Lettres parisiennes
Éveiiemenls du jour. — Paris provincial. — L'Ennuyeux et l'Ennuyé, — Esméralda. — Théniistocle et Scipion l'Africain dénoncés au commandant de la garde nationale.
Il n'est rien arrivé de bien extraordinaire cette semaine : une révolution en Portugal , une apparition de république en Espagne , une nomination de ministres à Paris , une baisse considérable à la Bourse , un ballet nouveau à l'Opéra, et deux capotes de satin blanc aux Tuileries.
La révolution de Portugal était prévue, la quasi-république était depuis longtemps prédite , le ministère d'avance était jugé, la baisse était exploitée, le ballet nouveau était affiché depuis trois semaines; il n'y a donc de vraiment remarquable que les capotes de satin blanc, parce qu'elles sont prématurées; le temps ne méritait pas cette injure. Qu'on fasse du feu au mois de septembre quand il fait froid, bien , cela est raisonnable ; mais que l'on commence à porter du satin avant l'hiver, cela n'est pas dans la nature.
Les spectacles et les promenades, voilà ce qui occupe la capitale en ce moment. Dieu merci, les courses sont terminées; la dernière n'était point brillante : toujours les mêmes femmes, toujours les mêmes chevaux; et puis toujours ce même et ennuyeux incident, ce cheval forcé de courir tout seul ; et l'on vous condamne à regarder niaisement ce lutteur sans adversaire, ce triomphateur sans rival. Depuis longtemps le solo équestre nous a paru la plus ingénieuse des mystifications. Bref, tout cela était médiocre et faisait dire aux mauvais plaisants que cette pauvre Société d'encouragement était toute découragée.
On prétend que Paris est ennuyeux , il nous semble au contraire fort agréable à habiter en ce moment : on n'y connaît personne, c'est la province qui le peuple. On s\\ trouve comme en voyage pour l'indépendance , et \\)U y est a l'aise en sa demeure pour toutes les nonchalances de la vie. Quand on étudie Paris dans cette saison, on l'aime, car on n'y rencontre que des personnes (jui l'admirent; c'est une population de badauds cnuis qui fait plaisir à regarder : badauds d'outremer, badauds d'outre-monts, badauds d'outre-Rhin, excepté pourtant badauds d'outre-tombe, comme dirait M. le N icomte de Chateaubriand, et encore ne jurerionsnous pas (pie, dans le nombre, il ne se soit glissé quel- (pi'un de ces derniers.
Knfin Paris se renouvelle pour (pielque temps; le monde y est plus bienveillant ; les gens blasés en sont partis, les ennuyés l'ont déserté. 1/air semble plus léger, l'espace est plus libre. Vn enm'vk prend tant de place! sa présence iciul l'alniospiicre si pesante! il absorbe tant d'air \ilal ([uniHl il soupire el ((uand il
bâille! — Maiatenaiit Fennuyé est absent, il chasse avec I'ennuyeux qui lui raconte son gibiei*, et tous deux médisent de Paris, que leur absence rend aimable. Comme ils ont de la vanité, ils envoient leur gibier à Paris, et ils restent à la campagne tous les deux, I'ennuyé et ^E^NUYEUx. — Ohî l'automne est une belle saison pour Paris ! — Les théâtres renaissent, le public rajeunit ; ce n'est plus ce parterre usé et jugeur de l'hiver, ce public hostile, ce tyran jaloux de ceux qu'il paie pour l'amuser, que tout scandalise, et que rien n'enflamme; ce public saturé de plaisir, grandi dans les corridors de théâtres ; ce vieux bellâtre de foyer, qui n'ose sourire parce qu'il n'a plus de dents ; cette vieille coquette de galeries, qui ne veut point pleurer, de peur de sillonnei* son rouge. — C'est un public naïf, joyeux et dispos, à la fois juge et complice, qui vous aide franchement à le faire rire, qui vous entraine à l'émouvoir; un public bon enfant, qui ne se formalise pas de ce qu'on l'anmse; un public enfin (|ui croit au plaisir.
Aussi l'on se dépêche de lui offrir toutes les nouveautés de Tannée, comme un plaideur se hâte défaire venir sa cause quand le président du tribunal est son ami.
L'Opéra presse les répétitions de l'ouvrage de M. Victor Hugo et de mademoiselle Bertin.
Plusieurs morceaux de la musique sont déjà cites avec éloge. Les uns disent : Vraiment, c'est fort beau ! — Et l'on répond : Je le crois, c'est de Berlioz. — Les autres s'écrient : La musi(iue est admirable ! — On Icui' répond : Sans doule, elle esl de Rossini.
A ([iioi nous réplicpions cel;» :
Si la musique est mauvaise, elle est de M. Berlioz ; si elle est bonue, elle est de Rossiiii. Si elle est admirable, comme ou le dit, elle sera de mademoiselle Bertin.
Et voici comment nous nous expliquerions :
Si M. Berlioz a fait la musique d'Esninalda, comnie il n'entre pour lui aucun espoir de vanité dans ce travail, il l'aura fait avec négligence; et toutes les belles idées qu'il a, il les aura gardées pour lui.
Si la musique est de Rossini, elle sera bonne, parce que les négligences de Rossini sont encore des beautés.
Enfin, si la musique est admirable, elle est de mademoiselle Bertin elle-même, en dépit de tous les teinturiers qu'on lui prête; car nous ne connaissons pas un seul auteur assez fou pour donner sottement ses chefsd'œuvre aux autres.
Les riches d'esprit ne sont pas plus généreux que les riches d'argent, et quelle que soit la puissance d'un journal, nous ne croyons pas qu'elle aille jamais jusqu'à obtenir d'un grand compositeur l'aumône de son génie.
En fait de nouveautés, le Théâtre-Français nous a offert Tartufe et les Jeux de l'A niour et du Hasard, joués par mademoiselle Mars. Eh bien ! il y avait beaucoup de monde. 0 bon public de septembre, je te reconnais là! — Une douce voix peut encore te séduire, parce que tu ne l'as pas trop entendue la veille.
Les œuvres littéraires n'offrent rien de nouveau ; il y a disette dans les cabinets de lecture. George Sand se repose de ses procès ; M. de Lamartine préside le couseil-genéral de son département. Muses, pardonnez-lui I Jules Janin s'en est allé paisiblement à la campagne; semblable à saint Louis, il rend l;i justice assis au pied d'un cbêne : c'est (le la (|iril Jiiiic les |»i('(Ms moun elles (Hi'on ropre-
sente a Paris, au Gymnase, a lAnibigu, au \ audeville. Là, ses arrêts ne sont inlluenees par rien, pas niènie par la présence de ceux qu'il condamne, et ses feuilletons n'en sont ni moins justes, ni moins piquants. Que l'on dise, après cela, que cet homme manque d'imagination! Alfred de Musset fume et se promené; Hyacinthe de Latouche cherche l'ombre des bois; tous les esprits sont en vacances. Quant à nos élégants, les jours où il pleut, ils s'amusent à parier, à jouer. L'un d'eux a, dit-on, gagné 150,000 francs la semaine dernière. Pauvre jeune homme !
Le monde élégant n'est pas encore organisé pour les plaisirs. Les ambassadrices ne sont encore revenues que pour leurs amis. Quelques maîtresses de maison influentes sont déjà de letour, mais chez elles point de grandes réunions. Les rideaux des grands salons ne sont pas encore posés, les lustres sont toujours voilés, la housse mélancolique cache toujours les fauteuils d'or; le papillon est encore dans sa chrysalide ; mais patience, voici venir les fêtes, la fatigue et l'ennui. Les causeries intimes sont nos seuls plaisirs de salon. Des l'écits de voyages, des questions empressées, des réponses distraites sont les seuls aliments de la conversation. — Madame une telle est-elle de retour? — Oui, elle est arrivée hier, je l'ai vue; elle est noircie, elle est affreuse. — Et sa sœur? — Sa sœur est toujours jolie ; cependant elle est engraissée; cela ne lui sied pas.
— Je voulais en revenant de Msbaden m'arrêter à B... chez Clémentine; mais je n'ai pas pu , j'étais en retnrd.
— ^e le regrettez pas, elle est à Paris. — Déjà? mais elle n'y revient jamais avant le mois de janvier. — Cette année, elle prétend qu'elle est malade et vient consulter
toute la Faculté de Paris. Si vous la voyiez, vous ne le croiriez pas; elle est fraîche et jolie comme un ange; elle se dit mourante pour revenir deux mois plus tôt, c'est ingénieux.
Voilà à peu près ce qu on se dit , ce qui est assez insignifiant ; puis l'on se montre les robes, les niaiseries qu'on a rapportées de ses voyages; on s invente quelque aventure pendant la route ; on a toujours été à deux doigts d'un précipice quelconque; on parle des gens aimables qu'on a rencontrés aux eaux, en France ou en Allemagne; de Charles X à qui l'on est allé rendre hommage en passant, que l'on a trouvé rajeuni; de M. le duc de Bordeaux qui se porte à merveille et qui embellit tous les ans. Remarcpiez bien ceci, les vovageuses seules sont de retour, les châtelaines sont immobiles , il n'est point question d'elles maintenant. On parle aussi des livres qui ont paru cet été ; les lecteurs en retard se l'ont prêter toute une bibliothèque de romans nouveaux. On babille ainsi toute la soirée, ou bien l'on chante quelques romances, la Fuite, par madame Duchambge, (e /lève, par mademoiselle Puget; on joue au Avhist ou au leversi, puis à minuit on se sépare : c'est la vie du château à Paris.
Kxcepté les boulevards (pie les provinciaux envahissent, les promenades publi(|ues bont pres(|ue aussi inanimées que les salons; l'aspect des Tuileries est triste ; les Meurs sont à demi cachées par les feuilles (jui tombent : les femmes y sont laides et parées ; elles ont froid et ne veulent pas en convenir. Beaucoup d'Anglaises avec des chapeaux à trois ruches de tulle, tulle fané et lan^'uissant , tulle \0\aj4cur et plein de souvenirs, qui pirure encore le biouillard de la 'riimise, (piattriste eu-
t'Oie le charbon de la cite ; ornement inutile qui foi nie autour du visage une neige grise qui n'est pas avantageuse. Ces Anglaises sont des Anglaises du troisième ordre, qu'un bateau à vapeur à bas prix transvase par Ilots sur le continent ; ce n'est pas encore la saison des jolies Anglaises au teint rose, aux cheveux flottants, qui viennent apprendre à nos femmes élégantes à être fraîches et jolies, et qui changent la rue de la Paix en une allée de Hyde-Park. 0 belles tilles du Nord ! dans un moisj vous reviendrez, n'est-ce pas, remplacer vos indignes compatriotes? vous avez des choses bien étranges à nous faire oublier. Les Anglais admirent beaucoup les statues des Tuileries, mais, comme nous, ils s'étonnent du peu de soin qu'on prend pour les entretenir ; en effet, il nous semble qu'avec peu de frais on pourrait les empêcher de se noircir. Le lloi c[ui emploie, dit-on, tant d'argent à faire mutiler ses orangers, pourrait bien en consacrer la moitié à faire débarbouiller ses dieux. Phaétuse est déjà si noire qu'on ne sait si elle est changée en négresse ou en peuplier ; Vénus a beau se laver les pieds depuis trente ou quarante ans, il n'y parait pas ; quant à Thémistocle, vain- (fueur de Salamine, et à Scipion l'Africain, vain{[ueur de Zama, nous les dénonçons à M. le maréchal commandant de la garde nationale; leurs buflleteries sont dans le plus mauvais état. Du reste, le jardin des Tuileries a toujours des cygnes blancs et des poissons rouges dans ses bassins, des enfants et des cerceaux dans toutes ses allées; l'horloge du château est toujours fort exacte et son drapeau est toujours tricolore; ceci n'est qu'un détail , mais il ne manque pas d'importancr dans les circonstances ou nous nous trouvons.
49 oclolue ISÂrt
les deniciijgpmeuls il!;mlorniit' — Marie. — Portrait de M. Vat...
Les grands événements de la semaine sont les déménagements; ce qn'on a transporté depuis quelques jours de pendules, de pianos, de lits et de commodes est inimaginable : Paris est un magasin de meubles ambulant; les habitants de la Chaussée-d'Antin semblent fuir vers le Marais , les hôtes du Marais semblent descendre dans la Chaussée-d'Antiu. C'est un immense rft(issi''-croi.<ié. On ne peut faire un pas sans être arrêté par une voiture de déménagement; on ne peut traverser une rue sans rencontrer un secrétaire et une commode, ou bien un canapé renversé, garni de toutes ses chaises; chaises menaçantes, suspendues merveilleusement dans les airs. Vous tournez une rue... et vous vous trouvez nez à nez avec un buste de grand homme, ([ui marche a reculons; a droite , s'avance un piano avec son tabouret, sa lyre et ses pédales démontées ; à gauche , parait un guéridon qui semble demander pourquoi son marbre ne l'a pas suivi. Le croira-t-on? hier nous Mvons surpris un innocent jeune homme rajustant sa cravate devant une grande et belle glace (jui marchait a pas mesurés devant lui ; cette toilette ambulante nous a (ait rire. Les commissionnaires doivent être bien fatigués ce mois-ci ; le mois d'octobre est un bon mois pour eux. lô octobre, jour affreux! est-il un jour plus
triste ((lie celui d'un déménagement? — Oui, la veille I — Car il n'est rien de plus amer que cette pensée : Demain , à cette heure-ci , il y aura indubitablement quelque chose de cassé dans tout cela. Alors , admirant une coupe élégante, vous lui dites : Peut-être ce sera toi ! Puis , examinant quelques vieux fauteuils fanés et mal rajustés , votre cœur leur crie avec pitié : Pauvres amis! à votre âge , il est cruel de se déranger! Le mari s'endort en songeant qu'il lui faudra remplacer bien des choses dans son mobilier ; la femme s'endort en se rappelant tous les chagrins qu'elle a éprouvés depuis six ans dans cet appartement qu'elle quitte. Peut-être se dit- elle : Serai-je plus heureuse dans l'autre? Va, déménage, pauvre femme, fais tous les quartiers de Paris, tes chagrins te suivront avec tes meubles, ton argenterie , ta batterie de cuisine ; un malheur de six ans n'est pas dans les événements , il est dans les caractères , et ton mari et toi , vous aurez le même caractère dans tous les pays, dans toutes les rues et dans tous les appartements. Cependant, il est des chagrins de localités que nous/devons reconnaître. Un appartement mal distribué peut amener de graves ennuis : deux chambres qui se commandent peuvent susciter les plus violentes querelles ; nous ne répondrions pas de l'avenir d'une femme qui ne pourrait faire de feu dans sa chambre à coucher. Une salle à manger trop petite peut ruiner un homme d'affaires ; un salon trop vaste peut conduire un honnête rentier à l'hôpital. Nous connaissons de nouveaux mariés qui nous ont avoué sérieusement qu'ils ne désiraient point d'enfants , parce que leur appartement était trop petit. Nous dénonçons ces inconvénients aux personnes qui déménagent, afin qu'elles
évitent dans tous ces ennuis celui qu'elles redoutent le plus.
Le monde fashionable revient; cela est incontestable : les théâtres et les boulevards, depuis huit jours, ont changé d'aspect. Les rues de Paris sont redevenues parisiennes. On n'y rencontre plus ces figures étranges , ces parures bigarrées dont V inharmonie irritait le regard. Ce sont de jolis visages qu'on aime à reconnaître, d'élégantes beautés qu'on se plait à nommer à voix basse, et dont on est fier d'être salué. « Ah ! vous connaissez madame de X...? dit votre voisin envieux. — Oui , je l'ai rencontrée , il y a trois mois , aux eaux de Xeris; » et malgré soi , on prend un air plus gracieux, on se tient plus droit, on se grandit de quatre lignes. Si peu de vanité qu'on ait, on se sent glorieux. 11 est toujours flatteur d'être salué par une jolie femme. C'est un plaisir dont plus d'un élégant a pu jouir l'autre soir à la Comédie-Française. La dernière représentation de Marie était brillante de retours. De belles voyageuses y faisaient aussi leur rentrée; l'enthousiasme et l'émotion les embellissaient; elles prenaient pour elles toutes les vertus de Marie ; les jeunes femmes croyaient , de bonne foi , être généreuses et dévouées comme madame Forestier; les autres se trouvaient encore jeunes et jolies comme mademoiselle Mars. 11 y avait des illusions poui* tout le monde. Le graïul succès qu'obtient chaque jouil'ouvrnge de madame Aneelot nous conlii'me plus que jamais dans cette remaniue (jue nous avons faite depuis longtemps , que le public français est de tous les rois celui (|ui exige le plus (j^u'on le flatte, et que le peintre le plus habile est celui (|iii fait de lui le portrait le moins resscmbl.'iiil. Le publie franç.ns a horreur du
vrai. Ce qui le séduit, ce sont les monstruosités en tous genres , monstruosités vertueuses , monstruosités criminelles. 11 ne veut point qu'on lui dépeigne les gens tels qu'ils sont dans la vie , versatiles et inconséquents. Non , il lui faut des êtres parfaits en bien ou en mal : un notaire qui est un ange pendant cinq actes , un duc qui est un démon pendant le même espace de temps, cela seul fait le succès de la Duchesse de la Vaubalière : et quand au cinquième acte le notaire recommence ce qu'il a fait pendant les quatre premiers actes, le parterre trépigne d'admiration : C'est bien lui , dit-il , c'est bien le même ; il a fait cela , il a dit cela tout à l'heure ; c'est toujours la même chose; vertueux notaire, Je te reconnais; parfait notaire, c'est bien toi! Bravo! — Car pour le parterre, la vérité dramatique, c'est une donnée fausse qu'on lui fait accepter au premier acte et que Ton traîne jusqu'à la fin. Ainsi en est-il de la comédie de madame Ancelot. INon pas que nous voulions faire entendre que le charmant caractère de Marie soit un mensonge ; nous savons, au contraire, que la vie de plus d'une femme n'a été qu'un long et pur sacrifice ; mais nous disons que la peinture de cette vertu sublime n'est pas une vérité absolue , c'est une vérité d'exception : vérité immorale, en ce qu'elle est trompeuse ; vérité fatale, en ce qu'elle dégoûte de l'autre; vérité stérile, en ce qu'elle livre notre àme à des rêves impuissants, à des recherches inutiles; vérité coupable, en ce qu'elle nous rend ingrats envers des êtres quasivertueux qui nous entourent, et que nous dédaignons pour les héros imaginaires (preile nous a promis ; vérité servile et flatteuse, et par cela même la seule vérité reçue au théAtre, la seule ([ue le public veuille leconnai-
tre. Aussi entendez-vous tous les journaux vertueux secrier : Voila la i)onne, la vraie comédie; ce n'est plus le crime echevelé , la femme coupable et misérable des drames de l'école moderne : c'est le monde tel qu'il est. Entendez-vous tous les bons maris se réjouir, en voyant madame Forestier sacrifier l'amour de d'Arbelle au bonheur de son époux, et s'écrier avec confiance : C'est bien cela î sans faire attention aux différents d'Arbelle qui sont dans leur loge, — et les susdits d'Arbelle, eux-mêmes, en voyant qu'on ose inventer un homme fidèle à la même femme pendant dix-sept ans , répéter sur le même ton : C'est bien cela!... 0 comédie! ô comédie! La bonne comédie, la voilà!.... Elle est dans la salle quand il se donne un drame vertueux. Ah! madame Ancelot est une femme d'esprit, nous le savions déjà , mais elle l'a prouvé dans son œuvre : c'est la femme de France qui sait le mieux ce qu'il faut dire pour plaire et pour flatter. Elle a traité le public comme ses amis. Elle est bien trop habile pour lui dire ce qu'elle sait : elle veut réussir ; elle connaît trop bien le monde pour le peindre comme elle le voit.
Oui, pauvre vieux public ! il te faut des Néron et des Agrippine , parce que tu ne crains pas les applications , ou bien des notaires héroïques ou des épouses magnanimes , parce que tu te fais à toi-même de douces et caressantes allusions. iMoliere, sans Louis \1 V, n'aurait rien ose te dire; il a fallu un roi plus puissant que toi pour te faire entendre la vraie vérité; tu n'aimes que les fictions, et l'on te sert selon tes vœux; le miroir (fui rclUrliirait les traits te ferait horreur, la voix (|ui t appellerait par ton nom véritable te ferait fuir; tu maudirais le ueiiie (jui t':ij)piTn(lrait ce que tu es; tu le
traiterais en ennemi , et tu aurais raison : se connaître, cela est triste.
Ce qui nous piait dans tout ceci , c'est que les mères de famille vont se hâter de mener leurs filles voir Marie , et que dans un mois toutes les jeunes filles de Paris auront dans l'àme cette conviction : que leurs petits cousins ou voisins, Charles, Ernest et Alfred, les aimeront pendant dix-sept ans , quels que soient les événements ; mais vous rirez bien, vous, Charles, Ernest et Alfred, en répétant : le Théâtre est le miroir des mœurs. Cependant les femmes sont en train de sacrifices. Au spectacle , elles portent presque toutes des bonnets pour laisser mieux voir la scène aux hommes placés derrière elles. Cela est généreux; car, de loin, un bonnet sied moins qu'un chapeau. Nous n'avons rien à dire contre les bonnets ornés de fleurs, c'est une coiffure élégante; mais nous attaquons impitoyablement les bonnets à rubans. Dans un salon, sans doute, ils ont de la coquetterie; mais de loin , ils ont l'air de bonnets du matin. Au spectacle, une femme qui porte une douillette de soie brune et un bonnet de tulle à ruban l'ose a l'air d'une ouvreuse de loges égarée illégalement dans la salle; on est en droit de lui demander un petit banc. De loin, tous les bonnets se ressemblent; on ne peut savoir si le tulle est de soie ou de coton , du matin ou du soir ; il n'y a que les fleurs qui puissent donner de l'élégance à un bonnet lointain. Car enfin , qu'est-ce qu'un bonnet sans fleurs? une perruque de dentelle, et voilà tout. Or, sans préjugé, la perruque est une chose qu'en général il faut éviter.
La mode, la semaine dernière, était de porter ses vieilles robes et ses chapeaux fanés ; cette mode a
passé comme les autres : on s'occupe de la remplacer. Nous avons attaqué le faux vrai du théâtre , nous ferons apprécier aussi la véracité des journaux. Il y a quelques jours , un des plus francs moqueurs entre les journalistes, spirituel et barbare s'il en fut , rencontra chez un jeune député de ses amis M. Yat..., qu'il avait longtemps poursuivi de ses épigrammes , mais qu'il ne connaissait point. La conversation était fort animée; les questions étaient fort importantes, et chacun , par la sympathie des idées , se trouvait entraîné à dire sa pensée avec une franchise dont il était surpris. C'était une de ces conversations ou les hommes se jugent, tant par ce qu'ils osent dire, que par ce qu'ils ne disent pas. Après une grande heure , M. Yat..." se retira. A peine avait-il fermé la porte: — Yoiià,ma foi, un homme qui me plait, s'écria le journaliste ; toutes ses idées sont les miennes. C'est un homme d'esprit. Comment l'appelez-vous? — C'est M. Yat... — Quoi! c'est là Yat... sur qui j'ai dit tant de folies ! — Et le journaliste se mit à rire , et puis il ajouta Dnement : — Eh bien ! ce n'est pas du tout comme cela que je me le serais figuré d'après le portrait que j'ai fait de lui.
9 novembre 1836.
Récit anticipé d'une réception à l'Académie. — 3Iodes. — Un nouveau roman de M. de Latouche. — Le prince Louis Bonaparte.
Demain jeudi, à l'iieure où nous écrivons, aura lieu, pour la réception de M. Dupaty, la séance solennelle dont nous nous empressons de rendre compte ; l'assemblée aura été nombreuse, une foule de femmes célèbres s'y sera fait remarquer. Les femmes auteures auront sorti leurs petits chapeaux à petites plumes qui ne voient le jour que lorsque les quatre Classes se réunissent, et leurs petites pèlerines soi-disant garnies de dentelles , mantelets de fantaisies , qui suffisent à la science. M. Dupaty, revêtu de l'habit tout neuf d'académicien, heureux de son feuillage, aura été modeste trois fois. Il aura parlé à l'Académie de son sein et de l'honneur qu'il y a d'être reçu clans ce sein; il aura été spirituel, nous l'aftirmons. Nous connaissons M. Dupaty depuis longtemps pour un homme loyal, qui n'a jamais manqué d'esprit ni de parole, et nous ne craignons point de nous engager pour lui.
M. Duval lui aura répondu avec bienveillance, puis aura glissé dans son discours quelques malices contre les romantiques, et quelques phrases de mélancolie et de découragement; carie patriarche du drame français ne pardonne point à nos Duval modernes les belles scènes qu'ils ont puisées dans ses ouvrages; c'est un mau-
— levais père qui ne veut pas reconnaître ses enfants. Enfin, le bosquet académique, seule verdure qui survive à l'automne, se dispersera, et les gens de province s'en retourneront chez eux avec empressement pour écrire la lettre suivante : « ?s'ous avons assisté ce matin à une « séance de l'Académie-Française, etc. » Tout est plaisir pour un cœur de Bergerac, de Riberac ou de Quimper-Corentin.
L'hiver s'annonce comme devant être le plus beau des hivers; on pense sérieusement à s'amuser. La politique est un loisir d'infirmes qu'on laisse aux petits esprits ; d'ailleurs, les grands hommes d'État ont toujours allié les affaires et les plaisirs. De nos jours, on recommence à découvrir que pédanterie n'est pas science; les ennuyeux tout-puissants naguère, perdent beaucoup de leur crédit; leur magnétisme a moins d'empire depuis que l'on n'a plus la foi ; on ne leur laisse plus le temps de vous endormir; de là vient que leur induence a pâli. AL de Metternich a prouvé qu'on pouvait être ensemble hon)me aimable et ministre habile ; le comte de Medem, le baron de Meyendorff, savent unir la grâce de l'esprit a la gravité dune mission importante ; bref, l'esprit français nous est rendu par les étrangers ; en venant l'étudier parmi nous, ils nous forcent à le retrouver.
Le Théâtre-Italien a l'air d'un congrès. 11 n'est pas un des spectateurs qui ne soit un peu ambassadeur ou homme d'Ktat ; chacun d'eux a été ministre quelque teni|)s et (luehjue j)art. C'est un coup d'œil curieux que l'aspect de ce théâtre : samedi dernier surtout, jour des Purifninf!, la salle était resplendissante d'illustrationset de beautés.
II y a dans ce moment à Paris une quantité de jolies femmes effrayante pour le repos de la capitale : jolies Anglaises, belles Italiennes chassées vers nous par le choléra , brunes Espagnoles que nous envoie la guerre civile. 0 les charmants fléaux qui nous valent ce beau coup d'œil ! Dans le nombre, il y a aussi de jolies Françaises ; car les Françaises se remettent depuis quelques années à être jolies comme les Français se remettent à être rieurs et aimables. Sous l'Empire, les femmes étaient toutes belles, puis il y a eu interruption. Sous la Restauration, les minois, les traits douteux, ont pris le haut du pavé. Excepté une ou deux étoiles lumineuses, les femmes de cette époque étaient plutôt agréables que belles ; et par instinct, par esprit (et elles n'en manquaient pas), elles avançaient leurs jolis pieds quand on regardait trop longtemps leur visage. Alors ce n'était pas la mode d'être belle; aujourd'hui cette mode est revenue, et Ton peut citer beaucoup de femmes qui la suivent exactement.
Les manches tombantes, arrêtées en liaut par un bracelet qu'on a le grand tort d'appeler poignet, sont les plus généralement adoptées ; les manches bouffantes en haut el justes ii partir du coude, sont abandonnées; on les laisse aux geôliers de mélodrame et au tuteur des Folies amoureuses, dont elles ont fait jusqu'à ce jour le plus bel ornement.
Les nouveaux mouchoirs sont irrésistibles; cette large rivière de jours qui les bordait l'année dernière , est, cette année, séparée par un entre-deux de broderie, et quelle broderie ! délicate, imperceptible, fine, légère, gracieuse à en radotei*. On fait bien aussi de riches bordures en relief semées d'oiseaux, de paons, de perroquets brodés d'un travail merveilleux, mais ce sont des
mouchoirs de caprice qui ne peuvent servir tous les jours ; si l'on est triste , par exemple, le moyen d'avoir recours à un perroquet pour essuyer ses larmes ! Les autres mouchoirs à petits entre-deux, garnis de valencienues, nous semblent bien préférables ; ils plaisent à toutes les heures de la vie, heures de plaisir ou de chagrin; bien plus encore, ils sont si Jolis, qu'une femme, au moment de pleurer, se console en les regardant.
Les marabouts (duvet léger qu'il ne faut confondre ni avec les prêtres, ni avec les cafetières du Levantl, sont redevenus a la mode; pourquoi? veut-on le savoir? C'est que voilà dix ans qu'ils n'y étaient plus; car la Mode, comme la Fortune, a une roue qui tourne sans cesse et ramène alternativement les mêmes choses. Avoir été est une raison pour redevenir. Voyez plutôt les marabouts et les ministres.
L'automne littéraire, comme l'automne de la nature, va récolter les fruits que l'été a produits. M. Sue va publier le quatrième volume de V Histoire de la Marine. Nous engageons les personnes qui reprochent à M. Sue le point (le vue malveillant qu'il a choisi pour regarder le cœur humain, à lire dans le chapitre X du troisième volume, la peinture de la vie intérieure de Ruyter. Rien de plus suave que ce tableau , digne de Girard-Do^v. Le portrait de Ruyter est trace de main de maître. VA le croira-t-on? cinquante pages sans malice, sans ironie ! Une grande vertu dépeinte sérieusement par l'auteur de la Salamandre ! Il est vrai qu'il se dédommage un peu plus loin de cet effort en nous disant les folies de Nivonne, <'t (jue la l'esprit d'Atar-Gull réparait dans toute la eandt'ur de sa perversité.