LETTRE XXIII
5 novembre 1837.
Nouvelle colère. — Le vrai savant el le faux savant. — Symptômes. — Chasses de VUnion.
Oh ! cela devient grave. Serons-nous de force à lutter contre tant de monde? déjà nous avons pour ennemies toutes les personnes qui ne se lavent pas les mains en Trance, et maintenant voilà que tout le corps des savants se fâche contre nous ! Et pourquoi , s'il vous plait? Parce que nous avons hasardé quelques innocentes plaisanteries au sujet de mademoiselle Jacqueline, leur lille chérie, leur trésor, leur idole! Eh hien ! était-ce un crime, et n'était-ce pas notre droit?... Il nous semhle que s'il est permis de rire de quelqu'un, c'est d'un semhlahle personnage: en vérité, si l'on se met à révérer les singes, on ne sait plus où s'arrêtera le respect.
Les savants prétendent aussi que nous avons parlé d'eux légèrement : nous comprenons leur colère , c'est une méchanceté qu'ils ne peuvent pas nous rendre; les sasants ne parlent de rien leuerement, c'est là ce qui constitue la science. Mais entendons-nous, il y a savant et savant; il ne faut pas confondre le vrai savant avec le faux savant; le vrai savant est nohie et hon, comme tout lionnne doué d'une grande passion ; la science est pour lui une amante, il ne voit (pielie au monde, il \\\ pour clic, il lui a dédie sa pensée , il en est jaloux ,
et, loin de l'irriter, vous le rassurez en blasphémant contre elle, parce que vous lui prouvez que vous n'êtes pas un rival ; le vrai savant traite les ignorants comme des enfants, dont la gaieté ne peut offenser ; il supporte leur ironie avec douceur, parce qu'elle vient de leur faiblesse ; et de même qu'on dit à un enfant : « Quand tu seras grand , tu comprendras cela et tu ne t'en moqueras plus, » de même il dit aux ignorants : « Quand vous saurez, vous ne rirez plus ; quand ma découverte aura fait le tour du monde, vous m'admirerez. » Il est patient, parce qu'il travaille pour l'avenir; il sait le temps qu'il faut à la semence pour germer ; il n'est point susceptible ni vindicatif, il a trop d'orgueil pour cela; il supporte bravement les épigrammes du vulgaire, qui lui semblent parfois un hommage, car il a vu que dans les plus nobles choses il y avait de la gloire à n'être pas compris. Le vrai savant est un homme de génie , c'est pourquoi il est simple, naïf, plein de bonhomie et de franchise.
Hélas ! il n'en est pas de même du faux savant : comme il n'a que de petites passions, il n'a aussi que de petites idées ; il se fâche avant qu'on ne l'attaque , il est envieux avant le succès ; il est sans cesse sur ses gardes ; il sait bien que sa réputation est usurpée , et il est toujours inquiet comme un voleur qui a peur de voir son crmie découvert. 11 ressemble aussi à ce qu'étaient autrefois les acquéreurs de biens nationaux, qui tremblaient toujours de voir revenir les anciens propriétaires de leurs domaines. Le vrai savant travaille nuit et jour assidûment; le faux savant, au contraire, a de longues heures d'oisiveté, car il attend pour travailler un peu les decouvertes du vrai savant; il les exploite, et il passe sa
\ie a les taire valoir a son profit. Il n'a de la science que l'orgueil, et, comme tous les usurpateurs, il n'est préoccupé que du soin de se faire des droits; il intrigue pour toutes les places, il aspire à toutes les (iiunités, il assiège toutes les sinécures; il n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu la croix , et quand il l'a reçue, comme il n'a pu l'obtenir en qualité d'officier de marine, de diplomate, d'industriel, de peintre, de musicien, de poète, ni même de danseur à l'Opéra, il est fondé à dire qu'il Ta méritée comme savant; et cela lui sert à se prouver à lui-même qu'il est un savant. 11 a besoin souvent qu'on le lui rappelle. Le faux savant ne se fait aucune illusion sur lui-même , et c'est là son malheur, c'est ce qui le rend si méchant; c'est qu'il est une plaie profonde que la vanité même ne peut nous cacher : notre misère , et l'ignorance est la misère de l'esprit.
Kn cela le faux savant est véritablement à plaindre. Le pauvre homme, il est défiant et timide, il n'ose faire un seul pas; voulez-vous le reconnaître tout de suite? liien n'est plus facile ; \ ous n'avez qu'à lui parler d'une découverte nouvelle, il se trahira soudain par son incrédulité; regardez-le, il est au sup|dice, son visage se contracte d'impatience, tandis (jue celui du vrai savant s'épanouit : celui-ci écoute et réfléchit, l'autre se hâte d'abord de nier, afin de ne pas même écouter : le vrai savant recueille les idées nouvelles, en attendant qu'il puisse les accueillir; le faux saNant ne songe qu'à les fonibattre, il les maudit, il les étouffe. Il a raison, elles le menacent ; chacune d'elles met son savoir en (|uesliou, chacune d'elles peut anu'iu r l'heure (|ui déNoilera son iiiiiMiancr. ce ur.ind crinu' (pie depuis tant dannees
il cache avec tant de soins; cliaque homme ingénieux qui jette par la science une clarté au monde le remplit d'épouvante, et, comme nous l'avons déjà dit , lui fait l'effet d'un procureur-général qui va commencer ses poursuites.
Heureusement, les faux savants sont rares au Jardindes-Plantes , et nous n'aurions pas peur d'eux , s'ils étaient seuls à nous menacer; mais, nous l'avouons, ils ont là des auxiliaires dont la participation nous inquiète. Depuis huit jours, dit-on, les savants excitent les animaux contre nous; c'est abuser de leur position. Par toutes sortes de calomnies, on a cherché à nous nuire dans l'esprit des bêtes féroces : on a dit aux ours que nous n'aimions que les belles manières, et ils s'apprêtent à nous recevoir rudement; on a persuadé au tigre que nous déchirons tout le monde, il est envieux, il nous hait; l'éléphant est tout rempli de préventions contre nous; enfm on est allé jusqu'à dire au lion que nous avions dit de lui qu'il n'était qu'un caniche exagéré; il est furieux, et le gardien a reçu l'ordre de nous laisser entrer dans sa loge par faveur ! Nous prions donc le lecteur de nous pardonner si nous ne faisons pas samedi prochain le Courrier de Paris ; nous aurons été dévoré. Cela sera notre excuse.
Ce n'est pas tout : chaque jour voit s'augmenter le nombredenos ennemis; les élégantschasseursdertvuVm serévoltentaussicontrenosinnocentesetmanvaisesplciisanteries; ils nous accusent de nuire à leurs plaisirs, et s'ils pouvaient, ils exciteraient de même leurs animaux contre nous : par malheur, ces animaux soiu rebelles; on a de In peine à les dresser, vi pendant longtemps encore nous serons a labri de leur malveillnnce. Tou-
tefois la chasse de mardi dernier a été très-heureuse : un cerf a été lancé, et il a fui avec vitesse; il a tenu pendant deux heures et demie : c'était la première fois ; aussi disons-nous que la chasse a été hrillante , parce que c'est une vérité. Soyez de honne foi, messieurs : quand le cerf, au lieu de fuir à travers la campagne, poursuivi par les chiens, se retourne et se bat avec eux, comme un brave àne à la barrière du Combat, pouvons-nous dire : «La chasse a été heureuse? » ^on, cela n'est pas possible en conscience ; tout ce que nous pouvons faire, c'est de dire : « Le combat a été très-intéressant. » Quand le cerf, après deux ou trois bonds légers, va se baigner dans un étang, et qu'il y nage deux ou trois heures, pendant que les chasseurs se promènent à cheval autour de l'eau ; quand on se voit forcé de pècber le gibier à la ligne ou de le ramener clans un filet au rivage, pouvons-nous dire : « La chasse a été brillante? » En conscience, cela ne se peut pas ; tout ce qu'il nous est permis de dire avec enthousiasme, c'est que (( la pèche a été des plus heureuses ; » parce qu'en effet, dans tous les pays, c'est un coup de filet admirable que celui qui ramène sur la plage un cerf dix cors!
Les fêtes de V Union, comme tous les autres plaisirs de Paris, n'auront donc de nous que la vérité; nous rendrons justice à l'habileté des chasseurs, à leur bonne grAce, à leur ék'gance; nous leur dirons qu'ils montent a cheval a merveille, qu'ils tirent fort bien au pistolet, qu'ils sont très-adroits a l'épée, et que même plusieurs d'entre eux sont gens de beaucoup d'esprit, ce qui est un grand luxe à la chasse; ipie leurs habits rouges sont très-bien faits, et qin' leurs chevaux sont admirables. Mais nous leur dirons aussi que leurs renards, leurs bi-
ches et leurs cerfs sont très-mal dressés, et que lorsqu'un animal après lequel on court n'a plus le mérite d'être sauvage, il faut au moins qu'il ait celui d'être bien élevé.
Vérité, déesse implacable, que tu nous causes de chagrins ! Pourquoi faut-il que nous ayons choisi tes autels déserts! Dès l'aube jusqu'au soir, tu nous condamnes à déplaire ; tu fais de nous un être odieux aux mortels ; notre nom est maudit par tous ceux que ta clarté réveillé; ton flambeau dans nos mains est un signal d'effroi. Ah! reprends-le, cruelle, ce fatal flambeau! ou bien fais-le servir à nous défendre; qu'il brille sur notre pensée , et qu'il la rende lumineuse : qu'il fasse comprendre à ceux que nous affligeons que c'est ta force qui nous entraine , que nulle malveillance , que nulle misérable envie ne nous guide , que nous ne marchons qu'à ta voix, que toi seule es responsable de nos paroles, que tous nos arrêts viennent de toi. Nous t'implorons, ô déesse loyale! fais briller sur nous la lumière, et que la lumière nous justifie !
Mais le moyen d'être compris lorsqu'on parle au nom de la vérité? Si nous faisons l'éloge de quelqu'un : — Ah ! nous dit -on, M. un tel est donc votre ami? — Non, je ne le connais pas. Si nous hasardons une critique : — Ah! dit-on, vous en voulez donc bien à cette personnelà? — Moi! au contraire, je lui trouve beaucoup de talent. — Eh bien ! vous avez dit que son dernier ouvrage était mauvais; pourquoi cela? — Parce que j'ai trouvé que son dernier ouvrage était mauvais. — D'autres personnes disent : — On ne peut vraiment pas compter sur le vicomte de F.aunay. Tantôt il vous loue, tantôt il vous blâme; on ne sait jamais s'il est pour vous ou
contre vous... — Nous allons vous le diie : ii n'est ni pour vous ni contre vous; il approuve ce qui est bien, il blâme ce qui est mal , sans s'inquiéter du plaisir ou du chagrin que cela peut vous faire. Mais, dans ce pays de camaraderie et de coterie, l'indépendance est un scandale, la justice une monstruosité; un homme qui n'a pas de préventions a l'air d'un sot qui n'a pas d'opinions. Si vous critiquez une chose, vous n'avez d'excuse que par la malveillance. Si Ton vous connaît quelque raison de haïr la personne que vous blâmez, on vous comprend tout de suite, et elle-même n'a garde de se fâcher ; elle sait que vous êtes placé de manière à voir en mal tout ce qu'elle fait ; elle regarderait même votre admiration comme une marque de mépris qu'elle ne mérite pas ; les violents outrages de la calomnie l'irritent moins que les éloges froids de l'impartialité. On s'écrie depuis des siècles : « Est-il rien de plus révoltant que I injustice? » Nous répondrons : «Oui, il y a quelque chose de plus révoltant, c'est la justice! » elle indigne tout le monde également : d'abord les ennemis de celui (|ue vous vantez, qui ne vous pardonnent pas d'admirer ce qu'ils détestent, et puis les amis qui liou vent que vous M en dites jamais assez. Ah ! c'est une rude tâche que la notre! Heureusement nous avons les ridicules de tous |)our nous ;imuser: et dans nos jours de colère, nous lions désarmons nous-mème en riant.
LETTRE XXIV
17 novembre 1857.
U poésie et la gaieté Irançaise retrouvées dans les élections. — M. Arago. — M. de Lamartine. — L'astronome et le poëte. — Bons mois et naïvetés.
Plus de poésie! s'écrie-t-on chaque jour; notre vie est bourgeoise, nos mœurs sont bourgeoises, nos plaisirs sont bourgeois, nos ennuis, surtout, sont bourgeois. La poésie a disparu de notre belle France ; les poètes qui la cherchent ne savent plus eux-mêmes ce qu'elle est devenue. Eh bien! la voici ; elle est enfin retrouvée, plus «nerveilleuse et plus brillante que jamais. La voilà; ne la reconnaissez-vous pas? — Où donc la voyez-vous? dans le rapport du général Valée, sur l'expédition de Constantine? — INon ; ceci est de l'histoire, etc'est bien mieux. — Dans la lettre de M. Viennet au journal le Temps? — Non ; la lettre du poëte de Philippe-Auguste est une satire, une satire très-amusante, mais ce n'est point de la poésie. — Expliquez-vous, alors; où donc avez-vous retrouvé la poésie? — Où jamais elle n'avait paru encore, mais où elle s'est montrée dans tout son éclat et avec tous ses charmes , dans les élections ! — \ ous voulez rire. — Non, vraiment, nous le prou\elons : nous n'imaginons rien de plus poélifjue ((ue la journée des élections, cette année. Nous ne parlons pas des angoisses de l'ambition, des intrigues de la haine , des irritations de l'envie : ohl pour nous la poésie n'est P<'ii>l (Inns les passions humaines, c"e.s| du drame ceci,
et le drame habite le monde; pour nous, la pure et sainte poésie est dans la nature ; et jamais nous n'aurions imaginé que la nature put prendre une part officielle dans les élections d'un pays. Mais vous l'avez vu, cette année, tous les éléments ont voté; l'AiRet la TERBE, I'eau et le FEU ; leflls de Fair, le candidat céleste, a été choisi deux fois, dans son pays natal et dans la grande cité; son nom glorieux, écrit par les étoiles sur l'aile des nuages, a couru du sud au nord et du nord au midi ; non loin de nous, la terre en tremblant a fait connaître sa pensée : une tour corruptrice cachait la vérité aux électeurs séduits; pour elle ils allaient peut-être s'engager; leur conscience, ébranlée comme elle, allait se perdre pour la sauver.... la terre en a frémi ; son sein a palpité, et d'un battement de son cœur elle a renversé la tour adulatrice, et l'électeur artiste, un moment égaré, est redevenu libre. Le feu, toujours malin, et même un peu follet, s'est amusé à rendre impossible les électionsde Ploermel ; enfin, l'OcKA.v, le grand Océax lui-même, INeptune n'a pas craint d'opposer son vieux trident au candidat du ministère. Tel jadis immobile il enchaînait au rivage la flotte d'Agamemnon, tel aujourd'hui agité (il y a des poètes qui sérieusement font des comparaisons comme celle-là) il enferme dans une île les électeurs d'Hennebon. C'est .Neptune en coui'roux (jui vote sur les flots, et INeptune est un électeur très-influent. Heureux le députe qui avait pour lui la grande voix de lOcéan ! Quel suffrage!... Kt NOUS ne trouvez pas ((ue tout cela soit de la poésie! Mais ce n'est rien encore : trois collèges inspir<'s ont (Icpjissc en poésie l'air, la terre, l'eau et le feu : ih oui cliolsi pour les représenter la |)Oi'si(' elle-
même ; le prince des poètes, le prophète du bon avenir, V homme-pensée qui plane au-dessus des haines, qui suit d'un œil calme la lutte des partis , qui vit d'espoir et de croyance ; qui habite sur la montagne, seul avec la vérité; car cette belle vérité, dont nous vous parlions l'autre jour, n'est point recluse au fond d'un puits , comme le prétend la fable , et c'est une grave erreur de l'antiquité que d'avoir choisi pour une fille des deux une demeure souterraine ; la vérité habite la montagne : pour voir vrai il faut regarder d'en haut; pour juger le monde, il faut se placer au-dessus de lui. Oui, c'est un présage heureux pour l'avenir politique de la France que de voir le plus beau triomphe électoral de Tannée obtenu par un homme supérieur qui n'appartient à aucun parti, ou plutôt par le représentant de ce quatrième parti puissant déjà, mais encore sans drapeau, et que nous appellerons provisoirement le parti des paysans, c'est-à-dire les hommes du pays. Lamartine, le chantre de Jéhova, nommé à l'unanimité, élu trois fois. Arago, l'historien des astres , nommé deux fois. Vous le voyez bien, la poésie s'est réfugiée dans les collèges électoraux.
On disait aussi : qu'est devenue l'aimable gaieté française, cette joyeuseté charmante qui faisait les délices de nos pères? qu'est devenu l'enfant malin nommé Vaudeville? Nous sommes aujourd'hui de graves politiques, nous ne savons plus rii'e, nous sommes sentencieux et pédants; le bon temps des mystificateurs est passé, le métier de plaisant est perdu, le jeu de mots s'éteint, le calembour se meurt, la facétie est chose que l'on ne comprend plus; et l'on répétait encore : qu'est de\enui' la gaieté friincaise? — Kh bien î la voila
aussi retrouvée; elle sest réfugiée, auprès de la poésie, dans les collèges électoraux. Tel père de famille, chez lui maussade et boudeur, fait taire sa femme quand elle chante et gronde ses enfants quand ils jouent, devient tout à coup guilleret et malin à l'aspect de l'urne électorale; sa finesse se réveille, l'esprit français se ranime en lui; sa gaieté naturelle lui est soudain rendue: homme, il était triste; électeur, il devient joyeux. La vue des secrétaires du bureau lui inspire un rire invincible; il se tient les côtes en regardant le président; il se sent
plein d'esprit; il n'est embarrassé que d'une chose
— De choisir un candidat? — >"onpas... de choisir parmi tous les bons mots qui lui viennent à la pensée celui qui devra paraître le plus plaisant. Si l'on vole pour deux Jacques, il brûle de mettre sur son bulletin J''an-Jcon; mais il hésite, car il voudrait bien dire aussi quelque chose d'agréable, comme cela, par exemple : Je donne ma voix à Rubini y à condition qu'il me fera entendre la sienne. Ce bulletin aurait tant d'oriuinalite ! 11 mettrait bien encore : /?o/Y/eaM^-A.r;/'^/;e. (^est joli, mais il ciaint qu'un autre n'ait eu la même idée, et il veut avant tout se distinguer. Enfin l'heure s'avance, son tour \ient,il se décide, etil met : Ni l'un ni Tantrc. Et puis il se désole, cîu- il découvre (pie l'itlec n'est |)as de lui : il se rappelle une vieille gi-avure (|uc l'on MiKJail jadis sur les boulevards, et (jui repré- M'Mtait une jeune femme courtisée par deux vieillards, « t icui' disant avec le plus malin sourire : « !Ni l'un, ni I autre, et il se repent sérieusement de r.'avoir pas mis: ' .le donne ma \oi\ à Hubini. )> Le \o[v facétieux, le bulletin plaisant , vs\ une nouveauté (jui a jeté un granti ch.MiMc sur les cjcciioiis <l(' |s:î:. El ces JMillelins me-
inoi-ables : Flourens et Viennet; Jacques pour Jacques, j'aime mieux Jean; et surtout celui-ci : Jobard, quand il ny a pas de grives, on mange des merles, méritent d'être consignés dans les annales électorales, comme une preuve de la grâce et de la gentillesse que le Français léger et malin sait apporter dans les choses les plus arides.
A propos d'élections on racontait hier qu'un électeur consciencieux ayant demandé naïvement à ses confrères ce que c'était que les lois de septembre, et personne n'ayant pu lui donner d'explication, un plaisant lui avait répondu : « Les lois de septembre sont le fruit des pensées d'août. » Cette définition, assurait-on, avait satisfait tous les esprits.
On parle aussi d'un autre électeur qui aurait interpellé un candidat au sujet des forts détachés, et qui, voyant l'explosion de rire provoquée par cette vieillerie, se serait adroitement repris de la sorte : « Les forêts détachées, veux-je dire. » — Que ces électeurs sont aimables! on ne sait pas ce qu'il faut préférer, de leurs bons mots ou de leurs naïvetés, de l'esprit qu'ils cherchent ou de celui qu'ils évitent avpc un si laro bonheur.
*er décembre 1837,
Ouverture de l'Odéon. — Mlle Mars, Mlle Anaïs, Mlle Mante. — La prise de Constahtine.— Le grand roi aux petits points. — Une erreur causée par une faute. — Une bonne phrase de roman. — Une bonne bêtise d'Anglais.
C'est ce soir l'ouverture de rOdéon, aujourd'hui vendredi! Plus de croyances! Mais la mystification est bonne, n'est-ce pas? Cette pièce nouvelle, annoncée avec tant de pompe depuis six mois, qui devait être d'abord un drame de Scribe : le duc d'jilbe ; ensuite le drame de George Sand : les Joies du cœur perdues ; enfin le drame de M.Adolphe Dumas : le Camp des Croisés; cette pièce nouvelle... c'est Tartufe!!! Qu'on nous permette de trahir d'avance le nom de l'auteur, M. Poquelin de Molière, homme de lettres fort distingué; cette indiscrétion ne peut nuire à son succès. Tout fait croire que cette comédie sera jouée avec le plus parfait ensemble: voilà cent cinquante ans ([u'elle est à l'étude : les rôles sont sus par tout le monde, par les acteurs et surtout par les spectateurs. Demain, à l'Odéon, relâche, pour la répétition générale du Misanthrope.
^()us sommes allé dimanche à la (Comédie-Française. Mlle Mars jouait deux fois, dans Marient dans la Suite d^nn liai masqué. iVous dirons à Mlle Mars ce que le Père de la Débutante dit à tous ceux (Hi'il veut (latter : Vous êtes une femme vraiment étonnante!!! toujour.s jeune, touioiirs élé^i.'inle, une taille liracieuse, lesn;(.stes
les plus nobles, la voix la plus fraîche; oh I oui, Mlle Mars, vous êtes une femme vraiment étonnante! Quant à Mlle Anaïs, nous lui dirons : Vous êtes, en vérité, une femme étonnante, et encore plus étonnante. Mlle Mars reste jeune, c'est déjà beaucoup ; Mlle Anaïs rajeunit! Ce n'est pas une plaisanterie. Dans le rôle de Cécile, on la trouve un peu trop enfant pour aimer si passionnément ce grand monsieur d'Arbelles , qui a l'air d'avoir trois fois son âge. Marie avait attiré beaucoup de monde ; les femmes pleuraient abondamment, car toutes les femmes peuvent apprécier les trois beaux sacrifices de 31arie, surtout celles qui sont incapables de se sacrifier : ne vous y trompez pas, ces femmes-là sont les plus sensibles. Un sacrifice leur coûterait tant, qu'elles n'auraient pas même la pensée de le tenter.
A propos de sacrifice, nous avons apprécié le dévouement sublime de Mlle Mante, qui se résigne depuis dix ans à jouer toujours le même rôle dans toutes les pièces. On ne daigne inventer rien de nouveau pour elle; voyez-là dans toutes les comédies modernes, c'est toujours une grosse veuve enjouée, qui taquine un jeune homme très-maigre; toujours : dans la Suite d'un Bal masqué, la méchante rieuse désespère Saint- Albe ; le pauvre garçon fait pitié ; dans Valérie, même gros enjouement, même cruauté, même désespoir d'un jeune homme très-maigre; enfin, dans Marie... le jeune homme est un peu engraissé, voilà toute la différence. Mais qu'elle se nomme Mme de Mareuil ou Mme d'Orbigny, elle n'en est pas moins veuve, cruelle et enjouée : ce sont les mêmes mots, les mêmes gestes, les mêmes airs de tête, ^e pourrait-on lui faire d'autres rôles, un
autre sort? Aimable veuve, ne voulez-vous donc jamais vous remarier?
La Prise de Constantine au Cirque- Olympique fait , comme toujours, beaucoup de bruit. La belle scène du conseil présidé par Achmet-Bey nous a paru d'une ingénieuse nouveauté. Un des conseillers élève la voix; il ose combattre l'opinion d'Achmet. — Ah î dit le bey d'un air à peu près convaincu, c'est là votre avis? — — Oui ; je pense que..., etc., et l'orateur enhardi développe sa pensée. — Et vous persistez dans votre opinion? — Sans doute, ma conscience... — Bien, bien, dit Achmet, continuez. Ce disant, il prend dans sa ceinture un pistolet et brûle la cervelle au préopinant. Cette interruption pleine d'originalité produit une immense impression sur l'assemblée. Cet argument ad horninem est sans réplique. Personne ne s'avance pour dire cette phrase consacrée : « Je pense avec l'honorable préopinant, etc. » On lui donne tort sans examen, et les conclusions du bey sont adoptées avec acclamations. jNous sommes encore bien éloignés ici de ce mode de délibération ; mais patience, nous y viendrons, ou plutôt nous y reviendrons.
Nous parlons théâtres, parce que les spectacles sont Us seuls plaisirs de Paris en ce moment ; les fêtes de ^alon n'ont pas encore commencé. Le monde élegnnf n'est pas encore revenu , ou du moins, il n'est pas encore ofliciellement à Paris ; les femmes restent le soir chez elles : la elles se livrent à la rêverie et à la tapisserie. En arrivant de la campagne, les élégantes ouvrières s'eini)rcssent d'envoyer chez Bigaut, chez Lcsaqe, les ccmssins, les tapis, les dessus de chaises et i\c fiiiilcuils (nrdlcs oui fiiils pciuiiiiit l'clc. Puis elles s'en
\ ont chez Mlle Gérard y au Père el à la Mère de. famille, demander quels sont les ouvrages nouveaux. Nous leur dirons : Allez aussi chez Dubois, rue de Castigiione, au coin de la place Vendôme. Là, vous trouverez toutes les l'ichesses du genre : pantoufles en canevas d'or, coussins à fleurs royales , écrans chinois, sachets, bourses, pelotes, sultans, etc., etc. Pour nous, ce qui nous a le plus séduit, c'est l'originalité des dessins de meubles rococo : ce sont des bergères poudrées au petit point , des brigands grecs aiijjointde marque, et des reines gothiques au point de diamant. Nous avons admiré, entre autres merveilles, un fauteuil qui représente Louis XIV retrouvant Mme de La Vallière au couvent des Carmélites. Louis XIV est superbe : sa perruque fait preuve d'une impassibilité sublime, elle ne souffre en rien des agitations de son cœur, le vent des passions l'a respectée, elle ressemble à un pied de table en acajou ; elle est fort bien sculptée; les perruques de ce temps étaient plus solides que ne le sont les couronnes du nôtre. Huit petits points en fil d'or composent l'épée du Grand roi. 0 tapisserie ! que tu es pleine de philosophie! tes points imperceptibles sont des grains de sable, ils nous
disent la misère de nos grandeurs Mais que ces deux
points bleus, que ces regards de laine sont touchants ! ce sont les beaux yeux de Louise de La Vallièi'e. Épée, couronne et perruque d'un roi, tombez aux pieds de cette femme. Qu'elle est belle à genoux I Admirez sa blonde chevelure descendant sur ses épaules en cinquante-deux points jaunes ; voyez ces bras suppliants, vingt-deux points roses; voyez sa pAleur, cinq points blancs ; voyez ses larmes, deux points uris ! 0 monni'que impitoyable comme un amant , amant impitoyable
comme un roi, sois généreux, fuis cette femme qui t'implore î mais non, tu rêves de gloire et de Gobelins, et tu ne veux pas priver la postérité d'un désespoir qui peut être si beau en tapisserie! Ce tableau, ou plutôt fauteuil, nous a paru on ne saurait plus intéressant: heureuse la femme destinée à le retracer! On trouve aussi dans ce magasin des soies et des laines d'une exquise qualité; et ceci est plus important qu'on ne pense. On ne sait pas l'influence que peut avoir sur l'humeur d'une femme un écheveau de soie mal rassorti, une laine noire qui déteint, une laine blanche qui est bleue, une laine vert-pomme qui est jaune-paille le soir, ou un modèle mn\ commencé. Vous êtes auprès d'une jolie femme; vous la voyez rêveuse, vous lui parlez avec émotion, vous croyez qu'elle vous écoute, son silence vous enhardit : « Elle n'ose répondre, pensez-vous; elle travaille obstinément pour se donner une contenance !... » Tout à coup, vous voyez ses traits se contracter. « Bien ! dites-vous encore, elle partage mon trouble.» Une vive agitation s'empare d'elle; vous reconnaissez votre empire. Elle tremble, elle s'agite, elle frappe du pied avec impatience... pauvre femme! elle combat , elle veut encore retenir le secret brûlant qui lui échappe; elle veut se taire !... mais non, la parole lui est rendue; sa bouche, un moment contractée, s'entrouvre; (pie vat-eile dire ? « Fuyez-moi !... malheureuse, je l'aime ! » ou bien encore: « .le ne dois pas vous entendre; ayez pitié de moi!... » quelque aveu timide plein de désespoir et d'espérances. Vous écoutez avec angoisse et de tout votre cœur; enfin elle dit : « Ihi, deux, trois, ((iiatre, ciiHi, six... » ce (Icbiit vous étonne; l'infortunée a p( r<lu l.'ir.iisoM. Elle rccoiniiicnce : « l'n, deux, trois.
quatre, cinq, six..... et sept!... Il y a une faute dans le modèle ! » et elle jette son ouvrage sur un canapé en maudissant le marchand qui lui a vendu pour un dessus de chaise un dessin commencé avec une faute! et vous découvrez que pas une de vos paroles n'a été écoutée, que pas un de vos soupirs n'a été compris; vous découvrez que cette femme émue ne pensait pas a vous, qu'elle appartenait tout entière à sa tapisserie ; que cette inquiétude qui vous semblait une sympathie, que cette agitation que vous regardiez comme la lutte vertueuse d'une àme qui craint le remords ; que ce trouble enchanteur, ces impatiences adorables , ces frayeurs, ces rougeurs, toutes ces émotions qui vous avaient séduit, que vous aviez partagées, tout cela venait d'un fil passé dans le canevas, tout cela venait d'une faute, que cette femme n'avait pas même commise ! Croyez-nous, le choix d'un bon magasin de tapisseries n'est pas une chose indifférente dans la vie.
Nous attendons, pour publier notre grand travail sur les modes, le retour des jeunes élégantes qui veulent bien nous aider de leurs conseils ; il nous faut encore quelques renseignements indispensables ; nous craindrions de nous exposer à de graves erreurs. Nous frémirions d'imiter un de nos innocents romanciers de province qui, pour donner à un de ses romans mondains une ravissante couleur parisienne, a eu le malheur de se permettre la phrase suivante : « L'apparition de Ma- « thilde dans le salon de la duchesse de T... excita un (( murmure d'admiration. Sa mise était irréprochable: « une ample robe de velours moiré nacara ceignait sa (( taille élégante et trahissait le talent inimitable de (( Mlle BAUDRANT ( marchande de modes qui excelle
— '2'2() — « dans les petits chapeaux a plumes) ; un turban de « gaze dariicnt, chef-d'œuvre de melnotte (cordon- »( nier qui excelle dans les brodequins > faisait valoir a sa brune chevelure; une écharpe d'azur, merveilleux u tissu de F0ssi?i (bijoutier du roi) cachait à demi ses « blanches épaules; et son pied coquet et furtif s'avanv( çait, fier de son invisibilité, dans un invisible soulier '( de CHEVET ( marchand de comestibles au Palais- «' Royal. »
Au surplus, ces erreurs d'un provincial ne sont pas plus étranges que cette naïveté parisienne que nous avons trouvée l'autre jour dans la Mode : « Mozart <( prouve la vérité de ce que l'on dit souvent : Le beau « ne vieillit \n\^. Mardi dernier, non-seulement on en- «( tendait la bonne et expressive musique di Matrimonio H se(jreto, mais encore ce doux nom de Mozart avait at- (( tire aux Italiens une foule d'élégantes et de jolies « femmes. » Ab! sans doute, il est puissant ce doux nom de Mozart , puisqu'il avait su attirer tant de monde pour entendre le chef-d'œuvre de... Cimarosa. Dans un journal légitimiste, les usurpations ne devraient pas être permises.
Le concert du Cercle des Arts était superbe samedi. Duprez a chante un fort bel air qu'il avait composé luimême pour cette solennité. Les glaces et le punch avaient remplace lescigares ce soir- là. Le coup d'œil de la salle était admirable. Point de femmes, mais trois cents honnncs vêtus de noir!!!
On Nantc beaucoup un instrument nouveau dont on doit faire l'essai au prochain concert : le c'ujarc àyistun. Cette iniieiiieuse combinaison de vapeur et d'harmonie est appelée a oblenir le pins iirand sucées.
Un de nos amis est revenu hier de Versailles parles (jondoles. Il s'est fort diverti de la fureur d'un Anglais qui voulait s'arrêtera Sèvres, et qui n'a jamais pu se faire comprendre du cocher. Mais aussi ce voyageur prétentieux s'ohstinaità crier ; « Gondolier ! gondolier ! » Personne ne répondait à ce cri tout vénitien : « Gondolier! gondolier ! » Le cocher, qui avait assez de peine à conduire sa barque , et qui d'ailleurs ne savait pas les vers du Tasse, a ramené le pauvre Anglais jusqu'à Paris, ou notre ami lui a expliqué qu'en France, pays bourgeois et privé de toute poésie, les gondoles étaient menées par des conducteurs de diligences.
On parle tout bas d'un nouvel ouvrage de M. l'abbe de Lamennais, qui a pour titre : le Livre du Peuple; il doit paraître dans quinze jours. Mais ceci ne nous regarde pas, c'est un événement politique.
LETTRE XXVI
30 décembre 1837.
Première représenlalion de Caligula. — Les gens du monde chass-cs de la salle. — Les défauts de prononciation.
Le grand événement de la semaine est la pi'emièi'e représentation de Caligula. Dans l'ordre naturel des feuilletons de la Presse^ c'est M. Alexandre Dumas luimême qui devait rendre compte de cet ouvrage. Ce double rôle de critique et d'auteur lui aurait sans nul doute inspiré un article très-spirituel et fort piquant, mais un sentiment de modestie inexplicable l'a fait se récuser. M. Méry le remplacera ; nous laisserons donc a M. Merv le soin d'analyser le nouveau drame, et d'en proclamer le succès; nous lui laisserons dire tout ce qui s'est passé sur le tbéàtre : nous nous bornerons à raconter ce qui se voyait dans la salle. Ah ! la salle nous appartenait, à nous,
ProlocjLE : Car nous aussi, nous avons un petit prologue. La scène se passe dans les ^ ingt salons les i)lus élégants de Paris. « Irez- vous ce soir, madame, voir la pièce nouvelle? — Non. vraiment, je n'ai jamais pu il voir (le loge. — \ ous vous y êtes prise trop tard. — Trop tard I Noilà deux mois que j'ai envoyé au bureau (le la (^)inedie-Française pour louer une loge, on n'en louait pas; mon Irere y est allé lui-même, il y a (juinze jours, il n'a pas été plus heureux cpu' moi. — Le frère prend la parole : Je nai pu ohlenir, dil il, (pie celtr su-
perbe réponse : « Monsieur, la feuille est au secrétariat. » — On m'a fait une autre .réponse , à moi : M. Dumas avait, dit-on , fait retenir toutes les loges. — Si je pouvais seulement avoir une stalle. — C'est impossible, il n'y en a plus. — Comment, il n'y en a plus ! mais il n'y en a jamais eu , et c'est ce dont je me plains. Je comprends très-bien l'empressement qui fait que toute une salle est louée d'avance , mais ce n'est pas cela, les loges sont prises sans être louées. » On annonce le comte de X — Vous êtes bien fier, vous,
mon neveu, lui dit la maîtresse de la maison, vous avez une loge , et vous verrez ce soir Caligula. — Ne m'en parlez pas, je suis furieux. J'avais une loge, en effet, maison a rayé mon nom sur la liste. Tumulte, acclamations, chœurs déjeunes hommes et de jeunes femmes indignés : — C'est révoltant ! il faut vous plaindre, il faut réclamer.
On annonce madame de B... (dans un autre salon , c'est madame G**) : — Vous irez , ce soir, voir Cali-
rjula? — Oui — Ah ! vous êtes, madame , la seule
qui disiez oui ; mais aussi que de droits vous aviez pour obtenir une bonne loge!... — Mais je n'en ai pas... — \'ous non plus; c'est ciiarmant, nous n'osons plus nous plaindre: quand l'auteur de la Suite d'un bal masque dans un autre salon) , quand l'auteur du Marquis de Pomenars est mis à la porte du Théâtre-Français, nous devons trouver tout simple de n'y pouvoir entrer. — J'avoue que c'est la première fois, depuis trente ans, {|ue pareille chose m'arrive, car j'ai assisté au triomphe (le tous nos grands maîtres ; j'ai vu, je crois, toutes les premières représentations (|ui ont eu de l'éclat, depuis celle iVAqamemnon de Lemercier, jusqu'à celle d'.-l «-
(jelu de Victor Huiio. J'envoyais retenir ma loge un mois d'avance, il est vrai, mais entin je l'avais toujours; aujourd'liui, j'en suis réduite à demander l'hospitalité à un journaliste de mes amis. — Que voulez-vous? les journalistes, ce sont les rois du moment; tout est pour eux. — Les rois, non; vous voulez dire les juges. — Mais des juges arbitraires sont pis que des rois absolus. Ce prologue vous annonce déjà ce grand ehangejnent survenu depuis quelques années à l'égard du public des premières représentations. Le monde élégant n'en est plus : les exceptions sont si rares , qu'il n'en faut point parler. Aussi avons-nous été fort surpris en apercevant dans la loge du Roi M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, la princesse Clémentine et les jeunes princes. M. le duc d'Orléans, qui aime les gens d'esprit quoi qu'on dise, professe une grande bienveillance pour Alexandre Dumas; cela est tout naturel , et prouve pour son bon goût. Mais les premières représentations sont souvent de petites émeutes littéraires, que la présence d'un prince du sang ne prévient pas toujours ; et n'est-ce pas une imprudence que de s'exposer a ne point les apaiser? Et puis Caliguhi , c'est une loyauté ((u'on méprise; Caligula, c'est un empereur (|u'oii assassine. Le dranu* entier est une cluune de conspiialions |)lus ou moins hardies (jui ramènent une suite de mois plus ou moins pénibles, (pii sont malheureuseincnl des sou\enirs. Certes, nous ne songeons à faire aucune comparaison entre ce temps-là et le nôtre, entre César et nos rois; mais, bien que les applications soient impossibles, il est dans ce drame de certaines phiiisfs de n|iublicanisrne ron>ain quv nous avons ent» ndnes niiirurrr Iradiiiles en bon français. Dans un
pays où la reine ne peut voir sans fré.jnir son mari monter en voiture pour aller se promener, dans une époque où l'assassinat trimestriel n'étonne plus , les mots de complot , de conjuration , de conspiration, doivent être bien durs à l'oreille, et nous croyons que les princes de la famille royale doivent trouver peu d'agrément dans ce plaisir d'imagination , qui leur rappelle toutes les angoisses de leur vie. INous pensons donc qu'il n'est pas convenable que les princes assistent , ostensiblement du moins, aux premières représentations, et nous sommes bien persuadé que M. le duc d'Orléans, qui n'avait peut-être pas cette idée il y a deux jours, est tout à Mt de notre avis aujourd'hui. Mais on savait d'avance l'ingénieuse surprise, l'hommage gracieux que l'auteur avait préparé en l'honneur de madame la duchesse d'Orléans; on savait que le manuscrit du poëte , copié par lui-même, chef-d'œuvre d'écriture et peut-être de style , enrichi de charmants dessins de Boulanger, de Dauzat, etc., serait déposé, par l'ouvreuse, dans la loge royale , comme un libretto ordinaire ; on était flatté de cette attention pleine d'élégance et de bon goût, et l'on ne voulait pas faire manquer la surprise , en refusant d'assister au succès de l'ouvrage... on est venu, peutêtre malgré soi, pour ne pas désobliger un homme de talent : c'était une faute ; de pareilles fautes sont si rares, qu'elles méritent presque des éloges; mais, hélas! quand on est prince, il faut se défier de tout, même de ses bonnes intentions.
Après les princesses royales venaient les princesses de théâtre. Dans les belles premières loges étaient toutes les actrices de Paris : mesdemoiselles Elssler, madame Dorval, mademoiselle Falcon, madame Volnvs,
— 22(5 — mademoiselle Anaïs, mademoiselle Georges, mademoiselle Pauline Leroux, madame Dabadie, toutes, excepte eepeudant mademoiselle Déjazet, dont l'absence se faisait vivement sentir. Tous les acteurs de Paris et même de Versailles étaient là aussi, excepté Arnal et Lepeintre jeune : on les a vivement regrettés. Maintenant une première représentation ressemble à la cérémonie du Bourgeois gentilhomme ou du Malade imaginaire : tous les acteurs de la capitale viennent s'y montrer dans le costume qui leur est le plus avantageux ; c'es^t un bien beau coup d'œil ; seulement nous trouvons que les groupes de journalistes jetés çà et là nuisent à l'ensemble ; il faudrait exiger que les journalistes vinssent aussi en costume : alors ce serait fort beau; mais, par malheur, ce piquant spectacle se renouvelle trop souvent. Une si complète réunion est sans doute fort intéressante pour un jeune honune de province arrivé la veille à Paris, et forcé de repartir le lendemain. Ce curieux voyageur doit être très-flatté de pouvoir ainsi contempler dans une seule soirée toute la gent dramatique parisienne; il peut retourner chez lui et dire, sans mentir : « .l'ai vu mademoiselle Mars, j'ai vu mademoiselle Georges. » (Il dit : Mars, Georges, c'est son élégance à lui, ce n'est pas la nôtre.) 11 n'est pas obligé de spécifier dans quel rôle il les a vues, de raconter ses impressions et d'imiter ce mauvais plaisant d'une vieille comédie des Variétés, (jui prétendait ((ue Talma était un homme tres-froid qui n'avait jamais produit sur lui le moindre effet. — Comment, lui disait-on, il ne nous il |).is r.iil ficinir dans Oreste? — .le ne l'ai pas vu dans Orcstc. — Kh hicii, dans Mamiet? — .le ne l'ai pas vu non plus dans Hanilct. — .Mors, dans <|noi l'ave/.-vous
donc vu? — Je Tai vu l'autre jour dans un fiacre, il ne m'a rien lait du tout. — Nous le répétons, pour un jeune provincial , c'est quelque chose que d'apercevoir une actrice célèbre ; mais nous qui avons souvent ce plaisir, nous rêvons un autre public ; nous aimerions à pouvoir admirer dans les loges fashionables , les jours de première représentation , une femme au moins dont on puisse dire cette phrase consacrée : Elle n'a paru sur aucun théâtre.
Toutefois , nous comprenons l'empressement de nos célèbres actrices à venir voir comme l'on joue la tragédie au Théâtre-Français. Personne mieux qu'elles ne pouvait se divertir de la soirée de l'autre jour : mademoiselle Georges a dû bien s'amuser du jeu fantastique de mademoiselle Noblet; et madame Dorval, si charmante dans Chatterton , si gracieuse dans Beatrix Cenci , qu'elle a dû rire de bon cœur en regardant mademoiselle Ida ! Comment prend-on la profession d'ingénue avec une taille semblable? Dans les rôles de mademoiselles Georges, trop d'embonpoint est pardonnable; une extrême maigreur serait même un ridicule pour cet emploi. Mademoiselle Georges est toujoiu's une femme imposante; noble, fière ou terrible, c'est toujours une reine et une mère : ce n'est jamais une amante langoureuse. Quand elle éprouve de l'amour, c'est encore pour un de ses fils ; ses passions sont toutes plus ou moins maternelles. Mademoiselle Georges ne se permet d'aimer d'amour que ses enfants. Dans Sémiramis, elle veut épouser son fils; dans Ol^dipe y elle a déjà épousé son fils; dans Lucrèce Borfjia , elle aime son fils; dans la Tour de i\csle, elle aime ses deux fils. Ce n'est pas crime de sa part, c'est seulement une manière
spirituelle de dire : « Je ne cache pas mon âge. » iMademoiseile Georges est, de plus, grande et belle et toujours belle : son embonpoint ajoute peut-être même à la majesté de ses rôles. Mais l'embonpoint de mademoiselle Ida, jeune fille rêveuse et sentimentale, toujours vêtue de blanc , vierge timide au pied léger , fuyant un infâme ravisseur, ange et sylphide dont on cherche les ailes, l'embonpoint de mademoiselle Ida est risible et révoltant. Il faudrait au moins être transportable , quand on se destine à être enlevée tous les soirs.
Ce qu'il y a de plus étrange à la Comédie-Française, c'est la manière dont on dit les vers : on n'entend pas un mot. Ligier, Beauvallet et Firmin sont les seuls qui sachent prononcer le français ; le reste est quelque chose d'inimaginable. Là, chacun a un langage qu'il faut étudier : madame Paradol supprime toutes les consonnes. Dans ses imprécations contre les dieux qui l'ont trahie, elle doit secrier : « Vous êtes de faux dieux ! » elle dit : « Où êtes eu au ieux ! » Comme ce mouvement d'indignation est très-beau, et que le geste (|n'elle fait en renversant les petits dieux l'explique, on a applaudi , mais on n'a certainement pas entendu. Mademoiselle Noblet a aussi un mot à effet : Aquita q{ Junia veulent assassiner César, ils s'écrient : « Où nous cacherons-nous pour le tuer? » Messaline paraît et (lit : <( Chez tnoi! » La scène est belle, et le mot la teriiiinc (lune manière terrible; mais ce mot fatal s'est clianue, dans la bouche de mademoiselle Nol)let, en un petit jnot anglais tres-gracieux ; au lieu de (Wvq chez moi , elle a dit : « Trhé... mu, juha. » Le moyen d'être (■pouNîuitc p.ir nii si ucntil bmii.mc ! Mndcmoisrllc Ida
d (le même une prononciation qui lui est particulière; depuis dix ans , mademoiselle Ida est enrhumée ; cette voix pleureuse était assez agréable dans Angèle , où mademoiselle Ida a fait preuve d'un véritable talent. Dans le drame moderne, tous les défauts de prononciation sont permis, c'est de la couleur locale : les femmes les plus élégantes, de nos jours, ont en général un organe commun, une prononciation vulgaire et vicieuse ; aussi lorsque Angèle disait à sa mère : « Ah! banban^je suis bien badeurcuse! n c'était joli , c'était naïf ; cela s'appelait avoir des larmes dans la voix ; mais dans la tragédie, mais quand il faut parler en vers, et parler franchement , cette naïveté perd beaucoup de son charme. C'est pourquoi mademoiselle Ida a manqué les plus grands effets de son rôle. Exemple : StelLi raconte ta Junia la résurrection de Lazare; Junia s'écrie : « C'était un prodige ! » Stella l'interrompt et dit : « Un miracle , ma mère ! » Personne n'a entendu le mot ; ah! c'est que mademoiselle Ida l'a prononcé ainsi : « Un birach-, ba bère! » Cela n'est pas du tout tragique. Quant à la pompe inouïe dont parlent les journaux, et que le Thééître-Français a déployée dans la mise en scène de ce drame , nous ne l'avons trouvée que dans les décorations, qui sont réellement fort belles. Le luxe est vraiment misérable ; le char de triomphe, dont on nous avait souvent parlé, n'est trainé ni par des chevaux, ni par les Heures , comme on l'avait d'abord annoncé : il est tiré par deux gros comparses de Mecklembourg, ce qui le fiiit beaucoup ressembler à une petite voiture de hains à domicile , et cela n'est pas du tout tra'»ique. Le souper splendide , dont les convives sont c'oucbés dans une grande chambre fort sombre, enfu-
iiiee de trois torches funèbres, a l'air d'une ambulance, et rappelle assez la salle des mairies changées en hôpital pendant le temps du choléra. Le somptueux banquet est un repas plaisamment frugal, qui n'effaroucherait point le patriotique estomac du Constitutionnel. Menu : une assiette d'oranges et deux assiettes de pommes d'api, le tout pompeusement servi sur un petit guéridon. Hors-d'œuvre : un poète très-maigre , récitant des vers d'une voix monotone; cela ressemblait assez à une lecture de réfectoire , et ce n'était pas du tout tragique. On vendait à la porte une médaille en plomb frappée en mémoire du triomphe littéraire de Caligula. Ceci n'est pas tragique non plus; mais on avouera que c'est du moins fort comique. La médaille a obtenu beaucoup de succès et un brevet d'invention.
LETTRE PREMIÈRE
24 novembre 1858.
Le retour. — Paris et ses ruisseaux. — Bourganeuf et ses torrents. — Un cheval de fantaisie. — Le jargon de Racine. — Mlle Rachel. — Causeries.
Que Paris semble laid après un an d'absence ! Oh ! que c'est triste une ville de plaisir! Quand on revient d'un grand voyage, quand on a longtemps respiré l'air pur, l'air embaumé des montagnes , comme on étouffe dans ces corridors sombres, étroits, humides, que vous vouiez bien appeler les rues de Paris! On se croirait dans une ville souterraine, tant l'atmosphère est pesante, tant l'obscurité est profonde. Oui, l'on respire plus à Taise dans la grotte de Pausylippe. Ah ! sortons vite de cette caverne, marchons vers le jour, de l'air, de l'air ! On se meurt ici ! qu'il y lait chaud ! et qu'on a l'roid ! tour à tour on brûle , on frissonne ; que ce brouillard tiède est glacial! Il vous pénètre jusqu'au cœur; il enveloppe toutes vos pensées, il aveugle votre regard. Hélas! ce n'est plus cette blanche vapeur des rivières dans les vallées, ga/ea([uatique, voile transparent que jette entre les saules la nymphe qui se baigne, nuage mystérieux, complice discret (jui protège cha(iue
soir depuis l'éternité , l'éternel amour de Tonde et du rivage ; non, ce n'est plus cela, c'est une nappe humide, épaisse , lourde et grasse, pâle et noire, c'est une pluie pénétrante et perfide, une rosée d'encre et de suie, c'est le brouillard enlin ; mais un brouillard d'ordre composite , d'un style effrayant , c'est une macédoine infâme de tous les miasmes que l'on redoute , c'est la chaîne de vapeurs et de fumée qui marie les pavés aux toits , c'est l'union monstrueuse , fatale des soupirs de la cheminée et de l'haleine des égouts. 0 Paris ! i^aris !
Et des milliers d'hommes vivent, s'agitent, se pressent dans ces ténèbres liquides , comme des reptiles dans un marais ; et ce bruit sale et pauvre , ce clapoiement de pas dans la boue vous poursuit de tous côtés ; et l'on marche dans l'ombre sans lanterne , sous prétexte qu'il est midi , et l'on reconnaît son chemin. Alors on rentre en sa demeure où le brouillard entre avec vous. II s'introduit en fraude dans toutes les chambres, mais dans le vestibule il s'établit de droit ; l'escalier lui appartient aussi; il lutte de fraîcheur avec la cave. La ranq:)e est moite. Les marches mouillées gardent l'empreinte de vos pas; les murs sont tout en pleurs, des ruisseaux de larmes grisâtres ravlnenl la poussière des lambris comme les cascades d'un orage sillonnent le sîible des coteaux. Quoi ! c'est ici qu'il nous faut vivre! () l^uis ! Paris!
^^lgll(•^e un hori/on si \aste s'étendait devant nous! Que nos regards étaient ravis ! ((ue d'espace ! Comme nous resi)iri()ns a\ec conliance 1 l'air était si pur, le cii'l si haul ! La, tous les aspects étaient nobles, là, fous l( s bruits ctaiciit niajt'slucux ! Ali! ces belles axe-
nues de chêne valaient bien vos longues allées de maisons. Les plaintes du vent dans les feuilles, la voix des écluses béantes valaient bien les cris de vos ramoneurs, le roulement de vos fiacres, de vos Dames blanches, de vos Augustines, de vos Omnibus. Qui nous rendra ces doux moments ? Quand reverrons-nous nos montagnes? car nous avons le droit de dire nos montagnes y une partie de ce charmant pays est à nous. Vrai , nous sommes très-riche là-bas. Nous y possédons , non pas une terre , fi donc ! mais cent arpents , au moins, de rochers admirables î de purs rochers, des pics sublimes que nulle végétation vulgaire ne profane ; des pierres sacrées que la charrue a respectées , que les Druides, sculpteurs étranges, ont seuls touchées. Voilà une retraite sauvage et poétique. Admirez à votre aise les petits châteaux blancs et roses des environs de votre Paris, vos perrons grillés, ornés de l'inévitable vase de plâtre qu'habitent l'hortensia fidèle et le géranium obligé. Ratissez vos allées, peignez vos arbres, épluchez vos gazons et promenez-vous à pied sec dans vos rivières arides à l'ombre de vos ponts chinois; nous n'envions pas vos plaisirs... Nous n'avons point de petits châteaux , nous autres , nous n'avons pas même de maison, mais nous avons des grottes superbes tapissées de mousse et de lierre , où l'on rêve délicieusement. Plantez vos choux et vos patates, récoltez-les et mangez-les ; nous méprisons ces cultures triviales : dans notre sol tout poétique , ces plantes domestiques n'osent germer. Les salades panachées n'embellissent pas nos jardins, mais les ajoncs et les bruyères forment sur le front de nos montagnes une couronne de pouipre et d'or, Nul hôte prosaïque ne trouble la paix de
— 2;u — nos ondes; la, point de carpes, point de goujons, mais de grands lézards au corset d'émeraude, mais des serpents, beaucoup de serpents, des couleuvres, des vipères , des aspics. L'aspic est un reptile historique fort estimé. La, point de gibier familier, ennemi docile qui s'apprivoise , point de cerf ni de chevreuil , mais des renards, mais des sangliers, mais des loups. Point d'oiseaux de pâtisserie, point de cailles et de perdreaux , mais des milans, des chouettes, des sarcelles et des hérons. Là, point d'eau dormante et verdàtre qu'enferme la maçonnerie d'un bassin, point de jet d'eau périodi- (jue qu'on n'abandonne à sa furie que le premier dimanche du mois , mais un torrent que rien n'arrête , qui traverse un village et l'emmène, se chargeant luimême de transporter tous les meubles , les buffets , les tables, les chaises, commeune voiture de déménagement. Aimable torrent , les gens du pays qui possèdent des terres, des champs de blé, t'accusent; ils blâment ton humeur va^^abonde, ils te reprochent ton inconstance; mais nous te défendons contre eux , nous ne redoutons pas ta colère; dans notre belle solitude tu ne saurais rien dévastei- ; rugis, mugis, bondis sans crainte, retourne ces noirs rochers , fais valser ces branches cassées, démolis tes ponts, jette ton écume dans l'air, faisloi méchant, fais-toi terrible, joue ton drame, nous I admirons; ta démence est notre culture; demain nous le dcNrous mille dégâts charmants; notre parc fantasti(|ue ((ue la nature seule a dessine, compte sur toi pour tracer ses allées, diriger les travauœ ; il se pare de tous les dcsasires ; il est semblable a ces forts illustres r^'UN erses d.ins un grand combat, à ces volcans dechi tes par l.i \,\\r, ;i ers li oiils \ oiles de liislesse , lletris
par de nobles chagrins , qui ont dû la gloire à des fléaux, et qui trouvent la beauté dans les ravages.
N'allez pas croire que tout le reste du pays soit aride comme notre poétique vallée. Il y a là de belles prairies , des champs cultivés. Du sommet de nos rochers déserts, on aperçoit de riants paysages. A notre droite, la ville de Bourganeuf élève ses brunes tourelles, et son vieux donjon, où le frère de Bajazet, Zizim, fut enfermé; à gauche, la roche de Mazurat perce la nue et fait briller au soleil ses cailloux de cristal ; le Thorion, large ruisseau que nous trouvons paisible, nous, propriétaire d'un torrent , déplie en détours gracieux ses rubans d'acier ; et puis en face de nous s'étend sur vingt collines la superbe forêt de Mérignac, digne cadre d'un tel tableau , sombre océan de chênes qui roule à l'horizon d'immenses vagues de verdure.
N'allez pas croire, non plus, que les habitants de cette terre soient privés de toute civilisation ; n'imaginez pas que cette petite ville de l'ancienne Marche soit très-éloignée du moderne Pai-is. Elle est, au contraire, plus avancée en éducation politique, en littérature, en élégance, que bien des villes voisines qui font grand bruit; et c'est le charme particulier de ce séjour, c'est ce mélange de mœurs champêtres et d'habitudes citadines, d'aspects sauvages et de plaisirs mondains. Voyezvous surce pont qui tremble, sur ce vieil arbre jeté d'une roche à l'autre, voyez- vous cette jeune et jolie fennne qui franchit le torrent (notre torient); elle porte un mantelet noir garni de dentelles, un chapeau de paille de riz orné de vos Heurs à la mode, une robe rose garnie de hauts falbalas : elle tient d'uiu' main une ombrelle, (le r.iutre un |)elit porlelViiille conlenanl des
cartes de visite. C'est la femme d'un des premiers fonctionnaires de la ville, elle va de l'autre côté de la montagne faire une visite à une de ses amies ; sa fille marche devant elle, mais tout à coup l'enfant s'arrête : — Qu'as-tu, ma fille? dit une voix douce. — Maman, c'est un gros serpent. — Laisse-le passer, petite... Et le serpent traverse le sentier, et les voyageuses continuent leur loute sans s'émouvoir de la rencontre; mais on les a vues; un magnifique chapeau de paille d'Italie couvert de plumes blanches vient au-devant d'elles, et ces parures fashionables, qui seraient admirées dans la grande allée des Tuileries, disparaissent à nos regards derrière les rochers.
Voyez-vous au bord de l'abîme cette solitaire maison? le désert l'environne , des blocs de granit la protègent de tous côtés. — C'est la retraite d'un ermite, d'uji poëte, ou le repaire d'un misanthrope? Point du tout, c'est une maison de banque. Passez à la caisse. — Entendez-vous cette cascade, quelle voix terrible I quel bruit ! qui donc peut habiter là? — C'est la demeure d'un avocat. Un avocat! quelle abnégation ! — Où donc courez-vous dans la prairie, qu'allez-vous faire dans cette chaumière isolée? — Je vais jeter dans la boite aux lettres une réponse à M. de Lamartine. — Dans cette cabane ou sont les vaches? — Oui, c'est un bureau de poste.
\iiisi dans ce charmant pays les beautés les plus simples (le la nature se confondent avec les plus commodes recherches de la civilisation; c'est une suite de contrastes piquants, une lutte constante des choses les plus ••Irangeres entre elles, un mélange inconnu de rochers «1 de ban(|uiers, d'avocats et de cascades, de loups et <lc chapejinv ;i |.liini(S, (U- s;iii^li( rs et de dentelles, de
falbalas et de serpents, dont nous ne pouvons donner aucune idée et qui avait pour nous bien des attraits.
Que de belles promenades nous avons faites dans ces campagnes ! que de fois les flots du Tborion ont rélléchi l'étrange image de notre coursier ! Nous disons coursier, le nom de cheval ne lui conviendrait en aucune sorte. C'était un quadrupède de race et forme sans noms, dont l'alluve de fantaisie était pleine d'originalité. Ce compagnon de voyage n'était pas digne de nous sans doute, il n'avait en apparence rien d'élégant; aussi était-ce pour nous moins une monture qu'un guide. Mais ce bon vieillard qui se disait natif de Limoges , connaissait si bien le pays ! Il savait tous les détours de la montagne, il s'arrêtait dans tous les pacages, il allait boire à toutes les fontaines, il entrait dans toutes les chaumières, il saluait toutes les jeunes filles, et fuyait tous les paysans ; la voix d'un charretier le remplissait de crainte; le moindre fouet claquant dans les airs le faisait partir au grand trot. C'était plus fort que lui, c'était plus fort que nous, il n'était pas maître de ses souvenirs. Grâce à son humeur vagabonde, nous avons parcouru tout le canton, nous avons visité les ruines du temple des Druides à Perseyx, monument superbe que M. Mérimée ne connaît pas; nous avons vu le joli lac de Péra, l'étang de la Chapelle, la cascade de Saint-Martin-le-Chàteau , les bois du Palais, Pontarion , Sauviat, etc., etc.
Mais à quoi bon rappeler toutes ces choses? c'est Paris qu'il nous faut regarder aujourd'hui , ô Paris! Paris!
» Tels ('laicMil nos plaisirs. Quel changemciU, 6 Dieux! >
Qu'avons-nous dit? imprudents (juc nous sonmies! citer Racine dans la Presse! L'audace est extrême,
nous l'avouons; maison nous pardonnera cette licence poétique en faveur de nos souvenirs. C'est une faiblesse, que voulez-vous? nous le savons bien; mais Racine est pour nous un ami d'enfance; nous ne le jugeons pas, nous l'aimons, rsotre admiration pour lui n'est que tendresse ; c'est une de ces erreurs puériles , un de ces préjugés de naissance qu'on suce avec le lait. L'âge n'y peut rien et la raison n'en guérit pas; c'est ce vulgaire amour plein de niaiserie que l'on ressent pour sa nourrice, pour une vieille paysanne qui a les mains rouges , qui dit : J'avions .fêtions , je sommes, et que l'on embrasse devant tout le monde, comme sa mère, malgré son bonnet rond et ses sabots. Racine ne dit pas précisément : J' et ions et j'avions^ mais il parle, dit-on, une langue Nieillie. Il ne porte point de sabots, mais le lacet de ses cotliurnes est bien usé. Nous l'aimons donc par habitude, par reconnaissance aussi; ses beaux Ners... non , ses vers chéris gardent encore le parfum (le nos belles années; ils retentissent encore de la voix bien-aimée d'un père , leur admirateur passionné, des accents de la bonne sœur qui nous apprenait à les réciter, ils vivent tout-puissants dans notre mémoire, et nous vous demandons la permission de les trouver sublimes tant (jue nous ne les aurons pas oubliés.
Kh ! mademoiselle i^aclicl ?
^ous ne l'avons pas encore vue, mais d'avance notre bienveillance lui estac(iuise; ses detracteuis prétendent (pic son imnicnse succès est une afi'aii'e d'association nationale. Mademoiselle Kaelul est juive, disentils, v\ cba((U(' lois (|u'elle joue la moitié <le la salle est occupée par SCS cori'liLiiomiaircs. ils agissent avec elle
— 231) — comme avec Meyerbeer , avec Halévy. A l'Opéra , voyez les jours où l'on donne les Huguenots et la Juive, toutes les places qui ne sont pas louées à l'année sont prises par les juifs. Gela est vrai , et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer cette belle union de tout ce peuple qui se parle et se répond d'un bout du monde à l'autre, qui se comprend avec une si prodigieuse rapidité, qui relève un de ses fils malheureux à son premier cri, et qui court chaque soir applaudir en foule celui de ses enfants qui se distingue par son génie. Cela fait rêver. N'avoir point de patrie , et garder un sentiment national si parfait! Quelle leçon pour nous, qui nous desservons mutuellement sans cesse , qui nous détestons si bien , et qui pourtant sommes si fiers de notre belle France I Faut-il donc des siècles d'exil et de persécution pour que les enfants d'une même terre apprennent à s'aimer entre eux? Peut-être! Quoi
qu'il en soit, mademoiselle Rachel obtient un succès mérité, les triomphes factices n'ont pas cet ensemble et cette durée; d'ailleurs, nous entendons chaque soir vanter la jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent la plus grande conficince; de vieux amateurs de tragédie, qui ont vu Talma, qui ont applaudi mademoiselle Raucourt, mademoiselle Duchesnois, et qui ne sont pas juifs du tout.
Nous ne sommes encore aile qu'une seule fois au spectacle , à la première représentation de Ruy-Blas. C'était pour nous un devoir d'amitié, car, vous le voyez, nous sommes toujours le même, reunissant dans une même admiration les choses que fa rivalité sépare, aimant Racine et Victor Hugo, les admirant de front , sans l)l;inur l'un pour (latter l'autre.
Don Sébastien fait événement a la Porte-Saint-Martin. Cela devrait encourager M. Harel à faire balayer son théâtre. A chaque pas, à chaque émotion violente, les acteurs disparaissent dans un nuaae de poussière. L'héroïne tombe à genoux avec une robe noire , elle se relevé avec une robe grise. On a respecté la poudre du désert apportée par les Bédouins , mais Don Sébastien méritait aussi des égards.
George Sand est en Espagne; en partant il nous a laissé Spiridion. Avez-vous lu Si^iridion?
Avez-vous lu Arthur, par l'auteur de la Salamandre? Arthur et Spiridion font le sujet de toutes les conversations dans le monde fashionable. Du reste , nous ne savons encore rien que de tristes nouvelles ; nous ne voyous que des amis en deuil ; les heureux sont absents. La grande mode cette année à Paris, c'est de passer l'hiver en Italie; c'est aussi la mode à Londres. La reine douairière d'Angleterre est à Naples. La belle duchesse de Sutherland est à Rome, avec toute sa famille. Chaque fois que vous prononcez un nom célèhiT par l'esprit, par la beauté ou par l'élégance, on vous rej)()Md : Elle est à Rome, à Milan, à Florence. On vous (lit rarement : Elle est ici. Tout le monde pense-t-il donc comme nous? L'horreur parisienne, est-ce là le sentiment général cette année, l'épidémie de la saison? et le triste refrain (fue nous avons ado|)té est-il donc !e cri uuiMTsel ?.... O Paris! Paiis !
50 novembre 1838.
Une découverle. — Lamaiiiiie. — Viclor Hugo. — Histoire de I'ame HUMAINE. — L'école des Élus. — I/école des Parias.
Patience, nous vous parlerons tout à l'heure de ce qui vous intéresse, de niaiseries et de chiffons; mais avant de vous raconter ce que vous désirez savoir, nous voulons dire ce que nous serons lier un jour d'avoir dit.
11 s'agit d'une grande découverte faite par nous, d'une belle pensée ravie à deux nobles intelligences, d'une clarté nouvelle jetée sur deux tableaux, dei^x œuvres gigantesques, que le monde juge et ne comprend pas. Rayon charmant, plein de partialité et d'injustice, puisqu'il n'a daigné luire encore que pour nous.
Quel les sont ces deux nobles intelligences? — Lamartine et Victor Hugo. Quelle est cette belle pensée? — Celle de toute leur vie, celle qui préside à chacune de leurs œuvres. Chose étrange, ces deux hommes de génie se sont rencontrés, sans le vouloir, sans le savoir; et suivant tous deux une route différente, tous deux marchent au même but. Oui, tous deux gravissent la même m(mtagne, l'un a choisi le sentier du nord, l'autre le sentier du midi; mais parvenus au sommet, ils se retrouveront et se donneront la main. Tous deux accomplissent le même travail, mais en sens inverse; tous deux ont entrepris le même li\re; ils écrivent la même
— 2-12 — histoire, l'histoire de I'ame humai. m:; I dn laeoiite \v bien, l'autre le mal ; Lamartine, avec son regard rêveur et poétique, eherehe le beau; Victor Hugo, avee son coup d'oeil observateur et dramatique, étudie l'horrible. L'œuvre du premier pourrait s'appeler l' Ecole des Elus, l'œuvre du second serait l'Ecole des Parias. Ainsi, dans leur sublime instinct qu'on nomme génie^ ils se sont partagé le monde : l'un a choisi la terre, l'autre le ciel !
Maintenant, suivons-les dans le développement de leur travail ; ne vous effrayez pas, cela ne sera pas long. Nous vous dirons dans un moment que l'on porte des robes groseille à bouquets noirs qui sont fort jolies. Permettez-nous avant d'expliquer notre idée.
Lamartine, dans ses poèmes épiques, montre l'homme vertueux aux prises avec les tentations de la vie, et succombant une heure à ces tentations pour expier ensuite cette heure de faiblesse par des années de remords, de remords bienfaisants ; l'homme entraîné au crime l)ar un monde corrompu qui l'attire, mais triomphant d'une démence passagère, grâce à la noblesse de son origine, à la pureté de son cœur, à la sainteté de son éducation.
Victor Hugo, dans ses drames, a pris le point de vue contraire : il montre l'homme dégradé par toutes les l)assions mauvaises, par toutes les misères, par toutes les humiliations, par le vice, par l'esclavage, par la difformité, séduit à son tour une heure par le bien, luttant non pas contre lui, nuiis axcc lui coulreun passé horrible (ju'il .Mbjnre; aspirant vers le beau, comprenant les délicatesses les plus e\(piises, maisabruli, maisdegrade. Indigne (N's nobles senlimenls(|u'il «prouve, \\v pou^;^nt
déployer ses ailes rongées, ne pouvant respirer dans nn air trop pur, ne pouvant se diriger dans ces régions inconnues; retombant alors épuisé et vaincu dans l'abjection première, malgré ses efforts courageux, parce que sa pensée est à jamais flétrie, parce qu'une éducation pour ainsi dire malsaine a gangrené son cœur.
Vous le voyez, dans cette grande œuvre que ces deux génies poursuivent en même temps, c'est toujours I'ame HL MA i?<E qui est l'héroïne, c'est elle qu'on éprouve, qu'on se dispute, c'est elle qui est l'étude enfin. Dans l'œuvre de Lamartine, elle lutte avec l'esprit du mal et triomphe; dans l'œuvre de Victor Hugo elle cherche avec instinct le bien, qu'une sainte passion lui révèle, mais on la repousse du pied, et elle succombe. Ainsi Jocehjn a voué ses jours aux autels, une femme vient qui lui dit : «Je t'aime,)) et Jocelyn sent faillir ses résolutions, l'amour l'égaré, il ne voit plus le temple qu'avec effroi, et il faut que la religion soit en péril, il faut qu'un prêtre meure comme un martyr, il faut qu'un peuple entier verse des ruisseaux de sang et de larmes pour le ramener au devoir. Ainsi, dans la Chute d'un Ange, Cédar, ange exilé, a donné sa vie au plus pur amour : aimer son Dieu, sa femme et ses enfants, voilà sa vertu. Lhie courtisane vient qui lui dit aussi : « Je t'aime, » et Cédar est entraîné par une ruse, et l'indigne Lakmy trouve au sein des flots le châtiment du crime qu'elle a fait commettre. Maintenant voyez dans l'épreuve contraire le même effet. De grâce, encore (|uel(|ues mots sur ce grave sujet; dans un instant, nous vous dirons (jue mademoiselle Haudran fait des turbans de velours noir (jui sont admirables.
Quasimodo est un nu)nstre dégrade par la laideur ou
— -2-14 — plutôt par la hideitr et abruti par une mouonianie. Quasimodo, amoureux de ses cloches, tout à coup aime une jeune lîlle, il aime et l'étincelle divine qu'étouffait sa difformité se révèle; il aime d'un amour pur, délicat, sublime, il aime d'amour enfin, car il n'y a qu'un amour; il aime comme Saint-Preux, comme Romeo, comme don Carlos, comme les modèles classiques de la passion; mais il n'aime ainsi qu'une heure. Cette tendresse si noble au fond de son àme, ne s'exprime, hélas! que dans son misérable langage; ce foyer si brûlant ne jette qu'une flamme décolorée ; il aime comme un héros de roman, et il agit comme un monstre méprisable, parce qu'il ne sait pas comment on agit dans les nobles choses, parce que ses habitudes d'idiot sont plus fortes que son instinct de générosité ; parce que, nous le disions tout à l'heure, une éducation pernicieuse a souillé son cœur ; et cette passion si belle, si véritable, si puissante, ne se trahit que par une touchante humilité. Pauvre monstre! il n'imagine rien de plus beau, pour séduire la femme qu'il aime, que de lui amener son rival. Nourri d'humiliations, pour prouver sa tendresse, il shumilie; l'abnégation servile pour lui, c'est le dévouement; et puis quand la passion devient trop forte, quand il veut à tout prix en avoir raison, stupide, il s'y abandonne avec sa brutalité de monstre, et le feu sacré cache dans son àme, ((u'une heure d'amour avait l'ait revivre, s'éteint dans l'horreur et le dégoût.
Le Rois amuse nous offre la même étude. Triboulet, homme dégradé par le rire, s'ennoblit une heure à l'aspect de sa fille déshonorée. Le rayon divin jaillit encore (le l'être abject. Le bouffon se transforme; l'amour paternel lui rrxclc toutes les délicatesses du cœur; quel-
— 2-IÔ — qii es degrés de plus, il serait Viryinius ; mais il retoiube et ce n'est plus que Triboiilet. Voyez Marion de Lorme : même miracle, même subite transformation, un moment elle comprend la honte, elle apprend à pleurer, à rougir; une heure elle aime comme fléloïse, elle parle comme Aménaide... mais sitôt que les grandes terreurs l'éprouvent, elle redevient Marion; l'affreuse tradition est plus forte qu'elle; voulant sauver celui qu'elle aime, elle se livre au bourreau, sans comprendre que pour Didier, il valait cent fois mieux mourir que d'être sauvé ainsi.
Voyez encore Lucrèce Borgia : elle n'est pas une fille du peuple, elle n'est point difforme, l'humiliation n'a point flétri son cœur, mais elle est née dans le crime, mais elle a été élevée dans le crime. Dès son enfance, on lui a enseigne à composer des poisons, comme on apprend aux jeunes Anglaises à faire le thé. Aussi le jour où un beau sentiment l'inspire, par bonté d'âme, par dévouement, elle fait périr tous ses ennemis dans uii repas qu'elle prend soin d'assaisonner elle-même.
Voyez enfin Ruy-Blas : même travail, même vérité; avilir la royauté, c'est le but, c'est la morale de cette œuvre, dites-vous? et non, mille fois non, ce n'est point de la royauté qu'il s'agit. Elle n'est mise là que pour faire valoir la pensée ; c'est l'antithèse, c'est le repoussoir, c'est un contraste, et voilà tout, l.a véritable pensée du drame est celle-ci : l'àme d'un laquais est aussi noble que l'àme d'un héros. Parlez-lui le langage de la passion généreuse, elle y repondiîi. I^'amour fait de ce laquais un ministre, un grand homme d'Etat; il est capable des plus belles actions, il réalise les plans les plus vastes; minisire, il va sauver l'Espagne; mais voila ((ue vous venez lui rejeter à la
face, avec une ironie cruelle, tout son passe comme une injure, vous gonflez son cœur d'amertume; alors cet homme, grand d'Espagne une heure, rentre avec furie dans son ancienne profession; vous lui en faites un crime, il s'en fait une arme. Il ne veut pas combattre, il veut punir. Il dérobe traîtreusement à son maître son épée, et avec cette épée qu'il a nettoyée la veille, il le tue. Né gentilhomme, il se fut vengé en chevalier ; né domestique, il se fait justice en assassin; et il commet ce meurtre dans un noble but, et cette lâcheté sauve l'honneur d'une reine. Mais est-ce donc sa faute à lui, si vous l'avez nourri de misère et d'outrages, si vous avez flétri ses jours? Le ciel lui avait donné de nobles instincts comme à \ ous, c'est votre morale étrange qui les a fait taire. \ ous lui avez enseigné le dédain de sa condition. Vous lui avez donné des coups de bâton, en lui disant : .le te chasse. Vous avez appelé devant lui \aletsceu.\ que vous méprisiez, ((uand au contraire il fallait lui dire : C'est l'intelligence qui fait la valeur d'un homme; c'est le caractère qui fait la dignité; un serviteur adroit et fidèle est plus qu'un maître incapable et Noleur! Son abjection est donc votre ouvrage, et vous seuls l'avez fait ainsi? Kt vous le voyez lutter sans cesse avec la nature qui l'a créé noble et bon contre la société (jui l'a fait envieux et méchant. Ah! ((uelle ad mirable étude, (picl attachant spectacle ! ((uand l'jimoui l'inspire, il est ciilaiit de Dieu, coinme tous ceux (|ui aiment, (|ui îidmircnt et (|ui priiiit; (luand la haine rciiMammc, il n'es! plus (jue Notre elcNC, et il se cou (lui! (Tapies nos leçons.
Oui, cette étude de l'rtme humaine dans les monstruosités 1rs plus hideuses, cette découverte de l.i
— 2^7 — beauté dans la laideur, cette recherche de la perle divine dans tous les fumiers humains est un généreux et sublime travail. C'est réfuter victorieusement l'opinion de ce philosophe à qui l'on demandait s'il croyait à l'immortalité de l'àme, et qui répondit : « C'est selon. » Comme on s'étonnait de cette réponse spirituellement impie : J'avoue franchement, continua-t-il, que je ne crois pas à l'immortalité de toutes les âmes; il y a beaucoup d'êtres dans ce monde qui n'ont pas besoin d'être immortels, qui n'y tiennent pas ; les polichinelles, par exemple : — pensez-vous qu'un homme qui toute sa vie a parlé comme ça (et il imitait l'accent du personnage), pensez-vous que cet homme tienne beaucoup à son immortalité?— Oui, oui sans doute, a répondu Victor Hugo, et il y tient peut-être plus que vous. Souvent de grands éclats de rire ont caché de tragiques douleurs; un paillasse qui nourrit quatre enfants en faisant des gambades sur un théâtre de boulevard, est plus noble que vous, monsieur, qui le regardez peut-être de votre loge, entre un ami que vous avez ruiné et une malheureuse fille que vous avez perdue. Oui, l'âme du bouffon est immortelle; l'âme de Marion de Lorme, de Quasimodo, est de la même essence que la vôtre ; tous les hommes sont frères par l'âme. Voilà ce que V. Hugo vous a démontré dans toutes ses œuvres; bien loin de jeter le mépi'is sur ces êtres misérables que le crime, la honte et le ridiculeont proscrits, il vous apprend à les plaindre comme des victimes, alors (pie vous les poursuivez comme des parias. Il les réconcilie eux-mêmes avec leur sort; il leur enseigne la dignité, connue il nous enseigne à vous la charité. Quand il les voit étendus sur la terre, découraiiés, anéantis, il leur ilit : l\ele\('z-vous.
purifiez- vous, \ous êtes nos frères; quaud il vous voit les fuir a\ ec dégoût, quaud il aperçoit l'injure prête a eclore suj- vos lèvres, il vous crie : Passez en silence, pitié et respect, Dieu est là 1
Et la preuve qu'il a raison, c'est que nous dont le métier, bien plus, le devoir, est de parler des modes, des plaisirs et des commérages du monde, nous vous disons à propos de lui toutes ces choses qui sont pourtant bien loin de nous et dont nous sommes tout à fait indigne de nous occuper.
LETTRE ni.
7 décembre 1838.
La Popularité ^ comédie. — Une lecture à l'Abbaye-aux-Bois. — M. de Chateaubriand. — A Jaunting car.
Aujourd'hui que nous n'avons pas fait la moindre découverte, nous pourrons commérer en toute liberté; n'ayant rien à dire, nous pouvons tout dire. Quels sont les grands événements de la semaine? Une pièce nouvelle au Théâtre-Français , une lecture des plus intéressantes à l'Abbaye-aux-Bois, et l'apparition d'une voiture mirobolante sur le boulevard des Italiens.
La pièce nouvelle du Théâtre-Français est la Popularité, le lecteur de l'Abbaye-aux-Bois est M. de Chateaubriand , la carriole fantastique du boulevard des Italiens est une voiture écossaise que l'on nomme Jaunting car.
Disons quelques mots sur la Popularité : c'est une comédie politique, vous le savez; c'est un dialogue plus ou moins animé entre le Constitutionnel, le Journal des Débats , le Courrier français et la Presse , qui, pour sa part, a fourni à l'auteur plus d'un beau vers. On a fort applaudi, entre autres, ce mot : tyrans subalternes , et ce vers :
Vient me voler riioiiiuMir |.;ir une i;ili»miiif
Ces expressions sont empruntées a un article de M. de Girardin. M. Delavigne a rime aussi tous les ad-
— 1>Ô0 — mirables discours de M. de Lamartine; mais il en avait le di'oit; le poëte a le privilège de mordre en pleine prose. Les auteurs ne sauraient s'en plaindre. C'est un hommage qu'on leur rend.
Vous leur fîtes, seigneur, En les rimant beaucoup d'honneur.
Nous qui trouvons la politique des journaux déjà fort ennuyeuse à lire, dans un bon fauteuil, au coin d'un bon feu , nous la trouvons bien autrement pénible à entendre, assis sur une mauvaise chaise dans cette boite de danse qu'on appelle une loge; aussi nous récusonsnous humblement pour juger ce genre d'ouvrage. Nos hommes d'Etat disent avec dédain, en parlant de cette comédie, que c'est de la bieii mauvaise politique. Nous lions en rapportons avec confiance à leur jugement ; ils doivent s'y connaître mieux que nous, leur politique est une si bonne comédie!
Nous ne voulons nous occuper que de Ladij Strafford , que du rôle sentimental de la pièce. Admirable femme , en effet, qui représente à elle seule toutes les nuances de la presse légitimiste! Pendant les premiers actes, c'est la Mode, c'est un délicieux journal de cliif fous politiques. L'aimable lady s'occupe à la fois de parures et de complots. Llle vient à Londres pour un bal et pour une émeute. Ses cartons de voyage sont remplis d'armes et de fleurs; elle prépare un massacre <n mettant son rouge; ellesounie le feu de la guerre civile avec son éventail. Vous croyez sans doute ([u* tontes ces choses, elle les fail par amour, car cluv, les IcMinns, les «grandes pensées jxtiltiqucs \iennenl dn vii'[w I. iinr, NJcrue inspirée, se fail sold.il pour sau\(i
son pays. Une autre, mère passionnée, entreprend la guerre pour rétablir son fils sur le trône. Les conspirations que les femmes ourdissent, nous ne parlons pas de leurs intrigues, ont toujours une cause généreuse, une origine poétique; quelquefois une noble vengeance les inspire; mais il faut leur rendre justice, le plus souvent c'est un sentiment très-tendre qui leur met les armes à la main. Vous croyez, disons-nous, que lady Strafford veut ramener dans son royaume le 'prétendant qu'elle aime. Vous dites : Elle agit par amour ; point du tout , elle agit contre amour; elle n'est pas du parti de celui qu'elle aime, mais elle veut profiter de l'ascendant qu'elle a sur son esprit, pour le gagner à sa cause, au risque de le voir se perdre lui-même en trabissant son parti; car elle n'hésite pas entre son j^rétendant et son prétendu. Pourvu que le premier règne, qu'importe que le second se déshonore; c'est un détail qui ne la regarde pas. Et puis, elle gazouille politique du bout des lèvres avec tout le monde, elle se commet avec tous les chefs d'opinions, elle dit la même niaise flatterie à tous les rustres qu'on lui présente : — M. Goff
— le nom de monsieur est fort célèbre, il est connu dans toute l'Europe. — M. Martins — le nom de monsieur est fort célèbre, il est connu dans toute l'Europe.
— M. Smith, — le nom de monsieur est fort célèbre... Milady plaisante d'une façon charmante sur les choses les plus terribles, elle dit à son oncle, en riant comme une petite fille : Quoi ! nous ne le savez pas? FI y a des armes plein votre maison ! c'est-à-dire j'ai là de quoi faire périr deux ou trois cents hommes; elle prétend que bien que l'on soit femme, on aime la gloire.
Il " nmmo dans sa elaco, on so voit dans l'hisloiic.
— 2->2 — Sans égard pour une superbe robe de velours et un eliapeau à plumes qui lui sied très-bien , elle demande la permission d'aller faii'e un peu de toilette; là-dessus elle va s'habiller en bergère.
Car même en conspiranl il faut songer a plaire.
C'est-à-dire : qu'on se batte , qu'on se déchire , je n'en mettrai pas une rose de moins ; mais pardonnonslui cette cruauté, elle est fort belle ainsi. Sa parure est du meilleur goût. Voyons sa politique maintenant. Acte troisième. Changement de journal : ce n'est plus la Mode, c'est la Gazette de France; elle tend la main au parti républicain. L'alliance est conclue. Bravo! — L'émeute gronde... Cette femme, si courageuse quand il s'agit de faire sa toilette, a très-grand' peur quand le danger commence; elle accourt, pâle et défaite, pour se réfugier, où?... chez celui qu'elle aime!... et sa tète est mise à prix , et elle ne tremhle pas de le compromettre ; ô mon Dieu , mais il nous semble que dans de tels moments, on se cacherait plutôt chez son ennemi! Enfin l'orage s'apaise, elle en est quitte pour l'exil ; alors elle s'éloigne pâle et triste, mais digne et fidèle, en vrai Quotidienne eui\n. La toile tombe; c'est dommage, un acte de plus et nous avions l'Europe , ce journal nouvellement refondé , dont on parle tant. Comme rôle de feuille périodique, c'est complet, vous le voyez; comme caractère de femme, c'est moins bien. Tous les diamants et tout le talent de mademoiselle Mars ne feront jamais une personne aimable de cette conspinitrice de boudoir, mescpiine et ta(iuine, vulgaire et froide, (lui a bien plutôt l'air d'une pensionnaire om-dissant avec ses ccunpagues une mystification
contre son maitre d'écriture, que d'une grande dame conspirant avec des hommes d'État pour renverser un usurpateur. Travestir ainsi le plus beau type de la civilisation moderne, la grande dame anglaise, quelle profanation ! Est-il rien de plus admirable qu'une véritable lady, cette déesse bienveillante dont le sourire même est imposant? Quel orgueil! mais aussi quelle douceur! que de majesté! mais aussi que de grâce! comme elle vous fait peur! et pourtant, comme vous l'aimez! Son maintien a de la noblesse sans roideur, du calme sans indifférence; c'est elle enfin que l'on prendrait pour modèle, si l'on voulait faire une statue de la Dignité. 0 profanation! profanation!
Et Lord Derby!... Messieurs de la chambre haute, pardonnez-lui, il ne ressemble pas même à vos cochers.
Malgré ces critiques que nous croyons justes , nous vous engageons à voir la Popularité ; le premier acte est charmant, et la belle scène du cinquième acte mérite à elle seule que l'on écoute toutes les autres.
Mais vous êtes impatients ; vous voulez avoir des nouvelles de V Abbaye- aux-Bois. Heureusement, cette fois, nous n'étions pas là, et nous pouvons , sans indiscrétion, vous raconter ce qui s'est passé : c'était le matin, dimanche dernier. Dans un grand salon qu'habitent madame R... et la Corinne deGérard, étaitréunie l'élite de la fashion parisienne ; l'auditoire se composait d'illustres savants, de duchesses d'esprit, qui sont aussi de jolies femmes; élégantes, coquettes et flatteuses comme des personnes qui se connaissent en flatteries et qui veulent généreusement dépenser en une heure l'encens qui leur est offert chaque jour. M. de Chateaubriand a lu plusieurs fragments de ses mémoires;
— 20 i — c'est le récit de la mort du duc d'Eugheiii , c'est un retour à Paris après un voyage en Angleterre, c'est Ihistoire du manuscrit i^Aîala, que l'auteur, découragé par une critique de M. de Fontanes, voulait jeter au feu, et que des tourterelles ont sauvé. Vous dire comment et pourquoi ces colombes bavardes étaient enfermées dans une malle, vous donner une idée de ce récit merveilleux des choses les plus grandes et les plus petites, de ce style puissant et simple , spirituel et sublime, noble et naïf, cela ne nous est pas possible. Les Confessiovs de Rousseau peuvent seules vous faire comprendre le parti qu'un écrivain de génie sait tirer des aventures les plus vulgaires de la vie privée , avec la différence cependant q»ii doit exister entre les mémoires d'un Ruy-Blas et ceux d'un ambassadeur; il doit y avoir encore une autre différence. M. de Chateaubriand , en écrivant ses confessions , a un grand avantage sur Jean- Jacques ; M. de Chateaubriand était célèbre dès l'âge de vingt ans. Bien jeune, il sentait déjà qu'il écrirait un jour ses mémoires, il agissait vaguement avec cette arrière-pensée ; et cette pensée-là pourrait servir de conscience au besoin ; elle gène pour faire le mal ; on se défie des actions qu'on n'aimerait pas à raconter. Ahl si Jean-Jacques avait eu ainsi le secret de son avenir, il se serait épargné plus d'un remords; il aurait vécu tout autrement, il aurait eu des égards pour sa plume, et moins libre dans ses actions, il se serait refusé bien des chapitres.
Maintenant, nous allons vous dire ce que c'est qu'un Jnunting car. Quel dommage ([ue nous ne sachions pas dessiner 1 Lue invention pareille estdiflicile à expliciuer avec (les phrases. Figurez- nous une inunense table
carrée longue, poste eu travers sur quatre roues, er traînée par un cheval. A l'un des bouts de cet-te table est assis le domestique, les pieds suspendus dans l'espace; à l'autre bout est placé le maître; ils se tournent le dos, ils se boudent comme les amants de Molière. Cependant le maître fait des avances, c'est évident ; pour conduire le cheval , il se contourne de la façon la plus affreuse; vous comprenez : il est assis de profil dans la voiture , et il faut qu'il mène de face ; idors il se penche gracieusement comme un fleuve sur son urne , ou comme un joueur de billard qui a un coup difficile à exécuter. Sa situation est déplorable, elle contraste avec celte du groom qui se laisse conduire de côté avec une grande insouciance, et qui, les bras croisés, regarde tranquillement ce qui se passe dans le fond des boutiques. Les badauds du boulevard s'amusent fort de cette singulière façon de voyager ; mais aussi, quelle idée de faire un tilbury parisien d'une voiture de transport qui ne sert en Angleterre que pour aller à la campagne?
U décembre i838.
Luxe des parures. — Les guipures défendues par un édit de Louis XIV.
Oh ! le bon froid, le bon soleil, le bon feu ! il est trois heures, et nous voyons clair! 0 merveille! il y avait longtemps que nous n'avions vu un véritable jour. Aussi, tout le monde était dehors ce matin. Les boulevardsétaient superbes; cen'étaitquechapeauxà plumes, chapeaux voiles de dentelles, mantelets garnis de fourrures, châles de cachemire, robes de satin, robes de velours et falbalas de toute espèce ; la mode des riches étoffes est revenue. On a longtemps prêche aux femmes une élégante simplicité ; elles ont d'abord paru sensibles à ces exhortations dictées par les sentiments les plus raisonnables: pendant plusieurs années les grandes parures ressemblaient à des demi-négligés, les robes dt; bal étaient franchement des robes de dessous ; les chapeaux habillés étaient des naïves capotes de pensionnaires; une merceUleuse en Nisite du matin était nn'sc comme une fciinne de chambre anglaise; et lorsciu'onla Noyail noncliahimment assise dans sa calèche, on se demandait poiiiciuoi elh; n'était pas restée sur le siège. \ui()urd'liui, ce n'est plus cela, les IVnnnes ont dccou- M'rl ([u'elles étaient dupes d'un manège, et quv leur crédulité les avait entraînées trop loin. Les hommes disaient : « Lue femnu' comme il faut, doit éviter tout ce «(uilarcr.iit reinar(|uer : h's parurescpii foui tropd'enel.
— 2o7 — les bijoux, les fleurs, lesplumes, ne doivent ptiraitreque les grands jours. » Et les femmes comme il faut, dans leur bonhomie, s'en allaient au spectacle avec de modestes capotes, des douillettes bien simples, des collerettes plissces très-montantes, et elles s'établissaient dans le coin de leurs loges en violettes de bonne compagnie. Et puis, au milieu du spectacle, apparaissait dans une loge d'avant-scène un astre éblouissant, une femme qui n'était pas beaucoup plus jolie qu'une autre, mais qui était si richement parée, qu'il fallait bien l'admirer malgré tout. ï^lle avait trois énormes plumes sur son chapeau, une guirlande de roses sous ce même chapeau, et une ferronnière en diamant sous cette guirlande ; c'était beaucoup. Le goût qui avait présidé à cet échafaudage était plus que suspect; mais cette guirlande était d'un rose charmant, le reflet en était trèsavantageux; cette femme était nu-bras et nu-cou, chose inconvenante; certes, ce n'était pas une femme comme il faut, elle tenait même à ce qu'on ne put jamais s'y méprendre; cet éclat trahissait une parure commise avec préméditation; mais cette parure faisait de l'effet, et auprès de cette femme indignement mal mise, la toilette des autres femmes paraissait pauvre et mesquine; et les hommes disaient : «Elle est atrocement fagotée, mais elle a ben de l'éclat. » Et ils passaient toute la soirée à la lorgner, ils ne s'occupaient que d'elle; et dès qu'un entr'acte leur permettait de s'éloigner, ils quittaient ben vite la femme si comme il faut, si distinguée avec laquelle ils étaient venus, pour aller demander dans le foyer le nom de celle dont la parure était si extravagante, et qui leur paraissait si jolie. Or, la femme comme il faut restantseule, se liviaità des réflexions philosoplii-
([lies, et de ces diverses réflexions de diverses i'emnies comme il faut, il est résulté ceci : un luxe de toilette ({Lii va jusqu'au délire, des modes universelles qui ne connaissent point de lois, que rien n'arrête , ni les temps, ni la distance, ni les préjugés; qui empruntent une idée à tous les pays, à toutes les religions, à toutes les opinions, à tous les âges. On apprendrait l'histoire de France, l'histoire d'Angleterre et la géographie, rien qu'en lisant le journal des modes. Chapeaux à la Marie Stuart, à la Henri /F, coiffure à la Mancini, nœuds à /rtFo«/an^e5, résilles espagnoles, turbans égyptiens. Tous les souvenirs sont évoqués, tous les rangs sont confondus, toutes les croyances sont mêlées; une duchesse porte des bonnets à la Charlotte Corday, une méthodiste porte des turbans à la Juive ; ce qu'il faut, c'est paraître belles, n'importe comment; on ne demande plus, comme autrefois, si une chose est bien ou mal portée, on choisit ce qui sied; d'ailleurs, on a re- (narquéque ce que l'on appelait les choses mal portées étaient toujours les plus jolies. On ne prononce donc plus aujourd'hui, que pour les jeunes personnes, ce mot charmant : (fune élégante simplicité. » Les modes sont royales, et comme les mœurs sont toujours trèsbourgeoises, les dépenses n'ont plus de bornes. En effet, nos mères portaient jadis de magnifiques étoffes ; leurs fourreaux de soie coûtaient un prix exorbitant, leurs falbalas de dentelles auraient sufli à doter une fermière, leur lobe de noce Nalait la rançon d'un prisonnier; sans doute; mais aussi ([uel respect nos mères ;i\ai('Ml |,our de si rares mer\eillcs! que leur démarche clail câline cl prudente! (|uelle décence et (pielle ecoiioinic dans leur ur.iw mainlicn ! <»n iiiinchait axcc pré-
— 25*) — caution, on riait avec ménagement, on embrassait ses enfants avec la plus grande circonspection ; bien mieux, on ne les embrassait plus passé une certaine heure. Il y avait de certaines robes si belles, si imposantes, si jalouses, qu'elles ne permettaient aucune affection. Aujourd'hui toutes les robes sont indulgentes, les plus riches étoffes sont traitées sans égard ; on se promène dans la rue en traînant une robe de velours vert, on joue avec son enfant malgré deux étages de dentelles, et l'enfant qui vient de manger du chocolat ou des confitures imprime sa petite main chérie sur le satin groseille et sur le pékin bleu. Tout jeune on le dresse au massacre, et lui-même a déjà de beaux ornements à déchirer, il plume en jouant son petit manclion dont la fourure est précieuse, il agrandit avec ses ongles les points à jours de son fichu; et comme son panache flottant le divertit beaucoup, il prend cet ornement pour un joujou et il vient vous montrer avec le plus charmant sourire qu'il a cassé lui-même toutes les plumes de son chapeau... Ainsi, les femmes d'aujourd'hui ont ramené les modes de nos mères, sans ramener les grands airs et l'étiquette qui rendaient ces modes raisonnables ; on s'habille en princesse pour sortir à pied , on se couvre de satin et d'hermine pour être bonne d'enfant et femme de ménage, et l'on est forcé de renouveler tous les ans les robes que l'on portait autrefois toute la vie. C'est pourquoi les maris et tous ceux qui leur ressemblent poussent, à cette époque de l'année, des gémissements qui font pitié. Comme ils vantent la mousseline de laine ! avec quelle adresse ils vous disent, en parlant d'une étoffe ruineuse : « C'est fort beau cela, mais cela ne sied pas, le velours grossit ; moi,jo n'aime que les ^azes
— 2(i0 — légères; la mousseline blanche; le blanc, c'est si joli! » — Les pauvres femmes disent : « 11 fait bien froid pour porter de la mousseline ; d'ailleurs avec les fourrures... — Ah! ne me parlez pas de fourrures, vous êtes trop grasse, ma chère, trop petite ; avec un mantelet fourré et un manchon, vous aurez l'air d'un gros chat !.. » Nous croyons, en vérité, que le besoin d'une loi somptuaire se fait sentir. Il y en avait bien du temps du Grand roi. Oui, mesdames, il y a un édit de Louis XIV qui défend les paillettes, les broderies et les guipures! ces mêmes guipures qui sont aujourd'hui la folie nouvelle, ces dentelles d'église qui ressemblent au papier à jour qu'on met sur les dragées, elles étaient bannies de cette cour élégante. Si vous doutez de nous, croyez-en Molière; il fait parler ainsi Sganarelle :
Oh ! que je sais au roi bon gré de ces décris: Et que pour le repos de ces uicuies niaris Je vuudrois bien qu'on fit de la coquetterie CûMiUie de Xix guipure cl de la broderie!
Ce beau vœu de Sganarellen'a pas encore été exauce. Un a depuis ce temps fait bien des lois contre beaucoup de choses; on a fait des lois contre les journaux, contre lescrieurs publics, contre les associations et contre le faux tabac; on a supprimé les jeux et la loterie; mais on n'a jamais songé au décret que Molière demande. On n'a jamais proposé la moindre loi rei)ressive contre la coquetterie. Les gouvernements qui se sont succédé en France jusqu'à ce jour [civile phrase ne nous appailient pas, nous l'empruntons au Constitutionnel, au Journal des Débats, au Journal de Paris, au National, au Courrier Français, etc., etc., rt ji (juatre-vingt-dix-
neuf brochures et opinions politiques), les gouvernements qui se sont succédé en France jusqu'à ce jour, ne se sont pas sentis assez forts pour accomplir cette réforme, beaucoup plus électorale qu'on ne pense; ils ont reculé devant la difficulté; le ministère actuel aura-t-il plus de hardiesse? Nous n'oserions pas le lui conseiller; et pourtant, ce que l'on raconte des séductions féminines de la Coalition nous ferait croire qu'il gagnerait plus qu'un autre à risquer ce coup d'Etat.
LETTRE PREMIÈRE
\'2 janvier 1839.
Aspect de la Chambre des Députés. — M. Guizot ei Moïse. — Le verre d'eau sucrée. — La statue de la Liberté. — L'éléphant de la Bastille. — Inventions nouvelles — Tissus de verre. — Batiste d'ananas. — Daguerréotype.
Cette semaine la politique a envahi toutes les pensées, elle seule s'est emparée de toutes les conversations. On n'entendait que ces mots : Qu'a-t-on fait à la Chambre? étiez-vous à la Chambre? qui a parlé aujourd'hui à la Chambre? enfin cela était si fort que nous-mème a\ons été entrainé et que nous sommes allé aussi à la Chambre; lundi, hélas! c'était lundi. Poui'quoi n'était-ce pas hier? nous en serions revenu moins triste. INous n'aurions pas entendu M. Guizot que nous admirions tant, et nous aurions entendu M. de Lamartine pour I admirer toujours; mais nous n'avons de i)onheur en rien.
Pour un indiffèrent comme nous, pour un èlre aussi impartial, disons plus, [)our un esprit aussi inipassiotiluihU- <pi(' le nôtre, c'est un singulier spectacle que celui <!«' laChaïubrc (Us Députes : des hommes ((ui indixiduel Icmenl sont prescpic tous capables, et ((ui réunis sem liitiit paraisses; (h's limnin('S(jui séparément possèdent.
— 2G:î — soit en talent, soit en expérience, soit en moyens d'action, une valeur réelle, incontestable, qui chez eux ont intelligence et courage, savoir et richesse, et qui, rassemblésencorpspolitiqueau Palais-Bourbon, ne forment plus qu'une masse inquiète, sans puissance, sans prestige et sans dignité; des chiffres qui ne sont point une somme, des armes qui ne forment point de faisceaux, des fleuves bienfaisants tant qu'ils roulent des flots solitaires, et qui viennent se noyer dans un océan capricieux et inutile, mer sans rivage, que soulèvent, comme les vents, toutes les passions impétueuses et toutes les ambitions bouffies, et au fond de laquelle va périodiquement s'engloutir le fragile î;amea m de /'É'fa^. N'estce pas un sujet de méditations éternelles? Voyez enfin de quels nobles éléments se compose la Chambre! Là sont de braves généraux auxquels vous confieriez vos armées, et vous feriez bien; là sont des hommes de finance pleins d'habileté auxquels vous confieriez votre fortune, et vous feriez bien ; là sont d'éloquents avocats auxquels vous confieriez toutes vos causes, et vous feriez encore bien. Et cependant toutes ces expériences associées, ces capacités mariées, ces talents cotisés, ces grands hommes incorporés, ne peuvent parvenir à régler tout simplement les affaires du pays; inexplicable mystère, d'où cela vient-il? Cela vient peut-être de ce qu'ils ne s'en occupent pas.
En effet, nous n'avons entendu l'autre jour que des orateurs personnels, d'anciens ministres, qui sont venus nous parler d'eux ; de graves historiens qui se sont humiliés jusqu'à ne plus raconter que leurs mémoires; non-seulement ils rappelaient tout ce ([u'ils avaient fait, mais encore ils répétaient tout ce (pi'ils avaient
(lir, f.t s'ils reprochaient à un autre orateur ce qu'il avait eu jadis l'imprudence d'avancer, c'était encore pour avoir le droit de rappeler ce qu'ils lui avaient répondu . Cette éloquence rétrospective nous a fort inquiété: dire, c'est déjà beaucoup; redire, c'est affreux, et toutes ces phrases qui commencent ainsi : je disais à telle époque, je soutins à telle époque, ou bien, alors vous disiez, et alors je répondais, nous ont jeté dans une grande épouvante; nous avons pensé qu'il était possible que l'on vint de même nous répéter encore l'année prochaine tout ce que nous allons entendre cette année-ci. Que devenir? Il n'y a plus de raison pour que cela finisse. Il n'y a qu'un moyen de mettre un frein a cet abus, c'est de faire payer un gage a tout orateur qui se fera son propre écho, et qui redira plus de sept fois la même chose. Les bavardeurs seraient ruinés, mais cela simplilierait bien les questions,
M. Guizot s'est servi l'autre jour d'une expression qui nous a fort étonné : « Mes amis politiques, a-t-il dit, j'en atteste mes amis politiques. » Qu'est-ce que c'est qu'un ami politique? la politique est chose absolue qui n'admet point d'affection ; on a en politique des partisans, des associés, des disciples, des élèves, mais on n'a point d'amis. On aurait plutôt des parents politiques, car une idée est une famille; et nous reconnaissons la fraternité des études et l'alliance des convictions, mais cela n'est i)as de l'amitié, et nous ne reprochons à \I. (iui/.ot cette delinition du parti doctrinaire ([ue parce (pi (Ile est exacte ; hélas, oui, M. Guizot, vous avez des amis |)()liti(iues, et c'est bien là votre malheur; vous avez toujours a<:i non pas pour le pays, non pas même pour NOUS. MKiis pour ('u\, et c'est pour eux encore que vous
— 20Ô — agissez aujourdhui. C'est parce qu'ils sont mécontents que vous vous mettez en colère, c'est pour qu'ils soient quelque chose que vous voulez être tout. Ils ne sont rien sans vous, et votre erreur est de croire que vous ne seriez rien sans eux. Seul vous seriez patient et fort. Vous aimez le pouvoir, mais vous sauriez l'attendre; car vous êtes certain qu'il ne peut vous échapper. D'ailleurs vous n'avez pas hesoin d'être ministre pour être un homme important, vous avez plus d'une gloire à votre arc. On ne peut pas faire que vous ne soyez pas M. Guizot, Achille houdeur, n'en est pas moins Achille; mais vos amis politiques ne vous laisseront jamais le loisir de houder, et ils ont raison, ils ne sont pas posés comme vous pour attendre agréahlement; il faut être juste et se mettre ù leur place ; si comme le héros grec vous vous retiriez digne et superbe sous votre tente, ce serait très-généreux, très-beau ; mais eux, ils resteraient pauvres et frileux sous la remise, ce qui serait moins noble et ce qui ne leur conviendrait pas du tout. 11 faut croire que l'on est fort mal sous le hangar politique, car personne n'y veut rester. Votre dignité les réduirait au néant, votre silence au mutisme; ils n'ont rien à dire quand vous n'avez point parlé; si vous demeuriez dans l'ombre ils se trouveraient dans la nuit. Parlez donc, remorquez-les avec courage, vos amis politiques, mais marchez vite, et tachez d'en laisser l)eaucoup en chemin, tâchez d'arriver seul si vous voulez rester ; les amis politiques donnent de la valeur aux hommes médiocres, mais ils paralysent les hommes de génie. Un homme comme vous, M. Guizot, doit marcher seul, mystérieux et rêveur comme Mowje, qui ne s'explilluait (jnavcc Dieu. Il na point d'anns, parce
— 2nG — (fu'il lie peut avoir de liens; mais il a des disciples qui vont semer au loin les graines de sa pensée, qui vivent de sa parole et non de ses promesses, qui l'écoutent avec confiance, et qui ne lui demandent rien. Les amis en politique sont des tyrans; malheur a qui s'engage à plaire à quelques-uns. On n'a tout le monde que lorsqu'on n'a personne. Ah! M. Guizot, croyez-en le plus obscur de vos admirateurs, en politique on est bien fort quand on est seul. Vous avez commis une grande faute : vous étiez chef, vous vous êtes fait meneur ; vous aviez une école, vous eu avez fait une coterie.
Mais de quoi nous-mèlons nous? de a enir donner des avis à de si graves personnages. Est-ce donc cela qu'on attend de nous. Devons-nous traiter de pareils sujets? Non! mais s'il nous est défendu d'attaquer les illustres parleurs de la Chambre, nous avons bien le droit de critiquer le puissant auxiliaire de leur improvisation, la lyre qui leur donne l'inspiration, le confident de leur faiblesse, le consolateur de leur disgrâce; en un mot, le verre d'eau sucrée! Nous serons pour lui sans pitié; nous l'atlaquerons avec violence. Quoi! ce personnage important, qui joue un si grand rôle dans nos débats parlementaires, le verre d'eau sucrée ne trouve pas moyen d'être plus décent! Quoi! méchant verre d'eau, tu n'es même jias en cristal, et tu oses te présenter en public, dans cet état pitoyable, devant la France entière qui t'ccoute, et l'Europe qui te contemple! Un verre de quatre sous, sur assiette blanche fêlée! Porcelaines de notre beau pays, révoltez-vous. Sèvres, indigne-toi, cl vou^, plateaux de Chine, plateaux d'argent et de pla- (juc. laites \i\\()'\v vos droits; mines du Creusot, faites briller \<ts pointes de dianianls, renversez du trône
parlemeiitaiie ce veire de quatre sous, ou vieiiueiit s'abreuver tous les patriotismes qui bredouillent, toutes les voix indépendantes qui s'enrouent pour la défense de nos lois. Un verre de quatre sous sur une assiette blanche! Voilà donc quel est ce fameux verre d'eau sucrée si vanté dans les fastes de l'éloquence ! Comment se fait-il qu'on néglige une partie si importante du discours? A la tribune, mon Dieu, on peut se passer de bien des choses sans doute, on peut se passer de talent et d'esprit, on peut se passer de conviction, on peut se passer d'idée, on peut même se passer de mémoire et répéter toujours les mêmes choses, mais on ne peut pas se passer d'eau sucrée. Nous appelons l'attention de MM. les questeurs sur l'amélioration que nous réclamons au nom des députés représentants de la France, sinon nous répéterons en tous lieux que la Chambre est une maison bien mal tenue.
Une chose nous a frappé pendant l'appel nominal. Tous les députés causaient entre eux et personne n'écoutait les noms, qu'il fallait répéter toujours deux ou trois fois, excepté cependant MM. les ministres-députés et tous les députés qui ont été ministres. Oh! ceux-là n'étaient pas distraits. Tant qu'il ne pouvait être question d'eux, ils parlaient, ils discutaient dans les groupes, mais sitôt que la lettre de l'alphabet qui commence leur nom était en jeu, ils quittaient leur conversation et venaient, muets et attentifs, se poser au pied de la tribune. TIs avaient la docilité de gens expérimentés ((ui ont étudié le pouvoir; et les voyant ainsi méthodistes et consciencieux, nous disions en nous-même : Il n'y a plus aujourd'hui ([ue ceux qui ont appris à commander (|ui sachent obéir.... on disait le contraire autrefois.
— lm;,s —
l^eiidaut que nos hommes d'Etat l)àtissei)t des gou- \ernements avec des phrases et de l'eau sucrée, leurs œuvres se coulent en bronze, comme si elles étaient laites pour durer toujours. Ceux qui ont accompli si etourdiment la révolution de Juillet, et qui peut-être plus etourdiment encore sont occupés à la défaire, ne savent peut-être pas que la colonne de Juillet est achevée et qu'on doit la fondre dans huit jours. Nous espérons bien assister à ce travail merveilleux digne des forges de Vulcain. La statue de la Liberté est, dit-on, fort belle, et fait le plus grand honneur à l'artiste qui l'a exécutée, a M. Soyez. La colonne sera plus haute que celle de la place Vendôme; elle sera de bronze massif. Gare à ceux qui voudraient la renverser. La Liberté se fait solide, elle se défie de ses défenseurs.
A propos de cette statue, on nous parlait <ie Telephant de la Bastille, et l'on nous disait, pour nous donner une idée des agréables proportions de cet intéressant animal, ([ue l'on avait pratique un escalier dans une de ses jambes; et que, dans l'interieui" de son corps, il y avait un musée. Voilà qui humilie la statue de saint Charles Borromée, dans lestomac duquel tant de familles anglaises ont déjeune. Mais aussi, ({uand un éléphant se mêle d'être colossal, on doit s'attendre à tout.
On parle aussi, quand on ne parle pas p()liti((ue, de toutes sortes d'inventions merveilleuses : des étoffes de verre qui feront des tentures admirables, puis d'une autre étoffe dont il nous serait bien difficile dedonner une dcjinition. Cette étoffe est perméable à l'air et impernuablc a l'eau. Ceci nous parait tenir du phénomène. Ce n'est pas tout : dans l'Inde on vient d'imaginer de fiiirr (le la batiste avcexie l'écorce d'ananas; nous avons
— 2G9 — SOUS les yeux un échantillon de cette merveille, rien de plus charmant, déplus fin, déplus beau. Les anciens appelaient la gaze du ve7it tissu; nous pourrions nomm.er la batiste d'ananas de Veau tissue; car cette toile blanche, lisse et luisante, a la fraîcheur, la transparence et l'éclat de l'onde la plus pure. Les Indiens ont aussi trouvé le moyen d'apprivoiser le thé dans leur climat. Ceci est assez dangereux et menaçant : que deviendrions-nous, grand Dieu! si l'on allait s'imaginer que le thé pût s'acclimater en France? Naturalistes, préservez-nous de cette affreuse culture; que d'herbes potagères, que de foin gâté, que d'épinards pâlis on nous servirait le soir avec des gâteaux et des brioches! Le thé du cru serait quelque chose d'abominable. Savants, préservez-nous des thés du cru. Prouvez bien vite que toute importation serait impossible. Autant ^audl■ait le thé de madame G i hou.
On s'occupe aussi beaucoup de linvention de M. Daguerre, et rien n'est plus plaisant que l'explication de ce prodige donnée sérieusement par nos savants de salon. M. Daguerre peut être bien tranquille, on ne lui prendra pas son secret. Personne ne songea le raconter; quand on en parle, on ne pense qu'à une chose, c'est à placer avantageusement les quelques mots d'une science quelconque que l'on a retenus au hasard. Ceux qui ont un ami ou un oncle physicien font de cette découverte un phénomène tout physique; ceux qui ont été amoureux de la fille d'un chimiste, font de cette invention une opération toute chimique; ceux enfin qui ont souvent mal aux yeux, la réduisent à un simple effet d'optique. Le moyen de se deiiviei- d'eux et de leurs inconcevables défmilions, c'est de les mettre tous
— 27 0 — aux piises les uns avec les autres; alors c'est un échange (le mots scientifiques, de faux latin et de grec tronqué qui est d'un entraînant irrésistible : quel délire ! quel amphigouri! il y aurait de quoi rendre fou un imbécile, .lusqu'à présent voilà ce que nous avons compris : la découverte, c'est le moyen de fixer l'image; ainsi vous obtenez par le reflet un portrait fidèle du pont des Arts, par exemple ; vous tenez votre pont des Arts, bien, vous êtes content, point du tout ; un mari et sa femme passent sur le pont, et sans le savoir ils effacent votre dessin. Prenez donc garde, monsieur; vous gênez l'artiste qui est là-haut à sa fenêtre.
Vraiment cette découverte est admirable, mais nous n'y comprenons rien du tout, on nous l'a trop expli- (juée.
19 janvier 1S59.
Incertitude. — To be or not lo be. — Aurons-nous des portereuilles? — Aurons-nous des loges? — Modes anglaises. — Chasses. — Tne L'irme du Diable.
Encore une semaine toute politique. Jusqu'à présent la politique seule a fait les frais du carnaval, et c'est justice; elle nous doit bien au moins quelques distractions en dédommagement des fêtes dont elle nous prive. La situation actuelle jette un si grand trouble dans les esprits , qu'elle retarde l'essor des plaisirs. On s'agite dans le vague, on ne sait si l'on aura demain a s'affliger ou à se réjouir, si l'on sera vainqueiu* ou vaincu ; l'on se regarde, l'on s'écoute; les ministres disent : Attendons ; dans quelques jours, nous ne serons peut-être plus ici ; les prétendants se disent : Attendons; dans quelques heures, nous serons ministres, et alors Alors toute leur
existence sera changée ; et d'un commun accord , sans cependant s'être entendus pour cela, prétendants et ministres ajournent leurs invitations à diner. En effet , ([uelle différence : être ministre ou n'être plus ministre, (o be or not to be ; cela change tout; cela change le diner ([uelquefois , et toujours les convives. Que de graiuls personnages M. Thiers, par exemple, va oser leprier à diner, s'il revient au ministère ! que de ba- \ards mal appris M. Mole, au contraire, ne réinvitera pas, s'il n'y e^t plus'. I/nn prendra tout naturellement la société de Tau Ire.
— 27 2 — On ne snit pns assez la différence qu'il va de nos jours entre ces deux mots : être iDinistre ou n'être plus ministre. Si l'on savait cela, on aurait le secret de beaucoup d'empressements inexplicables que vous appelez des ambitions impatientes , et qui ne nous paraissent a nous que de naïves bumilités. JNous ne disons pas cela pour M. Tliiers ; lui comme M. Guizot serait placé pour attendre; bien mieux : nous trouvons même que les chutes lui vont très-bien. M. Thiers n'est jamais si grand {[ue par terre ; le piédestal ministériel ne lui est pas avantageux ; la lutte, au contraire, lui donnede la force; son esprit étincelant, sa parole heureuse, lui rendent subitement le prestige que le ministère lui avait fait perdre. M. Thiers est très-puissant quand il n'est pas au pouvoir. Ainsi ce que nous disions l'autre jour de M. Guizot peut s'appliquer encore à lui. M. Thieis a deux gloires (jui le reclament, et il peut se consoler d'être un ministre léger en étant un historien piofond. Mais il n'en est pas de même de nos autres hommes d'Ktat et des petits ministres a la suite : ceux-là n'(mt de ^aleur ((u'un portefeuille en main. Pour ceux-là, to bc or no to be, c'est être minisire ou n'être pas ministre; c'est être quelque chose ou n'être rien. Et pour les femmes, enfin!... pour les femmes d'Etat, dont nous ne parlons pas, croyez-vous donc (ju'il n'y ait pas une grande distance entre la vie cojTimune et l'existence oflicielle? Recevoir chez soi tout naturellement madame l'ambassadrice d'Angleterre, madame l'ambassadrice d'Autriche, monseigneur le nonce (lu pape, madame la princesse de f...., M. le maréchal de, etc., etc., etc., être des leurs, les reccNoir presque habituellenicnl, leur parler a\ec conliance; ou i>ien tout a coup se \()irse|>aree d'eux par la foule, re-
devenir simple i)oui'geoise, de grande dame que Ton élait, et ne plus communiquer avec ces nobles personnages que comme le reste des mortels, une ou deux fois par an, les jours de fête, ou, ce qui est plus triste encore, ne plus les recevoir du tout : voilà, vous en conviendrez, deux existences bien différentes! Être entourée, flattée, ou bien être abandonnée, oubliée, ce n'est pas non plus la même chose ; et puis encore, avoir des loges à tous les théâtres ou bien n'en plus avoir nulle part; aller au spectacle tous les soirs, ou bien n'y plus aller jamais; c'est encore très-différent. On a beau dire, entre s'amuser et s'ennuyer, il y a une nuance très-remarquable, qui ne saurait échapper aux personnes qui ont été mises à cette double épreuve. On comprend donc pourquoi les femmes d'État ont tant d'impatience, et pourquoi le ministère pour elles a tant d'attraits. Eh ! comment cela ne serait-il pas ainsi? les hommes qui ont tous les ennuis du pouvoir aiment le pouvoir et ne peuvent se passer de lui; comment les femmes ne l'aimeraient-elles pas, elles qui n'en connaissent que les plaisirs! Or, dans ce moment, l'anxiété de nos femmes d'État est grande : seront-elles ministres ou ne le serontelles pas? Faudra-t-il déménager ou rester chez soi? tout est suspendu. On attend le vote de l'adresse pour toutes choses. « Cette cheminée fume , il faut la faire arranger.— Attendons; si nous allons au ministère, on fera cette réparation pendant notre absence. — Ce cheval est boiteux, il faut le remplacer.— Attendons ; si nous sommes niinistres, nous achèterons les chevaux gris de lord P...; ils sont à vendre. — Mes diamants sont iu)irs, il faut les faire nettoyer. — Attendez encore; peut-être nous pourrons les faire reiponter. » Ainsi, l'on balance
— '214 — l'iitre l'oitîbre et le jour, entre les honneurs et la retraite, entre un hiver de succès et une saison de repos, entre le plaisir et l'ennui. Les hommes d'Etat se demandent : Aurons-nous la con version ? Aurons-nous l'intervention ? Aurons-nous la guerre? Les femmes d'État se disent : Aurons-nous de grands dîners d'ambassades? Auronsnous des loges? Puissent ceux-ci ne pas trop agir pour répondre à celles-là!
Et chaque hiver la perplexité est la même. A de certaines époques, les ministres font peau neuve comme les serpents. Même incertitude , même hésitation dans les affaires. Pauvres gens de province qui venez à Paris solliciter, réclamer n'importe quoi, quelle inquiétude est la vôtre? On vous remet toujours au lendemain, et vousmêmes attendez aussi à demain, avant de renouveler vos demandes. A quoi bon se rendre favorable un protecteur flottant dont la bienveillance d'aujourd'hui peut vous nuire dans quatre jours. Et l'homme de province se promené, attendant le vote de l'adresse dont son destin dépend. Cette préoccupation politique se trahit dans les simples détails de la vie mondaine ; on prévient ses gens que l'en rentrera tard, parce que l'on veut assister aux séances de la Chambre. On vous réveille le matin plus tôt qu'à l'ordinaire, pour vous remettre une lettre trespressée ; cette lettre dit à peu près cela : Berryer doit parler aujourd'hui, je voudrais bien l'entendre; pourriez-vous me faire aNoir un billet? Puis, à siv heures, les épouses de MNL les députes reçoivent de leurs parentes ou amies des billets ainsi conçus : As-tu des nouvelles (le la (^li.Mnbre, chère sœur ou cherc belle? avons-nous encore des ministres? ^]. de L.imnrtine a-t-il parle? — On bien : \I;i chcrr St( |)b;ini<' , je m'bnbille pour aller
chez madame de Mont., mais on me dit que le ministère en masse a donné sa démission ; cela changerait nos projets de visites ministérielles; en sais-tu quelque chose? Dois-je toujours t' aller chercher à huit heures? — Ce vague universel est affreux. Plaisirs, devoirs, affaires, parure, tout en souffre cruellement. On ne sait qui flatter, on médit en tremblant, on sourit au hasard un peu à tout le monde, on blâme le matin ce qu'on vante le soir ; tour à tour on frémit, on espère, on lève la tète avec orgueil, et puis on baisse les yeux avec confusion. Cet état ne saurait durer plus longtemps. Qu'on se hâte donc de satisfaire toutes les ambitions pour nous rendre enfin à nos amitiés, à nos haines, à nos travaux et à nos plaisirs.
La représentation donnée mardi en l'honneur de Molière avait attiré beaucoup de monde; tout le comique de cette soirée n'était pas sur la scène. Un monsieur de l'orcbestre , seul , ne partageait pas l'hilarité générale inspirée par les naïvetés du Bourgeois Gentilhomme, a En vérité , s'écriait-il , c'est détestable , c'est pitoyable, ce sont de grosses farces ; depuis quand donnet-on ici de pareilles pièces ? — Depuis cent soixante-neuf ans , monsieur, » répondit son voisin d'un air modeste.
Les dandys anglais ont fait invasion à Paris ; leur costume est étrange : habit bleu ilottant , col tres-empesé, dépassant les oreilles, pantalon de lycéen, dit a la Brummel, gilet à la maréchal Soult, manteau Victoria, souliers à boucles, bas de soie blancs mouchetés de papillons bruns, cheveux en vergette, un œil de poudre, un scrupule de rouge, l'air impassible et les sourcils rasés, canne assortie.
De ces bruits et nouvelles de salon , passons, par un contrnste, à (fueUjue chose de plus rude et de plus co-
— 27 6 — lorë. — On dit que l'équipage de M. le prince de NN ..., cette admirable meute, peut-être la plus vite et la mieux créancée (pardon de ce terme de vénerie) qui soit en France, va s'établir pendant quelque temps à Ermenon\ ille pour y chasser plusieurs animaux qui se trouvent dans ces cantons. Voici une terrible rivalité pour les sportmen de V Union. La chasse anglaise et la chasse française seront en présence : la chasse anglaise avec ses daims ou ses renards privés presque caressants, pauvres animaux qui, renfermés toute la semaine dans leur boxy considèrent les poursuites qu'on leur fait de temps en temps comme une distraction qu'on leur donne, et la prennent fort à leur aise; — et la chasse française, avec ses beaux cerfs bien sauvages, ses noirs sangliers bien terribles, qu'elle attaque dans la vaste forêt au bruit sonore de la trompe , et qu'elle poursuit ensuite par monts et par vaux avec un art qui défierait les subtilités de ces Indiens dont parle Cooper. Tout en reconnaissant l'élégance, la facilité, la hardiesse de la chasse anglaise, de cette course rapide et dévorante qui dure une heure, tout en avouant que rien n'est plus joli que les grandes plaines de vert gazon émaillées d'habits rouges que le vent semble emporter, nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment de partialité pour cette belle et antique vénerie française, pour sa science, et même pour ses fatigues, ses dangers, lors- (ju'il s'agit de tuera cinq pas un sanglier furieux ou un cerf aux abois. — Oui , nous aimons à entendre résoimer ses nobles fanfares dans la solitude des grands bois; MOUS aimons ce costume tout national, tout françjiis (It's pi(iueurs et des chasseurs aux jours solennels; cl |iui> rfsl un (Ici nier IcLi^ du temps passe, le seul
débris qui reste de cette existence de grands seigneurs, qui nous fait honte aujourd'hui. — Voilà pourquoi nous
sommes ravi d'apprendre que M. le prince de \V
doit envoyer son équipage demain dans la foret de Sénart.
La nouveauté littéraire de la semaine, c'est une Larme du Diable, par Théophile Gautier. Ce livre d'une grande originalité veut être une raillerie de l'école panthéiste; mais l'auteur, emporté par la poésie de son sujet, est touchant malgré lui quand il veut n'être que moqueur; et cette sensibilité involontaire, cette lutte d'un esprit critique et d'une imagination passionnée, sont d'un effet plein de charme. Une Larme du Diable! et pourquoi donc le diable a-t-il pleuré? Parce qu'il a fait une bonne action ; il y a bien de quoi. Pauvre Satan !
Voilà le sujet , il est digne de l'auteur de Fortunio. Ah! Fortunio, quelle adorable fantaisie! Comme cet élégant sauvage apprécie à sa juste valeur notre triste civilisation ! Séduisant enfant de l'Asie , que vous avez raison ! nous avons perfectionné beaucoup de choses , nous avons les coulants Chazal, le cuir Podophile, l'appareil Marathueh, l'encrier siphoïdc, la pommade au rhum, la société œnophile, le gaz sidéral et le papiobatiste; mais nous avons laissé aux Barbares d'Orient ces trois choses qu'on ne perfectionne point : l'amour, la beauté et le soleil !
LETTRE Ilï.
23 janvier 1859.
Lp liixo des ameublements el la vulgarité des manières. — Le comfnrtable insupportable.
Paris enfin se réveille, la charité est venue au secours des plaisirs, ce n'est pas vainement que nous l'avons invoquée. On était si triste, qu'on ne pouvait se décider à danser que par générosité. Cette fois, les malheureux ont rendu service aux heureux, ils ont ramené la gaieté et les fêtes, on leur doit heaucoup, ils se sont acquittés d'avance envers leurs bienfaiteurs. Le bal de la Liste civile annoncé pour lundi sera, dit-on, le plus magnifique qu'on ait Jamais vu; tous ceux des années précédentes, si beaux, si élégants, si merveilleusement ordonnés, ces pyramides de fieurs , ces murailles de glaces, ces soleils de bougies, ces galeries d'arabesques succulentes, ce souper fleuri, cet orchestre enivrant, cette pompe, cette élégance, cet éclat, tout cela n'était rien en comparaison de ce qu'on nous promet au Cercle des Deux-Mondes. Depuis longtemps déjà on nous parlait de ces vastes salons, comme d'un séjour royal, et nous ne pouvions nous empêcher de faire à ce sujet de graves réflexions sur les inconcevables progrès qu'a faits depuis trois ou ([uatre ans le luxe des appartements; c't'st une folie dont rien ne peut donner lidée. Le moindre canapé \aul cent louis, le moindre lustre vaut douze a (juin/e niijle francs. Les ornements d'une fe-
iietre représeuteiit la dot d'une fille, les meubles d'un salon coûtent ce que coûterait l'éducation d'un iils , les joujoux du boudoir sont la rançon d'un roi. Les cheminées ont des housses de velours avec des franges d'or, les fauteuils ont des manchettes de dentelle ; les lambris sont cachés sous des étoffes merveilleuses, brodées, brochées, lamées et si épaisses , si fermes, qu'elles se tiennent debout d'elles-mêmes, et pourraient au besoin soutenir les murs qu'elles recouvrent s'ils venaient à fléchir ; ceci n'est pas une plaisanterie , les tentures d'un salon sont en proportion aussi épaisses que les murs sont minces. Les rideaux sont fabuleusement beaux; on les met doubles, triples, et Ton en met partout. Une porte, on la caclie derrière un rideau; une armoire, on la cache derrière un rideau; une bibliothèque, on la couvre aussi d'un rideau ; il y a quelquefois huit à neuf rideaux dans une chambre, et comme ils ne sont pas tous pareils, on se croirait admis à visiter une exposition de tapisseries. Les meubles sont tous dorés, les murs aussi sont dorés; on parle d'un des hôtels les plus élégants de Paris, qui ne compte rien moins que sept salons dorés, tous ornés et meublés de même. L'usage le veut ainsi. Dans les appartements de réception règne une somptueuse uniformité. Dans les salons de conversation , comme on dit en province, l'air artiste est au contraire du meilleur goût. Là rien ne doit être assorti , là règne le caprice , la fantaisie et quelquefois le cœur aussi, car c'est l'asile des souvenirs: là sont des meubles de toute espèce, de tous les siècles ; là l'ensemble n'est plus un devoir. L'barmonie est dans la pensée qui a préside à cet arrangement. Cette boite est le legs d'une tante; celte table à ouvrage est
le présent d'un vieil ami ; ceci a ete rapporté d'Espa»ne: cela est veinule Constantinople, d'Alexandrie, d'Alger; ceci a été gagné a une loterie de charité. Ce petit chevalet garni de velours rouge porte un tableau de M. de
M ; cet autre charmant dessin est de Mme D....
Quel est cet affreux portrait? C'est celui de la maîtresse de la maison. Qui l'a fait? C'est une amie qui était aussi une rivale ; cette belle jardinière, c'est M. de B... qui l'a donnée; ces superbes flacons viennent de Mme X...; et cette magnifique tapisserie? — Je l'ai achetée aune pauvre femme qui mourait de faim. Puis, au-dessus de toutes les inutilités cliarmantes s'élève orgueilleuse et fanée une petite couronne de lauriers; ceci est le trésor du sanctuaire; c'est un prix de grec ou de latin, de thème ou de version ; c'est un prix remporté par un enfant chéri ; c'est le triomphe de l'année; c'est la date d'un jour de fête; c'est l'heureux talisman ([ui chasse les déceptions amères, qui préserve des longs ennuis; c'est la pensée intime, c'est la gloire, c'est l'excuse peut-être aussi. Cette couronne d'enfant, jetée au milieu de ces chinoiseries, de ces écrans, de ces cassolettes, de ces magots, de ces niaiseries de toute espèce, sem])le demander pardon pour tant de choses futiles, semble dire aux yeux étourdis d'une telle profusion d'inutilités : cette vie élégante n'est |X)int perdue; elle n'appartient au monde ([u'un moment, car elle est donnée tout eiitii-re au i)lus cher devoir, au plus saint amour.
Mais, chose étrange! à mesure que les demeures s'enrichissent , lesmcrurs se simplifient et les façons se vulizarisent : les cîifés, les théAlres et les cercles sont éblouissants de cristaux, de peintures et de dorures, et
les habitues de ces lieux superbes sont mis comme des portiers et parlent comme des cochers de fiacre. Ils gardent tous leur (îhapeau sur la tète, et quel chapeau ! Ils jurent sans colère en se disant bonjour; ils parlent haut pour qu'on entende ce qu'ils savent très -bien qu'il ne faut pas dire ; ils boivent avec fracas du mauvais vin ; ils fument avec prétention du mauvais tabac, et promènent avec orgueil des femmes laides. L'éclat qui les environne fait encore mieux ressortir le commun de leurs manières; l'illumination est si grande, on les voit si bien! Quels tristes personnages pour un si beau cadre, c'est un Téniers dans une bordure Louis XV, mais, hélas! c'est un Téniers vivant.
Ce qui nous déplaît dans ce luxe, c'est qu'il n'est pas du luxe, c'est qu'il est devenu l'absolu nécessaire ; c'est qu'on ne vit que pour lui , on ne s'occupe que de lui, on ne parle que de lui. Certes, personne plus que nous n'est partisan du comfort, personne plus que nous n'admire une maison bien tenue , cette recherche de tous les détails, cette hospitalité de toutes les richesses, cette bienveillance de tout l'ameublement, cette fcuniliarité delà demeure, où chaque chose parait avoir été choisie pour vous, où chaque objet semble chargé par le maître de vous séduire particulièrement, et de vous engager à rester chez lui longtemps. Nous faisons le plus grand cas de ce perfectionnement d'une haute civilisation, mais nous ne voulons pas qu'on lui consacre sa vie ; nous ne voulons pas que cette préoccupation devienne la pensée dominante ; nous ne voulons pas que ce besoin soit un tourment ; nous ne voulons pas que la prétention du bien-être devienne un malaise, un effort, un sacrilice, que l'on vous fasse appréciera tous
— 2«2 — moments. On a sans doute très-bien fait d'emprunter aux Anglais leur comfort, mais on aurait dû en même temps leur emprunter la manière de s'en servir , c'est-àdire la simplicité, ou plutôt cette noble indifférence, qui leur fait donner au luxe le plus fastueux l'air d'une habitude journalière. Il ne faut pas que ce qui n'est au fond qu'un intérêt de ménage devienne un sujet grave de conversation. Aujourd'hui , pendant tout le temps que l'on prend le thé, on s'entretient de la théière, de la fontaine à thé, du plus ou moins de luxe du service. A diner, on s'occupe attentivement de l'argenterie et de la porcelaine ; les cristaux ont aussi leur importance; la tenue des gens, les valets de pied, les chevaux, les cochers poudrés, fournissent à la conversation tout le reste de la soirée. Les convives, on ne s'en inquiète pas; le diner lui-même occupe assez peu; l'important est de savoir s'il est servi à la russe ou à l'anglaise, si vous verrez les plats en nature ou par écrit , si l'on vous donnera un fncnu, si cela se fera comme chez Mme de \S'..., ou comme chez Mme de L. M...; toute la question est là. Dernièrement, un de ces faux Anglais priait à diner fort gracieusement un de nos amis : Venez dimanche, disait-il avec instance; ce jour-là, nous aurons... Puis quelqu'un vint l'interrompre... Qu'est-ce qu'ils auront a diner, pensa notre ami? quelque homme intéressant, Lamartine... ou Balzac, qui revient d'Italie.
Une autre idée lui vint aussi, c'était un gastronome crudit : C'est peut-être du diner qu'il parle, et non des convives; il aura un pâté de Strasbourg, de Toulouse, ou un chevreuil qu'il a tué lui-même.
Lr faux AnL'Iais revint alors vers notre ami. — .le
tiens à vous, reprit-il; vous viendrez, n'est-ce pas? Nous aurons un service d'argenterie tout nouveau, à la mode, mon cher, à la dernière mode, la mode anglaise; vous verrez, c'est magnifique. Et le jour du diner il ne fut plus question que du service pour lequel le repas était donné.
Chez de nouveaux mariés nous comprenons cet enfantillage; il nous-plait : tout est gracieux dans un jeune établissement, tout parle d'avenir ; chaque objet du ménage est un gage d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil , c'est le premier plaisir de la propriété , c'est la vie intime , c'est la famille, c'est quelquefois même l'amour; comme on l'aime cette argenterie et ce beau linge damassé qui vous appartient en commun avec le jeune homme que vous appeliez hier monsieur, etqui vous nommait avec respect mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du m.énage deviennent poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur , quand ils viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour la vie, et que vous avez le droit de vous aimer! Oh! nous permettons aux jeunes gens de nous parler de leurs ménages, car c'est nous conter leur bonheur; mais nous ne donnons pas la même liberté à de vieux époux qui se trompent depuis vingt années, si toutefois un mensonge peut parvenir à un âge aussi avancé. Au surplus, le pédantisme de l'élégance n'existe que chez les quasi-grandes dames, que dans la petite fashionabiiité. Vous ne le trouverez ni chez la duchesse dcN..., ni à l'ambassade d'Angle-
terre, ni chez Mme de FI..., ni chez Mme de Roth.... surtout, dont la poétique demeure a plutôt l'air du palais d'un artiste enrichi, (\uc do rh('»iel d'mi million
nuire ; mais vous le trouverez infailliblement, ce luxe agité, élégance soupçonneuse et inquiète, comfortable, insupportable, en ce qu'il est surnaturel et violent, dans tous les salons où l'on n'a pas encore eu le temps de s'y accoutumer.
Oh! l'ennuyeux pays que celui des prétentions! que l'aire contre un ennemi qui s'arme des plus belles choses, et qui vous les rend odieuses du moment qu'il les a touchées? Les fées malveillantes autrefois disaient : Cet enfant aura toutes les vertus, tous les dons, mais il aura tel défaut qui détruira toutes ses bonnes qualités ; eh bien ! le mauvais génie de la France lui a dit la même chose : le ciel lui avait accorde toutes les grâces, toutes les puissances, toutes les beautés; l'esprit, la science, le courage et la raison et puis voilà le génie malveillant qui est venu et qui lui a donne le défaut qui les gâte toutes, la prétention de tout cela , c'est-à-dire la fatuité, le pédantisme et l'exagération; la manie qui amène le ridicule, le pathos qui amené le dégoût, et l'abus qui amène la réaction. Aussi, chaque fois que nous voyons une amélioration s'introduire chez nous', malgré notre passion du perfectionnement, nous nous aftligeons du progrès; car nous sentons que bientôt cet usage qui nous plaisait , et que nous avions nousmème adopté, va nous devenir insupportable par l'application ridicule qu'on va en faire, et par la niaise importance cpie l'on va y attacher.
8 ftvrier 1839.
Il y a «leux Frances. — Les paresseux agitateurs et les travailleurs insouciants. — Les mauvais sujets réformés, professeurs de moralité.
L'aspect des salons de Paris est étrange en ce moment ; ce carnaval manqué a des allures de carême qui sont toutes nouvelles. On s'inquiète; décidément lliorizon politique s obscurcit. Ceux qui n'ont rien à perdre, et qui espèrent gagner, se frottent les mains; ils vous regardent d'un air très-fm en disant : Il y aura du micmac ; les affaires se gâtent ; je ne voudrais pas être à la place d'un tel ; il se passera d'ici à peu de temps de grandes choses. Ceux qui ont de belles propriétés et qui ne peuvent que perdre à tout changement , commencent à avoir sérieusement peur. Où allons-nous? s'écrient-ils avec angoisse; où ces brouillons vont-ils nous mener? — Où vous voulez, sans doute, puisque vous leur donnez le droit de vous conduire. La France est divisée en deux nations, ou plutôt il y a deux Frances : l'une faible et active , l'autre puissante et passive. La première mène l'autre; les faibles mènent les forts; tout le mal est là. Deux peuples différents dégoûts et d'instincts luttent ensemble sans cesse : un peuple de paresseux agitateurs, un peuple de travailleurs insouciants. Les premiers n'ont rien et ne font rien, mais ils parlent toujours. Les seconds, au contraire, possèdent tout, font
— :28U — tout, mais ils ne disent rien. Cela explique pourquoi ils n'ont jamais le dernier mot.
La politique française se fait dans les cafés, dans les estaminets, voire même dans les cabarets, et c'est là que les paresseux agitateurs sont tout-puissants, là ils régnent et gouvernent ; leur métier, à eux, c'est de défaire le gouvernement ; ils n'ont pas d'autre état, et ils remplissent celui-là avec conscience ; rien ne les distrait de leurs devoirs politiques ; ils ont supprimé tous les autres; ils ont cessé de voir leur famille parce qu'elle s'opposait à leur vocation. Selon l'expression d'un spirituel journaliste, ils n'exercent aucun état sous prétexte qu'ils sont hommes d'Etat ; comme ils n'ont aucune espèce de ménagement à garder, ils sont aventureux et pleins de zèle et d'un dévouement à toute épreuve, d'un dévouement qui fait frémir; comme ils mentent très-haut, ou les prend pour des oracles; comme ils n'écoutent pas , ils ont toujours raison ; si l'on veut leur répondre, ils s'emportent, ils menacent , ils frappent du pied avec violence , ils disent de gros mots, qui effarouchent la vérité ; car la vérité est une femme, et comme les femmes, pour paraître et se faire entendre, elle n'a de courage qu'aux jours des nobles dangers; comme ils n'ont point de sentiments réels, ils sont dévorés de haines imaginaires qui suffisent à leur cœur, qui remplissent leurs jours. Ils haïssent, par exemple, M. de G. qu'ils n'ont jamais vu; ils savent par cœur toutes les calomnies qui obscurcissent et(iui, peut-être, honorent son nom; ils les récitent avec furie, chaque fois qu'on parle de lui; cet homme est pour eu\ un monstre, c'est leur ennemi persomiel , ils l'ont vu en rêv«', c'est un brun, lirnnd, Ires-fort, très-
rouge, qui a des moustaches noires ; ils le reconiuutraient entre mille à lapremière vue, cet ogre politique, ce tigre industriel. Ils s'écrient avec rage : w Si je le tenais là, je le jetterais à mes pieds comme cette chaise (ils brisent la chaise); et puis un jour ils l'aperçoivent par hasard au spectacle, à la Chambre des Députés ; ils demandent avec indifférence, quelquefois même avec intérêt : — Quel est ce jeune homme pâle qui est là-bas?— C'est M. de G. — Quoi! c'est lui! ce n'est pas possible!... Leur surprise est inexprimable; ils sont tout déconcertés; ils ne reconnaissent pas l'homme qu'ils détestent; celui qu'ils poursuivent de leurs injures ne ressemble pas à cela, leur haine est désarmée par l'objet même qui l'inspire. C'est lui, disent-ils avec stupéfaction; quoi! c'est lui! je ne l'aurais jamais reconnu. Peu s'en faut qu'ils n'ajoutent : Je le trouve bien changé.
Ces hommes qui ne font jamais rien sont d'une activité merveilleuse. On les voit partout, ils sont propagateurs de fausses nouvelles, fabricants d'histoires scandaleuses, et missionnaires en calomnie ; ils connaissent tout le monde, ils savent tout ; ils ne sont pas électeurs ou du moins il est très-rare qu'ils puissent l'être; mais ils connaissent le collège électoral comme un père connaît ses enfants. Us savent que telle infortune a telle échéance qui menace, que telle autre a tel procès à redouter. Us savent que telle conscience est douteuse, et ils l'attaquent hardiment ; ils savent que telle autre est inflexible, et ils larespectentprudemment. Us n'ont point d'esprit; mais ils possèdent l'instinct et l'expérience de l'intrigue, et par malheurcelasuflit pour entraîner. Les jours d'élections sont leurs grands jours de bataille. Us
se lèvent avec l'aurore ces jours-là ; ils courent sur les chemins et se posent aux embranchements de la route pour guetter les électeurs au passage, et là ils s'efforcent de les endoctriner; ils se vantent quelquefois même de les griser généreusement. Ils font de la politique au vin blanc, au vin rouge ou à la bière; cela dépend des goûts et des opinions. On parle d'élections au punch qui ont parfaitement bien réussi. Ils se distribuent les électeurs comme un butin qu'ils ont conquis ; celui-ci est à moi, celui-ci est à vous; je vous laisse le grand Bernard, vous me rendrez le petit Benoit. Ils savent que celui-ci viendra de bonne heure, parce qu'il a affaire à la ville; ils savent que l'autre viendra tard, parce que sa jument est boiteuse. Ils s'attachent à celui qui ne sait pas écrire, comme à une proie qui peut leur échapper; ils Tentrainent chez l'électeur de leurs amis qui doit lui servir de secrétaire, et là ils le couvent des yeux ; s'il se lève, ils se lèvent avec lui ; s'il s'assied, ils vont s'asseoir près de lui; si quelque imprudent laisse la porte ouverte, ils courent la fermer; si l'électeur qui ne sait pas lire veut se promener dans le jardin, ils le suivent; et sans se donner le temps de prendre leur chapeau, ils vont se promener avec lui ; ils le tiennent en laisse. Va\fin, l'heure de voter arrive : l'électeur secrétaire emmène son confrère, il le tient par le bras , il ne lui échappera pas. Les paresseux agitateurs l'escortent jusqu'à la mairie ; ils ne votent pas, mais ils lui disent : « Vous votez avec nous, mon brave, n'est-ce pas? — Je crois (|ueoui. — On rit de la simplicité du pauvre homme, mais on n'en rira pas longtemps. L'électeur secrétaire se dispose à écrire pour lui son bulletin. — Merci, dit le uaïf pîiysan, j'écrirai cette lois moi-même. — Quoi.
vous savez écrire? — Non; mais ma fille m'a appris à griffonner ce nom-là. — Hélas ! c'est le nom du candidat
constitutionnel Les agitateurs sont furieux; car les
agitateurs sont toujours contre les ministres : ils étaient contre M. Laftitte, ils étaient contre M. Guizot, ils étaient contre M. IMolé; mais, rassurez-vous, ils reseront contre M. Thiers , ils reseront contre le maréchal Soult, ils reseront contre M. Guizot , ils seraient contre M. Barrot. Ils vivent ainsi dans une opposition continuelle que ne motivent pas même leurs intérêts, et dans une haine permanente qui change tous les ans d'objet. Ils passent leurs jours à fumer et à jouer au billard, en médisant de ceux qui travaillent. Dans les provinces où le bon sens domine, on se moque d'eux ; on sait leur vie, ils n'ont aucun crédit; mais dans les pays où les passions sont ardentes, dans les gfandes villes où les envieux espèrent, — car il y a des envieux partout, mais ils n'ont pas partout les mêmes chances de succès, et le désespoir les rend tranquilles; — dans les grandes villes, disons-nous, où toutes les ambitions sont excitées, les paresseux agitateurs sont tout-puissants; il faut les craindre. Moins nombreux que leurs adversaires , ils l'emportent cependant sur eux, à force de paroles et de mouvements ; ils ne représentent pas le pays , mais ils nomment trop souvent ceux qui doivent le représenter, et qui, choisis par eux, ne retracent que leur pauvre image. Ohî si les travailleurs insouciants voulaient un jour se réveiller de leur sommeil d'hommes de bien ; s'ils se lassaient de voir toujours leur ouvrage détruit , leur place usurpée, leur avenir perdu ; si ceux qui labourent faisaient taire ceux qui pérorent; si ceux qui vendent faisaient enfermer ceux qui doivent; si les
abeilles chassaient les frelons, nous serions sauvés. Courage donc, indolents travailleurs ! sortez de votre léthargie dédaigneuse ; mêlez-vous au bruit, prenez la parole à votre tour; défendez vos droits que l'on usurpe, vos intérêts que l'on oublie, votre repos que l'on compromet; conduisez vous-mêmes les grands travaux politiques ; mettez enfin la main à l'œuvre et rivalisez d'activité avec les paresseux.
Il est encore une autre classe d'hommes d'État sans état qui méritent un regard de l'observateur ; nous voulons parler de ces mauvais sujets en retraite qui se font puritains de journaux ; tout sert à leur vertu, tout jusqu'à leurs plus joyeux souvenirs. Un front chauve avant l'âge , une vieillesse précoce, leur valent une précoce vénération. D'une voix enrouée par les veilles, ils tonnent contre le vice, ils le voient partout, ils le poursuivent avec acharnement ; et cela se conçoit, ils ont de bonnes raisons pour lui en vouloir ; les coquettes vieillies se font dévotes, les tapageurs retirés se font journalistes vertueux. La carrière est complète; on mène jusqu'à trente-neuf ans joyeuse vie, on abuse de tous les plaisirs, on est le héros de toutes les mascarades, l'oiateur de toutes les orgies ; on se fait entrepreneur de succès de coulisse et promeneur d'actrices plâtrées, on ne se refuse rien tant qu'on peut ne rien se refuser, et puis quand l'heure de s'arrêter arri\e, ((uand on a perdu dans ce tourbillon de folles, santé, fortune et considération, on se fait bonnne politi- (|ue. et l'on s'établit professeur de moralité. — 0 moraliU', il f.iut ((ue ton autorité soit bien grande pour que ton manteau puisse couvrir les inOrniilesde telsai)ôtres. Kt loi. public, (lu'cs-tu donc, iii.'iis ou complice?
13 février IS59.
Supplice des beaux enfants déguisés. — Apollon transi. — Le ballet des cariatides. — Un père intrig,ué par sa fille. — Les bals Musard. — Ressource des jeunes légitimistes.
Ce grand bruit de plaisirs nous a toujours fait rêver amèrement. Quand nous étions enfant, les masques nous faisaient une peur si affreuse, et les déguisements étaient pour nous le sujet de tant de larmes , que nous avon's conservé contre les fêtes du carnaval une rancune dont les plus beaux bals costumés n'ont pas encore triomphé. Nous avions le malheur d'être un bel enfant. Ah î plaignez ces victimes adorées qui font la gloire de leurs parents. Les jours gras ont pour elles d'horribles supplices inconnus des autres enfants; ceux qui ont le bonheur d'être laids , du moins peuvent s'amuser pendant le carnaval; on les habille en arlequin, en pierrot, en paillasse, et puis on leur dit: Allez.... mais ceux, hélas! qu'un destin ennemi condamne à l'admiration , ceux que l'on pare, et que l'on craint surtout de déguiser, ceux-là ne jouissent d'aucun plaisir. On commence par les mettre en retraite; on les fait coucher plus tôt (lu'à l'ordinaire , pendant les deux jours qiu précèdent leur triomphe. Si en jouant ils se laissent tomber, ce qui est l'usage, on ne les plaint pas, on les gronde, on ne voit point le coup qui les fait souffrir, on ne voit (pie la cicatrice qui lesdeligure; on les gronde, c'est bien, ils pleurent, et puis on les gronde parce qu'ils ont pleuré. Enfin
le gi-and iiiomeiit arrive, oa les affuble d'une façon plus ou moins avantageuse, ils sont charmants, toute la maison accourt et les admire, la nourrice est dans l'extase, le portier verse des larmes d'attendrissement, ce sont des exclamations de joie qxii lui font le plus grand honneur. C'est un bijou! c'est un ange! c'est un amour! s'écriet-on. Eh, mon Dieu ! c'est bien mieux que tout cela, vraiment, c'est un martyr. Le pauvre enfant s'approche de sa mère qui le dévore des yeux. — Maman , dit-il d'une voix plaintive en étendant son petit bras; maman. — Eh bien? — Ça me tire. — - On s'empresse, on arrange comme on peut cette manche qui est trop courte. On admire de nouveau l'ensemble; mais l'enfant s'approche desa tante. — Que tu es beau, mon petit ami. — Ma tante, dit l'enfant que la vanité ne soutient pas encore, ma tante, ça me pince, — et il montre son genou qui est affreusement serré. — Comme il n'y a pas de remède : Marche , petit , dit la bonne tante , en marchant le drap s'élargira. L'enfant qui voit qu'une tante est impitoyable, s'approche de sa grand'mère; elle est faible, il compte sur elle. On peut toujours compter sur la faiblesse. — Bonne maman , dit-il en montrant ses broderies d'or ou tout autre ornement de son costume; bonne maman, ça me gratte. La grand'mère va s'attendrir, on les sépare, et pour étourdir l'enfant bien-aimé, on lui répète de tous côtés qu'il est joli , qu'il est charmant; et pour fermer sa bouche a toutes plaintes, une femme de chambre lui dit a lOieille : Il faut souffrir pour cire beau ; maxime admiriible, refrain consolateur avec le([uel on mené au supplice tous les martyrs de la vanité. Ah! si la beauté se mesure à la souffrance, (juc nous (IcNions ctic beau, pitoyablement
beau, ce fameux jour où l'on conçut l'aimable idée de nous déguiser en Apollon ! ... Une longue chevelure dorée avait servi de prétexte à ce déguisement , que le Dieu offensé nous a fait depuis cruellement expier. Comme il s'est vengé de notre insolence ! Dès l'instant même il nous a puni. Pauvre enfant frileux , que nous étions peu digne de notre parure immortelle ! que cette tunique nous semblait légère, que ces rayons d'or nous semblaient pesants ! Et cette malheureuse lyre que nous laissions traîner sur toutes les chaises, que de reproches elle nous attirait, comme elle nous a fait gronder. Que nous avions froid! ... On nous trouvait toujours à genoux devant le feu, car nous n'avions pas dérobé le feu du ciel, nos propres rayons ne nous suffisaient point. Ah ! sans doute, c'est en nous voyant que les savants ont découvert cette vérité jusqu'alors inconnue : que le soleil n'a point de chaleur ! Quel beau rhume nous avons rapporté de l'Olympe. Apollon transi, nous avons fait verser dans la neige le brillant char du Jour, et nous nous sommes toujours ressenti de cette chute-là.
Maintenant que par bonheur, les parents ont moins de poésie dans leurs idées de carnaval, les déguisements d'enfants sont plus commodes; les costumes de matelots, par exemple, sont fort jolis à voir et très-agréables à porter. Les enfants sont à la fois charmants et heureux en marins ; aussi est-ce le costume à la mode depuis quelques années. Dans un grand bal (jui a été donné mardi dernier, un quadrille de sylphides a fait la plus vive sensation. C'étaient déjeunes et belles personnes (|ui connue cela, disait-on , n'elaient point du tout déguisées. (^Ii<i(|ue jour on les voif de même svcltes
et gracieuses , vaporeuses et poétiques. Elles avaient mis ce soir-là leurs ailes , et voilà tout. Chaque sylphide avait pour danseur une bète domestique ou féroce, rsous nous hâtons de dire que ces messieurs étaient parfaitement déguisé. Les plus malins étaient en ânes , les plus affables étaient en ours , le moyen de reconnaître personne, et de s'écrier, comme dans COurs et le Pacha : — L'ours est votre époux. Ce quadrille a fort bien réussi à ceux qui l'ont dansé et à celle qui s'en est servi pour la plus folle mystification. Jugez-en plutôt.
11 y a dans le monde des heureux qui ont la manie de tout savoir, d'être de toutes les fêtes, d'appartenir à toutes les sociétés, de connaître toutes les intrigues; cela s'appelle être au courant de tout. Ils font vingt \isites dans leui* journée, ils savent que madame une telle reçoit tel jour; ils ne vont pas chez elle, mais ils connaissent ses habitudes; ils savent qu'il y a eu un dîner ici, un souper là, ils n'en étaient pas, mais ils NOUS en diront le menu ; ils l'ont retenu mieux que vous qui étiez un des convives. A chaque nouvelle ils VOUS répondent : Je le savais; ils font tous les mariages, ils condamnent tous les malades, ils mettent leur ;;loire à n'être jamais surpris; être en retard pour eux, c'est la honte, l'honneur pour eux n'est point d'être un homme bien fanie , ou bien aimé; ce qu'ils rêvent c'est d'être jus(ju'a leur dernier jour un homme />/<'» informé. Il en est un de cette espèce qui pousse la présomption de tout connaître, si loin (pTon ne peut iTsister au plaisir de If tioniper poui' le ('(mfondre , et d'inventer les nu'nsonLics les plus ctianiies ponr le déconcerter dans ^cs ihroi'iii.iiion^. Il \ <'i soiincmI dans le nioinic, mais
— 2\)b — cependant il n'est pas de tous les mondes. Les salons du faubourg Saint-Germain, par exemple, lui sont interdits à cause de ses opinions , ou plutôt de ses relations politiques; mais n'importe , il prétend savoir tout ce qui s'y passe, et vraiment il sait beaucoup de choses, et il a du mérite en cela, car il ne questionne jamais. Lui, questionner! Fi donc! une question le perdrait; après un voyage même, il n'oserait risquer cette preuve d'ignorance, l'absence n'a point de secret pour lui , sa correspondance le tient au courant de tout, il attire les nouvelles là où il est; d'ailleurs les grands événements le connaissent , ils l'attendent pour éclater. Il ne questionne point, mais il écoute avec un art inimaginable qui lui a demandé de grandes études ; il écoute quatre conversations à la fois, comme César dictait quatre lettres en même temps. Il a de ces oreilles avides qui , selon l'expression d'un auteur anglais, ne sont jamais fermées par la réflexion. Il écoutait donc l'autre jour à sa manière, et madame de R***, impatientée de cette quadruple attention, a voulu lui jouer un tour. — Ce bal était superbe, dit-elle en faisant signe à la personne à qui elle parlait ; le quadrille des syphildes était ravissant; madame de... mademoiselle de... , etc., étaient fort à leur avantage ; — et au lieu de nommer les charmantes personnes qui ont dansé le quadrille, elle s'amuse à nommer douze femmes antisylphides s'il en fut jamais, les douze femmes les plus solidement belles que l'on puisse imaginer. L'homme bien informé retient ces noms heureux au passage et il s'échappe avec empressement pour aller charmer les divers salons qui l'apprécient, parce récit exact des fêtes du carna\al. Il \i\ fair<' une ou deux \ isilcs dans l,-i (Ihanssée-d'Anlin ,
il lance sa nouvelle, ou le laisse dire sans trop d'étonnement; mais il arrive rue Royale, la il recommence ses descriptions merveilleuses ; on lui fait répéter trois fois ces noms étranges; on l'interrompt par des hourras de surprise. — Qu'est-ce que vous nous dites-la , monsieur? s'écrie la vieille baronne de P..., madame de... était en sylphide , mademoiselle X... avait des ailes ! et vous appelez cela un quadrille de sylphides, monsieur; mais c'était un ballet de cariatides !.. . L'homme bien informe est resté confondu. Cette mystification le rendra prudent, puisse-t-elle le rendre muet!
Les bals de l'Opéra ont été fort nombreux. On parle d'aventures romanesques , de succès rapides et mystélieux, que nous soupçonnons fort de n'être que d'affreuses mystifications. L'histoire de M. de S., arrivée il y a deux ans, s'est, dit-on, renouvelée plusieurs fois cette année , mais comme nous ne pouvons pas vous raconter l'histoire de M. de S., c'est comme si nous ne disions rien. Malgré les plaisants récits que l'on nous fait, nous défions toutes les histoires du bal de l'Opéra de valoir jamais celle d'un célèbre académicien intrigué toute la nuit par sa fille, qu'il avait laissée malade dans son lit, et qu'il était bien loin de croire si près de lui. Un père ne pas reconnaitre sa fille, direz-vous, cela est étrange, et cependant cela est très- naturel : un père connaît parfaitement le cœur de son enfant, son caractère et ses goûts, mais il ne connaît jamais complètement son esprit , il est certains aspects qui restent toujours voilés à ses yeux. Un père voit sa lille malheureuse, gaie, inquiète, jalouse même , mais il ne la voit jamais cociuette , et l'on sait (luel changement le désir (le plaire peut opérer dans les manières (runc Icinmc.
On connaît toutes les métamorphoses de la coquetterie ; elle fait d'une femme méchante un ange de douceur, elle fait d'une sotte une femme d'esprit ; d'une femme politique une beauté langoureuse , d'une pédante en tis une étourdie pleine de grâces , d'une mourante de profession une valseuse infatigable, d'une femme bonne et généreuse, enfin, une ingrate, moqueuse et colère
Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.
Or, le célèbre académicien, qui n'avait jamais vu sa fille coquette, ne la reconnut point ; et il ne pouvait deviner quelle était cette femme si jeune qui savait pourtant tous les événements de sa jeunesse ; qui savait si bien ses habitudes, qui savait par cœur tous ses ouvrages, qui lui parlait de ses auteurs favoris, qui le flattait avec tant d'adresse dans ses goûts et jusque dans ses manies. L'académicien était enivré; accoutumé à plaire aux femmes, ce succès ne l'étonnait point, il avait dans ses souveniis des aventures qui rendaient celle-ci très-pi-obable. La nuit se passa en conversation, en étonnement, en ravissements; être si bien compris, cela est si doux. Vers quatre heures du matin, 1<^ charmant domino avoua naïvement qu'il avait faim. On lui offre à souper avec empressement. J'accepte, dit-il, mais je n'ôterai pas mon masque. — Méchante , répond l'académicien ; et l'on soupe gaiement et par une attention délicate on choisit les mets qu'il préfère. On lui prouve que l'on a deviné tous ses goûts et que l'on aime ce qu'il aime. Après souper, il faut partir : Laissez-moi vous reconduire chez vous, madame. — Non, non, c'est moi, dit-elle, qui veux vous ramener chez vous. Je ne veux pas que vous me con-
naissiez. — La voiture s'arrête devaut la porte de la jolie maison de racadémicien. Il descend à regret, croyant descendre seul ; mais quelle est sa surprise ! le charmant domino l'a suivi, il le voit, furtif et léger, disparaître dans le corridor ; il veut le rejoindre et soupire tout bas : Quoi ! madame ! tant de bonheur!... Mais le masque l'interrompt par un grand éclat de rire^ et une voix bien connue lui crie du haut de l'escalier : « Bonsoir, papa, je te remercie, je me suis bien amusée. A demain! » L'académicien désenchanté eut alors recours à cette exclamation classique toujours frénétiquement applaudie dans les reconnaissances de mélodrame : Ma ^//e/ dit-il avec désespoir, et l'écho du vestibule répondit : Ta fille !
Les bals de la Renaissance ont été cette année de véritables bals Musard, car Musard a donné son nom à toutes les fêtes qui rivalisent avec lui. C'est un des malheurs du génie, il fait la gloire de ses plagiaires et la fortune de ses rivaux, bienheureux encore quand ceux-ci ne le calomnient pas après l'avoir pillé. Bien heureux Musard si .Julien ne le traite pas encore d'immoral; aujourd'hui c'est assez l'usage. Un homme invente une chose qui réussit, vite on l'appelle charlatan, et puis on lui prend
son idée On ne vit plus aux dépens de ceux que l'on
flatte, mais de ceux (jue l'on calomnie.
Les bals Musard ont toujours la vogue. Le bal Musard est déjà une vieille folie consacrée par le temps et adoj)tée par l'nsage. Les jeunes gens de la meilleure compagnie, les héritiers de nos plus grands noms y vont dep( ns( r l'ardente activité que Vnnigration intérieure et leurs répugnances politicjues leur laissent tout enlierc ; ils (liuisciit , ils ualopcnt , ils \als<'ul avec eu-
thousiasme, avec passion, comme ils se battraient si nous avions la guerre , comme ils aimeraient si nous avions encore de la poésie dans le cœur. Ils ne vont pas aux fêtes de la cour, fi donc! ils y trouveraient leur notaire et leur banquier; mais ils vont au bal chez Musard ; là, du moins, ils trouvent leur valet de chambre et leur palefrenier ; à la bonne heure ! On peut, sans se compromettre, danser en face de ces gens-là. L'esprit de parti a découvert une mine de scrupules inouïs, de délicatesses étranges, auxquels, heureusement, nous ne comprenons rien; aujourd'hui, grâce aux nouvelles susceptibilités de la politique , servir son pays comme ofticier, comme diplomate, comme magistrat, c'est parjurer sa foi , c'est être indigne de son nom ; mais , en revanche, passer sa vie à fumer, à jouer, à boire, à médire avec une danseuse des femmes du monde qui ont eu l'esprit de se moquer de vous; se livrer sans colère aux propos les plus grossiers; ne vivre enfin ni pour l'étude, ni pour le cœur, ni pour la gloire, cela s'appelle garder ses convictions, être fidèle à une noble cause, comprendre enlin tous les devoirs de son rang et de son nom. Oh ! noble parti ! que vous remplissez bien la mission qui vous est confiée! Qu'il serait fier de vous ce jeune roi dont vous préparez le retour, s'il pouvait vous contempler dans vos jours d'enthousiasme! quel séduisant avenir pour lui que l'espérance d'une cour si chevaleresque et si brillante! et puis quelle sympathie éveilleraient en lui de si touchants tableaux ! Quelle heureuse harmonie entre son existence et la vôtre ; comme vous marchez bien ensemble au même but, comme vous suivez bien la même route, comme vos pensées sont bien l'écho de ses pensées! Mêmes occu-
pations, mêmes loisirs. 11 travaille... Vous jouez aux cartes !... Penché sur de gros livres, il étudie l'histoire, il interroge la science... Penchés sur un billard, vous étudiez un nouveau coup!... Chaque soir il tombe à genoux devant une image du Christ, et, dans l'extase de la prière, il pense à son pays, il pense à vous, à vous ses défenseurs et ses amis... Chaque soir vous tombez aussi.... mais sous une table et dans l'ivresse du vin et de la fiuïîée, vous ne pensez à personne, car vous ne pensez pas du tout. Voilà sa vie, voilà la vôtre. Oh! s'il était revenu il y a deux jours, quel admirable accueil il eût reçu de vous , avec quel empressement vous auriez couru à sa rencontre en descendant de la Courtille , déguisés en troul)adours et en charretiers, en bateleurs et en malins, en Roberts-Macaires et en postillons de Lonjumeau! Maintenant que le délire est passé, soyez de bonne foi, messieurs, et dites-le avec nous : ce rôle n'est pas celui qui vous convient. Ce n'est pas ainsi que doit être représenté , dans la capitale de la France, par des hommes, héritiers de noms glorieux, le parti de la vieille monarchie, quand ce parti est si noblement représente dans l'exil par deux femmes pleines de courage, par deux enfants pleins de ditiiiité. Sans doute, il est de nombreuses exceptions à ccttegenerale folie. INous connaissons |)lusd"un jeune fils <lc duc qui mené une vie laborieuse , et qu un avenir de dangers et de privations n'épouvante pas. Nous pourriiMis citer plusieurs exemples de resolutions énergiques (jue tous les esprits sages doivent admirer; mais ces exceptions trouvent si peu de sympathie, et l'on en parle avec un élonnement si plaisant, (ju'elles viennent encore nous donner raison , et pron\ cr (juc de tous les
partis qui divisent le pays, celui qui comprend le moins sa destinée est précisément celui qui devrait être le plus respecté, et qui est le plus respectable, puisqu'il a pour principe le culte sacré des souvenirs.
A propos , on nous écrit d'Allemagne : « La cour de Goritz, en apprenant la mort de madame la duchesse de Wurtemberg, a aussitôt pris le deuil. Un service funèbre a été ordonné. » Quelle différence, ici des intrigues, là-bas des prières! et quelle leçon pour tout le monde; pour ceux qui n'ont point porté le deuil de Charles X et pour celles qui choisissaient leur robe rose, hier, quand toute la France pleurait. Un jour, on ne voudra pas croire que dans ce pays que l'on appelle généreux, deux partis desséchés par une politique misérable ont eu le courage de refuser leurs larmes à ces deux morts si sacrés : un vieux roi proscrit , et une jeune princesse de génie !
LETÏRK Vl.
•25 lévrier 1839.
Êlocleurs cl candidats. — M. Marlin do Slrasbourg — Hisloirc d'nii courrier bigame.
Une seule et même pensée domine depuis huit jours les esprits. Toutes les nuances sont effacées, les rangs, les états sont confondus. Le pays ne reconnaît plus aujourd'hui que deu\ classes : les électeurs et les candidats. Les affections de famille sont ajoui-nées, les devoirs de cœur sont suspendus. On n'est plus époux et père, oncle et tuteur, juge ou préfet, peintre ou cordonnier, poète ou phaimacien, on est électeur. L'homme ne représente plus une créature mortelle, l'homme n'est plus qu'un hulletin, il n'est plus une àme, il est une \oix. Les candidats ne vivent plus sous le regard de Dieu, ils n'agissent, hélas! qu'en vue de l'électeur; l'électeur est à la fois leur juge et leur conscience. Pour lui seul leur ferveur, à lui tout leur encens; les épitres aux commettants se succèdent. Quel charmant recueil (Vêlectorales cela pourra faire un jour! Les jmstorales semhleront hien froides en comparaison de ces délicieuses poésies fugitives et représentalives.
Du reste, rien de nou\ eau ; on ne vit point, on attend |)()ui' \\\iv (juc le sort de chacun soit décidé; nousinrmc n'Iiahilons point Paris en ce moment. Nous aussi soninu's altcint de préoccupations électorales. Notre petiscc est loin (lici. clic s'cuare dans les montagnes
(le la Marche; elle plane sur les bords chéris du Thorion. Ce n'est point pour nous une question dexistence politique, c'est une question de vie champêtre. Les bulletins d'un collège vont décider de nos plaisirs. Toute la politique se réduit pour nous dans ce seul mot : Passerons-nous Tété à Bourganeuf? Ah! nous l'espéi'ons bien, en dépit de notre ennemi de profession, M. Martin.
Ce M. Martin, que l'on nomme Martin de Strasbourg a Paris, et Martin de Paris à Strasbourg, nous a rappelé l'histoire de ce courrier bigame qui avait une femme à Paris, et une autre femme à Strasbourg. Étaitce un crime? Non; habitant fidèle mais alternatif de ces deux villes, n'avait-il pas le droit d'avoir un ménage dans chacune d'elles? Un seul ne lui suffisait pas ; sa vie était si régulièrement divisée : chaque semaine il restait deux jours à Paris, deux jours à Strasbourg; avec une seule femme, il aurait été veuf la moitié du temps. Il avait d'abord vécu plusieurs années marié uniquement à Paris, mais il avait amèrement reconnu les inconvénients de ce système; les soins que lui prodiguait sa femme à chacun de ses retours à Paris, lui faisaient trop sentir l'affreuse solitude qui l'attendait a Strasbourg. Là, une mauvaise auberge, un mauvais souper, la solitude et l'ennui ; à Paris, au contraire, un accueil empressé, une chambre bien chaude, un souper tendrement servi. A Paris, tout devenait plaisir, à Strasbourg tout devenait tristesse. Le courrier de la malle interrogea son cœur, et il s'avoua que la solitude ('tait pour lui chose impossible; il fit encore ce raisonnement; il se dit (|ue le mariage étant une admirable institution, on ne saurait trop lui deiviander de ga-
rauties; et comme tout lui prouvait qu'il n'était heureux à Paris que parce qu'il s'y était marié, il se persuada qu'il ne serait heureux à Strasbourg qu'en s'y mariant. Donc il se décida à prendre ou plutôt à reprendre femme à Strasbourg. Pendant longtemps le secret de sa double union fut gardé ; rien ne troublait ses ménages, il n'avait qu'à s'applaudir de ses choix ; ses femmes l'aimaient avec la même ardeur; son bonheur s'équilibrait merveilleusement, et il trouvait dans cette double affection d'ineffables douceurs que les simples maris ignorent. En faisant le voyage de Paris à Strasbourg, il pensait à sa grande blonde qu'il allait revoir, à Toinette, l'Alsacienne au teint rose, aux yeux bleus... il arrivait, il passait deux jours auprès d'elle; il jouait avec ses enfants qu'il appelait ses petits Alsaciens, et il repartait gaiement pour Paris. A peine sur la route, il oubliait Toinette ; il ne se rappelait que sa petite Caroline, la Parisienne aux yeux chinois, aux sourcils noirs, et il songeait à l'avenir de ses deux fils qu'il appelait ses grands enfants de Paris. Caroline préparaitelle son souper : Cuisine française, criait-il en riant. — Toinette servait-elle à diner : Cuisine allemande, disaitil encore en riant; et il ne voyait rien de coupable dans cette double union. Il trouvait tout simple que les hommes qui habitaient toujours la même ville n'eussent (fu'une femme et qu'un ménage; mais il trouvait trèsraisonnable aussi qu'on eût deux femmes et deux ménaL^es (|uand on habitait en même temps deux pays.... Non vraiment, il ne \oyail rien de criminel à cela, bien mieux, il se serait battu pour piouNcr (ju'il a\ait raison, ri il aurait donne des coups de fouet a l'insolent ([ui l'aurait traite di- hiLLanie. \a' inxstert (|u'il faisait de sa si-
tuatioii aurait dû l'éclairer sur ce qu'il devait penser de sa conduite; mais il savait répondre à tout. — Je cache cela à cause de ces femmes, se disait-il, qui ne comprendraient pas; les femmes ont là-dessus des idées si folles ! Un jour pourtant il commit une imprudence, une très-grande imprudence ! Un de ses amis de Strasbourg étant à Paris, il l'amena diner chez lui; l'ami prit Caroline pour une sœur; il lui parla avec enthousiasme de la belle Alsacienne aux yeux bleus, et des beaux enfants de Strasbourg; il raconta le jour de la noce et se vanta d'avoir été l'un des témoins. Caroline, en véritable Parisienne, savait son Code civil par cœur. D'abord elle s'indigna, mais elle était mère : l'ainé de ses fils avait treize ans. Elle pressentit un procès scandaleux, une condamnation infamante, un nom taché et l'avenir de ses deux fils perdu; elle entrevit le bagne avec horreur; elle comprit qu'ayant été épousée la première, elle était la seule femme légitime, et que cet avantage lui donnait de l'autorité pour agir. Son parti fut bientôt pris : elle prétexta un voyage indispensable, une parente la réclamait, il lui fallait quitter Paris pendant une semaine au moins; elle dit adieu à son mari, puis elle courut à Strasbourg. Elle alla voir Toinette et lui conta toute la vérité. Toinette pleurait, elle ne voulait rien entendre ; elle s'écriait avec douleur : (( Il nous a trompées, le monstre, il faut nous venger; avoir deux femmes, c'est affreux ! — Sans doute, reprit Caroline impatientée ; mais si vous criez si fort, il y aura deux veuves; et ce sera plus triste encore, il sera pendu ; nos enfants mourront de faim. » Ces mots furent magi- (jues. « Vous l'aimez, dit Caroline. — Oh! oui, je l'aimais Irop: mais mainleiianl... — Mainlenant, il laul
lui parclt)niiei'; je lui pardouDe bien, moi qu'il a tiompee pour vous. Soyez donc comme moi généreuse, et entendons-nous pour le sauver. » Et ces deux femmes signèrent un pacte sublime. La justice ignora leur sort, et leur mari lui-même n'apprit que son secret avait ete dévoilé et ne connut leur entrevue que quelques heures avant sa mort. Une roue s'étant brisée, la malle versa dans un précipice, le courrier, affreusement blessé, fut transporté à Strasbourg, où il expira après plusieurs jours de souffrances. Au moment de mourir, il fit ses aveux : « Ma bonne Toinette, dit-il, pardonne-moi, je t'ai trompée : quand je t'ai épousée, j'étais déjà marié,
— Il y a longtemps que je sais cela, reprit Toinette en fondant en laimes; ne te tourmente pas, c'est tout pardonné.— Tu le savais? Et qui te l'avait dit? — L'autre.
— Caroline? — Elle est venue ici, mon Dieu î il y aura bien tôt sept ans; elle m'a tout conte, en me recommandant bien de ne faire semblant de rien et d'être toujours heureuse comme autrefois, pour que tu ne sois pas...
— Pendu, dit le bien-aime bigame; pauvre Toinette, tu es une bonne femme... et l'autre aussi, ajouta-t-il en songeant à la généreuse conduite de Giroline, c'est dommage de ([uittcr ces deux petites commères-là. Toinette, allons, embrasse-moi; v'ià le vrai départ qui arrive, il faut se dire adieu pour tout de bon; mais c'est égal, tu p<'U\ t'en vanter, ma grosse blonde, je t'ai bien aimée!... et l'autre aussi, ajouta-t-il encoïc en pensant à celle ([u'il appelait sa jolie brunette; va eliereher les petits (jue je les bénisse; et dépêche-toi. »
roinctte nmcna ses tr(\is beaux enfants; le mourant les .Klmir.i .iNcc oruiicil. « \ la de fameux enfants! les 'i.'ijll;n(K. ils me ic^sc inbh iit jolimeMl... cl les nutro
aussi, dit- il encore en mêlant toujours ses alïections. Mais les voilà ! s'écria-t-il tout à coup en voyant entrer ses deux grands fils qui soutenaient leur mère à moitié évanouie dans leurs bras; ma foi, ça se trouve bien, nous v'ià tous réunis. » Toinette et Caroline tombèrent à genoux devant lui. Il tendit à chacune d'elles une de ses pauvres mains mutilées, et les regardant toutes deux avec une égale tendresse : « Adieu, mes petites veuves, leur dit-il tout bas, adieu, courage, consolez-vous ensemble, et priez Dieu qu'il me pardonne comme vous m'avez pardonné. » Puis s' adressant à son fils aine et lui montrant la malheureuse Toinette dont le désespoiilui déchirait le cœur, il dit tout haut : « C'est ma bellesœur, François ; tu auras soin d'elle et de ses enfants. » Et il mourut. Et ses deux femmes s'embrassèrent en sanglotant, et elles ne se quittèrent plus.
Vous allez nous demander quel rapport il y a entre ce brave bigame adoré à Pai'is, adoré à Strasbourg, et M. Martin dont on ne veut ni à Paris ni à Strasbourg? Nous vous dirons qu'une différence est une sorte de ressemblance, et que si les extrémités se touchent, les (Contraires peuvent bien s'accorder. Nous vous répondrons cela, dussiez-vous ne pas le comprendre, ni nous non p]us; et puis nous ferons des vœux sincères pouique les épitres de M. Martin aient le même sort que ses discours, c'e^t>-à-dire ne produisent aucun effet; car nous avons le plus grand désir de passer l'été à Jîourganeuf, et de faire les honneurs de nos rochers sauvages à nos illustres et brillants amis de Paris.
LETTRE Vil.
6 mars 1839.
Lue utopie réalisée: Plus de carrosses, plus de chevaux, plus de velours, plus de bijoux, plus de dentelles, plus de rubans, etc. — Les ouvriers sont litres, ils redeviennent citoyens.
L'émeute n'est encore qu'à l'état de rassemblement; elle n'agit pas encore, mais elle parle. Elle injurie les gens qui passent en voiture. Si elle aperçoit une femme dans sa calèche elle lui crie : Ah ! tu ne te gènes pas, tu vas en carrosse, dis donc, est-ce que tu ne peux pas aller à pied comme nous? — Elle s'explique même avec plus d'énergie, mais nous nous contentons de traduire son langage. Ainsi voilà le peuple qui veut qu'on aille à pied! Et pas un sellier n'a réclamé contre cet arrêt. Il est évident qu'au sein de l'émeute les cordonniers avaient la majorité. Plus de voiture soit, faisons-nous i)iétons politiquement, mais adoptons la réforme dans toute son austérité. Nous supprimons chevaux et voitures, c'est convenu. Allez donc, cochers, grooms, valets de pied, palefreniers, piqueurs et veneurs; nous sommes les amis du peuple, nous ne voulons pas d'un luxe qui l'offense; allez! braves gens, cherchez voire \ie ailleurs, nous n'avons plus besoin de vous; (juittez l'écurie et redeNeuez citoyens.
(>e n\'st pas tout. Maintcnaiitciuer.ous et nos femmes ne pourrons plus sortir (pi'a pied, ((uc icrioiis-nous di CCS «tnicmciils iiiulilcs? A (|uni hou. par cxciiipU'. mu
— 301) — robe de satin blanc ou de velours bleu-de-eiel, pour courir sur les trottoirs? une robe de laine suffit. Allez donc, ouvriers de notre bonne ville de Lyon, quittez vos ateliers : allez, vous êtez libres. Nous ne voulons plus d'ouvriers, plus de travail pour vous; soyez heureux et redevenez citoyens.
Mais si nos femmes ne portent plus d'orgueilleuses étoffes, pourquoi porteraient-elles de vaniteuses dentelles ? A bas les dentelles ! les blanches et les noires, les guipures, les blondes, le point de Paris, le point d'Alençon ! A bas toutes ces humiliantes parures ! Les femmesdu peuple n'en ont point. Nous, Tamidu peuple, nous ne voulons pas que notre femme soit plus belle que son épouse. Donc, plus de voile flottant, réseau folâtre si vite déchiré, si souvent remplacé. Fabricants de dentelles, fermez vos magasins; donnez congé à vos actives ouvrières. Cruels ! \ous fatiguez leurs yeux par ce travail minutieux : nous sommes plus généreux que vous et nous leur rendons le repos.
Nous avons supprimé les chevaux, les voitures, le velours, le satin, les dentelles; pourquoi donc conserverait-on les bijoux, les insolents bijoux qu'on ne fait briller avec faste que pour excitei* l'envie des pauvres qui n'en peuvent porter ? A quoi servent les diamants par exemple? Arien, si ce n'est à tenter les voleurs. Comment ose-t-on se couronner de difiinants quand tant de malheureux n'ont pas de pain ! C'est injuste!... supprimons aussi les diamants. Bijoutiers, fermez vos boutiques; on n'a plus besoin de vous, mes amis; votre art inutile iirite les classes pauvres, vous encouragez le vice en étalant toutes ces richesses. Allez; faites pénitence et redevenez citovens.
Et les rubans I — ils sont si légers, si jolis, grâce pour eux. — Les rubans ! pourquoi les épargner ? A quoi donc servent-ils? Ils n'attachent rien, ni les cheveux ni la robe. Ce ne sont que des ornements, et nous n'admettons plus d'ornements. L'utile, rien qne l'utile, c'est notre loi; l'utile seul est aujourd'hui l'agréable: nous voulons être vêtus et non parés. Quel besoin, mesdames, avez-vous déporter des rubans? Pour vous tenir chaud? >"on; eh bien î renoncez aux rubans et rendez à la liberté ces milliers de bras qui se fatiguent a Saint-Étiennepour contenter vos caprices; laissez ces braves ouvriers s'occuper des affaires politiques. Pourquoi passeraient-ils des Journées entières a travailler? \ ous prétendez que c'est pour nourrir leurs femmes et leurs enfants, vain prétexte; c'est pour vous seules qu'ils travaillent, et c'est pour vous fabriquer des pompons, des choux, des fontanges, des parfaits contentcmentSy fantaisies charmantes aux(juelles votre inconstance donne chaque année un nom nouveau. Plus de rubans, cliers ouvriers, croisez-vous les bras et promenez-vous sur votre beau chemin de fer; vous êtes de grands cifijyens.
Mais puisque nous supprimons le velours, le satin, le reps, le pekin, etc., etc., les manufactures de Lyon, et les rubans de Saint-Étienne, ne pourrions-nous aussi rendre la liberté aux vers à soie? les malheureux! on les étouffe, on les maintient sans pitié dans une temperature qui est devenue proverbiale pour exprimer une rhaleur on ne saurait plus désagréable. Leur sort est Nr.iiment affreux : pauvre reptile, notre luxe implacable le faisait prisonnier; bénis ce ^rand siècle d'égalité (|iii vn te rendre a toi-mèrn»-. Le prenii<'r siècle de l'ère
vulgaire a vu ranVanehissement de la femme, le douzième siècle a vu l'affranchissement de l'esclave; le dix-huitième a vu raffranchissement du serf; le dixneuvième siècle est destiné à voir l'affranchissement du ver à soie. Mais un scrupule nous arrête : que fera cet intéressant reptile de sa subite indépendance? n'en serait-il pas d'abord épouvanté? Passer sans transition de l'esclavage éternel à l'état de ver libre (qu'on nous pardonne cet affreux calembour né de la situation), vivre depuis la renaissance du monde dans l'air étouffé de la servitude, et respirer tout à coup l'air enivrant de la liberté, n'est-ce pas un changement trop brusque pour un être si délicat ? et puis que fera-t-on de lui quand il sera délivré? car, il faut être raisonnable, on n'émancipe pas ainsi toute une population de chenilles, sans s'inquiéter de son sort; nous ne voulons plus de la soie, bien, mais alors quel emploi donnerons-nous au ver qui la produit? en ferons-nous un citoyen? lui donnerons-nous des droits politiques? 11 n'en voudraitpas. Le cas est difficile, nous tacherons de lui trouver quelque place de papillon dans les jardins royaux, ou bien nous le ferons nommer hanneton dans les forêts du gouvernement.
Oui, plus nous y songeons et plus ce système d'économie nous présente d'améliorations. Que de choses ruineuses vont disparaître, grâce à lui! La parure, étant ainsi par le fait d'une égalité généreuse, la parure étantcomplétement abolie, à quoi serviraient lesglaces, les toilettes, les miroirs, \çspsychés qui l'encourageaient par leur coupable assistance? Tout cela de\ ient inutile : quand on se sait laid on n'a ])as grand plaisir, à se reiiardci". Donc nous supprimons aussi les manufactures
(le glaces. Voilà encore des ouvriers bien contents qui feront de braves citoyens !
Poursuivons : quand on est laid, si l'on n'aime pas à se voir, on aime encore moins à être vu, n'est-ce pas? Alors qu'avons-nous besoin de ces énormes lustres en cristal, de ces grands candélabres en bronze doré, de ces flambeaux superbes, cVoù la flamme s'échappe en lumineuses gerbes? Cet éclat serait un contraste ridicule avec la société qu'il éclaire ; des femmes venues à pied en robe de laine ne tiennent point à être si brillamment éclairées; brisons donc ces lustres, sui)primons ces splendeurs inutiles, les amis du peuple ne se plaisent que dans l'obscurité, les lumières de l'esprit suffisent a leurs regards. A bas les lumières! Voila encore des milliers d'ouvriers qui vont redevenir de joyeux citoyens.
Figurez-vous maintenant ce spectacle admirable : ces carrossiers, ces selliers, ces bijoutiers, ces fabricants de soieries, de dentelles, de rubans, de glaces, de bronze, de cristaux, donnant le bras à leur compagne, et suivis de leurs enfants, se promenant par les villes à jeun et à pied, mais à pied comme tout le monde ; sans argent, mais sans envie; sans pain, mais sans bumili.'ition; sans salaire, mais sans maitre; nus, mais libres; misérables, mais liers; n'étant plus offenses par la magnificence des grands de la terre, et savourant a leur tour, dans toutes ses jouissances, le véritable luxe, le plus beau |)ri\ilege des licbes : Toisiveté !
Alors If vd'ii (les amis du peuple sera exaucé: il n'y :iura plus ni pauvre ni ricbe, car, dans le monde, ce M'(st pns. riionune (|ui possède (ju'on Jippelle le riche, c'est riioMHite (|ui dépense, et eepeiuliml ees deux per-
sonnages, que l'on daigne confondre, sont quelquefois très-différents; n'importe, l'égalité la plus complète unira les grands et les petits, c'est-à-dire qu'il n'y aura plus que des petits. Voilà ce que rêvent les économistes modernes ; et ce rêve plein de libéralité sera réalisé au delà de leurs espérances , et ils seront contents, et ils se frotteront les mains ; ils feraient mieux de se les laver ; mais depuis longtemps le savon de Windsor, qui vient de Marseille, aura été supprimé comme la plus inutile de toutes les fantaisies; la souveraineté du peuple sera reconnue , le régime démocratique prévaudra. Vous triompherez, messieurs les ennemis de l'opulence; votre système sera établi.... Mais que diriez-vous, profonds spéculateurs politiques, si le triomphe de vos idées amenait précisément la ruine de vos principes? Que nous répondriez-vous si nous vous prouvions, à l'aide de l'histoire et des lois, que ce que vous imaginez de plus ingénieux pour fonder la démocratie est justement la seule chose qui puisse reconstituer l'aristocratie? Brillants historiens, savez-vous l'histoire? graves législateurs, avez-vous étudié les lois? — Peut-être. — Alors vous devez connaître l'origine des lois sompHiaireSy et vous comprenez l'esprit de ces lois. Pourquoi donc à Rome, à Venise, défendait-on le luxe aux classes nobles? c'était pour les sauver de leur ruine; et pourquoi la noblesse de Rome et la noblesse de Venise étaient-elles si puissantes? c'est qu'elles ne s'appauvrissaient point par des folies, c'est qu'elles n'enrichissaient point le peuple de leurs dépouilles. Vous dites, vous, que les riches s'abreuvent de la sueur (lu peuple, et nous disons, nous, (|\)e c'esl au contraire le peuple qui s'engraisse des folles depensesdes riches.
C'est parce que le duc de... sest ruine eu gilets que son tailleur s'est enrichi; c'est parce que le marquis de... et le comte de... mangent leur patrimoine en chevaux, que Crémieux et Hobbs feront fortune. Et vous voulez aujourd'hui que ces jeunes élégants sortent à pied î grand merci ! vous les sauvez de la misère qui les aurait faits vos égaux, et vous privez le peuple qui travaille de tout l'argent que ces insensés allaient lui donner. Bravo, messieurs, vous êtes du moins des gens sages si vous n'êtes pas des esprits prévoyants. Vous accomplissez sans le vouloir ce que vos adversaires n'oseraient tenter ; vous rétablissez au nom du peuple ces fameuses lois somptuaires qui doivent l'écraser. Vous protégez les fortunes anciennes en empêchant leurs possesseurs de les dissiper; vous étouffez les fortunes nouvelles qui pouvaient, en rivalisant avec cellesci, maintenir légalité; vous préparez enfui la résurrection de l'aristocratie!... mais on vous pardonnera parce (jue vous êtes des démocrates enragés.
A propos de luxe, grande nouvelle pour les amateurs d'horticulture! on attend ces jours-ci, chez M. l'abbé Berlèze, la floraison du plus grand camélia connu , le Xcic-York, dont la fleur a six pouces de diamètre. Voilà encore un abus monstrueux !... Six pouces de diamètre!
Quelle dimension pour un camélia! Comment se
fait-il qu'un siècle qui nous donne de si énormes fleurs ne produise ([ue des grands hommes si petits! Cela nous rappelle qu'un de nos «unis disait hier, en parlant de l'homme nécessaire, de riiomnie du join-, de l'homme (le la sihialion : — Mais c'est un mi iuhkaii-moiichk.
LETTRE VIII
22 mars 1859.
Conversalions, — Parures des femmes. — Négligé des hommes. — Le Salon. — Portraits ridicules. — Tableaux naïfs.— L'opposition et la bataille de Toulouse.
Voilà donc ce qu'ils voulaient ces grands patriotes de de la Coalition ! des portefeuilles et des ambassades. Singulier détour! Ils s'associent à la gauche, ils se font du parti qui médite la suppression de tous les ambassadeurs pour obtenir une ambassade ! 0 misère ! ô misère ! et ces gens-là nous appellent ambitieux , rfous qui ne demandons rien , que de voir le triomphe de nos idées , idées fortes , idées jeunes, idées bien autrement populaires et généreuses que les leurs. Ils nous appelleni ambitieux, nous qui vivons de travail au milieu de tant d'intrigues, et d'affections au milieu de tant de haines, car les ennemis ont cela d'aimable qu'ils empêchent les amis de s'attiédir. Bienheureux celui que l'on persércute, les hommes de courage sont pour lui ; c'est le petit nombre, sans doute, mais c'est une grande compensation; quand on est aimé par ceux qu'on estime, on se console aisément d'être calomnié par ceux qu'on méprise. Et puis chaque outrage nous vaut de si douces paroles , chaque nouvelle attaque des journaux nous attire de si flatteuses preuves d'intérêt, qu'on nous ferait presque chérir la calomnie, si l'on pouvait chérir une lâcheté, tant elle excite en notre faveur de touchantes sympathies et d'honorables proteslafions! Quekjueloi.s
nième, il nous aniNe de n'apprendre 1 injure que par !*« réparation ; on nous remet une lettre qui commence ainsi : Je viens de lire telle accusation dans tel journal, j'en suis indigné et tous vos amis, etc., etc. INous répondons : Merci ; nous n'avons point lu ce journal, mais nous lui pardonnons ses injures qui nous valent un si aimable souvenir de vous. — Vrai, vous pouvez nous en croire, la haine a du bon.
La société parisienne offre aujourd'hui le spectacle le plus bizarre que l'observateur puisse jamais regarder : c'est un mélange de luxe et de grossièreté, de recherche britannique et de négligence française, de ridicules politiques et de terreurs révolutionnaires dont il est dinicile de se faire une juste idée. Nous vous avons déjà dit que le luxe des salons était fabuleux... nonseulement dessalons, mais des antichambres; telle antichambre d'un grand hôtel est plus richement ornée que la plus belle salle de la préfecture en province. Là, des laquais plus ou moins poudrés (car il y en a de rebelles ([ui mettent si peu de poudre qu'on les prendrait plutôt pour des meuniers en livrée que pour des marquis d'antichambre), donc des laquais soi-disant poudres NOUS présentent un grand livre recouvert en velours avec des coins de bronze dore, sur lequel vous êtes prié d'écrire votre nom. Si la maîtresse de la maison est visible, vous êtes pompeusement introduit dans le sanctuaire, c'est-à-dire dans le second salon ou parloir, ou cabinet, ou atelier, cela dépend des prétentions de la (lame de ces lieux. Un chien quelconque s'élance vers vous, il aboie, il se dispose à vous mordre; on le calme, il se soumet et regagne en gromlanl la pourpre de sou coussin Les chiens son! l\)it a la nnxie; ils font, <i\<'*' !•'
feu, les tleurs, une vieille tante et deux ennuyeux, partie du mobilier vivant d'un salon de bonne compagnie. Comme vous êtes un élégant, vous êtes assez mal mis. Votre habit est plein de poussière , vos bottes sont lamées de boue, vos cheveux sont défrisés. Vous exhalez une forte odeur de tabac. Au premier coup d'œil, toutes ces choses semblent laides, communes et peu élégantes; point du tout : c'est justement ce qu'il y a au monde de plus fashionable; cela veut dire : Je viens de monter le plus beau cheval de Paris, je suis un homme à la mode, et si parfaitement, si hautement placé dans le monde , ([ue je puis aller le matin chez une duchesse fait comme nn voleur. En revanche , la maîtresse de la maison est charmante. Il faut rendre aux femmes cette justice, ({u'elies ne font jamais de la laideur une distinction, et qu'elles n'ont jamais fait consister l'élégance à paraître à leur désavantage. La femme qui vous reçoit est donc mise dans le dernier goût. Un superbe bonnet de dentelles cache ses blonds cheveux , elle porte une douillette de gros de Naples façonné, garnie d'une ruche découpée (plus connue sous le nom de chicorée); ses bas à jours sont d'une finesse merveilleuse, ses souliers sont irréprochables, on devine qu'ils sont signés Gros ou Muller; ses manchettes de Valenciennessont d'une co- ([uetterie irrésistible. Tout en elle est soin et recherche; la fraîcheur de sa parure semble une épigramme contre la négligence de la vôtre; on ne comprend pas que cette femme si élégante ait fait tant de frais pour recevoir ce monSieur-ln. VA le soir, vraiment, la différence est encore plus grande. Les jeunes gens ne porlent j»lus de bas pour nller dans le monde; eependnni , comme ils n'osent pas encore s'y présenter <n holles, ils ont ini.i-
giiie d'y venir en brodequins, comme des écoliers. Nous sommes dans le siècle du juste-milieu ; et c'est fort bien trouvé. Entre les souliers et les bottes, le brodequin est le justg-lieu . Ces hommes si pauvrement vêtus sont entourés de femmes éblouissantes de bijoux, de diamants ; ce sont des diadèmes, des couronnes, des fleurs en rubis, des agrafes en émeraudes , des opales , des turquoises, des perles de toute beauté. Il est impossible de croire que ces êtres si différemment costumés soient du même pays et de la même société ; et pourtant, tout cela cause et gazouille ensemble ; et quelle singulière conversation ! quel conflit de toutes choses ! quel mélange inexplicable de prévision et d'insouciance, ou plutôt de pressentiment et d'apathie ! — Est-ce que vous aussi, vous croyez à une révolution? monsieur de P., dit une charmante princesse en déployant son éventail. — Certainement, madame, et j'espère bien que nous en aurons une plus tôt qu'on ne pense. — Que dites-vous, monsieur? vous me faites frémir. — Auriez-vous donc peur d'une révolution qui ramènerait ce qu'on désire?... — Non; mais il y aura de cruels moments à passer. — Pas pour tout le monde. — Bah! les révolutions ne choisissent pas. Et une fois l'échafaud dresse'.... — Comme vous y allez, madame ! les échafauds, on ne les supporterait plus de nos jours ; les temps de la Terreur ne reviendiont plus. — Je pense connue monsieur, reprend un jeune dandy en jouant avec un magot chinois qui est sur une table ; je croirais |)lutôt à la guerre civile. — Et moi je n'y crois pas, vraiment, nous n'avons plus assez d'eneruie poui'une guerre ('i\il(': maintenant on se fait aitler i)ar ses adversaires, cl eela refroidit pou i- les combattre ; comment voulez- \ ous (|U(' l'on frnpp<' le lendemain des ennemis <iu\(|uels
on a demandé un service la veille — Ainsi nous n aurons pas la guerre civile, dit un vieux fat en grignotant un cressini. C'est dommage. — Mais vous aurez les assassinats à domicile, si cela peut vous consoler... — Et le pillage de Paris? — Le pillage! sans doute; et chacun de s'écrier : Oh bien ! si l'on pille , j'en suis. J'irai chez vous, madame, dit l'un; j'emporterai ce beau vase qui me fait une si grande envie. — Moi , je me contenterai, dit un autre, de ces beaux diamants; où les serrez-vous? — Moi , je me borne à l'argenterie. — Moi, je suis ambitieux : je volerai le charmant portrait. — Moi, je n'ai pas dldée fixe, j'irai chez vous demain, madame, pour choisir. — Mon choix est tout fait, dit encore l'adorable vieux fat d'un air très-fin, je m'emparerai de ce qu'il y a de plus beau dans la maison , prenez garde à vous ! — Tout cela sera fort plaisant; cependant, quand le jour viendra, je ne serais pas fâchée d'être en Italie. — Eh bien , partons î — Oui , partons. — Pas encore, mais bientôt... je vous avertirai quand il faudra partir... Et l'on se parle de toutes ces choses horribles, à demi couché sur des canapés de lan> pas, entouré de fleurs, à la clarté de mille bougies qui brûlent dans des lustres d'or; et ces femmes qui prévoient de si grandes catastrophes, des événements tragiques qui peuvent les séparer de tout ce qu'elles chérissent, de leurs parents, de leurs amis, ont de belles robes toutes garnies de points d'Angleterre, et font les plus jolies petites mines du monde, en disant tous ces mots affreux. C'est qu'en France la vanité est si prol'onde, ((u'elle mène à riudifférence. La présomption \ lient souvent lieu de courage. On croit aux désastres , mais pour les ;iulr<'s , on \\v les rcdoulc jamai'*; poiu' soi ;
chacun se dit en lui-même : « Eux... oui, mais moi pas. » Cai', en fait de persécutions politiques, de revers de fortune , d'incendie, de maladie même , chacun se croit toujours digne d'une exception. Nous-mème enfin, il faut l'avouer, si nous prévoyons un avenir si sombre, c'est aussi par vanité; nous savons que dans les crises politiques les plus braves sont les plus exposés. Nous nous croyons naïvement en danger, et nous reconnaissons qu'il y a bien de l'orgueil dans nos craintes.
Nous sommes allé au Salon. Dans le genre naïf et gracieux , nous avons remarqué plusieurs portraits :
Une dame d'un âge lespectable contemplant avec bienveillance un manchon ; le manchon est plus grand ([ue nature, il a l'air d'un ours doublé en taffetas cerise....
Un monsieur gardant une chaise de paille, sur la- (pielle il a déposé un ïuouchoir (un très-beau foulard orange). Ceci nous semble un pléonasme. Que fait là ce monsieur? Son mouchoir suffit pour garder sa place. Nous conseillons à ce monsieur de s'en aller, le tableau y gagnerait. Quel sujet charmant! un foulard gardant une chaise! Connue cela ferait rêver!...
Un autre monsieur, qui a une figure jaune , des che- \eux et des favoris jaunes, une redingote jaune garnie dune fourrure jaune as.'<ortie à ses cheveux et à ses favoris; il caresse un chien jauiu' assorti également n ses cheveux , à ses favoris cl à sa fourrure.
Nous avons aussi doucement apprécié un petit l.ibicau, dont le sujet nous a paru bi<n gracieux et bien naïf : lue tiancbe de melon (les melons ont lM'au('o»i|) donne ctllc anneci , deux ponnnes, un écureuil iiilcriMuciiiil mic nniscllc. nu l.ipiii uoul.uil un
chou et deux petits cochons d'Inde savourant une carotte. C'est très-simple, cela l'ait peu de fracas à l'œil ; mais que c'est touchant à la pensée. Toutefois, nous hasarderons quelques critiques : l'écureuil est plus petit que nature , le chou est ressemblant, mais flatté; quant au lapin, il est irréprochable, il est parfait, et nous croyons qu'il serait excellent.
Autres tableaux plus compliqués : une cafetière du Levant est seule sur une table avec un radis noir dont elle semble se défier; elle détourne la tète et ne laisse voir que son profil ; ses traits sont assez réguliers , mais sa taille disproportionnée pèche par trop d'embonpoint. Le radis la regarde d'un air sournois qui est tout à fait piquant....
Dans une vaste forêt, sous des arbres centenaires, au bord d'un étang paisible, un canard colossal se promène d'un pas magistral. Il occupe seul le milieu de la toile. Toute la pensée du peintre est en lui. Un homme d'esprit disait en voyant ce tableau : — C'est l'apothéose du canard.
Au surplus, les canards l'emportent sur tous les autres animaux à l'exposition cette année; on prétendait qu'il y avait abus de lapins blancs, c'est une calomnie, il n'y en a que deux , et certes c'est peu de chose en comparaison des expositions précédentes qui étaient de véritables garennes.
Il y a au salon plusieurs beaux portraits : celui de de M. B..., celui de madame de T..., puis un élégant portrait de madame la duchesse d'Orléans et un autre de la princesse Clémentine. Ces portraits de \N inter Halter sont remplis de détails gracieux, mais la mode est de les «•ritiquer amèrement; c'esl encore faire de l'opposition.
A propos de Toppositioii , voici un mot bien joli que l'on nous a conté hier : Deux soldats causaient ensemble ; le plus naïf disait : J'entends toujours qu'on parle du gouvernement et de l'opposition, de l'opposition et du gouvernement; qu'est-ce qu'ils veulent dire par là? — Attends, je vas t'expliquer, reprend l'autre. Un exemple : Le maréchal Soult, tu connais le maréchal Soult? — Oui. — Eh bien! quand il est dans l'opposition, il a gagné la bataille de Toulouse ; quand il est dans le gouvernement, il Ta perdue; v'ià ce que c'est. On ne saurait trouver une définition plus ingénieuse.
LETTRE ÏX.
12 avril 1839.
On ne (laite que la puissance. — A quoi bon flatter un Roi constitutionnel. — Le journalisme est le roi du jour.
Ah! ah! voilà déjà que M. le maréchal Soult commence à avoir perdu la bataille de Toulouse! D'un jour à l'autre, il est tombé du haut rang (ïillustre maréchal à l'état de vieux courtisan. Cela demande une explication. Vieux courtisan, et de qui, s'il vous plait? — Mais du Roi. — Du roi de Prusse, sans doute; messieurs, vous voulez rire, les rois de notre époque n'ont pas de courtisans, et vous savez bien pourquoi, vous qui les avez faits constitutionnels ; flatter, c'est demander, et quel homme assez fou perdrait son temps à implorer un prince qui ne peut rien donner? Hélas ! on ne prie Dieu lui-même que parce qu'on le croit toutpuissant.
On flatte ceux dont on craint la colère et la disgrâce; on flatte ceux dont on ambitionne la protection et la faveur; on flatte ceux qui ont la force et dont on redoute le caprice; et vous savez bien que les rois constitutionnels ne peuvent jamais être ni forts ni capricieux. Comment voulez-vous donc que l'on encense de pauvres rois dont on n'a rien à espérer et rien à craindre ?
Les ministres ont pour llatlcurs les solliciteurs.
Les préfets ont potn* flntteiirs U's conseillers-généraux.
Les coiiseillers-i;eiu'raii\ ont ({uelqiiefois pour tinttt'iirs les préfets.
Les percepteurs ont pour llattcurs les contribuables ei» retard.
Les gardes champêtres ont pour flatteurs les braconniers.
Les banquiers ont pour flatteui-s les agents de change. Les avocats ont pour flatteurs les criminels. Les médecins ont pour flatteurs les apothicaires. Les épiciers ont pour flatteurs les marquis républicains. .
Les parvenus ont pour flatteurs les pique-assiettes. Les usuriers ont pour flatteurs les fils de famille. Les fils de famille ont pour flatteurs les gros joueurs (le profession.
Les libraires ont pour flatteurs les auteurs sans nom. Les auteurs célèbres ont pour flatteurs les libraires. Les grands acteurs ont pour flatteurs les petits auteurs.
Les bons auteurs ont pour flatteurs les mauvais acteurs.
Les claqueurs ont pour flatteurs les auteurs et les acteurs.
Les électeurs ont pour flatteurs les députés. Les députés ont pour flatteurs les ministres. Voilà donc le cercle fermé , et chaque puissance est reconnue et caressée, ^ous avons passé en revue toute la uent adulatrice, et dans ces ricochets de flatterie, nous ne trouvons pas une seule flatterie pour la royauté. Où donc sont les flatteurs du Roi ? Les poètes? — Demandez a l'auteur des Enfanta d'Edouard si ce drame était un hommage à la royauté de .liiiliet. Les i)eintres? — R«'-
<;ardez les portraits officiels, et dites-nous si le Roi est flatté. Les orateurs? — Écoutez ces belles harangues de la Chambre qui disent toutes à la couronne avec plus ou moins d'éloquence : « Cachez-vous donc, Ton vous voit. )) Oui, nous le prouvons, en France, tout le monde a des flatteurs, excepté le Roi , à moins cependant que vous ne considériez comme des flatteurs ses assassins qui le traitent en Henri IV?
Mais soyons de bonne foi, pourquoi le flatterait-on? On n'encense que le pouvoir, et qu'est-ce qu'un roi constitutionnel a de commun avec le pouvoir? Il a, dites-vous, le droit de déclarer la guerre; soit, c'est fort bien; mais il ne peut faire la guerre sans argent; et comme c'est vous seuls qui pouvez lui en donner, il faut qu'il vous demande la permission de vouloir faire la guerre.
N'importe! le droit de déclarer la guerre n'en est pas moins une des prérogatives de la royauté, et l'une des belles vérités de la Charte.
Le Roi nomme les ministres, bien. — Mais si les ministres qu'il nomme constitutionnellement ne plaisent pas à la Chambre, elle les destitue constitutionnellement, et elle prie alors très-respectueusement le Roi de choisir ceux qu'elle lui impose; c'est un droit qu'elle lui reconnaît et que jusqu'à présent on n'a pas encore songé à lui contester; c'est aussi une des belles prérogatives de la royauté, une des meilleures vérités de la Charte.
Le Roi a le droit de faire grâce, c'est-à-dire qu'il peut chaque année rendre à la société dont ils faisaient le plus bel ornement, deux ou trois forçats, et faire d'un parricide (jurhpu' peu sensil)l<> cl délicat un gah-rien a
perpétuité. Encore ce droit sublime lui est-il dispute souvent avec cruauté ; nous l'avons vu naguère après un affreux attentat : le Roi n'a jamais pu obtenir de M. Thiers la grâce d'Alibaud.
Ainsi, ce droit de srràce lui-même n'est qu'une vaine vérité.
Et vous croyez, messieurs, qu'un monarque emmaillotté de la sorte, qui ne peut ni sauver, ni récompenser, ni punir, aura des flatteurs? ah ! vous savez bien qu'il n'en peut avoir, vous qui l'attaquez. En principe, ce n'est pas le Roi qui a des courtisans, c'est la royauté, et la royauté n'est pas sur le trône. Mais rassurez-vous, il y a toujours en France un pouvoir et des flatteurs, et comme les flatteurs ont un instinct qui ne les trompe pas, ils savent bien découvrir le pouvoir où il est. Ils savent qu'il a changé de sphère; aussi depuis longtemps ils ont porté leur hommage au dieu du jour, à celui qui donne la renommée, à celui qui consacre la vertu, a celui qui improvise le génie, à celui qui paie l'apostasie, à celui qui vend la popularité, au journalisme !
Et les journalistes ont pour flatteurs tout le monde.
Tous ceux qui écrivent ;
Tous ceux qui parlent ;
Tous ceux qui chantent ;
Tous ceux qui dansent;
Tous ceux (jui pleurent :
Tous ceux qui aiment ;
Tous ceux qui haïssent ;
Tous ceux qui vivent entin !
Le journalisme!...
Voila votre roi, messieurs, et \ous êtes tous ses courtisans, (l'i'sl ciu'oïc pour lui pl.'iiic (juo vous nous \)vv-
sécutez, parce que nous seuls avons le courage d'être son ennemi, et qu'il sait bien que notre mission est de le détrôner. Oui, nous nous sommes mis dans ses rangs, mais c'est pour le connaître; oui, nous avons pris ses armes, mais c'est pour le frapper; voilà le vrai tyran , que vous oubliez de haïr ; voilà le seul despote, fiers indépendants, contre lequel vous n'osez pas vous insurger , dont vous servez aveuglément toutes les passions, dont vous admirez les faiblesses, dont vous consacrez les mensonges. Ne parlez point de patriotisme, messieurs, vous n'êtes que des esclaves, et nous seuls sommes les défenseurs de la liberté.
LKTTHK \.
.% mai 1839.
Ld faiilaisie est la Tee du jour. — Fantaisie en musique. — Je pense a ?«oi, romance. — Fantaisie en horticulture. — La violette ne veut plus être l'emblème de la modestie.
l^tris n'a jninais ete plus brillaut, plus sémillant, plus pétillant, i)lus frétillant. L'installation du printemps est une Neritable tète. Depuis trois Jours tout a fleuri : il faut rendre justice aux femmes, jamais elles n'ont ete plus jolies que cette année; nous ne voulons pas dire l'ar là (fue les belles femmes daujourdliui soient plus belles que celles d'autrefois ; nous voulons dire que le nombre des jolies femmes est aujourd'bui beaucoup plus considérable qu'il n'était il y a di.\ ans, il y a buit ans, il y a six ans même; la beauté est en progrès.
Il faut aussi rendre justice a l'industrie parisienne; le goût français depuis quelques aimées s'est remarquablement perfectionné; la parure des femmes, leur coiffure, la forme de leur vêtement , ces futilités si imporijiiites, ont acfjuis ce (jui leur manquait : de la légèreté cl de l'elegance. Les parures d'autrefois étaient un peu pédantes, si l'on ose s'exprimer ainsi; les inodes de la iiestauration avaient dans leur ricbesse même une roideur insupportable. Les coiffures mignonnes étaient dCnormes bérets en carton ((ui mas(iuaient tout le devant d'une loge au spectacle. Les boucles de cbeveux (|ue les coiffeurs arrangeaient avec d'affreux préparaiil^ fiaient doublées de fer et se tenaient toutes dr<)il<"i
sur la tête; les fleurs elles-mêmes s'élevaient droites et roides au-dessus de cet édilice; elles ressemblaient plutôt à un bouquet planté dans le canon d'un fusil pour une fête militaire qu'à une branche de fleurs mêlée à des cheveux. Les plumes sur les chapeaux se posaient aussi toutes droites; la plusjolie tête avait toujours une attitude menaçante qui n'offrait rien de gracieux. Les airs penchés devenaient impossibles; tous les édifices n'ont pas le privilège de la tour de Pise. Ces coiffures monumentales exigeaient un maintien posé. D'ailleurs, au moindre laisser-aller, les manches à côtes de melon étaient là pour vous avertir. Ces duègnes malveillantes, intérieurement cuirassées d'une sorte de gaze de carton qu'on appelait d'un nom peu harmonieux , ne vous laissaient aucune liberté ; gênantes à double titre , elles vous gardaient, et il vous fallait aussi les garder; en dansant, on ne pensait qu'à elles; nous avions donc raison de dire que les ])arures de cette époque étaient pédantes. La fantaisie n'y entrait pour rien ; et la fantaisie est une fee charmante qui jette un prisme sur tous les objets, (fui embellit toute chose, excepté la politique cependant, sur laquelle nous lui trouvons un peu trop d'inlluence depuis quelque temps.
Mais nous pardonnerons à la fantaisie de régner sur les affaires du pavs , parce qu'elle règne partoul. Comme nous le disions, elle s'est emparée de la toilellc des femmes, elles les a parfumées de co((uetterie ; ses grâces toutes nonchalantes donnent de la gentillesse aux beautés les plus sévères. La loi nouvrlie n'admet aucune ligne droite, ne permet aucune roideur; les coiffures sont très-basses, les Meurs sont tres-penchees, les plumes sont pendanles, les lioucles soni tombanti's, les manch» s
sont flottantes, Vempois et Vapprét sont aujourd'hui des mots inconnus.
Le matin, chez elles, les femmes sont étendues dans d'énormes fauteuils ou sur de longs canapés; quand elles sortent, elles se couchent dans leur calèche. La langueur est à l'ordre du jour. Aux modes pédantes ont succédé les modes nonchalantes. La fantaisie le veut ainsi.
La fantaisie a changé tout notre système d'ameublement. Adieu, vénérable table de marbre ornée du classique cabaret de porcelaine , elle t'a chassée du salon. Allez , vases d'albâtre aux fleurs asphyxiées sous un verre inflexible , vous n'habitez plus la cheminée : le velours cramoisi vous a destitués. La fantaisie est entrée dans la demeure , elle a déformé les rideaux, elle a dérangé les cadres, elle a ouvert les armoires, elle en a retiré t(5us les trésors que dans votre avarice vous y aviez enfouis. Elle a dispersé ces jolies choses sur tous vos meubles; vous ne savez plus où poser votre bougeoir, votre livre, votre chapeau; mais vous êtes à la mode, mais chacun s'écrie en entrant chez vous : C'est charmant, c'est arrangea merveille.
Du salon, la fantaisie est passée à l'offlce, elle a chiuige la forme des cristaux ; elle a remplacé les carafes de nos percs par les cruches de nos grands-pères. Les plats • taient ronds, elle les a faits carres, au grand meconfentement des pâtes chauds, ([ui se plaignent amerenicnt (le la solitude des angles; elle a importe toutes ^oitc (le li'chcrcheh anglaises, russes, italiennes, espauhoii's ou \ienn()ises, «pii donnent au repas une physioiioniir tionvcllc et picpiîintr. Par mallieuf, elle a aussi |MiHlrc (l.ins l.i i'uismi>, cl c'csl ui) ItuI ; l;i ciiisinc Iran
çaise est une autorité puissante qu'on ne saurait trop respecter. En fait de cuisine, nous partageons les opinions et les haines du Constitutionnel, et nous redoutons autant que lui Vinfluence de l'étranger.
La fantaisie enfin est entrée dans les écuries, dans les selleries, dans les remises, et c'est là surtout que ses inspirations ont été heureuses ; autrefois , toutes les voitures se ressemblaient à Paris ; elles avaient la même forme et la même couleur, elles étaient toutes régulièment laides, lourdes et de mauvais goût. Aujourd'hui, les calèches légères, les briskas, les cabriolets à quatre roues, et même à six roues , ont remplacé les grandes berlines . dites de famille, et les landaus massifs, dont la trappe entr'ouverte ne vous laissait apercevoir que le bleu du ciel , et menaçait toujours de vous engloutir en se renfermant sur vous. La fantaisie a paré de fleurs le frontail de vos chevaux ; elle a jeté sur leurs épaules des chaînes d'or et d'argent, c'est-à-dire des harnais couverts de cuivre; elle a appris à vos cochers qu'ils peuvent être gentilshommes; enfin, elle a expliqué à vos valets de pied ce que signifiait ce mot : avoir bonne façon; expression intelligente, que vous semblez ne plus comprendre.
La fantaisie règne en musique. Demandez plutôt a M. Amédée de Bauplan. Est-il rien de plus gracieux que sa dernière romance : Viens à moi, je t en supplie , et de plus follement plaisant que cette parodie de toutes les romances, dont le refrain est si nouveau? On a bien sou- \ ent dit : Je pense à lui; on a souvent chanté : Je pense a mus ; on a souvent gémi : Je pense à toi; mais on n'avait pas encore imagine de dire : Je pense à moi. Quel propres! Il rsl dlunc de iiofrr Icinps. l/air es! rempli
— 33 2 — de mélancolie. 11 y a des tenues de son qui vont a l'àme ; c'est d'un egoïsme déchirant. Il est impossible de n'être pas emu par cette note d'un mineur si touchant sur laquelle pose le point d'orgue de la fin : Je pen.... en.... en.... se à.... a.... à.... à.... à.... à.... à moi ! toujours, toujours (pressez le mouvement), toujours, toujours, toujours, toujours, je peu.... fioritures, roulades, cadences, selon vos moyens; en.... en.... en.... avec abandon) se à moi!.... iVous prédisons à cette folie le plus grand succès.
La fantaisie n'a respecte que le théâtre ; la elle n'a pas osé, ou du moins elle n'a pas pu pénétrer, cela se comprend. Dans les œuvres d'imagination, on avait naturellement peur d'elle, on la repoussait; on ne l'a laissée venir eu politique avec tant de confiance que parce qu'on ne l'attendait pas.
En horticulture, elle a lutte de bizarrerie avec la nature elle-même : l'invention nouvelle est une adorable monstruosité, une anomalie des plus étranges : la violette arborescente! toute notre époque n'est-elle pas peinte en ce seul mot : la violette arborescente! Quoi! 1 humble \iolette aussi s'est révoltée, elle aussi a reconnu que dans ce temps de pi'ésomptions favorisées et d'insolences triomphantes, la modestie était une duperie. La violette s'est faite arbre, et ses douces lleurs, na guèrecachees sous l'herbe, aujourdhuipenchentorgueil leusement leurs tètes dans Us airs. On dit (ju'à ce changement elle a perdu un peu de son parfum. Kh ! (|ue lui importe! maintenant (lu'elle se montre sur une tige, ((u'clle ne se fait plus cherclier, elle ua plus besoin du parliim ((ui l.i liiis.iit (Urouvrir. () temps! ù mo'urs! I;i modrstir \\';\ plus (rtnihlrnu : (|iii Ih liiiinblr (leur rrm-
placera donc la violette désormais? Le lis peut-être; il mérite cette survivance puisqu'on l'oblige à se cacher.
Nous poursuivrons ce cours de botanique sentimentale et philosophique en vous parlant des nouveaux trésors dont vient de s'enrichir l'horticulture dans le genre glembers (grimpeurs). On croyait avoir tout dit, quand on avait vanté les belles j'assiflores du Brésil et deCayenne, on n'imaginait rien de plus éclatant que ces larges fleurs luisantes qui brillent de loin comme la plaque en diamant de quelque ordre étranger; mais voilà quedetous les coins de la terre sont arrivés de nouveaux trésors : Vljyoméa est venu du Coromandel , ses fleurs nombreuses en corymbe sont roses à l'extérieur et rouges à l'intérieur.
Le Stéphanotis fioribunda est venu de l'Inde. Ses fleurs, disposées en ombelles, sont d'un blanc pur, leur parfum rappelle celui de la tubéreuse.
VEkithes , venu de Madagascar.
Enfin le Bugainvillea, enfant d'un autre monde, fier de devoir son nom à notre illustre voyageur, vient de fleurir au Jardin-des-Plantes pour la satisfaction des horticulteurs et pour l'illusion des hèles féroces.
On va voir aussi chez un de nos plus célèbres amateurs un Cleanthus fabuleux. Cette plante, par un ingénieux essai , mise en pleine terre dans une serre , est passée à l'état sarmenteux le plus développé ; ses grappes ponceau , suspendues en guirlande sur toutes les parois de la serre, produisent un effet admirable.
Ces beautés étrangères sont fort estimables sans doute; mais qu'il faut de soins pour les aider à vivre î Les charmantes frileuses regrettent le soleil natal , il faut leuï' refaire un climat tous les jours, et c'est fort cher un beau
climat; on u'imite pas les ardeurs du tropique sans beaucoup de frais, et encore reste-t-on toujours bien loin du modèle. Le meilleur tuyau de poêle ne vaut pas un rayon de l'astre du jour, non-seulement pour les poètes, mais aussi pour les fleurs. Et puis, dans ces fabriques de plantes , un moment d'oubli peut tout perdre : c'est le danger des cboses factices; une heure de vérité, et tout est fini ; et c'est pourquoi, nous qui aimons les sentiments durables, les amis, et même les ennemis sur lesquels nous puissions compter, nous préférons à ces superbes étrangères, dont il faut toujours s'occuper, avec lesquelles on est toujours en cérémonie , auprès desquelles il faut toujours consulter le thermomètre, qui ne permettent pas un oubli , qui se fâchent pour une distraction, belles exilées, qu'il faut toujours tromper, à qui il faut toujours cacher sa froideur, les intempéries de son caractère et les défauts de son climat... nous préférons nos simples Glimbers d'autrefois, le naïf chèvre-feuille et le jasmin fidèle. Voilà de véritables amis, des amis dévoués qui n'attendent rien de vous, et qui grandissent pour vous ; qui supportent le vent, la pluie et la neige, et qui les supportent sans vous ; qui croissent au soleil et à l'ombre, que ne découragent ni votre malheur ni votre bonheur; qui ne vous demandent jamais rien , ni soins ni culture , et qui ne vous révèlent leur présence que par leur parfum. Vous les oubliez pendant des années; vous admirez d'autres fleurs, et pour ces fleurs si rares, vous faites niille folies, car elles ne vivent qu'a vos dépens; ce sont les compagnes de votre fortune; NOUS leur consacrez tous vos jours heureux ; pour elles xoiis iiu'j)risoz toute chose; ([ui oserait nommer le che- \ r«'fciiillf sîiuNnge devani le Stephannti» flor ibunda. '' qu\
pense au jasmin domestique en regardant VEhjthès et VIpomea? Mais viennent les jours du malheur, mais qu'un revers du destin vous rende brusquement aux douceurs de la vie modeste, ces merveilles, amantes du riche , vous délaissent aussitôt. Vous-même leur dites : Partez, je ne peux vous garder près de moi ; la pauvreté est froide, elle vous ferait mourir, adieu! — Vous les livrez à un amateur qui spécule sur vos regrets , et qui vous les enlève ; et tandis qu'appuyé sur votre fenêtre vous les regardez tristement partir, une brise embaumée vous enivre... C'est le chèvrefeuille du bosquet qui vous crie de loin : « Moi , je reste ! » Une branche de feuilles légères vous caresse la main doucement, c'est le jasmin fidèle qui vous rappelle sa présence; il a grandi pendant les jours de l'abandon , ses branches protectrices voilent de verdure votre demeure, et s'entrelacent dans le grillage du balcon. Il a grimpé jusqu'à votre fenêtre; il est monté jusqu'à vous pour vous dire : « N'aie pas de remords , tu ne m'as pas oublié, puisque j'ai toujours pour toi des fleurs et des parfums. »
F.KTTRE XI
17 mai iS39.
Apr^s IVmenlo du 12 mai. — Indignation. — Ine paraboltv — Panvrt; France !
Oh ! le vilain temps que le nôtre! malheur, malheur a nous d'être nés clans ce siècle-ei. Pauvre et cher pays, où vas-tu ? et qui te mène? As-tu donc , comme ces tristes enfants des contes de Perrault, de mauvais parents qui ne t'aiment plus, et qui te conduisent dans les hois alin de t'y égarer? Hélas ! oui, les insensés veulent tous te perdre, chacun avec un espoir différent; les uns disent : Semons la défiance, jetons le trouble, frappons sans relâche, renversons ce qui est ; et nous nous asseoirons sur les ruines, et nous nous partagerons les richesses ; nous sommes las d'être pauwes. Nous aussi nous voulons de l'or, de heau.x chevaux, de glands hôtels; nous ne voulons pas travailler, nous voulons régner; dépouillons ceux qui possèdent; vive l'égalité ! et ils se mettent à l'œuvre avec fureur ; et l'édifice social, qu'ils ébranlent a toute heure, menace déjà d'engloutir le monde sous ses débris.
Les autres, et ceux-là sont les profonds politiques, les rrgardent faire en souriant, et de temi)s en temps leur envoient avec malice quelques bienveillants l'onscils : Frappez de ce côté, disent-ils, cet appui est encore solide , c'est là c|u'il faut réunir tous vos coups ; trnc/ , bi;i\('s iillics, nous voulons même nous aider;
allons , frappons ensemble I ferme ! c'est bien ! vous êtes contents de nous, n'est-ce pas? Et puis ces profonds politiques se détournent pour rire en cacbette de la grossièreté de leurs associés : « Les rustres, pensentils, qu'ils sont fourbes et misérables; quand ils seront vainqueurs, on ne les supportera pas plus d'un jour ; ils mettront tout à feu et à sang , on sera bien heureux alors de nous avoir pour les remplacer. )) Pendant ce temps , les autres disent : « Les niais, vous le voyez, ils sont toujours les mêmes : intrigants sans courage, orgueilleux sans dignité. Ah î quand nous serons là, comme nous les jetterons vite à la porte ! plus souvent qu'on leur laissera leurs terres et leurs châteaux ! « Ils parlent ainsi, car ils se haïssent les uns les autres, mais ils frappent ensemble, ils frappent fort et toujours, et le sol tressaille, et les murs se fendent, et les lambris fléchissent, et le faite déjà s'écroule, et la poudre des décombres, que le vent de leur colère soulève en tourbillons , aveugle nos regards en pleurs.
Et tu vas périr, jeune et belle France, parce que ceux dont l'amour faisait ta force ne t'aiment plus ; ton bonheur n'est plus leur pensée, ta gloire n'est plus leur orgueil, ils ont tous mieux à faire que de t'aimer. Leurs plus beaux sentiments même ne te regardent pas; tes vieux et nobles parents, ô jeune femme! oublient que tu es leur enfant, ils te sacrifient à leurs souvenirs; tu as refusé l'époux qu'ils t'avaient choisi , fille rebelle, et ils ont pris son parti contre toi ; ils appartiennent à sa cause et non plus à la tienne. Tu souffres, tant nn'eux , c'est ce qu'ils veulent; ils sèmeiont le trouble dans ton ménage, pour te punir de leur avoir désobéi, ^'att('nds de ces orgueillenv paients nulle
pitié; ils ne voient plus en toi une fille chérie qu'il faut secourir, qu'il faut protéger, ils ne voient en toi que l'épouse de l'homme qu'ils détestent ; et comme tes malheurs sont les siens, ils se réjouissent de tes malheurs; et le jour où le sang coule de tes blessures, ils détournent les yeux avec indifférence; ils disent : « Ce sang n'est plus le nôtre , » et ils passent. Et tu vas périr, pauvre France, parce que tes nobles parents, dont les grands noms pendant des siècles on fait ta gloire, ne t'aiment plus 1
Ce n'est pas tout, tes jeunes frères sont venus aussi l'adresser de sévères reproches, ils se sont ligués contre toi. Ah ! les frères sont des censeurs naturels dont l'autorité contestable est d'autant plus impérieuse. Tes frères , ô jeune France ! sont farouches et systématiquement envieux , ce sont de véritables frères féroces; ils blâment non-seulement ton mariage, mais encore tous les mariages; ils sont par principes ennemis des engagements ; ils ont juré de briser toutes les chaînes , ils n'en tolèrent aucune , sous prétexte de liberté , ni les chaînes d'or de l'hyménée, ni les chaînes de fleurs de l'amour. Pourquoi n'as-tu pas suivi leurs conseils? ils t'avaient tant recommandé de rester fille! Alors tn n'aurais été dans la dépendance de personne, ou du moins tu aurais pu changer de maître souvent î Tes frères ne te pardonnent point une alliance qui leur arrache l'empire (piils voulaient avoir sur toi; ils sont jaloux de ton mari, et leur uni(|ue pensée est de le perdre. Chaque matin, ils accourent a ton lever pour te dire du mal de lui; cha(|ue jour, ils te repètent qu'il est avare, qu'il e^t perfide et (|u'il te trahit toi-même pour une vieille luîiitresse etrnniiere cpiil te preferer.i ton-
jours; et tu écoutes leurs mensonges, tu les crois et tu gémis amèrement. Ils te voient convaincue , ils s'adoucissent, et ils ajoutent avec une tendre pitié : Ne pleure pas, ô sœur chérie I nous veillons sur ton tort, rassuretoi , nous allons tuer ton mari et tu seras heureuse ! — Mais comme cette touchante attention t'épouvante, comme tu repousses avec terreur ces sanglantes consolations, ils s'indignent de ta faiblesse, ils t'appellent esclave ; ils te disent lâche et misérable ; ils te poursuivent de leur rage en criant : Va c'est bien fait,
souffre, tu n'as que ce que tu mérites; pourquoi n'as-tu pas voulu nous écouter? — Et ils fuient en te menaçant!... Et tu vas périr, belle France, parce que tes frères qui devraient défendre ton honneur et soutenir ta jeunesse, gonflés d'orgueil, rongés d'envie, ne t'aiment pas.
Qui donc viendra te secourir, pauvre femme? tes parents te maudissent , tes frères te persécutent ! Qui donc aura pitié de toi ? Ah ! tes jeunes sœurs , sans doute; elles, si bonnes et si charmantes, viendront t'aider à supporter tes malheurs 1 leur courage est impuissant pour te défendre ; mais leur tendresse , du moins, adoucira l'amertume de tes chagrins; elles ne peuvent agir pour toi , mais du moins elles vont pleurer avec toi. — On les cherche en vain; où sont-elles? Quoi ! tu souffres, et on ne les voit point près de ton lit de douleur; ton sein est déchiré, ton corps est meurtri, et ce ne sont pas leurs blanches mains qui pansent tes blessures 1 Où sont-elles donc? Il faut les appeler. — C'est inutile, elles ne viendraient pas; elles sont occupées à de graves affaires : elles s'habillent au son du tambour pour aller sautiller au bal chez des étrangers.
Cependant elles sont inquiètes , non des scènes san- «:lantes qu'on vient leur conter, mais des retards d'une couturière négligente qui n'a pu terminer à temps les robes qu'elle avait promises, parce qu'elle a veillé toute la nuit son père, tué hier soir dans les rangs de la garde nationale, et les robes ne sont pas prêtes; mais on en met d'autres et l'on part : bientôt les braves danseuses recommencent encore à trembler, non parce qu'elles entendent tirer des coups de fusil dans les rues voisines , mais parce qu'elles ont peur qu'on ne prenne leur Noiture pour faire une bari'icade , et qu'elles seraient fort contrariées d'aller à pied à ce bal. Enfin , Dieu les protège, elles amvent sans accident; les chapeaux de paille de riz , les capotes en dentelle , sont d'une fraicheur délicieuse, qui ne trahit en rien l'émeute des faubourgs. Les robes d'organdi sont pures et blanches comme des drapeaux qui n'ont jamais vu le combat : les plumes tlottent, les fleurs tremblent, les rubans frissonnent, les mouchoirs brodes jettent au loin de suaves parfums qui remplacent agréablement l'odeur de la poudre et des cartouches brûlées. Cette lète est charmante, vive la valse ! elle emporte dans ses tourbillons tous les souvenirs de ce triste jour. Qui dirait jamais , en voyant passer ces jeunes femmes si légères, si gentilles et si cocpiettes, ([u'à l'heure qu'il est on s'égorge dans Paris? Ces coups de feu (jue l'on entend , ce roulement de tambour, mêles à la musique de la danse , sont d'un effet ravissant , c'est l'orchestre «le Musard avec les coups de fusil au naturel.
Kt tu vas périr, belle France , parce que tes jeunes sœurs, (|ui devraient être entre tes parents et toi un lien d'amour, excitent au (•oiitr.ure entre vous la dé-
fiance et la haine, parce (|u'elles voient tes pleurs avec indifférence, parce qu'elles ne t'aiment pas.
— Mais, dis-nous, n'as-tu point quelques amis? Que font-ils pour toi , ces conseillers habiles qui t'ont mariée? Ceux-là vont-ils venir à ton secoui's? INon ; ils te boudent et ils conspirent dans l'ombre contre toi. Comme tous les gens qui ont négocié , par leur influence, un mariage quelconque, ils sont mécontents , et ils se plaignent du peu d'égards que l'on a pour eux. Avoir peu d'égards, c'est-à-dire n'avoir pas réalisé toutes leurs chimères, ne leur avoii' pas donné tous les profits de l'alliance. Ils s'étaient dit : Ce marié-la sera dans notre intérêt, et nous serons maitres chez lui; il tiendra une bonne maison où nous aurons nos grandes et nos petites entrées ; il donnei-a des fêtes, dont nous ferons les invitations ; nous n'y admettrons tiue nos femmes et nos maîtresses ; il donnera de grands diners, dont nous serons les convives inamovibles, et auxquels nous ferons prier ceux de nos ci-éanciers qui ont de la vanité; il aura des loges à tous les théâtres, et nous irons au spectacle ; nous mènerons alors joyeuse vie. Faisons ce mariage, il ne peut manquer d'être heureux. On a tout fait pour eux , rien que pour eux. Oji les a tirés du néant; on leur a donné un nom , une fortune, une considération (ju'ils n'avaient ))as ; on les a combles d'honneurs; on leur a confie les intérêts de la famille; on les admet a présider à toutes les fêtes; ils n'étaient rien ; on a tant fait, (|u'ils paraissent tout; et connue ils ont pris au sérieux celle splendeur inespérée, ils sont devenus insatiiibles, et ils disent : Qu'est-ce donc (ju'on a fait |)()Tir nous ? rien , puisque nous n(^ sonnnes pas les mailres; c'est inq>ardonnable , il faut
— 3 42 — nous venger, en défaisant ce que nous avons fait. — C'est très-facile, j'avais prévu cela, je suis en mesure ; mais d'abord il faut brouiller les époux. — Je m'en charge , au revoir. — Et ceux qui ont fait ce mariage pour eux et non pour le bonheur de la jeune femme, travaillent à le rompre avec ardeui', sans songer aux tourments qui peuvent en résulter pour elle; que leur importe à ces philosophes , le malheur de leur jeune protégée? ils ne songent point à elle dans leur projet, la devise de chacun d'eux, c'est : Je pense à moi. Ils parlent d'elle toujours, mais afin de n'y penser jamais... Et tu vas périr, belle France, parce que tes graves conseillers sont des égoïstes avides, qui ne voient dans tes destins que leurs intérêts, parce que tes amis, dont la sagesse devrait te conduire, ne t'aiment pas !
Eh quoi ! si belle, si fière, si brillante, tu vas périr ! Oh ! non , tu ne périras pas î Tes nobles parents te maudissent, tes frères jaloux te persécutent, tes sœurs t'abandonnent, tes amis perfides te vendent, mais tes pauvres serviteurs te restent ; eux du moins défendront ta demeure jusqu'à leur dernier jour.
Vois ces soldats qu'on assassine, comme ils sont fermes à leur poste! l'un tombe , un autre sous .le feu le remplace , et vient là tomber à son tour ; vois ces liiarcliands (jui ferment leur boutique, et qui partent avec leur fusil : leur femme pleure, ils ne l'ecoutent i)as ; tu les .ippiiies, ils ne reconnaissent ([ue ta voix. On se MHKjue d'eux , car ce sont des fabricants de bonnets de «•'•ton , (les épiciers; mais ils laissent rire ceux ((ui Ircnihlenl, cl ils \nu\ , héros .'tiionvnies , mourir pour loi. ()iii, ce sont tes serviteurs obscurs (jui te sauverniii , lnllc I i;mce: vn\ , sois-lu, sont libres de t'ai-
mer, de te servir; il n'ont point de souvenir orgueilleux qui les engage . ils n'ont point de préjugés révolutionnaires qui les enchainent. Ils sont purs de tous sophismes ; aucune idée fausse ne les sépare de toi; leur politique , c'est ta gloire; leur ambition, c'est ta joie ; ils ne savent point faire pour ton avenir de beaux discours, de beaux projets; mais ils ont gardé intact dans leur cœur ce noble sentiment qui fait la grandeur de ton histoire , cet instinct sublime que les ambitieux ont perdu, ce feu sacré que l'égoïsme vient étouffer; ils ont gardé la tradition de l'amour, et ils te sauveront parce qu'ils t'aiment et parce qu'ils n'aiment que toi !
30 mai 1839.
Tcle à l'ambassade d'Anj^lelorre pour lu naissance lic la Reine. — La princesse Doria. — Les luimililés orgueilleuses. ~ Mol de lambas- *-adeiir de Turquie.
>oiis \ous avons sacrifie \en(lredi dernier, aimables lecteurs, séduisantes lectrices; peut-être ne vous en ètes-vous point aperçus... Oh ! si vraiment. Les bavards ont cela d'agréable, qu'ils font de l'effet par leur silence, et le nôtre a dû vous frapper. Toutefois, ne nous accusez point de négligence; en vous sacrifiant, nous agissions encore dans votre inteiét Vendredi était le jour tl'une grande fête, à laquelle nous avons voulu assister, pour notre plaisir un peu, mais surtout pour \ous en faire un exact récit. Dans cette belle fête, on célébrait la naissance de la reine d'Angleterre, et le souvenir de cette gracieuse majesté, de cette jeune lille qui tient le sceptre avec tant de force, de cette nvmphe couronnée ([ui donne des leçons de dignité au.v vieux rois ses frères, cinbellissait toute chose, jus(|u'a l'eticjuette ellciiième; comme en Angleterre cest une fennue (|ui esl loi, runiforme n'ctail point porte par les hommes; il liait porte |)ar les femmes, et lien n'était plus agréable .Mix Neux (jiie toutt's ces robes blanches parsemées de loses (|ui rajeunissaient les plus re>peclal)les mères de laniille. C/elait la fête de la rose, et jamais cette rovab' Heur ii'a\ait brille de plus (reclal . Il \ axait au coin de eha<|ue p<ii te une moiil.iLiiie de roMci-s vw fleurs rauiics
— :}4.3 — sur des gradins invisibles, c'était cluumant; ça et la on surprenait de jeunes et jolies danseuses cueillant des roses pour remplacer les légers bouquets de leurs robes que les tourbillons de la \alse avait emportés. Et ce n'était point une indiscrétion, on peut le croire; il y avait bien là de quoi couronner de roses cent soixante familles anglaises avec leurs dix-huit jeunes filles, Isabella,Arabella, Rosina, Suzanna, Louisa, Elisa, Mary, Lucy, Betzy, Nancy, etc., etc., etc.
On avait fait demander pour les ornements de la fête, outre les fleurs du jardin et des serres qui sont magnifiques, mille à douze cents rosiers ; on n'en a pu placer, dit-on, que huit cents dans les appartements; mais cela seul peut vous donner l'idée de ces magnificences toutes mythologiques. Le jardin, couvert d'une tente, était arrangé en salon de conversation. Mais quel salon ! les larges plates-bandes remplies de fleurs étaient des jardinières monstres que chacun venait admirer ; le sable des allées était caché sous de fraîches toiles, pleines d'égards pour les blancs souliers de satin; de grands canapés de lampas et de damas remplaçaient les bancs en fer creux; sur une table ronde étaient des livres, des albums, et c'était plaisir de venir rêver et respirer dans cet immense boudoir, d'où l'on entendait, comme un chant magique, le bruit de l'orchestre, d'où l'on voyait passer comme des ombres heureuses, dans les trois longues galeries de fleurs qui l'entouraient, et les jeunes filles folâtres qui allaient danser et les jeunes femmes plus sérieuses qui allaient souper.
Il n'est point de tète sans liony et le lion cette fois était une charmante princesse angio-ilalienne dont l'apparition a produit le plus grnnd etlVt. I.ady Mnr>
Talbot, mariée il y a deux mois au priuce Doiia, était arrivée de Gènes quelques heures avant le bal; l'élégante voyageuse ne songeait qu'à se reposer d'une si longue eourse, l'idée de cette splendide fête n'était pour elle qu'un regret. Arrivée à quatre heures, le moyen de s'imaginer qu'on puisse aller au bal à dix heures du soiri encore si c'était quatre heures du matin, peutêtre on aurait eu le temps de se préparer; mais si tard, cela semblait impossible. Tout à coup ces paroles étranges se font entendre : « On apporte une robe de bal pour madame la princesse, w Tel on voit un coursier nonchalamment couché sur le gazon, tout à coup bondir et s'élancer dans la plaine au premier signal de la guerre, telle on vit la jeune voyageuse, nonchalamment couchée sur un lit de repos, s'éveiller tout à coup et s'élancer à sa toilette au premier signal de la coquetterie. D'où venait-elle cette robe si parfaite et si jolie, quelle fée bienfaisante l'avait commandée à ses génies? Cela était facile à deviner. 11 n'y a qu'une amie véritable qui sache prendre de pareils soins, et l'on a bien vite reconnu une amie véritable; car c'est une épreuve infaillible. 0 femmes belles ! écoutez ce secret, qu'il vous serve de guide en vos amitiés. Celle qui vous admire vous trompe, celle qui vous fait admirer vous aime! Et le soir nous avons vu les deux jeunes amies, Hères chacune de la beauté de l'autre, errer dans les salons de l'ambassnde d'Aniileterre, sui\ies d'un cortège de curieux qui se changeuient bientôt en appréciateurs enthousiastes. Ces deux gracieuses lionnes^ entourées d'hommages, faisaient rugir de dépit toutes sortes d'earlionties on disponibilité. Les magnifiques diamants de in.ulam»' la princesse Doria (diamants historiques, parmi
~ 347 — lesquels on remarque le doria, gros comme un petit pavé de juillet, et célèbre dans la famille des diamants) faisaient pâlir plus d'un collier, plus d'un bandeau de diamants parvenus. Cette superbe parure, qui produisait une si grande sensation, était pour nous une ancienne connaissance. Nous l'avions déjà bien admirée, il y a quelque dix années, sur un front aussi beau, mais plus sévère. Alors cette parure était portée aussi par une princesse Doria, belle-mère de celle qui vient d'arriver à Paris ; ce n'était pas une blonde et svelte Anglaise comme lady Talbot, mais une grande et brune Romaine aux traits réguliers, aux regards imposants, digne de Rome antique par la noblesse de sa démarche et la fierté de son caractère, digne de Rome sainte par sa bonté charitable et l'ardeur de sa piété.
Nous l'avons vue un soir, il nous en souvient, parée de ces merveilleux diamants, à un grand recivimenlo, chez M. le comte de G***, ambassadeur extraordinaire du roi des Pays-Bas auprès du saint-siége. — Nous l'avons vue encore une autre fois dans une des salles du Vatican , non en robe de velours et couverte de diamants, mais en robe de laine avec un tablier de toile et lavant dans un baquet véritable les véritables pieds des pèlerines. C'est l'usage à Rome; les grandes dames, au jour du jeudi saint, s'humilient de la sorte en lavant les pieds poudreux des pauvres filles. Cela est fort édifiant. Mais comme il faut être grande dame pour avoir le droit de s'humilier ainsi, il en résulte qu'on attache à cet acte d'abnégation une très-grande vanité, et nous nous rappelons encore en souriant que les filles de M. de C***, qui étaient alors deux enfants, et qui sont aujourd'hui deux femmes belles et spirituelles, vinrent
— 34S — a c't'tte cérémonie toutes joyeuses et toutes fîeres, parce que, en leur qualité de filles d'ambassadeur, elles avaient obtenu l'honneur insigne d'aller avec la princesse Doria, et les autres princesses romaines, laver les pieds des pèlerines au Vatican.
Parmi les célébrités politiques qui ornaient le bal de vendredi dernier, on remarquait le président du conseil du 22 février, causant tres-coquettement a l'ombre des gobéas avec le président du 15 avril. Et cette conversation pi-obablement très-agréable à entendre, était assez triste à regarder; quoi! M. Thiers, ^ous avez renversé à force d'injures un ministère qui n'avait que le tort de durer : vous avez dit pendant trois mois à un homme d'honneur qu'il trahissait son pays, qu'il man- (juait de dignité, qu'il faisait de la corruption un système; vous l'avez abreuvé des injures les plus amères. vous l'avez criblé des traits les plus perçants; et vous venez aujourd'hui, à la face de toute la société, devant tous ces étrangers, qui ont frémi de vos combats, vous venez minauder , ricaner et coqueter politiquement auprès de lui, auj^res de ce ministre vaincu par vos intrigues!
Mais vous ne savez doue point les malheurs qui sont résultés de vos luttes? \'()us avez donc oublié les quarante faillites qn'\ ont perdu tant de |)au\res gens? N'ous avez donc oublie cet échantillon de guerre civile (ju'on nous a offert il y a quinze jours? Ces hommes ruines par vos colères ne vous ont donc rien enseigne? ce sang versé pour vos caprices ne vous a donc point répondu? Vous êtes léger, cela dit tout; et parce que vous ('tes lei:<'r, il faul (jue la Kr.'uice soit bouleversée. \«)usjelc/ par terre Irùue et niiiiistere; vous paralyse/
toutes les affaires d'un pays; l'agriculture languit, lindustrieélranglej'iutelligence étouffe; tout est suspendu, tout est en souffrance; c'est vous qui causez tous ces troubles, et vous n'avez pas même des convictions apparentes pour excuse de vos attaques. Vous renversez un ministère avec des injures, et vous n'avez pas même une haine dans le cœur pour explication de vos outrages. C'est misérable, monsieur!
L'ambassadeur de Turquie, à propos de ces hommes qui s'attaquent avec fureur le matin à la Chambre, et qui se promènent en causant gaiement ensemble le soir dans nos salons, disait ce mot charmant, tout brillant de couleur orientale : « Le matin, tigres ; le soir, frères. » Des hommes qui aimeraient véritablement leur pays, seraient le contraire; ils seraient frères le matin pour s'entendre sur ses intérêts, ils seraient tigres le soir, si l'orgueil et les rivalités les séparaient ; mais nous vous l'avons prouvé l'autre Jour, ils n'aiment point leur pays. Cela nous rappelle que nous devons hommage et réparation à de nobles femmes que nous avions accusées d'avoir dansé le jour où l'on se battait dans Paris. Quelques-unes sont allées au bal, il est vrai, mais c'est la minorité. Nos plus grands noms se sont abstenus, et nous sommes presque heureux de notre patriotique colère, puisqu'elle nous a valu de si doux reproches et tant d'honorables réclamations. Les femmes que l'orgueil national émeut encore en France ont d'autant plus de mérite, que ce sentiment n'est pas de ceux qu'on entretient dans leur cœur. En Angleterre, l'amour du pays est un culte que l'on enseigne, dès l'enfance, aux hommes et aux femmes ; il fait partie de l'éducation. A Paris on prive de bal nos jeunes filles, selon les partis
politiques, quand la reine éprouve un chagrin de cœur, quand madame la duchesse de Berri est prisonnière ; cela est naturel, nous approuvons les sentiments de convenances qui dictent ces privations; mais il nous semble que ces égards que l'on a pour une reine affligée et pour une princesse captive, on peut bien les avoir aussi pour une patrie en danger; une dynastie n'a de grandeur qu'autant qu'elle fait cause commune avec le pays, et c'est lui rendre un hommage peu digne d'elle que de la séparer de lui. Nous vous ferons remarquer ceci en passant : chez toutes les nations qui ont gouverné le monde, l'amour de la patrie était inspiré et professé par les femmes, c'est pourquoi nous vous disons de vous défier de la perfide Albion.
LETTRE XIII
21 juin 1839.
Banalités de la conversation. — Les ennemis naturels.
La conversation parisienne, et même la conversation française, se nourrit, pour tout aliment, d'une vingtaine de banalités qu'il faudrait pourtant bien un jour renouveler, d'abord parce qu'à force d'avoir été rabâchées elles ont cessé d'être piquantes , ensuite parce que les mœurs ayant changé , elles ont cessé d'être vraies.
M. Alphonse Karr est déjà parvenu à détrôner plusieurs préjugés de romances, accrédités d'âge en âge par les troubadours, plusieurs erreurs de naturalistes admises comme dictons dans le langage ; il a démontré, par exemple, au grand désappointement des faiseurs de chansonnettes grivoises, que l'on ne pouvait danser ni sur la fougère ni sous la coudrette; il a prouvé, au grand désespoir des poètes, que les papillons n'aimaient pas les roses ; il a découvert, au grand étcmnement des naturalistes , que le lézard , ami de l'homme , était au contraire son plus farouche ennemi; enfin, il a osé attaquer les proverbes! les proverbes ! la sagesse des nations ! 11 a déclaré que plusieurs d'entre eux étaient parfaitemment absurdes; il a montré que ceux-là, que l'on révérait infiniment, disaient tout le contraire de ceux-ci, que l'on ne révérait pas moins. Faire la guerre aux préjugés, ces erreurs consacrées par les siècles ; atta-
quel' les pro\erbes, ce code de la prudence, dout les lois éprouvées sont le fruit de l'expérience universelle, c'était courageux. Kh bien ! nous serons plus courageux encore, nous attaquerons hardiment ces banalités mensongères, ces lieux communs qui n'ont plus de sens, ces vulgarités qui n'ont plus d'application, ces erreurs monnayées qui courent le monde, qui pénétrent dans tous les esprits, qui usurpent toutes les confiances, et, ce qui est plus terrible encore, qui soutiennent toutes les conversations.
Nous savons bien qu'en supprimant le classique vocabulaire des vieux mensonges dialogues, nous allons il' un mot couper la parole a des milliers de causeurs aimables qui , demain, ne sauront que dire; mais raison de plus, nous n'aimons pas que l'on vive de phrases et d'idées toutes faites, surtout quand elles sont mal faites. Prenez garde, nous crie-t-on avec malice, si vous attaquez la bêtise et le mensonge , vous allez vous faire bien des ennemis... — Eh 1 mon Dieu! voici déjà une de vos erreurs! On n'a point pour ennemis les imbéciles et les menteurs, parce qu'on les a attaqués violemment; on a tout naturellement les imbéciles et les luenteurs pour ennemis , (juand on a de l'esprit et que l'on dit la vérité. Nos ennemis sont un produit de notre propre nature, et non une conséquence de nos actions. <>eux que notre conduite a pu blesser nous haïssaient d'avance pour nos {{ualites; nous n'avions rien a gagner a les ménager. Heureux Ibounne (jui n'aurait d'enneiiiis (jue ('eux(iu'il se serait faits lui-même, il pourrail facilement se les concilier; mais les ennemis implacables sont les ciiiicrnis naturels, et ccux-la ne s'apaisent poiiii : on ne les (Icsannerait (|u'eu perdant Ic^
— 3Ô3 — avantages qui excitent leur eolere; leur pardon coûterait cher.
// s'est fait bien des enurmis ^ dit la foule naïve. — Comment cela? — lui taisant telle chose , en écrivant tel livre. — Folie! Je vous prouverai, moi, que s'il avait fait, que s'il avait écrit tout le contraire, il aurait eu les mêmes ennemis. Un mot malin que vous lancez \ous fait un ennemi de la ^ictime, sans doute; mais, ce même mot, si vous vous privez de le dire, ne vous fera pas moins un ennemi. Cette malice que vous étouffez par honte d'iime ou par prudence, se trahit dans votre regard, dans votre imperceptihle sourire, elle est une conséquence de vos antécédents. Vous avez heau ne pas condamner tout haut telle chose, on sent hien que vous la trouvez ridicule, et l'on ne vous saura aucun gré de vos ménagements; hien plus, on vous aurait pardonné cette plaisanterie spontanée, involontaire, (ju'on attendait de vous, et l'on ne vous pardonne point la pitié généreuse , mais humiliante, qui vous la fait reprimer. Ce qu'il y a de plus sage au nmnde , nous le icconnaissons, c'est de cacher qu'on a de l'esprit; mais ([uand on a eu la faihiesse de laisser deviner celui (ju'on avait, ce qu'il y a de plus prudent, c'est de s'en servir. Avoir des armes, c'est déjà être suspect. Ah I plutôt que d'être timidement et perfidement susjject, soyez donc franchement et honorahlement redoutahle. Kn vain vous serez hon , charitahie, généreux, il \ jHira toujoui's (juehiu'un, (jucUpie part, (jui s"olTensei-ii. par cela même, de \otie conduite. Toute \ertu est un reproche, toute (jualité est une epigrannne. Les méchants ne sont pas tout seuls à faire les méchancetés. Les coups les plus terrihles p;ulenl souNent des gran-
des âmes. Les plus beaux caractères sont les plus cruels sans le savoir; chacune de leurs nobles actions est une condamnation sans appel ; leur disproportion est une ironie, leur contraste est un outrage. Ainsi un homme d'un beau caractère a pour ennemis naturels tous ceux qui ont de vilains souvenirs à se reprocher. 11 a refusé de faire telle action qu'il trouvait indigne de lui ; il a pour ennemis tous ceux qui l'ont faite , et qui ont trouvé tout simple de la faire. En vain il voudrait se rapprocher de pareils ennemis; l'alliance est impossible là où il n'y a point de sympathie; qu'il reste dans son isolement, toute conciliation serait infructueuse; jamais ces gens-là ne lui pardonneront l'élévation de ses sentiments, le désintéressement de sa conduite, parce que cette élévation et ce désintéressement sont la satire de leur vie.
De même toute femme qui a fait un mariage d'inclination a pour ennemie naturelle toute fille de vingt ans qui a pris un mari cacochyme par intérêt ou par vanité: en \ain la première ferait à l'autre mille prévenances, l'harmonie est impossible entre elles deux. Leurs destinées se composent d'éléments hostiles; jamais l'amitié ne pourra fleurir dans leurs cœurs, parce que la folie généreuse de celle-ci est une satire éternelle du honteux cîtlcul (le cclle-la.
Tout bomiiu' (jui s'est noblement conduit dans une alïiiirrd'honneuia pour ennemis nature4s tous les hom- UH-s (|ui ont garde un soul'llet sur la joue, et tous ceux (|ui le «iarderaient. Kn vain il leur tendrait la main, et s( IViait patient coMinjc eux , jamais ils ne lui pardonnt rai( lit son (-(Uirai^e, pare»' qnv ce courage (|u'ils conflauincnl, (juils rnNieut,<sl une satire de leur là('h(M<'
Toute femme d'esprit qui a composé à elle seule d'importants ouvrages, vigoureusement écrits, savamment charpentés, dont le nom est une illustration, dont le talent est une fortune, a pour ennemis naturels tous les Molières de petits théâtres , travailleurs obstinés , à la moustache noire, à la voix forte, aux bras nerveux, aux regards enflammés , nourris de mets succulents , abreuvés de vins capiteux, qui s'unissent par demi-douzaine et s'enferment avec importance pour écrire ensemble un petit vaudeville qui est sifflé. En vain cette femme voudrait traiter ces hommes-là comme des frères, en vain elle s'abaisserait jusqu'à fumer leurs cigares , jusqu'à'boire du punch dans leurs verres, ces hommes forts ne pardonneront jamais à cette faible femme sa supériorité et son génie, parce que cette supériorité et ce génie sont la satire de leur impuissance et de leur misère.
Prenons des exemples moins sérieux.
Tout homme qui , dans une orgie , boit autant que les autres et n'est pas ivre à cinq heures du matin , a pour ennemis naturels tous ceux qui sont sous la table; ils ne le haïront peut-être pas pour cela, mais ils le puniront à leur manière et avec proportion gardée , c'està-dire qu'ils ne l'inviteront plus.
Toute personne qui s'ennuie par délicatesse a pour ennemie naturelle toute personne qui s'amuse aux dépens de sa dignité.
Ln homme qui dine a 22 sous a pour ennemis naturels tous les pique-assiettes; c'est cruel; mais cela esl ainsi , parce que la sobre (ierté de l'un esl une satire do l'indiscieU^ a\ idile des autres.
Nous pourrions nous citer bien i\r>. excnipics ( ucorc.
— 3.36 — mais nous préférons vous croire convaincus; vous ne \iendrez plus nous dire, n'est-ce pas : 11 s'est lait bien lies ennemis. Oh I ces enneniis-la, il les a\ait. et il les aura toujours.
Cependant nousdcNons être juste, il y a de certaines choses peu importantes qui réellement l'ont beaucoup dennemis. Pour les hommes, il y a les chevaux, les i^rooms et les loges de spectacle. Pour les femmes, il \ a les rubans et les fleurs. Posséder un château magnitique et soixante mille livres de rentes en terre, cela ne NOUS fait point d'ennemis; se promener sur le boulevard en tilbury avec un cheval médiocrement beau, mais bien attelé, conduit par un groom bien tenu, cela NOUS donne pour ennemis instantanés tous les gens à pied , tous les gens en voiture, voire même ceux qui possèdent soixante mille livres de rentes en terre et un magnilique château.
Avoir une superbe galerie de tableaux , une bibliotiiéque princière, cela ne fait point d'ennemis; avoir |)our ses plaisii's et quelquefois pour ses affaires une place dans une bonne loge a l'Opéra, cela nous fait |)()ur ennemis tous ceux (jui se ruinent en tableau \ et en livres.
De même pour les fennnes, avoir une bonne maison, une bonne table et une bonne voiture, cela ne vous fait pas d'ennemies; avoir un petit salon toujours co- <|uet et rempli de Heurs, cela nous fait pour ennemie^ loutes les fennnes, et suitout celles qui ont une bonnt Noiture, une bonne table, une bonne maison.
Portei (les diamants célèbres, de beaux châles (h l'Inde, cela ne fait point d'ennemis; a\oir toujours des rrinlurcs iioiiN «Iles. v;i\ oii clwMsir les plus jolis lulian-^
de mademoiselle Delatour ou de mademoiselle Vatelin, cela vous fait pour ennemies toutes les femmes , surtout celles qui ont de beaux châles et de beaux diamants. Ceci est un phénomène que nous tâcherons d'expliquer ainsi : on vous pardonne les solides avantages de la fortune, parce qu'avec de la fortune ces avantages peuvent s'acquérir; mais on ne vous pardonne point les grâces de l'élégance, parce que l'élégance est une qualité personnelle que vous envient également ceux qui ne Pont point, malgré leur richesse, et ceux qui ne seraient pas très-certains de l'avoir s'ils étaient dans votre position.
Autre banalité : on dit encore, et qui n'a dit cela au moins une fois dans sa vie : En France, le ridicuk tue tout; et la foule de s'éci'ier : Ahl c'est bien vrai! Eh bien! nous, dùt-on nous faire servir à prouver que cela est, nous vous dirons que cela n'est point. En France, le ridicule n'a jamais tué personne; il n'a jamais su ôterà un talent véritable une parcelle de sa valeur. En France précisément , le ridicule n'a aucun empire. Voyez ces hommes qu'il a poursuivis de ses traits les plus mordants, ils sont là, debout, pleins de force, et pourtant on a bien souvent fait rire à leurs dépens, on les a ridiculisés dans leurs ouvrages, dans leurs plus belles idées, dans leurs plus nobles rêves. On s'est moqué de leur style, de leur parole , de leurs aventures, des moindres détails de leur vie privée. Voyez M. de Chateaubriand , on a remplacé son grand nom par les sobriquets les plus risibles. A ses débuts, (^hénier, spirituel comme le doute et amer comme le remords, (^hénier l'a frappé d'uu coup (pie l'on croyait mortel; rien de plus plaisant (pic son compte-rendu
(VJtalii. Le nez du père Jubry aspirant à la tombe; le Crocodile de la fontaine; cette chanson sauvage : Réjouissons-nous, 710US serons brûlés au (jrand village; et cette fameuse phrase : Orage du cœw\ m'écriai-je, est-ce une goutte de cotre j^luie? Toutes ces expressions > étaient relevées de la façon la plus comique? Quel style a été plus parodie, plus critique! Que de bons mots heureux et pénibles ont ete faits contre ce beau talent! Vous le savez, depuis trente ans, les sots tournent en ridicule l'auteur de René; et cependant quand il passe dans la rue et qu'on le reconnaît, les jeunes gens le portent en triomphe et le proclament le génie de notre époque.
^'a-t-on pas aussi abreuve de ridicule et d'ironie l'orateur sublime ainant d'Elvire?}ie lui a-t-on pas crié comme une injure son beau titre de poète chaque fois qu'il montait à la tribune? n'a-t-on pas traite ses plus nobles sentiments de fictions et de chimères? On lui a dit qu'il plantait des betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas sa conversion
de Jucelyn, et mille autres niaiseries semblables Et
cei)endnnt cet honune, dont l'éloquence fut si longtemps tournée en ridicule a cause de ses qualités mêmes, est aujourd'hui un des premiers orateurs de la Chambre, celui que les etran<iers, leshonnnesde province, sont le plus curieux d'écouler, celui (pi'ils cherchent sur les bancs avec le ))lus d'empressement, celui pour (jui ils disaient, il y a ((uehjues jours, avant la fin de la séance, ce mol si llalleur (juc nous avons entendu : Allons uous-en, M. de Lamartine n'y est pas.
Kt Victor Hugo! ne l'a-t-oïi pas aussi (juelquefois luunic en ridicule' \ Kus rapix'le/.-vous la p<Ue de gui-
mauve que l'on faisait manger à Hem uni dans la parodie du Vaudeville, et le vieil as de pique pour le vieillard stupide^ et cette plaisanterie si rebattue : Otii , je suis de ta sîiite, de ta suite j'en suis? Eh bien ! ces folles plaisanteries n'ont-elles pas été impuissantes? Non- seulement Victor Hugo n'a rien perdu de son rang poétique, mais il est le fondateur reconnu et le chef d'une école régénératrice; non-seulement il a des admirateurs, des imitateurs, des sectateurs, mais il a plus encore, il a des séides comme Mahomet.
Chose étrange! ces trois hommes que le ridicule a le plus constamment persécutés sont justement les seuls hommes en France qui aient du prestige... et vous viendrez encore nous dire : En France ^ le ridicule tue tout... Non, non, vous ne nous direz plus cela.
On disait encore : L esprit court les rues. Mensonge ! — Quelqu'un a répondu : 11 court donc bien vite qu'on l'attrape si rarement. Ce quelqu'un avait raison : rien de si rare que l'esprit, demandez plutôt à ceux qui en achètent et surtout à ceux qui en vendent.
On dit enfin : // est si difficile de se faire un nom à Paris! Mensonge! rien n'est plus facile aujourd'hui. Il parait chaque matin, il s'imprime chaque semaine cent journaux ennemis et vingt revues rivales qui ne savent que dire, et qui s'estiment trop heureux quand vous voulez bien leur fournir gratis quelques pages amusantes, quand vous leur donnez l'occasion dédire un peu de mal de leur ennemi en vous vantant. Rien n'est plus facile pour un jeune homme de talent que de se faire un nom dans les journaux. Demandez plutôt à ces vieux journalistes sans talent qui sont si célèbres.
LiyrïHE XIV.
•26 juillet 1859.
Li' bonheur dèlrc compris. — Los ridicules (i'eté. — La fausse • absence.
Qu'il est doux de se faire entendre de tout un peuple de leeteurs, de communiquer avec lui par l'intelligence, de lui faire partager ses idées, de l'initier à ses découvertes, de l'associer à ses plaisirs, de le rendre l'innocent complice de ses moqueries, de l'amuser des choses ridicules que l'on remarque, de l'édifier par les beaux sentiments que l'on surprend , de pleurer et de rire avec lui; ([u'il est doux enfin d'être compris! Eh bien! ce bonheur ineffable qui encourage et qui inspire , qui fait les éternelles amitiés et les invincibles amours ; ce bonheur tant cherché, tant apprécié, ce grand bonheur... n'est pas le notre ! Hélas ! non, et nous ne saurions nous fciire plus longtemps illusion. Il faut bien l'avouer. Nos lecteurs si spirituels, si malins, si fins, si profonds, ne nous comprennent point. Quand nous faisons une plaisanterie, ils la prennent au sérieux, et nous accusent d'exagération. Quand nous parlons sérieusement, ils s'imaginent (pie nous i)laisnntons, et ils se mettent à rire aux éclats, il y quehiue tems, nous prétendions follement (jue nous portions malheur a l'été, et (jue le froid venait des l'instant ou nos tapis étaient enlcNcs. Le croirait-on? Ou a imagine que nous citions cela comme une expérience astronomi(|ue, et des personnes raisonnables ont .oiitest»' le l'ait uravemeut «( Quel rapport, disaient-
— 3(il — elles en haussant les épaules de pitié, quel rapport peutil exister entre les changements de l'atmosphère et les tapis d'un appartement? Il est reconnu que l'on chasse les nuages à coups de canon; c'est un moyen que l'empereur Napoléon a souvent employé pour se rendre le ciel favorable. On assure encore que le branle des cloches attire le tonnerre; ces deux efléts peuvent s'expliquer par des lois physiques; mais comment ose-t-on soutenir que d'ôter les tapis d'un petit appartement dans une grande ville comme Paris, cela puisse influer sur la température , et changer tout à coup le vent du sud en vent du nord? cela est absurde. » — En effet, lecteurs éclairés, si vous avez cru que nous disions cela , c'est absurde.
L'autre jour, nous n'avons pas été mieux compris. Nous avions dit que l'on prenait à Tortoni des glaces (abac et vanille qui étaient excellentes ; ces glaces vanille et tabac ont été prises au sérieux, et d'honnêtes gens s'étonnaient naïvement que nous les eussions trouvées bonnes. J'en ai mauvaise idée, ajoutaient les plus pénétrants, ce doit être fade; le tabac sucré doit perdre de son parfum. Ils appelaient cela un parfum ! Pour prévenir de nouvelles erreurs, désormais nous ferons suivi'e nos innocentes plaisanteries d'une explication détaillée. Nous dirons : Le mot glaces au tabac est une amplification ironique destinée à tourner en ridicule les deux cents fumeurs qui peuplent le boulevard des Italiens. La vapeur cigarine est si forte dans toutes ces régions élégantes, que les parfums les plus enivrants soudain s'y métamorphosent en tabac. Une jeune femme croit tenir un b()U(|uet de roses dans sa main... cri'eur : ;ui boni d'un ii)sl;inl clic ni tient plus entre ses
jolis doigts qu'un paquet de cigares. L'eau de bouquet du comte d^ Orsay, qui parfume son mouchoir brode, se cliange en une affreuse essence de tabac. Ses beaux cheveux, sa capote de dentelle, son écharpe légère et son ehàle aux mille couleurs s'imprègnent en un instant d'un délicieux parfum de corps-de-garde ; enfm , les glaces mêmes qu'on lui sert dans ce nuage odorant, les glaces aux fraises, au citron, aux abricots, à la vanille, se métamorphosent d'elles-mêmes en excellentes glaces au tabac. Voici l'explication; vous comprenez maintenant que c'était une plaisanterie, et qu'il aurait fallu en rire. Si vous allez à Tortoni , de grâce, ne demandez point un sorbet au tabac, on se moquerait de vous, et nous serions au remords de vous avoir rendus ridicules. Chose étrange! ce sont les Parisiens que nous trouvons les plus rebelles en intelligence feuilletonesque ou feuilletoninc. Les gens de la province nous entendent tout de suite, et ils nous écrivent quelquefois des lettres fort spirituelles sur les folies que nous disons. Ce sont nos meilleurs lecteurs ; les Parisiens n'ont pas le temps de comprendre , ils ont plutôt fait de juger. Parisiens, ceci est une épigramme contre vous.
La session est terminée , nos vieux écoliers sont en vacances. Ils n'ont ])as trop bien travaillé cette année, et si l'on était juste, ils auraient peu de prix au grand concours ; mais ils ont su prendre leurs mesures, et pour erre certains d'avoir quelque chose, ils se sont chargés eux-mêmes des distributions. — Ceci est une allusion pleine de malice contre les députés qui se distribuent, avec un désintéressement si patrioti(jue, toutes les places lucratives de l'administration.
L;i Chambre des Pairs sieue encore; sa làehe u'esl
— 3C3 — ■point teriniiiee. Un ministre député , \n\ des coryphées de la coalition, déplorait l'autre jour cette prolongation de travail, et disait à un noble pair : « C'est ce maudit procès qui est cause de ce retard.
— Oui, répoiidit k noble pair, mais tout s'enchaîne; le procès a causé ce retard, l'émeute a causé le procès, et la coalition a causé l'émeute. Comme ces mots étaient ?ine épigramme contre lui-, le ministre «prouva le besoin de changer de conversation.
Paris est tout occupé de la question d'Orient. Les sultans plus ou moins empoisonnés, les pachas plus ou iMoins étranglés, voilà les héros du jour. On se perd dans cette nomenclature de généraux et d'amiraux musulmans. Quand on n'est pas fort en turc comme un ïurc, on a peine à comprendre ces récits de guerre et à suivre ces grands capitaines dans leurs évolutions ; Abdul-Meschid, Ahmet-Fethi, Halil-Pacha, Hafiz-Pacha, Chosrcw-Pacha , sont des noms assez compliques pour une mémoire parisienne. Qu'est devenu le temps ou les îiouvelles d'Orient se bornaient à ces simples mots que le Constitutionnel publiait tous les trois mois régulièrernent : ((Ali-Pacha, fils d'Ali-Pacha, est mort; il a pour ^successeur Ali-Pacha. » C'était simple, précis, il ne pouvait y avoir confusion. La politique de ce temps-là valait celle du nôtre. — Réllexion ironique.
La question des sucres vient après la question dX)> rient. On raconte tout bas, et il nous plaira peut-être bien un jour de raconter tout haut, les scandaleuses intrigues des clicvaliers de la betterave, qu'un homme d'esprit a surnommés les raffinés. — Jeu de mot historique. Voir les n'^émoires du temps.
A pi'opos de bon mot, celui-ci nous semble agre.ihle.
On parlait des Scènes de la Vie de procincc et du taleiil prodigieux de M. de Balzac, u Je ne partage pas tout à fait votre admiration, dit une jeune femme d'un petit air prétentieux; j'aime beaucoup son style, mais je n'aime pas sa manière d'écrire, n — Ceci est une niaiserie qu'il ne faut pas prendre pour un trait d'esprit.
A propos de style, on remarque cette pensée dans un i-ecueil que lady Blessington vient de publier à Londres, sous le titre de DesuUory l/toughts and réflexions. « Louer le style d'un écrivain plus que ses pensées, c'est faire l'éloge de la toilette d'une femme au détriment de sa beauté. Comme le costume, le style doit n'être qu'un accessoire, et ne pas détourner l'attention de ce qu'il est appelé à orner. »
Cette pensée est ingénieuse, mais elle n'est pas juste. Ce n'est pas détourner l'attention de la beauté que de la faire valoir. Victor Hugo parlait dernièrement style et poésie en jouant avec une de ces épingles à la mode , ces mouches naturelles montées en or. « Tenez, disait-il, voila justement ce que c'est que le style : seule, cette mouche n'est qu'un insecte , avec la monture c'est lui bijou. « Cette définition nous séduit davantage, car rien n'empêche de mettre un diamant dans la monture.
On parle toujours beaucoup dans le monde du Pèlerinage à Gorilz. Le silence de quelques journaux légitimistes sur cette publication donne lieu à diverses conjectures. Pour nous, il n'a rien d'étonnant. Les partis , (|ui se sont butés de se reconnaître de l'esprit, n'ont aucun instinct, ils ne savent jamais ce qui les sert; soit maladresse, soit envie, ils ont une meliance obstinée contre tout ce qui leur est favorable. lNous ne serions pas étonné que le Pi-lerina(}t' à Gorilz, — (|ui nous
~ 3G6 — semble, à nous, un livre dangereux, en ce qu'il inspire un vif intérêt pour ceux qu'on veut faire oublier, en ce qu'il fait aimer ceux qu'on ne veut pas aimer, en ce qu'il détruit beaucoup de préjugés et répond à beaucoup de mensonges, — parût aux yeux des légitimistes une grande imprudence politique. Les gens passionnés ne comprennent jamais ce qui est habile; il faut dire comme eux, tout à fait comme eux, sous peine de blasphèmes; ils ne sentent pas que pour se faire entendre de ses adversaires, il faut parler leur langage. En politique comme en religion, il s'agit bien moins d'édifier les dévots que de convertir les incrédules. — Ceci est une observation profonde qu'il ne faut pas prendre pour une plaisanterie.
Une chose qui aide encore le livre de M. de Larochefoucauld à jeter le trouble dans la société, c'est qu'on y trouve l'éloge de presque tout le monde. Remarquez bien ce presque ^ il n'est pas indifférent. Nous avons expliqué naguère le danger des éloges, et l'inconvénient qu'ils ont de mécontenter ceux-là même qu'ils veulent, llatter. Ainsi, vous dites : « Madame une telle si douce, si vertueuse; madame une telle, si jolie, si spirituelle; » la première se fâche et dit : « On me nomme douce et vertueuse , je suis donc laide et sotte ; » la seconde s'inquiète et dit : « On me désigne comme spirituelle et jolie... je suis donc méchante et compromise. » On ne loue jamais bien une femme quand on en loue deux. Les louanges se détruisent muluellcment; il n'y a (fu'un seul moyen de faire un bel eloge d'une femme... c'est de dire beaucoup de mal de s;i rivale.
Les plaisirs de la saison coiisisleiil h l'ouiir les cou-
eerls. On Nachtv. .}Jusard, au Chalet, au Casino , dont les cygnes se sont, dit-on, changés en pélicans, au grand etounement des promeneurs. Singulière idée! se servir de l'oiseau du désert pour attirer la foule. ■Rapprochement ingénieux.)
Aux Champs-Elysées, les jeux sont très-variés : il y a des sauteurs , des laiseu)'s de tonrs , des chanteuses voilées et des arracheurs de dents. Le cri des victimes se mêle au chant des virtuoses. Un dentiste fameux attire surtout les llàneurs; il arrache les deux premières dents gratis, on ne paie qu'à la troisième; mais le perfide, de gre ou de force, n'en arrache jamais moins de trois. Il est vrai qu'il s'écrie : « .le n'arrache pas les (lents, je les cueille. »
NOici les plaisirs d'été. >ous avons maintenant, selon l'expression d'une femme bien spirituelle et bien aimable, nous avons les ridicules d'clc. Il y en a de plus d'une espèce : les gens (jui se promènent le chapeau ;i l;i main, offrant aux zéphyrs un front chauve; les vieux créoles en chapeau de paille et en besicles d'or; les infortunes dont la cravate desempesee a completemenf disparu ; les causeurs qui se chauffent devant une cheminée pleine de fleurs en j)renant de grandes precau lions j)our ne point brûler, au feu des hortensias, les l)as(|ues de leur habit; les coiffures Moyen-Age q\\\ se changent en perrucfues à la Mathurin, et mille autres plus étranges dont il ne faut point parler; mais, sans con- I redit le plus comicpie de tous, est celui ipie nous a|^pel- U'r.)ns (( la fausse absence. »>
\ ctUc cpoipu- (le 1 année, 1 usjiire Ncnt (|ue Ton s Cn .ulle: les uns \ou\ dans leur terre, les autres V(U»t au\ rauv , (pu hjucs personnes uu'mc ei)lr( prennent d'
grands voyages. Des élégants qui se respectent ne peuvent rester à Paris, sous peine de passer pour des épiciers ou des journalistes, pour des ministres ou des portiers. 11 faut donc quitter la capitale à tout prix. Mais pour aller dans ses terres , il faut avoir des terres; pour voyager convenablement, il faut avoir beaucoup d'argent en portefeuille. Or, quand on n'a ni fermes ni argent comptant, que devenir?
On ne peut pas faire un voyage, soit; maïs on peut toujours faire des adieux. L'élégance n'exige pas que vous soyez à Bagnères ou à Bade, elle exige que vous ne soyez pas à Paris, et il y a un moyen de n'y pas être, c'est de n'y point paraître en y restant. Bien n'est plus facile : vous fermez vos jalousies, et l'on déclare à votre porte que vous êtes parti. Vous vous enfermez toute la journée, seul avec madSme votre femme, dans une petite chambre solitaire tout au fond de la cour. Vous restez là trois mois , pendant lesquels vous voyagez. Vous n'écrivez à personne, et vos amis se plaignent de vous. Ils s'amusent, disent-ils; ils nous oublient, c'est tout simple. Quand minuit a sonné , vous offrez le bras à votre compagne de voyage, et vous sortez avec elle pour vous promener un moment. Un jour vous êtes censé être à Dieppe, vous respirez l'air de la mer; le lendemain, vous êtes à Chamouny, vous savourez l'air des montagnes. Si vous rencontrez dans la rue un de vos parents, vous détournez la tète avec horreur. En vain il vous reconnaît et veut vous parler, vous ne lui répondez pas. et vous continuez à être absent. S'il insiste, vous lui annoncez votre retour pour le mois prochain, et le mois suivant, eneffet, \ ous leparaissez dans la capitale, un peu falinué du vovage, mais enchanle, riche de soîjvenirs <f
pas du tout bruni. Peut-être ne vous êtes- vous pas extrêmement amusé; mais, du moins, vous êtes resté irréprochable comme élégance, et vous pouvez crier très-haut à ceux que des affaires ou des affections enchaînent misérablement ici : a Comment peut-on passer un été à Paris? » La fausse absence n'est pas une plaisanterie; c'est bien mieux, c'est une vérité plaisante.
•2 août 1S59.
L'anniversaire du -29 Juillet aux Champs-Élyst-es. — Fête populaire. — Feu d'artifice. — Musique. — Jeux. — Supplices d'él»}. — l 'arrosage à la pelle.
La semaine a commencé par un bombardement des plus horribles. Jamais pareil tapage n'avait étourdi nos oreilles: les maisons tremblaient, les vitres frémissaient, les chevaux bondissaient, les chiens gémissaient, les enfants pleuraient. On avait bien de la peine à leur faire comprendre que ce bruit épouvantable était un plaisir. Le feu d'artifice tiré lundi 29 juillet, a duré quarante-trois minutes. En l'écoutant, — car nous n'avons pas vu le feu d'artifice, nous n'avons fait que l'entendre, mais nous l'avons parfaitement bien entendu, — nous pensions à ces pauvres malades que le moindre bruit fait tressaillir, dont la moindre commotion redouble les souffrances, et nous nous demandions si la paille qu'on avait étendue devant leur porte les protégeait suffisamment contre ce vacarme. Nous nous hâtons de dire à nos lecteurs parisiens que nous nous sommes répondu négativement. Un feu d'artifice qui dure si longtemps perd tout son charme; son rôle, c'est de briller un moment, d'éblouir et de s'éteindre. Son destin est d'être admiré par des heureux plus ou moins au supplice, il faut avoir égard à cela ; excepté une centaine de personnes privilégiées, les spectateurs
— 3 7 0 — dune semblable lète sont des maityis ; ce sont des femmes montées sur des chaises de paille, et se tenant avec effort sur la pointe des pieds ; des enfants grimpés sur les épaules de leurs parents, des ouvriers perches dans les arbres, des portiers assis sur les toits, position qui doit être bien pénible pour un portier. Quand le plaisir dure un temps raisonnable, le supplice est facile a supporter; l'admiration fait qu'on oublie; mais quand le plaisir abuse de l'admiration, ce n'est plus la fête qui dure, c'est la souffrance qui se prolonge, et l'on s'impatiente au lieu de s'enthousiasmer. Le danger des situations se fait alors sentir. Les femmes serrées trop longtemps dans la foule sont pi-es d'étouffer; les parents sensibles succombent sous le poids des enfants trop curieux; les ouvriers a cheval sur une branche commencent à perdre Tequilibre et s'inquiètent; les l)ortiers retenus par une cheminée, accotés contre un paratonnerre, commencent à se fatiguer de cette pose, et à perdre de leur désinvolture; ils mesurent labime avec épouvante, et tremblent d'aller tomber de\nnt leur propre porte, sans trouver personne pour leur ou- \rir; chjicun pense a ses peines et l'intérêt du spectacle est compromis. >.()us conseillons aux entrepreneurs des fêtes de Juillet d'être a l'avenir moijis libéraux; 4' est être impitoyable que de se montrer si licnéreux,
L'illuminatiou de la grande allée des Champs-Llysecs était iidiiiirable, cette double rangée de gros lustres en verres de trois couleurs faisait un effet h la fois maunirK|ue et charinnut. On y \()yait cinir connue en plein |our. I.a joule ct.iil si nombreuse (|u"on ne pouvait faire un pas. Dfins les contre-allecs il \ avait autant de innrclinnds (jue (r<icbel( urs , ;iutant de Jeux (|ue de
joiK'Lirs, autant de virtuoses que d'auditeurs; a chaque arbre une boutique de gâteaux, de joujoux, de bijoux, de tableaux ou de statuettes ; la peinture et la statuaire étaient faibles, l'art avait péniblement hésité entre la nature et l'idéal. Sur chaque table, il y avait un concert; ici, deux adolescentes vêtues d'une robe de jaconas rose, coiffées d'une capote rose, s'escrimaient à jouer du violon ; là, un jeune homme aveugle jouait du violon; plus loin, un vieillard infirme terminait sa carrière en jouant du violon, tandis que deux petits enfants de trois à quatre ans préludaient aux fêtes de la vie en jouant du violon. Or, tous ces violons, d'âge et de sexe différents, étaient accompagnés par autant de basses et de soi-disant clarinettes, dont l'ardeur n'était jamais en retard : chaque instrument tenait à paraître le digne soutien de la vieillesse et de l'enfance. Quelle harmonie! quelle symphonie! c'était un concert monstre, s'il en fut jamais. La bière coulait à longs flots : bière anglaise, bière lyonnaise; l'esprit de concurrence avait passé des fabricants aux consommateurs; des boudins énormes s'enroulaient autour de grands plats comme des serpents fabuleux. On entendait sauter les bouchons, pétiller les lampions, et gazouiller les fritures.
Des jeux de bague faisaient tournoyer des familles entières : les petits, garçons se tenaient fiers et superbes à cheval sur un cygne de bois; le papa, comprimé dans un fauteuil trop étroit, serrait sur ses genoux la petite, et la maman fermait les yeux pour ne pas être étourdie par cette course de manège; et le dialogue s'engageait (l( cygne «à fauteuil : « Tu te tiens bien, petit? — Oui, pîipa. c'est hicn amusant! — Kt loi, pelilc, lu n'as p;is
peu»'? — Tu ïi'ns pas mal au cœur, mon ami? — .Non; et toi? — Moi, je ne me sens pas bien du tout. »
Des sociétés complètes s'amusaient à naviguer suides vaisseaux aériens. Ce jeu-là est plus aventureux que le jeu de bague. Les navires, assez grands, contiennent deux passagers. Mademoiselle Agathine s'embarque avec M. Frédéric , mademoiselle Céleste avec M. Victor, mademoiselle Amanda avec M. Achille. On s'amuse, on rit, on a peur, on crie. Mais peu à peu on s'accoutume aux agitations du navire; et lorsqu'on met le pied à terre, si quelqu'un dit : J'aime mieux ce jeu- la que le jeu de bague, tout le monde est du mèine avis.
Tl y a aussi toutes sortes d'amateurs qui se font peser; on les voit assis tres-gravemeut dans un fauteuil, occupés a être lourds ou légers. Quand on a vérifié leur poids et qu'on leur apprend ce qu'ils valent, ils s'étonnent tout haut avec la plus charmante naïveté, et ils se perdent dans la foule en disant : 109, je croyais peser plus ((ue cela, c'est peu... Ou bien : Quoi, je pèse 200 ! je ne me serais jamais cru si lourd ; c'est beaucoup, je ne m'étonne pi us si l'ale/an est... Les femmes sont toutes furieuses, elles se disent des injures : Comment, s'écrie l'une, je pèse 1 iO livres, autant que toi qui es si grosse? — Oui, ma chère, on a beau être maigre comme une araiiinée, on est louide; c'est (|uc ce sont les os qui pèsent, vois-tu.
L'imagination des inve?iteuis de jeux est merveilleuse. Tout leur devient billard; et (|uels billards ! Vous \oye/ six hommes irroupés autour d'une es|)èce de banc. Oiic tout-ils? ils jouent au billard, billard fantasli(|ii((lt»iit Ic.^ billes mi('ro^('opi(|U4s Njennenf parlais
— 37 3 — caramboler avec le nez des promeneuis. Le jeu de la carabine, devenu classique à Tivoli, avait là aussi beaucoup d'amateurs. Mais comme la foule était grande et que ses oscillations étaient capricieuses, il arrivait que le vainqueur se voyait tout à coup chassé et déplacé au moment du triomphe ; alors le petit Amour de carton qui s'élance poussé par un ressort dès que le but est atteint, au lieu de couronner le vainqueur, s'en allait, en Amour aveugle, déposer sa couronne de roses sur la tète d'un promeneur ignorant, qui, ne comprenant rien à sa gloire, croyait qu'on lui prenait son chapeau et se mettait à crier au voleur comme un insensé. La rumeur était grande à ce cri, le faux vainqueur riait en découvrant son erreur; mais au bout de l'allée, une vieille femme s'en allait disant : On vient d'arrêter un voleur dans la foule. — Oui, reprenait une auti-e persuadée, j'ai vu deux sergents de ville qui l'emmenaient. Voilà comme on écrit l'histoire.
Nous ne saurions vous dire rien de plus, et c'est encore bien méritoire à nous d'avoir vu tant de choses en si peu de temps; malgré notre bonne volonté, et le désir que nous avions de vous dépeindre cette fête, nous n'avons pu rester là plus d'un quart d'heure. Il î'egnait dans ce séjour de délices un parfum d'huile, de «uif, de cfrilUuks, qui nous a fait quitter la partie. Ah ! ce soir-là, nous avons bien regretté les cigares embaumés du boulevard des Italiens.
A propos, nous devons une réparation au cigare. Ce n'est pas lui, l'innocent, ([ue nous poursuivons de nos t'pigrammes. Kumer n'est pas un crime pour nous. Après de longues fatigues, de longs travaux d'espril, i|unnil ou a ttini loul le joui- le piiu-cau ou la plume.
— :M4 — nous coinprenoDs que le cigare soit une récréation, et ((lie l'on se repose d'une trop vive préoccupation de la pensée dans l'ivresse somnolente que donne le tabac. Nous connaissons de grands peintres et de grands écrivains qui fument un ou deux cigares après leur diner, et jamais nous ne leur reprochons ce plaisir comme un travers. Le cigare considéré comme délassement des travaux de la journée, nous l'admettons; mais quand le cigare est le travail, quand fumer est la seule occupation d'une jeune vie, nous nous indignons avec justice. Nous songeons à l'influence pernicieuse du tabac fumé sur l'intelligence, et nous adressons cette demande aux fumeurs de profession : Si la vapeur du tabac produit un engourdissement salutaire qui repose les gens dont l'esprit travaille trop, que produira-t-elle donc sur l'intelligence de ceux qui n'ont pas même à se reposer?... Plusieurs fumeurs célèbres nous ont déjà trop répondu.
Après les ridicules d'été, viennent les supplices d'été : l'arrosement à la pelle est une calamité que les habitants de la province ignorent, et dont il faut leur faire sentir l'horreur pour les consoler de \ ivre loin de la capitale. Deux fois par jour, à peine la borne-fontaine a laissé couler ses pleurs, qu'un bataillon de portiers, (le portières et autres arroseurs d'ollice, se précipitent dans la rue, armés de pelles menaçantes. Ils se mettent ;i l'œuvre et lancent d.uis l'espace, en lames vngabondes, l'eau du ruisseau, (>ette onde est-elle pure, est-elle boueuse, un teinturier \()isin l'a-t-il rougie, un vitrier perfide l'a-t-il j.uinie? peu leur importe, c'est un détail (pii ne les regarde p.is: on leur dit d'arroser, ils arrosent ; on n'exii:*' |).'is (|iii' ce soit a\ee de l'eiiu ; et les
pauvres passants sont inondés des pieds a la tète et de la tète aux pieds alternativement; car si l'on est près de l'arroseur on reçoit la soi-disant pelletée d'eau sur les pieds; si on est loin de l'arroseur, on la reçoit sur la tète. Adieu bottes vernies, adieu gentils brodequins en taffetas couleur poussière, adieu chapeau gris, adieu capote rose et robe de mousseline blanche à trois volants; vous êtes sortis tout joyeux, pleins de confiance dans ce beau soleil qui vous protégeait, vous ne saviez point que la pelle d'un misérable menaçait votre beauté, c'est-à-dire votre vie. En voiture, on n'est pas plus en sûreté; les lames d'eau parviennent là comme ailleurs, et, ce qui est plus triste, elles y restent. On est sorti dans une calèche, on revient dans une baignoire, et c'est une voiture peu saine qu'une baignoire à deux chevaux. Les bains involontaires ont toujours été dangereux. Paris n'en est pas moins un séjour charmant, que l'on habite et que l'on quitte avec le plus grand plaisir.
10 aoul l»59.
lu nouveau système. — Les parures soiil des aveux. — Le béguin orliueilleux. — Le panaclie modeste. — Les diamants pénibles. — L«' cliapeau d'une envieuse.
Rien de nouveau cette Semaine. Le monde parisien n'a point changé d'aspect depuis huit jours, on n'a entendu aucun hombardenient, les rues n'ont brillé d'aucune clarté officielle ; la physionomie de la grande cite na révèle aucun événement.
JN'ayant rien de nouveau a dire, nous ne trouvons, helas! aucun prétexte pour ne point bavarder sur les modes et sur les chitïons ; c'est la le plus pénible de notre tâche. jN 'allez pas croire cependant que cette étude delà I)arure des femmes soit pour nous sans intérêt ; au contraire, prise au sérieux, cette étude a un très-grand charme, et nos observations nous ont sou vent amené à des découvertes très-cuiMeuses. Grâce a elles, nous sommes parvenu à établir un système complet dont la profondeur philosophique vous epouvantei-ait. LavaterdcNinait les passions du cœur aux [)lis du visage; telle ride lui disait : Il a souffeit ; telle autre : Klle a aime; tel sourire, symptôme de franchise, l'attirait; tel autre indice d'une nature perfide l'éloignait. Il reconnaissait le nez d un bon père, le front d'un honnête magistrat, le menton d'un jaloux. Pour juger un homme, pour connaitre son caraclèie, ses goûts, ses sentiments, ses \ices, SCS \ Cl tus. il lui sulTisait de le regardei'.
Le docteui' Gall cleNinait les passions du cœur aux bosses du crâne ; ce moj^en d'observation était moins commode , mais aussi plus certain ; car lorsqu'on est assez lié avec les gens pour qu'ils vous permettent de leur tàter le crâne pendant un quart d'heure, ou connaît déjà parfaitement leur caractère, leurs goûts et leurs talents; reste seulement à savoir s'ils ont la bosse du meurtre ou celle du génie, détail inutile, puisque, pour la plupart du temps, les heureux possesseurs de ces deux bosses remarquables négligent de s'en servir. Il est pénible, n'est-ce pas, de manquer aux ordres de son propre crâne, de ne pas suivre la destinée qui vous était tracée par la science ! Faire mentir ses bosses ! c'est affreux ! Eh bien ! nous l'avouons, ce tort grave est le nôtre; nous faisons des vers, nous faisons des feuilletons; et cependant, un disciple de Gall, un célèbre phrénologue, consulté dans notre enfance par nos parents , a reconnu que nous avions , très-prononcée , la bosse des arts mécaniques !
Voici donc deux beaux systèmes à l'aide desquels on pénètre dans les abimes du cœur. Le nôtre est moins savant, mais il est peut-être plus ingénieux. Il a, sur celui de Lavater et sur celui du docteur Gall, cet avantage, qu'il peut être mis très-facilement à la portée de tout le monde. Vive la science des ignorants! elle est limpide; les découvertes dues au hasard de leur esprit sont les plus certaines. Un ignorant devine souvent des choses admirables et d'une grande utilité. Les sages se sont écriés iristenuMit : (^)u'est-('e donc ({u'ètre savant? ("est savoir qu'on ignore. — ^ous poui'rions leur rcpoiulre peut-être avec raison : (Ju'esl-cc donc ((u'chc innoranl? ('/csl i^inorcr (juc Ton sait.
Or, notre système, le voici : moyen infaillil)le de reconnaître le caractère, les goûts, les manies, les prétentions, les sentiments d'une femme, par un seul coup d'oeil jeté sur sa parure.
Depuis trois mois d'études obstinées , nous ne nous sommes pas trompé une seule fois. Pour nous tout est symptôme. Chaque objet nous révèle une pensée ; les détails les plus insignifiants ont un langage que nous entendons; il est de grands et terribles événements que nous ont appris les remarques les plus puériles. Oui , dernièrement nous avons compris qu'il venait d'arriver un affreux malheur à la marquise de R... Le matin même, son frère s'était blessé dangereusement en tombant de tilbury. Elle allait le voir quand nous lavons rencontrée à quelques pas de chez lui. — Ah! mon Dieu ! nous sommes-nous écrié, ce pauvre Alfred! — Hé bien ? — H lui est arri\ é quelque accident ; sa sœur vient d'entrer chez lui. — Cela n'a rien d'étonnant, elle y va tous les Jours; elle aime son frère passionnément. — .le vous dis qu'Alfred est blessé gravement ou tres-malade. — A quoi donc devinez- vous cela? — Madame de R... n'a pas de manchettes, — et pour que cette femme si coquette , si élégante , coure les rues a cette heure sans avoir mis des manchettes , il faut qu'il y ait un grand malheur dans sa vie.
Quant aux secrets des caractères, rien n'est plus facile à deviner. Depuis le chapeau d'une femme Jusqu'à SCS souliers, il n'est pas une pièce de sa toilette qui ne suit nn a\(u: la forlun»- ou la pauxrctc n'y change rien . le petit hoimct de l.i r<'passcusc dit toutes ses pcnsjM's . (•(oiiiiH- le hiihiin de la (IiicIk ssc dit l(»iis ses pro-
— a7u — jets. Le regard ment, le sourire est perlide; la parure ne trompe jamais.
11 est des béguins pleins d'orgueil que vous n'avez Jamais compris , et des panaches pleins de modestie dont vous n'avez jamais apprécié la délicatesse et la dignité. — Expliquez - vous , nous dira- 1- on. — Ecoutez donc : ce béguin est orgueilleux à force de simplicité, car une femme de millionnaire peut seule porter dans une brillante soirée cette coiffure modeste , bonnet de pensionnaire à l'infirmerie. Ce furieux panache, au contraire, est plein d'humilité; car la femme d'un employé à mille écus d'appointements peut seule avoii* le noble courage, pour venir chez la femme de son supérieur, de s affubler de cette toque à plumage jauni, qui compte des hivers de souffrance, dont les proportions sont démesurées, dont l'envergure est fantastique, mais dont l'âge et le ridicule même trahissent la plus généreuse abnégation, la plus pure conduite et les plus tendres sentiments. Ce béguin ne vous disait rien, mais, à nous, il tient ce langage; voilà ce qu'il signiiie pour nous : « .l'ai un million de rentes, le plus bel hôtel et les plus beaux chevaux de Paris. Mes diamants ont fait leur effet, mon collier d'émeraudes est connu , mes opales sont classiques; j'avais l'autre jour une robe de dentelle qui a fait le sujet de la conversation de toutes ces femnu's pendant trois jours. Je veux leur proiiver (pie je puis produire beaucouj) d'effet dans un salon sans ces merveilles, et que je n'ai pas besoin de tout cela pour élre ])lus jolie qu'elles. »
(]ette vieille to([ui>, pau> re mais lionnéle, (jui \\v nous disait lien a \ous, nous dit à nous : « .le sais bien i\y\v
cette coiffure est très-laide, et quelle lia Jamais ete a la mode sous aucun règue; mais qui me regarde? et d'ailleurs, (^'importe qu'on me regarde? je suis une bonne mère de famille, et j'aime mieux acheter une capote neuve à ma petite fille que de beaux chapeaux pour moi. Que le monde est ennuyeux et triste ! quelle corvée qu'une visite de devoir I II me tarde d'être à la maison pour coucher moi-même le petit; ce cher amour est si délicat ! un rien l'enrhume. » N'avons-nous pas raison de dire : béguin orgueilleux , panache modeste ; la simplicité de l'un n'est-elle pas de l'insolence? l'étalage de l'autre n'est-il pas, au contraire, de la déférence etdu respect? Les femmes pauvres sont obligées de se parer pour aller dans une grande soirée; là, il n'est permis (juaux femmes immensément riches de faire des excès de simplicité.
En général, les toilettes ridicules, le frou frou, les gainitures historiées, les pouffes, les coiffures mirobolantes, les turbans à trois étages, les chapeaux à la polichinelle. li's péruviennes en marabout, les chicorées exagérées autour des manches et de la jupe , les pompons, les rosettes jetées à profusion sur les robes, annoncent une grande aménité de caractère , de la générosité même: les femmes fagotées de la sorte sont raiement méchantes; par la même raison, les fenuncs véritablement méchantes sont rarement riilicules.
Déliez-vous des femmes qui s'adonnent aux liserés de rouleur avec persistance. Nous ne parions pas de (•(•Iles qui ont eu dans leur \ le une ou deux robes garnies de celte manière, (juand c'était la nuxle; nous parlons de ces fcinnu's (|ni poiient toujours, et sans raison. (1rs robrs i.miM^ li>('r<'es dr ronj^c. des rolu-s lilas lise
— :i8] ~ rces de vert , des robes bleues liserées de noir, des robes carmélites liserées de bleu; ce sont des sournoises qui n'osent pas avouer qu'elles aiment la toilette avec fureur. Défiez-vous d'elles, surtout si elles ne sont point jolies, car elles cachent d'innombrables prétentions : ce sont des coquettes hypocrites qui n'entendent pas la plaisanterie. Dites-leur vite que leur robe est charmante; elles ne vous pardonneraient jamais de ne pas l'avoir remarquée. INe leur dites pas deux fois que vous les aimez; elles désirent vous croire.
Défiez-vous des femmes à toilettes jansénistes, de ces robes montantes et collantes qui dessinent tous les contours de la taille comme un corset avec une pudeur si malintentionnée. Ces femmes sont pleines d'orgueil et de jalousie. Elles ont un caractère de fer et les passions de feu. Rien n'échappe à leurs regards toujours baissés.
Défiez- vous des femmes à parures tragiques , à turbans improvisés, qui ont toujours dans un salon l'attitude de Roxane reconnaissant l'écriture de Bajazet ; ces femmes-là sont dévorées du besoin de produire de l'effet, cette manie les mène très-loin ; quand les moyens permis sont épuisés, elles arrivent à ne plus choisir, et Dieu sait jusqu'où peuvent aller ces actrices de salon !
Défiez-vous des femmes qui , avec une fortune médiocre, ont de magnifiques diamants. Vous ne savez pas ce qu'il leur en coûte pour arriver à cet éclat. Elles se privent de tout, même d'enfant; elles ont une cuisinière pour femme de chambre, un d<)mesti({ue bebdoniadaire pour frotter leur appartement, et un mari faclicemenl nourri de pommes de terre et de haricots, pour leur donner la main et les mener dans le monde, couvei'tts
(le k'iirs diamants. « Vous avez la une superbe agrafe , leur dit-on. Ces diamants sont d'une très-belle eau. — J'aimerais mieux de bon vin, » dit le mari. On [)rend cela pour une plaisanterie assez vulgaire, mais on en rit par politesse. « Puis les haricots sont bien indigestes, » ajoute-t-il en soupirant ; et l'on n'y comprend plus rien. INous qui connaissons les misères de cette splendeur, nous vous les expliquons.
Voulez-vous savoir ce que nous appelons « toilette d'envieuse? » C'est un assemblage de couleurs vagues et fausses dont le destin est d'exprimer une modestie implacable; la robe d'une envieuse n'est ni rose, ni bleue, ni verte, ni noire, ni rouge, ni blanche : elle est en mousseline de laine tourterelle a dessins brouillés; son cbàle est couleui- suie: son chapeau est marron, orne de rubans glauques à filet bi'un; elle ne porte jamais de Noiants pour pouvoir lancer contre eux de vertueuses épiiirammes. Kl le a des brodequins noirs lacés soir et matin , nuit et joui", des gants de fil ccru ; cette toilette lui sert a trouver toutes les femmes coupables, et plus ou moins causes de la ruine de leur mari.
Noulez-vous savoir à quelle toilette nous reconnaissojis les femmes tres-dévouées, courageuses, paresseuses, ennuyeuses, menteuses, vaniteuses, vertueuses, heureuses ou malheureuses? Oui, sans doute : mais «•'est la notre secict, et nous ne disons pas nos secrets.
li:ttke xvh.
G sopteiiibrc \H7^9.
I 0 I.ION vérilable; .l.-finilion d. ce mol. - La Sainl-Louis à Versailles. -Le tournoi d'Eglinslon. - Le cheval d'Auriol. - Les faux chasseurs.
Il est venu le jour où le Parisien lui-même rougit de Paris. Le mois de septembre est la saison maudite , la véritable saison morte de la grande ville. Courageux est l'homme indépendant qui ose se montrer sur le boulevard à cette époque. C'est maintenant que la fausse absence est une nécessité , un devoir d'élégance dont tout lion qui se respecte ne saurait s'affrancbn-. A l'heure qu'il est , il ne doit plus y avoir dans Paris d'autres lions que ceux de la Porte-Saint-Ma.tin. Ceci nous fait penser que ce mot anglais si promptement adopté ne signifie rien ici comme on l'emploie. Depuis quelque temps , toute personne élégante est honorée du titre de lion; on compte une vingtaine de lions par coterie: toute femme quia de beaux diamants, de hautes dentelles, de grands chevaux et un bon cuisinier, qui se montre au spectacle, aux courses et aux fêtes brillantes, est classée parmi les lionnes, sans information préalable et sans jugement molivé; tout homme qui porte une coiffure à la Henri III , une barbe à la Pluton , des moustaches à la Cromxvell et une cravate à la Colin , qui fume un cigare colossal à côté d'un groom microscopi(iue, qui crie très-haut dans un nuage de fumée : « nopv, mon cher, connnent ça va ? et a (pii une
— 38 4 — autre voix l'epoiul dans une gloire de tal)ac : Ça va pâ^ mal, et toi? » est sondain reconnu et déclaré lion par on ne sait quelle autorité.
Et puis lions et lionnes se réunissent pour s'admirer entre eux, et, sans savoir les droits et les exigences de la dignité qu'ils s'arrogent, ils se disent avec orgeuil : .le suis un lion , tu es un lion , nous sommes des lions, elles sont des lionnes; eh bien ! nous aussi, nous allons conjuguer cet étrange verbe. Et nous vous répondrons : vous n'êtes pas des lions, elles ne sont pas des lionnes. Vous êtes des danthjs , des beaux y des muguets, des incroijables y des fashionables , des merveilleux , des mcrveUleuaes si vous voulez; mais vous n'êtes pas des lityns. Moralement, qu'est-ce qu'un lion? Définition : un lion moral est une bête curieuse. Or, par le mot bête curieuse on n'entend pas un animal indiscret qui veut tout voir, mais un animal extraordinaire que tout le monde veut voir. Ainsi, le lion du Jardin-des-Planles, dont personne ne se soucie, n'est pas un lion. Aîalgré ses prétentions légitimes à cette dénomination , malgré sa longue crinière , malgré ses ongles , malgré ses dents, ce roi des déserts n'est pas un lion; le cheval chinois, au contraire, malgré ses jambes courtes, son allure plaisante, sa robe si laide, le cheval chinois est ini lion , parce que tout le monde accourt pour le voir au Cirque des Champs-Elysées. Il en est de même dans nos salons. Le lion d'un raout n'est pas le jeune élégant dont la tournure est la plus extravagante, dont les poses sont les plus étudiées, dont les manières sont les |)lus pi'clt'utieuses ; c'est ([uelcjucfois un lioinme très-simple, (jui n'a pas le moindre ridicule à faire \aloii-, iiKiiv (|ur loni l»' monde veut l'ounailre . parce
— 8î^ô — quune grande célébrité le recommande à l'attention générale : parce qu'il a fait un voyage des plus périlleux, parce qu'il a enlevé plusieurs mères de famille en Angleterre, parce qu'il a prononcé la veille un éloquent discours, parce qu'il vient de faire un magnifique héritage, parce qu'il a couru sur un cheval pur sang avec une casaque de jockey, parce qu'il descend de ballon à l'instant même , et qu'il rapporte des nouvelles toutes fraîches de l'empyrée, parce qu'il est légèrement soupçonné d'avoir empoisonné sa femme, ou quelquefois pour bien moins que cela ; quelquefois c'est tout bonnement parce qu'il vient de publier un livre plein de génie qui a obtenu un immense succès. Mais on n'est lion qu'un moment dans sa vie ; la charge de lion n'est pas une place inamovible. Être le lion de la soirée , c'est être Vatoutde la partie, et, vous le savez, la royauté de Valout cesse quand le coup est joué.
Ne dites donc plus inconsidérément : Nos lions ont adopté telles modes , toutes nos lionnes assistaient à cette représentation. C'est comme si vous disiez : Trèfle et carreau sont atouts; c'est comme si vous disiez, et cela vous le dites souvent : Une foule de personnes distinguées, etc., etc. Ne confondez pas le dandy et le lion, la merveilleuse et la lionne; ils ne sont point de la même famille : le dandy est celui qui veut se faire voir, le lion est celui qu'on veut voir; la merveilleuse est celle qui cherche tous les plaisirs, la lionne est celle que toutes les fêtes réclament, et sans laquelle il n'est point de plaisir. The lion (prononcez Vane) est dans une brillante soirée ce que la mariée est dans une noce , ce (|uc le nouvel élu est dans une réception académique , ce (|ue le Parisien est dnns une petite \ ille de province.
-— 38C. — ce cfue raccuse est dans un procès, ce que la victime est clans un sacrifice, ce que la girafe est au Jardindes-Plantes, enfin, ce qu'était autrefois le lion dans la ménagerie. Exemple : à la Porte-Saint-Martin, qui est le lion? Ce n'est pas le tigre, ce n'est pas le léopard, ce n'est pas l'agneau, ce n'est pas le lion; c'est M. Yan Ambiirgh.
Nous disons donc que la solitude de Paris est extrême, et que nul en ce moment n'ose l'habiter. Le dimanche est le jour de l'abandon général ; non-seulement ce jour-là il n'y a plus personne dans Paris, mais vous ne trouvez même plus de voitures pour vous conduire hors de Paris. Fiacres, cabriolets, citadines, milords, carrosses de remises, tout a disparu; vous parcourrez en vain la ville dans tous les sens, vous dépêcherez en vain les messagers les plus actifs, vous interrogerez en vain toutes les places de fiacres, vous resterez à pied du matin jusqu'au soir; les wagons euxmêmes vous repousseront. A'oyez ! cinq mille personnes attendent leur billet à la porte du débarcadère. Les uns tiennent sous le bras un pain de quatre livres , d'autres un melon; ceux-ci balencent un pâté suspendu dans une serviette , ceux-là tiennent religieusement un poulet maigre dans un papier gras. Plusieurs emportent un panier de pêches à la campagne ! Les l)êclies (le Paiis sont si bonnes! ils ont rîiison ; (juel- (jues-uns emportent un myrte... (»u un géranium. Iji Saint-Louis, c'est la fête d<' tout le moiule, des Ijniisci des Louiac (pjel(|uef(»is , mais le plus souvent des Alfred, des Aebill(\ (les Melebior, des Paimyre et des l';iiii(l;i. IMuson a un iiom prétentieux a faire \aloir, et plii"' (in s";i|ip( lie Louis on Louise secrètement. I.e elie
min df ter, ce joiu-la, avait à transporter, outre tous les habitants de la capitale, tons les comestibles et tons les pots de Heurs de Paris. Que de pâtés dévorés dimanche dans les bosquets de Versailles ! La mile de marbre était jonchée de gastronomiques débris, d'enveloppes de jambons, de cornets de sel, de papiers à sucre, de manches de gigots, d'os de poulets, de carcasses de dindons. Quelle foule! quel bruit! Nymphes, avec orgueil vous répandiez vos ondes pour charmer les yeux du peuple-roi. Qu'était Louis XIV auprès de ce nouveau maître? la volonté de l'un a pu créer ces merveilles en un jour; la volonté de l'autre pourrait les détruire en une heure. Belles statues si fières de vos grâces antiques , de vos pieds de marbre , de vos bras si coquettement arrondis , tremblez devant ce souverain terrible, redoutez son enthousiasme sauvage ; il est capable , dans son empressement admiratif , de vous abattre et de vous briser pour vous admirer de plus près. Le désordre était si grand à huit heures du soir, lorsque ces trente mille personnes, venues dans le courant de la journée , ont voulu retourner ensemble à Paris , que le préfet et toutes les autorités de Versailles ont été forcés de venir mettre le holà. Nos réjouissances populaires ont toujours un faux air d'émeute qui leur prête beaucoup de charme. En France, la révolte est le principe de toutes les fêtes. On ne croit pas s'être amusé quand on ne s'est pas un peu insurgé contre ceux-là même dont le métier est de protéger les plaisirs. Kt puis c'est en toute chose une mauvaise foi attristante ; Tespril de fraude préside à tous ces innocents marchés; le besoin d'usurpation est le moteur de tous ces jeux : OR s'enlJissc huit dans un liiu'i-e (|ui r.e peut conteni;
— :î88 — que six personnes; le coehercrie, on n'en tient compte; on lui dit des injures et on le bat ; si ion voit une haie ou une barrière, on la franchit : les haies et les barrières ne sont faites que pour être escaladées; personne n'attend son tour, pei'soune ne reste a sa place; la plus mauvaise place parait toujours la meilleure quand elle est déjà prise. Tricher, usurper, enfreindre, voilà chez nous le vrai plaisir; l'amour lui-même subit cette fatale loi : on n'aime passionnément sa maîtresse que quand elle est la femme d'un autre. Ecoutez au hasard la con- N ersation des passants qui reviennent le soir d'une fête, vous entendrez toutes phrases comme celles-ci : 11 m'a- N ait d'abord demandé vingt sous ; j'ai dit : Merci ! je n'ai que quatre sous... je m'en vas. Alors il m'a crié : I.e v'ià pour quatre sous... — Ou bien : Ils me disaient comme ça : On ne passe pas î — Mais je leur ai donne de bons coups de poing, et je suis entré tout de même. Le plaisir de la fête se réduit donc à n'avoir payé que (juatre sous ce qui valait un franc , et a être parvenu par la violence là où il était défendu d'arriver. Un tel peuple nous j)arait assez difficile a gouverner.
Les conversations parisiennes ne se soutiennent depuis huit jours que grâce aux correspondances. Toutes les choses que l'on i-aconte sont précédées de ces mots : On m'écrit de Londres, on m'eciit de lîade. Kntre auhes récits, nous avons recueilli de plaisants renseignements sur le tournoi d'KLilimiton ; ils sont extraits d'une lettre conlidentielle. Plusieurs chevaliers, dans une des répétitions laborieuses (jui ont eu lieu avant le urand jour, avaient reçu des coups de lance si terribles, (|u'ils avaient la poitrine et les bras nu'urlris; ils \oul.iienl coiiihjittrc ctpriKl.nit, r\ , résolus a mùwci'v s.ins
mourir, voilà ce qu'ils avaient imaginé : « L'action la plus belle est de faire voler sa lance en éclats, se sont dit les prudents héros ; eh bien ! nous ferons voler nos lances en éclats, et pour cela nous n'aurons pas besoin de nous donner des coups affreux; rien de plus simple, nous allons casser nos lances d'avance, ou plutôt nous allons les faire scier très-proprement en trois ou quatre endroits; puis on recollera les morceaux, et Ton cachera les jointures sous des bandes de papier peint de la couleur du bois. » Ils dirent, et leurs lances, brisées paisiblement et avec intelligence , furent raccommodées aussitôt par un discret écuyer. Mais les vainqueurs, assurés contre les blessures et les revers, ne s'étaient pas fait assurer contre la pluie et le mauvais esprit de leurs coursiers. L'ean qui tombait en abondance avait décollé le papier trempé, et les chevaux qui ruaient sans cesse, dans leurs brusques mouvements, imprimaient aux bras des chevaliers des secousses fatales aux racommodages de leur lance. A chaque ruade, un des morceaux se détachait et tombait honteusement dans l'arène aux applaudissements ironiques des spectateurs. Quand les chevaliers en vinrent à s'attaquer, il ne leur restait plus qu'un tronçon dépareillé dans la main. Leurs lances iiiipées s'étaient brisées en détail au lieu de se briser en éclats.
Les courses d'hier au Champ-de-Mars ont été fort ])rillantes, tous les vrais amateurs de chevaux y assistaient. La troupe Franconi et Jolibois s'y faisait remarquer. Mesdames Cuzent et Camille étaient en calèche découverte; Auriol était en tilbury, conduit par le fameux cheval si heureusement apprivoisé, qui agite In sonnclU' comme un président de Clmmbrc, (jui boil
— 3'.)0 — (lu \iii par rasades comme un garde champêtre, qui dine à table avec une serviette attachée autour dû cou comme un enfant bien élevé. Ce qui nous étonne, c'est qu'un cheval qui sait faire tout cela sache aussi traîner nn tilbury. Il est, de plus, galant comme un marquis, comme un marquis d'autrefois. Une jeune étrangère, une Américaine, ayant laissé tomber son mouchoir, le cheval empressé s'est précipite pour le relever, et le lui a rendu avec beaucoup de grâce. Merci , monsieur, a dit la jeune fille sans lever les yeux.
Nous avons accusé, il y a quelque temps, les plaisanteries d'Auriol d'être un peu monotones: nous lui devons la justice de dire qu'il les varie maintenant délicieusement. Il a une manière de jeter des poids de cinquante livres sur la tête des spectateurs, qui est tout à fait agréable ; l'illusion est complète, on se croit mort. Un cri d'effroi retentit dans toute la salle. Auliol, suspendu dans les airs, regarde le public en riant, et le poids de cinquante livres, emporté par une petite ficelle, disparait sans avoir assomme personne. Eh bien ! ce poids en carton semble si lourd, et Auriol le soulève avec des efforts si parfaitement bien imités, que ceux mêmes qui savent la ruse ne peuvent s'empêcher de frémir quand il le laisse tomber par terre; il en est de l'cttc parade comme de bien d'autres comédies qui se jouent en ce moiule. On sait le fond des choses, et pourtant on se laisse entraîner par les apparences. On fait l'aumône à un faux a\cugle (ju'on sait être un voleur espion. On offre une place dans sa voiture p;upitié a un Nieil a>aie (|ui pourrait avoir dix chevaux dans ses écuries, et l'on s'en)pi-esse d'aller consoler un éfioistr d'un affreux eliairriu (|u'il ne Miit jias.
La grande mode , en ce moment , c'est d'aller a Saint-Germain déguisé en chasseur; déguisé est le mot : la veste grise, la casquette et le carnier surtout , voilà le costume de voyage. On tient son fusil sous le bras et l'on monte dans un Avagon. On est censé devoir chasser toute la journée dans les forêts environnantes. Le soir, en revenant à Paris , on feint de succomber sous le poids d'un gibier énorme. Le carnier est enflé comme une outre. Le chasseur orgueilleux semble avoir dépeuplé la contrée; tout cela a très-bonne façon. Nous nous sommes trouvé, il y a quelques jours, au débarcadère de Saint-Germain, avec un de ces iNemrod de banlieue. Le carnier monstrueux qu'il portait fièrement sur son dos excitait notre étonnement et un peu aussi notre défiance. Un très-jeune écolier qui nous accompagnait jetait sur cette magnifique proie des regards d'envie; à cet âge, la passion de la chasse a toute l'ardeur d'un premier amour, le gibier a tout l'attrait d'une première victime; la seule vue d'un lapin mort fait battre le cœur. Et notre écolier, voyant ce carnier si bien rempli, ne put résister au désir d'admirer ce qu'il contenait. Il saisit le moment où le chasseur distrait regarde fumer la chaudière que l'on est en train d'atteler, se place derrière lui, et d'une main légère soulève le dessus du carnier; il en examine l'intérieur avec attention, puis il se meta rire en s'éloignant doucement. Hé bien ! lui dit sa mère , ce monsieur a-t-il tué beaucoup de perdreaux, de faisans? — Non, ma mère; mais, c'est égal , c'est un chasseur bien adroit. — Il a tué des lièvres, des lapins? — Non, ma inerc. — Alors (pn»i (loue? — Il a lue un pniclol cl deux |);iiics ()e bas,
\ oLis de\iiiez quelle fut notre joie en découvrant cet eti-angegil)ier. M. de B., qui était avec nous, se pâmait de rire; le tour est ingénieux, disait-il, et cela me donne une idée : chaque fois que mon frère va à la chasse il m'emprunte mon carniei"; bien, la prochaine fois, je lui prêterai mon sac de nuit.
LETÏRK XVin.
13 septembre 1839.
La moiiom mie de l'égalité et la passion du luxe. — La République et la Régence. — Les Calons rococos.
Le caractère distinctif de notre époque est l'étrange combat que deux passions rivales , rivales en apparence , mais associées en réalité , opposées de langage , mais fraternelles d'origine, se livrent dans les esprits à l'insu même de ceux qu'elles entrainent. La première et la plus impérieuse est ce besoin d'égalité qui dévore tous les orgueils et dont la susceptibilité ridicule commence à dégénérer en monomanie; la seconde et la plus dangereuse, parce qu'elle explique l'autre misérablement, est ce besoin du luxe qui bouleverse toutes les classes; luxe risible, d'un anachronisme monstrueux , qui ne s'accorde avec rien dans notre siècle, et qui semble n'avoir d'autre but que de faire ressortir la mesquinerie de nos fortunes , la bourgeoisie de nos mœurs, la grossièreté de nos manières et l'inconséquence de nos institutions, ^'oulez-vous savoir ce qu'ils font, nos jeunes et farouches répui)licains, aussitôt qu'ils ont gagné quelque argent?
Ils se font meubler un appartement à la Louis XV .
Tout le siècle est là.
Et ils composent leurs plans de république : ils suppriment la royauté et la pairie, ils anéantissent In fiimillc, abolissent la piopriété, et demandent des mil-
— 3î)-J — liers de tètes, assis nonchalamment dans un fauteuil doré, devant une élégante table à pieds de biche, couverte de porcelaine de Saxe et de magots de la Chine ; et ils plongent galamment leur plume dans une écritoire de Boule, pour ajouter sur leur liste de proscriptions votre nom à côté du nôtre.
Est-il rien de plus bouffon , de plus sot , de plws lourdement naïf, de plus niaisement inconséquent que la lutte de ces deux passions? ^'oyez-vous d'ici ces Gâtons rococos, frisant feurs cheveux devant un mrîroir de Venise? Dites, n'est-il pas charmant de pouvoir rajeunir la belle phrase antique, en criant à un vengeur en letard : « Tu dors , Brutus , dans des rideaux de lampas, et Borne est dans les fers? » Brutus en débraillc. imitant Louis XV et lui soufflant madame de Pompadour, Brutus quittant la chaise curufe pour le canapé séducteur aux ornements ehant&urnés et tarabisfolé.^ * expressions du temps retrouvées par M. Petrus Boref, auteur de inadainc Pufiphar ., Rome sévère se souvenant de la Régence, les vertus farouches donnant \n main aux vices coquets, la Liberté se faisant complice des libertés, madame Dubarry causant chiffons et bijoux a\ ec la mère des Graeches , et Lucrèce expliquant sa conduite à Sophie Arnould : tout cela est nouveau et tres-piquant; notre époque seule pou^ ait amener de pareils mélanges ; les époques de transition ont cela d'agréable, (pie rien ne leur appartenant en propre, elles ont le droit de pilier dans le passé tout ce qui les séduit; cet asseinblaLic des choses les plus contraires, ce désordre, ce maiH(ue d'unile, leur doniUMit peu de caractère, il est Mai: mais ces cIkù.x elrauires souf rux-Mu^rnis de si n;iifs aveux , (pTon leur pardonne I.»
oonfusion qu'ils jettent dans les coutim»es du présent, en faveur des révélations qu'on leui- doit sur l'avenir. Rassui-ez-vous donc : ce n'est point pour supprimer les chevaux, les diamants, les riclies étoffes, les lustres d'or et toutes les splendeurs des palais royaux , que les républicains veulent renverser les trônes et bouleverser la France; non, c'est seulement pour posséder eux-mêmes toutes ces belles choses et les acquérir le plus tôt possible, par des moyens politiques, c'est-àdire sans travailler. Avec quelques bons coups de fusil adroitement tirés, on est bien vite aux affaires; il ne faut que deux ou trois jours pour cela , tandis que pour faire fortune il faut des années; et encore n'est-on pas certain de réussir. Laissez-les venir sans crainte, ils ne sont pas si dangereux que vous le croyez ; ils ne veulent rien détruire, on les calomnie: votre magnifique hôtel, monsieur le duc, ils ne veulent point le brûler, ils veulent seulement l'habiter; votre excellent cuisinier, monsieur l'ambassadeur, ils ne veulent pas en faire un homme libre, ils veulent seulement vous le prendre et goûter aussi de ses plats; vos immenses terres si bien cultivées, monsieur le marquis, ils veulent qu'on les divise, mais c'est sans intentions mauvaises; ils comprennent mieux ([u'on ne le suppose les droits de possession, et s'ils veulent que l'on partage, rassurez-vous, c'est pour avoir ce qui leur manque.
0 candides républicains de la province, venez donc un ï>eu visiter vos coryphées de Paris; car nous nous rendons justice à vous : la passion du luxe n'est pas votre faiblesse, vos chandelles mélancoliques, vos mouchettes toujours actives, prouvent assez ([ue le progrès (les lumières es! loul iiilelleelucl chez vous. Le besoin
— 3i)G — de légalité est un de vos rêves, mais le besoin du luxe vous tourmente peu. Venez un jour contempler vos chefs au sein de leur opulence , allez voir dans toute leur gloire les grands hommes de votre parti ; mais ayez soin de vous faire chaudement recommander, sinon ils vous feront faire antichambre chez eux pendant deux heures, après lesquelles on vous fera dire qu'on n'est pas visible pour vous. Ces vertueux citoyens sont les amis du peuple, mais les amis du peuple en masse; ils n'entrent point dans le détail de l'amitié ; ils ne commencent à être polis envers leurs inférieurs que l'avantveille d'une émeute. Dans l'habitude de la vie, ils sont d'une dignité exemplaire; ils traitent leurs fournisseurs comme des manants , leurs domestiques comme des nègres, et leui'S solliciteurs commedescbiens. l/homme indépendant est tellement au-dessus des autres hommes, qu'il lui est bien permis de leur faire sentir sa démocratique supériorité; prodiguer le mépris, cela est si doux pour une éime rongée d'envie! On a souvent parlé de la morgue des grands seigneurs, de l'insolence des parvenus, de l'outrecuidance des pédants; eh bienî c'est du mélange heureux de ces qualités-là que se compose la bonhomie patriarcale d'un grand homme républicain.
Il ne faut point vous faire illusion, braves Cincinnatus des bords du Rhin, des rives du Rhône et de la Loire, on vous exploite avec des mots superbes, on vous nourrit de droits p()liti{iues, de réfoime électorale; on NOUS montre dans l'avenir un âge d'or d'égalité; et ce n'est rien de tout cela ((u'on vous prépare; les républicains de 1830 sont fils des libéraux de 1829. Ces intraitables libéraiix, il vous en souvient, combattaient pour
la liberté individuelle, pour la liberté de la presse, pour
la liberté de la tribune Et ils ont mis Paris en état
de siège, et ils ont demandé les lois de septembre, et ils ont recommencé , en la voilant de lâcheté , l'exclusion de Manuel ! Les farouches républicains combattent aujourd'hui pour l'égalité et pour la souveraineté du peuple, et les voilà déjà qui se logent comme des marquis dans le velours et dans la soie, et qui paient leurs tailleurs et leurs serruriers avec des coups de pied d'opéra ! Les libéraux devenus ministres ont des chasseurs! Encore un peu de temps, et les républicains auront des pages.
Hélas ! nous autres, nous ne verrons point ce beau jour, car avant d'arriver à ce magnifique résultat, il y aura bien du sang répandu, et c'est une pensée amère que celle-ci : Trente-trois millions d'hommes vivent dans le doute et dans la crainte pour l'ambition de quelques-uns ; l'avenir d'un grand peuple est compromis parce qu'il y a dans son sein dix mille paresseux qui veulent être riches. Oh! le luxe est une belle chose, mais il faut pour cela qu'il soit véritablement le luxe, c'est-à-dire qu'il ne demande aucun effort. Ayez des chevaux tant que vous pourrez en avoir, sans remords et sans préoccupation ; mais si dans une année de revers vous vous apercevez qu'ils sont chers à nourrir, vendez-les vite, afin de les racheter plus tôt. Si nous blâmons cette passion du luxe qui s'est manifestée depuis quelque temps à Paris, c'est qu'elle est précisément la passion des gens qui n'ont point de fortune. Les capitalistes sont ceux qui l'éprouvent le moins, et c'est parmi les pauvres qu'elle exerce ses ravages. N'est-ce pas nn des effets bizarres de l'esprit de contradiction,
qu'on ne sente le plaisir d'avoir le superflu que lorsqu'on manque du nécessaire? A Paris, les millionnaires sont fort tristes : une seule chose les fait rire, c'est la prodigalité des pauvres diables. Ici, moins on possède et plus on dépense. Avec deux mille livres de rente on mange vingt mille francs par an. On fait le contraire en province : avec vingt mille livres de rente on mange deux mille francs par an. Ceci n'est qu'une simple observation de mœurs; et cependant, si nous étions un personnage politique, nous verrions dans cette différence la cause de tous nos malheurs, et nous chercherions à résoudre ce problème, qui, lui-même, en résoudrait bien d'autres : donner aux Parisiens le bon sens des habitants de la province, donner aux habitants de la province le bon goût des Parisiens.
Nous vous disions l'autre jour que les correspondances faisaient les plaisirs du moment; voici une rencontre épistolaire qui ne laisse pas que d'être assez piquante. Deux femmes qui ont passé quarante- cinq ans, mais qui se sentent toujours jeunes, madame de S... et madame de B..., voyagent ensemble. Ce sont deux nouvelles amies qui , ne se connaissant point depuis l'enfance, espèrent se tromper mutuellement sur leur âge, et c'est entre elles une émulation de jeunesse charmante à voir. 11 y a quelques jours nous allons faire une visite chez une aimable femme que nous sur- [)renons riant comme une folle. Ah! nous dit-elle, je \ieus de recevoir la lettre la plus amusante du monde; madame de S... m'écrit : .le suis enchantée de ma coinpau;iH' (le v()ya*ïe; madame de B... est une femme adorable; elle a pour moi des soins tout à fait maternels. " CoMunenl trouN ('/.-\ ous ce mot là? des soins nu'Uer-
iiels! connaissez-vous rien de plus plaisant? — Oui, madame, répondons-nous en riant nous-même de bon cœur, il y a mieux que cela, c'est la lettre de madame B... qui dit, de son côté, la même chose. Elle écrit à son frère que madame de S... est une femme excellente, qui a pour elle des soins tout à fait maternels. » Ces deux voyageuses, d'un âge raisonnable, rivalisant d'ingénuité dans les auberges, et n'ayant d'autre idée que de passer chacune pour la fille de l'autre, nous ont paru un groupe du ridicule le plus exquis, et nous n'avons pu résister au désir de vous le faire admirer.
27 septembre <839.
Les romans inconnus de lu vie bourgeoise. — Voulez-vous êlre reine? Je vous aime et je suis roi.
Oui, notre époque est le siècle des inconséquences, et chaque jour nous découvrons dans nos usages de nouvelles anomalies , de nouveaux contrastes. Nous l'avons déjà dit, on rêve aujourd'hui le luxe en demandant l'égalité, mais ce qui est plus étrange encore, c'est qu'on trouve moyen de mener l'existence la plus i-omanesque avec les mœurs les plus platement bourgeoises. Il y a quelques années, \in jeune homme de nos amis, homme d'esprit, de cœur et de croyance, absolu dans ses jugements comme tous les auteurs de vingt ans, a publié un livre rempli de talent, intitule les Romans et les Mariages. Le but de cet ouvrage éminemment moral, était de tourner en ridicule les femmes incomprises, les âmes méconnues et toutes ces belles victimes de l'oisiveté qui versent des larmes amères dans un salon doré et parfumé , maudissent le destin en attachant sur leurs cheveux un magnifique bandeau de diamants, déplorent leur jeunesse perdue en cueillant un bouquet de lleurs exotiques dans la serre la plus élégante, promènent leur mélancolie dans une excellente voiture au bois de Boulogne , et vont étaler leur désenchantement dans une bonne loge à l'Opéra , avec une boule d'eau chaude sous leurs pieds. — Quvl est donc leur chagrin?
— L'ennui! — Leur malheur, c'est d'être trop heureuses. Leur imagination exaltée, faussée par la lecture des romans du jour, ne rêve qu'agitation, qu'événements dramatiques; la vie mondaine les fatigue, le repos de leur existence leur paraît une offense ; elies méritaient mieux que cela, un sort si calme ne convenait point à leur àme ardente. Etre belle , intelligente , et languir ainsi oubliée du destin ! A vingt-cinq ans n'avoir causé encore aucun malheur, n'avoir fait naître aucune passion délirante, n'avoir troublé aucun ménage, n'avoir inspiré aucun quatrain, n'avoir jamais été la première pensée de personne, n'avoir pour toute affection qu'une mère qui vous chérit, un père qui vous gâte et un mari qui vous honore : qu'est-ce que cela? Pendant deux grandes années ne compter qu'un seul événement fâcheux : le renvoi d'une femme de chambre qui faisait les robes dans la perfection. Vivre ainsi ce n'est pas vivre ; c'est végéter ! Le jeune auteur avait raison : ces chagrins-là ne sont point touchants, et ils ressemblent fort à des ridicules. Ces observations étaient spirituelles, amusantes, elles ont fait le succès de l'ouvrage; mais, par malheur, elles étaient ingénieuses, c'est-à-dire qu'elles n'étaient pas justes; et nous l'avons dit à l'auteur lui-même très-franchement; sa surprise était grande lorsque, pour justifier notre critique, nous lui prouvions que les aventures de la vie privée n'avaient été dans aucun temps plus romanesques qu'aujourd'hui. Il voulait douter encore et cherchait à nous conlbndre par des exemples, et il appelait les noms propres à son secours. Cette discussion avait lieu au Théàtro-l''ian- Çriis, dans un des entractes d'un drame d'Alexandre Dum.'is : il y .-nnil ce soir la beaucoup de Uïonde d.ni^
la salle, et surtout beaucoup de personnes de notre connaissance ; nous avions beau jeu : à chaque citation de notre antagoniste, nous trouvions une réponse triomphante. « Je voudrais bien savoir, par exemple, nous disait- il en riant, ce que vous trouvez de romanesque dans l'existence de madame N..., que j'aperçois là-haut aux troisièmes loges en face; croyez- vous que cette petite femme toute ronde , qui passe sa vie à gronder sa cuisinière et à raccommoder les bas de son mari , ait dans ses souvenirs des aventures bien poétiques?— Oui, sans doute; cette petite femme-là, je la connais à peine , mais je sais d'elle le trait le plus touchant qu'on puisse imaginer. Cette femme est un ange. — Quoi ! cette femme qui a un bonnet noir avec des rubans feu est un ange ! qu'a-t-elle donc fait de si touchant ? — D'abord , vous saurez que c'est la femme de mon notaire, et que mon notaire, qui est, du reste, un très-honnète homme, a eu le malheur, dans sa jeunesse , d'être un bel homme , adoré des femmes. Retenez bien ceci. En 1821, il se maria, et sa femme lit comme toutes les autres femmes, elle l'adora. Son époux et deux beaux enfants, gage d'uiie union chérie, se partageaient son cœur. Elle était heureuse, parfaitement heureuse. Une voisine , une cousine bien intentionnée, souffrait de ce bonheur comme toute voisine et cousine bien intentionnée; cette joie si pure lui faisait mal, elle sentait le besoin de la troubler; elle court donc un jour chez son amie, et, la voyant toute joyeuse, elle NJenl lui sérier la main alfectueuseinenl, levé aux cieu\ des ref^ards |>leins d'une pilie cruelle, et laisse tomber cc> simples m«tls : l'iiuMC fcuMnc ! Etre heureuse et s cnicjidrc Ir.iilcr de p.iuNic l'cmmc, c'esl apprendre un
malheur. — Qu'est-il arrivé? s'écria l'épouse inquiète.
— Rien , dit la voisine en feignant de dissimuler; puis elle ajouta d'un air faussement indifférent : Ton mari est sorti? — Oui, il est allé voir le fils de M. D..., dont il est le subrogé- tuteur. — 11 te dit cela, mais ce n'est pas le fils de son client qu'il est allé voir. — Qui donc?
— C'est son fils, malheureuse, un enfant qu'il a eu avant son mariage; la mère est morte, c'est madame Dutillois, une femme superbe qu'il aimait comme il n'a jamais aimé aucune femme. — Quoi , mon mari a eu un fils avant son mariage? — Le petit a déjà huit ans, est dans une pension à Vaugirard. Il est ravissant , on ne peut pas voir un plus bel enfant. — Ah! mon mari, dit la jeune femme avec émotion ; c'est bien mal ! — Oui , c'est bien mal, s'écrie à son tour la voisine, se méprenant sur le sens de cette exclamation. Que veux-tu, ma chère, les hommes sont des monstres, ils n'en font pas d'autres. Je suis fâchée de t'avoir appris ce secret ; mais j'ai pensé qu'il valait mieux que tu en fusses instruite ; une femme aime toujours à savoir ces choses-là. Et disant ces mots, elle s'éloigne satisfaite du chagrin qu'elle croit avoir causé, pour laisser à son amie le loisir d'en souffrir amèrement. Mais à peine est-elle partie, que la jeune épouse met son chàle et son chapeau, envoie chercher un fiacre et court à la pension de Vaugirard. Là, elle se nomme et fait demander le fils de son mari, et elle ordonne qu'on transporte chez elle la couchette, le linge et tous les effets (le l'enfant; puis elle le ramène chez elle, l'embrasse Icndrement, et l'envoie jouer dans le jardin avec son
frère et sa sœur. Le soir, \ers six heures, M. N
rentre pour diner, cl \oil qu'on <» mis ein(| eouxerls : Lh bien! ma Icmme, s'eeiia-t-il , nous avons donc (hi
monde à diner aujourd'hui? je vois un couvert de plus. Quel est le convive? — Un convive charmant, répond madame N..., que j'ai invité moi-même, et que tu aurais dû depuis longtemps m'amener. M. N... vit alois dans le jardin son fils aine qui jouait avec ses autres enfants; mais ce qu'il y a de plus beau, c'est que cet enfant, qui est maintenant un grand jeune homme, ne sait que depuis le jour où il a été appelé par la loi de recrutement à tirer au sort, que madame N... n'est pas sa mère. IN'ai-je pas raison de dire que cette femme est un ange? le roman de sa vie vaut bien tous ceux que l'on invente pour nous amuser. » Cette histoire que nous vous contons longuement aujourd'hui , mais que ce soir-là nous avions dite en quelques mots, n'avait pu convaincre notre adversaire. « Ce roman, disaitil, a déjà quinze ans de date; il ne prouve rien. Ce sont les mœurs actuelles que je trouve vulgaires, et je vous défie de me citer une aventure romanesque arrivée hier, et dans votre société. » En cet instant, une belle jeune femme entra dans sa loge. « ^ oici précisément madame de R... (|ui vient m'inspirer. — Madame de R..., une héroïne de roman? cette jeune folle qui rit toujours et qui se croit co(iuette parce qu'elle se moque de nous. — Madame de R . . . , je vous le dis, est l'héroïne du plus beau roman (|ue vous puissiez rêver, l'objet de la plus vive passion que jeune et belle femme ait jamais inspirée. — - Et qui donc l'aime si tendrement? — Alfred de G... — Ah! c'est tres-joli! Alfred de G... (|ui est en Ameri(|ue depuis deux ans! Il aime donc par correspon- (Iniice? — Alfred, — mais n'en dites rien, — Alfred est v\\ \nw'ri(jU(' p<nu ton! le monde, pour sa famille, pour SCS cM'.iiM-ici s . pour SCS ;imis . cl surloni pom le m.ui
— 40Ô — (le inadanie de K... Mais pour elle, il est ici, et il n'a pas quitté la France un seul jour. — Comment savez-vous cela? — Par un hasard suivi d'une indiscrétion. — Je n'aurais jamais cru Alfred capable d'un tel dévouement; lui si élégant, si merveilleux, se résigner à vivre incognito à Paris! — A Paris? dites donc aux Batignolles. Mais il commence à se lasser de son exil. J'ai vu ce matin une lettre de lui datée de Philadelphie , par laquelle il fait pressentir son prochain retour en Europe. — C'est probablement pour cela que madame de R... parait si joyeuse ce soir. J'en conviens, le roman est plein d'intérêt. — Je vous en raconterais de plus admirables encore, si l'on pouvait tout dire; mais regardez cette charmante personne qui lorgne de notre côté : c'est une jeune femme de province , encore une héroïne de roman. Elle était un soir paisiblement rêveuse à sa fenêtre, lorsqu'on lui remit un billet conçu en ces termes : « Madame, voulez-vous être reine?.. Je vous aime et suis roi. » Ce billet était signé : Adolphe 1". Après l'avoir lu , la subite reine , par la grâce de l'amour, leva les yeux, et aperçut à la fenêtre d'une maison située en face de la sienne, un jeune homme d'une figure pâle et maladive, qui la regardait tendrement en posant la main sur son cœur. Une femme d'un âge mûr était assise près de lui , et faisait à notre héroïne des signes d'intelligence qui voulaient dire : INe vous fâchez pas. Le lendemain , cette bonne dame vint voir la fausse reine pour lui demander pardon des extravagances de son (ils. Ayez pitié de lui, madame, disait en pleurant cette pauvre mère; il est fou, et sa folie est de se croire roi et de vous aimer; il passe des journées entières à regarder vos fenêtres, a vous envoyer les
plus tendres paroles; s'il voit entrer chez vous quelque habitant de la ville, il tombe dans des accès furieux de jalousie; il vous écrit de longues lettres de reproches, je les brûle: mais alors il se désole parce que \ous ne lui repondez pas. De grâce , souriez-lui doucement quand il vous reverra; un sourire lui fera tant de bien ! « Cette situation singulière, cet homme devenu fou par amour pour elle , ce roi imaginaire qui lui donnait un trône dans sa pensée , ont inspiré à notre belle provinciale des vers tres-gracieux, que nous voudrions pouvoir citer entièrement ; ils commencent ainsi :
Depuis longtemps une pâle figure Restait toujours pensive auprès de moi.
Si je fuyais j'entendais un murmure; Sa voix plaintive augmentait mon effroi. A son salut s'il me voyait sourire, Si je semblais comprendre sa douleur.
Il paraissait heureux jusqu'au délire , Et demandait grâce pour son bonheur.
Après ce récit, que nous avions, comme l'autre, fort abrégé ce soir-là , nous pensions avoir persuadé notre incrédule auteur, lorsqu'il nous dit avec malice, en désignant un grand monsieur à cheveux gris, qui paraissait très- respectable : — Voilà enfin un personnage antiromanesque; il n'a jamais eu d'aventure, ce brave homme-la. — N'en jurez rien , ce brave homme est un avoue de province, et il a eu, dans sa vie honorable, un petit roman qui aurait bien pu l'envoyer aux galères, si SCS ennemis, moins généreux , s'étaient donne la satislactitm de le pid)lier. — Ah! mou Dieu! (|n a-t-il donc l'ail'.' — Il a stMliiil une p.ui\ rc jeune lille dont il
— kon — était tuteur, et, après l'avoir déshonorée, il a refusé de l'épouser. — Un tuteur séduire sa pupille ! mais c'est une infamie pour laquelle on va aux bagnes... — ou l'on se fait professeur de moralité. Vous le voyez, tout est roman aujourd'hui ; on se dédommage de la vulgarité des moyens par l'extraordinaire des circonstances; on fait en action ce que M. de Sainte-Beuve a fait en poésie. Les poètes allaient jadis chercher les Muses sur le Pinde ; lui les a attirées rue Saint-Jacques et dans nos modestes faubourgs. On faisait des vers avec les plus beaux mots, les voiles, les étoiles, les fleurs, les pleurs, l'onde et le monde; on chantait la fureur des flots, la hauteur des palmiers, les roses, les abeilles, les papillons; lui a célébré les humbles capucines d'un cinquième étage, la tristesse des rues, les mœurs bourgeoises de la Cité, et il a mis dans ces naïves peintures une charmante couleur de poésie, et il a créé un genre nouveau plein de grâce et d'originalité. Ainsi l'on fait aujourd'hui, on appelle le roman à soi ; on le fait marcher de front avec ses travaux; on l'attire dans sa retraite au lieu de l'aller chercher par le monde , comme don Quichotte, la lance au poing; maintenant il porte une blouse et une calotte grecque au lieu d'un casque de chevalier ; il ne s'effraie d'aucune vulgarité ; il se promène en cabriolet de place et en milord découvert; il va au concert Musard, il dîne à trente-deux sous; rien ne le désenchante, rien ne le rebute. Bien mieux encore! il poétise les choses les plus froidement commerciales : les annonces de journal , par exemple. — En vérité ! et que peut dire, en amour, une annonce de journal? je vous aime pour la vie? — Non, mais je vous attendrai rue de..., n" tant, depuis telle heure
jusqu'à telle heure. — Et comment dit-on cela? — On fait une annonce quelconque, qui se termine par ces mots : « S'adresser, pour les renseignements , à M. Lefebvre ou Bernard, rue de... — Ah! puisque les annonces de journaux sont des lettres d'amour, j'en conviens, tout le monde aujourd'hui est romanesque... si ce n'est pourtant les femmes sentimentales; laissez-moi du moins cette exception. — De grand cœur, car je hais comme vous ces héroïnes obstinées d'un roman rebelle, qui passent leur vie à étudier des poses de mélancolie et à débiter tous les lieux communs imprimés sur l'amour depuis des années; qui font de l'érudition polyglotte à propos de toutes les peines du cœur ; qui citent en italien un passage de Mansoni à propos d'amants séparés, une pensée de la Cassandre de Schiller à propos d'un présage dédaigné, et des vers de Byron à propos de tout; femmes sans cœur qui profanent la religion du cœur, femmes sans imagination que dévore l'imagination des autres, amantes sans amour, folles sans folie, navires sans voiles, chimères sans ailes, roses manquées qui ne doivent jamais fleurir; je vous les abandonne très- volontiers. Je m'intéresse peu aux égoïstes que tourmente le besoin d'aimer.
Trois ans à peine se sont passés depuis cette conversation, et déjà bien des événements sont venus nous donner raison : le Jeune auteur incrédule a été lui-même le héros de plus d'une aventure, et dernièrement encore, un jaloux poursui\ant un rival et trompé par une ressemblance , a failli le tuer. Conclusion : bizarrerie de notre temps, événements romanesques et njoMirs bourgeoises; ceci nous expli(jue l'origine du roiii.in intime.
22 novembre ^839.
Récits des plaisirs de l'été. — Je me suis amusé. — Je me suis ennuyé. — L'embonpoint capricieux.
Paris commence à revenir de la campagne , et nous revenons avec lui. Que pouvions-nous dire en son absence? A quoi sert d'être écho fidèle quand on n'a rien à répéter? Maintenant tout se ranime, la morte-saison est passée, voilà l'hiver, réjouissons-nous; la pluie tombe par torrents, le vent souffle avec fureur, vivent le déluge et l'aquilon, heureux présages des plaisirs!
La conversation des salons en ce moment est une longue suite de questions pour la plupart sans réponse. Les arrivés d'hier disent avec empressement : Je ne sais rien, que fait-on? que lit-on? que joue-t-on? de quoi parle-t-on? quelle pièce faut-il aller voir? quelle est l'étoffe à la mode?
Les habitants de Paris reprennent : D'où venezvous? qu'avez-vous vu? quelle nouvelle rapportezvous? étiez-vous à R. en même temps que madame de P...? avez-vous rencontré aux eaux d'Aix la duchesse de F...? avez-vous joué la comédie au château de G***.
Dans les premiers moments du retour, le dialo^iue est fort embrouillé; bientôt, heureusement, la médisance l'éclaircit. .l'ai passé un mois chez les Demersac, dit l'un; Dieu! (juej'ai eu froid dans leur vieux manoir! ('/est trés-bc.'iu, le donjon est ndmirablement bien con-
serve, mais c'est un vrai grenier. — Oh! ce devait être affreux ; le Moyen-Age n'est supportable qu'avec un poêle dans chaque chanil)re. — Un poèlel bah! nous n'avions pas même un fagot dans la cheminée. Demersac est un homme administratif; jamais chez lui on n'allume de feu avant la Toussaint, c'est la règle. Ce n'est point par avarice, c'est par système; car une fois la Toussaint venue, il mettrait le feu à la maison sans y regarder. Ses gens vous accablent des combustibles les plus variés, de bûches énormes, de charbon de terre, de sarments, de mottes, de pommes de pin ; ils ne vous refusent plus rien , la Toussaint est venue ! — Eh bien! l'année prochaine, arrangez-vous pour n'aller chez Demersac qu'après la Toussaint. — Je me suis déjà arrangé pour l'année prochaine; je compte n'y pas aller du tout.
— Moi, reprend un autre voyageur, j'ai passé mon été très-agréablement, tantôt chez ma cousine de Bellerive, tantôt chez mesdames Letelloy , toutes femmes éminemment spirituelles ^il y a des gens qui ne connaissent que des femmes éminemment spirituelles, et qui, par malheur, ne racontentjamais d'elles que les plus lourdes niaiseries^; je me suis foit amusé; par exemple, dans nos promenades, ma cousine de Bellerive était insupportable. Elle a l'horreur des crapauds, elle en voit partout; elle me rendait l'homme du monde le plus malheureux, à chaciue instant elle m'appelait: iNîon cousin, un crapaud, un crapaud, mon cousin! J'avais heau lui dire : ('/est une grenouille, elle s'enfuyait, cl il nous fallait i)rendre un autre chemin ; et puis elle ne peut j)as marcher sur l'heihe ni sur le chaume, ça lui fait mal an crem'. De sort<' (pic nous uo poiivions
— 41 l — jamais nous promeuer que sur la grande route, ce qui n'était pas toujours très-champêtre. Mesdames Letilioy, c'est tout autre chose : elles sont braves, ces deux jeunes femmes. Ce ne sont point de petites-maitresses, elles n'ont peur ni des crapauds ni des couleuvres; ça me va, ces femmes-là. Ce sont de vraies voyageuses, elles sont ravissantes à la campagne; seulement, madame Edouard est un peu mauvaise joueuse, elle a de grandes prétentions au billard, et quand elle perd, elle entre dans des fureurs épouvantables. C'est de l'orgueil, mais c'est égal, elle est quelquefois bien dure : un jour, elle a voulu me faire accroire que j'avais triché, vramient; et puis, une autre fois que sa belle-sœur l'avait gagnée, elle était si fâchée contre elle, qu'elle est allée jusqu'à lui reprocher sa naissance ; madame Auguste est la fille d'un charcutier, mais riche, riche, riche; ça m'a fait bien de la peine. Cette pauvre petite madame Auguste, qui est si élégante, si distinguée, et qui justement n'a pas du tout l'air d'être la fille de son père! elle en a pleuré, et ces dames sont restées brouillées pendant huit jours. Elles faisaient semblant d'être malades, et i-estaient toute la journée dans leur chambre, elles me laissaient diner seul; mais leurs deux enfants ont eu la lièvre scarlatine, et ça les a tout de suite réconciliées. — Quoi! monsieur, vous appelez cela passer l'été très-agréablement! Quels charmants plaisirs! se promener sur la grande route, jouer au billard avec des femmes qui se disputent, diner seul et soigner des enfants qui ont une fièvre rouge ! vous n'êtes pas difficile à amuser. — Ce n'étaient que de petits nuages qui ne nous ont pas empêchés de nous divertir infiniment; d'abord ces deux dames sont éminemment spirituelles.
— Moi, dit un troisième interlocuteur, j'avoue que je me suis fort ennuyé : j'ai passé deux mortels mois chez les Ghevremont , des vaniteux avares ! c'est tout dire. Rien n'est plus triste, à mon avis, que d'être affreusement mal chez des gens qu'on envie malgré soi à tous moments, que de souffrir toutes sortes de privations , entouré d'un luxe admirable. Figurez-vous un château magnifique où l'on manque de tout , un immense salon où l'on ne se tient pas parce qu'il est trop bien meublé. Ou habite les petits appartements, c'est-à-dire qu'on s'entasse dix personnes dans un boudoir où l'on ne serait bien qu'en tête-à-tête, en se plaisant et en s'aimant beaucoup : on y étouffait. Aussi la petite baronne de R. et moi nous passions notre temps dans le jardin. Figurez- vous une salle à manger, longue comme un réfectoire, sculptée, ornée de la plus riche façon , et point de tapis sous la table! Du vin de cabaret dans des cristaux dignes d'un roi ; du linge de toute beauté mal blanchi, mal repassé; des assiettes du Japon mal essuyées ; du pain humide et grisâtre, affectant des formes parisiennes ; des ragoûts exigus, mystérieux et prétentieux, dont l'origine est impénétrable, mais dont l'horrible assaisonnement est certain. Oh î ne me parlez pas de ces gens qui veulent être à la fois grands seigneurs et raisonnables; ils se permettent un cuisinier, mais c'est à condition qu'il sera mauvais. J'oubliais de NOUS dire que, sous prétexte de sa santé délicate, madame de Ghevremont nous envoyait tous coucher à neuf heures. On éteignait les lampes, on fermait les fenêtres; a dix heures tout le château etrdt plongé dans le sommeil, excepte nous, cependant; nous nous réunissions trois ou (juatrt' -Jans l'appartement de la petite
baronne ; c'est une femme assez gentille et qni ne cause pas mal. Là, nous tâchions de nous dédommager quelques moments des ennuis de la journée. Fagerolles était des nôtres , et sa folle gaieté nous était d'un grand secours; il a le talent de contrefaire tout le monde, il contrefait madame de Chèvremont de la manière la plus plaisante. Je ne sais comment il fait pour lui ressembler ainsi, mais c'est à mourir de rire. Un soir, il avait emprunté un châle et un bonnet à la baronne ; la vieille femme de chambre de madame de R. lui avait aussi confié un tour de cheveux orange tout à fait pareils à ceux de madame de Chèvremont, et voilà que, sans nous prévenir, il est entré tout à coup à une heure du matin comme nous étions en train de prendre du thé; nous avons cru que c'était elle. 11 nous a lait une peur! ah! nous en avons bien ri! Le frère de la baronne a fait sur cette mystification une chanson ravissante qu'il est allé chanter sous les fenêtres de madame de Chèvremont , en s'accompagnant de sa guitare. De son côté, la baronne, qui ne dessine pas mal, a fait du vieux Chèvremont une charmante caricature. Le brave homme est représenté à cheval en bonnet de nuit et en robe de chambre sur son poney! Il est délicieux; vous verrez cela dans mon album.
Mais il me semble, monsieur, que vous vous êtes fort amusé dans ce château si ennuyeux? Vous passiez la journée à vous promener avec la petite baronne; le soir, vous vous réunissiez chez elle avec de joyeux compagnons. Vous restiez là jus(iu'à une heure du matin à rire, à faire des chansons, des caricatures. Je doute que les plaisirs de votre hiver vaillent les ennuis de >otre été.
— Vous avez l'air de mCnvier, monsieur; je vois
— -IN — (|uc vous n'êtes pas très-satisfait de la manière dont vous avez joui de la belle saison.
— Moi, monsieur, répond le quatrième interlocuteur, V ieillard assez spirituel, qui s'est accordé le droit de tout dire, je ne suis ni content, ni mécontent; je ne me suis ni amusé ni ennuyé. A mon âge, respirer un air pur et regarder un beau paysage, c'est le seul plaisir que l'on demande à la campagne. J'étais chez madame du Treillage, une très-aimable personne que je connais depuis longtemps, et chez laquelle je suis traité tout à fait en ami de la maison , un peu trop même, et j'aurais le droit de m'en plaindre, ajouta le malin \ieillard, car il est de certaines attentions que madame du Treillage avait pour les gens qui lui rendaient visite et qu'elle supprimait pour moi. Oui, je m'explique : pour tout le monde elle est grasse et bien faite , et pour moi elle osait être maigre à faire peur. Vous riez, mais c'est la vérité. Le matin à déjeuner nous étions seuls ensemble, elle apparaissait en simple peignoir : c'était une ombre, un vrai squelette; les plis de sa robe tombaient droits jusqu'à terre, elle me faisait pitié; et puis tout a coup, a diner ^il y avait toujours grand monde a diner), elle revenait avec la plus jolie taille, ronde, coquette, gracieuse ; c'était charmant. Dans cette subite métamorphose je remarquais des variétés (|ui m'amusaient beaucoup. I.a beauté de sa taille augmentait en proportion de l'importance et de la dignité des personnes qu'elle attendait. Elle fait uraiid cas des titres, vous le savez. Or, pour un comte, clic n'était (|ue potelée et rondelette; pour un marcpii^, (■i'I.iil 1,1 \Cnus de Mile»; pour un lord, elle se faisait un» tiMH iniii' circiissienn»' ; pour un diu* , ses grâces
— 41Ô — allaient presque jusqu'à l'obésité; et pour moi, rien... pour moi, qui suis un vieil ami de sa famille, moi qui ai rendu de si grands services à son mari , elle ne faisait pas les moindres frais ; c'était humiliant. Je méritais qu'elle eût pour moi plus d'égards et plus
d'embonpoint.
— Que vous êtes tous méchants ! s'écrie la jolie madame H**^, et que c'est mal de médire ainsi des châtelains qui vous ont si bien reçus ! Ne vous ont-ils donc invités à venir tout l'été chez eux que pour y étudier plus à votre aise leurs défauts?
— Oui, sans doute, puisqu'ils ne nous ont pas offert d'autres plaisirs.
— Mais vous-même, madame, n'avez-vous pas découvert quelques petits ridicules chez les Montbert pendant les trois mois que vous êtes restée chez eux?
— Ah! monsieur, je ne pensais guère à chercher leurs ridicules. Cette pauvre Stéphanie est si malheureuse, que je ne songeais qu'à la consoler.
— Madame de Montbert est malheureuse! quel chagrin a-t-elle donc?
— Quoi ! vous ne savez pas cela? Elle devait épouser Adolpbe, le lils aine du général G .. ; elle l'aimait à la folie; mais sa mère s'est opposée à ce mariage, et l'a forcée à épouser Armand, qu'elle déteste. Armand a su par Frédéric que Stéphanie aimait Adolphe; il a charge Ferdinand de les espionner, et, par malheur, une lettre d'Adolphe à Stéj)hanie est tombée dans les mains de ce maudit Ferdinand, .le crois, moi, (jue c'est Caroline ([ui lui a envoyé cette lellre. Ferdinand a donné la lellic à Armand, (jui a l'ail une scène cpouNantable ;i Stéphanie, el lui a défendu de janiais \r\()\v \<l<)lph<'.
C'étaient des larmes, des ci'is! Ahl dous aNoiis passe un été bien triste !
— J'en conviens, vous valez mieux que nous, madame : dénoncer les ridicules de ses amis, c'est affreux; mais trahir leurs secrets, c'est tres-charitable.
La morale de tout ceci est qu'on est bien fou de se gêner pour recevoir a la campagne des importuns qui ne trouvent souvent chez vous que le plaisir de s'amuser à vos dépens ; qu'il ne faut admettre dans la vie intime que les amis que l'on connait depuis longtemps et sur qui l'on peut compter. Pour nous, en écoutant de tels récits, nous nous rejouissions sincèrement d'avoir refusé les agréables invitations qui nous ont été faites; il est cruel d'aller s'enfermer un mois chez des amis pour découvrir qu'ils sont beaucoup moins aimables qu'on ne le croyait; qu'ils ont toutes sortes de manies, de prétentions, de défauts; qu'ils sont avares, qu'ils sont vaniteux, et surtout qu'ils sont ennuyeux. 11 vaut mieux passer l'été à Paris et garder ses illusions; la santé y perd, mais l'amitié y gagne, et elle mérite bien ([u'on lui fasse un tel sacrifice. Les amis qui peuvent supporter l'epreuNC de la campagne sont si rares, et ceux ([ui la supportent avec avantage sont si dangereux ! Après trois mois de solitude dans un château, il faut se hair ou s'aimer. C'est à Paris seulement ([u'on peut résoudre ce beau problème des douces relations sans intimité, qu'on peut se \oir tous les Jours a\ec le plus ^rand plaisir et la plus parfaite indifférence. Paris a pour les affections un climat vague, ni chaud, ni froid, ni bon, ni mau\ais; c'est moins (ju'une serre tempérée: c'est une alinospheie d oranLi» rs ou ii»'o lulhiuil. mais »ni ri«i> ne liHuil.
•20 décembre 1x59.
Les prélentions. — Voyageuses célèbres.— Mademoiselle d'Angeville. — Mademoiselle Améric Vespuce. — Décivilisation àesTurcs.
L'heure du réveil général va sonner, le délire parisien s'annonce parles plus aimables symptômes; les angoisses du premier jour de l'an déjà se font sentir; les orchestres de bal déjà se font entendre ; tout le monde est à son poste , chacun prépare ses moyens d'effet; les orateurs politiques s'exercent et font des phrases, les confiseurs font des pastilles et des devises, les conspirateurs font des cartouches. Les acteurs étudient des rôles nouveaux pendant que les hommes d'État tâchent d'oublier ceux qu'ils ont joués autrefois ; chacun s'arme, les uns pour séduire, les autres pour nuire; et tout le monde se change pour tromper ; les jeunes femmes achètent des robes de velours et des chapeaux à panaches pour se donner l'air respectable; les femmes de trente ans achètent des robes de gaze et des guirlandes de fleurs pour se donner l'air enfantin. Paraître ce qu'on est, c'est un crime; paraître ce qu'on n'est point, c'est un succès. Les prétentions seules animent la vie; sans elles, on n'aurait rien à faire et l'on se mourrait d'ennui. Faire valoir la beauté qu'on a, faire briller l'esprit qu'on possède , dépenser une fortune réelle, et se parer d'un vrai talent, c'est bientôt fait; il ne faut pas beaucoup d'imagination pour cela; mais se recomposer une figure, se faire une mine gravequandon a un minois chiffonne ;
— -ils
dépenser beaueoup quand on na l'ien ; se poser en homme de science quand on est dandy, ou bien en Céla- (!on quand on est homme de science ; se faire papillon quand on est né abeille, ou se faire tigre quand on est ne mouton; passer pour une femme politique parce qu'on valse bien, ou pour une évaporée parce qu'on est mère de famille ; faire croire qu'on est financier parce ({u'on est astronome , et que l'on est auteur français parce qu'on est né en Allemagne : voilà ce qui est amusant, voilà ce qui occupe l'existence. Supprimez les prétentions dans ce cher pays de la Iranchise et du naturel, et vous n'aurez plus qu'une population d'oisifs ennuyés.
Les prétentions tiennent lieu des passions en France, ce sont elles qui font les révolutions; personne ne veut rester à sa place, chacun veut embrasser la profession de son voisin ; on a horreur de ce qu'on sait , et l'on ne cultive avec plaisir que le talent que l'on n'a pas. Les hommes politiques s'épuisent à chercher la cause de nos troubles éternels ; ils se demandent pourquoi les Français sont maintenant impossibles à gouverner : c'est que depuis cinquante ans, en détruisant chez nous toutes les croyances, on a excité toutes les prétentions: c'est qu'il est bien difficile d'administrer un pays où personne ne veut faire ce qu'il sait faire, où l'on ne trouve pour exercer avec empressement telles ou telles fonctions que des ignorants, qui justement ne seraient propres qu'à des fonctions opposées ; c'est enfin que les hommes politi(|ues ([ui se préoccupent de ces difficultés ne sont pas eux-mêmes a la place où ils d<'v raient cire. Or, comme il faut, avant (|ue l'iu'dre se rétablisse, a\;iiil (|n(' le bon sens i»'\ ienne, a\ant (|ue les militaires
— -4 1'.) — consentent a être des militaires, que les gens d'affaires se résignent à être des gens d'affaires, que les fnianciers se bornent à être des financiers; comme il faut avant cela qu'il se passe au moins cinquante autres années de querelles, de bouleversements et de sanolantes explications, nous prenons la politique en patience et nous constatons seulement la cause de toutes ces crises gouvernementales, en disant : La France n'est le pays des révolutions que parce qu'elle est le pays des pimentions. Le jour où chacun de nous mettra son orgueil dans les qualités qu'il tient de Dieu , nous serons suéris , et le monde se reposera.
Mais voilà que nous-même nous sortons de notre rôle. Hâtons-nous vite d'y rentrer. Les salons commencent à se repeupler; à chaque moment on apprend le retour de quelque beauté célèbre. Des voitures de poste traversent Paris dans tous les sens. Les femmes nouvellement arrivées reçoivent de flatteurs compliments : Que l'air de la campagne vous a fait du bien ! que vous êtes embellie, madame! disent les empressés. -Que vous êtes heureuse, ma chère! reprend une amie; moi je ne suis ici que depuis deux jours, et je me sens déjà malade horriblement. Puis on parle des pièces nouvelles, des concerts donnés, des plaisirs qu'on est censé avonmanques, et il se trouve (lue cette personne, arrivée seulement depuis deux jours, est au courant de tout. File a déjà vu les Premières Armes de Rœhehcu, les animauxdeM. Carier. (Icmence. Un cas de conscience: elle a entendu mademoiselle Garcia , madame Garcia, la symphonie de lUrlio/., les concerts de Pleyel , etc., etc ' etc. Alors on se met a rire de cette naïve inconséquence , et quelque moqueur dit avec malice : « Ah.
madame , si vous avez vu et entendu tout cela en deux jours seulement, je ne m'étonne plus que vous soyez un peu souffrante et fatiguée. »
Le lion du monde fashionable et intelligent est en ce moment la célèbre mademoiselle d'Angeville, cette voyageuse intrépide qui, l'année dernière, a gravi le Mont-Blanc, la première et la seule femme qui ait accompli ce dangereux pèlerinage. Chacun veut la voir; on l'entoure, on l'interroge, et mademoiselle d'Angeville répond aux nombreuses questions dont on l'accai)le avec beaucoup de bonne grâce et d'esprit. Les privilégies, c'est-à-dire ceux qui vont au-devant de toutes les distinctions, ont eu le plaisir d'admirer un fort bel album rapporté par mademoiselle d'Ange^ille, et qui contient le récit pittoresque de son voyage. C'est une collection des dessins faits à Genève, d'après les croquis que mademoiselle d'Ange\ilie elle-même, tout en gravissant le Mont-Blanc, a pris d'après nature, si toutefois on peut appeler nature une suite de phénomènes plus étranges les uns que les autres , des ponts de neige dont on ne peut s'expliquer la formation , des glaciers bleu de ciel , des précipices lilas , des rochers vert-pomme, de la neige rouge comme du feu ! Les premiers dessins représentent le départ de Chamouny; les habitants du pâle hameau regardent tristement s'éloigner la voyageuse et ses guides. Quelques vieillards haussent les épaules et disent : « La folle! quelle idccî... » L'ascension commence; on gra\it successivement les pics, /es dents, les aiguilles, les dômes, les cols; on franchit les cre\asses; on gèle de froid, ou étouffe de chaud. Les yeux sont enflammés, les regards ne s.iMiit ou se reposer; le soh'il les brûle, la ikm^c les
éblouit. Telle page représente le moment ou l'un des guides, attaché par une corde, éprouve un pont de neige ; telle autre page représente le moment où la caravane s'arrête pour cueillir de fantastiques fleurs sur un petit gazon frais et riant , venu là on ne sait comment, et entouré de glaces éternelles. Mais de tous ces tableaux si intéressants, celui qui cause le plus d'impression, c'est celui où l'on voit la terrible muraille de glace qu'il faut gravir avant d'atteindre le sommet du Mont-Blanc : c'est sans doute l'escalier fatal qui a jadis tenté l'orgueil des géants. Trois cent cinquante marches taillées dans la glace! et il faut grimpera cette affreuse échelle après de longues journées de fatigues, après de froides nuits sans sommeil , quand l'air est mortel, quand l'assoupissement léthargique vousgagne, quand vos guides si intrépides s'évanouissent, quand votre chien lui-même se décourage et refuse de vous suivre ! gravir cette échelle glacée... Oh ! c'est impossible, la volonté manque, une femme ne peut obtenir d'elle un tel effort: — Laissez-moi dormir, je suis lasse, je n'y vois plus, je n'entends rien, de l'air, de l'air ! je ne peux plus respirer, je meurs... — Et la voyageuse s'endort... Elle est au milieu de la gigantesque muraille, elle a déjà gravi cent soixante-quinze marches, il en reste encore autant à monter. Il faut choisir maintenant entre le ciel et l'abime; on la réveille, elle lutte péniblement, elle ne se souvient plus de son entreprise, elle fait bon marché de son héroïsme, elle ne sait plus qu'une chose, c'est qu'elle est sans abri et({u'il fait bien froid... Mais soudain une ])rnsée d'orgueil la ranime : elle se rappelle qu'on la regarde à (^hamouny, que cent lunettes d'approche sont bracfuees sur le Mont-Blanc
poui' y guetter son arrivée, alors toutes ses forces re- \iennent. Elle repart avec courage, et bientôt les habitants de la vallée aperçoivent au sommet du Caucase sciinyard le grand chapeau de paille de la pèlerine triomphante. Mademoiselle d'Angeville, revenant à Chaniounv, fut reçue avec transport, tout le village courut a sa rencontre; on lui offrit des bouquets, ou chanta ses louanges. Ah! mademoiselle d'Angeville le dit ellemême, le succès change tous les noms; on me nommait folle au départ, on m'appelait héroïne au retour.
Les femmes ont-elles donc maintenant le monopolo des entreprises courageuses? Pendant que mademoiselle d'Angeville franchissait le Mont-Blanc, la belle et spirituelle Americ Vespuce parcourait le Nouveau- Monde, entourée d'hommages et de respects. Des souscriptions s'organisent déjà dans les principales villes des États-Unis, afin de donner à la petite-lille d'Améric Vespuce les moyens d'acquérir des terres dans cette partie du monde que son aïeul a nommée. Les Américains généreux ont senti le besoin de reconnaître enfin les grands services que cette ancienne famille a rendus, et qui n'ont jamais été récompensés. On nous dépeint toujours les habitants des rives du Mississipi et de rOhio comme des sauvages, ou bien comme des négociants avides. Vous voyez (ju'ils sont artistes comme nous, puisqu'ils se laissent séduire comme nous par le talent et la beauté.
Nous venons de parcourii- les magasins de (uroux, (le Siissc, de Cresson, et ce (|ui nous a frappe dans les nouveautés de l'année, c'est une tendance à la fois effravanle et llalteuse vers leiienre oriental. On voit ((ue le comnirrcc est liii-niénie NiNcnunt préoccupe de la
(iiiestion d Orient. Ce sont des saeîiets oiieiUaux, excellents pour donner la migraine, des boites de parfums orientaux, des vases enveloppés de filigranes d'or comme les tasses à café des Orientaux. Le genre gothique s'oublie, le Louis XV s'éloigne, le genre oriental l'emporte décidément. Depuis que la Charte est devenue une vérité turque, le luxe asiatique est devenu une vérité, c'est-à-dire une vanité française. Lequel de ces deux peuples, turc ou français, doit gagner au change? L'avenir nous répondra. Enfants de Mahomet, portez donc fièrement nos étoffes constitutionnelles, notre drap libéral et radical fait à Louviers, et cédez-nous vos magnifiques châles et votre drap d'or, manteau du despotisme; donnez à vos femmes des chapeaux de la rue Vivienne, et des bonnets à la fermière. Les nôtres ont déjà pris le turban. 0 grand peuple! quelle est ton erreur! que de peines tu te donnes pour te déciviUser! Crois-tu donc que nous sommes libres parce que nous sommes laids, et penses-tu trouver l'indépendance dans un habit qui te gênera? Tu aNais du moins la liberté de tes bras, c'est la meilleure, et tu la changes, pour quelle liberté, grand Dieu! Tu avais trouvé le bonheur sur la terre ; tu avais inventé un vêtement à la fois commode et superbe; par une convention des plus ingénieuses, tu avais su réunir le cérémonial au sans-gêne, tu avais une robe de chambre pour parure et des pantoufles pour chaussure d'honneur; et tu vas quitter ce bien-être, qui faisait, à nous, notre envie, pour toutes les mesquineries et les pauvretés de notre civilisation ! Tu avais un dolman... tu as voulu une redingote! tu avais des babouches royales... tu as voulu des bottes plébéiennes! tu avais un turban arnu'd'unc aigrette or-
gueilleuse... tu as voulu une calotte de drap terminée par une humble mèche!... tu avais une odalisque nonchalante... tu veux maintenant une grisette bavarde! tu avais des croyances, et tu as voulu des institutions ! tu avais une religion, et tu n'as plus qu'une Charte!... Une Charte! mais sais-tu bien ce que signifie ce mot fatal en langue turque? Il en dit aussi long que le fameux Belmen du Bourgeois gentilhomme. Belmen disait : « Allez vite vous préparer pour la cérémonie, afin de (( voir ensuite votre fille et de conclure le mariage. » Eh bien ! le mot Charte veut dire encore plus que tout cela; il signifie : Dieu est toujours Dieu, mais Mahomet n'est plus son prophète !
LETTRE XXII
28 décembre 1839.
L'homme à la mode. — La femme à la mode. — L'animal à la modt
On s'agite toujours beaucoup dans la grande ville, mais on ne s'amuse pas encore. L'émeute qui devait avoir lieu cette semaine a été contremandée ; on l'annonce maintenant pour le 6 janvier, jour des Rois, — à-propos rempli de délicatesse.
Les bals , les raouts ont commencé , mais la collection des élégantes Parisiennes n'est pas encore complète. La rentrée dans nos salons de ces beautés célèbres est aussi remise après les premiers jours de janvier. Les astres doivent suivre les lois du monde ; les lampes vulgaires , les flambeaux humains, peuvent être allumés à toutes les heures; mais l'étoile de Vénus ne doit briller que pour annoncer le jour.
Les étrangères sont donc seules, en ce moment, reines de nos raouts. Les Russes , les Espagnoles se disputent le sceptre de la mode ; mais une jeune Anglaise le possède déjà depuis longtemps , et rien ne fait penser qu'elle doive le perdre cette année. La mode est une déesse bien calomniée à qui il faut enfin rendre justice. La mode n'est pas du tout inconstante dans ses affections, elle change le moins qu'elle peut, et garde longtenips près d'elle les mêmes favoris. INous connaissons
— 42G — (les vieillards du Directoire qui sont eueore des jeunes gens à la mode. Une fois qu'on a été à la mode, c'est pour la vie. On est à la mode tant qu'on veut , mais il faut vouloir, il faut s'en occuper, c'est-à-dire se renouveler sans cesse. Il ne faut point se négliger, c'est un travail de toutes les heures qui demande de sévères études ; pour rester à la mode toujours , pour se maintenir jeunes , beaux , séduisants et dangereux , maigre les ans implacables et malgré les révolutions capricieuses, il faut s'imposer de très-grands sacrifices. Le métier de papillon est un rude métier, tout rempli d'épineuses difficultés : être toujours léger et jamais étourdi, — ne s'intéresser a rien et savoir tout, — penser à sa toilette pendant des journées entières, pour paraître n'y avoir point pensé , — se montrer à la tuème minute dans quatre salons différents , — arriver à rOpera juste pour voir le pas de la danseuse nouvelle , ou pour enteiulie l'air du virtuose en faveur, — connaître toujours la femme que tout le monde lorgne,
— entrer dans un bal en homme qui y est attendu, — faire de la coquetterie avec ses supérieurs, de la bonhomie avec ses inférieurs, de la cordialité avec ses égaux ,
— bien voir sans trop regarder, — tout apprendre sans questionner, n'adopter exclusivement aucune idée, et ne porter cependant que des jugements absolus, — Htiliger tous ses défauts, les ériger en droits acquis , — pousser la gourmandise jusqu'à la pédanterie et l'é- Lzoïsme jusqu'à l'importance, — croire en soi, avoir la religion de soi-même, et la professer, — ne s'abandonner a aucune nianie personnelle, mais être toujours prêl a prendre toutes les manies dn moment, — sa\oii f|nilt(r Mir rr i\\\\ pl.iil Ir plus, — e\ itcr scru|iul(Mise-
ment de s'attacher jamais , car s'attacher à quelqu'un, à quelque chose , à une idée , à un projet , c'est se rouiller, c'est se vieillir, c'est donner une date , c'est dire son dernier mot. — Pour se maintenir à la mode, il faut renier le passé franchement , le renier en tout et en détail. Hier a toujours tort aux yeux d'un papillon de bonne compagnie : aujourd'hui seul doit occuper, aujourd'hui seul est infaillible. Si pour plaire aujourd'hui il faut avoir de l'esprit, l'homme à la mode aura beaucoup d'esprit ; si au contraire il faut être niais et ridicule, il sera niais et ridicule sans effort. Il sait tourner à tous les vents comme une girouette docile , ou plutôt comme une girouette intelligente qui tourne volontairement. C'est pourquoi cet homme privilégié n'a pas d'âge ; ce sont les souvenirs qui vieillissent, et l'homme à la mode ne se permet pas d'avoir des souvenirs, non pai' légèreté ou par ingratitude, mais par instinct de conservation. Pour vivre, il faut que l'homme à la mode marche, marche sans cesse : s'arrêter, pour lui, serait périr; c'est le Juif-Errant de la frivolité. Comme le Juif-Errant il est éternel ; comme lui il a obtenu de vivre toujours, mais à condition de ne se reposer jamais. Pour les femmes, le métier est moins pénible : un joli visage, une situation romanesque, suffisent souveni pour mettre une femme à la mode, et l'y nuiintenir pendant de longues années. La vivacité et la nonchalance conviennent également à ce rôle , ((ui n'a pas de lois bien précises. Ne rien cacher que son esprit , voila a peu près tout ce (juil demande; car c'est une trèsurande puissance (|iie celle de la supériorité \oilee; il est cependanl un niov en de (Uvenir proinplenunt el de reslcr l(»nuleni|>s une l'ennuc a l.i mode , ce nio\ en n"a
jamais manque son effet : c'est d'être sage avec une mauvaise réputation.
Nous sommes effraye en ce moment d'une transition tout à fait impertinente que nous cherchons à éviter, mais cela est difficile. Courage donc, abordons le sujet franchement. Nous voulons dire que si la mode reste longtemps fidèle aux personnes, elle se montre assez inconstante envers les animaux. Jadis la chatte ondoyante et soyeuse était l'ornement des boudoirs ; mais les chattes passent pour aimer les souris d'une façon cruelle, et les gouttières d'une manière inconvenante; on les trouve perfides et légères : on n'en veut plus.
Naguère, la levrette folâtre animait nos élégants parloirs; mais les levrettes sont frileuses , il faut toujours s'occuper de leur habillement; on les a laissées aux femmes sensibles. Les élégantes n'ont pas le temps de s'occuper même de l'objet de leur caprice. Une levrette demande presque autant de soins qu'un enfant; les levrettes sont jalouses, passionnées, caressantes, elles veulent qu'on les aime, qu'on les comprenne : on n'en veut plus.
Les singes ont eu un moment favorable dans l'histoire des animaux à la mode ; dans le temps où ils ressemblaient aux hommes on s'amusait de leurs grimaces; mais depuis que ce sont les hommes qui leur ressemblent, ils ont |)('rdu le pi(iuantdu contraste : on n en veut plus.
Les perroquets ont de même été fort appréciés aux jours du d('S|)()tism('.()n leur apprenait àcrier toutes sort(S(le|)aroles séditieuses (ju'on n'osait pas dire. C'étaient des gazettes emplumées (|ui obtenaient de grands succès. Aujourd'lmi (|iir l'on peut toiil dire cNCcpIc la \ raie
vérité, aujourd'hui que l'éloquence est reine du pays, les perroquets donnent de l'ombrage, on a peur de la concurrence : on n'en veut plus.
Quel est donc l'animal qu'on aime? La mode est-elle déjà venue d'élever dans les salons déjeunes tigres , de petits ours, des lionceaux, de mignonnes panthères? — Non ; l'animal dont il s'agit est très-peu bruyant , il a des mœurs très-pacifiques; c'est tout simplement une tortue , mais une toute petite tortue rapportée ou envoyée d'Afrique; car cet animal qui n'a point de cri est cependant lui-même un langage, il signifie : J'ai un ami, un frère, un oncle en Algérie ; il m'a envoyé des écharpes de cachemire, des burnous arabes, des flacons d'essence de jasmin et des portefeuilles en brocart d'or, toutes choses qui viennent ordinairement avec les tortues. Cet animal a un très-grand avantage sur tous les autres favorisés jusqu'à ce jour. On n'a jamais besoin de penser à lui. On oublie de lui donner à manger pendant un mois, il n'y prend pas garde, il ne vous en veut pas. On le laisse tomber par la fenêtre, il ne s'en porte que mieux. On marche dessus, il ne le sent pas. C'est l'idéal de la demoiselle de compagnie, supportant toutes sortes de mauvais traitements sans se plaindre, et sachant vivre dans l'abandon sans jamais paraître s'ennuyer. C'est enfin la seule fantaisie d'affection que puisse admettre l'égoïsme de notre siècle; une société pour laquelle on n'est obligé de faire aucuns frais, un favori (|ui ne tient pas à être aimé.
J ABLK