‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 21 sur 23 · IV · texte numérisé non relu

IV

les femmes, elles vous feront toutes une réponse différente:

— Moi, je n'ai pas peur des revenants, mais j'ai peur des voitures; je reste une heure avant de me décider à traverser le boulevard, et quelquefois j'y renonce. — Moi, je n'ai pas peur des voitures ; je n'ai peur que des chemins de fer.

— Moi, je n'ai peur que sur un balcon ; sur une montagne, j'ai le vertige. — Moi, j'ai pi'ur des voleurs; je ne pourrais pas dormir sans une lampe dans ma chambre. — Moi, je n'ai peur que des morts ; je ne peux pas traverser un cimetière sans frémir. — Moi , j'ai peur des fous. — Moi , des gens ivres qui chantent des chœurs. — Moi, des boeufs. — Moi, des chauves-souris. — Moi, des araignées. — Moi, des couleuvres. — Moi, des ennuyeux.— Et vous, madame, oh ! vous êtes calme, vous n'avez peur de rien? — Moi! si, j'ai peur des lâches. — Et moi , j'ai peur de tout ce que vous venez de nommer. — A la bonne heure, vous n'êtes pas une femme inconséquente, vous!

Les pompiers faisaient leur devoir, et l'ardeur du feu se compliquait de leur propre ardeur , qu'il fallait aussi modérer. Ils happaient à coups redoublés dans un panneau du salon, c'était leur droit : la poutre voisine était embrasée, mais ils ne s'étaient pas informés de ce qu'il y a\ait derrière ce panneau. Us frappaient, sapaient con-ciencieusement, et un magnilique tableau 'de Mirillo s'ébranlait déjà sous leurs coups. A cet aspect, M. de Newkierke se récrie, l'artiste s'émeut ; il jette un regard d'admiration sur le chet-d'œuvre en péril , comme pour lui promettre assistance, puis il court demander une échelle, et bientôt, aidé du prince de Craon et de quelques fervents amateurs, il parvient à mettre en s-ûreté cette merveille sans prix. L'action est louable; cependant il y avait, dans le zèle empressé du célèbre sculpteur, dans ces angoisses tout excep-

'.tonnelles , une intention qui n'élait peut-être pas trèsflatteuse pour les assistants. Cet empressement semMait leur dire : Grillez tous, ça m'est bien égal , on vous recommencera vous autres, mais on ne recommencera jamais un Mmillo.

Pendant que les pompiers démolissaient le premier salon , devinez ce qu'on faisait dans la salle du bal. — On dansait. Madame de Lagrenée cette voyageuse intrépide, qui a su donner aux femmes de l'Afrique et de l'Asie une si belle idée du courage des femmes européennes, avait, la première-, proposé bravement une valse, et l'orchestre jo.iail une valse, avec accompagnement du sapeur obligé. Cette musi |ue \ive et joyeuse et ces coups furieux étaient un mélange infernal que Musard aurait apprécié. Seulement, les concertants auraient dû s'entendre; les pompiers n'avaient pas répété le matin. Ils accompagnaient au hasaid. — C'e>t insupportable, disait le jeune Charles de M... Je vais leur dire dj frapper en mesure; moi, ça me gène pour valser.

Ici nous devons rendre justice à l'orchestre de la fête et proclamer que sa conduite, pendant toute cette épreuve, a été sublime. Au milieu de ce désordre, de ce bruit, il est resté immobile dans sa va>-te corbeille de fleurs; a-pirant Tuileur très-désagréable de la fumée, toussant comme tout le monde, toussant même en cadence, car à lui, on n'avait pas besoin d'aller lui dire d'aller en me;ure , sans essayer un seul moment de franchir l'obstacle fleuri qui le séparait du reste des mortels. Et ils avaient d'autant plus de mérite à rester à leur place, ces courageux musiciens, qu'à celte place ils devaient avoir horriblement fioid. En construisant 1rs salles de bal dans les jardins, on a, en général, peu d'égards pour les musiciens. La niche de l'orchestre

est ordinairement une harmonieuse glacière. Jugez alors de ce que devaient souffrir ces malheureux. Quel supplice! Entendre crier : Au feu! et grelotter... et demeurer impassibles et pleins de dignité, avec cette singulière perspective d'être rôtis dans une glacière!... Situation nouvelle, unique, mais déplorable!...

Cette heure fut , selon nous , l'heure la plus charmante du bal , et jamais plus étrange coup d'oeil n'enchanta des regards de poëte dans un bal humain. La fumée s'était à demi dissipée, mais un nuage léger régnait encore dans la salle; et tous ces lustres dont les mille clartés scintillaient à travers cette blanche vapeur comme des fleurs d'or brodées sur un voile blanc, ces jeunes femmes sveltes et gracieuses que le tourbillon de la valse emportait et qui fuyaient rapidement devant vous comme des ombres joyeuses, ces diamants entraînés par elles dans la valse, qui jetaient leur flamme en passant, furtifs et mystérieux comme des étoiles qui filent, tous ces effets mystérieux nous transportaient dans un monde inconnu, un séjour quasi céleste, où la vie s'écoulerait oublieuse et douce dans un enchaînement de plaisirs, où l'on ne se verrait, où l'on ne se reconnaîtrait , où l'on ne s'aimerait peut-être qu'à travers un nuage d'encens. Une seule chose, hélas! détruisait l'illusion : l'encens avait une forte odeur de suie, on ne pouvait douter de son origine. Quelques jeunes gens offraient de fumer un cigare pour parfumer ce faux encens , mais on n'a pas accepté leur proposition.

Oh ! que cette heure fut charmante!... Eh bien, non, ce ne fut pas la plus agréable de la soirée, le plaisir de rêver tout seul ne vaut pas celui de bien rire avec de bons amis. Et comme nous avons bien ri!... Quand tout le monde a été rassuré , quand on s'est retrouvé sain et sauf, quand

chacun a pu se raconter ses impressions d'incendie, quand chacun a révélé ce qu'il avait découvert dans le tumulte général, alors il y a eu un éclair de cette bonne, vieille et jeune gaieté française, depuis si longtemps disparue. Ah ! quel joli feuilleton on ferait avec tout ce qu'on ne veut pas vous direl...

Et les petits fats, qui exagéraient leurs inquiétudes pour exagérer leurs droits!...

Et les non fats, qui se voyaient tout à coup compromis par un effroi dénonciateur!...

« Ce pauvre Lionnel, s'écriait M. de M..., que lui est-il donc arrivé? il s'est blessé ? — Non. — Il y a tant de voitures dans la cour! — Ce n'est pas ça ; je l'ai laissé dans l'antichambre. Pauvre garçon! — Mais qu'est-ce qu'il faisait là?

— Il était occupé à sauver quelque chose d'affreux. — Quoi ?

— Deux Allemandes! — Ah! » Et M. de M... accompagna cette élégie d'une si plaisante grimace, qu'il nous fit mourir de rire.

Un autre jeune fou vient à lui : — Regarde cette femme qui est en face de nous. — Non, je ne veux pas la regarder, elle est trop laide. — C'est elle qui criait tout à l'heure : « Éteignez les lumières! il faut éieindre les lumières! » Pourquoi donc voulait-elle qu'on éteignit toutes les lumières, cette femme? — Parbleu! c'est pour avoir une chance d'être sauvée. Et chaque fois que nous passions près de cette femme, soit hasard, soit distraction, elle adressait à M. de M... le plus aimable sourire, le plus doux regard. « Je vois bien ce que tu veux, mumurait-il entre ses dents; tu veux que je te sauve, mais je ne te sauverai pas. » Comme nous étions là à rire, à dire ces absurdités, deux diplomates reparurent dans le bal ; ils étaient probablement restes endormis dans quelque boudoir. Ce qu'il y .1 de certain,

c'est qu'ils n'étaient nullement au courant de la situation. — Quelle accusation!... des diplomates? — Ça se voit. — Tiens, dit l'un, cela sent la fumée. — Mais, reprend l'autre, qui est-ce donc qui tapote coirîme ça depuis un moment?

Un de nos amis les prend par la main et les conduit vers la brèche faite dans le mur par les pompiers ; ils examinent attentivement les débris épars, les tapis brûlés, le baquet rempli d'eau, les haches, les pompiers, tous ces objets constatant le sinistre. — Ouais, dit l'un, il y a eu le feu ! — Oui, reprend l'autre, on l'a éteint. — En vérité, messieurs, s'écria notre ami, on ne peut rien vous cacher; vous devinez tout de suite... après. C'est la nouvelle école de diplomatie.

Dans cette passagère association de rieurs, il y avait un jeune pédant tourmenté d'un souci étrange : une seule chose l'avait troublé pendant le cours de la soirée : il prétendait qu'une dizaine de gens lui avaient parlé de l'incendie au féminin : C'est une véritable incendie. Si le feu avait pris dans la sa!le provisoire, l'incendie eût été affreuse, etc., etc. — Des étrangers? lui disions-nous. — Non pas, des Français. — D'ailleurs, qu'est-ce que ça vous fait, vous n'êtes pas académicien? — Je suis officier de cavalerie. — Alors pourquoi vous (ai tes- vous des peines de grammairien? Je crois que vous vous êtes trompé, et que personne ici n'est capable de fane une faute si grossière.

— Personne! Attendez!

Sur cesentrefaites passe un vieux don Juan, ancien député.

— Eh bien! monsieur***, comment trouvez-vous cette fête; avez-vous été bien ému? — Mci! oh! non vraiment. Je n'en suis pas à ma première incendie. Et ce disant, il s'en va souper sans remords.

Tant que le danger fut sérieux, M. le duc de Galliera parut assez inquiet; il a chez lui en tableaux, statues, diamants, etc., etc., des valeurs considérables qui pouvaient très-bien se perdre dans l'incendie, alors même que tous ses invités auraient été sauvés heureusement : sans parler d'un jeune prince du sang très-décidé à rester là malgré tout, ce qui compliquait singulièrement sa responsabilité de (naître de maison. On s'occupait beaucoup aussi de la Madtieine de Canova; on se disait que ses larmes éternelles ne la préserveraient pas du feu, et Ton pensait que ce serait une fin étrange pour cette glorieuse pénitente que de périr dans une fête mondaine.

11 y eut vers trois heures du matin un moment de confusion assez plaisant : les hommes qui voulaient partir s'apercevaient alors tous à la fois que le chapeau qu'ils tenaient à la main n'était pas leur chapeau; une fée mo. pieuse avait sans doute opéré ce prodige; alors une immense chasse commença autour de nous, et l'on entendit des dialogues incompréhensibles, inouïs : — Votre chapeau est-il à vous? — Non. — J'ai envie de vous donner le mien, il n'est pas à moi. — Le jeune pédant qui était près de nous, et qui ne manquait pas une occasion de faire valoir son éducation, dit : — C'est la Bahel des chapeaux.

11 y avait là un monsieur que nous n'avions pas l'honneur de connaître, et qui donnait aux pompiers des conseils assez énergiques : — Abattez ce pan de mur; coupez celte poutie; arrachez cette tenture. — Nous avons demandé son nom : — M. Visconti. — Un architecte! Comment n'avonsnous pas deviné cela tout de suite?

Vous le voyez, ce soir-là chacun a fait son devoir : le maître de la maison a multiplié les secours, la maîtresse de la maibon a été mère prudente, hôtesse héroïque; le jeune

prince a été plein de sang-froid et de bon goût ; M. de Bal... a montré une grande présence d'esprit ; les jolies femmes ont été craintives et timides, c'est leur charme; elles ont fui le danger, c'est leur devoir; les femmes laides, qui ordinairement font fuir, ont fui elles-mêmes, c'était leur tour ; les pompiers ont éteint le feu, les architectes ont fait démolir la maison, les diplomates ont ignoré, et nous-mème enfin, vous nous rendrez cette justice, nous avons rempli consciencieusement nos devoirs d'observateur.

LETTRE III

21 février 1847.

Accusation douloureuse contre les personnes vénérées. — Contre le roi. — M. le duc de Nemours. — Alexandre Dumas et M. de Girardin,

Nous commençons ce récit avec une extrême tristesse : hélas! nous n'avons à dire aujourd'hui que des choses désagréables , et la rigueur de la vérité est telle, que nous sommes entraîné malgré nous à critiquer, à blâmer sans pitié précisément les personnes que, dans nos idées, nous aimerions le plus à admirer et à respecter toujours.

Mais qui donc voudrait de nos louanges si nous les prodiguions au hasard? Qui donc serait flatté de nos admirations si nous faisions tout à coup preuve d'aveuglement, si nous laissions tranquillement passer sous nos yeux, sans les signaler, sans crier au moins : Je les vois ! toutes les injustices cruelles, les vanités impitoyables, les fatuités exorbitantes, qui depuis trois semaines ont indigné, affligé ou amusé la société parisienne? Pour pouvoir louer avec fruil, il faut savoir blâmer avec courage!... Un historien

qui ne raconterait que les belles choses ne serait plus qu'un vil flatteur; l'histoire fidèle est le miroir du temps, et le miroir ne choisit pas l'image.

Et d'abord, nous attaquerons le plus auguste de nos coupables : Sa Majesté Louis-Philippe, roi des Français; nous l'accuserons tout haut de cruauté et de barbarie, ceci n'est point un pléonasme, qu'on nous permette de nous expliquer. Nous l'accuserons de cruauté !... Il a fait pleurer pendant deux jours une femme jeune et belle qui depuis un mois s'étudiait aux poses les plus nobles, aux attitudes les plus royales, pour avoir 1 honneur de paraître un moment devant lui; ce n'est pas tout : non-seulement, pour bieu jouer le rôle difficile qu'elle avait accepté, elle se faisait puissante et terrible, mais encore elle se faisait vieille! oui, vieille!... Elle a à peine vingt-cinq ans, et, par dévouement, elle se donnait les apparences déplaisantes, les a.u> maussades d'une mère de famille, d'une mauvaise mère de famille qui a fait mourir tousses enfants. Se vieillir! Là était l'immensité du sacrifice, là était l'effort surhumain, et même surféminin. Eh bien, grâce à l'énergie de sa volonté, à la majesté de sa démarche, à la profondeur de sa pensée, à la puissance, à l'ampleur de son talent, elle était parvenue à se créer une maturité factice, qui n'éteignait en elle aucune des splendeurs de la jeunesse, mais qui lui donnait toute l'autorité de l'expérience la plus consommée : car l'autorité, c'est une maturité. Quand le sceptre est tenu d'une main ferme, on ne s'informe pas si la main qui le tient est grande ou petite ; quelle victime a jamais demandé l'âge du tyran qui la fait trembler? Donc, la fière Athalir était formidable, malgré sa jeunesse et sa gracilité ; mais elle était malade aussi, et elle implorait quelques jours de repos; on n'acquiert pas en un mois le bel Age de cinquante

ans sans être un ym éprouvée. Ces quelques jours de repos lui furent refusés sans pilié. « Une autre jouera le rôle, » dit le roi. Ici le roi fut cruel... — Mais... sire, personne ne le sait... — On le lira, reprit le roi. Ici le roi fut barbare... Lire le rôle d'Athalie ! Albalie épelant dans un livre le récit de ce songe fatal dont le souvenir l'obsède en tons lieux ! Athalie récitant ses fureurs en tournant les pages d'un livre!... 0 Racine! l'ombre de ta perruque nous est apparue tout à coup au milieu des blancs nuages que nous regardiens courir dans le ciel, lorsqu'on est venu nous ;<p ^rendre cette décision royale, et nous avons compris ton indignation! Va, dans ce moment, tu n'étais pas le seul alarmé! A celte nouvelle affreuse, tous les auteurs modernes ont frémi comme toi du danger qui, te menaçant, semblait les menacer aussi ; tous en même temps ont été frappés de visions funestes, chacun d'eux voyait paraître devant ses yeux la plus glorieuse héroïne, une biochure, un livre à la main. M. Lebrun, dit on, vit s'avancer vers lui Marie Slu<rt; elle lisait d'une voix indécise ce vers terrible qui fait tré, igner d'admiration toute la salle quand mademoiselle Rachel... ne lit pas.

J'ai porté le poignard au cœur de ma rivale.

Et M. Lebrun, épouvanté, s'écria : Infortuné Racine!...

M. Victor Hugo, de son côté, vit venir à lui Luciècc Borgia; elle tenait à la main un petit volume de l'éditeur Charpentier, elle lisait la scène du souper d'une voix de collégien qui fait une lecture de réfectoire : « C'est bien moi, messieurs, je viens vous annoncer une nouvelle : c'est que vous êtes tous (elle tournait la page), tous empoisonnés. » Et M. Viclor Hugo lui-même, songeant au rôle d'Athalie lu de la sorts, plaignait ce pauvre Racine, et

tous nous gémissions amèrement en pensant qu'un roi si rempli de sagesse, d'esprit et de courage, un monarque érudit, an prince travailleur, un roi qui a lutté, qui a souffert, et qui, dans la lutte et dans la souffrance, a connu par lui-même tous les labeurs de l'artiste, toutes les angoisses du poëte, était sans pitié pour les travaux d'une jeune artiste, sans égard pour la mémoire d'un vieux poëte; et, de notre bien faible voix, nous lui avons crié respectueusement : « Sire, souvenez-vous que vous êtes neveu de Louis XIV, croyez-en le plus humble et le plus obscur de vos sujets, ne dédaignez pas vos forces les plus vivaces; aimez et respectez les arts, si vous voulez que votre mm soit glorifié dans l'avenir; avec la froide science de la politique, un roi ne fait qu'un règne; avec l'amour des arts,, il fait un siècle ! »

Heureusement, une belle et intelligente actrice, mademoiselle Rimblot, a préservé Racine de cet outrage; elle a appris le rôle u'Athalie en quelques heures; elle ne l'a pas lu, elle l'a joué fort bien, aussi bien qu'on peut jouer un pareil rôle quand on n'a pas eu le temps de le composer et de l'approfondir. Ce rôle, il y a cinq ans que mademoiselle Rachel l'étudié. Espérons qu'elle le jouera bientôt devant un autre roi... (il ne s'agit point d'une révolution, rassur z-vous), devant un autre roi plus indulgent pour elle : le publie.

Seconde accusation de cruauté : nous ne sortons pas de la famille royale. M. le duc de Nemours a une tournure très noble et lrès-distin;uée, tout le monde en convient. 11 e:-t impossible d'avoir plus que lui l'air d'un prince du sang, et moins l'air d'un prince d'opéiâ-comique : dignité dans le maintien, bonne grâce dans la démarche, point d'adectation, point de préoccupation, c'est le bon goût naturel,

c'est l'élégance involontaire, rien «le mieux. Voilà, sans

doute, de grands avantages; mais faut-il faire de ces avanfages le supplice de toute la cour; et, parce qu'on a l'élégance des grands seigneurs d'autrefois, exiger des courtisans novices une étiquette incompatible avec les mœurs plus que républicaines d'aujourd'hui? A-t-on le droit, parce qu'on porte fort bien l'uniforme, d'imposer à des invités pacifiques une sévérité de costume, une solennité de parures dont les habitudes laborieuses et bourgeoises font un ridicule douloureux? Soyez beau, soit; faites valoir vos avantages, bien; mais ne contraignez pas les autres à vous faire valoir à leurs dépens, ceci n'est pas hospitalier.

Autrefois, les gens qui allaient à la cour étaient faits pour y vivre, et nous le disons dans l'acception la plus réelle du mot : dès l'âge le plus tendre, on les dressait à l'élégance, on leur apprenait à marcher, à saluer, à tenir leur chapeau, à se préoccuper de leurs poses, à mesurer leurs pas; on les façonnait en cadence aux belles manières* du monde. Les mémoires du temps ne sont remplis que de ces mots : Il était grand et bien fait, il avait fort bon air, il avait grand air; il portait bien la tête, il se présentait noblement, etc., etc. Les hommes d'alors, les hommes les plus sérieux, s'inquiétaient donc beaucoup de l'air qu'ils avaient; ils s'étudiaient à se présenter noblement, à porter la tête avec grâce. Aujourd'hui, nous ne nous en plaignons pas, mais nous le constatons, ce n'est pas de cela que se préoccupent les hommes, surtout ceux de la nouvelle cour; ce sont pour la plupart des gens arrivés à une belle position par eux-mêmes, par le travail, par les affaires, par les capricieuses combinaisons de la politique; ils sont sans doute beaux et charmants, mais ils n'ont pas appris à le paraître; ils ne savent point porter facilement un habit

prétentieux; l'épée les tracasse, le bas de soie les humilie, le reste les attriste; ils sont timides, compassés, gênés, malheureux, comme des Turcs en frac, comme des cygnes à pied, des chevaux à bord, et c'est, vous l'avouerez, une cruauté sans pareille que de forcer ces hommes graves, d'un mérite incontestable, d'une haute intelligence, qui partout ailleurs sont admirés, honorés, écoutés, qui vous sont dévoués et fidèles, qui luttent, qui veillent, qui votent, et qui quelquefois meurent pour vous, à venir tous les quinze jours dans un palais, pour y être huit heures laids et ridicules; et cela, en présence des étrangers qui les contemplent pour leur importance et pour leur célébrité, et à la grande satisfaction de vos ennemis, qui justement se font une arme contre vous de la vulgarité, de la rusticité de vos courtisans. Oh! de grâce, point de bal d'étiquette, mais aussi point de bal sans façon ! Que nous avons l'esprit mal fait ! nous n'aimons pas que Ton soit en habit habillé, et nous n'aimons pas non plus que l'on se mette en Pierrot. On nous répond que le bal du lundi gras était un tout petit bal intime. Qu'importe! on sait toujours partout ce qui se fait au château, et tous ces Pierrots, dans cette demeure royale, dont une partie est vouée à un deuil éternel, cela troublait les esprits les plus indifférents. Il est de certaines joies que doivent effaroucher de certains souvenirs. Un grand bal costumé, à la bonne heure! c'est un bienfait pour le commerce, cela donne du travail à beaucoup de monde, cela fait dépenser beaucoup d'argent; mais un bal de Pierrots... cela ne fait rien dépenser du tout, que de la farine, et ce n'est peut-être pas le moment.

Des princes aux poètes, il n'est pas besoin de transition, et nous attaquerons sans préambule Alexandre Dumas, iv. 13

2l8 LE VICOMTE DE LAUNAY

Nous lui en voulons affreusement pour son imprudence et pour son étourderie. Venir plaider sa cause lui-même, quelle idée! Un poëte qui va se réfugier dans le temple de la chicane ! mais c'est comme un oiseau qui irait s'abriter dans une machine pneumatique. L'atmosphère d'un tribunal est funeste à qui la respire pour la première fois; il faut être né là dedans pour pouvoir y vivre; et tous ces avocats malicieux qui vous écoutent, et qui ne pensent qu'à vous déconcerter et à vous prendre en défaut, et qui tout bas murmurent à vos oreilles : 11 a tort, il ne pourra pas s'en tirer, il ne connaît pas le terrain, c'est un public à part; ces messieurs croient qu'ils peuvent se passer de nous, ils verront; il va gâter son affaire, le voilà qui se perd complètement, et mille propos de ce genre qui vous font enrager dans l'àme et auxquels vous ne pouvez répondre; il y aurait de quoi faire perdre la tête à de plus intrépides qu'Alexandre Dumas, si toutefois il en est de plus intrépides; aussi a-t-il perdu la tête, et comme il était dans la patrie des indiscrétions, dans ce sanctuaire trèssonore où se trahissent tous les secrets de la vie intime, où se révèlent les infortunes conjugales, où se lisent tout haut, sans pudeur, les plus mystérieuses lettres d'amour; comme il était dans un endroit où tout se dit, il a cru pouvoir tout dire, et il s'est oublié jusqu'à répéter les bienveillantes paroles d'un jeune prince, jusqu'à dévoiler les flatteurs projets d'un ministre, le seul peut-être qui depuis quinze ans se soit inquiété de la gloire des lettres et du sort des écrivains en France! Ce crime est impardonnable, il n'est pas plus permis de raconter au public les choses confidentielles que vous ont dites à vous seul un prince dans son palais, un ministre dans son salon, que de répéter à tout le monde les choses aimables que daigne vous dire une jolie femme

dans son boudoir; on ne doit pas plus compromettre ses protecteurs que ses protectrices.

On ne doit pas compromettre, non plus, ses confrères; et quand on est, comme Alexandre Dumas, un des maréchaux de la littérature , on devrait se soucier un peu plus de la dignité du corps littéraire qu'on représente. Les imbéciles et les niais sont si contents quand par hasard un homme d'esprit se fourvoie ; ces petits écrivains qui payent bien cher le libraire qui consent à les éditer sont si envieux des grands auteurs véritables que les éditeurs payent bien cher; ceux qui se chauffent de leurs livres sont si malveillants pour ceux qui se nourrissent de leurs œuvres! Fallait-il donc donner à tant de sots cette joie, de déclarer de belles pages une marchandise, et faire croire à tous ces Trissotins inconnus que leurs ouvrages sont littéraires parce que le commerce n'en veut pas! On a trouvé M. Dumas bien orgueilleux, nous l'avons trouvé bien humble. Il parle de lui comme d'un fabricant. La prodigieuse quantité de ses volumes, c'est là seulement ce qui le rend fier. Il se pose comme un géant de parade qui écrit avec une plume de sept lieues.

Lui, le grand artiste, le poète, l'historien de Gaule et France, l'auteur de Chartes Fil, de Christine et de Caliguta, il s'oublie; il n'admire plus en lui que la quantité et la rapidité; de la qualité, il ne s'inquiète guère; du soin qu'il apporte à écrire tous ses ouvrages, il ne vous dit rien ; et le public, qui entend ce géant extraordinaire vanter uniquement ses tours de force, parler sans cesse des poids énormes qu'il soulève, des barres de fer qu'il fait plier, des solives qu'il porte sur ses épaules sans fléchir, le public fait comme lui, il oublie l'artiste, et il n'aperçoit plus derrière cet être bizarre et fantastique qui lui jette de

la poudre aux yeux, qui l'éblouit de faux prodiges, il n'aperçoit plus le prodige véritable, le génie puissant, le talent sérieux. N'est-ce pas qu'on est bien modeste de se poser en entrepreneur de feuilletons quand on est écrivain du premier ordre, et que nous avons bien raison de reprocher à Alexandre Dumas, malgré tout son orgueil, son étrange humilité?

Toutefois, nous sommes juste, et nous reconnaissons que, dans ses erreurs, M. Dumas a plus d'une bonne et belle excuse. Il a d'abord la fougue de son imagination, la fièvre de son sang naguère africain ; et puis il a une excuse que tout le monde n'a pas, il a le vertige de sa gloire. Nous voudrions bien vous voir, vous autres, gens raisonnables, au milieu du tourbillon qui l'emporte ; nous voudrions bien savoir quelle figure vous feriez si l'on venait tout à coup vous offrir trois francs la ligne de vos pattes de mouches ennuyeuses! Oh ! que vous seriez insolents ! Quels airs superbes vous prendriez ! quel délire serait le vôtre ! Soyez donc plus indulgents pour des égarements d'esprit, pour des transports d'orgueil que vous ne connaissez pas et que vous ne pouvez pas comprendre.

Mais si nous trouvons des excuses aux étourderies d'Alexandre Dumas, nous n'en trouvons pas, nous, à l'attaque faite contre lui, à la Chambre des députés, par M. le marquis de Castellane. En effet, ni la fougue de l'imagination, ni la fièvre du sang africain , ni le vertige de la gloire, ne peuvent expliquer cet étrange oubli des convenances chez un homme si bien né, si bien élevé, et qui appartient au monde le plus distingué de Paris. Entrepreneur de feuilletons! Que le vulgaire dise cela, c'est possible ; le vulgaire croit que celui qui écrit beaucoup écrit mal ; le vulgaire , à qui tout est difficile, a horreur de toutes les facilités. Les

ouvrages nombreux lui semblent toujours des œuvres de pacotille , et comme il n'a pas le temps de lire tous les romans nouveaux qu'Alexandre Dumas trouve le temps de publier, il croit que ceux qu'il a lus sont les seuls ravissants ; que tous les autres sont détestables, et il s'explique sa merveilleuse fécondité par une imaginaire médiocrité. Que le vulgaire ne comprenne pas les facultés surprenantes de l'intelligence, c'est tout simple, c'est dans l'ordre ; mais qu'un jeune député, qui passe pour être un homme d'esprit, se mette sans réfléchir du parti du vulgaire, et s'en vienne inutilement attaquer à la tribune un homme d'un talent incontestable, d'une célébrité européenne, sans s'être rendu compte de la valeur de cet homme si extraordinaire, sans avoir étudié la nature de son talent, sans savoir s'il méritait littéralement le surnom cruel qu'il lui plaisait, dans son ironie, de lui octroyer, c'est une imprudence dont nous sommes encore étonné. C'est ému que nous devrions dire.

Depuis quand fait-on un crime au talent de sa facilité, si cette facilité ne nuit en rien à la perfection de l'œuvre ? Quel cultivateur a jamais reproché à la belle Egypte sa fécondité? qui donc a jamais critiqué ses moissons pour leur maturité précoce , et refusé ses blés superbes sous prétexte qu'ils avaient germé, poussé, verdi, grandi, mûri en quelques heures? De même qu'il y a des terres favorisées, il y a des natures privilégiées ; on n'est pas coupable parce qu'on est doué injustement ; le tort, ce n'est pas de posséder ces dons précieux, c'est d'en abuser; et d'ailleurs, pour les artistes sincères qui commentent Alexandre Dumas et qui ont étudié son merveilleux talent avec l'intérêt que tout savant physiologiste doit à tout phénomène, cette étourdissante facilité n'est plus un mystère inexplicable.

Cette rapidité de composition ressemble à la rapidité de locomotion des chemins de fer, toutes deux ont le même principe, les mêmes causes : une extrême facilité obtenue par d'immenses difficultés vaincues. Vous faites soixante lieues en trois heures, ce n'est rien, et vous riez d'un si prompt voyage ; mais à quoi devez-vous cette rapidité du voyage, cette facilité du transport? A des années de travaux formidables, à des millions dépensés à profusion et semés tout le long de la route aplanie, à des milliers de bras employés pendant des milliers de jours à préparer pour vous la voie. Vous passez, on n'a pas le temps de vous voir; mais, pour que vous puissiez passer un jour si vite, que de gens ont veillé, surveillé, pioché, bêché ! Que de plans faits et défaits ! que de peine, que de souci a coûté ce trajet si facile que vous parcourez, vous, en quelques moments, sans souci et sans peine !... Eh bien, il en est ainsi du talent d'Alexandre Dumas : chaque volume écrit par lui représente des travaux immenses, des études infinies, une instruction universelle. Alexandre Dumas n'avait pas cette facilité-là il y a vingt ans, c'est qu'il ne savait pas ce qu'il sait. Mais, depuis ce temps, il a tout appris et il n'a rien oublié; sa mémoire est effrayante, son coup d'œil infaillible; il a, pour deviner, l'instinct, l'expérience, le souvenir; il regarde bien, il compare vite, il comprend involontairement; il sait par cœur tout ce qu'il a lu, il a gardé dans ses yeux toutes les images que sa prunelle a réfléchies ; les choses les plus sérieuses de l'histoire, les plus futiles des mémoires les plus anciens, il les a retenues; il parle familièrement des mœurs de tous les âges et de tous les pays; il sait le nom de toutes les armes, de tous les vêtements, de tous les meubles que l'on a faits depuis la création du monde, de tous les plats que l'on a mangés, depuis

le stoïque brouet de Sparte jusqu'au dernier mets inventé par Carême; faut-il raconter une chasse, il connaît tous les mots du Dictionnaire des chasseurs mieux qu'un grand veneur; un duel, il est plus savant que Grisier; un accident de voiture, il saura tous les termes du métier comme Binder ou comme Baptiste. Quand les autres auteurs écrivent, ils sont arrêtés à chaque instant par un renseignement à chercher, une indication à demander, un doute, une absence de mémoire, un obstacle quelconque; lui n'est jamais arrêté par rien; de plus, l'habitude d'écrire pour la scène lui donne une grande agilité de composition. Il dessine une scène aussi vite que Scribe chiffonne une pièce. Joignez à cela un esprit étincelant, une gaieté, une verve intarissables, et vous comprendrez à merveille comment, avec de semblables ressources, un homme peut obtenir dans son travail une incroyable rapidité, sans jamais sacrifier l'habileté de sa construction, sans jamais nuire à la qualité et à la solidité de son œuvre.

Et c'est un pareil homme qu'on ose appeler un monsieur! Mais un monsieur, c'est un inconnu, un homme qui n'a jamais écrit un bon livre, qui n'a jamais fait une belle action ni un beau discours, un homme que la France ignore, dont l'Europe n'a jamais entendu parler. Certes, M. Dumas est beaucoup moins un marquis que M. de Castellane, mais M. de Castellane est beaucoup plus un monsieur qu'Alexandre Dumas.

Maintenant, attaquons la Presse pour la façon peu courtoise dont elle a raconté la grande affaire Normanby. Blâmer ce qui se dit tout haut, c'est le droit des critiques et des publicistes ; mais révéler des secrets de situation, des intérêts de ménage, ce n'est plus de la discussion, c'est de la personnalité, et c'est toujours une maladresse que de

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rendre intéressants par ses attaques les gens dont on veut faire justice par ses épigrammes. Voulez-vous être fort dans votre blâme, maintenez- vous dans votre droit; voulezvous être cruel, soyez juste.

Le bal de l'ambassade d'Autriche était magnifique ; il était divisé par étages ; il y avait tout un étage où l'on dansait et tout un étage où l'on mangeait ; il y avait des avenues de convives, le long des bibliothèques, qui faisaient un effet superbe ; c'était babylonien.

Le bal costumé donné par madame de Ger... était aussi très-brillant; là force marquis et marquises, deux quadrilles de mousquetaires se faisaient admirer ; le premier était composé de très-jeunes gens, on les appelait les Mousquetaires d'Alexandre Dumas ; le second était composé de personnages moins jeunes, un méchant les a intitulés : Vingt ans après ! Cette malice est de monsieur... Ne me nommez pas !

LETTRE IV

7 mars 1847-

Le carême. — 11 est avec le ciel des accommodements. — Capituler avec sa conscience, pour se persuader qu'on a une conscience. — Levassor maigri.— Théâtre gras, foyer maigre. — Chopin.— Mademoiselle Mêara. — Une qualité que tout le monde peut se donner.

— A la Bastille ! au For-1'Évêque !

— Qui donc ?

— Vous !

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Pour vous punir de votre audace ; vous avez dit des choses...

— Des vérités.

— Vous avez déplu.

— Eh bien ! nous n'avons pas la prétention de plaire en disant des vérités. Et qu'importe d'avoir déplu à qui ne se soucie pas de plaire ? Notre situation est bien simple : nous ne demandons pas à écrire ; au contraire même, nous demandons à ne pas écrire. On vous l'a dit, nous sommes encrophobe ; cette affreuse liqueur noire, cet abominable cassis littéraire, nous est odieux ; mais, nous l'avouons, il nous enivre comme pourrait le faire un vin délectable. Pour les buveurs, la vérité est dans le vin ; pour nous, la' vérité est dans l'encre. Ne jamais respirer ce parfum nauséabond de l'écritoire ; ne jamais entendre ce petit bruit taquin de la plume qui salit ces belles pages blanches , et qui quelquefois les déchire ; ne jamais écrire un seul mot !... tel serait pour nous le bonheur idéal ; mais on nous met de force la plume à la main : alors il faut bien nous résigner et nous consoler un peu de l'ennui d'écrire par le plaisir de dire au moins notre pensée. Dire ce qu'on pense, exhaler son indignation, cela fait du bien, cela calme l'esprit et soulage le cœur ! Le lendemain du jour où l'on a écrit toutes ses malices, on est si bon! Et puis, en disant nettement notre pensée, nous espérons toujours qu'on nous accusera de compromettre le journal, qu'on se révoltera contre nous et qu'on finira par nous remercier. L'autre fois, nous nous flattions en secret, et voyant l'effet produit par le dernier feuilleton, nous rêvions déjà le silence, c'est-à-dire la liberté ; nous disions avec un joyeux sourire : C'est un scandale ! — C'est un succès ! nous a-t-on répondu sans pitié; et, loin de nous congédier, loin de nous faire taire, on nous a demandé un feuilleton nouveau. C'est désespérant ! nous avons beau être insupportable, on nous agrée!... On ne

peut pas plaire à tout le monde, dit-on ; il y a longtemps que cela est connu ; mais il paraît qu'on ne peut pas non plus déplaire à tout le morne, hélas !

Le monde parisien a, depuis quinze jours, deux physionomies bien contraires. D'un côté il rit, de l'autre il pleure; d'un côté il danse, de l'autre il jeûne; dans le monde philosophique, les bals sont plus nombreux pendant le carême qu'ils ne l'étaient pendant le carnaval ; dans le monde méthodiste, les concerts et les raouts sont seuls permis. Quelques Anglais établis à Paris imitent les philosophes ; ils donnent des fêtes ; mais la société russe , toujours de bon goût, se règle sur les usages des salons austères et s'abstient de tous plaisirs bruyants; et de sa part c'est généreux, car, nous l'avons déjà dit, le calendrier russe n'a aucun rapport avec le nôtre : peut-être bien que les Russes sont, à l'heure qu'il est, en plein carnaval; c'est aujourd'hui samedi, peutêtre que c'est leur mardi gras !... On se rappelle l'amusante colère de M. de N..., qui prétendait, il y a deux ans, que la jolie princesse R... in... avait refusé de le recevoir un lundi, au milieu du mois de juillet, parce que, ce jour-là, c'était le vendredi saint.

11 y a des merveilleuses qui vont tour à tour dans les deux mondes, et qui savent adroitement concilier les plaisirs défendus et les privations ordonnées; ainsi elles vont au bal, elles y dament, mais elles y jeûnent; si le bal a lieu un samedi, elles se privent de gâteaux et de glaces jusqu'à minuit; après minuit, c'est dimanche; quelques-unes, plus ingénieuses, se permettent les glaces aux fruits; les glaces aux fruits sont considérées comme une boisson, mais jamais elles ne se permettraient les glaces à la crème. Oh! jamais! le lait étant généralement considéré comme une nourriture. Elles dansent... mais elles ne se permettent pas non

plus toutes les danses; il y a les darses des jours gras et les danses des jours maigres; ne confondez pas; cela ressemble au joli mot de la duchesse de M... Ou parlait d'un bal d'artistes qui devait être donné aux Variétés. — Dans la salle des Variétés? demanda quelqu'un. — Non, pas dans la salle, reprit une autre personne; on ne dansera que dans le foyer, à cause du carême. — Ah ! dit la duchesse, le foyer est maigre?

Ces subtilités vous paraissent puériles, peut-être; nous les trouvons pleines de grâce. ■*** Ce sont des niaiseries. — Ce sont des scrupules!... et les scrupules, en toutes choses, sont si rares aujourd'hui, qu'il faut estimer, respecter ceux qui se produisent encore, même sous la plus petite forme. Tant de gens manquent à leurs devoirs si franchement, si hardiment , qu'on doit savoir gré à ceux qui s'ingénient à trahir les leurs avec délicatesse et mystère. Capituler avec sa conscience ! mais cela prouve déjà qu'on a une conscience, ou du moins qu'on prétend avoir une conscience, et c'est toujours ça.

Parmi les plaisirs innocents tolérés dans ces jours de retraite , il en est un fort apprécié , que vous ne devineriez pas... — Une lecture de tragédie? — En carême, cela serait très-naturel, ce plaisir là est capable d'en expier bien d'au-, très. Non, c'est quelque chose d'amusant. — Un quatuor?

— Non. — Deux quatuurs? — Non. — Trois quatuors? —

— Je vous dis que c'est amusant. — Ah ! je devine : ce sont des tableaux? — Vivants! quelle horreur! — Des tableaux non vivants? — Ce n'est pas cela. Dans ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain pur , pendant les saints jours de carême , dans les réunions les plus collet-monté , on fait chanter Levassor! Il y a deux ans déjà, Levassor était tout à fait à la mode, mais pendant le carnaval; maintenant, il

est à la mode en carême; il y a deux ans il était gras, aujourd'hui il est maigre... Nous ne voulons pas dire pour cela qu'il ait maigri : nous ne faisons point de calembours, nous voulons encore moins lui dire des choses désagréables; nous ne disons pas qu'il est maigre comme un» coucou, mais comme les poules d'eau et les sarcelles... qu'on nous pardonne cestupide jeu de mots! Cette grande faveur dont jouit le spirituel comique dans le monde religieux d'abord paraît étrange, mais elle s'explique glorieusement. Levassor, depuis six semaines, a chanté trois ou quatre fois dans des concerts de charité; il est donc tout simple que les grandes dames de charité, qui étaient les patronnes de ces concerts, et qui sont les fondatrices des œuvres de bienfaisance au profit desquelles ces concerts étaient donnés , se montrent reconnaissantes envers les talents généreux qui les ont aidées dans leurs bonnes œuvres. Levassor a chanté à l'Hôiel de Ville, devant l'assemblée des Crèches. Pendant le concert , on a fait une quête , et cette quête improvisée a produit huit cents francs. Nous disions tout à l'heure : Quand on vient d'être un peu méchant, on est si bon ! de même , quand on vient de bien rire , on est tout de suite prodigue. Si on pouvait amuser un avare, on le ruinerait. Levassor a chanté aussi pour la Société de la Providence, et , nous devons le déclarer, ce concert-là est le plus brillant de la saison. Les cantatrices étaient madame Ugalde- Beaucé et madame Sabatier. Que d'applaudissements, quel succès I Mademoiselle Cathinka de Dietz a joué un duo de piano avec M. Lacombe : élégance et perfection, ces deux mots se répètent tout bas pendant qu'on écoute mademoiselle Dietz. Léon Lecieux a joué aussi admirablement. Quelqu'un, le vantant beaucoup, s'écria : Quel talent facile et merveilleux ! il est sur le violon de première force. Eh

bien, il joue avec tant de grâce et d'aisance, qu'on le prendrait pour un amateur... Comparaison fallacieuse!... Mais les amateurs ne jouent ni avec aisance ni avec grâce ; au contraire , les malheureux ! ils sont dans un état horrible , ils ont chaud, ils sont rouges, ils font des grimaces affreuses, ils ont l'air de possédés, d'enragés, d'épileptiques... et si on leur pardonne le supplice qu'ils vous font endurer , c'est en considération de celui qu'ils endurent. Nous avons, pour notre malheur, entendu bien des amateurs de violon, et jamais l'idée ne nous est encore venue de vanter leur sécurité et leur désinvolture.

Mais... ô mademoiselle Cathinka de Dietz.,. tremblez! votre gloire est menacée; voici venir une rivale terrible, d'autant plus effroyable qu'elle est ravissante ! Regardez à l'horizon lointain ; n'apercevez-vous pas une jeune fille à la taille svelte et flexible? elle s'avance vers vous l'air timide et les yeux baissés; son front pur est couronné de roses; sa robe légère, qui flotte en plis onduleux autour de sa forme gracieuse, est d'un rose pâle et ressemble à ces fuyantes vapeurs, à ces transparents nuages du soir que rougissent les derniers adieux du soleil; ses traits fins sont à la fois nobles et délicats; son regard a ce charme inexprimable, cette limpidité, cette puissance, cette douceur, cette exceptionnelle beauté qu'on n'sdmire que chez les femmes de sa malheureuse patrie... regard mystérieux que nous avous appelé le regard irlandais : c'est un mélange de tristesse et de sérénité, de tendresse profonde et de dignité farouche que vous ne trouverez jamais dans les orgueilleux et brillants regards qu'on admire chez les femmes des autres nations. Que cette jeune fille est belle, que sa tournure est élégante, que son maintien est modeste!... et pourtant c'est là le spectre épouvantable... c'est la rivale menaçante.

Frappez bravement votre piano, mademoiselle, si vous voulez qu'on n'entende pas l'harmonie du sien; vous tenez le sceptre par intérim, — madame Pleyel est à Bruxelles, — tenez-le donc d'une main ferme; car cette petite main, tremblante encore, pourrait bien vous l'arracher.

Cette charmante rivale se nomme mademoiselle Camille Méara. Nous l'avons entendue il y a quelques jours; elle a joué avec une réelle supériorité le beau concerto de Chopin en mi bémol ; elle a été applaudie avec enthousiasme. Tout ce que nous pouvons dire pour vous donner une idée du jeu de mademoiselle Méara, c'est qu'il y a dans son talent tout ce qu'il y a dans son regard; de plus, une admirable méthode et un doigté excellent. Son succès a été complet; en l'écoutant, des hommes d'État étaient émus... et les jeûnas femmes, celles qui sont bonnes musiciennes, lui pardonnaient d'être jolie !

Mademoiselle Méara est élève de Chopin. Il était là, il assistait au triomphe de son élève, et l'auditoire inquiet se demandait : L'entendrons-nous?

Le fait est que, pour des admirateurs passionnés, voir Chopin dans un salon se promener toute la soirée autour d'un piano et ne pas l'entendre jouer, c'était le supplice de Tantale. La maîtresse de la maison eut pitié de nous; elle fut indiscrète, et Chopin a joué, a chanté ses chants les plus délicieux; nous mettions sur ces airs, joyeux ou tristes, les paroles qui nous venaient à l'esprit; nous suivions avec nos pensées ses caprices mélodieux. Nous étions là une vingtaine d'amateurs sincères, de vrais croyants, et pas une note n'était perdue, pas une intention n'était méconnue; ce n'était pas un concert, c'était de la musime intime, sérieuse, comme nous l'aimons; ce n'était pas un virtuose qui vient jouer l'air convenu et qui disparait; c'était un

beau talent, accaparé, harcelé, tourmenté sans égards et sans scrupules, à qui l'on osait redemander les airs chéris, et qui, plein de grâce et de charité, vous redisait la phrase favorite, pour que vous pussiez l'emporter correcte et pure dans votre mémoire, et vous laisser longtemps bercer encore par elle en souvenir. Madame une telle disait : De grâce, jouez ce joli nocturne dédié à mademoiselle Sterling. — Celui que nous avons nommé le dangereux. — Il souriait et jouait le fatal nocturne. — Moi, reprenait une autre femme, je voudrais entendre une seule fois, jouée par vous, cette mazurka si triste et si charmante. Il souriait encore, et il jouait la délicieuse mazurka. Les plus profondément rusées cherchaient des biais pour arriver au but : — J'étudie la grande sonate qui commence par cette belle marche funèbre, et je voudrais savoir dans quel mouvement doit se jouer le finale. 11 souriait un peu de la malice, et il jouait le finale de la grande sonate, un des plus magnifiques morceaux qu'il ait composés. Le piano que fait résonner Chopin se métamorphose : ce sont des accords inconnus, des sons qu'on a rêvés peut-être, mais qu'on n'a jamais entendus nulle part. Il n'y a qu'une voix dans la nature qui rappelle ces sons divins : c'est, dans le silence des nuits, cette note triste du rossignol, cette plainte mélodieuse répétée plusieurs fois qui précède l'éclatant ramage. N'importe, cela ne vaut rien d'éco.iter Chopin toute une soirée. L'existence bourgeoise paraît bien maussade le lendemain de ces belles fêtes poétiques; l'idéal décourage de la vie réelle. C'est imprudent de respirer les parfums célestes quand on s'efforce de vivre raisonnable et résigné sur la terre.

Mais de tels plaisirs ne doivent point alarmer. Si peu de salons a Paris ressemblent à ce petit salon où nous avons

passé cette bonne soirée ! C'est un asile ouvert aux esprits supérieurs de tous les partis; c'est une fraîche oasis qui vous sourit et vous attire dans ce désert aride que le vent de l'orgueil a desséché, et qu'on appelle le grand monde; là, les médiocrités ne sont point prônées, elles sont jugées ; les grands talents ne sont point calomniés, ils sont respectés. C'est un port environné de rochers protecteurs contre lesquels viennent se briser les flots soulevés par l'Envie; c'est un arsenal où se trouvent réunies sans colère, sans faste, sans bravade, des armes de toutes espèces toujours prêtes à défendre ce qui vaut contre ce qui ne vaut rien, l'esprit contre la sottise , la dignité courageuse contre la platitude intrigante; c'est un sanctuaire que les poètes, les artistes chérissent; ils viennent s'y réfugier aux jours d'orage, s'y réjouir aux jours de succès; les plus sauvages apparaissent là; on y voit ceux qu'on ne rencontre nulle part; les divinités mystérieuses daignent encore s'y révéler aux fidèles ; là Victor Hugo, qui ne dit plus jamais de vers, a confié cette belle ode inconnue qu'on appelle la Source; là Chopin, qu'on n'entend plus nulle part, a fait entendre ses chants les plus doux... Quelle est donc cette fée bienfaisante qui inspire tant de confiance à ces talents si rebelles? Que d'intelligence, de cœur, de bonté véritable ne faut-il pas chez une femme pour que de tels génies fassent de telles exceptions en sa faveur !

Si les concerts intimes sont rares, les raouts sont trèsnombreux, et, de plus, très-monotones; les mêmes personnes se rencontrent tous les soirs dans les mêmes salons et s'y disent les mêmes choses; ceci est exact. Définition d'un raout : tout le monde arrive à la fois, tout le monde parle à la fois, tout le monde s'en va à la fois.

On commence à arriver à onze heures, et tout le monde

est parti à minuit; à dix heures personne, à minuit personne. Cependant on va dans plusieurs maisons le même soir, et, prodige inexplicable! on est à onze heures dans plusieurs maisons en même temps!... On a résolu le problème qui inquiétait tant cette brave dame, la dame aux sept petites chaises, une femme charmante, que vous ne connaissez plus. On ne peut pas être dans deux endroits à la fois, disait-elle, à moins d'être petit oiseau. Eh bien, on a trouvé le moyen d'être dans deux raouts à la même heure, et l'on n'est pas petit oiseau. Mais la manie de l'époque devait susciter ce prodige. Aujourd'hui tout le monde veut aller partout; autrefois on se bornait à vivre dans le cercle de ses amis, on les choisissait bien, et l'on se contentait de leur société; maintenant, ce n'est pas cela; ce qu'on veut, c'est être répandu; on est dévoré du désir d'être présenté à des gens qu'on n'a jamais vu, par des gens que l'on ne connaît pas; on court de porte en porte; on entre, on sort, on ne se lie pas, on ne cause pas, on n'observe pas ; on n'est ni intéressé, ni amusé, ni aimable : on est répandu ! M. X... se moquait l'autre soir de cette manie. J'ai la prétention contraire, disait-il; je ne suis plus jeune, par conséquent je ne peux plus être ni beau, ni séduisant, ni dangereux, mais je peux encore être rare; c'est une grâce à ma portée; chacun ses agréments : vous êtes répandu, moi je suis rare.

LETTRE V

4 avril 1847.

La semaine sainte et les saltimbanques. — Le moderne Longr-hamp parisien. — Des Allemands en landau qui regardent passer des Espagnols en calèche. — La femme littéraire. — Les Girondins.

— Boum, boum, boum! pan, pan, pan!... boum, boum, boum!... pan, pan, pan!... tzim, tzim, brrrr, boum!

— Qu'est-ce que c'est que ça?...

— C'est la semaine sainte!...

— Allons! vous vous moquez de moi. Pourquoi toutes ces baraques de toile dans les Champs-Elysées, ces théâtres, ces saltimbanques de toutes les couleurs, rouge, orange, aurore, saumon, qui battent de la grosse caisse, qui sonnent de la trompe avec une émulation si terrible? Pourquoi ces rivalités de fanfares qui me rendent fou?

— Je vous dis que c'est aujourd'hui le jeudi saint.

— Entrrrrrez, messieurs! mesdames, entrrrrrez!

— Un ours!... je vois un ours sur la porte de ce thécâtre; il est représenté emportant un soldat dans ses bras... Mais l'ours est un animal de carnaval; il n'y a pas d'ours en carême; ce n'est pas maure... un ours!

— Vous ne voulez pas comprendre que toutes ces choses sont destinées aux solennités de la semaine sainte!

— Ah! c'est là le recueillement!... Mais regardez donc ce cheval, comme il se défend... il va jeter son cavalier par terre!...

— Non ; plus loin il se calmera; le tapage l'effraye. Comment, vous ne devinez pas que c'est un pauvre coursier de louage! il sort du manège aujourd'hui pour la première

fois; il en est à ses premières impressions de voyage; cette timidité, inséparable d'un début, lui passera.

— Mais il tourne, il tourne toujours; on dirait qu'il valse, et qu'il valse en mesure... Peut-être que c'est un cheval de Franconi?

— Non, le cavalier est furieux ; donc la valse est involontaire, le plaisir n'est point partagé.

— Ah! voilà un autre cheval qui passe au galop, le valseur se décide et le rejoint; il a reconnu un ami. Expliquez moi pourquoi on a tant de peine à conduire les chevaux de manège.

— C'est qu'ils sont parfaitement bien dressés.

— Que Longchamp est triste celte année!

— Triste! moi je le trouve trop gai... et je ne sais pourquoi on confie le soin de célébrer la semaine sainte à des bateleurs.

— Ce côté-là est très-animé ; mais regardez par ici, à peine y a-t-il deux rangs dé voitures, et des voitures trèslaides. Les autres jours, il y a cinq, quelquefois six rangs de voitures, toutes élégantes ou orgueilleuses.

— Longchamp est passé de mode.

— Bien plus, c'est la mode de n'y pas aller. On n'y voit que des calèches de famille, pleines de vieillards et d'enfants, le was-ist-das entr'ouvert laisse apercevoir un profil maussade, une mèche blanche, une moustache grise et la croix d'honneur. Sur le devant de la calèche, trois petites filles qui se ressemblent; suit une autre calèche de famille : elle renferme une capote lilas fané qui renferme une aïeule morose; près d'elle une jeune femme pâle, puis, une bonne et un enfant; sous ses châssis tout le monde est triste : le cocher et le domestique assis sur le siège seuls ont l'air de s'amuser. Une calèche de remise découverte vient après

eux; elle contient quatre Espagnols, grands yeux noirs dans de longues figures jaunes; ils regardent avec cette agitation ennuyée qui découvre qu'il n'y a rien à voir. — Autre calèche de remise pleine d'Allemands, redingote polonaise bleu clair, garnie d'une fourrure jaune pâle; les Allemands se penchent en dehors de la voiture, ils se haussent sur leurs pieds pour voir par-dessus la tète du cocher. Après bien des efforts... c'est un peuple si persévérant... ils parviennent à voir... la calèche de remise qui est remplie d'Espagnols. Une famille anglaise s'avance dans un landau; les familles anglaises trouvent encore des landaus; c'est un amas de cheveux tombants, de chapeaux de paille déformés, de fourrures malades, qui n'a rien de bien séduisant...

Oh! le bel attelage, la jolie calèche!... Enfin!... Un jeune homme se prélasse solitairement dans cette voiture élégante, il jette sur ce qui l'entoure un regard dédaigneux, et d'une voix grêle et moqueuse il crie à son cocher : « Au bois!...» On dit aujourd'hui : Au bois; autrefois c'était de fort mauvais goût ; on disait : Au bois de Boulogne. La calèche sur la chaussée fuit insolente et rapide, et tout dans l'attitude du jeune merveilleux semble dire : Je ne veux pas être admiré par ces gens-là, je ne lutterai pas avec ces horribles fiacres; un homme qui se respecte ne peut plus venir à Longchamp.

— Un cocher poudré, une livrée pompeuse, de beaux chevaux qui piaffent : voilà donc des personnes qui viennent se faire regarder.

— Non, il n'y a dans la voiture fermée que des gouvernantes et des enfants. Cherchez, cherchez, vous ne trouverez là que des curieux ; tout le monde vient voir, personne ne vient se faire voir ; des calèches de famille, des voitu-

res de remise pleines d'étrangers, des fiacres., des cavaliers de louage, des sergents de ville qui causent entre eux, tel est Longchamp en 1847. Mais, patience, dans huit jours l'aspect des Champs-Elysées changera; alors paraîtront les superbes attelages, les voitures nouvelles, les chapeaux à la mode ornés de plumes et de fleurs, les longues robes de taffetas rose, bleu-ciel, lilas, balayant généreusement la poussière des allées, les mantelets garnis de rubans et de franges, les ombrelles garnies de dentelles, toutes les merveilles du printemps. D'ici là vous ne verrez que de bons manteaux de velours, de longs châles de cachemire bien strictement fermés : il a fait un froid si désagréable!... Mais, en compensation, vous ne verrez que de petits chapeaux de crêpe, chapeaux du soir qu'on finit le matin; ils ne sont pas tout neufs, ils ont fait plus d'une visite, ils ont entendu plus d'un concert. Ces panaches ont un peu trop flotté, ces saules ont déjà beaucoup pleuré ; tant mieux, c'est ce qu'il faut, c'est une des plus grandes mortifications du carême : le jeûne des parures. Une femme qui mettrait un chapeau neuf pour aller entendre un sermon de M. l'abbé Cœur serait à l'instant condamnée et perdue. Chaque effet a son jour, chaque jour a son heure; tout le secret de la vie est là.

Le monde parisien n'est occupé en ce moment que de deux choses : de sermons pieux et de discussions politiques; malheureusement le calme apporté dans l'âme par les uns ne sert en rien à adoucir les passions soulevées par les autres ; jamais on ne s'est tant disputé, jamais on n'a tant crié. L'apparition des Girondins réveille toutes les fureurs des partis, cela devait être; ce livre est une révolution; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peut-être!... Car ce n'est pas sans raison que Dieu a permis

à un tel homme d'écrire un tel livre. L'âme du poëte est une lyre sublime que le souffle divin fait vibrer, elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une époque s'incarner dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect: inquiet mais résigné, nous disons : Il faut que ces idées, que nous redoutons comme dangereuses, soient nécessaires, et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu, puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun autre génie rival le besoin, le devoir de les combattre. Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons troublé et charmé. Que c'est beau! pensons-nous, quelle admirable lecture! quel style! quel bonheur dans ces expressions! quelle ampleur, dans cette phrase ! vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies ! Comme cet homme est bien largement doué, en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort ?

Sans doute la révolution de 89 est une belle chose, une généreuse réforme; mais, que voulez-vous! nous n'aimons pas les révolutions. M. de Lamartine semble dire que si la révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par les hommes. Eh bien, voyez comme nous sommes inintelligent et sottement borné ; nous ne voudrions môrae pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges : il y en a eu autrefois, elle a produit l'enfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. On aura beau dire, les procédés révolutionnaires sont défectueux ; mais expliquez-nous comment

il se peut que, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, dans un pays où l'industrie découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres, c'est de couper la tète aux riches; le moyen est expéditif, mais, franchement, il n'est pas très-ingénieux. Il nous semble qu'en cherchant bien on pourrait trouver autre chose. M. de Lamartine parle des idées révolutionnaires comme un homme qui aurait découvert le secret de les appliquer, sans crimes, sans violences, sans orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son livre soit le commencement de son entreprise!

Le parti légitimiste vocifère contre les Girondins; pour nourrir sa fureur, il s'attache à quelques expressions, maladroites peut-être en ce qu'elles donnent lieu à diverses interprétations, mais expliquées, pendant tout le reste du récit, de la manière la plus favorable; l'auteur, parlant des calomnies inventées contre la reine, s'arrête, et dit ces mots cruels comme toutes les réticences : « L'histoire a sa pudeur. » Ce mot isolé a un sens fatal; mais, dans l'ensemble de l'ouvrage, il reprend sa véritable signification : l'histoire a sa pudeur veut dire l'histoire a sa dignité; elle ne se fait pas l'écho des propos du temps; elle raconte les faits, elle donne les preuves; mais quand il n'y a ni faits ni preuves, elle doit garder un silence digne. Voilà, il nous semble, ce que signifie ce mot; et comme, chaque fois qu'il est question de fautes reprochées à la reine , l'auteur se sert toujours, et avec indignation, du mot de calomnies, d'odieuJls calomnies, il est certain q ie son intention n'est point d'outrager la reine, bien au contraire ; pour un artiste exercé, qui a l'instinct des grandes compositions historiques, dramatiques ou poétiques, il est évident déjà que c'est la reine qui est la grande figure de l'Histoire des Girondins,

la -victime bien-aimée de l'auteur, que c'est Marie-Antoinette qui est l'héroïne du poëme.

Mais les légitimistes ne sont pas des artistes, et ils nel sauraient pressentir ces habiletés de l'art; quelques mots' les blessent; ils crient, et ils s'arrêtent pour crier. L'ensemble de l'œuvre, ils ne le voient pas, ils n'ont jamais su se placer à cette hauteur où l'on voit l'ensemble des choses, et c'est bien cela qui fait que ce triste parti, avec la plus belle, la plus noble de toutes les causes à défendre, est le plus pitoyable des partis; individuellement, ils sont tous braves et loyaux, et, une fois réunis pour leur cause, ils ne savent plus que se cachoter et conspirailler. Leur mission est de professer les généreux préceptes de la chevalerie; de faire respecter la religion, la royauté, la vérité, les femmes , la veuve et l'orphelin, et ce sont eux qui les premiers jettent la calomnie et l'outrage à ces choses saintes que leur devoir était de faire vénérer; ainsi, dans le même moment, dans le même journal où ils reprochent avec tant d'amertume à l'auteur des Girondins d'avoir attaqué la royauté dans la personne de Marie-Antoinette, trois pages plus loin ils attaquent, eux autres, non par des réticences maladroites, par de fausses délicatesses de langage, mais avec une brute, lourde et sale cruauté; ils attaquent la jeune reine Isabelle, une enfant de seize ans au plus!... et leur injure est telle, que, par respect pour vous et pour nous-même, nous n'oserions pas vous la répéter... Et puis ils demandent pourquoi de beaux talents, qui marchaient jadis avec eux, se sont séparés de leur cause!... C'est qu'ils l'honoraient trop pour la défendre ainsi; ils ont mieux aimé noblement désespérer d'elle que de la compromettre et de la souiller par des expédients honteux; ils ont compris que les partisans tuaient la cause, et ils ont rompu

avec eux par intérêt pour elle. Qui sait s'ils n'attendent pas en secret, avec la patience de la foi, la ruine heureuse de ce parti fatal, le licenciement de ces troupes mal inspirées, pour la voir renaître un jour, cette cause, plus puissante que jamais, apparaissant tout à coup à l'horizon politique dans son éclat nouveau, comme un astre subitement dégagé de vapeurs funestes, et rayonnant enfin des vérités éternelles qui font sa force?

Ils accusent aussi l'illustre auteur des Girondins d'avoir déifié madame Roland; il parle de son génie, de sa beauté. Sans doute c'était une belle femme, qui avait assez de génie pour jouer un grand rôle; mais, à travers ces éloges pompeux, comme on devine sa secrète antipathie !

On peut faire d'un héros ou d'une héroïne un portrait extrêmement flatteur, et cependant ne pas admirer personnellement ce héros ou cette héroïne. Il y a des qualités qu'on vante de bonne foi, mais qu'on déteste ; et madame Roland avait justement toutes ces qualités-là; de même nous vanterons son courage, son génie, son ardente charité ; mais nous avouerons que cette sublime intrigante est précisément le type de femme qui nous est le plus particulièrement odieux. Madame Roland, ou plutôt Jeanne Philippon, car il ne s'agit pas de la femme politique, est, à nos yeux, l'origine de cette effrénée race de pédantes que nous avons appelées les femmes littéraires, c'est-à-dire des femmes faites avec des livres; ces femmes, qui mériteraient d'être reliées plutôt qu'habillées, agissent, non pas d'après leur nature, mais d'après leurs lectures; si elles n'avaient pas lu tel in-octavo, elles n'auraient pas aimé tel jeune homme; si tel roman avait été dépareillé dans la bibliothèque de leurs mères, elles n'auraient pas fait tel mariage.

Ainsi mademoiselle Philippon ne se marie point selon

iv. 14

son cœur, mais dans le genre de la Nouvelle Hêloïse. Il y avait chez son père un jeune artiste dont la vue la faisait rougir et trembler; ce n'est pus lui qu'elle veut épouser, son idéal est un vieux philosophe, car elle rêve l'ennuyeux ménage de Julie; mais la pauvre Julie est forcée à ce triste mariage, et sa fausse imitatrice le fait volontairement,* l'amante de Saint-Preux su hit la chaîne, la répuhlicaine la choisit froidement; elle croit flatter Jean-Jacques, elle l'offense, et lui prouve lourdement qu'elle ne le comprend pas; car Julie avait aimé une fois; son cœur, brisé par le désespoir, consumé par l'amour, pouvait espérer le repos; mais sa folle plagiaire n'avait jamais aimé; son vieux époux, elle le dit elle-même, ne pouvait suffire aux ardeurs de son âme, et c'est pour employer cette ardeur inactive, pour assouvir ses passions dévorantes, qu'elle a renversé le trône, soulevé la populace hideuse, ensanglanté la France, épouvanté le monde. Voyez un peu ce que c'est que de ma lire!... Elle emprunte à Julie son .vieux Wolmar, et elle lui laisse Saint-Pieux! Si, plus imprudente ou moins généreuse, elle avait fait seulement le contraire... peut-être la royauté était sauvée!... 0 femmes! défiez-vous de vos lectures, et puisque vous voulez absolument lire, au moins lisez bien! Imiter à demi les auteurs qu'on adore, ce n'est pas même les parodier, c'est les trahir!... Que de jeunes filles ont fait maudire Jean-Jacques pour l'avoir travesti dans leurs sottes et froides folies!... Que d'auteurs seraient justement aimés s'ils n'étaient pas maladroitement admirés !

Les femmes littéraires sont un des fléaux de l'époque; les plus doux sentiments sont gâtés, dénaturés, frelatés par ces souvenirs de lecture qui vous poursuivent partout; l'amour n'est plus l'amour, c'est nue occasion de phrases

romanesques; on n'aime plus un beau jeune homme parce qu'il plait, parce que sa voix trouble, parce que son regard enivre, on L'aime parce qu'il a imité le héros du roman à la mode dans une aventure quelconque. Les femmes littéraires, en disant : « Je vous aime, » pensent toujours à un auteur en vogue. Ce tiers de lettres est toujours là entre la femme adorée et vous; toutes les faiblesses de ces femmes ont un prétexte littéraire; il n'est pas une seule de leurs fautes qui n'ait un précédent dans la littérature : pour les entraîner, on n'a pas besoin d'être aimable, séduisant, passionné; il suffit d'être érudit et de leur décrire à propos ce que le héros de leur roman favori dit à l'héroïne qui est leur modèle. Jeunes soupirants, aspirants, prétendants, ne perdez pas vos jours en vœux naïfs, en regards suppliants. Voulez-vous être aimés, entrez dans un cabinet de lecture, demandez de l'encre et du papier, et copiez tranquillement la page décisive de l'ouvrage que vous entendez citer le plus souvent; page 204, tome II, copiez lisiblement, espérez. Elle attend la dernière période pour être attendrie; votre bonheur est au verso de la page; vous n'aurez pas soupiré, c'est-à-dire copié en vain.

Ces femmes littéraires ont encore une manie qui nous est plus insupportable. Qu'elles soient littéraires en amour, tant pis pour l'amour; mais elles sont littéraires en religion, c'est plus triste. Elles emportent à l'église de petits albums barbouillés de leurs propres mains, où sont recueillis les passages frappants des auteurs que leur foi préfère. Oh ! que nous aimons cent fois mieux une grande niaise qui emporte avec elle à la messe tout bêtement Y Évangile I Mais à ces femmes éclairées, le saint Évangile ne suffit pas; elles ne le trouvent pas assez littéraire. Madame Roland emportait de même à l'église les Grands Hommes de Plu-

tarque ; aussi toute sa vie a ressenti l'influence de cet étrange livre de piété. Si elle avait préféré l'Évangile, quelle différence dans sa destinée ! Plutarque lui a enseigné l'orgueil, le Christ lui aurait enseigné l'humilité; Plutarque lui a inspiré la haine et la vengeance, le Christ lui aurait inspiré l'amour et le pardon; les héros de Plutarque ne savent que tuer, le Christ ne sait que mourir. C'est bien malheureux pour la France que mademoiselle Philippon ait eu une piété si littéraire.

Mais le secret de sa rage n'est pas là, et trois lignes de sa biographie nous révèlent le fond de son cœur.

« M. Roland avait déjà parcouru la Suisse et l'Italie, » quand il fit, en 1784, avec sa femme, un voyage en An- » gleterre. L'ayant envoyée à Paris à son retour pour solli- » citer des lettres de noblesse, mais sans succès, il obtint, » par elle, sa translation à Lyon, ce qui la rapprochait de » son pays et de sa famille. »

C'est là le vrai mot de l'énigme; une femme qui a épluché des carottes, et qui n'en est pas fière, ce qui eût été spirituel; car jamais une personne intelligente, parvenue par son intelligence, n'a rougi de son origine; au contraire, elle sent que ces souvenirs font sa force; plus l'échelon d'où elle est partie était bas, plus il lui a fallu de courage et de talent pour atteindre le sommet de l'échelle. Donc, une femme qui a épluché des carottes et qui en rougit est à jamais implacable. Un ambitieux qui ne se pardonne pas à lui-même son passé ne le pardonnera jamais à personne; il en voudra toute sa vie à ceux qui ont le bonheur de n'avoir pas fait ce qu'il a fait. L'addition est bien simple à faire : une femme orgueilleuse qui a lavé de la salade, qui a demandé des lettres de noblesse, et qui ne les a pas obtenues,

cela donne, au total, une farouche républicaine. Non, non, l'auteur des Girondins ne l'aime pas; la preuve, c'est qu'il ne la fait pas aimer. Quelle différence ! comme on voit qu'il lui préfère madame de Staël ! de quelles couleurs diverses il dépeint leurs deux salons! Comme l'une est bien reine, hospitalière, dans le sien, éclairant lout de son génie, surveillant, attisant, inspirant la conversation, tout occupée à faire valoir son esprit et celui de ses amis, partageant franchement sa gloire avec l'homme qu'elle aime et le créant à son image !... Comme l'autre, au contraire, a une attitude pédante et vulgaire dans son salon ! On dirait une maîtresse de pension bourgeoise donnant à dîner à des étudiants mal élevés, une sordide gouvernante de vieillard tout occupée de cacher les infirmités du bonhomme aux imprudents qui travaillent à faire sa fortune. Vous dites que le chantre à'Ekire a déifié madame Roland, il a plus noblement déifié EUire. Madame Roland, malgié les belles phrases du grand poëte, parait encore dans son livre telle qu'elle est à nos yeux, peut-être prévenus, un mauvais bas bleu éclaboussé de sang. Non, non, ce n'est pas là le rôle de la femme dans les révolutions; demandez à Jeanne d'Arc, demandez même à Charlotte Corday. La mort de madame Roland est belle sans doute, nous l'admirons comme un beau rôle bien joué; mais cette mort elle-même était un châtiment; l'Ëgérie des Girondins avait ouvert l'abîme, elle j tombait, c'était justice. Nous l'avouons, dùt-on nous accuser de cruauté, nous ne pouvons nous intéresser au sort d'un incendiaire qui se brûle.

Si nous vous parlons uniquement des Girondins, c'est que depuis quinze jours on ne parle plus d'autre chose; il y a eu des concerts, nous ne sommes allé nulle part, nous sommes resté seul au coin du feu à liie, à commenter ce

livre plein d'enseignements et de prophéties. Ceux qui venaient nous interrompre étaient les mal venus; II. de Lamaitine lui-même passait à l'état d'importun quand il nous surprenait au milieu d'une belle page; mais nous ne sommes pas les seuls lecteurs captivés si vivement; douze mille exemplaires des Girondins ont déjà été vendus. Il y a bien dans le nombre quelques admirateurs qui comprennent nos préoccupations, qui partagent nos admirations, notre enthousiasme et peut-être aussi nos alarmes.

LETTRE VI

11 avril 1847.

Les bourgeoises sucrées. — Les dévotes rageuses. — Le rêve d'un voyageur. — Le coucher du soleil. — Épreuve.

Ces pauvres femmes littéraires!... nous leur devons une réparation, nous avons été injuste envers elles : nous avons lit que cette espèce de femmes était la plus désagréable qu'il y eût au monde... Ah!... cela n'est pas exact; elles •ont insupportables, c'est vrai ; mais ce ne sont pas les plus insupportables. Nous les avons mises au premier rang des ennuyeuses; elles ne méritaient pas cet honneur. Le premier rang... il appartient à une espèce bien autrement épouvantable, hélas!... et qui se multiplie avec une rapidité inquiétante.

Cette variété n'est pas encore classée; elle n'a pas encore de nom dans la triste flore du nombre jardin de l'Ennui; mais nous finirons bien par lui trouver un nom qui la désigne. D'abord, nous sommes décidé à poursuivre la guerre à outrance; nous voulons tout simplement l'extermination

de sa race; elle est très-dangereuse; elle détruit tout; elle parviendrait à ruiner la Fiance si on la Laissait s'y propager plus longtemps; elle nous rendrait sots, tristes, maussades et précieux, ce seiait nous perdre; les Français ne seraient plus des Français; par sa fatale influence, le sceptre des arts, des sciences, des lettres, le sceptre même de la mode, s'échapperaient de leurs mains; et les étrangers qui viennent chercher parmi nous le plaisir, la gaieté, la vie, effrayés de noire respect prétentieusement morose et mesquinement solennel, nous fuiraient pour ne plus jamais revenir. L'extermination de cette race, vous le voyez, est une question de haute politique; aidez-nous donc dans notre courageuse entreprise.

Ce qui distingue les femmes de cette espèce des autres femmes, c'est qu'elles n'ont pas du tout l'air de femmes; elles ont l'air de poupées victorieuses qui ont obtenu le mouvement et la parole; quelque chose de guindé et de grêle se trouve toujours dins leurs manières, dans leur tournure, malgré leur intention bien constatée de dignité et de grandeur; aiasi elles sont toujours nabi fiées très-richement, avec un luxe sptendide; eh bien, elles ne sont point parées; elles sont pimpantes, rien de plus.

Il n'y a qu'un moyen de bien porter une belle robe : c'est d'oublier qu'on la porte. Avoir l'air trop heureuse et trop fière de ses vêtements, comme Lisette dans le Jeu de l'amour et du hasard, c'est très-maladroit; c'est avouer qu'on ne s'attendait pas à l'honneur d'en être décorée; c'est avouer aussi qu on leur emprunte une partie de sa valeur et de sa gloire; c'esi proclamer un succès accidentel, imprévu, inespéré, sur lequel on ne comptait pas et qui peut échapper encore : le paon n'est si fier de son plumage que paice qu'il le perd tous les ans.

La monomanie de ces femmes est la noblesse des manières, et l'on ferait un volume de toutes les ruses qu'elles imaginent, de toutes les peines qu'elles se donnent pour acquérir cette majesté violente et factice ; mais là encore elles se trompent : elles croient avoir un air digne, elles ont un air officiel, et voilà tout. Une préoccupation continuelle les garde comme une sentinelle invisible; elles son toujours sur le qui vive, redoutant également la parole inconvenante qu'elles pourraient entendre et celle qui pourrait bien leur échapper.

Sans être méchantes ni hostiles, elles sont toujours armées, armées d'épingles, ce qui est la plus terrible des armures. Elles ont une susceptibilité de sensitive : tout le blesse, et la délicatesse de leur esprit est telle, qu'elles voient partout des monstres. Dans les choses les plus innocentes que vous leur dites, elles comprennent des choses affreuses I... des choses affreuses auxquelles, vous, vous ne pensiez pas! Rougissez-en, cela prouve que vous n'en avez pas peur comme elles.

Mais, dira-t-on, ce sont des prudes. — Non; au contraire, il est permis de leur parler de tout, mais dans un certain jargon et en grasseyant d'une certaine façon. — Alors, ce sont des précieuses. — Les précieuses ont plus de distinction et plus d'esprit? Non; ce sont des femmes d'une nature commune et d'une éducation bourgeoise, que les caprices du sort ont poussées au premier rang, et qui, se voyant tout à coup livrées à elles-mêmes dans une sphère inconnue, n'ayant pas l'instinct du noble et du beau comme les natures d'élite, n'ayant pas non plus la tradition comme les femmes d'une haute naissance, improvisent au hasard, sans renseignements, sans donnée aucune, sans goût natif, aans intelligence éclairée, une espèce de code d'élégance,

une étiquette de fantaisie particulière, exceptionnelle, mais qui deviendra bientôt le code universel, L'étiquette généralement adoptée, si les grandes dames, les véritables élégantes, les jeunes femmes bien élevées et distinguées, les femmes comme il faut, ne protestent avec nous, courageusement, constamment, hautement, contre l'influence fatale, contre les arrêts illégaux de ces bourgeoises sucrées. Nous voulons bien qu'on nous donne le ton; mais, quand le ton est faux, nous avons le droit de réclamer.

Et cela est triste à dire, les bourgoises sucrées aujourd'hui donnent le ton presque en toutes choses : en littérature, par le théâtre; en peinture, par les portraits, les tableaux de genre; en musique, par des cbansonnettes, des fauvettes, des brunettes intolérables; il n'est pas jusqu'à la grâce française, la beauté nationale, qui ne soit dénaturée par leur influence. Elles jouent à la Madame : cela force toutes les femmes à se mettre de la partie, et toutes ressemblent à des gravures de modes. Plus de frais sourires épanouis; plus de regards francs et naïfs, plus de tournure libre et gracieuse ; cette folle préoccupation de dignité crispe les plus charmants visages, roidit les tailles les plus déliées. Cette lutte continuelle des prétentions excitées contracte el déforme les traits. En vain nos jeunes femmes sont belles, la vanité leur égratigne la figure avec ses griffes de chatte, l'envie plombe leur teint... Avez-vous jamais remarqué cette couleur mate, livide et verdâtre qu'on appelle un teint d'envieuse?... Et, au bout de quelques années, de leur éclat il ne reste plus rien; elles n'ont plus même cet air de noblesse auquel elles ont tout sacrifié, et que la nature leur avait donné avec leur beauté; car ce n'est pas parce qu'on veut avoir l'air noble qu'on a l'air noble, c'est parce qu'on s'occupe de nobles idées : la pensée sculpte le visage; elle

ciselle les traits, elle refait le masque; votre physionomie vous dénonce malgré vous; à dix-huit ans on a la figure de sa nature; à vingt-cinq ans on a la figure de ses occupations; si les pensées auxquelles on se livre habituellement sont généreuses et grandes, quelle que soit l'irrégularité des traits, la physionomie sera intelligente, le regard imposant, l'attitude franche et digne; si l'on vit, au contraire, de vanité, de niaiseries, de misères, quelle que soit la pureté des traits, la grâce de l'ovale, la phjsionomie sera fausse, le regard sera vide, l'atthude sotte et pédante... Mais revenons aux bourgeoises sucrées : le nom est assez bon, gardons-le.

La bourgeoise sucrée est systématiquement triste, et cependant elle sourit toujours volontairement; mais quel sourire!... Un affreux sourire carré, bridé, accroché, plus triste cent fois que le sérieux le plus glacial. Ce n'est pas tout, et ceci est le comble de l'art, avec ce sourire carré, elle ne dit que des phrases rondes. Quand elle est partie, rien ne l'arrête} elle arrondit, il faut absolument qu'elle arrondisse sa phrase; l'empêcher d'arrondir, c'est lui manquer de respect; quelqu'un survient, elle salue, puis elle reprend sa phrase et l'arrondit; le feu pétille; un éclat de bois tombe sur le tapis; elle donne à son auditoire le temps d'éteindre le feu, et puis elle poursuit sa phrase commencée et l'arrondit. Dans un raout, vous savez si l'on a le tempsj d'achever une période : on demande à un voisin de ses nouvelles, le flot l'emporte, et c'est un autre qui vous répond; dans le monde maintenant, il n'y a pas moyen de dire quoi que ce soit, de raconter une histoiie, d'exprimer une pensée, même la plus concise ; chacun va là pour ses affaires, pour rencontrer les trois ou quatre personnes dont il a besoin. Dans les salons officiels, par exemple, quelle femme

a jamais eu la prétention d'être écoulée? Les diplomates, les pairs de France, les députés s'agitent, ils sont tous venus avec une idée qui les absorbe tout entiers : les uns ont à parler à M. Génie, ils cherchent M. Génie; les autres ont demandé à M. Edmond Lecierc une nomination qui concerne un de leurs électeurs, ils cherchent M. Edmond Lecierc!... Ceux-ci ont obtenu une promesse de M. Félix Ravaisson, ils poursuivent M. Félix Ravaisson. Regarder à qui parlent ces hommes importants, épier le moment où ils seront libres, c'est la se île occupation des solliciteurs de salons... Il faudrait être folle pour songer à les captiver dans de pareils moments!...

— Eh bien, rien ne déconcertera la bourgeoise sucrée, elle arrondira sa phrase en face de son interlocuteur au moment même où il verra M. Ravaisson, M. Génie ou M. Lecierc t"ut près de la porte, disparaître dans le salon d'adieu... Le diplomate manquera sa mission, le d.éputé ne sera pas réélu, le collège n'aura pas son professeur, qu'importe?... La bourgeoise sucrée aura arrondi sa phrase: chacun son devoir, elle a fait le sien.

La bourgeoise sucrée est triste, mais elle ne pleure jamais qu'au Gymnase. Le Gymnase est son théâtre de prédilection; ses héroïnes, qui ne disent jamais Je vous aime que par antiphrase; non, rnôssieiir, je ne vous aime pas, l'émeuvent profondément, car si elle n'a pas de sensibilité, elle a beaucoup de sensibfloterie. Toutes les douleurs la touchent, pourvu qu'elles ne soient point naturelles; d'abord, elle ne veut pleurer que dans une loge d'avantscène, et elle aimerait mieux, ne pas pleurer du tout que d'être réduite à essuyer ses larmes avec un mouchoir garni d'une petite dentelle.

Et cette femme-là est la reine, du jour!... Et vous croyez

qu'une telle reine ne ruinera pas le royaume? Toutes ses fidèles sujettes finiront par lui ressembler. On n'osera plus rire, parce qu'elle ne sait pas rire; on n'aura plus d'esprit, parce qu'elle ne comprend pas l'esprit; on ne sera plus naturelle, parce qu'elle a intérêt à supprimer et à changer sa nature; on sera ennuyeux, parce qu'elle est ennuyeuse...

Eh ! mon Dieu ! voilà déjà que nous-même nous cherchons à arrondir notre phrase; déjà son influence se fait sentir, elle commence par nous. C'est affreux 1

Vous ne vous apercevez donc pas de celte triste métamorphose! comme depuis quelque temps, depuis deux ans, pas plus, les Françaises se changent en poupées I comme tout devient mesquin, précieux et cependant pompeux et solennel dans leurs manières; comme les physionomies se compassent! comme avec de petites idées on a de grands airs! Et ces belles étrangères, qui sont là, si nobles, si calmes, si naturellement dignes, comme elles viennent cruellement faire ressortir notre petitesse prétentieuse et notre futilité agitée! Les Françaises sont donc bien humbles, qu'elles travaillent à se dénaturer; elles sont donc bien mécontentes de ce qu'elles sont, qu'elles se donnent tant de peine pour paraître autre chose 1 La vanité les perd, l'orgueil les sauverait. Que faire pour les rendre orgueilleuses?

Voici une histoire qui ne confirme que trop nos jugements sévères; le héros de cette histoire nous l'a racontée lui-même; c'est un de nos amis, un jeune homme très-spirituel et très-romanesque... Ne vous récriez pas, n'ouvrez pas de grands yeux à ce mot ; rien de plus vrai ; il n'y a aujourd'hui que les jeunes gens très-spirituels qui aient le courage d'être romanesques... Après de longs voyages, il revenait en France, tout joyeux de revoir son pays et tout ému de l'idée qu'il allait vivre enfin... car voyager, ce n'est

pas vivre, c'est chercher, c'est étudier, c'est promener son rêve : ce n'est pas encore travailler à le réaliser.

Ordinairement, les voyageurs rapportent de leurs excursions lointaines l'insouciance et le doute ; lui, rapportait la volonté et la foi : il croyait au bonheur, et il était résolu à le trouver. N'oublions pas de vous dire que cet heureux entêté avait à peine vingt-deux ans; à cet âge, la foi est robuste, et comme on n'a pas encore eu l'occasion de vouloir bien souvent ni bien fortement, surtout comme on n'a pas eu l'occasion de se repentir d'avoir voulu, on croit à la volonté.

Or, pour ce rêveur sûr de ses rêves, le bonheur, c'était d'aimer une jeune et belle femme que l'on épousait légitimement à la manière des Européens et que l'on enfermait impitoyablement à la manière des Orientaux. «Je ne comprends pas du tout , disait-il , ce sot usage qui consiste à choisir une jolie femme pour la mener tous les soirs dans le monde, parée, les bras nus, les épaules nues, et l'offrir aux regards envieux des connaisseurs désœuvrés. Je veux être heureux, mais je ne tiens pas à faire envier mon bonheur. »

Cette modestie était pleine de bon sens ; mais, s'il ne tenait pas à faire envier son bonheur sournois, il tenait à le faire partager; il rêvait aussi la joie de sa victime, il voulait que l'esclave aimât son esclavage; il voulait être un tyran, mais un tyran chéri. Là était la difficulté, le problème impossible à résoudre.

Pour qu'une femme soit heureuse enfermée, séquestrée, il faut d'abord qu'elle soit passionnée; il n'y a que la passion qui puisse vivre à toute heure d'elle-même, uniquement occupée d'entretenir le feu sacré; de plus, il faut que cette femme ait une imagination très-riche et très-féconde,

iv. 15

très-poétique ; une femme poëte, c'est une compagnie si commode ! ... ça passe des heures entières à regarder le nuage qui fuit, l'eau qui coule, l'arbre qui se balance, la fleur qui se penche, l'enfant qui joue. Un rien suffit pour la captiver bien longtemps. Présent, elle vous aime; absent, elle vous évoque, et quelquefois, quand vous revenez à elle, vous croyez qu'elle vous a suivi, tant elle a compris vos pensées, deviné vos actions, souffert de vos inquiétudes et de vos peines pendant les heures où vous étiez séparé d'elle; c'est la différence qui existe entre les personnes romanesques et les imaginations poétiques : les unes ont besoin d'événements, de variété, d'agitation; les autres ne demandent que du repos et de la confiance, elles trouvent dans leurs pensées la variété et les événements, elles trouvent dans leur cœur l'agitation qui suffit à leur vie. Une femme romanesque ne pourrait vivre enfermée; elle se révolterait et sauterait par la fenêtre; une femme poëte... et l'on est poète sans faire des vers... pourrait rester des mois, des années, sous les verrous, sans s'apercevoir qu'elle est enfermée, et même, en l'apprenant, elle n'aurait jamais l'idée de sauter par la fenêtre, si le paysage qu'on découvre de cette fenêtre est beau, si, dans sa prison, rien ne vient troubler la liberté de sa pensée , si son âme peut déployer ses ailes à toute heure pour s'envoler dans l'espace vers les pays rêvés, pour rejoindre et suivre en idée dans leurs actions les personnes aimées.

Elle pourrait vivre en prison seule!... Que serait-ce donc si elle devait y demeurer avec un jeune homme charmant qu'elle adorerait? Quand on est amoureuse du geôlier, il n'y a pas grand mérite à supporter patiemment la prison... Mais les femmes à imagination poétique sont rares; et d'ailleurs, à quels signes, à quels symptômes peut-on les

reconnaître à Paris? Les cherchera-t-on au bal? Alors, parmi celles qui s'y ennuient. Aurez-vous la cruauté de choisir, parmi les jeunes filles qui s'amusent franchement au bal, celle à qui vous voulez défendre d'y aller jamais? Les chercherez-vous dans les réunions plus intimes, parmi ces jeunes pensionnaires modestes, rangées symétriquement autour de la table à thé, et qui restent là, soumises, silencieuses, immobiles, les yeux, baissés sur des petits gâteaux? Est-ce poétique cela?... Peut-être. Mais où est le symptôme qui doit révéler la poésie? Comment induire en poésie ces jeunes âmes si prosaïquement voilées? Gomment savoir si ces (ialatées de salons peuvent s'éveiller à la vie? Quel piège tendre à leur prudente naïveté? N.'est-il pas un moyen de les forcer à s'exprimer malgré elles? N'est-il pas un sanctuaire, un lieu privilégié, comme le palais de la Vérité, où leur naturel puisse rayonner sans crainte, où leur flamme ose éclater et briller?...

A l'église sans doute!... Oui, c'est là; leur imagination, exallée par la prière, brise les liens du monde... Là leur physionomie redevient sincère; le secret de leur pensée se trahit dans leurs regards levés vers les deux... Allons les chercher à l'église; c'est profane, mais le bonheur sera l'excuse... Folle démarche! profanation inutile... A l'église, toutes les femmes ont l'air méchant ; leur regard n'exprime que la colère... on leur marche tant de fois sur les pieds; on leur donne tant de coups de coude; elles y éprouvent un si long martyre, qu'elles y sont toutes furieuses et indignées. Elles ont toutes l'air de prier contre quelqu'un. Ceci, par parenthèse, nous rappelle le joli mot que la dude L... a dit l'autre jour. Elle arrive à l'église, la nef était pleine, plus une place. Cependant elle s'avance, et, en pressant un peu ses voisines, elle parvient à se ca-

ser; l'une d'elles, impatientée, lui lance un regard courroucé et marmotte, à travers ses prières, force imprécations contre les femmes qui arrivent trop tard, dont la taille est trop riche, dont l'embonpoint devrait être calculé, etc. — « Eh bien, madame , lui dit la duchesse d'une voix trèsdouce, priez Dieu que je maigrisse. »

Non, ce n'est pas à l'église que le jeune voyageur va chercher une extase idéale, la femme poétique capable de vivre heureuse loin du monde et par les seules joies du cœur; il a découvert un habile piège, un endroit, merveilleux où tous les secrets de l'âme doivent se révéler, où les trésors d'une imagination exaltée doivent briller dans tout leur éclat. Ce lieu magique, c'est... vous ne le devineriez jamais, c'est le pont de la Concorde.

Chaque soir, en retournant dîner chez sa mère, il passait sur ce pont, et c'est là qu'il avait établi son observatoire. Comme tous les voyageurs intelligents, ce jeune touriste est amateur passionné des beaux couchers du soleil, et bien souvent, en traversant la Seine, il s'arrêtait saisi d'admiration à l'aspect de cet horizon embrasé, de ce fleuve d'or qui parcourt majestueusement la ville; poétique, malgré ces quais citadins, et mystérieux encore, malgré le mouvement et le bruit ; et, comme les amateurs passionnés, quand l'admiration était à son comble , il s'exaltait et cherchait autour de lui quelqu'un à qui la faire partager... Mais il était là seul, seul à admirer le splendide tableau ; car tous les gens qui marchaient à ses côtés couraient vite, sans s'inquiéter des beaux effets du soleil couchant, du fleuve moiré de vagues roses, des arbres sombres qui se réfléchissaient dans l'eau, sans daigner même être éblouis par le disque flamboyant de l'astre qui descendait terrible et tout-puissant derrière les montagnes, et semblait une tête

de Méduse embrasée, secouant autour d'elle, au lieu de rayons, des serpents de feu.

Pas un homme ne s'arrêtait pour regarder... Les hommes ont tant de passions, tant d'ambitions voraces! le sentiment de la nature s'efface dans leur cœur... Mais quoi! pas une femme, pas une seule femme ne s'arrêtait non plus ; elles passaient lentement quelquefois, et l'idée ne leur venait jamais de s'occuper du soleil autrement que pour lui opposer une ombrelle... Pas une!

Les Parisiennes sont donc aveugles ! s'écriait le voyageur enthousiaste ; moi qui ai vu le soleil se coucher dans les flots bleus de la Méditerranée, dans les vagues vertes de l'Océan , moi qui l'ai vu disparaître derrière les cimes de l'Himalaya, je l'admire encore à Paris ! Et ces femmes, ces jeunes femmes, passent sans le regarder! Ces femmes sont jugées, point de poésie, point d'àme : ce sont de sottes poupées, vaniteuses et froides. Je les hais. Puis, tout à coup s'inspirant de son indignation, il s'écria, toujours en luimême : Je jure d'aimer toute ma vie la première femme qui s'arrêtera pour admirer ces beaux rayons du soleil.

Et tous les soirs il venait là, tremblant, ému, comme s'il devait ce soir-là rencontrer enfin l'idéal de ses rêves ; mais chaque soir il retournait chez lui plus triste et plus découragé ; de trompeuses espérances l'agitaient quelquefois, mais pour le mieux tourmenter. Un soir, une jeune femme charmante s'avançait vers lui; elle s'arrêtait... pour appeler son chien qui folâtrait un peu loin d'elle. Une autre fois, c'était une jeune fille , une artiste à la démarche assurée; elle s'arrêtait en clignant des yeux comme si elle allait regarder le soleil; puis elle avisait un vieux mendiant qui avait une longue barbe blanche ; elle admirait le galbe du mendiant, mais elle n'admirait point le soleil.

Un jour, et ce jour-là il fut bien ému , deux femmes passèrent en calèche, une jeune fille et sa mère ; la jeune fille était jolie comme une nymphe qui aurait pris en jouant un chapeau de bergère, elle avait de grands yeux noirs et un petit air ennuyé qui promettait beaucoup. Au milieu du pont, elle tourna la tète et regarda attentivement quelque chose ; puis elle salua d'un air gracieux. Hélas ! ce ne pouvait être le soleil, c'était un vieil élégant qui suivait la calèche, à cheval, et avec qui elle avait causé chiffons, Opéra, bals, courses, tout le temps de sa promenade aux Champs-Elysées.

Un soir enfin, et cette fois c'était l'épreuve décisive, comme le jeune voyageur allait retourner chez lui, il vit venir une jeune femme. Quel bonheur ! elle était si belle ! Elle s'avance vers le milieu du pont d'un air distrait; tout à coup, elle s'arrête; ce n'est pas une illusion, ses beaux yeux sont fixés sur l'horizon, c'est le soleil qu'elle regarde, c'est bien lui qu'elle admire! 0 Dieu! soyez béni ! comme tout dans ses traits charmants trahit son admiration profonde ! comme son âme poétique se réveille tout entière à l'aspect de cette merveille ! quel enthousiasme ! et comme elle est triste aussi dans son admiration! il semble qu'ellemême s'écrie en son cœur : — Se peut-il que je sois là seule à admirer !

— Non, tu n'es pas seule, je suis là, et pour toi ! dit le jeune homme ; et il s'avança vers elle, joyeux, empressé. Mais, pendant qu'il marchait pour la rejoindre, la jeune femme était montée sur le parapet, et déjà elle avait disparu dans les flots. C'était une pauvre fille séduite qui venait mourir... On la sauva, mais elle avait voulu mourir pour un autre, il ne pouvait plus vivre pour elle.

Ainsi une seule femme avait admiré le soleil, c'était celle qui venait lui dire adieu.

Le jeune homme n'est pas encore marié.

LETTRE VII

H juillet 1S47.

La révolution de 1848 pressentie. — Les ouvriers poètes. — Les professeurs d'égoïsme et les rêveurs de réformes. — Quand on veut dessécher un marai?, on ne fait pas voter les grenouilles. — M. Guizot, ministre, lisant à la tribune une lettre confidentielle ! — Comment on gouverne la France. — Le veau froid et le veau d'or.

Oh I que c'est ennuyeux ! Encore des révolutions !...

Depuis quinze jours on n'entend que des gémissemenls politiques, des prédictions sinistres; déjà les voix lugubres prononcent les mots fatals, les phrases d'usage, formules consacrées, présages des jours orageux :

— L'horizon s'obscurcit !

— Le danger est imminent !

— Une crise est inévitable !

— Une fête sur un volcan !

— Nous sommes à la veille de grands événements !

— Tout cela ne peut finir que par une révolution... Les uns, précisant leur pensée, disent :

— Nous sommes en 1830 !

Les autres, renchérissant sur la prédiction, s'écrient :

— Que dites-vous ? bien plus I nous sommes en 1790 ! Et, empruntant à l'histoire moderne son jargon agréable,

ils ajoutent :

— Peut-être faudra-t-il un 31 mai pour renverser le 29 octobre !

— Eh! cela vaudrait mieux qu'un 10 août pour renverser le 9 août !

Puis les philosophes reprennent : Les ultra -bourgeois perdront la royauté de Juillet, comme les ultra-gentilshommes ont perdu la royauté de la Restauration.

Eh I messieurs, ce ne sont ni les bourgeois ni les gentilshommes qui perdent les royautés : ce sont les rois euxmêmes. Charles X est tombé parce qu'il tenait trop à M. de Polignac, et qu'il a t'ait un coup d'État pour le garder. Mais, rassurez- vous : Louis-Philippe ne tient pas du tout à M. Guizot ; il ne ,fera pas le moindre coup d'État pour le garder. Espérez donc.

On prétend même que le roi est déjà fort éclairé sur la conduite de ses conseillers habiles, et que, s'il était député, il n'aurait pas voté le plaisant satisfecit. On raconte qu'il disait, en parlant d'eux, l'autre jour : Ce sont des écoliers en retard surpris par l'arrivée du maitre, ils ont passé toute leur année à s'uccuperdes élections, rien que des élections; ils n'ont préparé aucun travail, étudié aucune question , médité aucun projet de loi; et quand les Chambres se sont ouvertes, quand les députés sont venus, ils se sont trouvés dépourvus, décontenancés, comme des écoliers qu'on interroge et qui ne savent pas leur leçon ; ils disent qu'il n'y a rien à faire pour cacher qu'ils n'ont rien fait.

Le roi a-t-il réellement tenu ce langage? Nous l'ignorons; ce qu'il y a de certain aujourd'hui, c'est que les ministres constitutionnels semblent n'avoir qu'un seul devoir à remplir : se faire une majorité à tout prix ; la grandeur du pays, le bonheur du peuple, le progrès de la civilisation, tout cela leur est indifférent : une belle majorité compacte, docile, aveugle et bien disciplinée, c'est leur seul rêve. A quoi bon .leur servira-t-elle ? — A rester. — Que lui de-

manderont- ils? — Rien, que de croître et de multiplier.

Car le grand malheur de notre temps, c'est que tous nos ambitieux aiment le pouvoir pour lui-même ; et le pouvoir est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée ainsi. Aimer le travail pour lui-même, cela est noble ; aimer l'art pour lui-même, cela est grand; aimer le sacrilice pour lui-même, cela est sublime... mais le pouvoir !... c'est honteux. Monter sur le faîte, non pas pour y voir de plus haut et de plus loin le destin des hommes, mais pour y languir oisif, pour s'y pavaner niaisement, c'est une ambition d'infirmes que nous ne pouvons pas comprendre. Quoi ! vous voulez la force, et vous n'avez rien de difficile à accomplir! Vous voulez l'éclat, et vous n'avez rien de beau à faire briller au jour ! Vous voulez le concours de tous, et vous n'avez aucune idée généreuse à faire triompher ! Vous voulez être ministres, et vous ne tenez pas à être d'illustres ministres comme Sully, Richelieu, Colbert ! Vous voulez être des ministres de charade et de Gymnase, comme Klein et Ferville dans les vaudevilles de Scrjbe ! Vous voulez être ministres uniquement pour avoir le droit de tenir un portefeuille rouge sous le bras, pour avoir le plaisir d'être cajolés par quelques vieilles intrigantes, pour avoir l'honneur d'être appelés monsieur le ministre par des importuns et des laquais. L'admiration du monde n'est pas votre rêve; vous vous contentez de l'envie des sots, et vous restez là , satisfaits d'être là, n'ayant d'autre pensée que de vous y maintenir, d'autre souci que d'empêcher vos rivaux d'y arriver. En vérité, vous êtes des ambitieux bien modestes, et c'est à ce pauvre désir, à cette ambition si petite, que vous sacrifiez les grandes destinées d'un grand pays! Dans ces trente-cinq millions d'habitants,

vous ne comptez que deux cent vingt-cinq hommes. Vous vivez par eux et pour eux; leur plaire est toute votre gloire ; les affaires sont faites en leur nom, ou plutôt ne sont pas faites en leur nom : intérêts généraux, diplomatie, administration, agriculture, beaux-arts, tout est immolé à la nécessité de les séduire, à la crainte de les irriter. Vous ne décidez aucune chose, pour les nourrir d'espérance, tous et toujours. Vous appliquez avec conscience ce beau système de coquetterie ministérielle, de minauderie administrative, que M. Villemain appelait, il y a une vingtaine d'années, si spirituellement et si plaisamment : « Le grand système du bec dans l'eau. » A cette époque, il ne prévoyait pas qu'il serait ministre.

Applications de ce système :

Tel changement dans tel poste diplomatique est-il jugé indispensable et de la dernière urgence?... vous l'ajournez... Pourquoi? Parce que dix députés convoitent ce poste pour un parent, pour un ami, pour eux-mêmes, et que vous êtes forts de ces dix espérances. Une nomination définitive, qui ne ferait qu'un heureux, peut-être un ingrat, mettrait neuf désespoirs contre vous : cela vous épouvante... Vous retardez la nomination : le poste reste sans chef, les affaires languissent, l'intérêt de la France est abandonné, mais vous avez dix voix pour vous; que vous importe la France?

Tel préfet aux abois vous écrit pour demander son changement ; sa position n'est plus tenable ; il a agi avec trop d'ardeur dans les dernières élections ; il s'est mis à dos le tribunal , le clergé, ou tout autre pouvoir ; il avoue lui-même qu'il ne peut plus rien pour le bonheur de son département. Vous le laissez gémir , vous ne tenez aucun compte de ses gémissements, et pourtant vous sentez qu'il

a raison; vous en convenez avec lui... Mais un remaniement dans les préfectures , en ce moment, est impossible, lui dites-vous; le moindre changement éveillerait tant de prétentions, et la moindre chose décidée déciderait tant de mécontents! nous ne ferons rien cette année... Et le préfet, désappointé, se morfond; le département, encore troublé de la lutte, se déchire; les affaires s'arrêtent; tout va de travers... Sans doute; mais les députés votent avec ensemble , rien ne vient troubler la douceur de leurs faux rêves , ils espèrent et ils votent , et ils votent parce qu'ils espèrent, et vous les entretenez éternellement dans ces illusions complices; pour les retenir , vous les trompez; il le faut bien, puisque votre force est dans leur terreur, puisque vous mettez votre unique espoir dans leurs frauduleuses espérances.

Comment voulez-vous que l'on se décide jamais à donner une place qu'on a promise à dix personnes? Qu'est-ce qui empêche Célimène de donner son cœur à Alceste, qu'elle aime un peu? C'est qu'elle a promis ce même cœur au grand flandrin de vicomte, à Clitandre, à Orgon, à Agaste, et à bien d'autres!

Que les députés fassent la pluie et le beau temps dans l'administration, dans la diplomatie, soit!... ces choses-là sont de leur compétence. Mais les belles-lettres, mais les beaux-arts, ça ne les regarde pas du tout. Eh bien, quand un poète de talent, un artiste célèbre, sollicitent quelque mission, quelques travaux auprès d'un ministre , on a l'insolence de leur dire : Faites-vous recommander par des députés. Ainsi leur nom aimé du public n'a aucune valeur ; il faut, pour qu'on s'en souvienne, qu'il soit accolé au nom obscur d'un député inconnu. Faites-vous recommander par des députés!... Les malheureux I ils restent stupéfaits; au

i64 LE VICOMTE DE LAUNAY

lieu de retourner à leur glorieuse besogne,, les voilà force's de courir la ville et de battre un rappel de députés , et s'ils parviennent, après mille ennuis, à composer un groupe influent et favorable , ii leur faudra encore entraîner ce groupe de protecteurs chez le ministre à qui ils ont adressé leur demande. Vous figurez-vous ces théories de députés traversant Paris et se rendant vers les ministères , en formant des pas gracieux ! Ils vont demander un bloc de marbre pour un sculpteur, la croix d'honneur pour tel peintre, une mission en Orient pour tel écrivain. C'est très-noble à eux. Par malheur , il n'y a que les artistes médiocres qui aient le loisir, le goût et le courage de faire ces promenades solliciteuses, ces démarches sans dignité. Les députés influents ne peuvent donc protéger que les artistes incapables. Cela vous explique bien des choses; par exemple, aujourd'hui on s'indigne , et chacun s'écrie : « Pourquoi cette année a-t-on donné la croix à tous les vaudevillistes? — Parce que les députés l'ont demandée pour eux. » Comment ne devine-t-on pas qu'il n'y a au monde que des députés qui puissent demander la croix pour des vaudevillistes? Cène sont pas les poètes qui auront jamais de ces idées-là! Non, non!

Mais c'est encore un malheur que l'on plaise aux députés en glorifiant le vaudeville ! Ces législateurs attardés ne comprennent rien au mouvement intellectuel qui s'opère dans ce pays ; ils font décorer des messieurs, auteurs de couplets grivois, et ils ne daignent même pas remarquer de simples ouvriers : ces maçons, ces tonneliers, ces menuisiers, auteurs de poésies admirables. Ce n'est pas un symptôme pour eux que cette dignificatiou du peuple par les lettres , que cet amour de l'étude qui fait chaque jour de nouveaux progrès. Si vous leur parlez du poëte-maçon de Toulon, de

Charles Poney, ils se mettent à rire dédaigneusement, et, pour vous confondre, ils citent ce vieux vers :

Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier.

— Mais, dites-vous, c'est aussi son métier de faire des vers, puisqu'il les fait excellents.

— Eh bien, c'est un original, et voilà tout.

— Un original? Non , car il y a beaucoup d'autres ouvriers qui ont, comme lui, un talent remarquable : un tonnelier, nommé Germiny, a publié dernièrement un poëme ravissant intitulé : le Fal de la Loire; il y a un laboureur des environs d'Arras qui fait aussi des vers charmants; il y a Savinien Lapointe, poëte énergique et menaçant; il y a encore...

— Ah ! quel bataillon de poètes ! Les muses doivent être bien fières d'avoir tant de nourrissons parmi les ouvriers; mais nous autres, nous n'avons pas le temps de lire les poésies fugitives des maçons et des tonneliers ; nous ne venons pas à la Chambre pour nous occuper de poésie.

— Il ne s'agit pas de poésie, c'est de la politique, cela... Oui, c'est une question politique très-grave, et malgré votre gros dédain , il vous faudra bien trouver une autre manière de gouverner un jour ce peuple et ce pays, où les maçons, les tonneliers, les menuisiers sont déjà plus littéraires que vous.

Certes, on ne nous accusera jamais de flatter le peuple, nous ne l'a\ons jamais bercé de ce beau rêve d'envieux qu'on nomme égalité; nous avons toujours déclaré, au risque de lui déplaire , que l'égalité était une injustice, qu'un paresseux n'était point l'égal d'un travailleur, que le niveau universel promis par les philosophes était un mensonge; mais si nous ne croyons pas que tous ceux qui sont en haut doivent descendre, nous croyons que beaucoup, parmi ceux d'en bas, doivent monter; si nous ne croyons pas au ni-

i66 LE VICOMTE DE LAUNAY

vellement par l'envie, nous croyons à l'égalité par l'éducation. Nous ne voulons pas que les forts disent aux faibles : Espérez; nous travaillons à devenir chétifs comme vous ; nous ne voulons pas que les hommes instruits et intelligents disent aux ignorants stupides : Rassurez-vous, nous tftcherons d'oublier ce que nous savons, et nous vous promettons d'être, avant peu, ignares et stupides comme vous... Nous voulons que les forts disent aux faibles : Fortifiez-vous, et vous serez des nôtres; nous voulons que les gens instruits et intelligents disent aux ignorants : Éclairez votre esprit par l'étude , agrandissez votre âme par la pensée , brisez , torturez votre nature comme nous par l'éducation, et, loin de vous renier, de vous repousser avec dédain, nous serons les premiers à vous dire : Venez à nous.

Se peut-il que les hommes d'État de nos jours ne sentent pas que l'heure de la politique généreuse est enûn venue , et qu'ils ne reconnaissent pas la stérilité de leur égoïsme? Mais il n'y a plus d'hommes d'État ; il y a des hommes qui font leurs affaires à propos des affaires de l'État, et tant que leurs affaires sont bonnes, ils ne peuvent pas s'apercevoir que celles de l'État sont mauvaises. Des gens si contents de leur sort n'éprouvent pas le besoin du progrès ; il ne faut donc rien espérer de leur ambition sordide, de leur inintelligente personnalité. Notre confiance était une chimère, et M. de Lamartine avait bien raison lorsqu'il disait à M. de Girardin, il y a quelques années: « N'attendez rien du parti conservateur; il n'admettra jamais vos idées de réforme ; laissez-le s'user, et ne vous usez pas avec lui. » En effet, c'était de la folie, nous le reconnaissons maintenant : M. de Girardin a entrepris une tâebe impossible. Il veut souiller l'esprit de réforme... et il s'attaque à des gens qui vivent d'abus; il veut prêcher des concessions généreu-

ses , et il s'adresse à des professeurs d'égoïsme. 0 naïveté sans pareille I Quand on veut dessécher un marais, on ne fait pas voler les grenouilles!

Paris est encoi'6 agité des derniers orages parlementaires; les salons politiques ont la physionomie sombre, maussade et faussement tr inquille des grandes places de petites villes quinze jours après les élections; les gens qui jadis s'abordaient en se tendant la main se lancent des regards furieux et se saluent avec rage; d'anciens amis passent à côté l'un de l'autre sans avoir l'air de se connaître; des parents évitent de se parler ; tout le monde est sur ses gardes. On sent bien que la lutte n'est pas terminée ; personne encore n'a déposé ses armes. Nous qui ne craignons qu'une seule chose au monde, les ennuyeux, nous entrevoyons avec plaisir que nous perdrons au moins trois ou quatre ennuyeux à la bataille ; tout nous fait espérer qu'ils ont passé à l'ennemi. C'est double chance! L'ennemi les aura chez lui, et nous, nous ne les aurons plus chez nous. Hélas! chacun a ses ingrats sur terre ! Quel bonheur, alors , de découvrir que vos ingrats sont précisément parmi vos ennuyeux !

Ce qui rend le souvenir de cette lutte durable, c'est le mystère qui environne encore certain côté de la question; on n'oublie vite que ce qu'on a compris tout de suite; mais les choses inexpliquées vous reviennent à l'esprit souvent, malgré tout. Et que de choses là dedans n'ont pas été expliquées!

Vous ne sauriez imaginer quelle influence ces querelles politiques exercent encore sur la société parisienne, et particulièrement sur les correspondances intimes... On n'ose plus s'écrire.

On n'ose plus s'écrire... Sérieusement, on hésite avant d'envoyer les moindres billets; on a peur de faire de la poli-

tique sans le savoir. Depuis que les lettres confidentielles se lisent tout haut à la tribune avec des commentaires qui en détruisent complètement la signification, on n'a plus aucun abandon dans le commerce épistolaire. A peine a-t-on tracé quelques mots, on s'arrête : « Soyez prêt ce soir à huit heures, nous irons vous chercher. » 11 s'agit d'une partie de spectacle... Mais quelle imprudence I Les malveillants pourraient s'imaginer et prouver qu'il s'agit d'une conspiration !... On déchire la page et Ton recommence : « A ce soir, je compte sur vous. » 0 folie ! Une femme qui écrit à un homme : Je compte sur vous ce soir... Cela aussi peut être bien mal interprété; un esprit prévenu pourrait découvrir dans ce seul mot des abîmes d'inconvenances... On déchire encore cette page avec effroi... Ainsi on va au-devant de toutes les suppositions, et pendant une heure, on corrige, on rature, on déchire, on brûle tous ces poulets dangereux, étourdiment commencés.. On prévoit toujours le moment où ces maudites lettres pourront être communiquées aux Chambres, et l'on ne se préoccupe plus en les écrivant, comme autrefois, d'être galant, léger, spirituel, persuasif, éloquent, charmant; on ne se préoccupe plus que d'une seule chose aujourd'hui en griffonnant ses petits billets du malin, c'est d'être parlementaire.

Les personnes qui demeurent dans les environs de l'hôtel des Capucines sont plus alarmées que les autres, elles n'écrivent plus une lettre sans frémir; elles prétendent que les affidés de M. le ministre des affaires étrangères sont dressés à dérober les correspondances affectueuses du quartier; dès qu'une réponse se fait attendre, les accusations pleuvent de tous côtés; les voisins et les voisines, menacés dans leurs plus chers secrets , sont exaspérés et décidés à user de représailles à la première occasion. Que diriez-vous

alors, monsieur le ministre, si l'on venait ù surprendre et à publier un de vos plus gracieux billets du matin?... Ah ! l'on découvrirait beaucoup de choses, plus d'une question politique s'éclairerait tout à coup, car vos séduisantes amies vous parlent très-souvent politique malgré vous, et si l'on en croit certain bruit, elles tiennent moins à être bien aimées qu'à être bien informées. C'est une idée... affreuse... autrefois, mais aujourd'hui ça réussirait!... 0 délire du pouvoir dans les ambitions mesquines ! Pour végéter ministre et vivre au jour le jour, faire une action éternellement laide !... Et cela s'appelle un historien !

Quand on ne parle pas de révolution prochaine, on parle de noces et de banquets. Dans le monde élégant on se marie, dans le monde politique on dîne. Un banquet en l'honneur de la réforme a eu lieu hier vendredi ; on cite avec amertume le nom de deux convives récalcitrants. Ce banquet sera suivi de plusieurs autres : on a dîné pour la réforme électorale, on dînera bientôt pour la liberté commerciale; avant la fin de l'année, on aura mangé sur toutes les questions. Étrange manière de mûrir les idées ! Quand une idée est trop lente à germer, on se réunit et l'on mange du veau froid en son honneur, comme dit Alphonse Karr. Le veau froid est l'aliment de la politique moderne; le peuple, qui meurt de faim , se sent rassasié dès que ses amis dévoués mangent du veau froid en son nom.

Aussi un jeune penseur de nos amis affirme-t-il qu'eu France, aujourd'hui, on ne connaît plus que deux divinités, deux veaux sacrés : le veau d'or et le veau froid. Le veau d'or, c'est la fortune; le veau froid, c'est la popularité; ceux qui ruinent le pays, dit-il, sacrifient au veau d'or; ceux qui flattent le peuple sacrifient au veau froid; ceux qui font des romans de pacotille sacrifient au veau d'or; ceux qui

font des romans sociaux sacrifient au veau froid. Il y en a même de bien habiles qui trouvent le moyen de sacrifier à tous les deux en même temps.

Les mariages de la semaine dernière étaient des plus pompeux; les trousseaux, déployés avec orgueil, faisaient l'admiration des femmes élégantes; la mode est toujours de porter des flots de dentelles, la moindre robe étale des cascades de volants; le barrége léger, et d'un prix modeste, se prête volontiers à ces excès. Les mantelets sont de toutes couleurs, gros-bleu, vert, rose, lilas; on voit des spencers et des caracos fort amusants; mais la nouveauté par excellence est une espèce de canezou inventé par madame Marie et imité du costume pittoresque des femmes d'Odessa; ce canezou, ou plutôt cette veste, se fait en cachemire de couleur brodé d'or ou d'argent. Madame Marie en fait aussi en mousseline des Indes soutachée, très-gracieuses et trèsdistinguées. C'est au bal de Vincennes qu'il y avait de jolies parures. Nous n'y étions pas, mais M. Théophile Gautier, qui assistait à cette fête, vous dira demain tout ce qu'on en peut dire.

LETTRE PREMIERE

13 mai 1848.

La république, ça? Allons donc, c'est l'envers de la royauté. — Ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se dérangent. — C'est la vieille diplomatie, la vieille police des vieux rois. — Des républicains farouches, mais sybarites. — Crème d'ananas. — Aspect de Paris. — Repos forcé. — Cinquante mille Tityres sous un hêtre. — Le dernier vicomte.

Quel dommage!... quel dommage!... ça va être affreux... et ça pouvait être si beau!...

Une loyale république, n'est-ce pas le rêve de tous les esprits généreux et indépendants?...

Aimer son pays pour lui-même et l'aimer lui seul, sans compliquer son amour d'un tas de noms propres plus ou moins populaires, plus ou moins maudits;

N'être plus condamné à défendre malgré tout et contre tous un personnage de convention, lui, ses enfants, sa famille, ses ministres, ses préjugés et ses fautes, sous prétexte qu'on lui a prêté serment;

Retrouver tout à coup la liberté de ses allures, le sentiment de sa dignité... c'était une joie, c'était un triomphe pour tout le monde; et l'on peut dire qu'excepté ces êtres malheureusement nés qui n'ont jamais su relever la tête, ces caractères rampants qui se sont fait une volupté de la servitude, tout ce qui vit en France par l'esprit et par le cœur, tout ce qui pense, tout ce qui crée, tout ce qui

êve, a salué avec enthousiasme l'aurore de la république idéale.

Et tout à coup l'enthousiasme s'est changé en crainte, le rêve d'or s'est terminé en cauchemar; et les trembleurs désenchantés nous disent : Votre bel espoir, hélas î était une chimère, votre belle république est impossible !

— Non, non, trois fois non, elle n'est pas impossible ! Rien ne serait plus facile, au contraire, que de faire la république grande et belle; il ne faudrait pour cela qu'une seule chose.

— Et quoi donc ?

— La comprendre...

Mais, hélas! ceux qui l'ont proclamée ne la comprennent pas !

Et la preuve qu'ils ne la comprennent pas, c'est qu'ils ne la font pas aimer; c'est qu'ils la rendent ridicule, mesquine, vaniteuse, au lieu de la faire puissante, sérieuse et digne.

C'est qu'ils en font une parodie monarchique, un envers de la royauté; c'est que, par exemple, ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se remuent. Le canon est un joujou de roi, qui ne convient plus aux allures calmes et populaires d'une république. Nous comprenons, à la rigueur, qu'on s'amusât à tirer le canon quand Charles X ou Louis-Philippe se rendaient au parlement; ils étaient les petits-fils 1 e Louis XIV et d'Henri IV; ces pompeux usages pouvaient être des traditions de famille ; mais faire tirer le canon des Invalides chaque fois que M. Crémieux se dérange... Allons donc ! c'est se moquer d'un pays.

La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'esl qu'ils veulent la loger aux Tuileries.

La preuve qu'ils ne la comprennent pas du tout, c'est

qu'ils se pavanent dans les hôtels des ministères avec le superbe entourage de leurs prédécesseurs, faute impardonnable qui trahit leur intelligence et qu'on ne saurait trop leur reprocher. Les ministres d'une république ne doivent ressembler en rien aux ministres de la royauté. Ce ne sont plus des importants payés très-cher pour jeter de la poudr aux yeux et distribuer de l'eau bénite; ce sont des hommes d'affaires consciencieux ; les intendants de la nation, les économes du peuple qui ne jouent pas avec son argent; tous ces hochets d'antichambre ne sauraient leur convenir. Leur prestige est dans leur simplicité. Plus de traitements ruineux, plus de cérémonial de comédie, plus d'huissiers à chaîne d'or, plus de laquais, plus de carrosses, plus de cuisiniers séducteurs.

Vous aimez tant les Anglais, imitez-les donc. Que nos ministres demeurent modestement chez eux comme font les ministres anglais, qu'ils aillent à pied à leur bureau, un parapluie sous le bras, comme font les ministres anglais; s'ils sont en retard, qu'ils prennent un fiacre comme tout le monde; qu'ils soient enfin comme les autres hommes; seulement qu'ils travaillent quelques heures de plus; alors, qu'ils se rassurent, ils n'auront pas grand'peine à garder leur position élevée, ils trouveront peu de rivaux. 11 y a un moyen bien certain de défendre sa place, c'est d'en supprimer toutes les vanités qui font que les sots vou l'envient.

Le jour où l'on pourrait dire : Qu'est-ce qu'un ministre? — C'est un ouvrier qui travaille six heures de plus que tous les autres, — il y aurait en France bien peu d'amateurs pour cet état privilégié, dont le travail serait si largement organisé. Sous une royauté , le pouvoir est presque inaccessible ; il peut, sans trop de dangers, être environné de séductions ;

mais sous une république, c'est autre chose ; une émeute peut le donner à qui le rêve : il faut donc le rendre austère, ennuyeux, pénible, indésirable enfin, pour en dégoûter les rêveurs ambitieux; la route n'est plus escarpée, hérissez d'épines le but, et compensez la facilité, la douceur de la pente, par l'aridité du sommet.

— Et, direz-vous, qui fera fleurir le commerce , qui donnera l'exemple du luxe ? — Les particuliers ; à eux sont permises toutes les fantaisies ; ils ont le droit d'être capricieux, de s'amuser à tous les enfantillages de l'orgueil, de rajeunir les anciens usages des anciens temps; mais les ministres d'une république n'ont pas ce droit, ils doivent représenter leur époque avant tout ; les anachronismes ne leur sont point permis. Plus ils seront modestes et raisonnables au contraire, plus les autres hommes seront disposés à se montrer élégants et fastueux. Rien ne porte plus un pays à la gaieté que l'air sérieux des gens qui le gouvernent. Quand les hommes d'affaires sont graves, les hommes de plaisirs sont bien vite joyeux. Savez-vous pourquoi la société française était si gaie autrefois? C'est que les notaires étaient tristes.

Savez-vous depuis quand les gens du monde léger sont devenus si lourds, si ennuyeux, si maussades? C'est depuis que les notaires sont devenus folâtres, fringants et merveilleux.

La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'est qu'ils font encore de la diplomatie, comme les vieux ministres routiniers. République et diplomatie ! mais ces deux mots-là jurent ensemble. Sous la royauté, c'est fort bien ; les ambitions de la dynastie sont souvent en désaccord avec les volontés de la nation, et là où l'intérêt est complexe, la finesse et l'habileté sont permises ; mais dans

une république l'intérêt est simple toujours. Plus de finasserie, plus de cachoterie, plus de tricherie!... On doit jouer cartes sur table. A quoi hou alors payer très-cher des beaux messieurs pour qu'ils aillent à grands frais chuchoter tout bas à l'oreille des rois ce qu'on doit crier tout haut à l'oreille des peuples ?

La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'est qu'ils font encore de la vieille police de tyrans, comme les ministres indiscrets et curieux qu'ils ont tant de fois dénoncés. Car telle est leur Imaginative; ils approuvent en l'imitant ce qu'ils ont biàmé pendant vingt années ; ils appellent cela faire du nouveau. Ils décachètent toutes nos lettres sans se gêner. — Et le cabinet noir contre lequel ils ont tant hurlé! — Eh bien! ils l'ont supprimé ; de quoi vous plaignez-vous?.,, il n'est plus noir : la blanche clarté du jour y pénètre librement à grands flots, et c'est à la face du soleil qu'on y viole tous vos secrets. Un aide de camp de M. le duc de Montpensier a reçu dernièrement une lettre de lui ; cette lettre était décachetée et les passages intéressants en étaient soulignés à l'encre rouge. Dans un certain ministère les lettres ouvertes sont recachetées naïvement avec le cachet du ministère. L'indiscrétion... peu importe ; ce qui est plus grave, c'est la confiscation. Une femme de notre connaissance amis, il y a deux mois, à la poste une lettre qui n'est jamais parvenue à son adresse. A vrai dire, le billet mystérieux a dû singulièrement intriguer les faiseurs de conjectures.

Cette femme était patronnesse d'un bal de charité, et, comme les autres patronnesses, elle était chargée de désigner un commissaire pour faire les honneurs de la fête. Elle choisit son neveu et lui écrivit pour lui demander s'il serait libre de l'accompagner. On riait encore dans ce

temps-là : c'était aux premiers jours de la république, et, par une folle plaisanterie, rappelant à son neveu une excellente bêtise d'Odry dans une pièce des Variétés, Tony, ou le Canard accusateur, qu'ils avaient vue ensemble, elle formula ainsi la proposition : « Qu'est-ce qui a demandé un commissaire ? — Moi. — Quel est ce commissaire ? — Toi. — Viens demain prendre mes ordres. »

Le billet n'était pas signé. Or, c'était l'époque où l'on choisissait, pour les envoyer dans les départements, les aimables commissaires que vous savez. On a cru qu'il s'agissait d'un commissaire prétendant, et l'on a gardé la. lettre, sans doute pour prendre des informations précises sur le protecteur et sur le protégé. Voilà le mystère. Nous l'expliquons généreusement à ces violents lecteurs de correspondances familières ; mais nous profitons de la leçon : depuis ce jour nous mettons dans chacune de nos lettres des injures abominables contre le gouvernement ; la lettre n'arrive pas à son adresse, mais l'injure y arrive bien. C'est toujours ça.

La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'est que, dans leurs belles promesses d'affranchissement universel, ils ont oublié les femmes !... Ils ont affranchi les nègres qui ne sont pas encore civilisés, et ils laissent dans l'esclavage les femmes, ces docteurs émérites,ces professeurs par excellence en fait de civilisation. Us ont affranchi tous tes domestiques de la maison, les gens à gages ; ils ont décrété que l'uniforme servirait de rechange à la livrée, et ils n'ont pas même songé à affranchir la mère de famille, la maîtresse de la maison : loin de les affranchir, ils les ont annulées. Certes, les femmes ne demandaient point de droits politiques , de droits nouveaux ; mais elles demandaient qu'on respectât du moins leurs droits anciens, qu'on

leur laissât ce qui leur appartient légitimement depuis des siècles, l'autorité du foyer, le gouvernement de la demeure ; et elles ne s'aperçoivent qu'on les prive du droit de suffrage que depuis le jour où l'on a octroyé ce même droit aux serviteurs qu'elles payent et à qui elles commandent. Et pas un de ces législateurs improvisés n'a senti cela, que ce don, faussement généreux, était une offense pour elles ; il les dépouille et il les force d'abdiquer. Grâce à cette injuste loi, dans leur empire, c'est-à-dire dans le ménage, le moindre de leurs serviteurs est au-dessus d'elles ; si bien que, dorénavant, les fils ambitieux auront beaucoup plus d'égards pour leur portier, électeur, dont la voix, l'influence, peut les faire représentants du peuple et ministres, que pour leur vieille mère, qui ne vote pas.

Oh ! les Français, ils sont bien toujours les mêmes, les tyrans envieux de leurs femmes, qu'ils font semblant d'adorer ; vieux inventeurs de la loi salique, vingt siècles ne les ont point changés... Le crétin le plus abject, si son imbécillité a l'honneur d'être masculine , compte plus à leurs yeux que la plus noble femme, douée du plus grand esprit... Ainsi le stupide Jocrisse, palefrenier chez M. deB..., qui disait à son maître, la veille des élections : « Monsieur veut-il bien me donner une liste, je ne sais que faire de MA vote, » ce valet d'écurie a voté !...

Et l'auteur d'Indiana, de Valentine, de Lélia, de Mauprat, de Spiridion, de Consuelo, de la Mare au Diable et de tant de chefs-d'œuvre... George Sand... ô députés trop fiers de votre mâle obscurité I... George Sand n'a pas eu le droit de tracer sur un bulletin, avec sa plume immortelle, un seul de vos noms inconnus !

Mais, encore une fois, les femmes ne demandent point le droit de suffrage; elles demandent le droit d'être honnêtes,

iv. 16

de gagner leur vie dignement et sans prostitution d'aucun genre, car les prostitutions inavouées ne sont pas les moins cruelles ; les femmes demandent le droit de n'être plus d'inutiles mères, le pouvoir de défendre leur fortune et leur personne sans procès ruineux, d'acheter du pain à leurs enfants avec la dot que leurs maris mangent avec leurs maîtresses; elles demandent le moyen de travailler pour vivre, de travailler même pour nourrir leurs maris quand leurs maris ne veulent pas travailler ; elles demandent qu'il y ait en France autant d'ouvroirs, d'ateliers, de bureaux administratifs pour occuper l'activité patiente des femmes, qu'il y a de clubs et de cabarets pour amuser la paresse turbulente des hommes.

Mais qui donc a songé aux femmes?... Personne, excepté cet ouvrier naïf qui, le jour de la grande revue, pendant laquelle les troupes criaient si plaisamment : « Vive le gouvernement provisoire ! » criait à son tour, en voyant passer deux belles femmes : « Vivent les femmes provisoires ! » C'est le seul vœu qu'on ait émis sur le sort futur des femmes, et vous le voyez, encore n'est-il pas flatteur.

Et cependant le beau pays de France a toujours été sauvé par les femmes; et cependant, si la république peut être sauvée, elle le sera par les femmes. Vous riez... cela est pourtant bien facile à deviner ; le seul danger qui menace la république, c'est la misère; la seule querelle qui agiie la France n'est plus, comme autrefois, la lutte des idées, c'est la bataille des intérêts ; il n'y a plus aujourd'hui en France que deux partis :

Le parti de ceux qui veulent tout garder,

Le parti de ceux qui veulent tout prendre. Les seules questions pour lesquelles les hommes vont se battre, s'envoyer fraternellement des coups de fusil, sont des ques-

tions de cupidité et d'égoïsme... — Eli bien ! — eh bien! il n'y a que la charité qui puisse les résoudre.

Il n'y a que les femmes qui puissent prêcher contre ces hordes d'égoïstes sauvages une croisade de générosité; il n'y a que les femmes des deux partis menaçants qui puissent sauver le pays par une magnanimité intelligente; qui paissent, par leur éloquence avant le combat, forcer les hommes à être généreux, et, par leur amour après le sacrifice, les consoler de l'avoir été.

Enfin, la preuve que ces gens-là ne comprennent pas la république, c'est qu'ds flattent le peuple; la république ne doit flatter personne; la république, c'est la vérité couronnée. Ils le flattent et ils le ruinent, comme font tous les flatteurs de leurs dupes, de leurs victimes. Ils pouvaient le sauver, en soutenant les maisons de commerce qui le faisaient vivre, en secourant les manufactures qui le faisaient travailler; ils ont laissé tomber ces comptoirs et ces manufactures; ils ont préféré lui donner de l'argent de la main à la main eux-mêmes, pour le corrompre à leur profit, pour le dominer après l'avoir corrompu. Et ils l'ont avili par un semblant de travail ridicule; ils en ont fait des personnages de comédie, des comparses de ballets, des villageois d'opéra-comique, chantant le chœur d'exposition : « Travaillons avec courage, » en baissant et en relevant en cadence leur pioche et leur bêche de carton. Ils ont fait plus, et cela sera leur honte éternelle!... après l'avoir fait travailler pour rire, ils l'ont fait mendier pour tout de bon. Un beau jour on a vu... à ce souvenir nous rougissons encore, la main nous tremble en écrivant cela... on a vu le noble peuple de France traverser solennellement la capitale de la France, promenant une grosse caisse à argent sur les boulevards, t:ndre aux passants des corbeilles d'o-

sier ornées de rubans tricolores, et demander à chacun d'eux l'aumône pour le gouvernement provisoire!... Et ils ont appelé cela le lendemain, dans leurs journaux, une superbe manifestation!... Oh! les malheureux!... déshonorer ainsi une grande nation!... On leur confie un peuple de travailleurs, ils en ont fait un peuple de paresseux!... on leur confie un peuple de héros, ils en font un peuple de mendiants!

Mais connais-les donc enfin, ô peuple! comprends-les donc, juge-les donc par ce seul trait de leur histoire où le mensonge de leur patriotisme s'est révélé forcément. Leur imposture tout entière est écrite dans l'union monstrueuse de ces deux mots : Ils t'ont fait mendier, ils t'ont fait mendier, ô peuple! et ils t'appellent le peuple-Roi!

Dérision cruelle, impudente! Non, tu n'es pas le peupleroi! tu es encore ce que tu as toujours été, l'instrument courageux d'intrigants poltrons, une meute héroïque, la meute des ambitieux. Leur procédé est toujours le même : c'est avec le sang des pauvres qu'ils demandent l'argent des riches. Ils te lancent dans l'arène par des phrases excitantes comme des fanfares, et ils se tiennent en embuscade pour en attendre l'effet. Sais-tu ce qu'ils faisaient, tes défenseurs élégants, pendant que tu combattais sur les barricades avec tant d'ardeur?... Ils te regardaient combattre en cachette ; et, collant leurs pâles figures sur les vitres de leurs fenêtres, ils comptaient froidement les coups que tu recevais pour eux.

Leur double plan était prêt d'avance : toi vaincu, ils te sermonnaient avec des phrases paternelles, car ils s'étaient arrangés de manière à n'être pas même compromis.

Toi vainqueur, ils faisaient ce qu'ils ont fait; ils t'ont volé ta victoire, et généreux comme le courage, naïf comme

le point d'honneur, tu as cru noblement qu'ils avaient combattu parce qu'ils se ruaient sur ta proie.

Et regarde comme ils la dépècent hardiment, ta proie! Quelle imprudente voracité! Comme leur gloutonnerie s'est vite laissé prendre au piège du premier repas ! Tu mourais de faim, disaient-ils, et c'est au nom de ta faim qu'ils mangent le gibier qu'ils te font courir. Va donc, brave meute! Courage, courage! Tayaut! tayaut! rapporte le gibier de messeigneurs, ils l'aiment à la folie! Comment donc! ce sont des gastronomes consommés, ils ont inventé un mets exquis, d'une délicatesse inconnue : les filets de chevreuil au coulis d'ananas!... C'est un plat nouveau qu'on doit à la république : ce n'est pas précisément le brouet noir des Spartiates; mais, nous vous l'avions déjà dit, il y a quatre ans :

« Les républicains modernes ne ressemblent en rien aux » fiers Brutus d'autrefois. Us ne se piquent nullement de » sévérité ni d'abnégation; ils veulent tout tuer, mais c'est » pour bien vivre; ils aiment le sang, mais ils aiment » aussi la crème (nous n'avions pas prévu l'ananas); ils » sont grossiers dans leurs manières, mais ils sont raffinés » dans leurs goûts; ils sont farouches, mais ils ne sont pas » austères, et s'ils veulent renverser Tarquin, ce n'est pas » pour venger Lucrèce, c'est pour la lui souffler. » (8 décembre 1844.)

Ils nous ont bien donné raison, convenez-en; mais que nous les aurions aimés s'ils nous avaient donné tort! Car, aujourd'hui, ce que nous demandons à Dieu, c'est qu'il inspire de bons et loyaux républicains, qui comprennent la république mieux que les rois n'ont compris la royauté.

Ah ! s'ils la comprenaient comme nous, que la France serait glorieuse! quelle régénération de toutes les âmes!

quel épanouissement de tous les génies ! quelle puissante activité dans tous les travaux! Adaptés à la vie publique nouvelle, des monuments gigantesques couvriraient la surface de la France, et ces édifices de la fraternité, élevés librement au bruit de chants joyeux par des bataillons d'hommes intelligents, surpasseraient en grandeur, en orgueil, les plus fameux édifices de l'antiquité, élevés par des milliers d'esclaves courbés sous le fouet des tyrans.

Les arts, excités par tant d'audace, prendraient aussi des proportions gigantesques, en harmonie avec les monuments et les institutions. Un public immense et vivace ferait trouver des effets merveilleux.

Ce ne serait plus ce parterre de dandys éreintés, à la fois ignorant et blasé, qui a tant de peine à se distraire de luimême; ce serait un parterre amusable, impressionnable, sincèfB, des esprits naïfs à passionner, de vrais cœurs à faire battre, du vrai sang à faire circuler dans les veines, à chaque idée noble, à chaque beau sentiment. Un tel public donnerait du génie aux plus incapables. Oui, l'on verrait bientôt tous les arts se transformer, grandir, s'élever, par un essor inconnu : la musique glorifiant et poétisant le travail; la peinture réhabilitant la beauté et généralisant le haut style; l'industrie s'associant avec la charité pour démocratiser le bien-être ; on verrait quels miracles peut accomplir l'esprit humain dans l'ère de la générosité.

Ah î que la république serait belle, belle sans les républicains!...

En attendant, Paris est fort triste. Ceux qui ne l'ont pas vu depuis trois mois ne le reconnaîtraient plus. Dans ses plus riches quartiers, U ressemble à une ville maudite, une Comorrhe menacée, ayant reçu en secret l'avis de sa prochaine destruction.

Les beaux appartements des grands hôtels sont déserts : on se réfugie à l'en Ire-sol ou au second étage, dans des chambrettes ignorées, pins en harmonie avec les mœurs du moment. On aime mieux vire en citoyen modeste, dans un petit salon bien rangé, que de languir en grand seigneur ruiné dans un appartement spîendide et mal tenu. On n'invite personne; on vit en ermite. Chacun a envoyé son Argenterie à la Monnaie, le prix a servi à payer les dettes de l'hiver; on mange avec des métaux de fantaisie, jusqu'à ce jour inconnus; ces métaux étranges, pour l'originalité de la teinte et le hasard de la mixture, laissent bien loin derrière eux le fameux airain de Corinthe, de flamboyante mémoire.

Dans quelques salons, les femmes sont tout à coup trèsparées; mais que cette parure est triste ! On porte les lourdes étoffes de l'hiver, parce qu'on n'a pas de quoi acheter les légères étoffes du printemps. Ce luxe éblouissant, c'est encore de la misère.

Quelques rares élégants traversent encore les Champs- Elysées, mais ils n'ont plus l'air triomphant de cavaliers fiers de leurs montures: ils ont l'air soucieux d'hommes d'affaires en peine d'un dernier marché; ils passent là sérieux et mornes sur des coursiers fringants et joyeux; cela veut dire : Ce beau cheval est à vendre, et je le promène pour le montrer.

De voitures brillantes, point. Toutes les voitures particulières affectent la physionomie plus que modeste des voitures de remise. L'illusion est complète. Les cochers et les domestiques sont habillés avec une indépendance extrême : redingotes à chàle, gilets à fleurs, cravates à la Colin. On dirait des proches parents en partie de campagne. L'oncle est monté sur le siège*, il conduit sagement la famille; et le

petit cousin empressé, dès que la voiture s'arrête, vient offrir la main à ces dames. La distinction de la tournure et des manières est devenue presque un danger; alors l'on renvoie les anciens domestiques accusés d'avoir trop bonne façon, et l'on prend des gens de la campagne à moitié prix; et voilà tous les domestiques de grande maison sur le pavé. En déclarant que la distinction de la tournure est un crime, vous les ruinez; l'habitude du service, la connaissance d'un certain monde étaient une fortune pour eux; c'était une valeur, vous la supprimez; la remplacerez- vous? Savants économistes, tant que vous n'aurez pas des valeurs réelles à donner à tout le monde, ne détruisez pas les valeurs factices; toutes les fictions consolantes ne sont pas dans la poésie.

Les titres aussi que vous avez abolis étaient une valeur factice; un titre, c'était une fortune; un jeune homme pauvre, s'il était marquis, pouvait épouser une fille riche qui voulait être marquise; vous le ruinez dans son espoir. Et tous ces beaux calculs de vanité que vous dérangez à jamais, ne vous en inquiétez-vous pas? Et toutes ces malheureuses femmes qui ont épousé des imbéciles pour être comtesses, ne vous occupez-vous pas de leur sort? Il est triste, cependant : car enfin elles ne sont plus comtesses, et leur mari est toujours imbécile!... La révolution n'a pas pu abolir ce titre-là.

Les jours où le soleil brille, Paris a un air de fête qui trompe les étrangers. Les boulevards sont couverts de monde; on s'y promène toute la matinée avec une tranquillité charmante, on dirait une population d'ombres heureuses qui n'ont plus rien à faire qu'à errer éternellement dans les champs Élyséens. Mais que cette récréation forcée est effrayante! ce n'est pas le repos du labeur, c'est l'oisi-

vcté de la misère. Le fabricant se promène parce qu'il ne fabrique pas! Le marchand se promène parce qu'il ne vend pas! L'ouvrier se promène parce qu'il ne travaille pas! Tous les trois se promènent, et ils se rencontrent, et ils se promènent encore plus tristes après s'être rencontrés. Le soir, à huit heures, les boutiques sont fermées. A quoi bon brûler de l'huile et du gaz pour éclairer des marchandises que personne ne vient marchander? Et après avoir ferme leur boutique, les marchands vont encore se promener, et la personne qui gardait le magasin pendant la journée va à son tour se promener.

La promenade est la seule occupation du moment. Il y a quinze jours, cinquante mille ouvriers sont allés se promener ensemble bras dessus bras dessous au bois de Boulogne ; là, ils se sont étendus mollement au pied des arbres, comme les bergers de Virgile... Vous figurez-vous cinquante mille Tityres couchés au pied d'un hêtre, rêveurs et désœuvrés !

0 Melibœe, Ledru nobis hœc otia fecit.

L'ancien monde élégant a éprouvé cette semaine un vrai chagrin. L'ambassadrice d'Autriche est partie avec toute sa famille. 11 y a vingt-deux ans que madame d'Appony est aimée en France. Se faire aimer si longtemps dans cette patrie de l'ingratitude et du caprice, c'est un beau triomphe. Mais aussi que de douceur ! que de dignité ! que d'esprit ! Être à la fois une mère de famille si tendre, une femme du monde si distinguée et un artiste si intelligent, c'est plus qu'il n'en faut pour expliquer ce miracle de constance dans ce pays de la légèreté. Et puis madame d'Appony aime la France passionnément, et la France est comme les enfants, elle devine tout de suite les personnes qui l'ai-

ment. Elle laisse des regrets sincères. Pendant un mois, la foule s'est dirige'e vers les salons de l'ambassade. C'était de tristes adieux. La dernière fois que nous y sommes allé, nous y avons trouvé l'ambassadeur et l'ambassadrice de Sardaigne; comme nous témoignions quelque surprise, un diplomate nous a dit, en riant, qu'il avait dîné la veille chez le ministre de Hollande, avec le ministre de Prusse et le ministre de Danemark, et que l'ambassadeur d'Autriche et l'ambassadeur de Sardaigne y dînaient aussi. Quoi ! tandis que leurs rois se font la guerre, les ambassadeurs se donnent des poignées de mains et dînent ensemble ! Nous venons de déclarer que la diplomatie était inutile à la république; est-ce que par hasard la diplomatie ne serait pas non plus très-utile à la royauté?

Nous ne vous parlerons pas des modes nouvelles; nous craindrions de faire concurrence au gouvernement provisoire. Depuis deux mois lui seul s'est occupé de toilette. Il a inventé des collets brodés pour les lycéens, des chapeaux pointus pour les gardiens de Paris, des lisérés rouges pour les gardes mobiles, des pompons sphéroïdes pour les gardes nationaux, des gilets blancs à cornes menaçantes pour les représentants et pour lui-même; il a imaginé des uniformes et des costumes pour toutes les classes; il faut lui rendre justice : excepté les pauvres, il a habillé tout le monde. Nous vous dirons seulement que les maisons de commerce célèbres comprennent la république, elles font de l'élégance à bon marché. Baudrant fait pour vingt francs des capotes du plus grand style ; on trouve à la Chausséed'Jntin des robes charmantes à huit francs, des châles de laine à trois francs. Il est question d'une vaste association de couturières... Mais nous vous dirons cela dans le prochain feuilleton.

Un feuilleton !... il est donc vrai ! nous allons écrire encore des feuilletons, nous qui étions si heureux de notre silence, nous qui nous promettions avec tant de bonne foi de ne plus écrire du tout! Mais quand il y a du danger à parler, il n'est plus permis de se taire; la paresse devient de la lâcheté dans les jours de lutte ; elle perd tous ses charmes et jusqu'à sa réalité, car le remords la trouble, et le remords est un travail pour un esprit paresseux. Rentrons donc dans la lice courageusement; malgré notre faiblesse, nous serons un champion redoutable ; nous n'avons point d'armure, mais nous n'avons point de masque; nous n'avons pas le .moindre glaive dans notre main débile, mais nous avons, cpntrg les hypocrites, de toutes les armes la plus terrible, même dans la plus tremblante main : un flambeau.

Une seule chose nous inquiète : comment signer maintenant? — Vicomte? 11 n'y a plus de titres, et cependant nous ne sommes rien si nous ne sommes vicomte. Les personnages fantastiques n'existent que par leur qualité imaginaire; les droits réels les feraient évanouir... La fée Morgan n'est rien si elle n"e;t la fée Morgan : faites-en la citoyenne Morgan, elle n'est plus. Il en est ainsi du vicomte de Launay, faites-en le citoyen Delaunay, il n'existe plus. — Que décider?... La difficulté est extrême... Ah bah! les gens qui uut aboli les titres n'ont pu avoir qu'une pensée, ils a'ont voulu supprimer que les titres d'une grande valeur, ceux qui se rattachaient aux noms illustres de la monarchie, ceux qui racontaient les immortelles batailles de l'empire; mais aux autres, ils n'y ont pas songé; les titres de fantaisie, qui n'ont pas de valeur du tout, dont on ne peut pas être Cer, ça ne doit pas irriter les envieux. Aussi, sans crainte de leur déplaire, nous continuerons à signer très-humblement, comraj autrefois : Vicomte de Launay.

LETTRE II

30 juin 1848.

Paris les 23, 24 et 25 juin. — Les ordres d'une maîtresse de maison. — Quatre gouvernements et six journées. — Arrestation et lettres de M. de Girardin. — Conspirateurs et organisateurs.

C'est le dimanche 25 juin, à sept heures du soir, que j'ai appris que M. de Girardin était arrêté.

11 y avait déjà trois jours que je ne l'avais vu; au seul mot de barricades, M. de Girardin s'était installé rue Montmartre, dans un petit appartement qu'il a loué près des bureaux de la Presse, peu de temps après la révolution de février; car, si sa prescience politique ne lui sert de rien pour empêcher les malheurs de son pays, elle lui est du moins utile pour faciliter les arrangements de son ménage. Dès les premiers faits du mois de mars, M. de Girardin me dit : « Je prévois que nous aurons une douzaine de gouvernements d'ici à dix-huit mois; nous aurons souvent des journées, c'est-à-dire des jours de combat pendant lesquels on ne pourra pas circuler dans Paris; l'Assemblée nationale aura fréquemment des séances de nuit dont il faudra rendre compte, je ne pourrai pas quitter mon journal ; c'est pourquoi j'ai loué un appartement dans la maison de la Presse ; fais-y porter tout ce qu'il faut pour l'habiter de temps en temps... » Ces prédictions, comme toutes les autres, ne se sont déjà que trop réalisées; nous avons eu quatre gouvernements en quatre mois; nous avons eu le 16 avril, le 15 mai, le 23, le 24, le 25, le 26 juin; nous avons eu six journées, et quelles journées!

J'écrivais chaque malin à M. de Girardin pour avoir des nouvelles; dans ma lettre du samedi, je lui racontais qu'on

avait tiré, pendant la nuit, sur la sentinelle de la caserne contiguë à notre maison, et je lui demandais ce que j'aurais à faire dans le cas où cette caserne serait attaquée et où les insurgés entreraient chez nous. N'avez-vous pas, lui disais-je, quelque objet, quelque souvenir précieux, quelque acte important à sauver ou à cacher? Voici quelle fut sa réponse , réponse à laquelle son arrestation , qui eut lieu le lendemain, a donné de la valeur :

A MADAME DE GIRARDIN

« Non, je n'ai rien à sauver ni rien à cacher.

» Si la caserne était prise et qu'on voulût occuper la maison, la seule chose à faire serait d'ouvrir les portes à deux battants et d'être affectueusement poli. C'est de toutes les manières de résister la meilleure.

» Nulle part tu ne serais plus en sûreté, et d'ailleurs, il est bien que nous soyons chacun à notre poste, toi à la maison, moi ici. Je dînerai je ne sais où ; ne m'attends pas ce soir.

» Paris est en état de siège ! Le National règne et ne gouverne pas. » Je t'embrasse.

> 24 juin. »

Pendant ces terribles combats, les Champs-Elysées étaient aflreusement paisibles. Sur la chaussée, pas une seule voiture! Dans les allées, personne! On n'entendait rien que le chant des oiseaux, et ce chant, rendu plus hardi par la solitude et plus sonore par le silence, était d'une gaieté insupportable. Ce calme profond dans une inquiétude si vive m'irritait ; je ne pouvais rester chez moi, et, quoique trèssouffrante, je me décidai à aller voir M, de Girardin à la

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