III
vient boire du lait, à minuit, en robe de bal, en souliers blancs, ce qui est tout à fait champêtre, et puis on monte vite au premier étage, pour manger des fraises qu'on vient de cueillir et qui sont encore dans leurs paniers; et l'on s'assied sur le balcon... et l'on regarde autour de soi l'immense pelouse, les grands arbres, les buissons illuminés, les allées de feu qui se perdent dans le lointain, et les ombres charmantes qui passent, qui se croisent en échangeant de frais éclats de rire; et Ton saisit au passage quelques mots malins d'une conversation qui se promène; car ces êtres fantastiques empruntent souvent l'esprit des mortels célèbres; et l'on prête l'oreille à leurs discours; le bruit de leurs paroles harmonieuses se mêle aux sons du cor que l'orchestre champêtre, caché dans le bosquet, vous envoie, et aux sons de la flûte que l'orchestre mondain du salon vous jette en expirant; et, pénétré de la plus douce admiration, l'on se demande qui peut produire ces enchantements. Un envieux vous crie : C'est l'argent; mais vous lui répondez : Non, car tu es riche aussi, et tu n'imagines rien de semblable. Qu'est-ce donc? Le hasard, peut-être; oui, le hasard, qui fait qu'une même personne appartient à la fois à différents pays; aux pays les plus perfectionnés de ce monde, à l'Allemagne par la naissance, à l'Angleterre par l'éducation, à la France par l'habitude, et qu'elle se trouve avoir appris, par un rare bonheur d'élégance, la poésie des fêtes à Vienne, la passion intelligente des fleurs à Londres et la science du bon goût à Paris.
Nous avons vu, ou du moins nous avons cru voir, mercredi dernier, toutes ces merveilles. Sans doute vous nous direz : C'était un rêve. Nous le pensons comme vous, mais il est bien permis de raconter ses rêves quand ils sont si .oeaux.
Nous avions bien raison de dire que Victor Hugo était assailli par les quémandeurs de billets. L'autre jour, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, pendant un entr'acte, il a failli être étouffé; une vingtaine de solliciteurs se pressaient autour de lui. Que leur répondre? Une promesse à chacun, c'était impossible. Un homme d'esprit vint fort à propos le tirer d'embarras. J'ai peu l'honneur d'être connu de vous, monsieur, dit-il, mais j'espère que vous voudrez bien me permettre de vous faire un cadeau. — A moi, monsieur? — Une chose qui vous fera grand plaisir... — Laquelle, je vous prie? — Je veux vous offrir un billet pour le jour de votre réception à l'Académie. On m'en a promis un, et c'est à vous que je l'enverrai; car je vois bien que vous n'en aurez jamais assez!.;. M. Hugo s'empressa d'accepter cette proposition si aimable, et les importuns, comprenant leur indiscrétion, s'éloignèrent.
Le trait est charmant. Quel est l'homme d'esprit qui a fait cela? — C'est M. Nestor Roqueplan.
LETTRE XIII
6 juin 1841.
Académie française. — Réception de Victor Hugo.
Jamais, de mémoire d'académicien, on n'avait vu pareiile affluence, jamais la foule n'avait été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poings ne furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poings ne frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais, on n'avait compté tant de femmes et tant de jolies femmes
dans la docte enceinte; jamais on n'avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage.
Dès dix heures du matin la salle était pleine de monde; à dix heures un quart, les huissiers étaient déjà forcés d'être ingénieux, c'est-à-dire d'utiliser des recoins, d'improviser les tabourets microscopiques. Et depuis onze heures jusqu'à deux heures que la séance commença, les portes furent assiégées. Le bruitaffreux se répandait qu'il n'y avait plus de places. Dans une espèce d'antichambre où dix personnes pouvaient à peine tenir à Taise, la foule était entassée. De temps en temps une étroite porte s'ouvrait, un homme chauve apparaissait sur le seuil : « Quatre, seulement quatre, » disait-il; et quatre personnes choisies étaient admises à pénétrer dans un corridor sombre où elles disparaissaient en poussant de grands cris, car la foule, jalouse d'elles, se précipitait avec fureur sur leurs pas. Pour contenir son impatience, le monsieur chauve eut l'heureuse pensée de recourir à la force armée. Alors ce fut une mêlée épouvantable, alors il fut permis à l'observateur de remarquer toute la différence qui existe entre les coups de poings gantés de l'homme du monde et les coups de poings primitifs de l'homme de guerre. Ceux-ci ont une incontestable supériorité. Mais peu curieux, pour notre part, de faire cette comparaison, nous avons pris la fuite bravement, et nous sommes allé nous réfugier dans le vestibule. Nous perdions ainsi tous les droits que nous avait donnés une heure et demie d'attente inutile; mais comment deviner que dans le sein même de l'Académie on peut être en proie aux fureurs d'une soldatesque effrénée? — Ignorant, ne sais-tu pas que Minerve est Pallas? Regarde sur ton billet cette femme coiffée d'un casque, et résigne-toi à voir des évolutions militaires sous les voûtes de l'Institut. En effet, les
soldats se rangèrent en deux lignes, et ces mots retentirent dans la foule ; Le prince et les princesses ! Et M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, madame la duchesse de Nemours, madame la princesse Clémentine, passèrent devant nous pour se rendre dans la tribune réservée. Chacun tout bas se disait : C'est la première fois depuis dix ans qu'un prince du sang vient à l'Académie. C'est un présage favorable, et puis c'est une action très-courageuse. Est-ce que par hasard on voudrait sincèrement honorer les lettres au château? Est-ce que la manie des médiocrités aurait fait son temps? Est-ce que les hommes supérieurs auraient quelque chance de plaire ? Cette apparition inattendue donnait beaucoup à réfléchir.
Après les princesses, passèrent MM. les membres de l'Institut, et la foule se pressa autour de la balustrade pour les voir et les reconnaître, et chaque femme inquiète appelait son académicien d'une voix déchirante : « Monsieur Dupaty, je n'ai pas de place. — Monsieur de Jouy, je suis là. .. — Monsieur de Salvandy, ayez pitié de nous! » Elle est bien belle, cette gracieuse jeune fille qui appelait M. de Salvandy... Mais ils passaient tous insensibles, ces illustres ingrats, et les âmes plaintives restaient enchaînées sur le bord. Parmi les exclus, on remarquait madame la comtesse M***, madame la baronne de Roth...., madame G**, la belle mademoiselle