‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · VI · texte numérisé non relu

VI

Une fièvre cérébrale compliquée d'une crise nerveuse et ministérielle. Cela rappelle ce mot de Gérard de Nerval. Lui aussi avait été confié un peu trop tôt aux soins du docteur Blanche. Quand on lui demandait : Qu'avez-vous eu? il répondait ; Une fièvre chaude compliquée de médecins. Or M. Villemain avait eu pour le secourir cinq médecins et huit ministres : on aurait succombé à moins. Nous venons de lire ce billet charmant écrit par lui à une de ses anciennes amies; elle lui avait prêté les poésies d'André Chenier; elle demeure près de lui :

« Madame , un académicien malade , qui ne lit plus de » vers et ne sait plus par cœur que les vôtres, se fait seru- » pule de garder ce volume que vous lui avez prêté il y a » quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre à votre » porte inutilement voisine de la sienne ; et il saisit cette » occasion de vous offrir l'hommage de son respect et l'as- » surance qu'il n'est mort ou imbécile qu'officiellement. »

Dans ces quelques mots, il y a de tout : une flatterie volontairement exagérée, un regret affectueux et triste, une formule très-respectueuse, une épigramme très-mordante; ce sont bien là tous symptômes de raison, ou nous ne nous y connaissons plus.

On se dispute, on se bat pour aller jeudi à l'Académie. La réunion sera des plus complètes , il y aura là toutes les admiratrices de M. Victor Hugo ; il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les lettrées du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère? Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable , mais que tout le monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultrà-monarchiques et classi-

quissimes, et de toutes les spirituelles femmes qui régnent dans ces salons? On répond à cela : 11 a abjuré. Belle raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission des femmes, au contraire, est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément; leur devoir, d'assister les héroïsmes en détresse; il ne leur est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles jettent leurs plus doux regards, leurs rubans, leurs bouquets , au chevalier blessé dans l'arène , mais qu'elles refusent môme un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. Oh! le présage est funeste! ceci n'a l'air de rien , eh bien, c'est très-grave; tout est perdu, tout est fini dans un pays où 1 s renégats sont protégés par les femmes; car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de legoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la loyauté.

LETTRE III

29 mars 1S45.

Le règne des fourbes. — La France perdue par 'es femmes. — Les roués bêtes. — Les favoris de polichinelle. — Tom Pouce. — Les bulles de savon. — Gouverner, c'est amuser.

L'autre jour, à propos d'une innocente apostasie littéraire, nous avons accusé les femmes de protéger un peu trop tendrement la ruse, la félonie. Le fait est que, depuis quelques années, le courage et la droiture sont entièrement passés de mode; les fourbes sans esprit, les intrigants mo-

roses sont en tous lieux les favoris des belles. Il faut flétrir ce favoritisme dangereux; il ne faut pas permettre qu'il s'établisse, ce règne brutal, le règne des envieux et des traîtres. Dieu sait où il nous mènerait !

A eux!... Non... nous ne leur en voulons pas personnellement... Nous ne les aimons pas, mais nous les plaignons; ils doivent être bien malheureux! Ce sont des esprits malingres et inquiets qui doutent toujours d'eux-mêmes et de la Providence; ils emploient la ruse, parce qu'ils sentent qu'ils n'ont pas la force; ils trichent au jeu, parce qu'ils se détient du sort; ils se déguisent, parce qu'ils sont mécontents de leur nature; ils mentent, parce qu'ils sont honteux de leur vérité. Oh! nous leur pardonnons de mentir; bien mieux, nous les remercions du mensonge, et, puisque leur pensée est si laide, nous leur savons un gré infini de nous la cacher.

Pauvres gens! voyez comme ils ont l'air triste, comme ils passent humblement devant vous, le front baissé, le regard morne, les mains suppliantes; ils semblent toujours vous adresser des excuses , à vous qu'ils ne connaissent pas. Hélas! ils s'excusent d'être ce qu'ils sont, des cœurs malsains, tourmentés d'une haine vague, froide, permanente et implacable, qui se porte indistinctement sur toute chose aimée ou admirée : hommes, animaux, objets ; car ils délestent les choses précisément pour ce qui fait leur mérite ou leur charme; ils haïssent la jeune fille pour sa beauté, le jeune homme pour son élégance, l'enfant pour sa gentillesse, le cheval pour sa noblesse, la levrette pour sa légèreté, l'oiseau pour sa chanson, l'abeille pour son miel, la fleur pour son parfum, et ils souffrent cruellement de cette haine universelle qui ne leur laisse point de repos. Tout ce qui fait notre joie fait leur tourment; un son pur est pour eux une

note fausse; ils ont horreur de tout ce qu'on vante. Quand on leur dit : Venez entendre ou venez voir cela, c'est superbe; ils s'enfuient bien vite; ils ne veulent pas même risquer d'admirer. Et ils traînent partout celte humeur jalouse à laquelle ils donnent une belle apparence de préoccupation philosophique, d'indignation puritaine, mais dont ils savent mieux que nous le sens véritable ; ils parviennent à nous tromper, nous autres, quelquefois; mais, les malheureux, ils ne peuvent jamais se tromper eux-mêmes, ils ont le secret de leur misère, ils ont eux-mêmes sondé leurs plaies, ils ont eux-mêmes analysé leur venin, et toute cette rage qui les dévore, cette âcreté qui se fait sentir dans leurs discours les plus doucereux, ce dépit violent qui éclate jusque dans leurs flatteries serviles, cette malveillance contre la création entière, celte lutte sournoise contre tout ce qui est grand, fort et généreux, ce courroux mitigé et menaçant, cette rancune patiente et croissante, ce fiel qui souille, ces anneaux qui étouffent, ce dard qui tue, toutes ces allures de reptile que vous appelez perfidie et méchanceté, tout cela n'est au contraire que souffrance et humilité, tout cela, c'est intéressant, ce sont des cris et des larmes, ce sont les aveux involontaires d'une indigence trop profondément reconnue, ce sont les épanchements douloureux d'une modestie poignante et désespérée.

Allez, ça ne doit pas être agréable que de rouler toujours dans sa tète des pensées mauvaises; si petit que soit un cœur, quand il est chargé de haine, il doit être bien lourd.

Et, d'ailleurs, faut-il à ces êtres malheureux faire un crime de leur misérable destin? Est-ce leur faute à eux si Dieu les a maudits sans daigner les informer du sujet de sa colère? Leur élément, c'est le mal; mais ont-ils choisi leur élément, et sont-ils coupables d'y vivre? lis fuienl

l'éclat de la lumière, mais ont-ils des yeux qui puissent la supporter? Depuis quand fait-on un crime aux hiboux, aux chauves-souris, aux chouettes, de leur malveillance contre le soleil? A-t-on jamais reproché aux caïmans, aux grenouilles, leur préférence marquée pour les marais infects et les eaux bourbeuses? Cherche-t-on querelle à la taupe pour ses goûts mystérieux et souterrains? Va-t-on chicaner les ours sur les antres obscurs, les climats brumeux qu'ils affectionnent?... Pensez-vous que ce soit par plaisir qu'on habite dans l'ombre et dans la fange? Non, sans doute : c'est qu'on y est forcé par un irrévocable arrêt; plaignons-les donc, ces pauvres êtres proscrits que Dieu a condamnés à la fange éternelle, dont le triste destin est de redouter comme fatales toutes les puretés : la pureté du jour, la pureté des eaux, la pureté des cœurs; respectons le mystérieux jugement qui les a frappées, ces victimes d'une vengeance inconnue, et pardonnons-leur le mal passager qu'elles nous font, en considération du constant supplice qu'elles endurent!

Soit, pardonnons -leur! mais ne pardonnons pas à ceux qui les protègent; à ceux qui vont les pêcher au fond de leur marécage pour les lancer dans le monde ; à ceux qui commanditent leurs entreprises perfides; à ceux qui utilisent leur venin; et gémissons courageusement contre les femmes qui, par erreur ou par caprice, exercent depuis quelques années dans la société parisienne et provinciale cette fâcheuse autorité, cette coupable influence que nous appelons « le patronage des reptiles... » Dans le paradis... passe encore. Ce goût funeste pouvait se comprendre : dans ce séjour d'innocence sublime, de simplicité puissante, de grandeur naïve, la perfidie était la variété, et le désir du changement peut servir d'excuse à la fantaisie... Mais ici-

bas, mais parmi nous, ce prétexte-là n'existe même plus; et l'on a peine à s'expliquer que les femmes, les femmes!... ces modèles de dignité, ces grands mailres en délicatesse, ces gardiennes de l'idéal dans ce triste monde des réalités, oublient leur mission au point de préférer partout l'astuce à la franchise, la finasserie à la force, le factice au naturel, le calcul adroit au dévouement généreux, la prudence au courage, l'habileté au génie, et puisque nous sommes en train de parler animaux, ajoutons le chacal au lion, le serpent à l'aigle. Qui donc maintenant osera se montrer noblement fier, généreusement brave, poétiquement délicat, héroïquement dévoué, si la délicatesse, la générosité, la bravoure, ne sont plus les vertus qui plaisent aux femmes? Et que deviendront elles-mêmes ces vertus sublimes, si les femmes, pour qui elles ont été imaginées, les proscrivant avec dédain, s'écrient : C'est une mode passée, nous n'en voulons plus! leur nom même bientôt se perdra ; déjà on les débaptise, déjà dans toute la France constitutionnelle, un désintéressement sans arrière-pensée, s'appelle duperie; déjà chez les parvenus satisfaits, le dévouement aux intérêts du peuple s'appelle utopie séditieuse; depuis longtemps, vous le savez, chez les industriels ministériels, la fierté patriotique se nomme préjugé national; les phalanstériens appellent le courage guerrier une sanglante absurdité; Scribe appelle l'amour une erreur du jeune cage; beaucoup de gens nomment la délicatesse fausse honte; la dignité, ridicule orgueil; tout le monde s'accorde pour nommer l'enthousiasme... folie!

Par un travail contraire, ou plutôt par une conséquence naturelle, les plus vilaines choses ont pris des noms charmants. Le succès purifie tout; la nécessité excuse les actions les plus laides. Les mœurs constitutionnelles ont cela d'ai-

niable, qu'elles amènent dans le pays une corruption naïve et insensible dont personne ne pense à s'indigner. On agit avec une telle précipitation dans les luttes parlementaires, qu'on n'a pas le temps de choisir ses moyens. Un candidat, au jour des élections, par exemple, n'a pas un moment à perdre en vaine pruderie; il lui faut tout de suite un obstacle à opposer à son rival... On lui offre une calomnie, il la prend à la hâte et sans songer à mal; cette calomnie n'est plus à ses yeux une calomnie, c'est une ruse de guerre, et voilà tout. S'il triomphe, il permettra à la vérité de se faire jour ; une fuis arrivé à son but, il renverra cette calomnie à son véritable propriétaire, comme un véhicule qu'il a pris à l'heure et dont il n'a plus besoin.

A la tribune, même indulgence, même élasticité, même désinvolture dans les consciences; là aussi la nécessité fait loi; là il n'y a plus qu'une honte, c'est d'être décontenancé, et l'orateur a le droit de tout dire pour échapper à ce danger : à une interpellation qui l'embarrasse, il a le droit de •répondre comme il l'entend... il lui vient un mensonge... va pour le mensonge. A la tribune, le mensonge prend le beau nom de mouvement oratoire. Mentir, mentir trois fois d'une voix forte et sonore... cela s'appelle tenir tète à l'orage; bravo! Le véritable orateur ne connaît plus rien, ni pays, ni parents, ni devoir... il dirait le secret de l'État, il dirait le secret de sa mère, plutôt que de rester court... Et ces légères indiscrétions s'appellent encore de l'éloquence.

Ainsi l'on calomnie très-fort sans être méchant, l'on ment beaucoup sans être menteur, c'est un effet constitutionnel qu'il faut subir; dans les moments de crise, on ne peut pas se permettre d'avoir des scrupules. Des scrupules! grand Dieu!... mais dans ces jours de batailles acharnées où l'on n'entend parier que de séance décisive, de vote décisif, de

manœuvre décisive... c'est-à-dire de pe'ril extrême, de situation impérieuse où toutes les ruses sont autorisées, où tous les expédients semblent bons... le mot scrupule est synonyme d'imprudence, et il faut une mémoire bien fidèle, une véracité bien érudite pour se rappeler la signification primitive de ce vieux mot, dont l'usage serait si dangereux.

Et nid ne réclame contre cet affreux vocabulaire de la constilulionnalilé!... nous seul avons celle audace, non comme moraliste, mais comme philologue, car nous ne sommes pas exigeant, nous ne voulons pas changer ce qui est, nous n'avons pas la prétention de détruire le mal, nous ne vous demandons qu'une chose, c'est de ne pas le confondre avec le bien... Et si c'est trop demander, nous permettrons encore aux hommes de colorer leurs misérables actions des noms les plus pompeux ; mais nous supplierons avec instance les femmes de conserver religieusement, comme les prêtres de l'Inde, la tradition de la langue sacrée... Et qui donc les sauvera de l'oubli ces nobles expressions, ces poétiques images, dont nos pères se servaient po .r rendre leurs généreuses pensées, si le souvenir des femmes refuse de les recueillir, si leur voix douce et puissante refuse de les répéter? Les femmes seules peuvent encore nous sauver des dégradations de la constilulionnalité ; et les voilà qui se font les complices de ce fléau corrupteur !...

Mais vous ne voyez donc pas où nous allons? mais vous ne remarquez donc pas à quel point nous sommes déjà changés? Nous étions jadis francs, généreux, braves, élégants et spirituels, et voilà déjà que nous devenons fourbes, avides, poltrons, sales et bêtes. Des roués bêtes!... est-il rien de plus affreux? Nous étions un peuple de troubadours et de chevaliers : nous formons aujourd'hui une population entière de vieux avoués retors et rapaces, tristes et lourds,

ne riant jamais... que d'une belle action. Nous avions autrefois sur la tête un casque d'or; nous n'avons plus aujourd'hui qu'un bonnet de colon sordide; on nous a ôlé toute notre grandeur, toute notre poésie; mais vous ne comprenez donc pas qu'on nous perd, qu'on nous ruine, par cette honteuse métamorphose! Notre force était dans notre héroïsme, notre richesse était dans notre esprit. Notre puissance, à nous, est toute morale, notre influence est toute intellectuelle; elle est immense, mais elle ne peut s'analyser... C'est un prestige : une froide combinaison l'anéantit. Nous ne pouvons que l'impossible, nous ne devons compter que sur l'imprévu. La raison, pour nous, c'est la mort. Le jour où nous calculerons... nous périrons!... et l'on ne nous apprend plus qu'une chose, à calculer, à tout calculer... et nous périrons avant l'heure, avant l'heure marquée pour nous au cadran des nations, parce que les femmes n'aiment plus ceux qui savent calculer, parce qu'elles choisissent aujourd'hui constitutionnellement les plus habiles et les plus heureux, au lieu de choisir royalement, comme faisaient autrefois leurs vaillantes aïeules, les plus braves et les plus dignes.

Depuis huit jours, Paris est retombé dans le délire; il s'amuse, il s'agite; cela fait peine à voir. Ses plaisirs ressemblent à des labeurs; il a l'air de vouloir expier le doux repos qu'il a goûté pendant les derniers jours du carême ; on dirait qu'il fait pénitence de ses austérités. La fièvre des concerts n'a rien perdu de son intensité, et déjà la fièvre des bals se révèle par les plus effrayants symptômes. Les guirlandes ont reparu sur les fronts : guirlandes de printemps, guirlandes de roses fanées ayant pour lige un fil de fer, pour épines des fils de laiton; bref, guirlandes de fleurs naturelles. Celte parure n'est pas fraîche, mais

elle est au moins d'une forme 'gracieuse, elle vaut mieux, selon nous, que ces affreux panaches nacarats, que les jeunes femmes avaient adoptés cet hiver pour coiffures de concerts; cela se mettait avec une rohe de velours nacarat ornée de cinq ou six volants de dentelles, ce qui avait l'avanlage de métamorphoser à l'instant même une jeune et belle femme,, une nouvelle mariée, en une vieille tante du Gymnase. Du satin sous des dentelles, c'est charmant; mais des dentelles sur du velours, quelle profanation ! et c'était pourtant la grande mode cette année. 11 y avait encore une autre invention qui était fort à la mode, c'était une coiffure composée de deux touffes de marabouts blancs posées de chaque côté des joues. La jolie madame de B... était, l'autre soir, coiffée de cette façon; elle minaudait et souriait très-genliment : ses admirateurs lui disaient qu'elle avait l'air d'une jolie petite chatte; mais son oncle (un oncle est un frondeur donné par la nature), s'approchant d'elle d'un air maussade, lui jeta ces mots d'un ton bourru : « Ma nièce, pourquoi avez- vous volé les favoris de polichinelle? c'est très-mal, et c'est très-laid! »

Elle était furieuse, mais nous avons bien ri.

11 y aura, de lundi en huit, grande fête à l'ambassade de Belgique, dans ce même hôtel déjà célèbre du temps de l'empire par ces bals masqués que l'empereur aimait tant. Il y arrivait à neuf heures précises en domino; il ne parlait à personne, personne n'osait lui parler, et il y restait jusqu'à trois heures du matin. Qu'est-ce qui pouvait donc tant lui plaire dans ces fêtes? L'intrigue?... il n'y en avait pas; l'incognito? on le nommait tout haut. — C'était le masque... un masque solidement attaché! quelle jouissance pour un souverain !

A propos de l'empereur et de l'empire, M. Thiers a en-

voyé son dernier ouvrage à M. Guizot. On raconte que ces deux adversaires politiques se sont rencontrés ces jours-ci chez madame la princesse de Lieven. En entendant annoncer M. Thiers, madame de Lieven a d'abord voulu faire défendre sa porte à M. Guizot ; mais M. Thiers ayant réclamé avec instance contre cet ordre rigoureux, M. Guizot est entré. Alors une conversation coquettement hostile et amèrement courtoise s'est, assure-t-on, engagée entre eux. «Vous voulez nous renverser, aurait dit M. le ministre des affaires étrangères ; mais, je vous en préviens, nous ne nous y prêterons pas, et vous serez forcés de nous mettre à la porte. » A cela, le premier mars aurait répondu que, s'il le fallait absolument, il comptait bien en venir là, et que c'était une extrémité qu'il entrevoyait sans horreur. Et tous deux, en causant ainsi, souriaient avec beaucoup de grâce... Après tout, pourquoi ces messieurs prendraient-ils leur courroux au sérieux?... leur haine est aussi fragile que leur alliance ; ils se haïssent en attendant qu'ils s'allient; ils se combattent jusqu'au jour où ils se coalisent; ils se détestent aujourd'hui, mais il faut peu de chose pour qu'ils s'entendent demain... Ohl presque rien... un troisième personnage à détester ensemble, cela les unirait bien vite. Les haines intermittentes n'ont pas le droit d'être implacables, ce serait une prétention par trop ridicule; il faut être juste, il faut être prudent aussi, songez donc que dans les luttes constitutionnelles tout est caprice, revirements, chassez-croisez ; il peut arriver telle circonstance où l'on se trouve avoir besoin de son plus mortel ennemi, et l'on doit toujours, même en le renversant, prévoir le cas où l'on pourrait en faire un associé puissant et un complice terrible. 0 volage et tortueuse constitutionnalilé, tu ne permets pas même dans la haine la constance et la naïveté.

Le héros du jour, le lion du moment, c'est le général Tom Pouce. Après les petites sauteuses viennoises, c'est un succès d'à-propos; après les poupées, le nain!... Pauvre peuple d'envieux, comme on se moque de toi ! Avec quelle, spirituelle ironie on te flatte dans tes goûts puérils! On le sait, tu n'aimes pas à regarder quand il te faut lever les yeux; mais si, pour admirer, il ne faut que regarder par terre, tu consens à admirer : aussi l'on ne te présente que des idoles microscopiques. L'adoration des moindres, voilà encore un des charmants effets du régime de l'égalité.

Cependant nous devons à la vérité de dire que ce peuple jaloux consent quelquefois à s'intéresser à ce qui est audessus de lui et à lever les yeux pour admirer. Le jeudi de la mi-carême, cette année, par exemple, les badauds promeneurs ont passé leur soirée dans une admiration bien naïve et bien motivée. Près de dix mille personnes sont restées sur le boulevard des Italiens pendant de longues heures, le nez en l'air, les yeux ravis, dans l'altitude de la contemplation, occupées à regarder... une comète? un ballon? moins que cela : des bulles de savon qui sortaient d'une des fenêtres de la maison située au coin de la rue Richelieu. Ces bulles de savon étaient d'une grosseur prodigieuse; elles contenaient de la fumée de tabac. D'abord on se disait : Est-ce bien une bulle de savon, n'est-ce pas un petit ballon d'essai? Puis lorsque la bulle venait à crever en heurtant le volet d'une boutique ou le sommet d'une enseigne, et qu'on voyait tout à coup s'élever un léger nuage, et qu'on reconnaissait le doux parfum du cigare bien-aimé, l'étonnement redoublait, et l'on se demandait avec inquiétude quel souffle éolien avait pu gonfler ces bulles aux proportions formidables. Le nom de Vivier circulait alors dans la foule, et tout s'expliquait. Pour ce fameux sonneur de cor, qui iv. 1 1

chante cinq noies à la fois, ce n'est rien que de souffler dans un chalumeau devant les populations enthousiasmées; ils étaient là plus de div mille, et ils sont restés là trois heures. Des poupées, des nains, des bulles de savon!... Un peuple si facile à amuser ne devrait pourtant pas être difficile à gouverner, car gouverner c'est amuser.

LETTRE IV

5 mai 1845.

Le mot fatal : A quoi bon? — Un mauvais bout de ruban. — Tout ce qu'il veut dire — La force des idées — Vivent les fictions, elles font Yjvre. Les pianistes célèbres ; leur dénomination. — Le Grand Turc pianiste, élève de Léopold Mayer. — La consigne de l'Académie est ia même que celé dos Tuileries.

Des roués bêtes... Vous avez beau vous fâcher, c'est le mot. Nous sommes devenus cela, grâce au progrès du temp«, grâce aux conseils des philosophes. Ah! messieurs, vous croyez qu'on supprimera chez un peuple l'idée et l'image, et qu'il gardera le cœur et l'esprit! Vous vous trompez singulièrement. Les grands peuples vivent par les idées, les grandes idées s'expriment par les images. En détruisant, comme vous l'avez fait, tous les svmboles, vuus avez nécessairement détruit toutes les grandes idées qu'ils représentaient. V.us avez crié : Vanité! vanité! contre toutes les forces inspiratrices; vous avez crié : Absurdité ! absurdité! contre tous les stimulanls glorieux; vous avez lancé l'anathème contre tous les sentiments généreux; vous avez crié contre eux : Poésie ! poésie ! car ce mot ironique : C'est de la poésie! est la formule d'anatiième en usage chez les égoïstes bourgeois; vous avez sordidement demande l'a

quoi bon de toutes les nobles choses; vous avez intronisé l'utile, sans comprendre que les choses que vous jugiez inutiles étaient au contraire les sources fécondes de toutes les puissances, de toutes les richesses d'un pays ; vous avez pr* clamé l'égalité, et vous n'avt z pas pressenti qu'en proclamant l'égalité vous détruiriez l'émulation, et qu'en détruisant l'émulation vous détruiriez l'orgueil professionnel, le dévouement et l'héroïsme.

Vous avez établi ceci , par exemple : Le perruquier paisible, blanchi de poudre parfumée, est l'égal du soldat blessé, noirci de poudre à canon. Pour vous , il n'y a aucune différence entre ces deux hommes ; s'il vous fallait absolument flatter l'un des deux et lui dire : Ta profession est la plus belle , vous exalteriez de préférence le perruquier , que vous nommeriez citoyen libre , parce qu'il est électeur; car, à vos yeux éclairés, l'homme qui passe sa vie, tranquillement dans sa boutique, à pommader des cheveux, à confectionner des perruques, et l'homme qui risque sa vie bravement dans les batailles, pour la gloire et pour le salut de son pays, sont deux Français tout à fait semblables ; leurs deux professions vous paraissent également nobles; \ous n'admettez pas qu'on distingue une nuance, entre leurs deux courages. C'est très-bien !... Mais alors vous devez trouver tout simple que personne ne veuille être soldat; que les jeunes gens appelés se mutilent les pied-, s'arrachent les dents, pour ne pas aller à la guerre, et qu'ils préfèrent sagement le paisible honneur de recevoir, dans une boutijue parfumée, l'humble visite de MAI. les députés candidats, au terrible honneur de recevoir, dans une mêlée sanglanle, les balles et les boulets de l'ennemi; et morne, avec vos principes, si quelque chose doit vous étonner beaucoup, c'est que tous les Français ne se fassent

pas perruquiers, LJuel heureux état, où l'on est enivré par les roses, où l'on est encensé par les députés! Cela vaut cent fois mieux que d'être soldat, aujourd'hui que les hauts faits des soldats ne sont plus récompensés par des lauriers, ni célébrés par des poètes.

Il est de certaines professions affreusement pénibles et chétivement lucratives, qu'on ne peut rendre attrayantes que d'une seule manière : en les dignifiant. Si vous ôtez au soldat le droit d'appeler les bourgeois pékins, il ne trouvera plus aucun plaisir à être soldat, il ne mettra plus son orgueil dans sa profession, il ne se parera plus de son uniforme. Pourquoi veut-on encore un peu être magistrat ? c'est qu'il y a encore un peu de prestige dans la magistrature : on n'est pas bien payé, mais on est assez considéré ; ot cette considération que la place vous donne tient lieu du fort traitement qu'elle devrait vous donner. Les professions les plus ardues, comme celles de soldat, de marin, de laboureur, devraient être les plus glorifiées; il devrait y avoir des privilèges, des dignités, pour les hommes courageux qui les choisissent; mais on a aboli les dignités, les privilèges; on a supprimé toutes les valeurs fictives, toutes les monnaies morales, avec lesquelles on récompensait les grands services; on a supprimé toutes les splendeurs imaginaires qui attirent les nobles ambitieux , et les esprits généreux se sont découragés, et les caractères les plus indépendants et les rêveurs les plus orgueilleux se sont résignés aux états les plus modestes et les plus paisibles ; et les fils de généraux se font percepteurs, les fils de marins se font commis, les fils de laboureurs se font valets de pied; ceux-ci aiment mieux monter humblement derrière la voiture d'un maître, parés d'un habit dont ils n'ont pas choisi la couleur, que de conduire fièrement les bœufs qu'ils ont

nourris, attelés à leur propre charrue, dans le sillon paternel. C'est qu'il n'y a plus personne pour leur dire: L'indépendance est une noblesse, la terre des champs est plus noble que le pavé des villes , la blouse est plus noble que la livrée, le laboureur est plus noble que le valet ; on leur dit au contraire : Vous êtes tous égaux; chacun choisit alors l'état le moins pénible et le plus commode, sans se demander s'il est le plus honorable. Vous avez supprimé toutes les dignités, à merveille ! mais vous n'avez pas remarqué qu'en supprimant les dignités , vous supprimiez aussi la dignité; vous avez détruit l'idée en détruisant les symboles. Eh quoi! dites- vous, les hommes se font hacher pour un vain titre, pour un mauvais bout de ruban ! Et vous haussez les épaules, vous prouvez par les discours les plus raisonnables que c'est folie , qu'il est bien temps d'éclairer ces niais imprudents , ces fous qui attachent encore de l'importance à ces puérilités , à ces misères!... Risquer de mourir pour avoir le droit de porter à sa boutonnière un ruban d'une teinte plus ou moins flatteuse ! Vous ne comprenez rien à cette bizarrerie , philosophes profonds ! en général, vous comprenez peu de choses. Quel plaisir peuton trouver à se parer d'un bout de ruban ? Je vous demande un peu, qu'est-ce que cela signifie?... Rien: cela veut seulement dire : J'ai été brave dans telle affaire plus que les braves; pendant que vous dormiez, je veillais; pendant que vous vous amusiez, je souffrais; pendant que vous faisiez de votre diner l'affaire de toute votre journée, je jeûnais; pendant que vous vous promeniez sur les boulevards, le cigare à la bouche, entouré de vos amis, moi je traversais les déserts, le pistolet au poing, traqué de tous côtés par nos ennemis; j'ai grelotté de froid , j'ai suffoqué de chaud, j'ai eu les pieds gelés dans la neige, j'ai eu le front

brûlé par le soleil, et j'ai subi tous ces tourments sans me plaindre, par respect pour mon devoir, par amour pour mon pays... D'autres fois, cela veut dire aussi : J'ai donné ma jeunesse et ma sanlé à la science aride, j'ai usé mes yeux sur les livres, j'ai blanchi dans les veilles et dans les travaux; j'ai sacrifié ma vie pour sauve)' la vie des autres; j'ai interrogé la peste sans pâlir , j'ai palpé le choléra sans trembler, j'ai tant vécu avec les cadavres, que j'ai fini par leur ressembler à moitié ; je me suis tant occupé de la mort, que la mort déji s'uccupe de moi et qu'elle va bientôt me punir d'avoir voulu lui ravir ses 'victimes en me faisant moi-même sa victime avant l'âge et malgré tout mou savoir; mais je l'attends sans crainte, car je l'ai bravée avec enthousiasme, par respect pour mon devoir et par amour pour l'humanité. Cela veut dire encore : J'ai lutté avec l'Océan , avec les tempêtes , avec les sauvages , avec les Anglais; j'ai passé ma vie dans l'exil, loin de ma famille et de mes amis; j'ai quitté , quelques mois après mon mariage, une jeune femme que j'aimais d'amour; j'ai laissé mourir ma mère sans l'embrasser; j'ai appris, dans un port de l'Inde, qu'il m'était né un fils en Fiance, et quand je suis revenu dans ma maison , après seize années d'absence, et que j'ai demandé si ma femme était chez elle, un jeune inconnu m'a répondu: « Ma mère va rentrer, voulez-vous l'attendre, monsieur ?...» Cet inconnu qui m'appelait monsieur, c'était mon fils, mon grand fils, que je n'avais pas vu grandir. J'avais le collégien, mais je n'ai jamais eu l'enfant. Quant à sa pauvre mère, elle était si changée, que je ne pus retenir mes larmes en la regardant : c'était la digne mère, ce n'était plus la jeune et belle épouse. Ainsi j'avais fait à mon devoir le sacrifice de mes plus douces jouissances de la vie; j'ai donné à mon pays mes plus

beaux jours; j'ai négligé, pour le servir, mes devoirs les plus chers, mes trésors les plus piéeieux, mes fleurs les plus fraîches et les plus charmante.-; je lui ai sacrifié la vieillesse de ma mère, la jeunesse de ma femme, l'enfance de mon fils.

Oui, ce mauvais bout de ruban signifie courage, dévouement, sacrifice, devoir glorieusement accompli, péril généreusement affronté, privations, patience, savoir, talent, honneur, bien souvent héroïsme, quelquefois génie, toujours travail. Un chiffon de soie qui dit ces choses-là ne nous semble pourtant pa> un objet tout à fait méprisable. Mais, direz- vous, cela vient de l'idée qu'on y attache. Eh mais! précisément ; nous avons celte faiblesse de tenir aux idées, par conséquent aux choses auxquelles on attache des idées, parce que, nous le lépétous, les peuples généreux et intelligents se gouvernent avec des i>;ées : ce sont les peuples mercantiles et gloutons que l'on gouverne a\ec des inLéièts.

Mus, bien loin d'en rire, vous devriez admirer avec transpoi t cette invention sublime. Avoir arm-né d s hommes à braver la mort, l'infirmité, les dangers les plus terribles, pour obtenir le droit de porter une rosette rou.eà leur boutonnière ; avoir donné à une convention sociale celte force d'impulsion, mais c'est superbe, c'est plus beau que d'avoir découvert la fotee motrice de la vapeur, c'est pins beau que d'avoir découvert un monde! Avoir fait d'un bout de ruban un but, une gloire, une consolation, une compensation, en vérité, il faut que nous sovops bien sot, mais nous trouvons cela merveilleux. Dans un siège, un soldat a la jambe emportée par un boulet de canon, le voilà perdu, infirme pour le reste de ses jours... Que fera-t-on pour lui? comment le dédommager, comment le récompenser? Vous,

philosophes, qui êtes des hommes positifs, vous ne trouvez qu'un moyen : vous proposez de le consoler avec de l'argent, de le récompenser avec de l'argent; mais comme vous n'avez pas d'argent pour ces sortes de choses, vous lui en souhaiterez en faisant de très-belles phrases. Vous, démocrates, vous êtes plus sincères, vous ne le dédommagez point du tout, vous ne le récompensez jamais, l'égalité vous le défend. Oh ! c'est qu'il faut bien y prendre garde! savez-vous qu'en récompensant les braves vous risquez d'humilier les poltrons? Ce serait injuste, ce serait cruel. Ces pauvres poltrons ! ils sont déjà bien assez malheureux, vraiment, de trembler toujours devant tout le monde, sans qu'on ait besoin de les affliger encore en récompensant ceux dont ils ont peur : ainsi vous ne récompensez pas ce noble infirme.

Eh bien , nous qui croyons à la force des idées sur les esprits généreux, nous avons une manière de dédommager ce soldat, de récompenser son courage : nous le faisons chevalier, et nous lui offrons, au nom de la pairie reconnaissante, une petite croix suspendue à un morceau de ruban rouge... Et soudain cet homme anéanti se réveille, sa tête courbée se lève avec orgueil, son regard s'enflamme, sa voix s'émeut; il appelle à lui ses parents, ses camarades, ses voisins; il les rassemble tous en un repas joyeux pour célébrer ce grand événement, et il leur raconte avec enthousiasme ses campagnes ; il décrit avec amour la bataille où il a été mutilé ; il se pare avec fierté de ses glorieuses avaries, et il s'inspire, et il boit à la mémoire de tous les héros, et il embrasse tous les convives; il évoque tous ses amis absents , il évoque tous ses morts aimés. Ah ! ils sont rares dans la vie, les jours où, songeant à ceux qui ne sont plus, on s'écrie : Qu'ils seraient heureux s'ils étaient là. I

Il rit, il pleure, il chante, il danse; oui, regardez-le en sortant de table, il danse, il n'est plus infirme, il a retrouvé sa jambe ; ce bout de ruban , c'est sa jambe ! Vous aurez beau dire, c'est une belle manufacture que celle-là où l'on refait avec des rubans les jambes et les bras que les canons ont emportés.

La fiction est admirable! Mais, nous sommes de votre avis, il faut s'y prêter ; il faut penser, en voyant ce ruban, à la petite croix qu'il soutient les jours de fête guerrière ; il faut ensuite, en songeant à cette croix, se souvenir d'une autre croix plus grande, devant laquelle le monde est à genoux ; et puis il faut encore se rappeler que cette croix sainte est l'emblème du myslère sacré de la Rédemption , et qu'enfin cet emblème d'amour divin a pour devise : Volupté dans les sacrifices, gloire dans la douleur !

Et aujourd'hui vous ne voulez plus même donner cette petite récompense au sacrifice, cette vaine consolation à la douleur ; vous anéantissez ces valeurs idéales qui payaient le sang versé et qu'on achetait de son sang. Vous voulez abolir les rubans, les croix, les privilèges, les titres, les glorieuses chimères, et vous demandez pourquoi on est avide, pourquoi on n'aime plus que l'argent. Eh ! vraiment, il faut bien l'aimer et n'aimer que lui, puisque c'est la seule chose qui ait conservé sa valeur, la seule convention qui ait gardé sa force, la seule fiction qui n'ait rien perdu de son prestige.

Et nous sommes des roués bêtes, parce que nous vivons pour les intérêts, parce que nous ne vivons plus pour les idées ; nous avons juste assez de malice pour jouer ceux qui nous gênent, nous n'avons plus assez d'intelligence poulies éclairer ou les dominer; Y ingéniosité qui était dans notre imagination a passé dans notre caractère; nous avons

pour ainsi dire le cœur compliqué et l'esprit simple, et..; voilà tout naturellement ce qui fait que nous sommes, sauf votre respect, des roués bêtes.

Cette semaine était la semaine des pianistes : chaque jour a été désigné par un de leurs noms. On n'a parlé que piano, qualité de son, style et méthode : c'étaient des querelles à n'en plus finir. Chacun défendait son virtuose. Un soir, entre autres , que les discussions étai. nt arrivées presque à la fureur, un juge éclairé et compétent les a terminées par cette définition plaisante qui a mis tout le monde d'accord : au piano,

Thalberg est un roi,

Liszt e*t un prophète,

Choppin est un poëte,

Herz est un avocat,

Kalbrenner est un ménestrel,

Madame Pleyel est une sibylle,

Dohler est un pianiste.

Quant à Léopold de Mayer, nous ne l'avons entendu quune fois, il nous a fait l'effet d'un ouragan harmonieux; figurez-vous d'abord le son le plus léger, le plus vaporeux, le plus gracieux et le plus folâtre; cela dure ainsi pendant une demi-heure; puis, tout à coup, sans transition, sans motif, sans prétexte aucun, une bourrasque furieuse tombant sur son piano inoffensif, un Hercule enragé frappant à coups redoublés un ennemi invisible, et frappant juste, frappant d'une manière agréable; l'harmonie n'est jamais sacrifiée à la fureur. Ce sont des coups de poing, mais des coups de poing d'une main musicienne; ils peuvent, si vous êtes trop près du piano, ils peuvent vous briser les oreilles; mais vous les écorcher, jamais ! Quelle superbe violence l et

cela dure une heure ainsi; et lui n'est pas du tout faticué. Léopold de Mayer joue des mélodies russes charmantes et des marches turques d'une grande originalité. 11 est resté quelque temps à Constantinople; il a eu l'honneur de donner un concert au sérail; et ce n'est pas chose facile, à ce qu'il parait, que de faire un peu de musique dans ce superbe palais. On vous fait venir à huit heures du malin pour jouer à trois heures; il faut que vous soyez en grand uniforme; vous attendez sept heures dans une très-belle galerie où il est défendu de s'asseoir. De temps en temps on vient vous dire ce qui se passe chez Sa Hautesse. Sa Hautesse vient de se lever... 11 faut vous proslerner à ce mot. Plus tard on vient vous dire : Sa Hautesse va se mettre au bain. — Vous vous prosternez encore. — Sa Hautesse s'habille. — Vous vous repiosternez. — Sa Hautesse prend le café; et vous vous prosternez à chacun de ces avis trèsdétaillés, et toujours plus respectueusement. Enfin on vous apporie voire piano : on en a ôté les p eds, par égard pour le parquet de la galerie, mosaïque précieuse des bois les plus rares. L'immense piano à queue est posé sur cinq Turcs i

Les malheureux sont là à genoux, accroupis, écrasés par celte masse énorme. Mais, dites-vous, je ne peux pas jouer sur un piano à cinq Turcs! On croit alors que vous hésitez parce que l'instrument n'est pas d'aplomb. On prend un cous>io, on le met sous les genoux du plus petit des Turcs; quand le piano est ainsi cale, on vous propose de jouer, on n'imagine pas qu'un sentiment d'humanité vous arrête. Vous êtes obligé d'expliquer celle délicatesse de la civilisation, et cela est très long.

Enfin on remet à votre piano ses pieds véritables; le sultan parait; après toutes sortes de salamalecs, on vous

ordonne de jouer... Vous demandez une chaise... pas de chaise... On ne s'assoit jamais devant Sa Hautesse... Eh! dites-vous, on ne peut pas jouer du piano sans être assis. Enfin le sultan a pitié de vos angoisses et vous fait donner un siège... Vous jouez, et il vous écoute... et il vous admire... 11 est connaisseur, il est élève du frère de Donizetti, établi à Constantinople et maître de la musique du sultan. Le Grand Turc qui joue du piano!... Après cela, que peuton dire?

On peut dire, comme étrangeté suprême, que l'Académie française, pour sa prochaine élection, ne veut ni de M. de Balzac ni de M. Alexandre Dumas. C'est donc un inconvénient que d'être célèbre? Pourquoi les talents célèbres ont-ils tant de peine à arriver? C'est donc un crime que d'avoir des droits? — Non, mais MM. les académiciens sont capricieux, ils ont des manies, des préventions inexplicables : MM. de Balzac et Alexandre Dumas écrivent quinze à dix-huit volumes par an, on ne peut pas leur pardonner ça. — Mais ces romans sont excellents. — Ce n'est pas une excuse, ils sont trop nombreux. — Mais ils ont un succès fou. — C'est un tort de plus : qu'ils en écrivent un seul, tout petit, médiocre, que personne ne le lise, et on verra. Un trop fort bagage est un empêchement; à l'Académie, la consigne est la même qu'au jardin des Tuileries : on ne laisse point passer ceux qui ont de gros paquets. Et M. de Balzac qui n'a pas même la croix ; M. de Musset ne l'a pas non plus ; et. il y a toutes sortes de hardis inconnus qui se disent hommes de lettres et qui osent porter la croix devant ce. véritable poète, devant ce grand romancier. Ne pourrait-on pas trouver un député influent qui la demandé pour eux?

LETTRE PREMIÈRE

10 janvier 1847.

Modes de 1847. — L'école tapageuse et l'école mystérieuse. — Les sacrilèges sucrés.

Dans la république des modes, — on ne dit plus l'empire de la Mode, — deux écoles luttent en ce moment; on pourrait les désigner ainsi . l'école tapageuse et l'école myslérieuse. Attirer les regards, les éblouir, tel est le but de la première ; captiver les regards, les intriguer, si l'on ose s'exprimer ainsi, telle est l'intention de la seconde. Vous reconnaissez les élèves de celle-ci à leur maintien orgueilleusement évaporé; elles portent leurs plumes en panache et leurs diamants en diadème. Vous devinez les élèves de celle-là à leur attitude orgueilleusement réservée; elles portent leurs plumes en saule pleureur, leurs diamants en cache-peigne, étouffés entre deux nattes de cheveux; ou bien en longues chaînes tombantes, perdues entre les plis de la robe. Les unes veulent produire de l'effet, franchement, imprudemment; les autres aussi veulent produire beaucoup d'effet, mais sans paraître avoir voulu en produire. Le rôle des tapageuses est simple : choisir des choses extraordinaires, que personne ne porte ; le rôle des mystérieuses est plus compliqué : porter ce que personne ne porte, et avoir l'air d'être comme tout le monde.

Eh bien ! mademoiselle Félicie a trouvé le secret de contenter e'galement ces ambitions contraires et d'unir ces autorités rivales dans un commun patronage. Vécole mystérieuse trouve chez elle le vêtement frileux et pudique qui sied à son caractère; c'est un petit manteau de velours noir, bordé d'une passementerie modeste; mais ce velours est magnifique; mais cette modeste passementerie est d'un travail merveilleux; et puis la coupe de ce manteau est du meilleur goût et trahit une main de maître; une femme peut porter ce manteau à toute heure et quelle que soit la disposition de son esprit, joyeuse, triste, inquiète... L'avantage de la simplicité clans le beau, c'est d'èire toujours convenable. Cachée par ce manteau, une femme peut aller partout, chez ses riches et chez ses pauvres. Voilà l'élégance qui nous plaît; cette élégance hypocrite, à luxe faux, — bonhomme qui ne peut choquer que les envieux connaisseur». Enfin, ce manteau est le véritable manteau d'une héroïne de roman.

L'école tapageuse trouve de même chez mademoiselle Félicie le manteau qui convient à ses entreprises : c'est de même un petit manteau en velours noir; mais ce petit manteau est garni de... vous ne voudrez jamais nouscroire... est garni de soixante-dix mètres de dmtelles! Oui, le problème est résolu : on fait tourner soixan e dix mètres de dentelles autour d'un seul vêtement!... Il ne faut pas oublier de vous dire que, dans plusieurs endroits, ces dentelles ont un demi-mètre de hauteur. Vous comprenez qu'un si riche vêlement ne convient que dans les jours de triomphe... Comment être triste sous ces cascades brodées?... Vous figurez-vous une femme jalouse s'agitant, s'indignant, et faisant voler de tous côtés ses dentelles en délire!... Avec une semblable parure, une femme peut être

insolente, mais elle ne peut être digne. Oh! ce manteau n'est pas celui d'une héroïne de roman, c'est un manteau de Célimène!... Avec une telle parure, on fait mille conquêtes, rien de plus.

Pour accompagner ce manteau, Célimène porte un chapeau d'ordre composite, en satin couvert de dentelle, orné de plumes et de nœuds en velours. L'école tapageuse affectionne madame Barennes, et elle a raison.

L'école mystérieuse, qui a des prétentions artistes, préfère mademoiselle Biudrant, parce qu'elle choisit pour ses modèles les peintres les plus célèbres. Ainsi cette noble et sévère coiffure qu'on a tant admirée à la dernière réception des ambassadeurs, ce charmant chapeau en velours grenat orné de plumes blanches que portait madame l'amhassadiice d'A..., était copié d'après un portrait de Rubens. Tout le monde parlait aussi de la ravissante coiffure de la belle madame de M... : un voile léger drapé gracieusement autour de la tète. Chacun disait: Que c'est de bon goût! que c'est distingué! que c'est nouveau! — Nouveau! c'est la coiffure de la Vierge aux raisins, exactement copiée. Une pluie d'or et d'argent tombée sur ce chaste voi e a seule changé la coiffure divine en parure mondaine. — Et ce joli petit bonnet de madame de V..., en tulle blanc, orné de bju |uets blancs, sur lequel est jetée coquettement celte marmotte de dentelle noire nouée sous le menton, il n'est pas de Riphaël, Celui-là, non... mais il doit être de Chardin, de Lancret ou de Watteau, d'un de ces Raphaëls rococos des plaçants jours de la régence, à moins qu'il n'ait été composé d'après quelque beigère en porcelaine, ce qui serait encore plus classique.

Les élevés de l'école tapageuse font faire toutes leurs robes chez madame Camille. Quelle imagination, quelle

érudition dans le talent de ce grand artiste ! Pour ses chapeaux, mademoiselle Beaudrant étudie la peinture ; pour ses robes, madame Camille étudie la haute littérature. Tous les costumes de théâtre, de tragédies, de drames, de mélodrames, modifiés avec art, vulgarisés avec intelligence, ont été régénérés par elle victorieusement. Corsages grecs, manches turques, vestes polonaises, tuniques chinoises, tout l'inspire, et, de tous ces vêtements étrangers, elle fait des robes françaises. C'est bizarre, audacieux, mais c'est toujours joli. C'est elle qui a fait, pour le mariage de la reine d'Espagne, une robe de noce ornée de douze couronnes, représentant les douze royaumes des Espagnes. Mademoiselle Palmyre est toujours la favorite des élégantes qui professent le respect du style. Cependant nous avons vu hier de bien jolies robes qui ne venaient point de chez elle.

Vous saurez que l'école mystérieuse protège une couturière mystérieuse qui est pleine de goût et de talent, mais dont on ne veut pas absolument nous donner l'adresse. Quatre femmes de la plus exquise élégance l'ont accaparée et la tiennent dans l'ombre perfidement. Un si noir égoïsme mérite d'être dénoncé. L'autre soir nous rencontrons l'une d'elles belle et parée ; elle revenait des Tuileries; par parenthèse, elle était à moitié morte. 11 y avait là près de quatre mille personnes. Le roi, très-spirituellement, dit toujours à ses courtisans : Pas d'étiquette , je ne veux pas d'étiquette; or, vous devinez ce que cela peut produire, une réunion de quatre mille personnes avec ce mot d'ordre : Pas d'étiquette! Donc celte femme si belle était mourante; pendant qu'elle gémissait, nous admirions sa robe et la garniture de cette robe : cinq rangs de bouillons de tulle, dans lesquels étaient mêlées de longues épines de satin. Cet

ornement était riche, léger, d'un etïet charmant. Quelle jobe robe! C'est mademoiselle Palmyre qui l'a faite?

— Non, c'est une petite couturière inconnue.

Une des plus célèbres élégantes de Paris faisant cette réponse, c'était suspect. Notre attention fut dès lors éveillée. Hier nous étions chez une femme d'esprit qui a la passion de la toilette. — Madame, lui dit-on, on apporte les robes. Ses regards brillèrent à ces mots. — Voyons les robes! nous sommes-nous écrié par curiosité et aussi par flatterie. Trois robes superbes furent exposées avec pompe : 1° Une robe de bal à colonnes de velours épingle blanc, coupant dans presque toute la robe de légers bouillons de tulle blanc. 11 est impossible de donner une idée de cette robe si originale et si nouvelle, et cependant si simple. 2° Une robe de tulle lilas à trois tuniques; le bas de chaque tunique est orné d'une chaîne d'anneaux d'or et d'argent. On comprend tout de suite que cette parure est ravissante. 3° Une redingote que nous appellerons un négligé de princesse, une redingote de gros de Naples blanc ornée de nœuds de satin blanc terminés par des aiguillettes ou plutôt des ferrets d'argent; pour mettre avec cette robe, un mantelet de la même étoffe.

— Dites-moi tout de suite quelle est la fée qui vous envoie toutes ces belles robes ; dites-moi qui a fait cela. — Eh, mon Dieu! c'est une petite couturière inconnue... Même réponse... Deux merveilleuses s'entendaient pour nous tromper... — Comment la nommez-vous, cette inconnue? On feignit de ne pas nous entendre, et, pour détourner notre attention, on reprit : — Et la robe de ma nièce, la trouvez-vous jolie? La jeune fille entra heureusement; elle seule pouvait nous éclairer : l'innocence est lumineuse. Pendant que la jeune femme examinait la fraîche et mo-

deste parure destinée à sa nièce, la jeune fille nous dit tout bas: — Vous pouvez me rendre un grand service: dites à ma tante que ma robe est trop simple, et que, pour cette grande fête, il faudrait mettre un bouquet à la place de ce gros nœud. La couturière disait hier que cela serait beaucoup plus élégant.

— Mais, moi, j'en crois plutôt madame votre tante. Les couturières ont quelquefois très-mauvais goût. — Les autres, peut-être; mais madame Marie a meilleur goût que tout le monde. — Madame Marie'... c'est le nom que l'on vous cache. Le but de celle ruse est d'avoir tout l'hiver, à moitié prix, des parures dignes de mademoiselle Palmyre, et des garnitures de robes toujours nouvelles que les élégantes de seconde classe ne pourront jamais imiler; et cette ruse n'est pas la seule employée cette année par les femmes pour dérouter les malheureuses élégantes à la suite, les femmes de province crédules, les châtelaines attardées. Si vous saviez jusqu'où vont ces perfidies, vous seriez épouvanté. Pour éerire un feuilleton de modes aujourd'hui, il faudrait l'esprit de M. de Talleyrand et la profondeur de Machiavel; ce ne sont que pièges et trahisons. Si, pour vous instruire, vous avez le malheur de faire une question, vous ob'enez un affreux mensonge, et vous tombez dans un abime d'erreurs.

Une mère de famille arrive de la campagne, où elle a fait de violentes économies pendant l'été. Elle vient passer à Paris quatre mois pénibles, achetés par mille privations, dans l'espoir de marier ses trois filles; elle va dîner chez une de ses parentes; le soir, la jeune duchesse de *** vient faire une visite dans cette maison. — Oh! madame la duchesse, dit la mère de famille, vous qui êtes une femme à la mode, dites-moi, je vous prie, comment fait-on les cha-

peaux cette année? — On les fait très-grands, très-évasés, énormes. — Je vous remercie. Et huit jours après, la malheureuse mère se promène dans Paris, précédée de ses trois filles: elle est coiffée d'un affreux cabriolet en velours épingle vert myrte, d'une envergure démesurée. Les trois filles, graves e' tristes, ont sur l'a tète quelque chose d'innomé, d'informe, en velours épinplé blanc; un épouvantail qui ne ressemble à rien, h ce n'est à une cliarret'e de blanchisseuse; la petite duchesse passe auprès d'elles, coiffée d'un petit chapeau; elle aperçoit cette honnête famille induite en erreur par sa méchanceté, elle les regarde audacieusement, les salue avec beaucoup de grâce, et se cache dans le fond de sa voiture eu éclatant de rire. Voilà ce que sont les femmes en 1847. Elles vous disent aussi : On ne porte cette année que du damas, le satin n'est plus du tout à la mode, et hier, chez madame l'ambassadrice d'Angleterre, toutes les élégantes avaient des robes de satin : madame d'Ist... avait une robe de satin bleu, sa sœur une belle robe de satin rose. Car il y avait un Lai, un petit bal inavoué, sournois; mais enfin c'est le premier bal, et il fav.t bien le célébrer. La reine de la fête était la nièce de lady Normanby, la belle miss Bar...; des tiaits purs tt réguliers, des yeux noirs et magnifiques, une pâleur rosée, une laille noble et gracieuse, et dix-sept ans, tels sont ses titres à la royauté de la saison. On annonce un grand bal aux Tuileries pour le 13. Mais que l'hiver est triste! La grippe envahit toutes les demeures; les salons politiques et diplomatiques sont fermés; plus de causeries; on se réunit pour gémir; c'est le srul plaisir qu'on ose se permettra, et quel plaisir ! Les amis empressés vous apportent des houles de gomme et de la pâte de guimauve. Voilà les seules galanteries du moment. A propos, nous devons vous dénoncer les bon-

bons à la mode pour les étrennes de cette année ; ce sont tout bonnement des sacrilèges sucrés. Ils représentent la sainte Vierge et l'enfant Jésus. La devise qui accompagne chacun de ces bonbons dévots est une prière fervente : « Sainte mère du Christ... 0 Vierge immaculée!... » Quelle ingénieuse idée, faire sa prière en croquant des bonbons, faire son salut en grignotant; quelle piété raffinée! quel progrès ascétique! Eh bien! Molière avait pressenti ce progrès, il avait deviné tout le parti que la haute dévotion, c'est-à-dire la fausse dévotion, pourrait tirer des friandises :

Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse?

L'honnête Bertheimot se bornait à chanter les Grâces et Cupidon : c'était plus convenable.

LETTRE II

24 janvier 1847.

La fête et l'incendie. — Effroi comique. — Chacun sa peur. — Sauvetage d'un chef-d'œuvre. — Une femme laide cherchant un sauveur qui la perde. — Qu'est-ce qui fait démolir la maison ? — C'est l'architecte. — Qu'est-ce qui découvre l'incendie dès qu'il est éteint? — C'est un diplomate.

— Eh bien, vous y étiez, à ce bal?

— Oui.

— C'était effrayant.

— C'était charmant. D'abord, la salle où l'on dansait était magnifique; on l'avait construite exprès pour la fête, et cependant elle n'avait rien de provisoire; de riches tentures en velours cramoisi, bordées de crépines d'or, lui donnaient un aspect majestueux que n'ont point ordinaire-

ment les constructions éphémères; jusqu'à présent le coutil, le calicot, la mousseline de laine, étaient les seuls ornements des salles de bal improvisées. Mais cette fois il s'agissait d'une fête d'hiver, et ces étoffes trop champêtres auraient semblé hors de saison. De belles glaces habilement disposées, des fleurs répandues à profusion, égayaient ces velours un peu graves et leur ôtaient leur dignité magistrale; et rien n'était plus joli à voir que ces gracieux visages, ces fraîches parures, se dessinant sur ce fond sombre, à la clarté des lustres étincelants.

Il y avait là les grands seigneurs de tous les pays, les grandes dames de tous les quartiers : celles du faubourg Saint-Germain, celles du faubourg Saint-Honoré, celles de la Chaussée-d'Antin; car le salon de madame la duchesse de Gai... est un terrain neutre sur lequel viennent se rencontrer toutes les rivalités et se mesurer toutes les ambitions.

C'est là que peuvent être observés tous ces étonnants phénomènes de transformation, de modification, d'assimilation, découverts par la nouvelle chimie politique. C'est là que l'on vit pour la première fois, il y a deux ans, M. Mole et M. Thiers causer pendant une heure avec une confiance significative; c'est là que l'on peut étudier les chances des ministres aspirants, au plus ou moins de politesse que daignent déplover leur sœur, leur femme ou leur fille. « Que madame une telle est gracieuse ce soir! — Ah! mon Dieu! vous m'alarmez, son mari va rentrer aux affaires. — Pourquoi? — C'est un symptôme, madame une telle n'est jamais polie que dans l'espérance. » C'est là aussi que se cherchent les ennemis qui sont en coquetterie ensemble; c'est là que les ministériels aventureux vont agacer les jeunes députés flottants! c'est là enfin que viennent se livrer les grands combats de diamants à feux croisés; les

diadèmes de l'empire, les couronnes de la restauration, les guirlandes du juste-milieu, lultent d'éclat et de beauté dans ces fêtes superbes; et ce contact n'est pas celui <|ui contribue le moins à leur splendeur. On dansait avec enthousiasme; on causait, on riait; le bal en était, au plus beau moment de sa fièvre, lorsqu'une vague odeur de brûlé se répandit tout à coup dans le premier salon. M. de B..., il fallait bien que ce roi des fêtes, ce héros des inondations, jouât un rôle dans cet événement; quand on a lutté contre la fureur des flots, on se doit de lutter contre la fureur des flammes, n'est-ce pas? Vous n'admettez point de capiices dans le sauvetage... Or M. de B..., en traversant le salon, jeta les yeux du côté d'une bouche de chaleur placée derrière la porte; une lueur imperceptible suffit pour l'avertir; le feu est à la maison, pensa-t-il, et très-adroitement il conduisit la jolie duchesse de D..., à qui il donnait le bras, dans la salle à manger, et, tandis qu'elle prenait une glace à la vanille ou à la fraise, il dit très-bas au maître d'hôtel : « Envoyez chercher les pompiers, le feu est dans le calorifère; donnez-moi une hache et apportez des seaux d'eau. » Puis il ramena la charmante duchesse dans la salle de bal, où son valseur la cherchait. Dès qu'on eut apporté la hache, M. de B... dégagea l'ouverture du calorifère; la flamme sortit furieuse, mais on l'étouffa aussitôt; alors une épouvantable fumée s'éleva en colonnes grisâtres le long des lambris, et l'effroi commença à courir de salon en salon. Ce n'est rien, disaient les hommes sages; les calorifères étaient trop chauffés; on a voulu les éteindre; on a jeté de l'eau, de là vient la fumée. Mais à chaque coup de hache donné dans le mur, des langues de feu sortaient avec violence, et la fumée, qui commençait à se colorer de tons roux assez effrayants, augmentait toujours.

Déjà dans le premier salon on était asphyxié, une toux générale avait remplacé les conversations; doux propos d'amour, discussions politiques, conjectures diplomatiques, combinaisons littéraires , flatteries, médLances, taquineries, malices, tout se confondait dans une quinte unanime. On s'inquiétait bien un peu; mais on riait encore. Tout à coup des cris de terreur partent d'un groupe de femmes, et les voilà toutes qui s'envolent comme des colombes effrayées; elles perdent la tête, elles courent, elles courent sans savoir ce qu'elles font, sans comprendre où elles vont; elles n'ont point de manteaux sur les épaules; elles n'ont pour tout abri qu'une couronne de fleurs sur le front; elles ont les bras nus et presque les pieds nus; elles descendent dans la cour, renversant dans leur fuite les vases qui ornent l'escalier; elles franchissent cette cour, toute remplie de voitures; elles errent par les rues, dans l'eau, dans la boue, à travers les chevaux, qui se cabrent, au milieu des cochers, qui jurent; ces pauvres femmes sont si épouvantées, qu'elles n'ont peur de rien. Mais enfin d'où vient leur effroi? Le feu a-t-il fait des progrès? quelqu'un est-il blessé, biùlé? quelle vue terrible les a fait fuir si follement? — La vue des pompiers! — Tant qu'il n'y a eu que M. de B... cognant sur le mur avec une petite hache domestique, jetant de l'eau dans le calorifère, aidé des gens de la maison, elles sont restées là à le regarder travailler sans crainte; mais sitôt qu'elles ont aperçu les pompiers, qui ai rivaient en masse, il est vrai, armés de leurs grandes haches de sapeur, elles ont compris qu'il y avait incendie, et elles ont perdu la raison. Nous avons éprouvé, nous, une impression toute contraire; nous nous sommes promptement rendu compte de la situation; nous nous sommes dit ceci : D'un côté, nous voyons au plus trois ou

quatre flammes; de l'autre, nous comptons déjà cent pompiers. Observons ce qui va se passer, et tant que les pompiers conserveront la majorité, tenons-nous tranquille. Votre courage n'est pas bien grand, répondrez- vous, c'était une si belle majorité! — Pas si belle que vous le crovez : les gens malintentionnés ont une force décuple, et si nous avions été en état de faire un bon calcul de proportions , nous n'aurions peut-être pas été si brave.

La déroute était complète ; on s'appelait, on se cherchait, on commençait déjà même à se trahir ; les uns criaient : Sauvez-la I d'autres disaient : Sauvez-moi ! Quelques personnes même, à ce que prétendent les méchants, ont dit tout naïvement: Sauvons-nous! Des femmes éperdues, possédées d'une double crainte, la fluxion de poitrine et l'incendie , dérobaient au hasard le premier manteau qui tombait sous leur main , et couraient se réfugier dans les maisons du voisinage. Madame de S,.., pour fuir, s'était affublée d'un horrible paletot gris qui ne faisait nullement valoir sa taille élégante; elle allait ainsi la tête couverte de diamants, les pieds serrés dans des souliers de satin, et les gens qui la regardaient fuir croyaient voir passer Peau d'âne. Un jeune homme et une jeune fille, des fiancés sans doute , ont volé à un honnête cheval sa couverture armoriée. Ces Paul et Virginie d'écurie s'en sont allés cachés tous deux sous cet abri commun , et le cheval indigné les a dénoncés dans son langage. Des femmes sanglotaient chez le portier; d'autres femmes allaient sangloter quelques numéros plus loin, chez les portiers des environs; mais , sans contredit, ce qu'il y avait de mieux, c'était d'aller pleurer chez madame la duchesse de P... De tous ces effrois, c'était l'efiroi du meilleur genre , celui que les personnes distinguées avaient adopté.

Une vieille femme en lia ban d'or a pris un manteau d'homme et s'est jete'e dans un cabriolet de louage, et le cocher tout étonné a emporté loin de la fête ce Turc éperdu.

Quel beau délire ! et que de choses se sont dites ce soirlà, qui ne se seraient peut-être dites jamais, ou du moins que beaucoup plus tard ! Le courage des femmes est si capricieux ! telle perd la tète dans un incendie, qui a été sublime dans un naufrage; telle autre, très-brave au milieu des flammes, ne peut entendre un coup de fusil sans s'évanouir ; un danger qui est un souvenir, pour Tune est un motif de sécurité; pour une autre, précisément, c'est un motif de crainte invincible ; il y a des mères qui sont courageuses parce que leurs enfants sont là et qu'il s'agit de les protéger; il y en a d'autres , au contraire, qui sont folles d'effroi parce que leurs enfants sont près d'elles, et que l'excès de leur tendresse leur fait perdre toute énergie, toute présence d'esprit. Aussi Madame de Galliera expliquait ce sentiment elle-même l'autre soir; chacun vantait son admirable sang-froid, cette sollicitude à la fois calme et empressée avec laquelle elle commandait les secours et rassurait son monde. — Ce qui a fait mon courage, disait-elle, c'est que j'avais prié mes amies d'emmener vite mon fils; lui en sûreté, j'étais sûre de moi ; mais j'avoue que si je l'avais su là et que le danger eût augmenté , j'aurais été une très-mauvaise maîtresse de maison ; je lui aurais dit de me sauver pour l'entraîner bien loin avec moi. — En effet , un enfant de quatorze ans qui a pris la veille une leçon de gymnastique chez Amoros doit être difficile à garder dans un incendie. La bravoure des femmes est pleine de mystère; il y a des jeunes ûlles qui ont peur des voleurs, des revenants , des crapauds , des souris , et qui se voient emporter par un cheval fougueux sans pâlir. Interrogez

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