir déguisé. Vous pensez bien que cette fois on le laissa entrer dans le bal et qu'il fut reçu à merveille.
Chez madame la comtesse Merlin, cinq personnes seulement avaient obtenu la permission de venir sans être costumées; c'étaient des ambassadeurs, des hommes politiques. 11 y avait donc beaucoup de dominos fort malins qui vous disaient de gracieuses folies : pour les hommes, les dominos bleu de ciel; pour les femmes, les dominos roses, et quelques dominos noirs mystérieux. Madame Merlin avait un costume grec magnifique, cousu de pierreries ; madame
la marquise de la Gr..., un costume persan d'une sévère exactitude, qu'elle portait avec sa grâce tout orientale- Madame la comtesse Somaïloff avait un habit de chasse du temps de Louis XIV; son large chapeau de feutre avait bien de la peine h dépasser en ampleur les énormes touffes de ses beaux cheveux. Deux jeunes Anglaises représentaient l'une le Jour, l'autre la Nuit; l'Aurore brillante se trahissait sous de longs voiles blancs que ses rayons brodaient de paillettes d'or; la Nuit, silencieuse et triste, cherchait en vain à éteindre sous ses crêpes noirs ses mille étoiles d'argent.
MadameThiers, qui était souffrante ce jour-là, n'avait mis qu'un dumino blanc, mais d'une si merveilleuse élégance, que les plus grandes prétentions s'effaçaient devant cette savante simplicité.
Vers minuit, .un bruit de fanfares s'est fait entendre. Le quadrille des chasseurs (siècle de Louis XIII) a fait son entrée dans le bal; ce quadrille a été fort admiré; c'était justice. On a fort apprécié aussi la parure d'un jeune homme déguisé en Amour. Description de cette parure : pour vêtement, une tunique d'azur; pour coiffure, une perruque poudrée et une couronne de roses; pour écharpe, une guirlande de roses; pour moustaches, deux roses pompon; pour tourments, une névralgie. — Vous mettez les tourments au nombre des parures? — J'en ai le droit; il est dit : L'Amour se pare de ses tourments; il les fait terriblement valoir, convenez-en. Donc cet Amour malheureux a passé tout ie temps du bal à faire des grimaces pitoyables et à conter son martyre aux échos d'alentour. En voyant ses tortures, nous nous sommes rappelé les vers charmants que nous avions lis la veille dans le nouveau recueil de poésie publié par M. de Latouche, ses Adieux; nous vous engageons
à les lire bien vite. Voici comment le rêveur d'Aulnay définit l'amour :
Ce besoin de souffrir que l'on appelle aimer.
C'est bien mal de se rappeler un vers si poétique à l'aspect d'un si plaisant Amour. Mais le carnaval ne respecte rien. Autre déguisement d'une invention plus nouvelle, d'un goût plus fin. Habit complet en taffetas serin , souliers de taffetas serin, chapeau de Janot de même en taffetas serin, orné, sur le sommet, de trois jolis petits serins empaillés, d'une physionomie maligne et piquante. Ce déguisement avait été imaginé par l'un des hommes les plus spirituels de l'univers. Voilà comme on est en France, on travaille quinze ans à se faire une réputation d'esprit... pour arriver à la fortune, à la gloire, au bonheur?... Non, pour avoir un jour le droit de se déguiser en serin.
On admirait encore à ce bal deux chefs de tribus indiennes, deux sauvages fort bien vêtus, mais assez mal mis. On vantait de tous côtés leur costume, qui était d'une extrême exactitude, disait-on. Nous voulons le croire; cependant il y avait là peu de juges : ce beau costume consistait, pour le fond, en petits chiffons de toile jaune tressés de plumes grises. Avec un vieux plumeau et des rubans de fil, on imiterait facilement le moelleux de ce précieux tissu de l'Inde. Quant aux ornements, les voici : des arêtes de poisson, des os de chien, des cornes de rhinocéros, des ongles de vautour, des becs d'aigle, des crocs de tigre, des mâchoires de requin, des sourires de crocodile, etc., etc. Eh bien, cela n'était pas très-joli ; les moindres diamants font plus d'effet que toutes ces raretés-là. Vous comprenez que, dans un bal où flottent les robes de gaze, les falbalas de dentelles, des sauvages ornés d'arêtes,
de griffes et de crocs sont des voisins fort incommodes? Ceux-là entraînaient violemment tout le monde ; et lorsqu'ils dansaient, ils emmenaient à chaque pas avec eux, et malgré eux, toujours trois ou quatre danseuses à la fois, ce qui ne laissait pas que de compliquer les figures. « Oh! les ennuyeux sauvages! s'e'criait une jeune femme dont l'écharpe de gaze venait d'être égratignée par un bracelet de becs d'aigle... les ennuyeux sauvages!... » Puis, apercevant l'amiral de la Suze, qui venait d'ôter son masque : « Mon cher amiral, ajouta-t-elle d'un air câlin, vous qui avez tant voyagé, ne pourriez-vous pas leur indiquer une ile déserte? » Ces sauvîges étaient tatoués, comme il convient à tout bon et loyal sauvage. La figure de l'un était jaune d'or, chiné de rouge; celle de l'autre affectait une sorte de pékin rayé, vert, jaune et noir. C'était la seule jolie étoffe de leur costume.
A propos de tatouage, on raconte que les médecins du roi de Suède ont été bien étonnés l'autre jour, en saignant Sa Majesté , de trouver très-lisiblement écrits sur son bras auguste ces trois mots : « Liberté, égalité ou la mort! » Ils ne pouvaient revenir de leur surprise. Il y a si longtemps que Charles-Jean est roi, qu'on a oublié qu'il a commencé par n'être qu'un héros, et c'est un si bon roi qu'on ne peut pas se figurer qu'il ait été aussi jadis un bon républicain. Mais quelle chose étrange ! un roi tatoué de liberté ! Tout notre siècle est raconté dans ce rapprochement : « Liberté, égalité ou la mort! » C'est avec ces devises-là que de nos jours on arrive au trône.
Mais terminons notre récit :
A une heure du matin, une vive agitation se manifesta dans la fête... Mademoiselle Carlotta Grisi venait d'y paraître... On se rangea en cercle, on grimpa sur les fauteuils III. 17
dorés, sans égard pour leur damas respectable, et il se fit un grand silence, comme toutes les fois que quelqu'un s'apprête à danser. Mademoiselle Grisi, semblable en cela à mademoiselle Rachel , est beaucoup plus jolie dans un salon qu'au théâtre. Elle a dansé la tarentelle d'une manière charmante et au bruit d'applaudissements frénéliques.
Pour finir agréablement la soirée, on a dansé la polka; il faut vous dire que la danse à la mode, cet hiver, est la polka : c'est une sorte de danse nationale originaire de Bohême, où là même elle est prohibée ; c'est la danse des paysans. Ici tout le monde veut l'apprendre, et Cellarius ne peut suffire au nombre toujours croissant de ses élèves. On raconte au sujet de la polka une histoire assez plaisante. La duchesse de B... a un fils de dix-neuf ans. Ce jeune homme, parfaitement bien élevé, a désiré savoir danser la polka pour compléter son éducation ; on lui a conseillé de prendre pour maître le fameux Cellarius. Mais, dans la classe de ce professeur en l'art de Terpsychore, les prè tresses de cette muse vont aussi former des pas gracieux; c'est pourquoi ce digne professeur ne possède pas, comme ceux de l'université, toute la confiance des familles. Madame de B... entrevit avec effroi les dangers que pouvait courir son jeune fils; elle ne voulut point qu'il allât prendre des leçons de danse chez Cellarius, mais elle écrivit à Cellarius de venir chez elle avec tout ce qui était nécessaire pour la leçon. Le maître de dans^ arriva le lendemain, à l'heure indiquée. Il était suivi de deux fiaeres contenant huit danseuses de l'Opéra. L'apparition fut terrible. Cependant madame de B... fit bonne contenance; voyant que le danger était inévitable, elle se résigna à le surveiller. Elle s'établit, comme à l'ordinaire, au coin de son feu, et se mit à tricoter paisiblement. La leçon de polka fut donnée
dans son salon, devant elle; son fils valsait tantôt avec une grande blonde; tantôt avec une petite brune, il passait et repassait sous les yeux de madame de B..., qui l'observait en silence ; et tout se termina d'une façon très-convenable : il n'est point de situation que ne sanctifient la présence et le tricot d'une mère!
Sur le boulevard, le carnaval a été triste et laid. De pauvres enfants s'entassaient dans des calèches, ou s'en allaient barbotant dans une affreuse neige fondue, une espèce de sorbet noir qui glaçait leurs petits pieds, tout cela pour voir des masques qui ne passaient pas, et ils en demandaient en pleurant; pour les consoler, on leur désignait, dans les voitures et dans la foule, les premières figures grotesques que l'on remarquait, en leur disant : « Voilà un masque. » On montrait aux uns les parents des autres, et rice versa. 11 n'y avait de superbe que le bœuf gras : il était fleur de pêcher, c'est une; belle couleur de victime.
Dans les salons sérieux et d'un aspect habituellement solennel, pour se dérider un peu et se prouver à soi-même que l'on était en carnaval, on faisait venir Levassor. Ses chansons drolatiques sont singulièrement goûtées dans le monde élégant. Plus les lambris du salon sont dorés , plus les tentures sont riches, plus les diamants sont beaux, plus les douairières sont collet monté, plus les jeunes femmes sont prudes, plus les jeunes hommes sont pédants, et plus Eibi à la grand'inesse et Titi à l'Ambigu sont écoutés avec transport. 11 est à remarquer que les personnes trèsdédaigneuses ne daignent jamais s'amuser que de choses indignes d'elles.
Chez les bas bleus, le carnaval a emprunté un caractère misanthropique et farouche qui n'était pas le moins plaisant. Dans une chambre meublée d'une façon bizarre, à la
clarté intermittente d'une lampe exténuée, des femmes parées de coiffures indescriptibles se confiaient d'une voix lamentable leurs alexandrins mutuels. 0 carnaval, rusé carnaval, comme tu sais bien rattraper ceux qui te fuient!
Nous ne voulons pas dire ce que le carnaval a été à la Chambre ni à l'Opéra. On appréciera les sentiments de convenance qui nous font garder le silence à ce sujet.
Nous vous raconterons samedi prochain le commencement du carême.
LETTRE II
9 niais 1844.
Coiffures à la mode. — Chapeaux de chiens savants. — Évanouissements politiques , dynastiques, lyriques et sympathiques. — Emballage et magnétisme. — Paris inondé.
Oh! nous en triompherons; il n'est pas dit que nous les laisserons en paix s'établir dans le pays de l'intelligence et du goût; en vain ils sont menaçants et superbes, nous abattrons leur orgueil; leur arrogance ne parlera pas plus haut que notre indignation : contre eux nous serons terrible, dussions-nous pour les détruire épuiser tout notre arsenal; nous les combattrons en vers et en prose, sournoisement et publiquement; nous les dénoncerons à l'opinion publique, et nous aussi nous crierons pour nous encourager : « La France entière nous écoute, l'Europe attentive nous contemple ! » et comme nous aurons pour nous le droit, la pureté de nos intentions, la conscience de notre désintéressement, nous triompherons.
— Et de qui?... de vos ennemis?,.. Vous les avez tou-
jours dédaigneusement respectés; quelle idée vous prend aujourd'hui de les combattre?
— Nous, combattre nos ennemis?... Non, vraiment; nous aurions trop grand'peur de les vaincre, et ce serait dommage; jamais nous n'en trouverions de meilleurs. Us possèdent toutes les qualités désirables; nous les aurions fait faire exprès, nous les aurions commandés pour nous, en donnant nous-mème les dessins et les modèles, qu'on ne les aurait pas confectionnés plus à noire goût. Us sont inconnus, par conséquent impuissants ; ils sont sans esprit, par conséquent sans écho; ils sont grossiers, ce qui nous dispense de leur répondre; ils sont de mauvaise foi, ce qui leur ôte tout crédit; de phn, ils sont acharnés, ce qui les rend fort ennuyeux ; car être acharné sans esprit, c'est rabâcher des bêtises. Or les écrivains ennuyeux ne sont jamais dangereux. Excellents ennemis!... Oh! non, nous ne voulons pas vous combattre ! Ceux que nous voulons anéantir à tout prix, ce sont ces intrus qui usurpent dans le monde une place honorable, qui se pavanent dans nos salons avec une insolente fatuité; qui, par leur extravagance, compromettent, aux yeux des étrangers, l'intacte réputation de la France.
— Ah! vous voulez parler de nos ministres?
— Eh non ! il ne s'agit pas de nos ministres, nous sommes pour eux à peu près comme la Chambre, qui les déteste et qui cependant les préfère; leurs avides rivaux les font paraître aimables; en fait de fidélité patriotique et de digtiité nationale, les accusateurs sont tout aussi coupables que les accusés, et l'on est tenté de leur répéter cette belle parole de l'Évangile : « Que celui de vous qui se croit sans péché leur jette la première pierre. »
— Mais alors qui donc voulez-vous combattre et poursuivre ?
— Ces horribles petits chapeaux qui sont à la mode depuis un mois... nous les attaquons hautement avec une indignation légitime. Vous riez... mais ce n'est point une haine insensée, une fureur puérile qui nous enflamme, c'est une inspiration prophétique, un instinct sacré. Le péril est grave; il s'agit d'une question d'économie politique des plus importantes : tout l'avenir de notre commerce y est intéressé... Oui, sans doute, malgré l'altitude mélancolique de nos ministres vis-à-vis de l'étranger, malgré la désinvolture de notre administration intérieure, la France a conservé encore une suprématie ; elle règne encore sur le monde par son élégance et par son bon goût, et c'est un avantage qu'il faudrait au moins lui conserver. Eh bien, ces affreux petits chapeaux, ces coiffures grotesques de singes civilisés, ces assiettes à soupe en crêpe blanc ornées de plumes sans nom, ne tendent à rien moins qu'à lui faire perdre le sceptre de la mode, que depuis tant de siècles elle a gloileusement porté.
Que direz-vous, jeunes marquises italiennes aux yeux noirs, aux traits nobles et réguliers, au port majestueux, statues vivantes que les rayons du soleil ont dorées, que direz-vous en voyant ces affreux petits chapeaux sortir de la caisse parisienne si impatiemment attendue? Vous direz : « C'est une coiffure de poupée, je n'en veux pas. »
Et vous, rêveuses baronnes allemandes, aux blonds cheveux, aux yeux d'azur, au maintien naïf, au triste sourire, ballades vivantes nourries de marguerites et de vergissmein-nicht, que direz-vous en essayant cette coiffure risi- Lle? Vous direz : « Hélosi il faut avoir le cœur bien joyeux pour choisir une si folle parure; moi, je ne la porterai jamais. »
Et vous, belles princesses russes, aux bras de neige, au
poit de reine, fi coquettement altières, si dédaigneusement gracieuses, fleurs de serres chaudes, délicates et cependant toujours fraîches, camélias roses vêtus d'hermine, que direz-vous lorsqu'on vous présentera ces vilains toquets de chiens savants? Vous direz: « Qu'est-ce que cela? on ne peut mettre ni un diadème de perles, ni une couronne de diamants, ni une tiare de rubis sur cet affreux joujou; on ne fait plus rien de hon à Paris. » Et toutes alors, Russes, Allemande-, Italiennes, feront venir leurs chapeaux... de Londres! 11 ne nous manquait plus que cela!
Ces prétentieux petits chapeaux ont un goût singulier qui attesterait seul leurs coupables intentions. Vous croyez qu'ils choisissent de préférence les minois, les figures chiffunnées, dont la physionomie piquante et moqueuse serait au moins en haimonie avec leur attitude agaçante; point du tout, les insolents vont se percher de préférence sur les fronts soucieux, sur les têtes pensives; ils affectionnent les traits augustes, les regards imposants; un nez magistral les attire, une bouche rébarbative leur sourit, la vieillesse a pour eux des charmes. Minerve elle-même ne les effarouche point; et c'est alors un spectacle étrange que de voir dans nos salons, dans nos brillants concerts, assises sur des fauteuils posés symétriquement, toutes ces femmes graves, sérieuses, fières, écoulant un air de Labiache ou de Mario, silencieusement, avec des regards pleins de langueur, des roses pleines de dignité, et oubliant tout à fait qu'elles ont sur la tête une coiffure de chiens savants. D'abord en les regardant on rit, et puis on s'alarme; rien ne ressemble plus à de la démence que ce bizarre contraste : une grande figure triste sous une coiffure folichonne, c'est effrayant.
Autre mode du jour, plus amusante et moins dangereuse : les évanouissements. On s'évanouit beaucoup cette année !
Du temps de l'empire, on s'évanouissait volontiers pour un rien, pour un mot, pour un regard; puis, sous la restauration, tout à coup on a cessé de s'évanouir; voilà maintenant qu'on se révanouit. C'est une mode charmante et que nous ne combattrons pas; elle donne du mouvement et de l'intérêt à une fête; et puis, d'ailleurs, ces évanouissements sont variés; il y en a de plusieurs espèces : nous avons d'abord eu l'évanouissement politique. A Londres, à Belgrave-Square, deux jeunes femmes se sont évanouies au moment où on les a présentées à M. le duc de Bordeaux; c'était un hommage rendu à la majesté dans l'exil. Rien de plus digne et de plus convenable. L'évanouissement des belles visiteuses s'est terminé par des. sanglots et par des larmes, et le jeune prince a eu grand'peine à les consoler du bonheur de le connaître. Ici l'on s'est fort étonné de cet effet produit; il était pourtant bien naturel : l'une de ces voyageuses est citoyenne d'une république américaine; l'autre est fille d'un agent de change parisien; elles devaient être fort troublées. Ce n'est pas une femme de la cour qui s'évanouira jamais à l'aspect d'un prince du sang.
Nous avons eu aussi l'évanouissement dynastique. La branche cadette n'a rien à envier à la branche aînée. L'autre soir, la femme d'un négociant nouvellement présentée aux Tuileries a éprouvé , à l'approche de la reine, une si forte émotion, qu'elle s'est évanouie. Par malheur, l'évanouissement avait pris la forme d'une indigestion, ce qui lui était de son élégance. N'importe, cela n'en est pas moins flatteur. Que l'on nous dise à présent que la royauté n'a plus de prestige! Allez, allez, on aura beau faire, nous sommes et nous serons toujours un peuple éminemment monarchique.
Nous avons aussi l'évanouissement lyrique. Explication :
Un morceau de musique nouvellement exécuté produit un grand effet dans une savante assemblée. S'écrier : Bravo ! divin ! sublime ! c'est vulgaire; tout le monde a fait cela, et cela ne signifie rien. On attend le plus beau passage du morceau,' et juste au moment où tout le monde s'extasie, on s'évanouit... Et cela veut dire : « Je suis une excellente musicienne, j'ai une voix superbe, un la de poitrine, je chanterai cet air-là dans huit jours... » Cela se comprend tout de suite. Et votre réputation est faite.
Nous avons enfin l'évanouissement sympathique ou romanesque; mais celui-là était facile à retrouver : on avait la tradition.
Mais tout le monde ne partage pas notre goût pour les évanouissements : les cantatrices, dont ils interrompent les points d'orgue ; les orateurs, dont ils suspendent les discours ; les bavards, dont ils éteignent les bons mots; les maîtresses de maison, dont ils bouleversent les fêtes et quelquefois le mobilier, se plaignent avec amertume de ces innocentes comédies: Nous croyons leur rendre service en leur indiquant un moyen de faire cesser à l'instant même un évanouissement infiniment trop prolongé.
Madame de X... a diné jeudi chez madame Z... Elle a fort bien diné. En sortant de table, elle a jugé à propos de s'évanouir. Bien. On l'a transportée sur le lit de la maîtresse delà maison, où elle est restée immobile; on a coupé sa ceinture... on lui a fait respirer des sels... tout a été inutile... Madame de X... restait toujours sans mouvement sur ce Ut élégant tout paré de soie et de dentelles. Un méchant prétendait que cet évanouissement n'était qu'un ingénieux moyen de faire la sieste ; il offrait d'aller s'évanouir sur un canapé dans le salon voisin. La maîtresse de la maison commençait à s'ennuyer de s'occuper si longtemps de la même
personne; l'ennui la rendit malicieuse, et pour tendre un piège à la belle évanouie, elle hasarda ces simples mots : « Savez-vous ce qui la rend malade?... Ses cheveux sont trop serrés, il faut les dénouer... » Ces paroles furent magiques : oubliant tout, et par un mouvement involontaire, l'évanouie porla vivement ses deux mains sur sa tète pour défendre ses deux fausses nattes contre toute agression révélatrice; et, feignant de revenir à elle: — Où. suis-je? dit-elle d'une voix éteinte. — Chez moi, lui répondit son amie ; mais votre voiture est arrivée, et dans cinq minutes vous serez chez vous. Moralité de cette histoire : l'évanouissement factice exige une chevelure sincère.
Vous serez bien étonnés quand nous vous dirons que ce qui est aussi fort à la mode en ce moment, ce sont les dominicains. Nous sommes fâché d'unir ces deux mois : mode et dominicains, indignés de se trouver ensemble; mais la vérité nous y force. Depuis quelque temps on se fait beaucoup dominicain; beaucoup n'est pas exact, car on ne l'est qu'un peu. 11 faut plutôt dire : Beaucoup de gens se font un peu dominicains : il y a des demi-dominicains, des tiers de dominicain, des quarts de dominicain; il y en a même qui ne sont pas du tout dominicains, tant la dose est légère, un dix-millionième tout au plus. Or, cette manière de l'être n'empêche pas d'être autre chose : on est dominicain et maître de piano, dominicain et maître de dessin, dominicain et notaire, dominicain et homme du monde; on joint aux austérités de l'ordre les agréments de la vie parisienne; on se mortifie et on se divertit; on se repent et on recommence; on expie le matin les peccadilles que l'on espère bien commettre le soir. Le dominicain dissipé est une nouveauté de notre époque qui pourrait bien la caractériser. Aujourd'hui on est prude, mais on n'est pas
hypocrite; on déteste le mal, mais c'est quand on ne le fait pas. Bref, les dominicains abondent, on en voit partout; il y en avait deux l'autre soir au bal de la préfecture; il y en avait trois hier à l' Ambigu-Comique.
Est-ce que c'est bien respectueux de mêler ainsi les idées religieuses aux pensées mondaines? Est-ce que c'est aussi de bon goût pour une femme de parler toute la soirée dans un sa' on du sermon qu'elle a entendu le matin à l'église? — Je n'ai pas été contente de M. l'abbé de... — Moi, j'ai été enchanté de M. l'abbé de R... — Est-ce que vous aimez la manière de prêcher de l'abbé G...? — Non, je n'aime que les sermons de notre curé. — Est-ce vrai que M. l'abbé P... a tonné contre la valse à deux temps? — Oui, madame; il a dit qu'il ne comprenait pas qu'une mère fût assez imprudente pour permettre à sa fille cette indigne valse, qu'un mari fût assez imprudent pour la permettre à sa femme... Et l'on cause ainsi les épaules nues, l'éventail à la main, devant de jeunes hommes avec qui l'un a valsé il y a trois semaines cette même valse à deux temps, avec qui l'on compte bien valser encore après Pâques. Nous approuvons peu ces conversations de salon sur les sermons de la semaine; de toute manière, ce qu'on en dit est déplacé. Si le sermon était médiocre, la satire qu'on en fait est inconvenante; la critique littéraire doit s'arrêter devant les prédications religieuses et les respecter. Si le sermon était admirable, s'il a troublé votre cœur, s'il vous a montré le néant de la vie, s'il vous a fait comprendre la grandeur de Dieu, s'il vous a fait éprouver une émotion puissante, alors vous auriez dû rester chez vous pour y rêver en silence : les émotions religieuses ne se racontent pas. Voilà pourquoi nous aimons tant les vrais dévots, c'est qu'ils ne causent jamais de leurs prières.
Le magnétisme est encore et toujours de mode; lui aussi se plaît à s'unir aux occupations de la vie bourgeoise. Mesmer n'est point exclusif; il permet à ses disciples de mêler aux devoirs de son culte d'autres devoirs; on peut être, par exemple, magnétiseur et commissionnaire de roulage. C'est la position de M. Ma' cillet, que l'on se dispute en ce moment dans les intimes réunions du carême. M.Marcillet emballe et endort alternativement. Avant-hier, il a endormi un jeune sujet vraiment merveilleux, et qui a fait à toutes sortes de questions les réponses les plus surprenantes; puis M. Mareillet l'a envoyé en Amérique, ou en Chine, ou en Auvergne, nous ne savons plus où, et le jeune homme s'y est transporté de lui-même; il a dépeint fidèlement les lieux, et a raconté, avec les détails les plus circonstanciés, tout ce qui se passait dans ces divers pays. Eh mais!... une idée!... Si M.Marcillet appliquait à son premier métier les phénomènes de son second? S'il magnétisait ses paquets après l'emballage, il pourrait envoyer ses paquets somnambules en Amérique, en Chine, en Auvergne; il supprimerait ainsi les frais de port et de roulage, et sa fortune serait faite... Qu'il y pense!
Ce qui est à la mode plus que jamais, ce sont les Mystères de Paris. Chaque jour ils attirent la foule à la Porte- Saint-Martin, et chaque jour l'inimitable jeu de Frederick, à la fois si violent et si profond, soulève dans l'auditoire frémissant des tempêtes d'admiration. Raucourt est excellent dans le rôle du maître d'école; son succès doit le consoler de ses regrets. Quand on lui a remis le manuscrit de ce rôle, un grand découragement s'est emparé de lui; il avait découvert une chose affreuse... Devinez quoi? C'est qu'on ne lui crèverait pas les yeux... — Je sais bien, disaitil, tout ce qu'on doit au talent de M. Frederick, je com-
prends que les auteurs fassent beaucoup pour lui; mai? enGn, dans le roman, ce n'est pas au notaire, c'est au maître d'école que le prince fait crever les yeux, et, je l'avoue, mes amis et moi nous avions compté là-dessus. 0 vanité des désirs humains! on ne peut pas même compter sur le supplice de ses rêves!
Du reste, Paris est admirable; l'inondation en fait une merveille. Figurez-vous la capitale de la France se mirant dans le lac de Genève. Quel dommage qu'une si belle chose soit un désastre ! Toutes les caves sont submergées dans le faubourg Saint-Germain ; à Bercy, les ouvriers vont en bateau boire chez les marchands de vins, qui les servent montés sur des échelles. Les rats, que l'eau a chassés des caves, se promènent par bataillons dans les rues, comme ces écoliers mécontents qui, dans Paris, à de certaines époques, se promènent contre le gouvernement. Ces rats protestent, on n'en saurait douter; tout porte à croire que c'est contre l'inondation. Cependant ils n'ont pas encore de petit drapeau qui exprime leur pensée et sur lequel on écrit : A bas ceci! à bas celui-là! A. vrai dire, ces promenades malveillantes n'ont commencé que depuis hier, et l'on n'a pas encore eu le temps de s'entendre pour rédiger la protestation; et puis enCn les eaux diminuent; ils sont capables d'appeler cela une concession de la peur.
Nous recevons, à propos de notre dernier feuilleton, une réclamation de M. le baron Mergez, ancien aide de camp du général Bernadette :'« Les mots sanguinaires liberté, égalité » ou la mort, n'ont été employés, dit-il, qu'à l'époque de la » terreur. Bernadette était alors général; or je demande à » tout militaire de l'ancienne et nouvelle armée s'il est » jamais arrivé que les colonels et les généraux se fissent » talouer... » Cette observation nous paraît fort juste, et
nous nous hâtons de la publier. Un aide de camp de Ba'nadotte est un témoin digne de foi; mais la personne qui nous a raconté ce fait qu'on vient de r ier est aussi digne de foi et toujours parfaitement bien informée. Que faire?... soumettre à nos lecteurs ces deux vérités en priant chacun de vouloir bien choisir celle des deux qu'il préfère. Nous ne chercherons pas à les influencer.
LETTRE III
23 mars JS14.
Les femmes à l'Académie. — Pourquoi pas? Parce que les Françaises ont plus d'esprit que les Français. — La loi salique. — Son origine. — On ne fait des lois contre les loups que dans les pays où il y a des loups. — On ne fait des lois contre l'ambition des femmes que dans les pays où l'amb:tion est la passion des femmes.
Depuis dix jours Paris est tout occupi des nouvelles élections de l'Académie ; il nous faut donc bien vous parler de l'Académie; permettez-nous de vous soumettre quelques idées assez étranges qui nous sont venues à propos d'elle.
A chaque nouvelle candidature académique, les divers galants admirateurs de nos diverses femmes célèbres répètent en chœur et comme un refrain cette même charmante flatterie :
— Mais c'est vous, madame, c'est vous qui devriez vous mettre sur les rangs!...
Aussitôt un académicien quelconque se hâte de reprendre :
— Madame, je vous promets ma voix. Puis, après un gracieux ou affreux sourire, selon ses moyens, il ajoute : — Sérieusement, pourquoi n'y aurait-ii pas à l'Académie française deux fau'euils réservés pour des femmes; pour
madame Sand et pour madame une telle?... Dans chaque salon on dit un nom différent... Pourquoi les femmes d'un grand talent ne seraient-elles pas de l'Académie?... Pourquoi?.'.. Nous allons vous le dire...
Parce que ce serait une anomalie, une inconséquence, une chose ridicule et contre vos mœurs. Nous vous demanderons à notre tour : Pourquoi donc les femmes auraientelles un fauteuil dans un pays où elles ne peuvent avoir un trône? Pourquoi voulez-vous leur octroyer la plume, quand vous leur avez refusé le sceptre? Pourquoi, lorsqu'elles ne sont rien par leur naissance, seraient-elles quelque chose par leur génie? Pourquoi leur reconnaître un privilège quand on leur a dénié tous les droits? Une femme, en France, ne peut être duchesse ou comtesse qu'en épousant un duc ou un comte; eh bien, elle ne doit être académicienne qu'en épousant un académicien. Toute dignité personnelle est interdite aux femmes dans ce beau pays de la chevalerie ; elles ne doivent briller que de reflets; la loi saliquc les atteint partout, vous le savez bien; ne rêvez donc pas de les y soustraire : les exceptions sont dangereuses; elles détruisent l'harmonie, elles provoquent les espérances folles, elles retardent, pour les opprimés, l'heure bienfaisante, l'heure foitunée, l'heure de la résignaliun, cette grande force des victimes. Résignatioin ! mot sublime qui signifie tant de choses : secret découvert, trésor trouvé, moyens ingénieux, ressources inespérées, rôle accepté, travail souterrain, trappes, échelles de soie, portes murées, glaces tournantes, lanternes sourdes, tapis muets, guerre intime, puissance voilée, foi profonde, orgueil ténébreux, modestie implacable, gracieuse haine, mépris doucereux, vengeance câline, ressentiment éternel; voilà ce
LE VIC -M n: DB L Al NAY
. - gnifie chez les Gemmes k n • ation. Vous
;:.:.. il est impoi tant pour elles d'être pi ;
menl et oomplétemenl résignées.
[ i li ] . ur . ù une femme a pronc m é ce m ; t ten 1! de ; ... k-toos! il a bien fallu se résigner... » Irenibk
tyran; k dater de ce jour, décala correspondance . interroge: Lu? les tiroirs de sa comm:de, de son secrétaire, de sa talle à ouvrage: ne plus que d'un a; il. et refoseï I 0 g il mis législateurs . . t. achez pas à la ; . : .
ue sage loi qu'il ne faut vouloir abr s aucun
de ses articles. Bien loin de la maudire, h s -
iree Qatteiu da i naïve.
Ne vous êles-Yons jamais demandé comment il se fa i le peupk de France, peuple de troubadours et >. l'esclave de l'amour, le défenseur de la beauté, Eût il le seul qui ai: ; - \clure à jamais I - ! -: m trône et à leur ravir toutes les dignités de la noblesse et de la littâ l minent ce peuple ado-
rateoi des dames a-t-il paimaginei on tit.lt i
mmes? Peut-on concilier tant de courtoisie dans les . de malveillance dans les lois? Quelle est oc la cause do . rimante?
— l/eni
— Les homm - - al envtem ■ ncs?
— Non... les Français sont a lises, et i!» raison...
Un Italien a plus d'esprit qu'i .ne.
Un I gnola plus d'esprit ui'une espagnole. Un Allemand a plus oYespiit qu'une A. leniar.de. \ gdaisa] func anglaise.
ne Russe.
Un Grec a plus d'esprit qu'une Grecque.
Mais une Française a plus d'esprit qu'un Français.
Hàtons-nous de dire que nous ne parlons pas des hommes d'esprit, des hommes supérieurs de France. D'abord. un homme d'un esprit complet est de tous les pays, ce q :: ne l'empêche pas d'être plus particulièrement du sien; mai il n'est pas de génie sans universalité; ensuite, un homm d'esprit a toujours plus d'esprit qu'une femme d'esprit, p / l'excellente raison qu'un homme supérieur, un homme de génie, dans la perfection de sa nature, réunit toutes les qualités de l'intelligence : les qualités de l'homme et les qualités de la femme, la force de l'un et la délicatesse de l'autre. Et la preuve qu'il possède toutes les qualités de la femme, c'est qu'il en a aussi tous les défauts : il est capricieux, nerveux, impressionnable, inquiet, susceptible, jaloux comme un enfant gâté : il est aussi doué de finesse et d'adresse, ce qui ne devrait pas être permis, quand on a déjà pour soi l'énergie et la ténacité. Le génie d'une femme (une brillante exception ne prouve rien) ne possède pas ce double avantage : il n'a jamais ni les qualités ni les défauts masculins, alors même qu'il s'exerce le plus à les acquérir. L'énergie factice et fébrile qu'une femme donne à son talent par l'excitation est toujours stérile et passagère ; après ces excès, ces attaques d'épilepsie intellectuelle, elle retombe dans le vague, plus faible et plus déroutée ; car elle n'obtient jamais cette énergie d'emprunt qu'aux dépens de sa force naturelle, qui n'est point, comme celle de l'homme de génie, dans la violence des passions, dans la gravité des études, dans la vigueur des pensées, mais dans la profondeur des observations, dans l'exaltation des croyances, dans la sublimité des sentiments.
Comment, nous dira-t-on, avec de telles idées, excusez-
vous les femmes qui font des tragédies? Nous répondrons que si elles font des tragédies féminines, elles sont dans leur droit; qu'une femme, sans présomption ridicule, peut bien célébrer, dans un drame ou dans un poème, l'action héroïque qu'une autre femme a eu le courage d'accomplir. Il y a même des héros qui, par leur faiblesse, ont mérité d'être illustrés par une femme : c'est leur châtiment. Sans doute l'Antoine de Rome vengeant César appartient au plus mâle génie; mais l'Antoine d'Egypte adorant Cléopàtre est une proie naturelle pour l'imagination d'une femme; elle doit laisser par respect le vainqueur de Philippes à Shakspeare; mais eonvenez-on, le fuyard d'Actium lui revient. Ainsi plus d'un événement dans l'histoire appartient à ce que nous appellerons l'art féminin; car il mérite d'être reconnu et défiai. Croyez-vous, par exemple, qu'une œuvre littéraire qui serait parmi les créations de l'intelligence ce qu'est la femme parmi les êtres de la création divine ne serait tout simplement qu'une chose admirable? Eh bien, n'est-il pas permis d'essayer de la créer, et si l'on parvenait à former cette belle femme littéraire, ne vaudrait-elle pas à elle seule toute une bibliothèque de livres nains, difformes et masculins?
Nous mettons donc hors de cause les hommes d'esprit et les femmes d'esprit, et nous disons qu'en général les Françaises ont plus d'esprit que les Français. De là vient que, depuis la conquête des Gaules parles Francs, la guerre est déclarée entre les hommes et les femmes de notre belle pauie.
Tout Français déteste la femme qu'il aime.
Toute Française considère l'être adoré comme son plus mortel ennemi ; inquiète et soupçonneuse, elle est toujours auprès de lui comme l'Arabe dans le désert; il se repose un moment sur. le sable, mais en gardant à ses côtés un
fusil armé pour la défense, un cheval sellé pour la fuite.
Entre un Français et une Française* l'amour n'est qu'une hostilité déguisée, un moyen commode d'espionnage certain; c'est la lutte harmonieuse de deux tyrans jaloux l'un de l'autre, c'est l'accord perfide de deux conquérants rivaux qui rêvent chacun la victoire et la domination personnelle. Et la preuve que cet amour est de la haine, c'est la joie que ses tendres ennemis éprouvent en découvrant dans l'objet chéri quelque affreux défaut, quelque bon vice incorrigible; des cœurs aimants s'affligeraient de cette triste découverte, eux s'en félicitent... « Je la tiens, dit l'un. — 11 ne m'échappera pas, » dit l'autre. Mais, à parler franchement, celui des deux qui doit le plus se réjouir, c'est le Français; son autorité est toujours la plus menacée. Aussi comme il redoute les femmes qu'il risque d'estimer ou d'admirer! Il vient à elles mai& PaT vanité, et il leur fait payer cher l'hommage forcé qu'il leur rend.
Un Français n'aime beaucoup que la femme qu'il méprise un peu. Les femmes d'un monde fantastique sont celles qu'il préfère; comme elles sont dans sa dépendance par la misère de leur condition, il ne s'aperçoit pas qu'il est dans la leur par la pauvreté de son caractère, et il daigne leur obéir parce qu'il ne leur reconnaît pas le droit de lui commander. Ce sont les seules femmes à qui il pardonne d'avoir plus d'esprit que lui.
Car en France, excepté les bas bleus, toutes les femmes ont de l'esprit.
Les Français qui ont de l'esprit en ont beaucoup ; mais il y a beaucoup de Français qui n'ont pas même un peu d'esprit.
Sur cent hommes, vous en trouvez deux spirituels; sur
cent femmes, vous en trouverez une bête.Voilàlaproportion.
Examinez l'intérieur d'une maison, interrogez le portier. « Monsieur est-il sorti? — Je l'ignore. — Madame est-elle rentrée? — Je ne pourrais pas bien vous le dire. — Y a-t-il encore du monde chez madame? — Je ne sais pas. » Le portier (une brillante exception ne prouve rien) ne vous fera jamais d'autre réponse; il est abruti par la tumée de son poêle et de sa pipe; il ne voit rien, n'entend rien... Mais interrogez un peu la portière ; elle vous répondra sans hésiter : « Monsieur est chez lui, madame est rentrée ; » et, s'il est onze heures et demie du soir et qu'il n'y ait pas de voiture à la porte, elle vous dira toujours qu'il n'y a plus personne chez madame; ce qui veut dire : Voilà encore des visiteurs qui nous feront veiller jusqu'à deux heures, je vais les renvoyer. Toute portière est un Argus, ou, pour parler un langage moins mythologique et plus à la mode, toute portière est une Anastasie Pipelet, tout portier est un Alfred.
Regardez maintenant la femme de charge : c'est une maîtresse femme qui mène tout.
Admirez la femme de chambre : c'est une fée laborieuse, adroite, qui fait tout.
Voyez l'apprentie femme de chambre... c'est une fine mouche, qui, sans avoir encore rien appris, sait tout.
Maintenant, regardez les hommes qui composent le personnel de cette maison : il y en a douze; excepté l'intendant, qui est un industriel ; le maître d'hôtel, qui est un poëte; le cuisinier, qui est un architecte; et le cocher, qui est un naturaliste, et qui du moins a acquis un peu d'intelligence dans le commerce... non dans la société des chevaux, tous les hommes de cette maison sont de grands paresseux qui ne savent que boire, manger et dormir. Ainsi,
sur quatre femmes , quatre personnes intelligentes; sui douze hommes, quatre spirituels, huit nuls.
Entrez dans un magasin : il y a douze commis; quatre sont intelligents et ont très-bonne façon ; huit sont de véritables Chalamels. (Voir les Mystères de Paris.) Dans ce magasin, il n'y a qu'une femme; ses manières sont pleines de tact et de dignité; toutes ses paroles sont convenables, et quelquefois elle répare en un moment et d'un mot les inqualifiables sottises que les huit Chalamels viennent de débiter à l'envi.
Consultez les autorités et les amateurs... A l'Opéra, parmi le* figurantes, combien de bêtes? Ils vous diront ; Il y en a trois tout au plus. Et parmi les figurants?... Un soupir sera leur réponse.
Dans un régiment, on compte trois mille soldats ; dans le nombre, deux cents sont, nous en conviendrons, spirituels comme des soldats français ; ce mot dit tout; il n'y a que trois canlinières, qui ont plus d'esprit à elles trois que tout le régiment.
Il n'est qu'une seule condition dans l'état social de notre pays où il se trouve que les hommes ont autant d'esprit que les femmes : chez les laboureurs. Cela s'explique facilement : les rudes travaux de la campagne éteignant l'imagination des femmes, l'égalité s'établit.
Rien n'est plus rare en France qu'une femme tout à fait sotte. Depuis quinze ans et plus que nous allons dans le monde en observateur, étudiant malgré nous, comme types, comme modèles, comme exceptions, comme preuves, les individus qui vivent sous nos yeux, nous n'avons encore rencontré qu'une seule femme complètement bête , d'une bêtise stupide, anatide... Mais il faut être juste et tout dire, cette femme a un frère qui est plus bête qu'elle.
Or, par ce mot, un homme bête, nous n'entendons pas un monsieur plus ou moins bien élevé, qui, dans un salon, pendant une heure, vient dire des balourdises; ce bavardlà peut être un homme d'esprit fort remarquable en affaires , en industrie , en politique , et voire même en littérature; le jargon du monde est un langage de convention à l'usage des gens médiocres, et que les gens supérieurs ne parlent pas toujours avec. facilité. Nous appelons un homme bête un monsieur qui, sérieusement, lourdement, longuement, vient vous raconter ses projets : d'abord ses projets sont absurdes; ils trahissent une complète ignorance des intérêts du jour, des besoins et des préjugés du pays. Ensuite il énumère ses cbances de succès : chimères les plus folles, nées des raisonnements les plus faux ; il prévoit les objections et les obstacles, et développe avec inspiration ses moyens de les combattre victorieusement; c'est alors qu'il fait défiler sous vos yeux des troupeaux d'arguments stupides; c'est alors qu'il répand autour de lui, comme une lave sombre des torrents de bêtises noires ; c'est alors qu'il égrène, avec une profusion merveilleuse, pour vous éblouir, des chapelets d'erreurs... Et ce n'est rien encore: sa stupidité rayonnante éclate tout entière dans son plan de vengeance contre son ennemi... 11 est beau, ce plan de vengeance! il est admirablement bien combiné, et il réussira certainement... à. faire parvenir sa. victime aux emplois qu'on sollicite pour elle deux ans plutôt qu'on n'aurait osé l'espérer,.
Pour une personne qui a de la gaieté dans le caractère, et que les bonnes charges divertissent, rien ne vaut, pas même une comédie de Molière, rien ne vaut la conversation d'un homme bête qui admire... Machiavel.
Jamais une femme n'atteindra ce degré de bêtise su-
prème. IL faut,, pour y parvenir, une force que les femmes n'ont point. En cela, comme en tout, les hommes leur seront toujours supérieurs.
Aussi, quand nous disons que les Françaises ont plus d'esprit que les Français, ne prétendons-nous pas donner l'avantage aux unes sur les autres ; nous voulons seulement dire qu'en France il y a plus de femmes spirituelles que d'hommes spirituels : c'est une question de nombre. Mais cela suffit pour expliquer l'immense influence des femmes dans ce pays, ou elles ont si peu d'autorité, où elles ne sont rien, et où tout se fait par elles et pour elles. Il n'existe pas un homme à Paris, en province, qui n'agisse par la volonté d'une femme , ou fatalement ou à son insu. Presque tous les actes de nos hommes politiques répondent .à. des noms de femmes. A Paris, tous les gens importants sont menés par une intrigante de leur société ; en province, l'influence est légitime. Nous avons habité pendant six mois une petite ville de la Tourame : là, tous les maris étaient menés par leurs femmes, excepté un, un seul, qui était mené par la femme d'un autre.
Après tout, ce que nous disons là n'est pas à.la louange des Françaises ; elles n'ont à un si haut degré les passions de l'esprit que parce qu'elles n'ont pas les autres; si elles avaient plus de sentiments, elles auraient moins d'idées; si elles avaient plus d'amour, elles auraient moins d'ambition ; mais ce sont d'étranges personnes ; les Françaises ont une imagination dévorante et une nature froide, une vanité folle et un cœur plein de bon sens.
L'ambition, c'est toute leur vie; avoh" de l'importance, c'est tout leur rêve. L'amour n'est pour elles qu'un succes ; être aimée, c'est seulement prouver que l'on est aimable.
L'unique passion qu'elles puissent ressentir et comprendre ; c'est la passion de la maternité , parce que l'amour maternel est une ambition sainte, un orgueil sacre'.
Ce qu'il y a de plus rare en France, après une femme bête, c'est une femme généreuse. Il n'y a point d'exemple d'une riche héritière qui ait choisi un jeune mari parce qu'il était séduisant et beau; celle-ci a voulu être ambassadrice, celle-là a voulu être duchesse.
Quand la femme d'un vieux maréchal goutteux vient à mourir, toutes les jeunes filles qui ont de belles dots en s'éveillant pensent à lui... Madame la maréchale I... pour une âme tendre, ce mot est doux.
Les Français sont généreux et capables de nobles folies; ils ont une bonté de cœur admirable. Les Françaises n'ont pas le cœur aussi bon, mais elles font beaucoup de bien et rendent de grands services pour constater leur influence et conserver leur clientèle.
Plus une Française est jeune, plus elle est ambitieuse et intéressée.
Une Française sincère n'a pas une pensée généreuse avant trente ans; à cet âge, elle s'interroge, elle se demande si elle ne s'est pas trompée de route, si les douces affections ne valent pas mieux que les hautes positions; elle a un éclair de sensibilité, elle entrevoit, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, les vanités de la vanité; elle consent à faire une expérience de cœur, elle se hasarde, elle se risque à aimer : mais cet essai n'est pas de longue durée, bientôt elle retombe dans la vérité de son caractère, elle revient à sa nature, et, après s'être faite la tendre protectrice de quelque jeune inconnu, elle se fait la gouvernante de quelque vieillard en crédit, pour retrouver plus promptement son importance perdue; elle expie enfin par
des années de raison et d'orgueil une heure folle d'amour.
Mais là aussi il y a des exceptions... Sans doute, il y a d'abord les femmes qui, ayant de l'importance par ellesmêmes, n'ont pas besoin, pour en obtenir, de sacrifier leurs affections; mais on ne peut pas savoir si elles auraient été généreuses dans la nullité, ni ce qu'elles auraient fait pour acquérir de l'importance si elles n'en avaient pas eu déjà par leur position ou par leur talent.
Certes, il a fallu aux femmes une bien grande habileté pour arriver à cette influence, malgré tant d'obstacles, malgré ces lois faites contre elles, malgré les craintes soupçonneuses des hommes, si jaloux de leur autorité. Elles ne sont parvenues à prendre cet empire qu'à force de duplicité et d'innocente hypocrisie; elles se sont résignées; elles ont accepté avec douceur le rôle modeste qu'on leur imposait pour déguiser leurs prétentions au rôle important qu'elles voulaient jouer; elles ont voilé leur supériorité réelle sous une futilité volontaire, exagérée, insupportable, et elles ont ainsi rassuré leurs tyrans, ou plutôt leurs rivaux, qui, les voyant si folles et si légères dans leurs plaisirs, ne se sont pas aperçus qu'elles étaient plus que jamais ambitieuses et profondes dans leurs desseins.
Elles ont dansé pour cacher qu'elles pensaient; elles ont déraisonné pour cacher qu'elles devinaient; il y en a même qui ont (ait semblant d'aimer pour cacher qu'elles jugeaient, elles ont volé le sceptre et l'ont caché sous des chiffons, et, comme elles étaient bien soumises, on les a laissées régner.
Ce fut un travail merveilleux et tant soit peu diabolique; mais un vieux philosophe de nos amis prétendait que toute Française était plus ou moins douée d'une certaine dose d'infernalité. Elle n'a pas, ajoutait- il, précisément fait ni signé de pacte avec Satan ; oh ! non , une Française ne se
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compromettrait jamais jusqu'à lui laisser de son écriture; mais il s'occupe d'elle, et eHe est en coquetterie avec lui. Sans le bien traiter elle l'écoute, et s'il n'en conçoit pas de fatuité, ce qu'un homme ferait à sa place, c'est que la fatuité est une espérance, et que Satan habite un royaume on, le Dante l'a dit, on n'espère plus!
Voilà comment les Françaises sont parvenues à détruire les effets de la loi salique. Ce résultat était glorieux; il y a quelques années, les bas bleus ont failli tout perdre. Les insensés!... ils s'étaient révoltés, ils avaient proclamé la femme libre ; ils avaient demandé des droits , de l'air et de l'encre pour tous! Et les femmes ne dansaient plus'... et leur influence de jour en jour s'effaçait.
Heureusement la polka vient de les sauver; les Françaises reprennent leur futilité; elles vont retrouver leur empire.
Certes, cela doit paraître absurde d'éventer ainsi un complot quand on s'intéresse à sa réussite. Fublier dans un journal très-répandu un moyen de ruse dont la force est dans le mystère, c'est imprudent; avertir le gibier de la place où l'on va poser le piège, c'est maladroit. Cette recommandation-là ne se trouve dans aucun manuel des chasseurs... Eh bien, les Français sont de si... bons enfants, qu'une telle imprudence est sans aucun danger. En lisant ces lignes, ils vont hausser les épaules, jeter les hauts cris, faire de grands éclats de rire, et ils n'y verront que du feu, c'est-à-dire un paradoxe plus ou moins extravagant.
Mais les Françaises! les Françaises! elles comprendront l'origine de la loi salique et le secret de la neutraliser, sans paraître jamais l'enfreindre. Quant aux femmes célèbres, elles vous diront qu'elles ne rêvent nullement les dignités académiques; l'art pour elles n'est pas une profession, mais
une religion; leur talent n'est pas un tre'sor qu'elles exploitent, comme les hommes, par intérêt et par orgueil, c'est un don du ciel qu'elles cultivent avec amour et respect. Gardez pour vous le docte fauteuil, messieurs; aux lemme> modestement résignées, le trépied suffit.