‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 8 sur 23 · III. H · texte numérisé non relu

III. H

rée au spectacle, à l'Opéra, dans les concerts publics et particuliers, et puis on sautille toute la nuit dans les bals charmants, plus ou moins intimes, qui durent jusqu'à huit heures du matin : c'est d'étiquette. Ceux qui ne vont que jusqu'à six heures sont des bals masqués; on n'en parle pas. Quelques maîtres de maison perfides, quand la fête se prolonge par trop, la terminent brusquement par un coup d'État : ils font ouvrir les fenêtres. Alors l'astre du jour, impitoyable et malveillant comme un journaliste, vient plonger dans la salle de bal s;es rayons critiques. Il regarde avec un malin sourire tous ces visages démasqués, toutes ces gazes fanées, toutes ces fleurs flétries; et- la troupe joyeuse, effrayée de sa propre image, s'enfuit. Une seule femme, élégante célèbre, reste jolie à cette heure fatale. On s'en étonne, on s'extasie. Le beau mérite ! elle n'a pas encore vingt ans!

Ces petits bals sont en général divisés en deux périodes distinctes, qu'on pourrait appeler la période classique et la période romantique, si ces dénominationsn'étaient point trop vieilles. Dans la première période, dans les premières heures du bal, les contredanses, assez confuses, s'animent, mais doucement; cela veut direque les jeunes personnes sont en majorité dans ia fête, et que les mères prudentes surveillent leurs innocents plaisirs, afin qu'ils persistent à être innocents.

Alors les merveilleuses cèdent la place aux jeunes filles; elles daignent valser, mais elles dansent peu. Plus tard, au contraire, quand les jeunes filles sont enlevées par leurs mères, quand la fête se trouve soulagée du poids énorme de la convenance suprême, c'est-à-dire du respect qu'inspire l'ignorance, la seconde période du bal est proclamée. Les favorites de la mode s'emparent du terrain. Les danses romantiques se dessinent, un aimable abandon succède à

une contrainte pénible; l'orchestre intelligent devient plus sonore; les conversations, moins bruyantes, deviennent plus intelligibles; les médisances s'arrêtent, c'est l'heure, où chacun parle de soi; on ne fait plus d'esprit, c'est l'heure où il suffit d'être belle; et l'on profite de la confiance générale pour paraître avec tous ses avantages bien franchement. Ainsi, par exemple, les femmes qui ont de beaux bras ôtent leurs gants et dansent sans gants, ce qui nous paraît un peu bien intime. On proposait l'autre jour à une jeune femme assez moqueuse d'imiter cette mode nouvelle : « Je le veux bien, dit-elle avec malice, j'ôterai mes gants, mais c'est à une condition. — Laquelle? — C'est que toutes ces dames ôteront leur peigne. » Le trait était mordant, car presque tout le monde a de véritables mains, tandis que les fausses nattes sont très-communes, surtout sur le front des très-belles femmes, qui ont rarement de beaux cheveux.

Et vous pensez bien que, lorsque l'on danse sans gants, on danse aussi sans façon. On en arrive malgré soi à imiter les danses inimitables. Les prudes crient au scandale. Pour nous, nous regardons ce zèle exagéré comme un symptôme heureux qui annonce une réforme, depuis longtemps désirée, dans le système de la danse parisienne. En France, on procède en toute chose par excès. On ne se corrige d'une exagération que par l'exagération contraire; puis, après le premier coup de feu, on se calme, et l'on se montre convenable pendant quelque temps. Aux coiffures trop hautes ont succédé les coiffures trop basses; puis sont vernies les coiffures ni trop hautes ni trop basses. Aux robe? trop simp es ont succédé les robes à huit volants, puis sont venues les robes raisonnablement élégantes. Aussi, nous l'espérons, à la danse morne, disgracieuse et niaise adoptée depuis- quinze aimées, succédera bientôt la danse

coquette, séduisante, mais digne et modeste, de nos mères. Cette danse grivoise qu'on essaye aujourd'hui n'e?t qu'une transition. Nous le répétons, dans ce beau pays des abus, les excès contraires sont les transitions naturelles. Oh! quel triomphe nous prédisons à la femme intrépide qui aurait le courage d'apprendre à danser ! Puisque vous hasardez des poses étranges, pourquoi craignez-vous de risquer quelques jolis pas? Vous osez mal danser comme des grisettes, et vous n'osez pas bien danser en femme comme il faut. — On se moquerait de nous, dites-vous ; nous serions ridicules. — Mais vous seriez charmantes, tandis que maintenant vous êtes... La phrase est mal construite, il ne faut point l'achever...

Ces fêtes qui se prolongent jusqu'au jour, ces soupers dèjeunatoires font le sujet de toutes les conversations. Les femmes qui ont dépassé l'âge convenu des plaisirs ne pardonnent pas à celles qui dépassent l'heure convenable des fêtes ; elles en parlent avec une aigreur incroyable. — Autrefois, disent-elles, on y mettait plus de mesure. — C'est vrai, répondait hier M\ de B... à l'une d'elles; autrefois on dansait jusqu'à sept heures trois quarts, mais jusqu'à huit heures du matin, jamais. Chose étrange! à Paris, dans cette ville du plaisir , il est un crime qu'on ne vous pardonne pas : c'est de vous amuser. Les gens qui ont le tort de s'amuser sont des victimes vouées par la sottise à la médisance. On les poursuit de méchants propos , on leur prête toutes sortes d'aventures. S'il leur arrive un malheur , on s'en réjouit avec une affectation cruelle ; on les accuse de tous leurs maux, comme si la ruine , la Gèvre et la mort épargnaient les gens qui bâillent toute la journée I Pauvres esprits joyeux! on est bien injuste à leur égard. Ils valent pourtant mieux que les autres; et d'abord comme noblesse

d'âme, ils ont un grand avantage pour eux, c'est qu'ils n'envient jamais ceux qui s'ennuient. Cette fureur des êtres languissants contre les gens qui s'amusent nous paraît non seulement injuste, mais de plus très-impolitique. L'amusement est une des richesses de Paris. Pourquoi les étrangers viennent-ils de tous les pays habiter cette affreuse ville? Parce qu'on s'y amuse. Pourquoi gémissent-ils lorsqu'on leur ordonne de la quitter? Parce qu'ils s'y amusaient. Pourquoi la regrettent-ils en tous lieux et toujours? Parce qu'ailleurs ils ne s'amusent plus. C'est donc une faute, une immense faute que de vouloir étouffer imprudemment la joyeuseté parisienne : c'est ravir au trésor public son revenu le plus certain : c'est tout simplement un crime d'Étal. Rendre Paris séduisant, enchanteur, irrésistible, tel est, au contraire, le devoir de la société française dans l'intérêt du pays. La bienveillance patriotique devrait être acquise à ceux qui professent la gaieté nationale; bien loin de les condamner, il faudrait leur voter des récompenses; on pourrait même compléter l'idée et faire déporter dans une île déserte tous les ennuyeux comme nuisant à la prospérité du pays.

Amusez-vous donc, ô jeunes femmes! dansez, valsez, chantez, couronnez-vous de fleurs et soyez belles! On médit de vous, cela est vrai; mais on calomnie aussi les autres femmes qui ne dansent pas , qui ne chantent pas , qui ne s'amusent jamais et qui sont laides. Et le mal que l'on dit d'elles est plus fatal que celui que l'on dit de vous , parce qu'elles vivent dans l'ombre et que l'ombre rend tout probable; tandis que vous vivez dans la lumière, et la lumière justifie. Vous avez enfin pour vous consoler vos succès, et le succès est une arme qui vous venge des attaques de l'envie d'une bien terrible manière : en les expliquant.

L'événement de la semaine est le baptême du comte de Paris. La cérémonie était fort belle et très-bien ordonnée. Les parures des princesses étaient éblouissantes et du meilleur goût. Madame la duchesse d'Orléans portait une robe blanche; elle était coiffée avec des plumes blanches, et couverte de magnifiques diamants. La reine des Belges, la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine portaient des robes bleues; elles étaient coiffées de plumes bleues et aussi couvertes de diamants; et le soleil éclairait toutes ces parures; c'était un effet merveilleux!

L'enfant avait une longue robe de crêpe lisse doublée de satin blanc. 11 a une charmante figure. Pendant le serviee, il ne paraissait pas trop effrayé ; mais quand monseigneur l'archevêque s'est approché de lui, il a pâli. Les enfants ont un instinct qui les avertit de ce qui est solennel. Un visage épouvantablement laid ne leur fera pas trop peur; mais une figure belle, calme, sérieuse, froide, leur inspirera une crainte invincible. La cérémonie a duré démesurément pour les spectateurs arrivés de bonne heure afin d'être bien placés. La chaleur était excessive. Une femme de nos amies, qui assistait à cette solennité, en est revenue malade. En écoutant ses récits, nous nous disions en nous-même : C'est un bien grand bonheur que d'être paresseux , car enfin , si nous n'étions point paresseux , nous irions voir toutes ces choses-là, et ça nous fatiguerait bien.

Avant et après la cérémonie, les amateurs d'antiquité allaient regarder les fonts baptismaux de Notre-Dame, monument historique très-précieux. Nous avons trouvé une ancienne définition de ce monument dans un ouvrage où nous découvrons chaque jour de nouveaux trésors historiques : cette définition est faite à propos du baptême des trois enfants d'Henri IV, qui eut lieu le 14 septembre 1606, à

Fontainebleau , où l'on avait été obligé de transporter tous les préparatifs de la cérémonie, à cause de la peste qui était alors à Paris.

« Les fonts qui servent pour le baptême de nos rois avaient » été apportés de la chapelle du château du bois de Vin- » cennes, où ils sont curieusement gardés : c'est un grand » bassin de cuivre rouge, couvert de plaques d'argent, avec » de petites figures artistement travaillée*; le tout fort an- » tique, ayant été fait l'an huit cent nonante-sept (897). » Cette époque se rapporte à la fin du règne d'Eudes, fils de Robert le Fort, comte de Paris. [Histoire du palais de Fontainebleau, par M. Vatout.)

Le concert monstre n'était peut-être pas assez monstre : c'était un superbe coup d'œil et un beau bruit, mais plus doux qu'on ne l'espérait. On s'attendait à être assourdi, et point du tout , ce n'était que sons agréables. Chacun est revenu désappointé. Le mot monstre a perdu beaucoup de sa valeur.

Le feu d'artifice était mélancolique; il affectait une trop grande simplicité. On ne voyait rien, et l'on n'entendait que des coups de canon ; et le canon est une chose trop positive pour qu'on en abuse ainsi dans les effets artificiels. Le canon, c'est une langue sacrée; ne la rendez pas vulgaire. C'est une grande voix qui vous dit : Un prince vient de naître, un roi vient de mourir; celui-là est banni, celui-ci est élu; telle bataille est gagnée!... Respectez cette voix puissante, et ne la faites pas gronder inutilement aux heures filles du plaisir.

L'événement parlementaire de la semaine est le beau mot de M. Taschereau dans la séance de mardi dernier. Nous sommes heureux, convenez- en, d'avoir des ennemis qui disent de ces choses-là ! Avoir pour ennemis les enne-

mis de Dieu, comme cela grandit ! Au reste, nous connaissions déjà toute la malveillance de l'éloquent député de Loches contre les hommes et les cérémonies de l'Église. Le jour des funérailles de l'Empereur, le farouche député s'était déjà déclaré hautement à ce sujet; il était dans l'église des Invalides, dans la travée des députés, devant une autre travée remplie de femmes. Là, nonchalamment étendu sur deux banquettes et la tête coiffée d'un chapeau indépendant, il assistait à la cérémonie et l'égayait de malins propos. « Quel est ce député qui garde son chapeau dans une église? demanda une femme placée près de lui. — C'est M. Taschereau... » Le roi arrive, M. le député garda son chapeau; l'office divin commença, M. le député garda son chapeau; le corps de l'Empereur fut apporté dans l'église; les vieux soldats s'agenouillaient, les vieux maréchaux essuyaient leurs yeux en se prosternant, les femmes tremblaient d'émotion, M. le député gardait son chapeau, et chacun était indigné, et l'on s'en allait en disant : Si cet homme garde son chapeau devant des femmes , devant le roi, devant l'Empereur, devant Dieu! devant qui donc l'ôtet-il? — Quelle question ! — devant ses électeurs.

LETTRE XI

17 mai 1841.

Les adieux. — Les projets d'été. — Le courses de Chantilly.— La mode des paris. — L'amour à la mode.— Projet de réforme gouvernementale.

Oserons-nous avouer que nous sommes aujourd'hui à Paris quand tout le Paris élégant est depuis trois jours à Chantilly? Pourquoi pas? N'est-il pas convenu que nous

sommes d'une paresse incorrigible ? et c'est élégant d'être paresseux.

Cette semaine presque toutes les fêtes ont été des adieux, chaque maîtresse de maison avait dit : Venez demain, venez après-demain, ce sera mon dernier mardi, mon dernier samedi. Ce qui rappelait ce fameux billet d'invitation d'un romancier célèbre : Le vicomte et la vicomtesse d'*** prient M. le marquis et madame la marquise de*** de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux le vendredi 22 mai 18**. Ce sera leur dernier jour. Pour cette année tous les derniers jours ont été superbes. 11 y a encore beaucoup de monde à Paris, et les adieux ont été brillants, ce qui vaut mieux que d'être déchirants.

— Que faites-vous de votre été? c'est la question que chacun se fait en s'abordant; et l'on est étonné de la variété des réponses. Les uns disent : Je vais à Baden. Venez-y, Mmes M..., de B... y seront; il y aura plusieurs de vos amis. D'autres disent : Nous allons à Dieppe; venez, les bains de mer vous feront grand bien. — Mais je me porte à merveille. — Alors ils vous feront du mal; c'est égal, venez toujours, vous n'en prendrez pas. — Quelqu'un s'écrie : Moi, je vais à Spa ; qu'est-ce qui veut venir avec moi"? — Je veux bien, dit un plaisant, mais c'est à une condition, c'est que nous prendrons par Toulouse, où je dois aller voir ma sœur. — Soit, je vous accompagne jusqu'à Toulouse, mais alors au lieu d'aller à Spa, nous irons à Bagnères. — Comme vous tenez à vos projets! — Ah! le but du voyage m'est indifférent, pourvu que je ne sois pas à Paris au mois d'août, c'est tout ce que je demande. — Et vous, madame, ne viendrez-vous pas dans notre voisinage aux eaux de Néris? elles sont toujours très à la mode. Vous paraissez souffrante; ces eaux-là vous conviendront parfai-

tement. — Je ne crois pas à la puissance des eaux. — Ceci veut dire : c'est le chagrin qui me rend malade, et les eaux, même les plus ferrugineuses, ne guérissent pas les peines de cœur.

— Et vous, madame la duchesse, que ferez-vous? — Je m'en retourne aux champs, et je me réjouis de voir ma chère Touraine et de reprendre ma bonne vie de fermière. — Oh! je me défie des duchesses fermières. — Et vous avez bien tort. Une fois de retour au village, je me transforme complètement, je mets une grosse robe de laine et de grands sabots, et je cours les chemins comme une véritable paysanne. Vous me prendriez pour une gardeuse de dindons. — J'en doute, madame, et je crois qu'en fait de rusticité vous devez ressembler beaucoup à la princesse C¥*\ Elle aussi a voulu se faire fermière quelque temps après la révolution pour rétablir sa fortune, que les événements politiques avaient endommagée. — Eh bien! que lui est-il donc arrivé? — Il lui est arrivé de dire le plus joli mot de princesse fermière qui se puisse imaginer. Sa sœur et son beau-frère étaient venus la voir; elle leur faisait, avec sa bonne grâce ordinaire, les honneurs de son château; elle leur expliquait tous les soins qu'elle faisait donner à sa basse-cour, une basse-cour modèle dont elle s'occupait elle-même. Voyez mes poules et mes poulets, disait-elle; comme ils sont beaux! Vous en mangerez à dîner. Quant à mes canards, je ne vous en donnerai point, je ne veux pas qu'on en serve sur ma table; je les laisse devenir des oies pour les vendre plus cher.

Le mot est charmant, on n'est pas plus princesse. M. de B***, à qui l'on racontait cette naïveté, et qui en riait comme un fou, disait : Nous rions, et cependant que de spéculations, que d'affaires, que de conspirations, que de

sentiments même, bases sur ce principe... d'une métamorphose impossible!

Quand on a bien parlé de ces projets pour l'été, on parle de l'Académie et du grand événement qui doit avoir lieu le 3 juin. — Et chacun se demande: Avez-vous des billets? Comment faire pour avoir des billets? Et l'on se confie les ruses que l'on se propose d'employer pour obtenir une place à cette mémorable séance.

— Il m'est venu une idée, dit quelqu'un. — Il faut vous en défier. — Pourquoi? — Parce qu'il est probable qu'elle sera venue à tout le monde. — Mais je vous trouve trèsimpertinent; j'ai la prétention d'avoir des idées tout à fait originales, et qui ne viennent pas à tout le monde. — Je le crois. Veuillez dire votre idée. — C'est d'écrire à Victor Hugo, lui-même. — Ah! je le savais bien que votre idée était mauvaise! vous êtes la soixante-septième personne de ma connaissance à qui cette heureuse inspiration soit venue!... — Vous m'étonnez; c'est pourtant bien hardi. — : Très-hardi, mais il y a déjà soixante-sept personnes qui ont été plus hardies que vous*, puisqu'elles ont écrit avant vous; d'ailleurs, l'idée ne valait rien. Un récipiendaire, quel qu'il soit, n'a jamais de billets à donner à des inconnus. Ceux qu'on lui réserve sont destinés de toute éternité à sa famille, à ses amis, à ses protecteurs, s'il en a eu; à ses obligés, s'il en a; à ses collaborateurs, quand c'est un auleur de second ordre; à ses séides, quand c'est un génie sectateur; à ses partisans, quand c'est un homme d'État. Et puis, à toutes ces femmes aimées, aimables et aimantes (les académiciens ont tous besoin de ces femmes-là), celles qu'il n'aime plus, celle qu'il aime; et puis celle qu'il pense déjà qu'il aimera... Tout cela c'est beaucoup; et pour satisfaire ce public si favorablement passionné et si légitimement

exigeant, le pauvre récipiendaire n'a que vingt billets! pas davantage. Rien que dans sa famille, Victor Hugo a déjà donné tous les siens; peut-être ne lui en reste-t-il pas un pour ses amis les plus dévoués.

— Vous avez raison, je renonce à lui écrire... 11 me vient une autre idée... Si je m'adressais à M. de Salvandy?

— Cette idée est presque aussi bonne que la première. Mais vous ne devinez donc pas que la difficulté est la même? tout ce que je vous ai dit du récipiendaire peut s'appliquer au directeur qui le reçoit. Lui-même prononce un discours; lui aussi a une famille qui veut aller l'entendre; lui aussi a ses amis, ses camarades, ses femmes aimées, ses flatteurs et ses obligés qui veulent aller l'applaudir. Vous adresser à M. de Salvandy I vous n'y pensez pas, lui qui a été deux ans ministre, et qui, pendant son ministère, n'a oublié personne, qui s'est souvenu de ses plus modestes et de ses plus anciens amis, et qui a trouvé moyen de faire rendre justice à tous... Lui, je le parie, n'a déjà plus de billets, il remplirait toute la salle rien qu'avec ses obligés.

— Mais à qui donc faut-il s'adresser?

Au premier académicien, ou plutôt au premier institulien venu, à votre galant admirateur M. *** — Est-ce qu'il est de l'Institut? — Sans doute. — Je ne l'aurais jamais cru; il n'en a pas l'air; mais qu'a-t-il donc fait pour avoir mérité cet honneur? — Je n'en sais rien, demandez-le lui, il le sait peut-être. — Et vous dites qu'il a des billets? — Chaque membre de l'Institut a droit à trois billets. Or, il est k probable que tous les savants et artistes célèbres ont déjà distribué les leurs. Adressez-vous à un académicien qui n'en ait pas l'air. Peut-être n'aura-t-on pas encore pensé à l'implorer pour cette grande solennité. — Bah! si obscur que soit un artiste, un savant, il y a toujours quelqu'un

qui le trouve célèbre, et déjà... — Quelqu'un, oui, mais trois personnes, c'est trop, et j'ai l'honneur de vous dire, madame, que Ton a jusqu'à trois billets à donner. Suivez mon conseil, vous n'avez pas d'autre chance.

Il nous vient à notre tour une idée. Il y a beaucoup de femmes qui lisent ce feuilleton, et qui ont envie d'aller à l'Académie le 3 juin; peut-être vont-elles, d'aprèse et avis, écrire à messieurs tels et tels. — Ce serait plaisant! Malheur aux savants, artistes, académiciens, etc., etc., obscurs, qui recevront demain dans la journée une petite lettre parfumée!

Quand on a parlé de ses projets d'été, on parle de Chantilly, d'où l'on nous écrit :

« Samedi matin, 15 mai.

« Les courses d'hier ont été magnifiques, et par le choix » des chevaux et par le grand nombre des élégances de » Paris. Toutes nos beautés célèbres sont venues au reudez- •» vous, toutes, dans l'extrême rigueur du mot, et, par mal- » heur, dans la lutte, les femmes du monde n'ont pas tou- » jours eu l'avantage; ce n'était pas toujours à leurs pieds » que nos jeunes gentlemen allaient brûler leur encens (de » la Havane). Pauvres femmes du monde ! c'est bien la peine » de fumer avec tant de dévouement et de complaisance pour « qu'on vous laisse fumer seules! Aux rivalités sociales, les » rivalités politiques ont succédé; le soir, on a voulu opposer » au bal de la cour un bal à' anti-cour; on a élevé autel contre » autel, ou plutôt orchestre contre orchestre. Vous devinez » comme j'ai dû souffrir de ces puérilités. Je suis passionné « dans mes opinions, vous le savez; mais je ne comprends » pas que l'on commette sa haine dans de telles niaiseries, » que l'on compromettre une cause si grande, si sérieuse, » par des enfantillages indignes d'elle ; que l'on affecte de

» garder un silence morose quand les jockeys d'en prince » d'Orléans arrivent les premiers au but, et que l'on ap- » plaudisse, au contraire, avec furie quand ceux de lord » Seymour sont vainqueurs. Je suis un bouillant légiti- » miste, c'est vrai ; mais je ne sais pas ce que c'est que de » faire de la politique à propos de pouliches. »

Au récit de la fête géne'rale succède le récit des fêtes particulières. Les chasseurs de profession critiquent la chasse. — C'est si pédant un chasseur! — Ils prétendent qu'elle est mal menée, que les chiens de très-belle race sont mal soignés et mal dressés. Et vraiment, c'est bien ce qu'il faut. La chasse n'est pas un plaisir de prince constitutionnel; les rois chasseurs sont passés de mode en France; ceux qui chassent trop bien on les renvoie chasser sur les terres étrangères. Les vieux libéraux ont fait tant de" vieilles phrases sur les moissons du pauvre , ravagées par la meute insolente des princes, que le peuple a pris au sérieux ces prétendues dévastations ; il s'est accoutumé à regarder la chasse comme un fléau, ce qui l'a empêché d'observer que ce fléau était un bienfait. Les paysans ne commencent à faire cette découverte que précisément depuis que ce fléau a cessé de ravager leurs campagnes ; car ce fléau a pour avantage de changer pendant la saison des chasses en bruyantes capitales les plus minces villages; on y mène grand train, on y fait grand bruit, c'est un mouvement continuel de courriors, de chevaux de selle, de voitures de poste; les élégants voyageurs y arrivent de tous côtés; la plus petite chambre s'y paye un prix fou; la plus méchante omelette y vaut de l'or. On y donne des fêtes improvisées et l'on n'épargne rien dans ces fêtes-là; on y fait l sortes d'extravagances, et toutes les extravagances sont gé-

nëreuses ; les étourdis savent si grandement réparer leurs maladresses; les vrais princes savent si noblement dévaster! Demandez plutôt aux fermiers des environs de Chantilly; comme ils regrettent amèrement ce que leur rapportait la vénerie de M. le duc de Bourbon! Le moindre dommage était payé cinq ou six fois sa valeur ; beaucoup de cultivateurs ensemençaient pour le dégât, et quelquefois deux ou trois arpents de terre servant, par leur position, de gaignage habituel aux animaux , rapportaient plus qu'une ferme en Beauce. Ah! la chasse, la chasse, on a beau dire, ce fléau-là avait, du bon. Et si les petites villes frontières l'osaient, elles adresseraient aux chambres, de nombreuses pétitions pour obtenir d'être ravagées comme autrefois.

Mais quel prince pourrait s'avouer franchement chasseur aujourd'hui, et se permettre une meute royale ? — Il n'en est point; une chétive meute constitutionnelle composée de chiens affamés et paresseux, bien ignorants de leur métier et n'ayant de prétentions qu'à l'indépendance, des chiens non plus vassaux, mais citoyens, voilà tout ce que l'on doit avoir, tout ce que l'on peut risquer pour le moment. Plus tard, et quand les fortifications seront élevées, patience, alors on sera plus à son aise et l'on pourra librement chasser toute espèce de bêles, à commencer par les gens d'esprit.

La mode des paris fait chaque jour des progrès, les paris remplacent le jeu, la pelouse est devenue un tapis vert. Les poë;es n'oseront plus dire le tapis vert des prairies, ils se rejetteront sur le velours, le velours vert des prairies.

Mais ce qui est à la mode, ou plutôt ce qui redevient à la mode d'une manière charmante et surprenante, c'est... oserons-nous jamais déclarer cela? peut-être ferions-nous

mieux de n'en point parler, cela serait plus prudent... Oui, mais il ne s'agit point de prudence, il s'agit d'exactitude dans une peinture de mœurs ; et d'ailleurs nous n'avons rien de mal à dénoncer, des soupirs, des regards, de tendres pensées mystérieuses et discrètes, des rêves chéris, des espérances très-vagues et des bonheurs très-négatifs, cela est assez honnête, n'est-ce pas? Or donc, ce qui redevient à la mode, c'est tout simplement l'amour, le parfait amour d'autrefois; l'exclusif : niais, contemplatif, dupe et sublime! En un mot, cette année le genre troubadour est généralement adopté. Le genre dédaigneux de l'école byronienne a fait son temps. C'était fort commode de jouer le désenchantement, de s'établir en homme désillusionné, qui ne peut plus aimer, qui ne veut plus aimer, incapable de dévouement, de soins délicats et refusant même de plaire ; on s'étendait sur un canapé fort à son aise, on prenait un air ennuyé, blasé, fatigué, désolé, et l'on attendait qu'il vous tombât du ciel des consolations toutes rôties... C'était très-bien, mais ces don Juan paresseux, ces lazzaroni sentimentals ont fini par découvrir le côté fâcheux de leur condition et par remarquer ce phénomène psychologique, à savoir que pour consolatrices déterminées, il ne leur tombait jamais du ciel que des vieilles femmes, les jeunes ayant en général la ridicule manie d'attendre que l'on vienne les prier d'aimer. (Nous ne parlons pas des femmes élégantes qui veulent à tout prix captiver le héros du jour. Aphorisme : Une femme qui vise à être à la mode ne peut plus faire de la dignité; elle appartient à son rôle.) Celte remarque les a subitement éclairés, et ils ont aussitôt repris le genre chevaleresque et troubadour, qui jadis av?itsi bien réussi à nos pères. Et le beau temps des doux messages est revenu, et les longues pages respectueusement pas-

sionnées se griffonnent d'une main émue, et les bouquets significatifs, expressifs et interrogatifs se composent avec d'éloquentes fleurs; on chanle des romances; on va aux Champs-Elysées pour rencontrer une femme; on va, le soir, au spectacle pour l'entrevoir un moment ; on rentre pour penser à elle, et l'on se plaît à vivre de son souvenir... et les dévouements sans espoirs se dessinent dans un horizon sans bornes, et les sacrifices inutiles s'accomplissent dans un silence généreux ; on aime pour rien, c'est-à-dire qu'on aime pour aimer, ce qui n'est pas peu de chose : c'est si difficile d'aimer!

Le projet de réforme gouvernementale médité par les communistes obtient, en général, peu de succès. La manière dont ces régénérateurs prétendent fonder à jamais nos libertés nous paraît ingénieuse et nouvelle.

Liberté de la presse : Le gouvernement se charge seul de la direction de l'esprit public. Un journal qui s'aviserait d'avoir une opinion à lui serait poursuivi à mort.

Liberté d'enseignement : Le gouvernement se charge seul de l'instruction des enfants. Un père qui voudrait élever son fils lui-même serait proclamé père dénaturé et puni de mort.

Liberté individuelle : A l'âge de cinq ans, tout citoyen sera arraché à sa famille par ordre du gouvernement, qui seul a le droit d'être paternel.

Liberté des cultes : Le clergé est aboli; toute religion est supprimée ; vous n'êtes libre que de n'en pas avoir.

Liberté de l'industrie et du commerce : Il est défendu de s'enrichir.

Organisation du tracail : Tous les citoyens sont admis à travailler, mais à condition qu'ils ne toucheront point de salaire. Le peuple travaillera pour lui-même à son pro-

fît : les tailleurs feront des habits, non pour les vendre, mais pour les porter; les chapeliers feront des chapeaux, mais seulement pour leur tète ; les cordonniers feront des souliers, mais seulement pour leurs pieds, etc., etc. L'exploitation de l'homme par l'homme étant une monstruosité désormais intolérable, cette maxime est d'une grande justesse ; les pauvres ne sont pas faits pour servir les riches. Mais nous demandons qu'on ajoute à l'idée, et que la loi dise aussi : Les auteurs feront des ouvrages qu'ils liront eux-mêmes, les gens d'esprit n'étant pas faits pour amuser les imbéciles.

La- Phalange nous reproche de nous moquer des basbleus, et, pour nous entraîner à plaindre les malheureuses femmes que leurs maris voudraient priver de la gloire d'écrire, la Phalange nous demande ce que nous dirions au tyran farouche qui voudrait nous empêchet de faire des feuilletons. Ce que nous lui dirions? Grand Dieu! nous le bénirions mille fois; nous l'appellerions libérateur, ce tyran farouche qui nous délivrerait d'un si grand supplice, et nous ferions tout de suite des vers en son honneur. — Et s'il ne veut pas que vous publiiez ces vers? — Eli bien ! nous les jetterions au feu comme ceux que nous avons commencés il y a un an, il y a six mois, il y a huit jours. Vous croyez donc, vous autres, que les poètes chantent pour vous? Ah! le public! le public, c'est un vieux fat qui s'imagine toujours qu'on ne pense qu'à lui.

LETTRE XII

30 mai 1841.

Une fête à Boulogne. — Le trait d'un homme d'esprit.

C'était le 26 mai 1841. Ayant achevé tous nos préparatifs de voyage, nous parfîmes à huit heures trente-cinq minutes du soir. Nous traversâmes la capitale, que le gaz éclairait déjà de tous côtés, et nous n'aperçûmes rien sur notre passage qui dût nous faire présager les événem i xtraordinaires auxquels il nous était donné d'assister. Dans les rues, les iiacres de toutes formes et de tous âges circu^ laient librement. Dans les magasins, les commis étaient occupés à replier leurs étoffes que les mille caprices de la journée avaient impitoyablement chiffonnées. Sur les boulevards, les jeunes gens se promenaient le cigare à la bouche, la canne à la main. Dans les Champs-Elysées, les marchands de coco vendaient de la limonade , les limonadiers vendaient de la bière. Les aveugles chantaient accompagnés de leur chien, tout était dans l'ordre, et la vulgaire insignifiance de ces tableaux était loin de nous préparer à la singularité, à la fantasticilé du spectacle qui nous attendait.

Nous nous dirigeâmes vers le bois de Boulogne,, que nous traversâmes dans toute sa longueur, dont nous déplorâmes les ravages et où nous respirâmes la poussière embaumée du soir. Pendant tout ce trajet, nous n'aperçûmes aucun voyageur sur la route, nous en fûmes surpris. Nous ne pûmes nous expliquer ce phénomène, et nous nous crûmes transportés dans un désert ; mais bientôt nous comprimes que nous entrions dans le pays des chimères, nous pressentîmes que des choses étranges allaient se passer, et nous

nous promîmes d'apporter toute notre attention à les observer, s

Une si grande solitude devait en effet nous surprendre. Nous allions à une fête à laquelle tout le monde élégant de Paris était convié, et sur le chemin qui menait à cette fête, pas une voiture, pas la moindre calèche, pas le plus léger cabriolet. Quels étaient donc ces invités qu'on ne pouvait ni voir ni suivre, et par quelle route ténébreuse, par quels souterrains inconnus devaient-ils arriver au rendez-vous du plaisir ? Ce mystère commençait à nous alarmer; nos coursiers, effrayés comme nous, semblaient se conformer à nos tristes pensées; ils hésitaient à nous traîner, ils étaient oppressés, ils respiraient avec peine, ils sentaient que le sable qu'ils foulaient était une terre de prodiges, ils refusaient de marcher : c'étaient des chevaux de remise, et, on le sait, les chevaux de celte espèce sont doués de prudence. S'ils n'ont pas de jambes , ils ont beaucoup d'instinct ; ils seraient incapables de fuir le danger, mais ils savent adroitement l'éviter en n'y courant pas.

Cependant, la curiosité dans notre esprit l'emporta sur la crainte.

Nous continuons notre route avec courage, nous livrant à nos rêveries. Tout à coup des sons harmonieux et lointains viennent nous bercer délicieusement. La brise plus fraîche et plus coquette nous apporte des parfums choisis. Nous entrons dans une sombre avenue, et à mesure que nous y pénétrons, les sons et les parfums deviennent plus distincts; nous pouvons déjà les reconnaître et les nommer : voici une valse de Strauss : la Belle Gabrielle ; voici une douce odeur d'oranger... C'est un air d'Auber qu'on joue maintenant... Ah ! nous venons de passer devant un massif de roses... Dans ce riant séjour, rien n'est plus

qu'harmonie et parfum. On écoute, on respire, et Ton est si ravi d'écouter, de respirer, qu'on ne songe pas à regarder. On oublie se^ yeux; la vue, la sublime vue semble un don inutile; on comprend la gaieté de ceux qui en sont privés, on ne les plaint plus ; celte nuit mélodieuse et embaumée vaut bien le jour. Mais une clarté subite vous réveille; un météore inexplicable vous éblouit; et, saisi d'étonnement, immobile d'admiration, vous vous arrêtez devant une merveille dont la beauté ne saurait se dépeindre, devant un monument idéal, un château enchanté qu'on ose à peine définir par cette simple image :

Un palais de lumière habité par des fleurs.

Oui, les fleurs de toutes les sortes, de toutes les familles, de tous les pays, fleurs sauvages, fleurs perfectionnées, fleurs champêtres et fleurs parisiennes venues en foule, avaient envahi cette belle demeure et s'y étaient installées partout indiscrètement; il n'y avait plus ni meubles, ni tables, ni cheminées ; ces choses utiles n'étaient plus que des occasions de fleurs. Dans l'angle de la salle de bal, ces envahissantes fleurs s'élevaient en pyramides, sous prétexte de cacher les immenses pieds des candélabres qui étaient fort beaux et qui n'avaient nullement besoin d'être cachés. Dans l'embrasure des fenêtres, ces mêmes fleurs insolentes s'étalaient dans de riches corbeilles, sous prétexte de faire point de vue, comme si l'aspect du jardin tout illuminé ne suffisait pas pour charmer les yeux. Derrière les canapés, toujours ces mêmes fleurs se dressaient sur leurs hautes tiges, avec la prétendue intention d'ombrager les causeurs, mais dans le fait pour écouter ce qu'on disait. Elles se pressaient dans l'âtre ef s'étendaient tout le long du marbre des cheminées; elles en avaient chassé les vases de Chine et de Sèvres pour être plus libres, plus nombreuses, et pour

se mirer dans les glaces de plus près. De tous les guéridons elles avaient l'ait des jardinières, de tous les lambris elles avaient fait des espaliers; elles grimpaient sur les murs du salon, elles descendaient ^ur les marches des perrons; on ne pouvait faire un pas, on ne pouvait faire un geste sans rencontrer l'une d'elles. Entin, sur la table du souper même, elles avaient trouvé moyen de se faire servir dans des plats énormes, pour nuire aux mets et aux fruits par leur éclat présomptueux et pour attirer seules l'attention des convives et les éloges de tous.

Enchanté, mais inquiet, nous osons pénétrer dans le premier salon. Là, de gracieux enfants étaient occupés à distribuer des bouquets. Toujours ces inévitables fleurs! Elles avaient envahi jusqu'aux jeux de l'enfance! Nous entrons dans la salle du bal... 0 surprise, l'orchestre est muet, la salle est vide, personne '....Point de quadrilles animés, point de légères danseuses, point de sérieux danseurs. Seulement quelques femmes assises à l'écart, et ne paraissant nullement étonnées de leur solitude. L'une d'elles s'avance vers nous, c'est l'aimable fée qui préside à la fête. Ses manières sont à la fois pleines d'élégance et de dignité; son charmant regard, son bienveillant sourire, d'abofd nous rassurent; mais bientôt mille souvenirs historiques, mythologiques et poétiques, viennent nous épouvanter. L'amabilité des enchanteresses ne prouve rien, l'accueil le plus séduisant peut cacher des projets sinistres; Cléopàtre, Lucrèce Borgia, Alcine, Armide, Circé, Mélusine, étaient aussi des maîtresses de maison bien prévenantes... on sait dans quelles affreuses intentions! D'ailleurs, nous marchons de prodige en prodige, et tout ce qui est mystérieux est effrayant. Pour cacher notre trouble, nous allons nous asseoir au pied d'une des pyramides de fleurs. A peine sommes-

nous là que deux personnages fantastiques se dirigent de notre côté. L'un a pris les traits d'un ambassadeur célèbre que nous croyons reconnaître ; l'autre a pris la forme d'un député de nos amis, sans doute afin de nous inspirer pins de confiance. Pendant que nous causons avec eux, un coup d'archet se fait entendre, nous tournons vivement la tête et nous voyons la saile remplie de monde. Les jeunes gens empressés entraînent leurs danseuses, et les quadrilles se dessinent au même instant. D'où venaient-ils ces jeunes danseurs? Par où étaient-elles entrées ces belles danseuses? Nous l'ignorions, et nous restions confondu; le prodige devenait de plus en plus inquiétant, nous ne comprenions rien à ceXle évocation soudaine, nous devinions seulement que c'était une apparition merveilleuse et qu'il fallait se hâter de la contempler. Alors, ouvrant de grands yeux, nous nous sommes mis à admirer ces charmantes sylphides dont la beauté nous rappelait d'autres gracieuses beautés' que nous avions déjà vues autrefois dans les fêtes terrestres de la grande ville. Une déesse au front majestueux passa devant nous. Elle jetait autour d'elle des regards doux et tristes qui semblaient dire : vous m'enviez, mais croyezmoi, ce n'est pas très-amusant d'être si belle. Elle s'arrêta un moment près de la porte, et puis elle disparut. Une autre blonde déesse couronnée de bleuets, à la démarche légère, au teint de lis, semblait à son tour lui répondre : Je ne suis pas comme vous, ça m'amuse beaucoup d'être jolie. Et joyeuîe elle dansait, puis à son tour elle disparut. Deux jeunes soeurs à la taille svclte, au fin sourire, aux regards expressifs et charmants, traversèrent la fête en se donnant le bras; elles étaient vêtues de longues robes blanches et coiffées avec des grappes de .perles noires; elles tenaient à la main un bouquet de deuil, une touffe de roses

blanches entourées de pensées! Encore ces mêmes fleurs qui voulaient aussi servir de langage.

De belles jeunes filles, couronnées de roses, erraient dans la fête, escortées de jeunes femmes qu'elles appelaient leurs mères. Cela seul aurait suffi pour nous prouver que nous étions transporté dans un monde surnaturel. Une élégante nymphe aux cheveux noirs comme l'ébène, aux regards brillants comme du jais, attirait l'attention de chacun; sa parure était éclatante : sur sa tête, elle portait une guirlande de géranium ponceau; sa robe, à double tunique, était garnie d'une guirlande de géranium pareille à sa coiffure, et ces fleurs cueillies le matin, le soir n'étaient point fanées; autre phénomène qui devait encore nous épouvanter. Cette nymphe si jolie affectait de ressembler à madame la duchesse de D..., et c'était une idée heureuse.

L'orchestre a cessé de jouer, la contredanse est finie, et soudain le même effet qui nous avait déjà tant effrayé, se reproduit, toutes les danseuses s'évanouissent; n'allez pas croire qu'elles tombent évanouies comme cela se faisait si galamment autrefois, nous voulons dire qu'elles disparaissent; la salle reste encore presque vide. Cette fois, nous nous décidons à pénétrer cet inconcevable mystère, et nous quittons le bal à notre tour... et le spectacle le plus admirable enchante nos yeux... De magnifiques jardins habilement éclairés s'étendent devant nous. Des lampes de toutes couleurs rayonnent entre les arbres; chaque buisson jette une étincelle; chaque tige porte un flambeau. Des lueurs furtives avertissant vos pas, se cachent comme des vers luisants, dans les herbes, ou se suspendent comme des lucioles dans les rameaux, et ces lueurs font valoir la teinte sombre du feuillage, la verdure argentée des gazons. Dans les longues allées, à la fois brillantes et mystérieuses, on

voit errer toutes les jeunes danseuses de la fête, et nous comprenons alors pourquoi elles quittent si vite la salle de bal quand le quadrille et la valse sont terminés. Elles glissent entre les branches comme des ombres, mais des ombres joyeuses et richement parées; elles marchent sans bruit, un sable précieux protège le satin de leur chaussure ; la rosée respecte leurs pas ; la brise discrète n'ose effleurer leurs bras nus, leurs blanches épaules, leurs cheveux flottants. Pas un souffle dans L'air brûlant et parfumé. Pas une larme de la nuit sur les boutons entr'ouverts. L'atmosphère est si douce que l'on se croit protégé par d'invisibles abris. Enfin, l'on prendrait ces verts jardins pour d'immenses salons, pompeusement meublés, également chauffés, ou pour les gigantesques serres d'un colossal palais, si l'on n'apercevait pas dans l'azur du ciel la lune et les étoiles véritablesqui elles-mêmesscmblent n'être laque pour donner à cette fête prestigieuse ce qui lui manque: l'idée de la réalité.

Mais où vont-elles toutes ces jeunes nymphes?

Ah ! voilà le secret, voilà donc le but de ces promenades intermittentes!... Au détour d'une allée, un chalet lumineux s'offre aux regards; il s'élève sur une colline boisée de rhododendrons; cette montagne lilas est d'un effet charmant. Un balcon sculpté règne autour des fenêtres du premier étage, un double escalier extérieur y conduit; au rezde-chaussée se trouve un riche salon, c'est rétable : de belles vaches noires et blanches y sont réunies; elles se lèvent poliment pour nous recevoir. Nous devinons tout de suite que ce sont des princesses enchantées et punies par cette cruelle métamorphose; on n'aurait pas ces égards, on ne déploierait pas ce luxe pour un bétail ordinaire. Près du salon est une élégante salle à manger où s'étale sur de grands buffets la vaisselle du Japon; c'est la laiterie. Là, on

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