‹ Lettres parisiennes (volume 3)Chapitre 3 sur 6 · LE MUSEE DE VEBSAILLES SERA OUVERT LE PREMIER JANVIER · texte numérisé non relu

LE MUSEE DE VEBSAILLES SERA OUVERT LE PREMIER JANVIER

23 novembre 1856,

Charles X. — Il voulait régner, sous prétexte qu'il était roi. — La cour ne porte point le deuil.

Quand un palmier tombeau désert frappé de la foudre, toute la tribu le regrette; chacun pleure en lui ce qu'il aimait, chacun lui rend l'hommage d'un souvenir, et ces regrets, d'accord dans leur ensemble, sont différents dans leur sujet; l'un s'écrie : C'était l'orgueil de la montagne; l'autre dit : Son ombre venait jusqu'à nousl — Celui-ci reprend : 11 abritait l'eau de la source; — celuilà : Il servait de guide au voyageur perdu! Et chacun explique sa douleur par une plainte motivée, tandis que les petits enfants, sans comprendre l'étendue de la perte qu'on apprécie, ignorants de leurs propres regrets , cherchent en vain sur le sable stérile les dattes savoureuses qui n'y tombent plus. Ainsi, tandis que les partis politiques qui divisent la France proclamant la mort de Charles X , déplorent leurs prétentions évanouies , et calculent les résultats de cet événement, nous, enfants de l'élégance et de l'harmonie, que les querelles fatiguent et que la politique endort, nous pleurons pour nousmêmes et sans prétention le roi de la vieille France , de la France chevaleresque, brillante et poétique, de la France dame de qualité, de la France enfin qui n'est i)lus; et, comme les enfants qui ne savent pas si le palmier tombe était utile par sa bauteur et par son

ombre, nous regrettons ses fruits: et nous cherchons en vain dans la France bourgeoise cette ileur de courtoisie, ce parfinn de royauté, cette majestueuse bienveillance, qui tombaient de l'arbre monarchique et que nous ne retrouverons plus.

Les bonnes actions ont, dit-on, remplacé les belles manières, et cela vaut mieux. Le roi-citoyen convient plus à nos mœurs que le roi gentleman. Le vaisseau de l Etat n'est plus un superbe navire aux voiles dépendantes que les vents capricieux font voguer au hasard; c'est un lourd bateau à vapeur, chargé de charbon et de pommes de terre, partant à heure fixe, arrivant à jour fixe au port qui lui est assigné. Il ne dit pas, comme Agamemnon :

(f Mais loul dorl, el l'armée, et les vetils, el Neplune! »

Que lui importe à lui? tant que le charbon brûle et que les patates cuisent, il roule, car le vaisseau de l'État ne vogue plus. Cela vaut mieux sans doute pour le passager et pour tout le monde, pour vous surtout qui vivez de petits amendements et de longs rapports, vous qu'une loi de tabac et de betteraves intéresse des mois entiers ; mais pour nous , qui n'aimons que les arts et les plaisirs, nous regrettons le beau navire et le vieux monarque des temps passés , parce qu'il emporte avec lui nos souvenirs, parce que nul ne savait mieux dire une gracieuse parole et faire plus à propos un noble piésent, parce qu'il était éminemment royal, ce qui était quelque chose dans sa position, parce qu'enfin il avait la iraditiun, comme on dit au théâtre, et que la tradition se perd asec lui.

Maintenant (^ue Charles X est mort, on lui rend jus-

tice; ou comprend que ses fautes si sévèrement punies n'étaient que nobles qualités; par malheur, ces qualités n'étaient plus de notre époque, et ce fut là son crime; car c'est une vérité misérable qu'il faut bien avouer : comme les habits , les vertus subissent la mode , cela ferait croire qu'elles ne sont que des parures. Il est telle vertu surannée qui peut nuire à un galant homme ; jadis la fermeté était une vertu de roi, aujourd'hui cela s'appelle une tendance arbitraire; jadis la clémence était belle toujours, aujourd'hui on en fait une faute politique , et le plus insignifiant ministre ne pardonne pas à un roi de faire grâce malgré ses avis. Le bien et le mal ne se devinent pas par instinct comme autrefois , maintenant c'est une étude qui demande toute la vie, et encore voit-on de nobles âmes s'y tromper. A l'âge de Charles X il était bien tard pour revenir sur ses idées et pour se refaire des croyances nouvelles. Nous n'étions pas pour lui un peuple éclairé qui réclame ses droits, nous étions des sujets révoltés dont il fallait réprimer l'insolence. Que voulez-vous? il n'avait point perdu rillusion des « fidèles sujets , » il ne comprenait rien aux légales insurrections des Chambres, il avait encore le préjugé de la couronne ; en un mot il voulait régner sous prétexte qu'il était roi. C'est pourquoi il est mort comme il a vécu : dans l'exil. Oh! c'est triste de voir toujours les rois proscrits, guillotinés, assassinés pour des malentendus de peuples I Autrefois un homme déplaisait au prince qui l'envoyait a la Bastille; aujourd'hui c'est le prince qui déplaît au peuple, et le peuple absolu le proscrit. La terre de l'exil est donc la Bastille des rois.

Un journal qui voudrait être méchant, et qui n'est que tendre, publie dans son dernier numéro une lettre

ou plutôt un article signé MARiE-CAfiOLi>E, que nous n'avons pu lire sans etonnement ; en effet, nous ne comprenons pas quelle influence peut encore exercer sur le parti légitimiste, madame la princesse deLucchesi Palli. Depuis son mariage , le rôle de madame la duchesse de Berri est, à nos yeux, entièrement changé. Marie-Garo- LirsE, veuve d'un prince français assassiné parmi nous, couverte encore du noble sang de son mari, était une exilée française dont le malheur nous inspirait la plus religieuse pitié; Marie-Carolixe, femme de jM. de Lucchesi Palli , n'est plus maintenant pour nous qu'une princesse étrangère, une nouvelle mariée heureuse, dont nous admirons toujours le courage et l'héroïsme, mais dont nous n'avons plus le droit de nous occuper. Il nous semble que si le duc de Bordeaux doit toujours voir en elle sa mère bien-aimée, sa mère politique est maintenant madame la duchesse d'Angoulème , dont le caractère est une sainte garantie : Madame la dauphins attend noblement de la Providence ce que d'autres demandent à la guerre civile; dans ses malheurs elle s'est toujours souvenue qu'elle était fille de France ; nous ferons comme elle, nous ne l'oublierons jamais.

La cour ne porte point le deuil , ce qui nous parait assez étrange. Les légitimistes le porteront pendant six mois, pour trois raisons : ceux-ci par religion pour une perte réellement sentie ; ceux-là par politique et pour se compter, les autres par économie. ()u;\nt aux gens d'esprit indépendants qui ont trop de bonne foi pour se faire remorquer par aucun parti, qui ne vont point à la cour parce (pie les révérences les ennuient, (pii s'entourent de toutes les opinions parce ([ue l'esprit de tous les amuse, •^.'insëtre m flenil, ilss(^ mettent en noir pour necliocpuM-

personne. Quelle différence voyez-vous là dedans? dirat-on. La nuance est très-grande, nous pouvons le prouver. C'est la différence du crêpe au satin, d'une profonde douleur à une douce mélancolie, d'une affectation malveillante à une convenance délicatement observée. Une femme en grand deuil de Charles X (quand nul devondéposition ne l'y oblige) nous fait aujourd'hui le même effet que nous faisait en 1830 une femme couverte de rubans tricolores; en général, nous n'aimons pas la politique des chiffons.

30 novembre 1836.

Commérage. — Les Jeiinos Filles ambitieu.^es. — Junie épouserait Néron. — Virginie épouserait M. de Labourdonnaie.

On a comméré cette semaine sur toutes sortes de sujets. Beaucoup de fausses nouvelles nées subitement et plaisamment démenties ; quelqu'un disait-il : Berryev est parti hier pour Goritz. — Au même instant la porte du salon s'ouvrait, et 1 on voyait entrer M. Berryer. — Savez-vous la nouvelle, lui disait-on? Berryer est parti pour Goritz. — Et M. Berryer affectait un air d'incrédulité. — Puis on parlait de la session prochaine, de la majorité, de la minorité. Les badauds politiques se frottent les mains et se réjouissent : la session sera fort intéressante, disent-ils; les gens sages haussent les épaules : Tant pis, répondent-ils, nous n'aimons pas les sessions amusantes ; nous préférons de bonnes lois ennuyeuses à d'éloquentes (juerelles inutiles. Les députés ne sont pas faits pour divertir le pays, volontairement du moins. — Nous pensons comme ces gens-là, et nous avons vu avec peine qu'en Angleterre on voulait accorder aux lénunes la permission d'assister aux séances du Parlement. INous croyons que tout ce qui donne l'air théâtre à la représentation nationale lui ôte de sa dignité. Les personnes (jui assistent aux séances des (^lKiinl)ies sont «le simples témoins, nous ne voulons pas

— 2U — que l'on en fasse un public de galeries, en y joignant des femmes plus ou moins parées. Les Anglais ont tort de nous imiter. A quoi servent les hriUantes assemblées? à faire de la tribune un tréteau parlementaire; au lieu de députés qui discutent, vous avez des acteurs qui posent ; au lieu d'hommes d'affaires qui expriment consciencieusement et sans prétention les idées qu'ils doivent à leur expérience, vous avez des orateurs brillants qui choisissent dans leurs convictions, et quelquefois au delà, la phrase brillanle qui doit produire le plus d'effet sur une brillante assemblée. Nous ne croyons pas que ces brillants succès rendent la situation du pays plus brillante.

On parle aussi de la guerre que l'ancien président du conseil va déclarer au ministère d'aujourd'hui. Les grands exploiteurs de petites haines font déjà leurs préparatifs ; déjà les hostilités commencent grâce à leurs soins; ils courent chez M. Guizot. — Thiers, disent-ils, va vous attaquer vigoureusement : il se propose de dire ceci, ceci; de dévoiler ça, ça — Puis ils reviennent chez M. Thiers : « Ah I disent-ils, le ministère fait le brave ; il s'attend à tout, il se prépare à vous répondre fièrement; il répliquera ceci, ceci; il expliquera ça, ça... » Et c'est pitié de voir la supériorité de deux hommes de talent que des circonstances passagères ont pu séparer un moment, mais qui pourraient encore s'entendre si l'intérêt général l'exigeait, misérablement exploitée par les médiocrités les plus obscures. — Et cela s'appelle faire de la politique? Soit... Nous connaissons de vieilles commères qui n'emploient pas d'autres moyens pour révolutionner tout le quartier.

On parle encore, mais sévèrement, de la plaisante

l'aison que les gens du gouvernement vous donnent quand on leur demande pourquoi la famille royale ne porte point le deuil de Charles X. C'est une raison politique. Vous ne savez point cela. C'est dans la crainte de déplaire à la classe bourgeoise. La classe bourgeoise, dit-on, verrait d'un mauvais œil cette concession aux idées monarchiques. La classe bourgeoise, messieurs, porte le deuil de ses parents, et c'est une flatterie singulière qui la touchera peu, que de faire une chose inconvenante pour lui plaire. Que penseriez-vous d'un homme qui ne porterait point le deuil de son oncle, parce que son oncle l'aurait déshérité en mourant? Or, si l'on doit porter le deuil des parents dont on n'hérite pas, à plus forte raison doit-on porter le deuil de ceux dont on a hérité par anticipation. La peur de déplaire n'est pas une peur plus noble que les autres; il nous semble d'ailleurs que voilà assez longtemps que la peur sert de prétexte aux actes du gouvernement. Ce prétexte est un peu usé; ne pourrait-on pas en changer?

Le roi s'occupe toujours assidûment des travaux du Musée de Versailles. Il passe des heures entières à parcourir ses immenses galeries, et les personnes de sa suite, qu'une aussi vive exaltation ne soutient pas, sont parfois exténuées de fatigue. Quand la nuit vient, les promenades dans le palais se continuent aux llambeaux ; des candélabres ambulants, c'est-à-dire des bougies réunies sur un même plateau, au([uel tient un long manche que termine un valet de pied, suivent le roi dans tous ses mouvements, et se placent en cercle autour de lui quand il s'nrrète devant un tableau. Ces cariatides v.iizabondes, cette procession lumineuse est d'un «'ffct iii;i'ii(ju(' dîins ces galeries qui sont admira-

bles. Le Musée de Versailles est une des merveilles du monde.

Le nouveau roman de Paul de Koek a pour titre Zizine; ce nom est d'un bon présage. La réputation de Paul de Koek grandit chaque jour, malgré les dédains de nos auteurs à prétentions. Pour nous qui croyons que le commun du genre ne nuit pas à la supériorité du talent, nous préférons un beau Téniers à une mauvaise imitation de Mignard. INous préférons une grisette qui parle 'purement son langage à une princesse du Gymnase qui parle comme une ravaudeuse. Nous préferons enfin le petit monde peint avec vérité au faux grand monde, à la bonne société qu'inventent nos auteurs à la mode, et nous leur dirons franchement qu'ils n'ont pas assez d'imagination pour peindre la bonne compagnie.

M. Janin a fait un article fort amusant sur le nouveau drame de MM. Ancelot et Paul Foucher, représenté dernièrement au Vaudeville. M. Janin reproche à M. de Balzac d'avoir inspiré: 1° la comédie de madame Ancelot ; 2" le drame de M. Ancelot; 3" l'amour de toutes les femmes de quarante ans. C'est bien dur ! Selon lui, on doit à M. de Balzac la découverte de la femme de quarante ans ; il l'appelle le Christophe Colomb de la femme de quarante ans. « La femme de « trente à quarante ans, dit -il, était autrefois une terre (f à peu près perdue pour la passion, c'est-à-dire pour (f le roman et pour le drame; mais aujourd'hui, grâce « à ces riantes découvertes, la femme de quarante ans c( règne seule dans le roman et dans le drame. Cette i( fois le nouveau monde a supprimé l'ancien monde, (f la femme de quarante ans l'emporte sui* la jeune lille

ff ûe seize aus. — Qui frappe? s'écrie le drame de sa « grosse voix. — Qui est là? s'écrie le roman de sa voix « flùtëe. — C'est moi, répond en tremblant la seizième (( année aux dents de j)erle, au sein de neige, aux doux (( contours, au frais sourire, au doux regard : c'est « moi! J'ai Tàge de la Junie de Racine, de la Desde- « moua de Shakspere, de TAgnès de Molière, de la « Zaïre de Voltaire, de la Manon Lescaut de Prévost, « de la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre. C'est « moi ! j'ai l'âge, le bel âge fugitif et euchanté de toutes « les jeunes filles de l'Arioste, de Le Sage, de lord By- « ron et de Walter Scott. C'est moi! je suis la jeunesse « qui espère, qui est innocente, qui jette sans peur « dans l'avenir un regard beau comme le ciel î J'ai <f l'âge de Cymodocée et d'Atala, l'âge d'Eucharis et de « Chimène ! .l'ai l'âge de tous les chastes penchants, « de tous les nobles instincts, l'âge de la fierté et de (( l'innocence. Donnez-moi place, monseigneur ! Ainsi « parle le bel âge de seize ans aux romanciers et aux « dramaturges; mais aussitôt romanciers et drama- « turges de répondre : Nous sommes occupés avec « \ otre mère, mon enfant ; repassez dans une ving- <( taine d'années, et nous verrons si nous pouvons faire (( de vous quelque chose. »

Eh! mon Dieu! est-ce la faute de M. de Balzac, si l'iige de trente ans est aujourd'hui l'âge de l'amour? M. de Balzac est bien forcé de peindre la passion ou il la trouve; et certes, on ne la trouve plus dans un cœur de seize ans. Autrefois, une jeune fille se faisait enlever par un mouscpietaire; elle s'enfuyait du couvent pardessus le mur, à l'aide d'une échelle ; et les romans de cette épcHjue étaient r('mi)lis de couvents, de mousque-

laires, d'échelles et d'enlèvements. Julie aimait Sainl- Preux à dix-huit ans ; à vingt-deux, elle épousait par obéissance M. de Volmar : c'était le siècle. Dans ce temps-là, le cœur parlait à seize ans; mais aujourd'hui le cœur attend plus tard pour s'attendrir. Aujourd'hui Julie y ambitieuse et vaine, commence par épouser volontairement, à dix-huit ans, M. de Volmar, puis à vingt-cinq ans, revenue des illusions de la vanité, elle s'enfuit avec Saint-Preux, par amour. Car les rêves du jeune âge maintenant sont des rêves d'orgueil. Une jeune fille n'épouse un jeune homme qu'à la condition qu'il lui donne un rang dans le monde, une belle fortune, une bonne maison. Un jeune homme qui n'a que des espérances est refusé; on lui préférerait un vieillard qui n'a plus rien à espérer. Vous parlez des auteurs anciens, ils peignaient leur temps. Laissez M. de Balzac peindre le nôtre. La Junie de Racine! dites-vous? — Mais, aujourd'hui, elle choisirait bien vite Néron pour être impératrice. — Manon Lescaut? — mais vous la voyez mettre à la porte Desgrieux pour un vieux maréchal de l'empire. — Virginie? — quitterait Paul pour épouser M. de Labourdonnaie. — Atala ? — Atala, ellemême, préférerait au beau Chactas le père Aubry, si le vieillard n'avait fait vœu de pauvreté. — Mais voyez donc un peu les femmes passionnées qui, de nos jours, font parler d'elles ; toutes ont commencé par un mariage d'ambition, toutes ont voulu être riches, comtesses, marquises et duchesses avant d'être aimées. Ce n'est qu'après avoir reconnu les vanités de la vanité qu'elles se sont résolues à l'amour; il en est même qui ont recouru naïvement après le passé, et qui, à vingthuit ou trente ans, se dévouent avec passion au jeune

homme obscur qu'à dix-sept ans elles avaient refusé d'aimer. M. de Balzac a donc raison de peindre la passion où il la trouve, c'est-à-dire hors d'âge. M. Janin a raison aussi de dire que cela est fort ennuyeux ; mais si cela est fort ennuyeux pour les lecteurs de romans, c'est bien plus triste encore pour les jeunes hommes qui rêvent l'amour, et qui en sont réduits à s'écrier dans leurs transports : « Que je l'aime î Oh! qu'elle a dû être belle ! »

LETTRE PREMIÈRE

14 janvier 1837.

L'Ascension de M. Green. — Bal de l'ambassade d'Autriche. — Bal sournois du faubourg Saint-Germain. — Bal Musard.

La dernière ascension de M. Green et le grand bal de l'ambassade d'Autriche sont les événements de la semaine qui ont le plus occupé le monde parisien ; plus d'une merveilleuse a joui de ces deux plaisirs. Le matin assister au départ d'un ballon pour les cieux, et le soir briller dans l'une des plus belles fêtes de l'année I C'est là de l'élégance s'il en fut jamais. On raconte même qu'un des voyageurs aériens, jeune valseur fort à la mode, a commencé ses invitations du haut de la nacelle ; ayant reconnu parmi les spectateurs la belle duchesse de S , il l'a, dit-on, priée à valser pour le bal

du soir, et il s'est envolé en disant : La première valse, madame, ne l'oubliez pas. — Et le soir même il était au bal; et certes, en le voyant valser d'un air si paisible, on n'aurait jamais deviné qu'il eut pris un si long chemin pour aller se promener à Bondy.

Un autre voyageur du ballon avait eu une idée moins élégante, celle de jeter de l'eau sur la tête des spectateurs

— seau moiiieût de l'ascension; mais le prince P.... arrive du Saut du Niagara; c'est un petit souvenir de cascade qu'il faut lui pardonner. Quand la nacelle a frappé contre un pan de mur, le cri de la foule a été superbe ; c'était un bel effroi unanime ; ceux qui n'avaient pu voir le danger étaient aussi effrayés que les autres, tant l'émotion était communicative; mais elle fut bientôt dissipée : on vit M. Green agiter son drapeau , et puis on ne vit plus rien du tout. Et les spectateurs assis sur les toits, sur les murs, se retirèrent, et la foule qui remplissait la cour de la Caserne Poissonnière, où avait eu lieu l'ascension, s'écoula lentement, oh ! très-lentement, car il nous fallut attendre notre voiture au moins une demi-heure. Les soldats de la caserne retournèrent dans leurs apiiarlements ; l'un d'eux nous avait fort amusés un moment avant l'ascension : Tiens ! tiens ! s'était-il écrié, une dame à ma fenêtre ! dans ma petite chambre ! Et sa joie était si vive qu'elle était fort plaisante. Nous pensons qu'il a été un des premiers à remonter dans son appartement. Mais que tout cela était mal arrangé î quelle boue dans la cour de la caserne! quel désordre pour y entrer, pour en sortir ! que de jolis pieds mouillés, que de douces voix enrouées, que de peines pour un plaisir ! on dirait toujours qu'à Paris les entrepreneurs de fêtes sont associés avec les médecins.

Cette dernière ascension de huit voyageurs nous rappelle la première de ce genre qui eut lieu en 1784, et (fui mit en rumeur toute la ville de Lyon. Le 0 janvier, Joseph Montgollîer, le prince de Ligne, le comte de Laurencin , le marquis de Dampierre et M. Lenoir montèrent aux Brotteaux, rive gauche du Uliône, dans une montgolfière gonllee à la fumée. Le

ballon, compose d'un réseau de ficelles, colle intérieurement et extérieurement de papier , fut soumis pendant vingt jours, par un temps affreux, à une série d'expériences auxquelles toute la population de la ville s'intéressa. Le ballon s'éleva enfin en présence de plus de deux cent mille personnes accourues de trente lieues à la ronde; car c'était un événement alors que l'ascension d'un ballon. Un incident étrange faillit compromettre la vie des voyageurs. Un jeune homme de dixneiif ans , nommé Fontaine , intimement lié avec la famille Montgolfier, avait en vain sollicité l'honneur d'être du voyage; M. Joseph Montgolfier l'avait impitoyablement refusé. Le jeune liomme eut alors recours à un moyen désespéré, ruse effrayante de hardiesse, mais admirable puisqu'elle réussit : il alla se percher sur le point le plus élevé de l'enceinte; et lorsque le ballon, en quittant la terre, passa près de lui, il se précipita dans la nacelle par un élan prodigieux, et tomba juste au milieu des voyageurs, fort étonnés de cette manière nouvelle de rattraper la diligence; l'ébranlement que le ballon reçut alors détermina la rupture de quelques mailles du filet. Le mouvement d'ascension n'en continuait pas moins ; mais la rupture augmentant toujours, les voyageurs se voyaient au moment de tomber dans le Rhône , dont ils suivaient le cours ; la nacelle aérienne tremblait de devenir aquatique, et la foule inquiète les contemplait avec effroi : au même instant, sans un ordre, sans une parole, par un mouvement spontané et unanime, le Uhône se couvrit de barques dans toute son étendue; et l'on vit chaque batelier, immobile, épier dans les airs ceux qu'il s'apprêtait déjà à sauver dans l'eau. Pendant ce temps,

Joseph iMontgolfier et le jeune Fontaine, au milieu de la consternation de îeurs compagnons , se hâtaient d'activer le feu de paille dans la nacelle pour maintenir l'équilibre du ballon avec la masse d'air. Arrivés au confluent du Rhône et de la Saône, un coup de vent, venant du bassin de la Saône, les poussa vers les marais de Genissieux, où ils allèrent tomber rudement. M. de Laurencin eut un bras foulé, M. de Montgolfier eut trois dents cassées, les autres voyageurs reçurent des contusions plus ou moins fortes. Ramenés en triomphe a Lyon , ils parurent tous le soir au spectacle dans la loge du gouverneur: ils furent accueillis avec un enthousiasme qui tenait du délire. Le frère de >L de Montgolfier, qui était au parterre , ayant été reconnu , les spectateurs lui firent subir à son tour une ascension triomphale, et rélevèrent dans leurs bras jusqu'à la loge du gouverneur, où on le força de s'asseoir avec les héros de la journée. Ce qui n'empêcha point les mauvais plaisants du pays de faire sur cette aventure plus d'une chanson, que les camtt.<i savent encore, et où l'on tourne en ridicule ces audacieux partis pour les deux, qui n'ont pu sauter plus haut que les grenouilles dans les marais de (ienissieux.

NLiintenant que nous en avons fini avec les ballons de 1S37 et de I7«4, disons que le bal de l'ambassade d'Autriche était éblouissant de diamants. Les diamants et les cheveux sont redevenus a la mode. Des diamants! on en met tant ([u'on en a et même plus qu'on n'en a; des cheveux! on en porte à profusion, on fait valoir tous ses cheveux et même aussi ceux des autres. Pciulaiit le bal, on ne parlait (|ue des mauniruiues diaiiiaiils (le la duchesse de S L<'s a\(v,-\(>us mis?

disait-on, elle en a au moins pour deux millions sur la tète; et l'on partait, et l'on traversait la salle de danse et les salons pour aller voir le magnifique diadème; et l'on se pressait et Ton entourait madame la duchesse

de S , dont les beaux yeux et le charmant visage

dannaient bien des distractions à ceux qui étaient venus pour admirer sa parure.

Paris danse, Paris saute, Paris s'amuse de tous côtés; et il se hâte, car le mercredi des cendres est à la porte. Tous les quartiers sont en émoi ; le faubourg Saint- Honoré saute, vous le savez; c'est un effet du gaz déjà connu, mais il danse aussi maintenant, les grands bals commencent. Le faubourg Saint-Germain ne saute pas, lui, il croule; mais il valse aussi, car il a jugé convenable de faire trêve au deuil de cour et de cœur en faveur des jeunes personnes. On donne de petites soirées modestes qui évitent tout ce qui ressemble à un bal, la danse par exemple : on n'y danse pas, mais on y valse; c'est plus triste, c'est plus convenable, cela semble un hasard. Quelqu'un se met au piano, joue une valse pour elle-même, parce (lu'elle est jolie ; alors chacun l'admire ; on la fait répeter, on l'admire encore; puis, à force de l'apprécier, on Unit par lui rendre la seule justice que demande un air de valse, c'est-à-dire de valser en mesure en l'écoutant; et la soirée se passe ainsi en plaisi)' de contrebande : on n'a point donné de bal , on n'a pas fait d'invitations , les mères étaient toutes en deuil, seulement les jeunes personnes, vêtues de robes blanches, ont fait quelques tours de valse pendant que MM. de X. ou Léon de lî. étaient au piano. On a beau dire, l'esprit de ])arli a des ressources (pie les autres esprits n'ont pas.

Quant au quartier du centre de Paris, il ne valse ni ne danse, il ne saute ni ne croule; il tourne, il roule, il tombe, il se rue, il se précipite, il s'abîme, il tourbillonne , il fond comme une armée , il vous enveloppe comme une trombe, il vous entraine comme une avalanche, il vous emporte comme le seijmoun ; c'est l'enfer qui se déchaîne, ce sont les démons en congé ; c'est Charenton qui jouit de la vie; c'est le Juif-Errant parti pour sa course éternelle; c'est Mazeppa lancé sur un cheval sauvage; c'est Lenor enlevée par son amant funèbre à travers les forêts, les rochers, les déserts, et ne devant s'arrêter que pour mourir; c'est une apparition un jour de fièvre, c'est un cauchemai', c'est le sabbat, c'est enfin un plaisir terrible qu'on nomme le galop de Musard. Les bals masqués de la rue Saint-Honoré sont cette année aussi à la mode que l'année dernière. Notre situation... notre... deuil ne nous permet pas d'y aller; mais nous pouvons raconter ce qui s'y passe... c'est-à-dire, non, nous ne le pouvons pas, mais nous pouvons à peu près répéter ce qu'on en dit. Le quadrille des Huguenots est d'un effet merveilleux, rien de plus fantastique ; les lumières de la salle pâlissent et font place à une clarté rougeàtre qui veut imiter un incendie ; et c'est alors un étrange spectacle que ces ligures joyeuses, que ces déguisements de toutes couleurs, de toutes gaietés, se dessinant dans ces lueurs funèbres. Tous ces fantômes bruyants, démons de joie et de folie, s'ébranlent pai- eoloinies, s'clancent par torrents, et tout cela tourne, tourne, roule, roule, s'avance, s'avance, se presse, se pousse, se heurte, se cho- (|ue, recule, re\ienl, passe, repasse toujours, toujours «'l toujours, et Jamais ne s'itrréte, et le tocsin sonne, le

tam-tam retentit, et Torchestie est implacable, il hâte la mesure, il ne laisse pas le temps de respirer, et la fusillade est parfaitement imitée; et l'on entend des cris , des plaintes et des rires ; c'est la guerre civile, c'est un massacre enfin : Tillusion est complète. Vous voyez bien que l'on s'amuse toujours à Paris : les uns tristement, les autres pompeusement, et ceux-là franchement; chacun à sa manière, mais chacun s'amuse, excepté cependant ceux qui s'ennuient de s'amuser.

•26 janvier 1837.

Vile une Taiisse nouvelle ! une niaiserie! un mensonge 1 la conversation se meurt! il faut la soutenir à tout prix.

Excepte la fjrippe, fléau du troisième ordre, récemment débarqué de Londres, et qui commence ses ravages à Paris, rien de nouveau cette semaine; mais comme n'avoir rien à dire chez nous, n'est pas \ine raison pour ne point parler, quand il n'y a pas de nouvelles on en invente. Une fausse nouvelle, à Paris, peut hardiment compter sur huit jours d'existence, non pas d'une existence générale, universelle, car elle est déjà un peu morte dans le quartier qui l'a vu naître, quand elle commence à vivre dans celui où elle doit mourir; mais enfin elle n'est complètement démentie ([u'au bout de huit jours, et l'on ne risque jamais rien de faire courir un bruit qui a huit grands jours d'avenir. Cette année, l'imoginarion des Parisiens est peu variée, elle ne nous parait pas tres-riante non plus. Des morts, de fausses morts, \oila tout ce ((u'elle invente; jusrprà ce pauvre Musard, qu'on a tué aussi pour se distraire : on ne respecte pas même le plaisir. Kl ce (pi'il y a d'admirable, ce (pii prouNc (jue cette ville est iunneiisc, c'est (jue les gens tues ont beau reclamer, ont beau prouver (juils vivent, U' biiiit de leur mort n'en circule pas nïoins, une fois lance ou ne peut plus l'arrêter : la fausse nouvelle a gernu* partout , il faut (les ellorts inouïs pour l'îirracber du sol l'inboui'he des

intelligences, il vous faudra faire des actions éclatantes pour persuader aux êtres qui vous pleurent que vous faites encore partie des vivants; et peut-être même cela ne suffirait-il pas, il y aura encore des entêtés qui, en vous voyant, aimeront mieux vous dire ressuscité que d'avouer qu'ils se trompaient en racontant tous les détails de votre mort. Oh! Paris est une grande ville pour les vastes imaginations ; en province, on ne jouit pas de tels avantages : on est obligé de faire venir ses fausses nouvelles de Paris, avec ses chapeaux, ses rubans et ses fusils de chasse ; on ne peut pas tuer un habitant d'une petite ville sans qu'il y paraisse. Si vous disiez : « M. un tel est mort, » au bout de cinq minutes, vous le verriez paraître sur la promenade^ et cela n'aurait aucun sel; on en est réduit à broder sur la vérité, ce qui est peu de chose ; car la vérité en province se réduit aux plus simples événements : la mort d'un chat, la naissance de plusieurs serins, une omelette manquée, un dîner que doit donner le sous-préfet, un voyageur inconnu qui a traversé la ville sans s'arrêter , un chien qui est tombé dans une citerne , une dame qui a fait blanchir les rideaux de son salon, une demoiselle qui a paru à l'église avec une robe neuve, les Bourginot qui ont fait venir un piano de Paris, mesdemoiselles de P*** qui portent déjà des manches justes^ et toutes choses de cette force dont il faut bien parler, puisque ce sont les nouvelles du jour. Les gens de province en rient eux-mêmes et vous disent avec esprit : « Tout cela est un événement chez nous ; nous avons si peu de chose à dire. » Mais alors, pourcjuoi parlezvous? Parler pour parler, c'est de la démence. Vous ne chantez pas (juand vous n'axez point de voix, nlors

— 4^ — pourquoi causer :>! vous n'avez pas de sujet de conversation ? Ah I nous avons en France cette manie funeste qui cause une foule de malheurs, ce besoin plus ruineux que le luxe le plus insatiable, cette nécessité fatigante de toujours soutenir la conversation; une conversation qui languit est un supplice, un déshonneur pour une maîtresse de maison ; il faut qu'elle la réveille à tout prix. Dans un si grand péril tout lui est permis, tout lui devient secours; elle ira jusqu'à se compromettre, elle racontera ses souvenirs les plus intimes, elle trahira son secret, elle dira ce qu'elle pense... plutôt que de laisser tomber la conversation. Si elle a le malheur de n'avoir pas de secret à elle, elle vous questionnera pour avoir le vôtre; elle inventera vingt mensonges; elle fera dire aux personnes qui sortaient de chez elle quand vous y êtes venu toutes sortes de choses dont elles n'ont jamais parlé. Puis elle ajoutera : Comprenez-vous que madame une telle ose dire cela? Ou

bien : Madame de \ me disait tout à l'heure telle

malice à propos de vous; car elle compromettra ses meilleurs amis sans scrupule, le danger menaçant est son excuse, la conversation allait tomber!!! . . . . iNous connaissons une femme si profondément attachée à ses devoirs de maîtresse de maison, et si parfaitement résolue a se dévouer au maintien de la conversation, en tout et partout, (|ue, non contente (Cexercer chez elle, elle va soulenii' les conversations t)i ville. Sa fille, nouvelle mariée, pleine de simplicité et de modestie, la seconde peu dans ses succès brillants; aussi lui aili'esse-t-elle les plus gra\es reproches, — P.ii le/, donc, lui disail-elle un jour, après une assez. lon'JMc \isite ou la jeune l'ennne n'avait pas ou-

vert la bouche. — Mais, ma mère, je n'avais rieu a tlii-e. — N'importe, on invente; on raconte une aventure quelconque. Dites qu'un omnibus a accroché votre voiture, ou bien que dans la rue vous avez vu un homme qu'on venait d'arrêter; ou deux hommes qui se querellaient ; que vous avez rencontré un superbe enterrement; qu'on vous a volé un châle; enfin tout ce qui vous passera par la tète ; mais enlin parlez, ou je ne vous emmène plus avec moi. Une nouvelle mariée de seize ans, qui n'aime pas son mari et que sa mère gronde, pleure facilement. Donc la jeune femme pleura. Ce dialogue avait lieu entre deux visites de cérémonie. La voiture s'arrêta devant un magnifique hôtel; le valet de pied ayant demandé si madame la baronne de *** était visible, on vit la porte cochère bâiller solennellement. Nous avons du malheur, pensa la jeune femme, personne n'est sorti ; le soleil est pourtant bien beau aujourd'hui; et puiselle essuya ses yeux.— Que vous êtes pâle, ma chère Valentine, s'écria la baronne de***; avez-vous été malade ? La mère jeta un regard foudroyant à sa fille, regard qui voulait dire : Parleras-tu, malheureuse? La pauvre enfant se rappela les histoires qu'il fallait inventer : — Non, madame, dit-elle, mais j'ai eu bien peur tout à l'heure. Nous avons failli verser. — Ah ! mon Dieu, s'écria la baronne; et comment cela? — La mère triomphait, sa fille était digne d'elle. — Un omnibus a accroché notre voiture, continua la jeune femme, comme nous passions sur le pont des \{rt.s. — r.e pont des Arts ! s'écria la baronne. — Le poAt Louis XVI, interrompit la mère avec une présence d'esprit admirable; puis elle improvisa une superbe aventure. On calma la baronne, et la conversation

coutinua. — Vous avez là un bien beau chàle, ma chère Valentine, dit madame de***. — La jeune femme ne comptait rien répondre, sa mère lui lança un coup d'oeil terrifiant. Valentine s'inspire. — J'avais un autre chàle bien plus beau, dit-elle, mais on me l'a volé hier. — Vraiment, s'écria la baronne, qui ne cessait de s'écrier, mais il faut absolument le retrouver. Le préfet de police est mon ami, et je vais lui écrire à

l'instant — Oh! ce n'est pas la peine, madame, dit

Valentine. — Comment ce n'est pas la peine? s'écria toujours la baronne. Mais je vous trouve bien insouciante; un chàle de ce prix-là! — Ma fille veut dire, interrompit la mère (car la mère interrompait toujours aussi], que mon gendre a déjà fait toutes les démarches nécessaires. — On parla d'autre chose, Valentine retomba dans ses rêveries. — Vraiment, disait sa mère, le monde devient bien insignifiant. Cette institution de clubs a désorganisé la société; plus de conversation, plus d'esprit ; les hommes passent leur matinée à jouer, à fumer, et leur nuit à boire. Je plains les jeunes femmes de ce temps-ci; le monde n'a jamais été plus ennuyeux. — Valentine n'est pas de votre avis, je gage, reprit la baronne ; je ne crois pas qu'elle ait rien à reprocher aux clubs. Valentine n'avait pas écoute, elle ne disnit rien. — \'alentine, dit sa mère avec aigreur, répondez donc, madaivie vous parle. — ^lais elle ne sait peut-être pas ce que c'est qu'un club, reprit gracieusement la baronne , tâchant d'adoucir la mère en courroux ; je crois qu'elle n'a rien à redouter (les fureurs du jeu. — Valentine leva les yeux sur sa mère, et, la voyant si mécontente, elle sentit ([u'il fallait parler. — Moi, madame? dit-elle, si vraimeni ,

j'ai souvent entendu parler du Jockey's-Club ; on nous contait encore tout à l'heure une querelle qui avait eu lieu hier à ce club, et qui pouvait avoir des suites fâcheuses. — Une querelle de Jeu? demanda la baronne dans la plus vive inquiétude. — Oui, madame.

— On ne vous a pas dit le nom des joueurs? — M. de

H , je crois. — A ce nom, la mère implacable lança

un troisième regard que la pauvre enfant interpréta tout de travers. — Oui, M. de H...... dit-elle, précisément. — Ah, mon Dieu! s'écria .la baronne, c'est cela I Et elle s'élança vers la cheminée , s'empara du cordon de la sonnette, mais elle tomba évanouie.

Valentine ne comprenait rien à ce trouble; elle

avait nommé M. de H parce que c'était le héros du

club, sans savoir que c'était aussi celui de madame de ***. Depuis deux jours il n'était pas venu chez la baronne, qui avait attribué cette absence à un dépit ; mais cette querelle, cette querelle changeait toutes ses idées, et son inquiétude faisait pitié. 11 fallut la laisser seule ; on s'éloigna.

— En vérité, ma fille, vous êtes folle, dit à la pauvre Valentine sa mère complètement découragée ; aller

nommer M. de H ! — Mais, maman, je ne savais

pas... — Quand on vit dans le monde, il faut tout savoir. Et puis, aller dire que cela vous est indi^'férent d'avoir perdu un chàle de mille écus ! — Mais, maman, puisqu'elle allait écrire au préfet de police. — Petite sotte, vous croyez bonnement ((u'elle lui aurait écrit? c'était une phrase de politesse. Et puis le pont des ArtsI dire que votre voiture a versé sur le pont des Arts, où les voitures ne passent point! c'est absurde!

— Maman, \ousle voye/.bien, reprit la pauvre enfant.

il vaut mieux que je ne parle pas. — Oh! maintenant, je vous conseille de ne plus dire un mot.

Eh bien î nous donnerons aussi ce conseil à tous les débiteurs de fausses nouvelles qui tuent leurs amis, calomnient leurs adversaires , compromettent leurs amours, pour alimenter la conversation. Nous leur dirons franchement : Il vaut mieux que vous ne parliez pas. Les Anglais, les vrais Anglais du moins, vont se voir pour le plaisir d'être ensemble, ils ne se croient pas obligés de babiller pendant une heure pour vous avertir qu'ils sont là ; les Espagnols fument et se taisent ; les Allemands se réunissent pour rêver; les Orientaux trouvent d'ineffables délices dans un beau silence, ils ne parlent même pas pour^lonner un ordre : un regard, un signe, et l'on obéit. Vingt esclaves sont là pour comprendre. On n'a même pas besoin de les appeler : un signe, et l'esclave vous apporte une pipe ; un signe, et l'esclave que cela regarde vous amène une odalisque aux voiles d'or!... un signe, et le sabre reluit, et la tête d'un homme est tranchée ! La parole n'est pas plus prompte ni plus précise ; la parole aux Orientaux est inutile, ils ont de quoi s'en passer; ils ont un esclave pour chacun de leurs désirs ; chaque homme représente une de leurs idées, et se charge pour eux de l'exprimer. Le silence est donc xuw des richesses de l'Orient, et certes ce n'est pas en cela qu'on peut nous reprocher d'étaler en France un luxe asiatique I — Mais nous découvrons une chose, c'est que nous-mêmes, aujourd'hui, nous ne parlons de tout cela que parce (fue nous-mêmes nous n'avons rien à dire; n'importe, nous tenons tellement a nos idées, que nous consentons a l<'s faire valoir même à nos dépens.

8 février 1857.

Bal masqué de l'Opéra; plaisir d'imagination. — Les femmes ne dansent plus, elles improvisent. — Triomphe de Musard.

Voici le carnaval passé à la satisfaction de tout le monde. Ceux qui l'ont célébré s'en réjouissent, car le repos leur devenait urgent; ceux qui n'en ont point goûté les plaisirs s'en félicitent, parce qu'au moins ils n'en entendront plus le bruit, et le bruit qu'on ne fait pas est toujours fatigant.

Nous avons eu peu de bals costumés cette année dans le monde, et presque point de masques sur les boulevards. Tous les travestissements étaient réservés pour les bals de JuUien et des petits théâtres. Les bals ma.squés de l'Opéra étaient tristes comme une assemblée de famille; tout ce que l'on essaie depuis trois ans pour les ranimer, ne peut y parvenir; les tombola, les châles de cachemire, les bracelets, /e^ jeunes ^//e.9 même mises en loterie, les danses espagnoles, les pas allemands, riert ne peut leur rendre la vie. Les hommes s'y promènent entre eux, et les femmes, s'il yen avait, ne trouveraient rien à leur dire. Eh! messieurs, de quoi voulez-vous qu'on vous parle? Sur quel sujet peut-on vous intriguer, quel mystère y a-t-il dans votre vie, qu'on puisse découvrir, et dont il soit hardi de vous entretenir? avec quels sentiments cachés peut-on vous émouvoir? Vous parlera-t-on de la petite une telle? Vous ne

la quittez pas; là, point de mystère, pas la moindre prétention d'amour. Vous dira-t-on qu'elle vous trompe? vous le savez; là, point de jalousie, il n'y a

pas même prétention de propriété. Quant aux autres liens, ce sont des arrangements de convenances, si froids, si indifférents, auxquels vous attachez si peu d'importance, qu'on ne songe pas à vous en plaisanter. Un amour maintenant est une affaire d'occasion; on aime celui ou celle qu'on voit naturellement le plus souvent, sans difficulté ; on choisit dans son petit cercle, on ne se hasarde pas à chercher plus loin. Deux personnes qui se plairaient passionnément, qui se sentiraient attirées l'une vers l'autre par une tendre sympathie, mais qui seraient chacune d'une société différente, resteraient toute leur vie séparées, parce que leurs relations ne seraient ni commodes ni convenables. Nous avions les mariages d'intérêts, aujourd'hui nous avons de plus les amours de convenances, ce qui est fort triste, et ce qui fait aussi que l'on n'a rien à dire aux jeunes gens au bal de l'Opéra; car on ne saurait les agiter en leur parlant d'une personne qui leur est presque indifférente. Le premier aliment d'un bal masqué c'est, non pas l'esprit, c'est V imagination, c'est cette belle faculté de l'intelligence de s'enflammer pour une idée, c'est cette action de la pensée ((ui donne de la vie à tout. Figurez-vous un bal où chacun arriverait avec une brûlante préoccupation de colère, (le bonheur, d'ambilion , d'amour, n'importe; mais enfin, figurez- vous une foule de cerveaux en travail, (le cœurs eji eiuoi, d'esprits en fermentation, et fleurez-vous un petit domino venautdire à chacun un mot, u\\ seul mot siii- le sujet (|ui le préoccupe; oh!

VOUS verriez alors tous ces êtres immobiles s'agiter soudain comme des fous, s'attacher à ce domino, le tourmenter, le poursuivre, l'assaillir de questions: — Qui t'a dit cela ? Comment le sais-tu ? — Est-ce que tu las vue? Est-tu venue avec elle? Sont-ils ici? — Quel jour? — A quelle heure? — Depuis quand?— Et on ne lui laissera pas un moment de repos. Certes on ne s'ennuierait pas. — Eh bien, au lieu d'un seul, figurezvous trois cents dominos produisant le même effet, et vous aurez l'idée de ce que doit être un véritable bal de l'Opéra.

Depuis longtemps on se demande pourquoi les bals de l'Opéra sont passés de mode : on se rappelle quels succès ils obtenaient autrefois, tout ce que les femmes les plus sages imaginaient de ruses pour y aller, le plaisir qu'elles y trouvaient, les ravages qu'y faisait leur malice, le trouble séducteur où elles jetaient tous les esprits, le succès qu'y obtenaient les hommes élégants, les mauvais tours joués aux sots et aux ennuyeux, enfin toutes ces folies du carnaval de l'esprit; et l'on s'étonne qu'il ne reste plus rien de ce plaisir, rien que le souvenir moqueur des héros de ces anciennes fêtes qui, regardant avec dédain nos bals masqués d'aujourd'hui, disent en soupirant :« Ce n'est plus cela. » Et pourquoi n'est-ce plus cela? Des philosophes ont dit : a Cela vient de la trop grande liberté de nos mœurs. Quand les gens qui s'aiment peuvent se voir tous les jours à leur aise à visage découvert, ils n'ont pas besoin de se déguiser, de se cacher sous un masque pour se rencontrer et se parler de leur amour.» Comme on n'a rien répondu à ceux qui ont dit cela, ils persistent dans leur opinion, et pourtant ce n'est pas

— 52 ■— la le vrai motif de cette grande décadence des bals de rOpera; car les pays où les passions sont le plus naïves, où les liens qu'il faudrait cacher sont le plus loyalement avoués, sont précisément ceux où les bals masqués ont le plus de vogue. D'ailleurs les personnes qui allaient au bal de l'Opéra pour s'y rencontrer, étaient en petit nombre. La majorité y allait pour y être intriguée, et on lï'inlrigue bien que les gens qui ont dans l'esprit ou dans le cœur un vif intérêt, ou qui sont susceptibles d'en avoir. Un jeune homme qui aime sérieusement une femme a beau la voir tous les jours et savoir tout ce qu'elle fait, le moindre mot que vous lui direz à propos d'elle l'agitera; le véritable amour est ombrageux; la chose la plus insignifiante, la plus improbable le trouble. Vous lui dites : Je l'ai rencontrée ce matin; il sait qu elle n'est point sortie, qu'elle est malade; il l'a vue lui-même très-souffrante. N'importe, ce mot le trouble ; vingt suppositions plus absurdes les unes que les autres viennent l'assaillir; il n'aura pas de repos qu'il n'ait couru chez elle savoir la vérité. Vous voyez donc bien que ce n'est pas la liberté de l'amour ((ui fait que les bals de l'Opéra sont ennuyeux; c'est l'indifférence de cet amour. ÎNous le répétons; le premier aliment d'un bal masqué c'est l'imagination, et ce qui nous empêche d'avoir de l'imagination c'est notre égoïsme ; car l'imagination est toujours une distraction de soi-même : malheureusement nous conservons tous, en cela, une très-belle présence d'esprit. Que les hommes manquent d'imagination, cela peut encore se comjjrcndre, mais que les femmes en soient com|)l('l('inent dépourvues, c'est ce que nous ne pou- Nons (•\pli(|ner. Si elles ét.i'ent plus sages on ne s'en

plaindrait pas ; mais la morale n'y gagne rien , et les plaisirs seuls y perdent.

Une femme égoïste, non-seulement de cœur, mais d'esprit, ne peut donc être aimable au bal de l'Opéra : pour y paraître piquante, il faut d'abord s'y déguiser, et une femme égoïste ne peut pas sortir d'elle-même. Le moi est indélébile cbez elle. Une véritable égoïste ne sait même pas être fausse, et puis enfln, pour intriguer quelqu'un, il faut encore s'être occupé de lui, et c'est une peine qu'on ne veut prendre aujourd'hui qu'autant qu'elle ne doit pas être inutile. Les bals masqués; enfin, sont un plaisir d'imagination, et comme nous sommes trop égoïstes pour avoir de l'imagination, nous n'avons plus de bals masqués.

A propos des femmes, la grippe vient de leur jouer un tour perfide : sur six cents personnes priées l'autre soir à une de nos élégantes fêtes, deux cents personnes seulement sont venues. La grippe retenait les quatre cents autres dans leur lit, ou auprès du lit d'un malade ; il en est résulté une facilité de circulation dans les contredanses qui a fort déconcerté les danseuses; on venait les regarder ne pas danser ; et cette mode de glisser sur le parquet en contemplant ses pieds, mode qui convient parfaitement à ces combats avec accompagnement de violons, de contre-basses et de coups de fouet qu'on appelle une contredanse française , à cette lutte avec la foule, qu'on appelle danser, paraissait fort risible avec tant d'espace et avec une si grande liberté dans les mouvements. La grippe sera l'occasion d'une réforme dans la danse. Les femmes finiront par ne plus voir un ridicule dans ce qui fut autrefois un talent. Les l'ennnes se privent sottement de beaucoup de succès et de plai-

— 5 4 — sirs qu'elles ne remplacent pas; et puis, elles font du désenchantement, elles s'étonnent que tout les ennuie. Une très-jolie personne nous disait l'autre jour : Ma mère me dit qu'à mon âge, rien ne l'amusait plus que de danser; eh bien, moi j'avoue que je n'aime pas la danse. — Vous n'en savez rien, lui avons-nous dit, vous n'avez jamais dansé. — Comment, mais hier encore... — Oh! vous appelez cela danser; faire trois pas en avant, avec les pieds en dedans, le corps penché et les épaules arrondies; puis hasarder une glissade à droite sans quitter terre, et comme si vous étiez fixée au parquet; puis, peu satisfaite de ce que vous trouvez adroite, essayer à gauche une glissade parallèle; puis, n'ayant pu encore trouver ce que vous semblez chercher, vous décider tout à coup à traverser pour aller voir ce qui se passe en face de vous; là, recommencer le même manège, un pas à droite, un pas à gauche, le même, toujours le même, car si vous faisiez un pas différent, on vous prendrait pour une femme de quarante ans. Au haï, l'âge se reconnaît au pied plus encore qu'au visage ; une femme qui danse les pieds en dehors avoue trente ans; celle qui tourne en faisant dos à dos en avoue quarante; celle qui fait un pas de Basque ou un pas de bourrée confesse cinquante ans; celle qui hasarderait un pas de zéphyr en ti'ahirait soixante, si elU' était capable de le faire. Vous marchez en mesure, mais vous ne dansez pas, et vous ne pouvez savoir si vous aimez la danse. Autrefois, la danse était un exercice, car il fallait travailler pour arriver à bien faire tous ces pas, aujourd'hui tant nu'prisés; c'était un plaisir aussi, parce (|ue c'était une promesse de succes. Une jeune lille (|ui dansait bicj) avait un avenir.

Les mariages se faisaient au bal ; un solo bien étudié valait une dot. Aujourd'hui, savoir danser serait un ridicule, et les maîtres de danse en sont réduits à se faire professeurs d'histoire et de géographie. Le célèbre M. Levi a bien compris son époque; son école de danse languissait, il en a fait une école d'improvisation ; il a changé sa boUe de danse en chaire d'éloquence. Il apprend aux petites filles à parler des heures entières, sans se reposer, sur le lever du soleil, sur Vamour filial, sur la mort d'un grand homme quelconque. Si elles n'ont point d'esprit, elles acquerront au moins de l'aplomb, c'est toujours cela; et les parents s'en vont chez eux très-fiers, car ils ont une fille qui improvise : cela est merveilleux vraiment I Mais après ce grand progrès nous expliquera-t-on une chose : jadis les femmes ne savaient point l'orthographe et elles savaient parfaitement bien danser ; les hommes étaient toujours auprès d'elles. — Aujourd'hui les femmes sont fort instruites; elles pai'lent l'anglais, l'italien; elles improvisent en français; elles lisent ia Revue britannique, les histoires de M. Mignet, et même les discours de la Chambre; elles sont fort en état de soutenir la conversation avec les hommes... et pourtant les hommes les laissent seules faire valoir entre elles cette brillante éducation ; ils se réunissent dans des clubs, dans des cafés, ou bien, ce qui est plus outrageant, dans des bals suspects où ces femmes si bien élevées, si savantes ne vont pas, et où celles qu'on y va chercher n'ont d'autres prétentions que des succès de danse ; danse bizarre, il est vrai, danse [)rohibée sans doute, mais enfin, (jui prouve encore ce que nous disions, c'est que le besoin d'une réforme dans la danse se fait gé-

Ôt) —

néraleineiit sentir. 0 les femmes I les femmes! Elles ne comprennent point leur vocation; elles ne savent point que leur premier intérêt, leur premier devoir, est d'être séduisantes. Qu'elles s'instruisent..... bien, mais qu'elles ne négligent pas pour s'instruire ce qui doit faire leur véritable attrait ; qu'elles lisent, mais qu'elles chantent ; qu'elles sachent parler l'anglais comme une Anglaise, mais qu'elles sachent porter un chapeau à la Française; qu'elles fassent des vers, si elles peuvent, mais qu'elles sachent rire et danser, plaire enfin, plaire avant tout. Vhomme ne demande pas à sa compayne de partager ses travaux, il lui demande de l'en distraire ; l'instruction pour les femmes c'est le luxe; le nécessaire, c'est la grâce, la gentillesse, la séduction : les femmes sont un ornement dans la vie, et la loi de tout ori^ement est de paraître fin, léger, délicat et coquet; ce qui ne l'empêche pas d'être en enivre ou en pierre, en or ou en marbre.

Le nouveau Orf/e des Arls est en pleine prospérité ; brillantes admissions, sévères et capricieuses omissions, tout s'accorde pour en faire une assemblée dont chacun voudra faire partie. Quelques-uns de ses membres, (|ui ne sont pas encore à la hauteur du siècle, avaient propose de hlack bouler M. de B..., sous prétexte qu'il était prince; l'un d'euv s'était, dit-on, écrie : « Ah hien! nous, si nous /oy/<6oit.s dans les princes, je n'ensuis plus. » Il paiait(iue cette menace n'a effrayé personne, 1 1 le prince de H... a été reçu à une très-forte majorité; mais les rebelles soutiennent encore que c'est comme artiste (ju'on l'a reçu, et que son beau talent a pu seul faire pardonner son titre de prince. Avis aux ur.'inds sciuneurs <|ui ne savent ni i)eiu(ire ni chanter;

— Ô7 — messieurs les artistes, voyez-vous, sont de bons enfants qui n'ont point de préjugés; en voici la preuve. Cependant il est assez simple que des jeunes gens qui se réunissent pour mettre en commun leurs talents, ne se soucient point de faire de frais pour des spectateurs inutiles, pour des ennuyeux dédaigneux, d'amuser enlin des gens qui ne pourraient pas le leur rendre ; car le Cercle des A rts n'est pas seulement comme les autres cercles de Paris, un club où l'on vient jouer au whist, et dîner à une grande table; c'est de plus une salle de concert où nos voix les plus célèbres se font entendre; c'est de plus un musée où les tableaux de nos meilleurs peintres seront exposés. Or, dans une assemblée où chacun paie de sa personne, on a le droit de regarder comme ennemis tous ceux qui n'y sauraient rien faire ; il est vrai que ceux-là ont la ressource de fumer. La passion du cigare devient si générale, que nous connaissons des maisons fashionables où l'on fait arranger une salle à fumeTy comme on a une salle à manger. Au Cercle des Arts un des salons est exclusivement consacré à cet exercice. Nous avons entendu, à propos de cela, un dialogue assez amusant. — Eh bien, mon cher, pourquoi ne viens-tu jamais à notre cercle? on y est très-bien, tu as tort. — Moi, mais j'y vais tous les jours, et je ne t'y ai pas encore vu ; ou donc te caches-tu? — Je ne me cache pas, je vais fumer là le soir mon cigare après diner. — Et moi aussi, te dis-je. — Eh bien, alors... Ah! c'est la fumée; le fait est qu'on n'y voit pas. — Cela est exact, nous n'inventons rien, nous l'avons entendu, et les personnes qui ont eu un ami à chercher dans ces ténèbres de fumée, nous croiront facilement.

INoiis avons lu dans un nouveau journal la phrase suivante : « Rossini a épuisé la source des lauriers, c'est ce qui fait que nous ne pouvons pas en vouloir au nouveau compositeur s'il n'a pas pu en trouver quelquesuns à cueillir. » La phrase n'est certainement pas élégante, mais l'image est si nouvelle , comment n'en être pas frappé! La source des lauriers, quelle admirable expression ! comme elle vous donne tout de suite le droit de dire les racines de mes larmes !

Les animaux commencent à jouer un rôle sur nos théâtres; on avait essayé un effet de chèvre dans la Esméralda, mais la pauvre bète n'a jamais pu apprendre son rôle; dans le Mari de la Dame de Chœurs, il y a une affreuse chienne, nommée Rosette, qu'on peut regarder comme l'héroïne de la pièce, et voici maintenant qu'on prépare un ballet dans lequel mademoiselle Elssler et une chatte blanche doivent rivaliser de grâce et de souplesse. Feu le chien de Montargis doit être bien jaloux.

On nous écrit à l'instant : « Je regrette bien que votre grippe vous ait empêché de venir hier soir au bal Musard, à l'Opéra. C'était une fête dont rien ne peut donner l'idée : six mille personnes dans la salle, et deux mille à la porte, qui n'ont pu entrer. Toutes les loges prises; celles du roi, de M. le duc d'Orléans, envahies par des gens qui ne savaient où se réfugier. Les costumes les plus pittoresques, les danses les plus vives, les plus passionnées. La police point taquine, et pas le moindre désordre ; mais ce qu'il y a eu de remarquable, révé^ ncnu'iit de la nuit, c'est le triomi)he de Musard, porté sur les i'|)ault's de six des plus beaux danseurs, et promeut; dans toulc l.i salle, nux acclamations, aux ap-

plaudissements de toute la foule. La figure de Musard était rayonnante ; c'était le roi des ribauds.

Pardon, si je vous écris si tard, je viens de me réveiller. »

Dix heures du soir.

Une autre personne nous écrit : « Vous avez bien fait de ne pas venir avec nous hier au bal Musard, à l'Opéra. C'était une cohue épouvantable; on ne comprend pas qu'on puisse s'amuser à de pareils plaisirs. Il y a eu bien des batailles où l'on courait moins de dangers. Un jeune homme est tombé au milieu du galop, tout le galop lui a passé sur le corps ; on l'a relevé dans un état affreux; puis les danses les plus scandaleuses, un désordre épouvantable. J'ai eu, pour ma part, un pan de mon habit emporté. Je ne vous ai pas écrit plus tôt ces détails sur ce bal de fous, parce que je crois qu'il vaut mieux que vous n'en parliez pas. n

Voilà Paris, voilà le monde ; lequel de ces deux ju- ^es faut-il croire?... Peut-être tous les deux.

LETTRE lY.

8 mars 1857.

Los nymphes affamées. — L'enfantillage des hommes chauves. L'alliance de l\i. de Lamennais et de George Sand.

Est-il bien vrai? l'on s'est aperçu de notre silence, et Ton a daigné s'en plaindre, et nous avons là, sous les yeux, des lettres bienveillantes, beaucoup de lettres, plus de trente , qui demandent compte au directeur de ce journal de notre paresse, et qui prétendent que lorsque l'espace \ient à manquer dans ses graves colonnes, ce n'est pas nous qu'il faut sacrifier. Quoi de plus flatteur, et en même temps de plus découraueant ; comment continuer un succès que l'on ne croit pas mériter, et qu'on ne s'explique pas? nous n'avions qu'une valeur, qu'une humble supériorité, celle de n'avoir point de prétention, et voilà que le succès nous gâte; voilà que l'on fait de nous un auteur, et que nous allons tomber, malgré nous peutêtre, dans toutes sortes de recherches, dans d'invincibles prétentions. Une vanité sourde nous envahit déjà, déjà nous avons perdu cette fleur d'insouciance qui faisait tout notre charme. C'est l'enfant qui s'aper- (•oit (|u'on le regarde jouer, et qui exagère ses gentillesses; c'est la jeune fdle qui sait qu'elle est belle, et (jui se pose avec lierté; c'est bien plus encore, c'est la jeune lille qui sait qu'elle est innocente, et qui se préoccupe de ee (ju'elle ignore. Adieu , Jnisser-allcr gra-

cieux ; adieu, franches pensées jetées au hasard ; adieu, nonchalance pleine de dignité; adieu, belle et noble indépendance; nous sommes vaincu par le succès, corrompu par le besoin de le maintenir. Nous ne parlerons plus pour dire, mais pour plaire. En écrivant, nous songerons au lecteur, auquel nous n'avions Jamais songé, et, malgré uous, demain nous demanderons h nos amis : « Comment avez-\ous trouvé le Courrier de Paris? » Quelques éloges auront su faire d'un bavard assez amusant un auteur prétentieux. Nous croyons sincèrement que les trop prompts succès ont détruit plus de talents que les plus injustes revers.

Le carême est fort brillant cette année, il lutte de plaisirs avec le carnaval ; c'est affreux à dire, mais il faut bien l'avouer, puisque cela est. On danse, on danse avec ardeur, comme on devrait prier, et certes on ne jeûne pas. Si vous voyiez souper nos élégantes , si vous saviez comme toutes ces nymphes mangent, vous ne vous croiriez point aux jours des privations pieuses; vous ne comprendriez pas non plus pourquoi ces jeunes femmes sont si maigres. Vrai, quand (m a assisté à l'un de nos grands soupers de bal, quand on a vu ces frêles beautés à l'ouvrage, quand on a mesuré de l'œil ce qu'elles ont englouti de jambons, de pâtés, de volailles, de sautés de perdreaux et de gâteaux de toutes espèces, on a le droit d'exiger d'elles (les bras plus ronds et des épaules mieux réussies. Pauvres sylphides! en retournant chez elles, leur âme retrouve donc bien des chagrins!... car il faut plus d'une peine pour neutraliser les bienfaits nutritifs de pareils repas! tn homme d'esprit a dit : Les fennnes

ne savent pas le tort qu'elles se font en mangeant. Et il a bien raison ; rien de plus desenchantant que de voir une femme belle et parée manger sérieusement. L'appétit n'est permis aux femmes qu'en voyage. Dans un salon, il faut qu'elles soient petites-maitresses avant tout ; et une petite-maitresse ne doit prendre au bal que des glaces, ne doit choisir que des fruits et des friandises. Cela nous rappelle ce mot d'un enfant qui entendait sa mère retenir a déjeuner son maître d'écriture, et qui voulait l'inviter aussi à sa manière : « Oh ! restez, monsieur, disait-elle (c'était une petite fille), je vous en prie, je n'ai jamais vu manger un maitre d'écriture ! » Sans doute, elle se figurait qu'un maitre d'écriture devait manger des choses extraordinaires, des pains a cacheter peut-être, ou toute autre chose de son art. Eh bien ! nous, nous sommes un peu comme elle, il nous semble qu'une élégante ne doit se nourrira l'œil, que de parfums, de fruits et de fleurs.

Oh ! vous auriez ri lundi dernier, si vous aviez vu la consternation des spectateurs de l'Opéra mis à la porte si impitoyablement; cette foule déconcertée descendant l'escalier, s'écoulant dans les corridors, s'agitant dans le vestibule avant, bien avant l'heure où elle comptait voir se terminer ses plaisirs; ces deux mille personnes disant toutes la même chose, ayant toutes la même idée ; deu\ mille personnes m\stiliees a la même heure et du même coup ; et puis toute une soirée perdue, une parure inutile, un destin maïuiué : « J'ai refusé un concert charmant, disait une fenimc. — Si j'avais su cela, disait une autre. — .l'aurais bien mieux fait de rester ebez moi, souffrante comme je suis, disait celle-ci. — (^)u(' \i\-\-il faire? Je ne le verrai pas ce soir, disait

celle-là. » Et puis toutes répétaient en cliœur : « Que c'est désagréable, J'ai renvoyé ma voiture! Que faire? » * Les femmes qui étaient venues en fiacre, surtout, disaient cela très-haut.

L'événement affligeant de la semaine, ce n'est pas le rejet de la loi de disjonction, loi qu'il ne nous appartient pas de juger, et qui d'ailleurs était de nature à diviser également les plus loyales opinions et les consciences les plus pures ; ce qu'il y a eu de triste, c'est la conduite de la Chambre en cette circonstance ; c'est l'agitation sans dignité de ces représentants d'un pays ; c'est l'aspect de ces magistrats sautant sur leur banc comme des révoltés de collège ; de ces législateurs jetant leur chapeau en l'air comme les lazzaroni du troisième acte de la Muette, criant bravo comme des claqueurs, et s'embrassant entre eux avec folie comme des convives qui ont \e vin tendre. C'est cet enfantillage des hommes chauves de la France qui nous fait frémir pour elle. Comment se fait-il que depuis vingt ans l'éducation parlementaire n'ait pas fait plus de progrès! Comment se fait-il que ces députés, qui sont fort convenables ùixns le monde, où ils ne représentent que leur famille, qui se comi^ortent à merveille dans un salon, où personne ne fait attention à eux, tout à coup deviennent turbulents, inconvenants, injurieux, perdent le sentiment de leur dignité, le souvenir de leur éducation , sitôt qu'ils font partie d'une assemblée régnante comme représentants du pays; sitôt qu'il leur faut comparaître devant la France qu'ils gouvernent, et devant l'Europe qui les juge. Nous expliquera-t-on ce mystère? Et n'avons-nous pas le droit de gémir en voyant toujours nos destinées compromises par ceux-h;

même qui devraient nous guider, navons-nous pas • enfin le droit de dire à ceux qui nous représentent ainsi : Messieurs, nous ne vous ressemblons pas.

L'alliance de M. de Lamennais et de George Sand fait beaucoup parler; pour nous, à cliaque amitié nouvelle de George Sand, nous nous rejouissons; chacun de ses amis est un sujet pour elle ; chaque nouvelle relation est un nouveau roman. L'histoire de ses affections est tout entière dans le catalogue de ses œuvres. Jadis, elle rencontra un jeune homme distingué, élégant et froid, égoïste et gracieux, un ingrat de bonne compagnie, ce qu'on appelle un homme du monde, et M. de Ramière vit le jour, et notre littérature vit surgir un chef-d'œuvre, et le nom iVJniilana retentit dans toute la France malgré le cliolera, malgré les émeutes , qui , à cette époque , se disputaient nos loisirs. Plus tard, un jeune homme d'une condition moins brillante, mais d'une bonne fiimille et doue d'un admirable talent, est présenté à George Sand; ce jeune homme, pour lui plaire, fait résonner sa douce voix : à ses nobles accents, George Sand s'inspire , et bientôt ses lecteurs enchantés apprennent que Valentine a donné sa vie à Bénédict. A l'horizon apparaît un poète, et soudain George Sand a révélé Stcnio. L'n avocat se fait entendre, et George Sand se montre au barreau, et Simon obtient la main de Fianund pour prix de son élofjuence. Enlin , George Sand rencontre sur sa route périlleuse un saint pasteur, et voilà que les idées pieuses retleurissent dans son âme, et voilà (îeorge Sand qui redevient morale, austère même, plus austère que la vertu; car la vertu consiste à refuser simplement ce (|ui est mal; (ieorge Sand va plus loin.

— G.j — elle pousse le scrupule jusqu'à refiiseï* ce qui est i)ien, et l'on voit sa dernière héroïne, en compensation de toutes les autres, refuser obstinément un bon et honnête mariage , qui ferait son bonheur , celui de toute sa famille , mais que George Sand trouve plus généreux de lui faire dédaigner. On voit qu'il y a encore un peu de confusion dans cette renaissance des idées pures ; l'auteur dépasse le but, parce qu'il l'avait perdu de vue un moment ; mais il veut y revenir, et c'est déjà beaucoup. L'exagération même du principe prouve la bonne foi du retour; ce n'est pas précisément ferveur de novice, c'est plutôt ardeur de pénitent, et cela vaut mieux, c'est plus durable. Cette sainte métamorphose étant due aux Paroles d'un Croyant , déjà le héros du nouveau roman de George Sand est un vénérable curé, comme autrefois celui de Valentine fut un chanteur, celui de Fiamma un avocat, celui de Lélia un poëte. Vous le voyez, chacun de ses livres admirables porte l'empreinte de l'affection qui l'inspira ; et la pensée de George Sand , qui se montre tour à tour froide et désenchantée avec le héros des salons, gracieuse, fraîche, liante avec le chanteur des ruisseaux et des bruyères, poétique avec le poëte, républicaine avec l'avocat, apparaît aujourd'hui morale et religieuse avec le prêtre politique. Ce qui faisait dire l'autre jour à un mauvais plaisant : — C'est surtout à propos des ouvrages des femmes que l'on peut s'écrier avec M. de Buffon : a Le style est l'homme. »

Mais pour ne point finir par cette folle plaisanterie, nous citerons la fin de la troisième lettre à Mareie, jvuiw (ille, un peu saint-simonnienne , ([ue Geoi-ge Sand cherche à détourner de ses ambitions masculines :

« Adieu l attendez la manifestation de la volonté divine. II est une puissance invisible qui veille sur nous tous, et quand même nous serions oubliés, il y a un état de délaissement préférable aux rigueurs de la destinée. Il y a une abnégation meilleure que l'agitation vaine et les passions aveugles. Vous êtes au sein des mers orageuses comme une barque engravée. Les vents soufflent , l'onde écume , les oiseaux des tempêtes rasent d'un vol inquiet votre voile immobile, tout éprouve la souffrance, le péril, la fatigue; mais tout ce qui souffre participe à la vie, et ce banc de sable qui vous retient, c'est le calme plat, c'est l'inaction, image du néant. Mieux vaudrait, dites-vous, s'élancer dans l'orage, fût-ce pour y périr en peu d'instants, que de rester spectateur inerte et désolé de cette lutte où le reste de la création s'intéresse. Je comprends bien et j'excuse ces moments d'angoisses où vous appelez de vos vœux l'heure de la destruction, qui seule consommera votre délivrance. Cependant, si les flots pouvaient parler et vous dire sur quels graviers impurs, sur quels immondes goémons ils sont condamnés à se rouler sans cesse; si les oiseaux des tempêtes savaient vous décrire sur quels récifs effrayants ils sont forcés de déposer leurs nids, et quelles guerres des reptiles impitoyables livrent à leurs tremblantes amours; si, dans les voix munissantes de la rafale , vous pouviez saisir le sens de ces cris inconnus, de ces plaintes lamentables, que les esprits de l'air exhalent dans des luttes terribles, mystérieuses, vous ne voudriez être ni la vague sans rivage, ni l'oiseau sans asile, ni le vent sans repos. Vous aimeriez mieux attendre l'éternelle sérénité de r.-iurrc vie sur un écueil stérile; là, du

moins, vous avez le loisir de prier, et la résignation de la plus humble espérance vaut mieux que le combat du plus orgueilleux désespoir ! »

Cette image est belle , cette pensée est noble , et ce langage est si harmonieux, que nous nous sommes surpris lisant tout haut ce passage comme nous aurions lu des vers. Pour avoir le droit de parler ainsi de George Sand , il faut bien prouver qu'on sait l'admirer.

].p:ttre V

lo mars |S57.

Le monde parisien qui s'ennuie toujours, le monde parisien fini s'amuse toujours. — Chasse à Chanlilly. — Modes.

11 y a à Paris deux mondes bien distincts, deux sociétés aussi différentes que deux sectes, aussi séparées que deux troupes d'ennemis; elles ne se tiennent que par un seul et même sentiment, le dédain; ohl mais un mépris mutuel plein de sympathie, une pitié réciproque et d'une égalité risible, et vraiment nouvelle a observer, en ce qu'elle part des deux côtes d'un point opposé, pour arriver au même centre, et que pour exprimer les idées les plus contraires , elle se sert des mêmes mots. Le premier de ces mondes est le monde grave, aristocratique pur, le monde dépositaire des anciennes vertus, des anciennes croyances ; le monde chez qui la dignité est plus qu'une nature, est devenue un système, qui cherche par devoir ce qu'on devrait choisir par conviction ; mais enfin qui le cherche, qui veut le bien, qui le fait, (jui respecte tous les mots sacrés, toutes les choses saintes, qui révère l'église, la famille, la royauté; qui croit et qui veut croire, ce qui est déjà beaucoup. Ce monde est composé d'àmes sincères et (lliNpocrites, comme tous les nu)ndes connus; mais toutefois la majorité est noble, généreuse, et si ces cœurs |)ri\iU'gi('S, (juc de rares combats viennent eprou\er, pouNJiicut se (Icl'ciidrc de leur juste orgueil, et de leur

involontaire dédain pour ce qui ne leur ressemble pas, il faudrait les donner pour modèles, il faudrait les admirer.

Le second de ces deux mondes est un chaos d'idées les plus étranges, une macédoine de toutes choses, qui ne ressemble à rien; un mélange d'incrédulité et de préjugés, de petites indépendances et de grandes préventions, de vieilles manies et de besoins nouveaux, de fantaisies et de routines. . . impossible à comprendre. Là, rien de fixe, point de lois, des principes pour rien ; tout y est vague, les usages, les vertus, les devoirs, les ridicules mêmes. Ce qui choque les uns peut plaire aux autres; mais certainement nul n'aura le suffrage universel. Vous arrivez avec assurance, vous pensez devoir être à l'aise avec des gens qui s'y sont mis; point du tout, il y a dans cet océan d'idées jeunes et vieilles, bonnes et fausses, il y a tout à coup des écueils de préjugés invisibles et inattendus, contre lesquels vous venez vous briser ; et cela sans défiance, parce qu'il est de certaines indignations que l'on ne saurait prévoir. Là, par exemple, un homme qui a donné sa foi à tous les gouvernements, depuis vingt années, se formalisera si vous soutenez que le serment politique est chose folle et inutile; une femme, qui se compromet pour toutes les religions, qui admet tous les cultes à l'honneur de lui rendre hommage, se révoltera tout à coup contre un jeune étourdi qui avouera franchement que pendant le carême il fuit les repas de famille, parce qu'un diner maigre l'attriste ; une coquette se scandalisera aujourd'hui d'un mot léger qu'hier elle aura dit; c'est un abandon inégal , une ])ru(lerie capricieuse sur les(iuels on ne peu! conq)ler; (|ueis (|ue soient les discours que

— 7 0 — VOUS teniez, il y aura toujours la quelqu'un que vos paroles révolteront. Les uns vous nommeront ca/'aro? ou jeune homme très-chrétien^ si vous parlez avec respect d'une chose respectable ; les autres vous traiteront de furieuxt d'homme de mauvaise société, si vous faites une plaisanterie sur une aventure de danseuse ou sur le bal de Musard. Après tout, ce monde n'est ni plus méchant, ni meilleur que le premier ; et nous dirons de lui ce que nous disons de l'autre : il est composé d'àmes sincères et d'hypocrites comme tous les mondes connus; car il est de faux mauvais sujets, comme il est de faux dévots, et l'on ne saurait dire vraiment laquelle de ces deux hypocrisies est la plus pénible et la plus coupable. Ce qu'il y a de certain c'est que le premier de ces mondes que nous avons si longuement dépeints vit de considération, de respect — et s'ennuie, tandis que le second ne vit que de plaisir — et s'amuse ; que le second méprise sincèrement le premier de s'ennuyer ainsi ; pendant que le premier méprise le second de s'amuser toujours. Les uns disent : Ils ne sortent jamais, ils ont de vieux chevaux qui tirent péniblement de vieilles calèches fermées, les femmes portent de petites douillettes marons, pauvres, étroites, et ils ont deux cent mille livres de rentes ! cela fait pitié. Les autres disent : Ils sont toujours en fête, ce sont des bals, des spectacles, des soupers qui n'en finissent pas, ils rentrent au jour, leurs femmes dépensent des sommes folles pour leur toilette, et ils n'ont jamais le sou, cela fait pitié!

Or, depuis le mercredi des Cendres, le premier monde vit en retraite, il n'a pas pris part au\ létes que nous avons racontées. Le second monde se calme un peu depuis liuit jours. C'est le contraire de la fable de la

Cigale et la Fourmi, que faisiez- vous au temps déjeune? — Je dansais, ne vous déplaise. — Eii bien ! chantez, maintenant. Et maintenant il chante. Le monde joyeux va aux concerts parce qu'il n'y a plus de bals. Sans doute ces deux camps ennemis se partagent la capitale bien également, car les églises sont aussi pleines que les salles de spectacle. La foule encombre Notre-Dame autant que l'Opéra, et c'est plaisir de voir cette jeunesse française venir d'elle-même, indépendante et généreuse, chercher des enseignements, apporter des croyances aux pieds de ces mêmes autels où jadis on ne voyait que des fonctionnaires publics en extase, tremblant devant une inquisition invisible; que des pénitents de cour, des pharisiens de ministères; humbles ambitieux, dont la piété flatteuse ne s'adressait pas au ciel, et qui ne demandaient, dans leur ferveur intéressée, qu'une préfecture ou une ambassade. Oh! c'est maintenant que nous avons la véritable liberté des cultes, la religion est affranchie, la foi est pure, et le temple est rendu à Dieu. Dites, n'aimez- vous pas mieux cette jeune France instruite et religieuse, que cette jeunesse Touquctque nous avions autrefois et qui a fourni tous nos grands hommes d'aujourd'hui? Et ne faut-jl pas être bien maladroit pour gouverner si misérablement un pays où la jeunesse, qui est la force de la nation, prie et espère !

Nous disions tout à l'heure qu'il y avait autant de monde à Notre-Dame qu'à l'Opéra ; maintenant disons que dimanche à l'Opéra, il y avait autant de monde le soir qu'il y en avait le matin a Notre-Dame. Esméralda, dont on a joué un acte, a été très-applaudie. L'air de Quanimodn a obtenu un succès non contesté; ce qui nous confirme dans notre opinion qu'un opéra, quelle

que soit la l)eaute de la nnisique, ne peut se soutenir pendant quatre actes sans ballets et sans décorations. On ne peut vivre toute une soirée pour ses oreilles, surtout à l'Opéra, où l'on vient surtout regarder, admirer ; le public de l'Opéra demande à être ébloui, et les plus beaux chants du monde ne pourraient jamais lui suffire. C'est déjà bien assez pour lui d'avoir perdu le spectacle de la salle qui le rendait si heureux : il est passé le temps où les femmes arrivaient richement parées, ou les diamants servaient d'auxiliaires aux lustres, où les entractes étaient ce qu'il y avait de plus intéressant dans toute la pièce. Aujourd'hui les femmes se cachent sous leurs manteaux ; elles ont froid, elles sont pâles et tristes ; et puis des chapeaux fanés pendent sur les balcons, et l'on voit des bonnets ro?u/.?auxprf >?î/('rr.<.' loges. 0 décadence ! . . .

Une assez jolie femme disait l'autre soir qu'elle allait ouvrir sa maison, mais qu'elle n'admettrait chez elle aucune femme qui aurait passé trente ans. — Ce sera charmant, lui dit sa cousine, mais dépèche-toi, car dans un an, tu ne pourras plus t'inviter. — Une cousine est une ennemie donnée par la nature.

De mémoire de chasseurs depuis 1830^ on n'a rien ^u de plus beau que la chasse qui a eu lieu vendredi à (Chantilly. Vous savez le temps qu'il faisait; combinaison admirable pour une chasse, terre d'hiver, ciel de |)rintemps; le rendez-vous était à Chantilly à la table de marbre. A dix heurts et demie on s'est mis en camp.iL'nc, le cerf s'est conduit noblement; en véritable connaisseur, on cicérone de bon lioùt, il a parcouru les vallons les plus pittoresques, les pays les plus célèbres; il a liMNcrsc tout le parc d'Urmenonville, il a salue en

passant, rapidement il est vrai, la tombe de Jean-Jacques, ce mortel qui, comme lui, se croyait toujours poursuivi ; il a traversé le désert, le classique désert d'Ermenonville; et là c'était un merveilleux spectacle que toute cette chasse perdue dans cette vaste plaine de sable et le cerf courant, fuyant, toujours fuyant vers l'horizon, toujours visible et cependant si loin de vous. Après six heures de course, la victime ingénieuse est allée tomber dans le bel étang de Mortfontaine ; elle a choisi le site le plus poétique pour y mourir ! Si nous croyions à la métempsycose, nous dirions que l'âme de quelque peintre de paysage, malheureux en amour, avait passé dans le corps de ce noble cerf, tant il s'est montré artiste dans toutes ses promenades et jusque dans sa chute. Le tableau qu'il a composé, et dont il était le héros, est digne des plus grands maîtres; au milieu de l'étang dont tous les chasseurs garnissaient les bords, le pauvre animal se défendait avec furie; déjà deux ou trois chiens venaient d'être éventrés par lui, lorsque M. le duc d'Orléans, pour sauver les vainqueurs, demanda une carabine, et le cerf fut bientôt mis hors de combat. Cette justesse de coup d'œil prouve que M. le duc d'Orléans n'a la vue basse que dans un salon ; cette chasse fort belle, mais si longue et si pénible, prouve aussi que le jeune prince s'ennuie de son repos, et qu'il cherche à se consoler des lenteurs de l'expédition de (^onstantine, que nous lui reprochons de trop désirer, par les exercices les plus fatigants. Plusieurs chasseurs se sont égarés exprès, ne pouvant le suivre. La curée n'a pu avoir lieu que le soir aux flambeaux. Cette chasse est la dernière de l'année. Probablement le cerf savait cela, c'est pourquoi il s'est si bien conduit.

r.c soleil a dfja l'ait sortir de fraîches étoffes d'ete. Nous sommes allé regarder aiiœ Chinois, sur le boulevard des Italiens, ces mousselines roses et lilas, qui sentent le printemps, comme on va respirer le doux parfum des violettes dans les bois. Salut mousselines légères, fleurs des magasins, aimables prémices de la belle saison, vous nous avez rendu l'espérance, nous croyions les beaux jours perdus. Vivent les parures de printemps ! Mais nous n'y sommes pas encore. Toujours le satin, le velours, et les mantelets doublés d'hermine, et les manchons d'hermine, et puis aussi toutes sortes de fourrures inconnues : entre autres une hermine domestique dont il faut se défier. Cette année, on a inventé beaucoup d'animaux sauvages, dont les naturalistes n'ont aucune idée, des animaux de fantaisie, qui n'ont connu la vie que sous la fornje d'un manchon.

Rien de nouveau dans les modes, elles se forgent, elles se trament dans le silence. Aujourd'hui on porte franchement ce que Ton a, on use tout ce qui reste. C'est la saison ou les chapeaux à phimes voient le grand jour et la poussière des boulevards : tel chapeau de velours épingle blanc, languit enfermé depuis trois mois dans un carton, et n'est sorti qu'en voiture dans les grandes occasions aux heures importantes de l'hiver, pour des visites oflicielles, pour des concerts du matin, aujourd'hui rendu à la liberté par son inutilité prochaine, délivré par le printemps qui va le remplacer, il se livre sans reserve à un exercice inaccoutumé, il va, il vient, il csl (piitlé, remis, le matin, le soir, on le porte M l'eulise, ou il renqilace la cajmte ouatcequi n'est déjà plus; il sort à pied et sans façon, sans embarias. c'ir il ii'csl |)lus seul; il rencontre, sur les boulevards

et dans les rues, mille chapeaux a plumes de sa connaissance, il n'est plus honteux de son luxe, son panache est admis et n'attire pas les yeux ; on le fatigue plus en dix jours qu'on ne l'a fait pendant tout l'hiver, enfin on le traite sans ménagement, comme un ami dont on n'a plus besoin.

22 mars «837.

Carême. — Une foule privilégiée. — Salon de <837. — Por'.rails bourgeois. — Droits des femmes.

Le printemps a commencé par un jour d'hiver; la neige, la vieille et véritable neige, vient retarder la belle et fausse neige des amandiers en fleurs , les hirondelles se consultent, et leur retour est retarde; Longchamps est morfondu, et si l'on n'y est pas allé en traîneaux, c'est par resi)eet pour les usages. Les robes nouvelles étaient peut-être charmantes sous les manteaux ; les femmes étaient peut-être roses et fraîches sous leurs voiles; les chevaux étaient peut-être superbes, mais ils allaient au pas, et nous allions si vite pour nous réchauffer que nous n'avons rien vu. Malheur a qui aurait paru ce matin aux Champs-Elysées en habits de printemps, ce n'est pas à Longchamps qu'on l'aurait conduit, mais à Charenton.

Cette semaine on jeune, on prie; les saintes cérémonies de ces dei'niers jours de carême sont si belles , ces abstinences , ce deuil austère ont tant de pouvoir sur l'imagination , qu'ils raniment la ferveur des âmes les plus faibles, qu'ils réveillent le courage des indifférents; car aujourd'hui ce ne sont plus les philosophes qui sont athées, ce sont les cœurs désenchantés, et ceux-là avec de la poésie on les ramène. Eh! (juoi de plus consolant,

de plus sublime que cette pensée, que chaque privation nous est comptée et nous rachète une faute. Oh! qu'elle est généreuse cette religion qui, d'un sacrifice, nous fait une espérance; qui nous montre toujours après la nuit, et même à cause de la nuit, un beau jour; qui nous promet le bonheur comme une conséquence des larmes ; qui nous fait d'un revers un gage de triomphe, et nous dit : Souffrir c'est mériter ! Il nous arrive parfois, quand nous sommes dans une église, de chercher à pénétrer dans toutes ces pensées qui viennent s'élever jusqu'au ciel , à surprendre sur ces lèvres doucement agitées le secret de chaque prière... et tout à coup un désir de roi, ou plutôt de Dieu nous saisit... et nous paierions de nos jours, de tout l'avenir de notre vie, le pouvoir d'exaucer tous ces vœux ensemble, par miracle et subitement. Vous figurez-vous alors le transport de toute cette foule, ces milliers de cœurs enivrés, ces hymnesde reconnaissance, ce Te Deiim spontané sortant de toutes les bouches, ces flammes de joie jaillissant de tous les yeux? Oh I la belle émotion ! Heureux ceux qui ont la puissance : c'est ainsi qu'il en faudrait abuser !

Nous n'imiterons pas plusieurs journaux qui vantent les prédications de la chaire, comme on vante les discours de la tribune; nous ne croyons pas ces appréciations littéraires convenables lorsqu'il s'agit de l'éloquence religieuse; nous ne nous reconnaissons pas le droit de juger un prêtre qui parle au nom de Dieu , comme nous jugeons un député qui parle au nom de ses commettants. Si la représentation nationale est respectable, la représentation divine est sacrée; il nous semble même que c'est faire injure à ces austères inspirés, que de les louer connne des hommes de talent, (jue de jeter

au milieu de leurs saintes pensées des préoccupations de rhétorique et de grammaire. Nous ne croyons pas, par exemple , que M. de Brézé soit très-flatté cjii'on loue la grâce de sa diction, sa i)arole pleine de suavité et d'élégance; nous ne croyons pas non plus que M. l'abbé Dupanloup puisse trouver convenable que l'on vante son langage fleuri. Quant à M. l'abbé Combalot , nous savons déjà ce qu'il pense de la publicité donnée dans les journaux aux sermons de l'église , et nous citerons à l'appui de notre opinion le passage d'une lettre qu'il écrivait à monseigneur l'évêque d'Agen, au sujet des sténographes qui faisaient imprimer les conférences : « Que deviendrait la prédication catholique en France, si on sténographiait tous les discours des orateurs chrétiens? Travestir un prédicateur, ce n'est pas rendre service à l'église; reproduire ses inspirations par la presse, c'est tuer sa parole : car, si le prédicateur évangélique fait imprimer ses discours ;et lui seul a ce droit), il faut qu'il renonce à la chaire. »

Nous dirons donc ce qui est vrai ; c'est que la foule se porte à Norrc-Dame pour écouter M. l'abbé de Ravignan, qu'elle envahit Saint-Roch, où prêche M. l'abbé Dupanloup; Saint-Thomas-d'Aquin, où prêche M. Degueriy; Saint-Sulpice, où l'on entend M. Grivel, et Saint-Kustache, où l'on entend M. l'abbé Combalot. Mais nous dirons cela comme un fait , pour constater un retour à la religion , dont nous sommes heureux , et non pour faire valoir reio(iuence de ces orateurs suprêmes, (jui parlent pour notre salut et non pas pour leur gloire, et que nous croyons au-dessus des succès.

Nous sommes allé au Salon ; nous y allions en bourgeois |)our y eheirlier des impressions de peinture, mais

~ 79 — bientôt nous nous y sommes vu malgré nous change en philosophe, entraîné, que nous étions, par mille observations de mœurs. 0 Français! ô Parisien ! que tu nous es là franchement apparu dans toute la candeur de ta vanité ! Le privilège est pour toi chose si séduisante, que pourvu qu'on te l'accorde, tu en jouis avec orgueil sans t'apercevoir qu'il n'existe plus; ainsi, il y a plus de monde au Salon le samedi, jour réservé, que le vendredi, par exemple, où Ton y peut marcher à l'aise. C'est que dans ce pays où chacun tient tant à ses droits, ce qu'on aime surtout ce sont les faveurs auxquelles on n'a pas de droits ; c'est cpie là où la vanité est reine, l'exception déborde la règle; en un mot, c'est que voilà l'égalité telle qu'on la rêve en France : le privilège pour tous !

Un autre phénomène nous a frappé. Pour arriver au Louvre, une longue fde de voitures; dans la cour, trois, quatre rangées de voitures. Oh! l'assemblée est brillante , dites-vous , les femmes les plus séduisantes , les plus parées vont réjouir nos regards, et déjà vous vous repentez de n'avoir pas soigné davantage votre élégance; vos cheveux sont défrisés, vous montez le grand escalier avec moins d'assurance; vous vous préoccupez de vous-même ; vous qui veniez pour voir, vous vous inquiétez d'être vu. — Vous entrez; le public le plus vulgaire, les femmes les plus communes, les tournures les plus grotesques viennent aussitôt vous rassurer. Et puis quelle foule ! Comme on se pousse ! A chaque porte quelle cohue! Où se réfugier?

Sérieusement, une femme qui n'est pas assez liée avec l'homme qui lui donne le bras pour se cramponner à lui comme une mère s'attache à son fils, une sœur à son frère, une femme à son mari, au milieu d'une émeute.

risque de chaDger deux ou trois fois de conipaguou peiidaut la traversée d'un salon à l'autre. Nous avons ^ u une jeune fille timide, protégée d'abord par un petit monsieur roux , se trouver tout à coup la compagne involontaire d'un grand jeune homme brun, sans pouvoir comprendre de quelle manière cette métamorphose setait opérée. On n'est pas en sûreté le samedi au Salon, les jours de faveur il y a trop de monde , et quand on voit ce monde, on s'explique mal cette faveur. Dans toute cette population de favorisés, certes, l'autre jour il n'y avait pas quatre jolies femmes. Aussi quelqu'un, qui voulait trouver une raison à l'admission exceptionnelle de toutes ces vilaines figures, prétendait que le samedi était le jour réservé à tous ceux qui avaient leur portrait au Salon. L'épigramrae était sanglante (vieux stjie), mais elle était méritée de part et d'autre.

Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui blâment la manie des tableaux de famille; nous comprenons fort bien qu'on se plaise à garder un souvenir de ceux qu'on aime, et qu'une image puisse être précieuse lors même qu'elle n'est pas jolie ; nous avons tous des parents forts laids que nous chérissons, et le portrait d'un bienfaiteur bossu , qui nous aurait aime, nous ferait plus de plaisir à contempler, que celui d'un tres-bel oncle égoïste qui nous aurait déshérité. Le tableau de famille est dans la nature, peut-être n'est-il pas dans la peinture; n'importe, ce n'est ([u'une difficulté que le talent \)v\\{ vaincre; et tant de chefs d'oeuvre nous donnent raison. Ce qu'il faut attaquer, ce n'est pas la fureur des portraits qui donne du travail à tant d'artistes, c'est la prétention dos gens (jui posent, c'est la fatuité de leurs attitudes, Vimpoésie de leurs costumes; c'est le ridicule et

la niaiserie des accessoires dont il leur plait de s'entourer; ce n'est pas le mauvais goût du peintre qu'il faut critiquer; que de fois il a dû souffrir, le pauvre homme ! c'est l'éducation du modèle qu'il faut entreprendre, lui seul fait le comique du tableau. Qu'il se contente de prêter son image, c'est déjà bien assez quelquefois, mais qu'il laisse à l'artiste le soin de Vassaisonner, ou bien nous serons forcé de lui dire :

11 n'est point de bourgeois, (V épicier odieux Qui , par l'art embelli , ne puisse plaire aux yeux.

Ainsi, nous trouvons tout simple que lorsqu'on a une jolie figure comme ce jeune homme qui s'appuie sur un tombeau , on se fasse peindre, et qu'on veuille offrir son portrait à une mère ou une amie; mais alors, pourquoi mettre si soigneusement sur cette tombe son chapeau et ses gants jaunes. Pourquoi des gants jaunes sur un tombeau ! nous aurions préféré des gants noirs, c'était plus convenable. Nous voudrions aussi un crêpe noir au chapeau , sinon le tombeau risque fort d'être pris pour un poêle; mais alors que fait un poêle dans un jardin ?

Nous préférons cet autre jeune homme mieux inspiré qui a posé son chapeau et ses gants jaunes sur une chaise de velours d'Utrecht vert. 11 a peut-être l'air un peu trop fier de cette idée, elle est sage sans doute ; mais l'orgueil qu'elle lui donne nous semble exagéré.

On voit que les gants jouent un rôle important au Salon; Privât et lîoivin ont inspiré plus d'un grand maitre. Les melons sont aussi fort communs. Dans le second salon, nous avons remaripié le portrait d'un melon singulièrement placé, entre un homme triste qui semble dire :

\'ous savez bien que je n'en mange pas , et un moine indigné qui semble fuir avec horreur cette tentation succulente. Cet effet de melon , dû au hasard , nous a paru digne d'observation. Plus loin , nous avons contemplé un monsieur respectable avec ses deux enfants ; son fils aine est tout le portrait de son portrait ; mais nous lui dirons avec peine que son second fils ne lui ressemble pas. — Une grosse femme s'est fait peindre dans un tout petit cadre, qu'elle remplit jusqu'au bord, et pourtant elle s'y est placée de profil , et toute son attitude semble dire : Je suis bien comme cela, je me connais, de face je n'y entrerais pas. — On voit aussi une jeune fille effeuillant une marguerite. Ce sujet nous a paru bien hardi; car pour nous, qui recherchons les idées neuves, nous trouvons qu'il y a plus de courage à faire ce que tout le monde a déjà fait , qu'à inventer les choses les plus risquées. L'originalité est devenue la prétention universelle. Qui est-ce qui oserait être simple aujourd'hui?

Après avoir étudié le Salon , nous avons étudié le livret; comme style, nous l'avons trouvé moins ridicule cette année que toutes les autres années : point de pathos, point de faraudes phrases, quelquefois même il pousse la niaiserie jusqu'à l'innocence, comme par exemple dans cette explication d'un tableau représentant la mort de Frédégonde : « Frédegonde, en proie à une maladie cruelle, dcchiiec par les remords de ses crimes, et tourmentée de la crainte de la mort , a mandé Grégoire de Tours^ persuadée que ce ministre des autels })()uvait lui rendre la santé, la vie mnne y etc., etc. » l.a vie-mcnt< <'st plein (le grâce, "car sans la \ ie (lu'est-ce (jue la santé? Que NoiiN s()yez gros et gras, (|u'inip<)rte si vous êtes inoil , on ne nous en saura aucun gré. In auteur vul-

gaire aurait mis « la vie et même la santé. » C'était une faute , car il faut toujouis renchérir sur l'idée , il faut que le plus suive le moins, et la vie est plus que la santé. Il ne faut pas imiter cet orateur qui disait : « Cela est indispensable , et même nécessaire. » Vous voyez donc bien que , selon les lois du langage , le livret a raison de dire la santé , et même la vie.

Plusieurs autres explications de tableaux nous ont aussi frappé. Mademoiselle **" . Un Jeune Hommes étude.

— Madame Lagache Cow. -^ Les Mauvaises Pensées.

— Une Famille occupée à la Pèche. La Domestique s'est laissée surprendre par la marée (c'est la cuisinière sans doute). Plus loin : Une Famille de Lions. Touchante union ! Qui ne voudrait pas être introduit dans cette aimable famille? Enfin , Jeune Femme et son Enfant effrayés par la rencontre d'un Ours. Ainsi on le voit, ce style est simple et naïf; tout y est patriarcal, jusqu'aux animaux féroces, jusqu'aux lions, jusqu'aux ours. En parcourant ce livret, nous avons été étonné de la quantité de noms de femmes que nous y avons trouvés. Il y en a une ou deux presque à chaque page; il y a même une page qui en contient quatre : mademoiselle Herminie Descemet, mademoiselle Demarcy, mademoiselle Lucie Denois et mademoiselle Fanny Demadières.

Les femmes envahissent le Salon , en attendant qu'elles envahissent les tribunaux et les préfectures , où tendent maintenant toutes leurs prétentions. Lisez plutôt le Journal des femmes. C'est là que l'on puise de sajzes enseignements; c'est là que les femmes apprendront le secret infaillible de retrouver la dignité et de reconquérir le rang que la tyrannie de l'homme leur ravit depuis tant (le siècles. En effet, si les fenmies, au lieu de

souffrir en silence, se décidaient à suivre les conseils de madanîe Poiitret de Mauchamp ; si , au lieu de pleurer quand leurs maris les grondent, (.<. elles cassaient une glace ou unejJendule dans la maison, » si, au lieu d'épier avec inquiétude à leur fenêtre le retour du perfide qui les abandonne, elles « s'occupaient à couper, à détruire tout le linge de table , par vengeance , les hommes y regarderaient à deux fois , ils seraient moins brutaux et moins infidèles. » Moins infidèles est ravissant, comme s'il y avait des degrés dans Tinfidélité ! L'infidélité est comme la mort, elle n'admet pas de nuances. Excepté cela, tout est parfait dans la morale de madame de Poutret de Mauchamp.

LETTRE Vil.

29 mars 4837.

Crise ministérielle. — La grippe. — Promenade de M. le duc de Bordeaux.— Modes. — Les visites du malin.

La politique de cette semaine nous appartient; c'est une série de commérages dont les graves colonnes d'un journal n'auraient pas le droit de s'occuper. Ce sont des tracasseries, des taquineries, des misères à faire pitié. Oh! l'intérêt commun n'est jamais pour rien dans ces enfantements ministériels; au fond de toute chose vous trouvez toujours une rivalité, une petite rivalité toutepuissante, dont des femmes même n'oseraient convenir; un ministère composé de sept vieilles coquettes (les vieilles coquettes sont encore plus intraitables que les jeunes), un ministère semblable serait moins difficile à harmoniser que les nôtres. M. un tel ne veut pas rester à cause de M. un tel; celui-ci ne veut pas entrer à cause de celui-là ; tel autre ne peut accepter que si un tel autre accepte : c'est un casse-téte chinois dont les pièces sont dépareillées. Il y en a même deux ou trois ([ui appartiennent à un autre jeu, et quoi qu'on essaie, quoi qu'on rêve, le tableau ne pourra jamais être refait. Tout cela est triste ; ce sont des puérilités, sans doiite, mais des puérilités fatales; ce sont des niaiseries, sans doute, mais ces niaiseries sont mortelles, car cha((ue secousse détruit nos forces, cha(|ue tremblement de ministère ébranle tout le pnys. Kl puis rineerlitude, c'est hi

mort, c est loisivete, c'est le découragement, c'est la stérilité. Quel projet former lorsqu'on attend toujours? que peut-on entreprendre lorsqu'on a tout a craindre? comment marcher quand la route n'est pas tracée? comment semer sur un terrain mouvant ? Que penserait-on d'un laboureur qui passerait toute la saison des travaux à choisir lequel de ses chevaux il doit mettre à la charrue, et qui, lorsque la moisson viendrait, ne se serait pas encore décidé. Voila pourtant où nous en sommes ; rien ne se fait parce que nous passons nos jours à choisir ceux qui doivent faire ; toute la caravane s'arrête pour regarder se battre ceux qui doivent la conduire , rien ne s'accomplit, rien ne marche que le temps, le temps implacable, le temps précieux que nous perdons sans retour.

La grippe, la grippe, la grippe, voila ce dont on parle, ce dont on rit, ce dont on meurt. Sur quatorze personnes qui habitent une maison, quatorze personnes sont atteintes; tous sur tous, voilà la proportion. On raconte que la semaine dernière le duc de M..., ayant tous ses gens malades, hommes, femmes, portiers, portières, a été forcé pendant deux heures d'aller lui-même tirer (e cordon de la porte de son propre hôtel. — M. le duc de M... est-il chez lui ? — Il n'y avait pas moyen de dire: Non. — Knfin quel([u'un est venu relever M. le duc de M... de sa faction, et il est rentré dans le salon pour donner une tasse de tisane à madame la duchesse de M. . . , (jui avait la grippe, et dont les femmes de chambre «taient au lit avec la grippe. Kt pourtant les bals vont encore, on danse, on essaie des l'obes, on se coiffe, on se couronne de (leurs entre deux (juinles. Les leuunes, le Miiilin. s())it frilcust's, dolenles, huit (Mup.ujuelées

de bonnets, de voiles, de lichus : on les plaint, on gémit avec elles, et leur tête se penche, leur corps délicat se courbe, leur petit pied, grossi par la fourrure, s'entoure encore d'un châle ou se grille devant le feu ; on leur

conseille de se soigner, on les quitte inquiet , et

puis le soir on les retrouve au bal étincelantes, la tête haute, empanachée y endiamantée, les épaules nues, les bras nus, les pieds nus, car un bas de toile d'araignée n'est pas une chaussure, et puis les voilà qui tournent, qui sautent, qui volent, et qui vous méprisent, vous, leur ami, dont le regard étonné semble dire : « Imprudente, est-ce bien vous? » — Qu'est-ce que cela prouve? — Que les femmes aiment mieux mourir que de se refuser un plaisir ; qu'elles vivent pour le monde, les bals, les concerts; que leur santé est sacrifiée à de futiles amusements; que... — Non, cela veut dire que l'intérieur des ménages est si parfaitement ennuyeux, qu'on préfère risquer de gagner une seconde fois la grippe à l'ennui de l'ester au coin du feu avec des gens qu'on a pris en grippe : la preuve, c'est que les personnes qui se sont fait une vie intérieure agréable ne sortent point de chez elles. On a dit : « Le monde est fait pour les heureux, pour les j-iches ; » il fallait dire, les heureux n'ont pas besoin de lui. Mais ceci demande de longs développements, nous y reviendrons un autre jour.

Les deux bals de la semaine dernière étaient charmants; toutes les femmes étaient jolies. Les robes étaient d'une fraîcheur, d'une élégance incomparables. 11 n'y avait peut-être pas assez déjeunes hommes, les danseurs étaient rares, cela rentre encore dans notre idée ; les hommes pouvant se réunir sans façon dans les cercles, dans des clubs, n'ont pas besoin, pour se distraire de la

grippe, de séparer et d'aller au bal, extrémité à laquelle les pauvres femmes sont réduites.

Les moralistes commencent à crier au scandale en parlant des bals Musard et Jullien ; quel crime y a-t-il donc à s'amuser en faisant grand bruit et d'une façon assez vulgaire? Si ce plaisir remplaçait les bonnes œuvres et les saintes lectures, nous dirions comme vous : à bas les plaisirs! mais quand on songe que toute cette activité que le peuple emploie à danser, valser, galoper, il pourrait l'employer d'une manière plus fatale, on devient très-indulgent pour les fêtes qui ne peuvent nuire qu'à ceux qui en jouissent. Quand on a vu la démence hostile et cruelle, on pardonne à la folie inoffensive; quand on a vu le carnaval à l'Archevêché, on s'arrange assez bien de le voir à l'Opéra. Eh! ditesnous, messieurs les politiques à petite morale et à fausse vertu, le galop de Musard ne vaut-il pas mieux que l'émeute? n'oubliez donc pas qu'il la remplace, et fermez les yeux. On gouvernait le peuple de Rome avec les fêtes que l'on donnait pour lui; le peuple français gagne lui-même l'argent de ses plaisirs; c'est lui-même qui en fait les frais, et nos petits Néron n'ont pas droit de se plaindre, ni de lui ravir une joie qui ne leur coûte rien. Pauvre peuple! sans tes amis, il y a longtemps que tu serais heui-eux.

Les pauvres peuples nous font i)cnscr aux pauvres rois.

Un ^oyageur, revenant de Goritz, raconte un trait de M. le duc de Bordeaux, ((ui n'est pas sans intérêt. Le prince avait engagé plusieurs jeunes gens à faire avec lui une graude jiromenade à cheval, et chacun admirait son audace, sou agilité; les haies, les fossés,

rien ne l'arrêtait; enfin, il rencontre un ravin, une sorte de torrent, de rivière assez large pour lui faire faire des réflexions; il hésite un moment ; puis, se tournant vers ses compagnons, il leur crie en riant : « Allons, messieurs, ceci est le Rhin, passons en France! » et il lance son cheval dans le torrent et gagne, non sans peine, l'autre rive. Parvenu là, il s'aperçoit de son imprudence, car tous les cavaliers n'étaient pas aussi ardents que lui ; alors, avec une bonté charmante, ayant jeté les yeux autour de lui : a Que je suis fou , s'écria-t-il, il y avait là un pont; » et se dirigeant vers le pont, il fait signe aux autres jeunes gens que c'est par là qu'il faut le rejoindre. Tous sont revenus admirant la hardiesse du jeune prince, peut-être plus encore sa présence d'esprit. Il est glorieux pour soi-même de franchir les torrents à cheval , mais il est plus beau de trouver un pont pour les autres.

On lit dans un petit journal de modes, ou plutôt dans un journal de petites modes : a La comtesse de C... , accompagnée d'un grand d'Espagne, avait un turban de satin brocart, sablé d'or, mêlé de gaze bleu de ciel. Son magnifique manteau couleur groseille, doublé d'hermine, et la noblesse de sa tournure, la rendirent l'objet de tous les regards, au moment où, attendant son somptueux équipage, elle stationnait sur les degrés du péristyle de l'Opéra. » On la voit d'ici cette comtess<.^ avec son grand d'Espagne, son turban de satin brocart, son magnifique manteau groseille, et la noblesse de sa tournure, stationnant sui- les degrés du péristyle, (k^tte expression stationncTy eousncrée juscju'à ce jour aux fiacres et aux cabriolets de louage, tout à coup appli- (|uye à une comtesse, accjuiert bien de l'élégance. Ln

police déviait ajouter ceci à ses règlejnents : u Dorénavant, les comtesses et les grands d'Espagne stationneront sous le péristyle gauche de l'Opéra. »

Les femmes portent cette année beaucoup de turbans de toute espèce, turban lourd en étoffe d'or, turban léger en dentelle, en gaze, en tulle ; Cimon est renommé pour les premiers. Cimon possède le turban classique, le turban maternel. Mademoiselle de Beaudrant seule a compris le turban jeune, le turban de fantaisie. Mais ce qui nous séduit dans cette parure, c'est l'inévitable niaiserie où elle entraine les admirateurs de la beauté; il n'est pas un homme un peu en proie à l'élégance (jui ne dise une fois au moins dans sa soirée cette phrase aimable : « Ah ! madame ! que ce turban vous sied bien ! vous avez l'air d'un belle odalisque. » 0 erreur ! jamais les odalisques ne portent de turban 1 — 11 y en a de plus familiers qui disent : « Bonsoir, belle odalisque !>^ Même erreur. INous conseillons à ces galants ignorants, d'abord de voyager en Turquie; puis nous leur proposons la phrase suivante : Oh I madame, que ce turban vous sied bien I vous avez l'air d'un beau cadi. C'est moins flatteur, mais plus exact.

Les boucles d'oreilles se portent maintenant sur le front, à la place de petits peignes, ou plutôt au-dessus des petits peiiïiu's qu'elles servent i\ cacher : on les attache avec un lil de fer très-léger, un cheveu de fer, si l'on ose s'exprime)' ainsi. Du reste, toujours beaucoup (le diamants, d'émeraudes, de rubis : on se rai)proclie des Mille et une i\uits le plus possible, il n'y a (|ue l'espril (le l.i princesse Scherea/ade que personne ne songe .1 imili'r. Nous avons admire ces jours-ci une s\q)erl)r agrafe, une rovale Heur, inw reine Marmierile en dia

mant dont le cœur était formé d'une énorme perle fine ; là tige, les feuilles, tout était d'un travail merveilleux et d'un prix si raisonnable, que nous mourions d'envie de nous en passer la fantaisie ; mais à qui l'offrir ? Celle qui l'aurait reçue ne la méritait pas; celle pour qui nous l'aurions voulu choisir ne l'aurait pas acceptée ; il a fallu nous résigner à être sage ; ainsi de Tambition, ainsi de l'amour : ce qui nous est facile est indigne de nous ; ce qui nous attire est impossible.

Les indifférents sont devenus quelque chose de si important dans la vie, qu'on est bien forcé de l'arranger pour eux. Autrefois, on avait deux ou trois amis intimes, amis de cœur, de bourse et d'esprit, avec qui on osait penser, devant qui l'on osait souffrir, craindre, espérer, rougir même; des confidents, des complices, auxquels on savait consacrer la plus grande partie de sa journée ; et puis on avait une vingtaine d'indifférents que l'on voyait tous les jours, avec qui l'on était trèslié, mais que l'on ne désignait que de cette manière : a Un homme de ma connaissance, une femme de ma connaissance. » Se voir tous les jours, souper ensemble toutes les nuits, ce n'était que se connaître, ce n'était pas de l'intimité, c'était une relation, et non pas une liaison ; puis enfin les jours de grandes fêtes, c'est-àdire une fois par an, on recevait deux cents personnes, trois cents au plus, dont on n'entendait jamais parhr pendant le reste de l'année. Maintenant, le cœur a grandi, ou plutôt il s'est créé une monnaie banale qui lui permet de faire vivre une vingtaine d'amis intimes, une centaine de relations affectueuses, et six cents indifférents qui ont droit de visites et de causeries en \()tre denunre, et (|ni peuvent loinher chez vous les

— 9 2 — jours de tristesse, de fièvre, de mauvaise humeur, de

paresse, de travail, d'inspiration ou de bonheur, ce

qui est beaucoup plus grave, selon nous.

Or, comme cet accroissement de visites devenait une sorte de fléau, comme il n'a Jamais été dans l'intention des gens du monde de se faire un martyre de la politesse, et que nous savons beaucoup trop bien vivre pour rien sacrifier au savoir-vivre , nous avons imaginé de consacrer un jour de la semaine à la plèbe de nos amis; c'est-à-dire à ceux que nous n'aimons pas assez pour leur donner la liberté de venir quand ils le veulent, mais qu'il nous semble assez flatteur de connaître pour que nous desirions nous parer de leur présence de temps en temps. L'usage de recevoir les visites du matin à jour fixe, usage déjà très à la mode depuis plusieurs années, dans ce qu'on nomme le grand monde, se généralise chaque jour davantage ; il en résulte ceci : les personnes qui se ^ oyaient souvent ne se voient plus du tout, parce que rien n'est plus difficile que de saisir ce malheureux jour. Si vous le manquez une fois, il vous faut attendre la semaine suivante, et puis une migraine, une affaire vous retiennent chez vous, et voilà quinze jours dépassés. Le lendemain vous seriez libre, vous pourriez aller voir votre amie, mais le lendemain elle ne veut pas de vous : son cœur vous est ouvert le samedi, ou le jeudi, ou le dimanche; les autres jours il vous reste f'.'rme comme sa porte ; car ne croyez pas que l'on ait voulu (lire : .le suis toujours che/ moi le samedi, pour NOUS doiiiu'i- un moven certain de venir sans perdre NOS pas, non : .le suis chez moi le samedi, signifie : Je ne \(U\ pas (le nous les autres jours. (>.' n'est pas fout ciieorc : ('(Ile .unie nous oITensc, nous et Us ])ersonnes

qui ojit de l'affection pour elle, en ne vous recevant qu'avec vingt autres indifférents , car ces jours-là elle n'est jamais seule ; — et puis enfin elle mécontente les gens qui ne l'aiment point, qui se font une corvée de lui faire une visite, et à qui elle ôte la ressource d'envoyer une carte chez elle, ou l'heureuse chance de la trouver sortie. Cet usage nous semble donc contraire... Mais voici un de nos amis qui se moque de nous, tandis que nous écrivons ces lignes; il nous interrompt en nous disant sans respect : « Tu es un grand niais, cet usage est fort commode, et je te plains si tu ne l'as pas compris. » — Nous persistons dans notre niaiserie, la niaiserie ayant droit de vertu dans un temps de corruption comme le nôtre.

M avril «837.

Uijiiilcau iiiiiii:>lt"rii'l. — Uaiis un bjl cosUnué, lis Anglaises ne sonl pas toutes jolies. — Slaïuetle de mademoiselle Taglioni. — Le lliéâlre de M. de Castellane. — Les Mémoires de M. le vicomte de La Rochefonoaull.

Cette semaine a été aussi féconde en ministères que I autre l'avait été en plaisirs; seulement les plaisirs »'taieiit plus variés que les ministres; les sept notes de la ganmie ministérielle ne fournissent que de rares modulations, et le retour fréquent des mêmes motifs pourrait faire accuser ce genre de composition d'un peu de monotonie; mais ces répétitions, qui sont un défaut quand elles naissent d'une négligence, ramenées avec régularité, deviennent une qualité, une grâce de plus; \v rabàcliage prend alors le doux nom de refrain, et le raprire ministériel , qui nous semblait fatigant répété trop souvent et sans intention d'harmonie, maintenant qu'il revient tous les six mois en cadence, ne nous semble i)lus qu'un rondeau brillant dont nous admilons l'ingénieuse idée. On a fait un livre qui s'appelle une NJctoiie par jour; cette semaine, nous pourrions l'ompter un ministère par jour; (^ cela serait fort gai, si cela n'était déplorable.

Ainsi toujours le même vague dans les affaires, le même trouble dans les esprits; il n'y a dans ce moment (le réel et de positif (pie les plaisirs. Les bals recommencent comme vu hiver . et certes le printemps tmijif birii <('t affront; tuais les femmes.

fidèles au calendrier, suivent déjà les modes d'été dans toute leur rigueur. Nous avons vu l'autre soir une parure de glaneuse dont nous avons rêvé , tant elle nous a paru séduisante : robe d'organdi des Indes, vapeur plissée, vent tissu, comme disaient les anciens, volant garni d'ornements de paille ; manches plates garnies aussi de deux petits volants ornés de même; puis dans les cheveux quelques épis : rien de plus. Mais que tout ce peu était élégant 1 Quel ensemble gracieux ! que cette femme était spirituellement coquette! Quoi de plus charmant qu'une jolie fleur qui se cache dans un champ

de blé !

Le bal costumé donné au profit des indigents anglais a obtenu tant de succès, que l'on cherche à l'imiter. Le bal de la Liste civile sera, dit-on, une fête du même style. Oh ! que nous aimons les bals costumés ! les belles femmes y paraissent plus belles et sous un aspect nouveau, et les femmes laides qu'une imagination brillante entraîne, y sont tout à fait à notre avantage ; les Anglaises surtout sont si franches dans leurs atours. Car si nous admirons les jolies femmes anglaises avec amertume et envie, nous apprécions aussi avec délices les beautés de fantaisie qu'il plait « à la perfide Albion » de nous envoyer; et nous dirons, à sa double gloire, que si Vénus moderne, c'est-à-dire la beauté, est sortie du canal de la Manche, la déesse contraire qu'il ne nous appartient pas de nommer a surgi toute parée des flots épouvantés de la Tamise. Enfin, pour être plus clair, nous reconnaîtrons à nos voisins d'outre-mer cette double siq)rématio, l'honneur de fournir à nos fêtes les femmes les plus belles et les plus... remarquables dans un autre geme. Les An- •:l;iis(\s ne sonl rien i\ demi, elles sont hclhs ius(|u'<i l:t

perfection, ou elles poussent la laideur jusqu'au délire; et alors elles cessent d'être femmes : ce sont des êtres fossiles inconnus à la création, et dont les espèces indéfiniment variées ne permettent aucune classification ; l'une tient du vieil oiseau, celle-ci du vieux cheval, cellelà du jeune âne, plusieurs du dromadaire, quelquesunes du bison ; toutes du chien caniche. Tout cela dans un salon tranquillement assis, honnêtement vêtu, fait de la laideur, et l'on n'en parle pas ; mais dans un bal costumé , toutes ces choses parées, bigarrées , toutes ces étranges figures animées, coloriées, toutes ces tournures, toutes ces allures mises en valeur, toutes ces grâces déployées, croyez -vous que cela ne fasse pas un merveilleux effet? Si vous aviez vu l'autre soir ces êtres fantastiques errer dans la salle Ventadour avec sept ou huit plumes sur la tète , plumes bleues , plumes rouges , plumesnoires, plumes de paon, plumes decoq, plumes de toutes espèces, chacun paré de la dépouille de son ennemi ; si vous aviez vu l'assurance et l'orgueil de tous ces fantômes, et les regards satisfaits jetés sur les glaces en passant, et la main officieuse réparant dans la toilette un désordre enchanteur, et la mèche solitaire qui orne le front, ramenée relifiieusement sur le nez, qu'elle résiste à protéger, et dont elle n'aurait jamais dû s'écarter, et le petit soulier jaune ou chocolat bordé de rouge et de bleu, (jue l'on avance avec grâce, et ces coquillages inattendus, sur un déguisement quelconque, et ce luxe de petits ornements étonnés de se trouver ensemble, cette confusion, cette lîabel de toutes les parures en une seule, cette générosité de tout ce ((u'on possède, ces mille ecrins ouverts en un même soir... Vous djiic/ aussi comiiiic nous : c'est bien amusîuit un

bal costumé I Ah ! si jamais on vous offre encore de voir toutes ces choses pour un louis, donnez-le bien vite, c'est la plus belle affaire que vous ferez de votre vie.

Avez-vous vu la nouvelle statuette de Barre , d'après mademoiselle Taglioni ; c'est charmant j on dirait un papillon qui se repose, on le regarde vite dans la crainte de le voir s'échapper.

Le Salon est rouvert, mais il demande de nouvelles études; nous n'avons pas encore retrouvé nos trois melons. Les aurait-on portés au musée de Versailles; cela n'est pas probable; mais où sont-ils? qu'on nous les rende! au nom de l'art et de la nature; hélas! par le temps qu'il fait, nous n'en aurons peut-être pas d'autres de l'année; les astronomes qui prétendent que ce printemps-là durera jusqu'au mois de septembre ! A bas les astronomes ! révoltons-nous!

L'opéra de M. de Flotow a été vivement applaudi samedi dernier chez M. le comte de Castellane. Alice était charmante ; Charles II est un acteur du premier ordre ; les chœurs étaient merveilleux, l'ensemble était parfait. Maintenant c'est le tour des Abencérages, opéra de M. et madame Collet. Quel théâtre! quel directeur! trois troupes, la comédie, l'opéra-comique, le vaudeville, et quelquefois même les ballets; en vérité nous ne savons bien faire que ce qui n'est pas notre métier; un véritable directeur d'un véritable théâtre ne serait pas si habile.

A propos du théâtre de M. de Castellane, nous raconterons une anecdote assez plaisante pour supporter même ce préambule. Depuis trois semaines un de nos amis avait complètement disparu de la société; ses parents ne le vovaient plus, et ne pouvaient dire ce qu'il devenait;

— 9» — on ne le rencontrait ni à l'Opéra, ni clans le monde, ni au bois de Boulogne, ni chez lui surtout, car il semblait avoir abandonné aussi sa demeure. On allait jusqu'à l'accuser d'une grande passion ; un jour nous le rencontrons, il marchait vite, il avait l'air affairé, nous l'arrêtons.— Que deviens-tu donc, mon cher? on ne te voit plus. — Je n'ai pas le temps de bavarder, on m'attend pour la répétition chez M. de Gastellane; et il disparait.— Quel rôlejoue-t-il donc? le rôle de Henri IV peut être! On répétait alors la comédie de madame Gay. ^!e connaissant point le talent dramatique de notre ami , nous ne savions quel emploi lui assigner. Le jour de la première représentation arrive, nous nous préparons à guetter notre ami. — Le premier acte est terminé au bruit des applaudissements. Mais point d'ami ; il est parlé d'un frère de l'héroïne qui doit venir dans le second acte. Nous attendons. Le frère vient : c'est un jeune homme qui joue fort bien; mais ce n'est pas notre ami. Le second acte finit, point d'ami ; le canon gronde dans l'entr'acte , l'entr'acte est la bataille d'Ivry. Les ligueurs vont venir, pensons-nous, notre ami est un des ligueurs. En effet, l'intérêt redouble, les ligueurs s'avancent; mais avec eux point d'ami. Enfin la pièce se termine , et notre inquiétude commence; sans doute notre ami est malade, il aura cédé son rôle... tout à coup notre ami apparaît , rouge, ému , tri()mi)hant : — Eh bien , dit-il , voilà un beau succès ; j'en suis encoi'e tout itourdi. — Toi , mais lu n'y es pour rien. — i\)ur rien ! sans moi il n'y avait pas de pic'cc. — Tu ne faisais pas Henri W; (jue faisaislu donc? — Eh! je faisais le canon, mon cher; j'ai eu .issr/ (le iiiitl; ('"csl I rc^-dinicib' de bien \',\\\'v le canon.

A cette réponse, nous sommes parti û'iiii naïf éclat tie rire, et nous nous sommes rappelé ce brave homme qui, un jour rencontrant Garrick , 1 appelait cher camarade avec une tendre familiarité. —Je ne vous connais pas, lui dit Garrick. — ^Ehî nous avons pourtant joué bien des fois ensemble. — Je ne m'en souviens pas; quel rôle faisiez-vous donc? — C est moi qui faisais le coq dans Hamht. — Semblable à cet excellent homme qui, pour avoir imité le cbant du coq dans la coulisse , se disait camarade de Garrick , notre imitateur de canon se croit sincèrement un des acteurs du théâtre de M. de Castellane. Qu'il nous pardonne de le désabuser!

Nous venons de parcourir les deux derniers volumes (les Mémoires de M. le vicomte de La Rochefoucault, et l'intérêt que nous y avons trouvé nous explique la vogue qu'ils ont malgré les préventions de partis et les malveillances d'amitiés. Cette lecture attachante nous a pourtant laissé une impression pénible; tant d'avis généreux inutiles, tant de bons conseils perdus, un roi qui veut le bien et qui vit si saintement dans l'erreur, une voix sincère que l'on n'écoute pas , des yeux amis (jui regardent le malheur venir et qui ne peuvent le faire entrevoir à ceux-là même qu'il menace; des fautes implacables que l'on s'efforce d'empêcher ; des dangers inutiles que l'on veut en vain prévenir ; une fatalité qui décourage, ou plutôt une prédestination qui entraîne, tout cela fait rêver; on se rappelle et Ton compare, et l'on se dit avec amertume que peut-être à cette heure comme alors, une voix prudente aussi s'élève pour donner les mêmes a\is, hélas ! avec le même courage et la même inutilité.

Oh ! lise/ dnns le ((uatrieme volume l(>s deux Ici Ires

de madame la duchesse d'Angoulème a madame C...., et la relation de sa sortie du Temple. Kien de plus noble, de plus attendrissant, de plus simplement royal. Pauvre jeune fille de Louis XVI ! qu'elle est touchante, qu'elle est belle lorsqu'on lui apprend enfin ce que sa mère, sa tante et son frère sont devenus ! Quel que soit le parti auquel on prétend appartenir, il est impossible de lire ces vingt pages sans émotion. ÎN'ous avons ete moins sensible aux prophéties de Philippe-Dieudonné-iNoël Lavarins, soi-disant imprimées en 1542 , mais indubitablement revues et corrigées en 1837; il règne dans tous ces vieux parchemins une grande fraîcheur, un parfum d'actualité qui nous a charme ; ils ressemblent assez a ces vases antiques enfouis sous terre et qui portaient naïvement le chiffre de la manufacture de Sevrés. Au reste, le devin raconte a merveille ce qui est arrivé, et dans toute sa prophétie on ne pourrait citer une seule erreur de souvenir. Si Noël Lavarins n'est pas un grand prophète, c'est à coup sûr un très-fidèle historien.

Les ennemis et les amis de M. de La Kochefoucault persistent a s'effrayer pour lui et peut-être pour eux , de la franchise de ses révélations et de l'impartialité de sa mémoire. On aura de la peine à s'accoutumer en France au grand jour de la publicité ; chose étrange ! cette patrie de la fatuité est aussi le pays des caehottelies et des faux mystères. On veut briller, mais a condition de ne pas éclairer; on veut bien devenir roi « maréchal ou ministre, maison ne veut pas que le public apprenne par quel chemin on est arrivé a tout cela; ù mystère ! cIi.umim rêve la célébrité, et tout le monde ciaint 1.1 pui)iicitf. Lxpiicpie/, cette inconsecpienee ; ce-

pendant l'une est sœur de l'autre, il faut tôt ou tard qu'elles se rejoignent malgré vous; et c'est justement parce qu'elles sont inséparables qu'il faudia bien s'accoutumer à leur alliance, et comprendre que c'est sottement qu'on s'alarme, puisqu'elle ne menace que ceux qu'elle peut tlatter. Car enfin, on ne parle au public que de ce qui l'intéresse ; et nous n'avons Jamais conq^ris ce grand effroi des petits êtres obscurs à cbaque publication de Mémoires, ces superbes indignations des gens inconnus contre ceux qui révèlent les turpitudes des gens illustres; nous ne savons pas pourquoi les rats et les souris se cachent parce qu'on chasse les loups et les sangliers. Rassurez-vous, violettes révoltées, on n'en veut pas à votre repos; vous aimez l'ombre, et l'ombre vous le rend; c[uelle que soit l'importance que vous attachiez à vos petites œuvres, elles ne sont pas de nature à réveiller le monde ; le récit de vos affaires , de vos succès , de vos amours, ne ferait pas vivre un auteur de vaudeville. Dormez en paix , mariez-vous, trompez vos femmes, vos associés, vos clients, vos amis; el soyez tranquilles, l'univers ne le sauia jamais; votre obscurité vous protège; vos secrets sont stériles, ils n'ont pas force de scandale, ils n'ont pas valeur de publicité, l'écho n'en voudrait pas, — car la célébrité, voyezvous, n'est pas une bavarde vulgaire, une commère banale, c'est un écho qui choisit; ainsi vous n'avez rien a craindre, et vous n'avez rien à dire non plus.

1 1 n'en est pas de même de ceux que le monde regarde; ils ont raison de craindre, et c'est un bienfait; il est bon que les gens qui prétendent nous mener sachent d'avance qu'un jour on leur demandera compte de leur itinéraire; il est bon de raconter de temps en

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temps les aetioiis de eeux qui oiU a^i . cela donne a penser a ceux qui agissent; si nous sa\ ions d'avance ((ue toutes nos œuvres seront un jour connues, il en est l)eaucoup peut-être dont nous nous priverions; une clarté sans cesse menaçante peut pré^enir bien des rnauvaises actions. Castigat ridendo mores , cela n'est pas prouvé ; mais ce que ridendo ne peut faire, la publicité pourrait l'accomplir; exemple : Vous avez dans votre demeure un petit cabinet sombre ; il est toujours malpropre; on y enfouit toutes les vieilleries de la maison ; que par une combinaison quelconque un architecte y fasse percer une fenétrC; le cabinet obscur se change en un boudoir charmant; il en sera de même de nos vies : l'idée que toutes nos acti(ms pourront être tôt ou tard connues, agira malgré iu>us s\u- notre cou duite, épurera nos pensées, Cîinoblira nos ambitions; le public sera le juge terrestre ((ue nous aurons toujours devant les yeux , comme les âmes pieuses ont toujours ilcN ant leurs regards lejuge sacre qui doit les condamner ou les absoudre; oui, pour les âmes sans croyance la publicité remplacera la confession. Ah! c'est une belle decouverte qu'une moralisation qui s'applique aux cœurs sans religion et sans conscience; car ceux-là seuls en ont besoin, n'est-ce pas? La morale n'est faite que pour ceux (jui n'en ont point; la vertu n'est la vertu que pour ccu\ (|ui \ man((U('Ml . pour les autres, c'csl Il \critc.

IMalveillaïK-e des Parisieiis coiilrc ic prinleiiips. — Le rossignol ncsl qu'un gazouilleur périodique. — Les journalistes el les salons. — L'n véritable poëlc nesl pas responsable de ses inspirations,

A Paris, les esprits sont généralement tres-mojités contre le printemps, on est fort mécontent de lui; les plaintes ne tarissent pas; nous lui conseillons cependant d'affronter courageusement la malveillance, chez nous c'est un moyen certain de la faire cesser. Le monde appartient aux esprits courageux ; après un éclat, si vous vous cachez, vous êtes perdu ; si au contraire, au fort du scandale, vous vous montrez, — si vous entrez hravement dans un salon au moment où l'on dit du mal de vous, soudain la fureur se calme, votre audace est une preuve d'innocence, votre présence l'épond à tout; c'est pourquoi nous engageons le printemps à ne pas s'effrayer de la colère parisienne, sa présence déti'uira toutes nos préventions; qu'on le voie, qu'on le sente, et ses torts seront ouhliés ; qu'il vienne enfui, et on lui pardonnera de n'être pas venu ; à lui seul peut s'appliquer ce vieux proverbe : Vaut mieux tard que jamais. A lui seul !... pour tout le reste, nous a\ons adopte celui d'Alphonse Kiwi, qui nous parait beaucoup plus juste : Vaut mieux jamais ((ue tard.

On nous écrit de la campagne que le rossignol chante <léjà ; pnuvre Philomèlc, (pielle exactitude! Qui ;i pu r('iig;iger à \enir? poinl de feuilles el p;is de

fleurs ! Chantre de poésie et d'amour, es-tu donc l'esclave d'une date? As-tu donc consulte ralmanach de 1837 pour savoir si l'heure de la tendresse a sonné? Millevoye avait-il tort de dire :

Le bocase élait sans mystère .

Le rossignol était sans voix

0 rossignol inconvenant! tu n'as donc plus besoin de mystère pour aimer? tu n'as donc plus besoin du printemps pour chanter? Tu nattends pas que l'ombre du feuillage vienne protéger ton bonheur, tu n'attends pas que le parfum des fleurs vienne t'inspirer ; tu n'attends même pas que les mortels frileux puissent aller t' admirer... tu aimes sans mystère et tu chantes sans gloire ! Tu aimes à jour fixe, comme un nouveau marie ; tu chantes à l'heure précise, comme un improvisateur de bouts-rimes. Ce n'est pas le printemps, l'azur du ciel, la verdure des prés, la fraîcheur des eaux, le réveil des fleurs, qui te fait amant et poëte, c'est le calendrier. Tu as dit ; le lô mai, à huit heures vingt-cinq minutes du soir, je choisirai une compagne et je chanterai mes amours; le l.î mai , a huit heures vingt-cinq minutes du soir, tu as chante tes amours. Malheureux 1 c'est bien la peine d'être rossignol, pour être contraint a l'exactitude comme un journaliste ou un conducteur de diligences! avoir des ailes et n'être pas indépendant, et ii'avoir pas le droit de rejoindre le soleil là ou il s'oublie : ô rossignol, tu n'es plus flis du printemps! IMiilomele, vous avez beaucoup perdu cette année dans notre opinion !

IN'iidant (pic hs homnii's p()lili(|ues se donnent entn»

eux de petites soirées parlementaires, les femmes vont au spectacle ; la salle de l'Opéra offre un aspect réjouissant. Les mantelets roses et blancs sont moins tristes à Tœil que ne l'étaient cet hiver les manteaux de velours noir; puis le chapeau de paille, orné de fleurs, donne à toutes les femmes, jeunes et vieilles, un certain air de bergerettes qui n'est pas sans grâce ; il remplace avec avantage l'éternel turban de la maternité. Duprez a toujours la vogue ; la musique des lIiKjuenots est si belle! Duprez prononce si bien en chantant, qu'on s'aperçoit qu'il prononce mal. Ceci a l'air d'une absurdité, et pourtant rien de si facile à comprendre. Pourquoi Duprez dit-il dans Guillaume Tell : 0 ma patrie! je me sacrifie... Cela est inutile; un accent circonllexe n'ajoute rien au sentiment. Cette nouvelle clarté dans la prononciation, cette nouvelle habitude que nous devons à Duprez d'écouter les paroles, joue parfois de cruels tours aux auteurs de libretti. Ainsi, par exemple , sans lui , nous n'aui'ions jamais remar(jué ces mots : Troisième acte des Huijuenots : Quoi qu'il advienne et quil (irrii-e, nous aurons la discorde ou la (fuerre. On n'est plus en sûreté, maintenant, quand on écrit pour l'OpeiJi ; il faut prendre garde à ce qu'on dit. A présent, on risque d'être entendu.

L Ambassadrice remplit toujours la salle de l'Opéra- Comique; madame Damoreau, fatiguée d"a\oir chante cinquante-neuf fois de suite le même opeia, a trouvé, pour varier ce supplice, un ingénieux moyen dont s'amusent beaucoup les amateurs de l'orchestre qui sont dans le secret de ce tour de force : elle change eluujue fois les roulades et les traits de son grand air ; et ch;H|U(' fois, cette difficulté, tous les jours plus uraïuh' cl tous

— 1U6 — les jouis [)h\s heurt useinent vaincue, a tout W cliarme d'jii plaisii nouveau et tont l'intei-èt irune gaiïeure. La \ariete dans la constance! n'est-ce pas le plus beau de tous les prol)len]es a résoudre? être toujours le même <l paraître toujours nou\.eau, voilà le grand secret de plaire et de iixer l'amour. Cela explique le succès des êtres capricieux. 11 serait éternel si par malheur le ca- |)rice n'avait aussi sa monotonie. Hélas! le jour ou l'on s'est dit : C'est du caprice, le prestige est détruit, on .s'attend a tout, rien ne peut plus surprendre. Le caprice lui-même est prévu, on y compte, et il ne vous mancfue jamais; alors il n'agit plus sur vous, il sest déconsi deré à vos propres yeux par la réiiularité de son incon stance, vous n'y faites pas attention, vous le traitez sans conséquence , vous le traitez comme on traite les choses et les gens sur lesquels on croit pouvoir compter.

La salle du (ivmnase, samedi dernier, ressemblait beaucoup au théâtre de AL de Castelîane. C'était à peu près le même j)ul)lic. Les belle.<i dames étaient venues assister aux débuts de leur protégée, madem.oiselle Davenay ; et depuis ces débuts, les journaux ne cessent (le j)oursuivre de leurs epigrammes les bcJle.^ danws t't h ur protégée.

Nous ne savons vraiment pas d'où vient cette grande lùreur des journalistes contre le monde, contre les sa Ions, contre les succès de salons, les talents de salons, les plaisirs de salons, les aumùnes dp salons; rien n'est plus vulgaire et plus humble (jue cet acharnement, ri«h n'est plus injuste aussi. Ces messieurs parlent des salons a\rc la haine de gens (ju'on en aurai! exclus, r.rla n'est pas; ils sa\eul au contraire (jue iorscjue les

personnes dont ils dépendent leur permettent d'aller dans le monde, on les y accueille avec bonne grâce, avec empressement; ce n'est donc pas au monde qu'ils devraient s'en prendre du peu de liberté qu'ils ont d'y venir. Mais il est à remarquer que les esprits dont la mission est de détruire 'es préjugés, sont piécisémcfii ceux qui ont le plus de préjugés et qui les professent avec le plus d'aveuglement. Voilà vingt ans que l'on crie contre les salons, contre la stérilité des salons, contre la puérilité du monde, sans s'apercevoir que tous nos hommes d'État, tous nos hommes de génie sont hommes de salons. Parce que Jean-Jacques a été laquais, on en a conclu que pour faire du style il fallait être né dans une condition vulgaire, ou si l'on était bien né, réparer ce tort en vivant dans un monde commun; l'on a oublié tous les faiseurs de beau langage que le monde élégant avait enfantés ; et maintenant encore, malgré l'expérience, on nous parle sans cesse de la misère intellectuelle des salons, de l'incapacité de l'homme du monde, de la futilité de ses idées, de la petitesse de ses sentiments; et il nous faut écouter toutes ces phrases dans le monde, dans un salon, assis entre Lamartine et Victor Hugo, entre Berryer et Odilon Barrot, qui sont pour nous, dans le monde, dans un salon, des causeurs aussi spirituels et aussi gracieux, qu'ils sont ailleurs, pour toute la France, d'éloquents poêles et de sublimes orateurs. N'importe, le préjugé est reçu, il durera toujours; on dira toujours qiu^ le monde ne produit lien, pas un homme de (aient, pas uiu^ femme de génie, et l'on ne s'apercevra pas que Byroji, le prince de Meltcrnich et IM. de Clialeaubriand, madjimc d<> Slacl et (icori^o Snnd et.'iieni

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(les gens du nioiicle : oui, George Sand, car malgré sa haine contre les gens comme il faut, son style trahit à chaque page la plume de bonne compagnie ; il n'y a qu'une femme du monde qui puisse peindre le monde comme elle le peint. Demandez à AI. de Ramiéres, il vous dira qu'il a vu Indiana il y a huit ans au bal chez l'ambassadeur d'Kspagne, et quelle était une des plus jolies femmes du bal.

Demandez aussi à M. le comte Waish, qui paraît avoir étudié à fond le caractère et le talent de l'auteur de Lélia. Il a écrit tout un volume intitulé George Sand. La chaleur de conviction et la grande bonne foi de ce livre nous ont séduit. Des regrets, des reproches si flatteurs doivent donner de l'orgueil. M. W'aish, reprochant à l'éloquent ennemi de la société le fatal emploi qu il fait de son génie, semble lui dire : Quel dommage que parlant ainsi tu dises celai Mais que ces reproches sont injustes, et que ces nobles conseils sont inutiles! George Sand est-il donc coupable de ses inspirations? Est-ce sa faute si son àme est desenchantée? l!n poëte n'est réellement poète que parce qu'il chante ce (lu'il éprouve, et il n'est pas responsable de ses impressions. Il peut corriger son style, mais il ne peut pas changer sa pensée; sa pensée... il ne la choisit pas, il la produit, c'est un fruit de son C(rur, ({u'il a tout au plus le droit de cultiver; un grand poëte est l'expression lie son épocfue, maudissez répo((ue c(ui le fait naître, si ses œuvres révoltent vos esprits, mais ne vous en prenez pas au poète; s'il est triste, s'il gémit, s'il blasphème, s'il attaque la société, c'est (|ue l'heure est veime où la société a abusé de toutes choses; c'est (|ue l'heure est venue pour les intelligeuees supérieures

(le se décourager. L'Angleterre, (jui nous devance toujours de quelques années, l'Angleterre a vu briller Byron, la France voit naître George Sand. ^e lui reprochez point de haïr la société , reprochez à la société d'être arrivée au point d'inspirer avec raison cette haine et d'avoir mérité le succès de ses ennemis. Ce n'est point Luther qui a fait la réforme ; c'est l'abus de toutes les lois saintes qui a soulevé tout un siècle, et qui a donné à un homme la force d'une si terrible révolution... Un héros, c'est le besoin d'un siècle qui se fait homme, c'est la pensée universelle incarnée; de même un grand poète est un éclatant symptôme des souffrances d'une époque, c'est sa plainte qu'il exprime, c'est sa blessure qu'il signale; pardonnez donc à George Sand si la pensée de notre siècle est le désenchantement. Ne lui reprochez point l'amertume de ses chants; l'aigle que le chasseur vient de blesser n'est pas responsable de ses cris.

Les ouvriers lyonnais occupent encore les élégantes charitables de Paris; le bazarde Lyon reçoit chaque jour les dons les plus gracieux ; d'abord de charmants tableaux, puis des ouvrages en tapisseries d'un travail merveilleux, de jolis vases peints, des écrans, des mouchoirs brodés, des éventails, des boîtes, des nécessaires, des coupes, des albums, des flacons, des jardinières, enfin des super fluités de toute espèce.

C'est ainsi que la commission du bazar désigne les jolis riens qu'on lui envoie. Ainsi, mesdames, cher- (rhez sur vos étagères s'il n'est pas quelque objet qui ne vous plaise plus; car les plus belles choses n'ont de valeur que par le souvenir. Gardez cette petite tasse fêlée parce qu'elle vous vient d'un ami. et donnez celte

coupe magiiilique qui vous a ete olïeite par uu hunuyeiix. Le prix d'une chose, c'est l'idée qu'on y attache, à moins cependant qu'on ne soit forcé de la payer : alors cela change, alors c'est le prix qni est l'idée. Vous, qui travaillez comme des fées, brodez des fichus, faites des bourses, des tapis, des coussins, des dessous de lampes, des cordons de sonnettes, et envoyez tous ces trésors au bazar de Lyon ; les élégants vous diront pendant quinze jours : Que c'est joli ce cjue vous faites la î les belles fleurs , le charmant dessin ! vous serez adroites et coquettes ; puis , quand tout cela sera vendu, les ouvriers s'écrieront : Quel bonheur! voilà du pain pour trois jours ! Vous serez bonnes et généreuses, et le plaisir sera double, et la vanité n'y perdra rien.

Dantan vient de faire la caricature de Duprez et celle de Franchomme. On reconnaît à la première vue Duprez et Franchomme , surtout on reconnaît Dantan.

Les innombrables admirateurs de mademoiselle Déjazet se réjouissent. Desbœufs vient de leur offrir son image. La statuette de mademoiselle Déjazet n'est point une caricature, au contraire.

La Mode prétend que le vicomte de Launay est un ex-capitaine de dragons. Nous n'a>ons (juc cela à lui répondre : C'est ((uc la manière dont elle le dit prouve (iu'«'lle ne le croit pas.

LEÏTHE X.

30 mai 1837.

Promenades. — Tulipes de M. Tripet —Le faubourg Saint-Germain. — Un étrange pari.

Les boulevards sont en fleurs ; c'est la saison des jolies femmes, des jolies robes; chaque parure est un bouquet; les mousselines roses, les jaconas blancs, les foulards bleus, les taffetas lilas, réjouissent les yeux; ce ne sont pas seulement des symptômes , aujourd'hui ce sont des preuves de printemps. Les gros souliers noirs sont remplacés par de petits souliers de peau anglaise, par de petits souliers en maroquin de couleur vernis ; on peut être élégante et aller à pied; les piétons se croient riches ; on ne marche plus pour affaire , on se promène , 9n s'arrête devant les boutiques , devant les marchands d'estampes; on regarde le portrait de la princesse Hélène, et on lui trouve une ressemblance quelconque : la véritable, on n'en peut encore juger, mais on a toujours dans ses parentes , dans ses amies , une femme toute prête pour une ressemblance; l'un dit : Ah! comme elle rappelle ma cousine Zénobie; ne trouvez-vous pas? — Non, cela ne me frappe pas, je trouverais plutôt qu'elle ressemble à mademoiselle Duballoir. — Oh! pas du tout, mademoiselle Duballoir a un grand nez, et elle est brune. — Or, pour nous, qui écoutons, il est certain q\u* le portrait de la princesse ne ressemble ni à la cousine Zénobie, ni à mademoiselle

Duballoir; pourquoi donc s'obstinera lui trouver une ressemblance? Mais le Parisien, qui n'éprouve jamais le besoin de réflécbir, éprouve toujours celui de parler; il faut bien dire quelque chose, est un des préceptes de l'esprit parisien, que nous nous promettons de qualifier et de définir un jour si bien... que nous serons forcé de nous réfugier en province.

En attendant, nous félicitons le Parisien de ses promenades et nous lui enseignerons de jolies courses dont il n'a pas l'idée, et qui le cbarmeraient ; nous l'enverrons sur la route d'Asnières étudier les progrès du chemin de fer; il verra des chariots marcher d'eux-mêmes; il verra un seul cheval conduire à lui seul huit voitures. Nous l'accompagnerons, avenue de Breteuil, n" 30, derrière les Invalides, chez M. Tripet; là, il admirera une collection de tulipes digne de la Flandre. Le Figaro a raison, il compare ces quatorze l)elles planches de tulipes, toutes en fleurs, se balançant gracieusement sur leur tige, ce parterre brillant des plus riches couleurs, à un immense chàle de cachemire vivant. Hàtez-vous d'aller visiter ce jardin, les tulipes seront jeunes encore quinze jours; hàtez-vous, c'est un plaisir (jue cette promenade ; regarder à la fois plus de six mille fleurs, il y a là de quoi donner de la gaieté aux yeux pour toute l'année.

Les amateurs d'horticulture se sont donné rendezvous à deux \ entes (|ui ont eu lieu ces jours-ci; mais cette reunion était triste : des fleurs vendues à la criée, (les roses à l'encan, c'est pitié I Errer dans un bosquet, berce par l'Iiarmonie de l'adjudication, avoir pour rossignol le chant de l'huissier-priseur ; cela est désenchantant, ('.epemlanl, coiiMiiC il y a\ ail beaucoup d'anialeurs.

l'admiration a été productive; un seul bananier nain a été vendu 1,000 fr.; une autre petite plante a été payée 400 fr. Cette merveille était un cactus scnilensis; la beauté de cette plante consiste à être terminée par une petite perruque de cheveux blancs. Cela ne nous paraît pas très-rare, il y a beaucoup de cactus senilensis dans la société.

Le soir, les amateurs de chevaux et de jolies femmes vont au cirque des Champs-Elysées, car maintenant, nous le disons, tous les plaisirs commencent et finissent par une promenade. A dix heures, on rentre et les conversations commencent. Si le piano est -ouvert, on chante, on essaie avec tristesse une des nouvelles romances de madame Malibran ; chant gracieux qui survit, hélas! à la belle voix qui, seule, était digne de le faire comprendre ; et puis l'on s'interrompt pour parler d'elle, et du sublime talent qui n'est plus. Puis, l'on raconte les lettres de Fontainebleau, puis on se demande : Avez-vous lu le livre de M. de Vieil-Castel, le Faubourg Saint-Germain? Oui, nous l'avons lu et nous en disons cela :

L'empressement que met le faubourg Saint-Germain à lire un roman fait contre lui, peint mieux sa faiblesse et sa puérilité que ne le fait tout le livre lui-même. Vous chercheriez en vain le faubourg Saint-Germain dans Gérard de Stolberg ; vous y trouverez le monde, le monde tel qu'il est partout, mais rien de caractéristique, rien d'exceptionnel. Ce sont des femmes médisantes et des jeunes gens moqueurs ; il n'est pas besoin de traverser la rivière pour voir cette société- là. Quand on donne un titre absolu à un livre, on se crée des lecteurs exigeants. En ouvrant un lom.ui ((ui se nonnne le Fau-

— in — bourg Sainl-Germain, nous nous étions attendu a une peinture exclusive de ce monde d'élite ; nous pensions que le sujet du roman serait puisé au cœur même de ce monde ; que le héros serait un de ses enfants, une victime de ses préjugés, de ses scrupules, de ses colères; nous nous figurions un jeune homme plein d'esprit, d'imagination, ambitieux, passionné, et condamné à la nullité la plus oisive par les exigences de son nom, par les répugnances de son parti ; là, nous aurions vu une singularité de notre époque, une particularité de la caste qu'on voulait peindre. Jadis, on ne pouvait faire son chemin quand on n'était rien; aujourd'hui, on ne parvient à rien parce qu'on est trop ; un jeune homme qui par sa naissance pourrait prétendre à tout, par le bouleversement de notre politique, est réduit à ne rien faire; il se verra dépassé chaque jour, et dans tous les états, par ses inférieurs ; ses inférieurs en naissance, cela peut encore se supporter; mais par ses inférieurs en capacité, cela est plus cruel. Le fils de son intendant viendra le voir avec des épaulettes de colonel, et, maluié lui, ces épaulettes lui feront envie; son ancien professeur, l'obligé de sa famille, ne viendra pas le voir du tout, parce qu'il est pair de France et qu'il tient son rang... et lui songera avec tristesse que sa place était à la Chambre des Pairs, mais que le devoir l'a forcé a donner sa démission. Voila donc un homme intelligent, courageux, instruit, actif, déshérité de toute occupation. (Jue fera-t-il? Il voyagera pendant trois ans, quatre ans, six ans, puis après il reviendra dans sa j)atrie, ennuyé, (lecoiu'.igé. Plus il ania (l'esprit, et plus son inutilité lui IM'srra. S'il était libre et maître de sa fortune, il pourrait foii(l( I un Lir.iiid etablissenienl dans ses terres, se

— f I .-) — faire le roi, c'est-à-dire le bienfaiteur de la commune, par les sages améliorations qu'il apporterait dans l'agriculture, dans rindustrie du pays; mais sa fortune ne lui appartient pas, ses parents en disposent et ses parents ne le comprennent point ; ils ont de petites idées incompatibles avec les siennes, ils ont cette dignité taquine et mesquine dont on n'obtient aucune concession , bouderie stérile et paresseuse qui n'a rien de commun avec la véritable fierté; qui, d'un noble ressentiment, fait une susceptibilité misérable, et qui donne au regret du bon droit méconnu toutes les allures de l'envie. Que fera-t-il? Il usera, il perdra toutes les puissances de sa pensée, toutes les volontés de son caractère dans une grande et orageuse passion ; il faut bien qu'il aime, cet homme-là, il n'a rien à faire; il ne peut être un héros de bataille, il se fera héros de roman. Mais comme l'amour ne sera pour lui qu'un désespoir, son amour sera terrible ; plein de caprices, d'inconséquences, il aimera une femme avec délire, de toute son àme et de toute son imagination inoccupée... et puis son àme orgueilleuse se révoltera, il en voudra à cette faible créature d'absorber ainsi tous ses jours ; alors il lui sera infidèle pour se prouver à lui-même son indépendance ; et ses infidélités le Jetteront dans une complication d'intrigues épouvantables, dont il résultera toutes sortes de malheurs, — et le lecteur sera satisfait. Quelqu'un disait, avec raison , que le Lovelace de cette époque serait un légitimiste désœuvré. Ce qu'il y a de certain, c'est que, pour qu'un héros de roman paraisse intéressant, il faut qu'il soit autre chose qu'un grand fainéant ([ui ne songe qu'à plaire aux fenmies; or, comme il est indispensable, pour qnil y ait loman, ((ue le héros aime une femme,

— 1 16 — c'est un grand bonheur que de tomber sur un malheureux qui n'a pas autre chose à faire que d'aimer, et dont le premier chagrin est de n'avoir eu à choisir que cet état-là dans le monde. Voilà, ce nous semble, un malheur qui peignait bien le faubourg Saint- Germain; un fils de pair, descendant d'une illustre famille, réduit, par les idées qui régissent son parti, à la triste condition d'homme à bonnes fortunes! — C'était là un malheur pris à même le faubourg Saint-Germain, — un malheur que la Ghaussée-d'Antin ignore, — un malheur que le faubourg Saint-Jacques ne connaîtra jamais, — un malheur que le faubourg Saint-Denis ne saurait imaginer, — un malheur que le faubourg Saint- Marceau et le faubourg Saint-Antoine peuvent seuls comprendre, car les bons ouvriers savent que, dans tous les rangs, il est triste de manquer d'ouvrage ; et puis le peuple, à qui l'on fait faire les révolutions, est le seul qui puisse plaindre ceux qui en souffrent, parce qu'il est le seul qui n'en profite pas.

Au lieu de cela, M. de Yieil-Castel a pris pour héros un Allemand, un Westphalien; nous ne voyons pas ce ([ue cet homme a de commun avec le faubourg Sainl- Germain, TI arrive à Paris et va au bal chez madame de fiîacourt, une des notabilités du faubourg Saint- Germain. Là on pouvait faire une satire bien amère, une bien charmante épigramme : il fallait faire apparaître tout le faubourg Saint-Germain, non pas à l'hôtel de BUicourt, non pas chez la comtesse de Blacourt, maischezun monsieur Fluch, ou Black, ou Blick, chez un intrus, un inconnu adopte, cajolé, proné par le faubourg Saint-Germain, pour les (iuel(|ues bals qu'il lui donne, pour l(>s (juel(HM\s l)()Uf;ies que ses fêtes nous

— i I 7 — offrent de plus que les nôtres ; le faubonnj Saint-Germain méritait cette injure. Au reste, M. de Vieil-Castel ne la lui épargne pas; plus loin nous la retrouvons dans toute sa cruauté. La duchesse de Chalux demande au jeune Allemand s'il ira au bal chez IV. Stilher. M. Stilher est un de ces étrangers qui, n'osant dépenser dans leur pays l'argent qu'ils y ont volé, viennent se faire adopter par l'aristocratie parisienne. x\on, madame la duchesse, répond Gérard, je ne vais pas chez lui, moi... je le connais; en Prusse, tout le monde le connaît et personne ne le reçoit. — La leçon est sévère, mais elle est bonne ; elle nous rappelle ces vers d'une satire dont nous ne voulons point nommer l'auteur : Chanterai-je, dit-il :

Ces femmes, autrefois modèles de fierté , Que Ton a oit tout a coup manquer de dignité, Dont le blason superbe au déluge remonte, Qu'un salon d'or séduit, et qui s'en vont sans honte Flatter, pour un plaisir, quelque Anglais parvenu Mal vu dans son pays, dans le nôtre inconnu , Et qu'on entend chez lui dire tout à son aise Qu'on gagne avec un bal la noblesse française -•

Quand on frappe juste, nous applaudissons; mais nous ne saurions adopter des reproches qui nous paraissent sans couleur. L'auteur reproche à la haute société d'être médisante, d'inventer cent histoires sur les gens qui se passent d'elle, sur les absents ; de forger toutes sortes de calomnies sur ceux qu'elle réclame, et qui semblent la fuir. Eh bien! n'est-ce pas ainsi dans tous les mondes? Kst-on plus indulgent dans les autres quartiers? N'invente-t-on rien en province? Siun jeune homme vit tout seul dans son château, respectera-t-on sa

solitude? ne seia-t-elle pas interprétée de mille façons, les plus étranges, les plus odieuses? Le faubourg Saint- Germain ressemble à tous les mondes ; il faut seulement s'étonner qu'il leur ressemble ; il aurait le droit de valoir mieux. Des gens qui n'ont rien à faire du matin au soir, qu'à se perfectionner, devraient être plus aimables ; des esprits qui ont depuis des siècles la tradition de l'élégance et du bon goût, devraient être plus distingués sans doute, mais aussi n'est-ce que la partie mondaine que vous peignez, c'est le monde extérieur que vous observez, c'est la société éventée, frelatée que vous connaissez, et ce n'est pas d'après cette coterie d'exceptions, toute d'exception, que vous pourrez juger et dépeindre le faubourg Saint-Germain. D'abord, le point de départ du livre est faux, puisque c'est une généralité (|ue l'on veut démontrer : rbéroïne est une victime des manies paternelles; on la fait sortir du couvent pour la jeter au bras d'un mari qui serait son père. Les habitants de la province vont s'imaginer que cela est toujours ainsi, que nous avons toujours ces mêmes j)ére5 tyrans d'avant la révolution; toujours des jeunes filles sacrifiées à de vieux barbons. Rien n'est moins exact pourtant; aujourd'hui, si les maris ont un défaut, c'est peut-être celui d'être trop jeunes; il n'y a pas dix vieux maris dans tout le faubourg Saint-Germain, et encore ceux-là ont-ils été choisis avec amour, et séduits à force de co- (juetteries. >ous pourrions citer vingt ménages où les deux époux sont du même âge. Les époux assortis se trouvent en foule dans ce monde-là. Le faubourg Saint- Germain osl un itnmense colombier, c'est toute une population (le lourh'rcllcs. M. de \ ieil-CasIel accuse enfin les femmes de ce (|u;iilier (l'èlrc d'impiloynbles co(|nrf-

tes, de cruelles beautés, n'accordant que des espérances, ue rêvant qu'un demi-bonheur, ne donnant qu'un demi-amour. Un jeune imprudent s'est écrié hier, que c'était une calomnie ; et nous l'avons arrêté au moment où il allait justifier plusieurs femmes.

Les amours de ce quartier-là Valent bien , dit-on , ceux du nôtre !

Le caractère de madame de Lucheux n'est pas une création nouvelle, c'est la duchesse de Leongeais, fille de M. de Balzac ; c'est l'héroïne de cette belle histoire qui a pour titre : Ne touchez pas à la hache.

A propos, M. de Balzac nous donnera le 25 de ce mois la Femme supérieure. On dit cette femme-là pleine d'esprit.

L'aufeur responsable de la préface de Barnave, M. Janin, est du voyage de Fontainebleau. Encore une amnistie !

7 juin 1837.

Arrivée de la princesse Hélène à Paris.

Le Jardin des Tuileries était splendidement beau dimanche dernier; il était beau de par le ciel, de par le Roi, de par le peuple, et de par le printemps. Quel admirable spectacle à la fois riant et majestueux ! Pendez-vous, gens de la province, qui n'avez pu voir ce tableau magnifique, la toile est etïacée, vous ne le retrouverez plus. Figurez-Aous ce qu'on n'avait jamais vu à Paris le même jour! un ciel... bleu ! des arbres... verts! un peuple... propre... ! une foule... joyeuse et parée, s'enivrant de parfums sous les lilas en fleurs. rs"est-ce pas que vous n'avez jamais vu cela ? A Paris, quand le ciel est bleu, les arbres sont gris, la poussière les dévore ; a Paris, quand les arbres sont verts, c'est qu'il a plu, le peuple est sale et couvert de boue; il fallait un hasard, un malheur même, pour amener une si heureuse combinaison; il fallait qu'une saison rebelle nous fit gémir pendant un mois, pour que nous eussions en un seul jour tant de feuilles et tant de fleurs; pour que nous eussions à la même heure l'ete et le printemps. Oh ! que la nature était brillante ce jour-là, a la fois gracieuse et puissante, jeune et forle, fraîche et mûre, naissante et parfaite î elle ressemblait à la passion d'une honnête fille qui aurait attendu làge de vingt-cinq ;ins pour aimer; celait loutc la pureté d'un

premier amour, mais un premier amour éprouvé dans toute la force, dans toute la perfection du cœur.

Que ces hauts marronniers sont superbes! que leurs fleurs royales se détachent merveilleusement sur ce feuillage sombre !

Voyez d'ici que le spectacle est beau ! La grande allée du jardin est devant nous. A droite, trois rangs de gardes nationaux; à gauche, trois rangs de troupe de ligne. Derrière eux, la foule, la foule élégante et brillante de mille couleurs; devant nous, un bassin et sa gerbe d'eau qui s'élance dans un rayon de soleil ; derrière le jet d'eau, voyez-vous l'Obélisque, et derrière l'Obélisque, l'Arc-de-Triomphe? Puis, pour encadrer le tableau, les deux terrasses couvertes de monde, et puis des grands arbres partout ; baissez les yeux et admirez ces parterres, ces innombrables touffes de lilas, tous ont lieu ri le même jour. Quel parfum 1 quel beau temps ! Chut ! Voici un courrier, le cortège s'avance. — Passe un postillon couvert de poussière ; peu de temps après passe un chien caniche au grand galop, rires, hilarité prolongée. Peu de temps après passe un carlin dans un trouble extrême, chien éperdu, sinon perdu; l'hilarité redouble. Ce premier cortège inattendu fait prendre patience à la foule. Une femme du peuple, une ouvrière en bonnet rond, pousse brusquement une vieille élégante : « Laissez-moi voir la princesse, dit-elle, vous la verrez à la cour, vous, mesdames. » La vieille élégante la regarde dédaigneusement, puis elle dit à sa fille : « La brave femme ne sait pas ({u'elle a plus de chance d'aller à cette cour-là que nous. — Sans doute, reprend la jeune héritière, en souriant : (ju'elle épouse un épicier, elle sera grande daine >• (> dinlogue nous

apprend que les légitimistes sont venus aussi pour voir passer le cortège. Mais enfin le voilà. Les cuirassiers s'avancent, ils se séparent; regardez, ils tournent le bassin, leurs cuirasses se réfléchissent dans l'eau. C'est charmant. — Ceci est la garde nationale à cheval. Ah! M. L*** a un cheval superbe. Elle est très-belle, la iiarde nationale à cheval... Le Roi!... M. de Montalivet, les ministres! Ils vont trop vite, je n'ai rien vu. — Voici la reine : — quel air noble ! comme elle est bien mise ! cette capote bleue est ravissante ! — La princesse Hélène regarde de ce côté; comme elle a l'air jeune. — Ah! je ne vois plus que son chapeau, il est très-joli ; il est en paille de riz blanche avec un grand saule de marabout. Sa robe est très-élégante; c'est une redingote de mousseline doublée de rose. M. le duc d'Orléans est à cheval auprès de la voiture de la reine. — Quelles sont toutes ces femmes dans les voitures de suite ? Quels vieux chapeaux ! quelles robes fanées ! Pour une entrée triomphale a Paris, ne pourraientelles pas faire un peu de toilette? Quoi de plus commun ([u'une robe grise avec un chapeau rose ! Le cortège a l'air très-pauvre, les voitures sont fort laides et trop chargées; on dirait ces commencements de calèches que les carrossiers essaient, et dans lesquelles ils entassent tous leurs ouvriers et tous leurs amis pour savoir si les ressorts sont bien solides. Vrai, le cortège ('tait plus beau à attendre (ju'a voir passer.

Knliu elb' est parmi nous, cette princesse dont on nous parle tant depuis deux mois. Son apparition est une surprise njïréable ; jamais souveraine ne fut moins llattce; jamais portrait UKupieur n'a produit un meilleur (TIVl. Cclîi prouvcMjur In malveillance sert mieux

que la flatterie, et, qu'en général, les ennemis sont encore plus maladroits que les amis.

L'arrivée de la princesse Hélène en France a été pour nous le contraire d'une illusion. De loin, une erreur semble belle; mais à mesure qu'on s'approche, le charme s'évanouit ; cette fois, tout s'est passé différemment. Quand la jeune étrangère était encore en Allemagne, on nous disait : La princesse Hélène, elle est affreuse, elle est maigre, sans grâce; elle a de vilains cheveux roux, un grand pied allemand, une main décharnée ; ses yeux sont petits, sa bouche est grande ; elle est laide comme madame une telle, comme mademoiselle une telle; et l'on nommait les femmes les plus désagréables de Paris. La princesse s'est mise en route... et déjà, après quelques jours de voyage, on commençait à parler d'elle plus favorablement. Ses cheveux n'étaient plus roux, ils étaient d'un blond fade; elle était laide, mais d'une laideur qui ne manquait pas de distinction. — La princesse arrive à la frontière... Ses cheveux ne sont plus d'un blond fade, ils sont châtain clair; son pied est assez petit, pour un pied allemand; elle n'est pas laide. — Elle arrive à Metz... Sa physionomie est déjà plus gracieuse, sa tournure est très-noble... — AMelun... elle est faite à peindre, elle a un pied charmant, une main ravissante. — A Fontainebleau... ma foi, c'est une personne très-agréable. — A Paris... c'est une jolie femme!... Deux lieues de plus, et c'était la plus parfaite beauté du monde. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on nous avait trompés, et qu'il est impossible de revenir d'une erreur avec plus de |)lai sir. \'oici la vérité : la princesse n'est pas une bclh femme dans toute la sévérité de ce mot, mais c'est un*-

— 12» — jolie Parisienne dans toute la rigueur de cette expression. C'est une beauté gentille comme nous les aimons, jolie ligure de capote, jolie taille de mantelet, joli pied de brodequins, jolie main pour un gant bien fait. Elle est trop maigre, dites-vous? Eh! messieurs, regardez donc chacun les femmes que vous aimez; elles ne sont pas si fraîches qu'elle, et elles sont maigres à faire peur ; prenez garde, ne blâmez pas ce qui vous plait. La réalité parisienne est toute dans l'aspect. Nous avons des yeux de Diorama, de Panorama, de Néorama; les effets d'optique suffisent à la légèreté de nos regards; nos femmes ne sont pas jolies, qu'importe? si elles le paraissent, cela suftU. Être n'est rien, paraître est tout. -Madame la duchesse d'Orléans est donc une jolie Parisienne, une femme comme nous les aimons, nous qui faisons consister la beauté du \isage dans la grâce de la physionomie, la beauté de la taille dans l'elegance de la tournure. Certes, en la voyant, vous ne regretteriez pasune grosse belle Allemande, aux traits réguliers, sans expression , à la démarche lourde sans noblesse ; madame la duchesse d'Orléans a même ce grand avantage sur nos merveilleuses de Paris, qu'elle al'airprmcesse et qu'elles ont toutes l'air poupées, ce qui pour nous a peu de charme; le pédantisme des chiffons ne nous séduit pas plus que les autres.

Enfin, nous l'avouons, peut-être sommes-nous suspect dans notre jugement, mais nous qui pourtant ne sommes pas de la cour moderne, qui n'allons aux Tuileries que dans le jardin, nous nous sentons une véritable sympathie pour cette jeune femme ([ui vient se faire lille de France a\ec tant de couraiio et si peu d'il • lusion. Sovc/ la l>ienv«^nue, tiiadaine. dans notre beau

pays, dans notre hospitalière patrie î Eh ! ne trouvezvous pas que nous sommes de bien courtois chevaliers? Pendant deux mois nous avons parcouru le monde en proclamant à haute voix que vous étiez la femme la plus laide de toute l'Allemagne — c'était un mensonge, pardonnez-nous. Nos galants députés vous ont marchandé, pendant trois séances, un million pour votre ménage; ils vous ont traitée comme leur cuisinière, dont ils rognent le budget et les gages avec tant de plaisir; — ce sont des idées libérales, pardonnez-leur! Nos piquants journalistes vous accablent chaque matin des injures les plus grossières, d'épigrammes sans sel, de calembours épais; — c'est de l'esprit de parti , c'est de l'esprit français, pardonnez-leur! Vous avez vu l'autre soir votre nouvelle famille rayonnante de joie; ce n'était pas sans cause vraiment; le roi, votre beau-père, pour la première fois depuis deux ans, avait traversé tout son peuple sans un seul coup de fusil, c'était merveille; lui-même, il en était confondu. Pas un nuage dans le ciel, pas un assassin sur la terre; ce sont vos beaux jours que ceux-là! Mais, hélas! c'est une triste vie que celle dont les beaux jours sont ceux-là! Oui, madame, vous êtes une femme courageuse, car vous venez chercher en France le désenchantement de toutes vos idées, le démenti de toute votre éducation; vous, fille d'un prince d'Allemagne, vous croyez encore à la royauté, et chez nous il n'y a plus de royauté; vous, jeune fille romanesque, vous croyez encore à la dignité de la femme, et chez nous la femme n'a plus de prestige; sa faiblesse même n'est plus une religion ; on l'insulte bra- \emenl, on l'outrage sans honte connue si elle pouvait se vcn^ier. Nous, enfin, ele\c de (loetbe, vous (jue le

— 12C — j^rand poète a beuie, vous à qui THomère germain a prédit une si l)rillante destinée, vous qu'il a nourrie de lictions et d'iiarmonie, vous croyez encore à la poésie, et nous n'avons plus de poésie! Interrogez les échos de votre palais, ils vous diront que les mots français ne riment plus : demandez à vos augustes parents ce que sont devenus tous nos grands poètes; parlez-leur de Chateaubriand, du sublime auteur des Martyrs, ils vous diront que c'est un légitimiste, leur plus redoutable ennemi ; parlez-leur de Lamartine, ils vous répondront que c'est un député qui vote quelquefois pour eux. Parlez-leur de Victor Hugo, ils vous diront qu'ils ne le connaissent pas; car il faut rendre justice à notre royauté moderne, elle est en tout bien digne de la poésie du pays ; c'est la prose couronnée ; le règne des trois couleurs n'admet comme art que la peintin-e; et Racine, de nos jours, serait obligé de barbouiller quelque eml)lème dont ses vers seraient la devise , pour faire arriver son nom et sa pensée jusqu'au pied du trône de juillet. Ainsi donc, pauvre jeune femme, dites adieu à vos rêves de grandeur et de poésie; en France, il n'est plus de princesse; en France, il n'est plus de poètes; chez nous, vous ne serez ni llattée ni chantée ; à notre cour vous n'êtes pas plus grande dame que la plus humble IVnmie du pays; mais aussi, comme elle, vous connaissez un bonheur que les princesses sacrifiées ignorent : vous aimez, vous êtes aimée; consolez-vous, avec l'amour vous retrouverez la poésie et la royauté.

14 juin 1857

Dédain de convenlion. — Fêtes populaires. — Définition du bonheur. — La princesse Hélène. — Victor Hugo.

Il y a des gens qui ne savent faire de l'élégance qu'avec le dédain , qui s'imaginent que dédaigner c'est régner, et qui croient se montrer homme comme il faut en affectant de s'ennuyer des plaisirs du peuple. A toutes choses ils vous répondent : « Comment I vous allez là? Quoi! vous vous amusez de cela?» A les entendre, on dirait que la vie a pour eux des plaisirs à part, des joies d'élite, des parfums de faveur, des délices exceptionnelles; on se sent humilié en les écoutant ; on se surprend à envier leurs plaisirs sur la foi de leur mépris ; on n'ose leur avouer la naïveté, la bourgeoisie, la vulgarité de ses goûts ; on se trouble devant eux comme un lourd paysan devant un habitant des villes; on hésite à s'être amusé d'une fête qui les a fait fuir si loin ; on rougit de la folle gaieté qu'on y a trouvée ; on doute de la délicatesse de ses impressions en voyant l'intolérance des leurs ; et puis, lorsque l'on a le courage d'analyser ce grand dédain, lorsqu'on a retrouvé assez de présence d'esprit pour mesurer la hauteur de ces intelligences privilégiées, pour examiner leurs droits ù ce superbe ennui, on découvre que ces gens-là mènent l'existence la plus misérable, ([u'ils s'amusent des phiisirs les plus niais, (|u'ils rieni îles plaisanteries les plus Milizaires.

qu'ils prennent au sérieux les conversations les plus lourdes, les plus oiseuses, et, ce qui est bien plus pauvre encore, qu'ils admirent les esprits les plus médiocres; alors on recouvre son indépendance, et Ton oseconfesser franchement que l'on n'est pas un être assez en dehors de la création, assez en arrière de la civilisation, pour ne voir, par une faveur spéciale et précieuse, pour ne sentir qu'un affreux supplice dans ce qui fait la joie de tous.

Ce préjugé est depuis longtemps établi dans la région élégante , que rien n'est plus ennuyeux qu'une fête populaire. >ous avons longtemps partagé ce préjugé, mais aujourd'hui nous l'attaquons hardiment : oui, nous aimons les fêtes du peuple, parce que nous avons beaucoup vu celles du monde. D'abord celles du peuple ont un grand avantage, elles se passent en plein air et en pleine liberté ; ensuite la foule y est plus polie; quand on s'est trouvé souvent dans nos fashionables cohues, quand on s'est senti plus d'une fois entrainé par un flot choisi vers une salle de souper déjà remplie; lorsqu'on a subi les incertitudes, les involontaires caprices d'une émeute de bonne compagnie, lorsqu'on a reçu de délicieux coups de poing d'une main gantée et parfumée, lorscju'on a reçu les inappréciables coups de coude d'une grosse comtesse affamée, lorsqu'on a vu jusqu'où peut aller l'empressement gastronomique de ceux qu'il est couNcnu d'appeler les gens bien élevés, on se trouve fort indulgent pour la foule grossière du peuple, et l'on p.irdonne à l'ouvrier qui vous coudoie malgré lui en NOUS disant : Faitea excuse, parce ((ue l'on se rappelle ([ne la Ncille un dandy vous a marché sur le pied sans NOUS (lire sciilcmciil : Panlnn.

Nous sommes partisan des fêtes populaires ; l'aspect du plaisir général nous réjouit. Nous aimons les mâts de cocagne, les feux d'artifice, et les élumi nation s. Nous aimons mieux voir cent mille personnes qui s'amusent dans Paris, que de voir quatre cents personnes qui bâillent dans un salon ; mais nous voudrions que cette joie ne coûtât rien à ceux qu'elle enivre. Nous ne voudrions pas qu'une fête donnée aux ouvriers fût une ruine pour eux; nous ne voudrions pas qu'il y eût deux dimanches par semaine. Pourquoi s'amuser le mercredi? C'est très-cher de s'amuser un mercredi. Pourquoi n'avoir pas remis la fête de ce soir à dimanche prochain ? Ce n'était pas un anniversaire impérieux. Pourquoi, dans une ville de travail et de commerce, interrompre le travail et le commerce inutilement ! Une journée perdue, c'est un tort véritable pour l'ouvrier. Ce jourlà, il dépense beaucoup et ne gagne rien. Remettez donc toutes vos fêtes au dimanche, et le peuple se divertira sans regret et sans remords. Un gouvernement ne doit jamais jouer le rôle de tentateur ; vous avez supprimé les fêtes du calendrier; ne les remplacez pas par les vôtres ; ne donnez pas à M. le préfet de la Seine, en heures oisives, les jours de recueillement que vous avez repris à Dieu.

Depuis ce matin tous les petits enfants se réjouissent, ils sautent gaiement devant les fenêtres, en criant : 11 fait beau, maman, il fait beau ; nous irons aux Champs- Elysées voir les boutiques! Et tout un avenir de cro~ ({uettes etde pain d'épice s'ouvre devant eux. En allant savoir des nouvelles de votre cheval favori qui est un peu triste depuis quelque temps, qui ne mange plus, carie noble animal subit comme vous rinfluence prin-

taiiieie, en traversant la cour vous rencontrez l'enfant (le votre portière, paré d'une auréole de papillotes blanches. Cet éclat inaccoutumé vous dévoile des projets extraordinaires. L'enfant, que vous interrogez, vous répond avec une joie concentrée : « J'irai ce soir à la fête avec papa, matanteet le domestique à madame Girard. » Les papillotes sont expliquées : Tiens, dites-vous alors, voilà de quoi acheter des gâteaux; et vous donnez vingt ou quarante sous à l'enfant, selon le hasard de votre monnaie, et l'enfant vous remercie en baissant les yeux d'un air sombre et confus ; mais à peine avez-vous le dos tourné qu'il relève la tète avec fierté, qu'il ouvre de grands yeux brillants de plaisir, qu'il gambade comme un chevreuil, et qu'il s'en va montrer sa ]}/èce blanche à tous les gens de la maison. « C'est le monsieur de l'entresol qui m'a donné ça pour acheter des gâteaux, b ditil ; et vous avez acquis en un instant une superbe réputation dans le quartier, et dorénavant vous ne pourrez plus faire un pas dans la rue sans entendre de petites voix intéressées vous dire poliment : Bonjour, monsieur; et vous qui aurez oublié votre générosité passagère, vous ferez de très-belles réflexions sur la bonne éducation que reçoivent les enfants du peuple; et vous ne devinerez pas la part immense que vous avez dans cette belle civilisation.

Aujourd'hui toutes les petites fdies sont heureuses, • Iles ont toutes des robes neuves : il est si facile de faire une robe neuve a une petite fille! Le moindre vieux chiffon suffit poui cela,- les rebuts maternels sont la pnrure de l'enfance; et comptez-vous pour lien la joie d'nnr p.nivre petite iille (|ui se croit une robe neuve! Conmie v\U s( rrg;nde dîms in ^Ince ;\\ ce orgueil,

— 131 ■— comme elle se tient droite! quelle importance elle acquiert à ses propres yeux ; comme elle aime ce jour mémorable qui amène pour elle ce triomphe, ce jour dont la solennité a entraîné sa mère à lui faire ce beau présent. Une robe neuve, pour elle c'est de la joie ; ce n'est pas tout, on lui a donné un vieux fichu de soie, c'est du délire, et de vieux gants, c'est de l'orgueil; les gants sont une dignité chez les enfants du peuple ; c'est le luxe par excellence, c'est un symptôme d'oisiveté ! Voilà donc une jeune pensée heureuse pour tout un jour: n'est-ce rien? Faut-il dédaigner de tels plaisirs? Hélas ! le bonheur n'est pas autre chose que cela, une suite de petites joies, de niais contentements, de satisfactions imbéciles : chacun les prend selon ses goûts et son caractère ; mais le bonheur est là, il ne faut pas le chercher ailleurs. Un regard, un mot, un sourire pour ceux qui aiment; un chapeau bien fait pour celle-ci, un bouquet de violettes pour celle-là ; un bon dîner pour les uns, une bonne rime pour les autres ; une promenade en bateau; des fraises nouvelles; un Hvre amusant; une jolie romance; du feu en hiver; de la glace en été; du vin passable pour le pauvre ; un cheval anglais pour le riche : tels sont les détails, les ingrédients dont se compose le bonheur. Depuis des siècles on se figure que le bonheur est une grosse belle pierre précieuse qu'il est impossible de trouver, que l'on cherche, mais sans espérance. Point du tout, le bonheur, c'est une mosaïque composée de mille petites pierres qui. séparément et par elles-mêmes, ont peu de valeur, mais qui, réunies avec art, forment un dessin gracieux. Failes monter cette mosaïcpie avec soin et vous aurez une jolie parure; sachez comprendre avec intelligence les jouis

sances passagères ([lie le hasard vous jette , que votre caractère vous donne ou que le ciel vous envoie, et vous aurez une existence agréable. Pourquoi toujours regarder à l'horizon, quand il y a de si belles roses dans le jardin que l'on habite? Eh! mon Dieu, ce qui empêche de trouver le bonheur, c'est peut-être de le chercher.

Laissez donc le peuple s'amuser sans trouble, et ne glacez pas ses plaisirs par la froideur de vos dédains. Nous, qui n'admettons aucune prétention, pas même celle de l'ennui, nous nous promettons bien d'aller observer ce soir la joie populaire; et voyez comme nous avons l'esprit mal fait ! nous ne braverions jamais la foule de l'Hôtel-de-Ville, nous serions incapable d'aller demain à la grande fête qui y sera donnée, et pourtant aujourd'hui nous irons tranquillement sur la place Louis XV contempler le feu d'artifice. C'est que, dans cette saison, les plaisirs ne sont supportables qu'avec l'air et la liberté, Nous irons aussi écouter le concertmonstre aux Tuileries; nous regarderons le Palais- Bourbon illuminé, nous verrons l'Arc-de-ïriomphe illuminé, et cette grande avenue des Champs-Elysées si belle avec ses guirlandes de feu. Nous savons d'avance que nous aurons la niaiserie de trouver ce coup d'œil superbe, et que nous passerons une heure à regarder toutes ces lumières réilechiesdans les flots de la Seine, (\u'\ lesauite sans les eiiq)()rter. Nous nous amuserons comiiie on s'amuse avec une imagination sincère, d'un beau spectacle, ([uel ([ue soit l'événement ((ui vienne l'olTrii-; nous nous amuserons comme on s'amnse avec un cœur triste, mais généreux, du plaisir des autres; et nous nous félicitons intimement de n'être ni dandy, ni fcnwne a la mode, ni conunis-vovageur , ni grisette

parvenue; de n'avoir enfin aucun rang a garder, qui nous impose comme un devoir de notre dignité le dédain de tous les plaisirs du peuple.

Si les louanges portent malheur, les reproches en compensation portent bonheur. A peine a-t-on fait l'éloge d'un de ses amis ou d'un de ses domestiques, que l'on apprend une trahison de l'un ou une maladresse de l'autre. Il en est de même des personnes dont on médit. A peine avons-nous reproché à la cour de juillet son oubli de nos grands talenls littéraires, que la voilà soudain qui se fait coquette et prévenante pour eux. Victor Hugo avait d'abord refusé d'aller aux fêtes de Versailles ; une lettre fort aimable de M. le duc d'Orléans, écrite sous l'inspiration de madame la duchesse d'Orléans, a, dit-on, changé ses résolutions. Le moyen de résister à de telles instances; le moyen de n'être pas entraîné par la séduisante admiration d'une jeune femme, d'une flatteuse étrangère qui vient d'un lointain pays vous apporter les preuves de votre renommée ! et Victor Hugo est allé à Versailles, et il a été présenté à madame la duchesse d'Orléans. Tout le monde sait avec quelle bienveillance la princesse a accueilli l'auteur de Notre-Dame de Paris : « Le premier édifice que j'aie visité à Paris, c'est votre église, » lui a-t-elle dit; ce mot est gracieux. Les princes aujourd'hui flattent les poètes mieux que les poètes ne flattaient les princes autrefois; mais, à dire vrai, ce nouveau genre dt flatterie est le plus facile.

Quelqu'un parlait l'autre jour de l'amour sincère de la princesse Hélène pour la Liance, de sa ^ ive sympathie pour nous, de la connaissance parfaite ([u'elle avait déjà de notre pays. iW n'est pas étonnant, s'ccria

un légitimiste fort célèbre, elle a passe un mois a Carlsbad avec madame la Baiipbinc ! Ou elle est iienereiise eette femme qui n'a trouve chez nous que des chagrins, que trois fois nous avons exilée, et près de laquelle on apprend si vite a nous aimer !

LETTRE XIII

■M juin Ibc

ivuoalion a la liberté. — Versailles sauvé des rais et des députés. — Tournoi de Tivoli. — Modes.

Ah ! quel bonheur d'être libre , libre de la plus belle de toutes les libertés , celle de la pensée ; de ne porter la chaîne d'aucun parti , d'être indépendant du pouvoir, et de n'avoir fait aucune alliance avec ses ennemis; de n'avoir à défendre ni la sottise des uns, ni la mauvaise foi des autres; de n'être responsable des actions de personne, de pouvoir agir en son nom, et pour soi ; de ne rendre compte qu'à Dieu seul de sa vie; de n'attendre d'avis que de sa conscience ; de se fier sans crainte à ce pur instinct de la vérité que le ciel a mis en nos cœurs, et que nous avons nommé la foi ; d'admirer sans se croire flatteurs, d'être juste sans se croire généreux ; de chercher le bon coté de toutes les choses, comme l'abeille cherche le miel de toutes les fleurs ; de regarder avec un œil pur, d'écouter avec une oreille indépendante ; de voyager sans ordre, et de s'arrêter, selon sa fantaisie, là où le site est plus beau, là où le soleil est plus brillant; de n'avoir pasbesoin de demander à qui appartient un pays, pour savoir si l'on doit s'y plaire ; lie n'avoir pas besoin de demander le nom d'un acteur, pour savoir s'il faut l'applaudir : de retenir indifféremment tous les airs, s'ils sont harmonieux; de s'enivrer impartialement de tous les parfums ; de s'amuser de

tous les esprits, de jouir de tous les talents, quelles que soient les couleurs dont ils se parent; d'honorer tous les courages , quelle que soit la bannière qu'ils défendent. Oh ! quel bonheur de n'être ni philippiste , ni légitimiste, ni doctrinaire, ni révolutionnaire; de n'avoir pas de nom parmi les ambitieux vainqueurs ou mécontents; de n'avoir point de parrains politiques; de n'avoir point de devoirs de convention ; de n'être forcé à aucune haine ; de n'être engagé dans aucun mensonge ; d'être libre enfin ! Car , messieurs , ceci est la seule, la véritable liberté; non cette liberté qu'a chantée M. Auguste Barbier, cette grosse fille aux bras nerveux ; cette patronne des forçats , qui s'abreuve aux ruisseaux des rues; cette envieuse révoltée, qui depuis quarante ans s'en va planter dans tous les faubourgs son viel arbre vert, sans racines et son vieux bonnet de coton rouge sans mèche ;... non, cette liberté querelleuse qu'on nomme liberté de la presse, cette bavarde menteuse qui n'écoute personne , et qui crie toujours pour qu'on n'entende qu'elle ; non , non : la nôtre n'est pas fille du peuple, elle est fille du ciel, et nous vient de Dieu ; son front divin n'a pas le moindre bonnet de coton; il porte une auréole, car la lumière est sa parure; ses cIu'ncux fiottants ne sont retenus par aucun nœud , ils voltigent autour de sa tête comme un voile capricieux; ses vêtements légers lenveloppent sans êtie (ixcs pni- aucun lien; elle est indépendante n(m par la vigueur de son bras, mais par la vertu de ses ailes ; elle n'a point d'attributs déterminés, elle n'a point d'arbre oblige (|u'il lui faille plantera toute force; clic cueille eh.'Kjue matin le rameau qui lui i)lalt, la fleur (juClIc (hsire; (juclquefois elle garde plusieurs

jours de suite les mêmes , car elle est aussi libre de ne pas changer. Son âme est généreuse, pleine de franchise et décourage ; elle ne peut cacher ni son admiration ni son mépris ; son intelligence est infinie , elle parle toutes les langues ; elle comprend toutes les sciences, elle excelle dans tous les arts , elle sait lire dans toutes les pensées... et pourtant c'est une jeune fille, simple, Ignorante et chaste, car il n'est point d'indépendance sans pureté ; mais elle trouve sa force dans cette innocence même; elle plane sur la montagne, sans se mêler au bruit de la vallée, elle traverse un monde corrompu, sans ternir l'éclat virginal de son immortelle beauté ; elle se conserve brillante au sein des ténèbres comme l'étoile au sein des nuages, comme la perle au fond des mers, comme la poésie au fond du cœur... 0 liberté charmante ! viens régner parmi nous , viens détrôner tes vieilles rivales qui nous ont fait perdre tant de sang et tant d'années; viens, la France, pour être heureuse , n'attend que toi ! Pauvres gens que nous sommes, ou plutôt que vous êtes, vous avez réclamé à grands cris la liberté des individus , la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté du commerce, et vous avez oublié la plus précieuse de toutes : la liberté de la pensée! Sans celle-là les autres ne sont rien. Vous avez vendu d'avance toutes vos impressions , toutes vos idées; votre admiration a un propriétaire, et vos injustices ont des abonnés. Si l'un de vous s'écrie : « Ceci est beau ! » on lui répond : « Tu es payé pour le dire ; » si l'autre dit : a Ceci est mal, » on lui répond : (( Tu n'en sais rien; un ennemi n'est pas un juge. » Vous ne pouvez louer un acte du pouvoir sans être traité de valet; vous ne pouvez évoquer un souvc-

liir de 1 exil sans être traité de rebelle; votre voix.... vous l'avez promise; votre nom, vous l'avez donné. Chose étrange , vous ne pouvez plus dire la vérité sans parjure ; vous ne pouvez plus être sincère sans devenir déloyal ! Vous ne pouvez pas, comme nous, signer dans la même page ces deux éloges opposés :

« La statue de Jeanne d'Arc, sculptée par la princesse Marie, est un chef-d'œuvre de grâce et d'inspiration. Ah ! si l'auteur de cette belle composition s'appelait mademoiselle Leblanc ou mademoiselle Lenoir, ou mademoiselle Lefebvre, quelle superbe réputation d'artiste im lui ferait ! N'importe, il y a bien de la poésie dans cette image : une fille de France consacrant ses jours oisifs au souvenir de la fille des champs qui sauva la France ! Nous rêvons maintenant un gracieux tableau : la princesse Marie travaillant a la statue de Jeanne d'Arc. »

On nous écrit de Vienne : « J'ai vu Mademoiselle; « vous ne sauriez imaginer une plus charmante per- « sonne, belle et spirituelle, de la manière la plus agréa- " ble. Vous pouvez me croire quand je dis cela, car " je suis très-difficile en esprit; vous savez pourquoi. »

Voilà deux éloges que nous osons faire, nous, parce que nous sommes libre. Ah I nous vous plaignons d'avoir tant de graves considérations qui vous empêcheni d'être justes , qui vous privent du plaisir de vanter ce (|u'il y a de plus doux à vanter au monde, l'esprit et le talent, la candeur et la beauté.

Il y a quelques jours aussi, nous nous sommes sincèrement réjoui de pouvoir admirer, sans nous être suspect a nous-même , ce beau monument que nous appellerons VL-rsaillcs sauvé: car c'est en cela qvw la pensée est deux fois Lcuéreuse et belle : ce n'est pas

seulement un Versailles nouveau qu'on vous donne , c'est le Versailles de Louis XIV que Ton vous rend ; c'est le palais du grand Roi que les rats et les députés allaient détruire , et que Louis-Philippe a sauvé. Sans doute, il est fâcheux de voir des murs en bois de chêne, dans ce temple de l'orgueil , où le marbre seul était admis ; sans doute ce réfectoire de maréchaux n'a pas la splendeur des salons dorés du premier étage ; mais à qui la faute? ce n'est pas celle du roi, c'est celle du siècle ; nous ne laissons pas à nos rois le temps de bâtir en marbre , nous ne leur laissons plus prendre à l'État ce qu'il leur faudrait d'or pour en couvrir les murs de leur palais. Versailles aujourd'hui n'est plus l'œuvre de la munificence d'un monarque, c'est le fruit de ses économies ; toute la grandeur de la royauté moderne est dans ce mot. En surveillant les travaux de Versailles, Louis-Philippe disait chaque jour : « Pourvu qu'ils me laissent le temps de finir cela. » Ils, c'étaient les assassins ; toute la stabilité du trône moderne n'estelle pas aussi dans ce mot ; et croyez-vous qu'il soit possible de bâtir des palais en marbre et de sculpter des lambris d'or avec un budget de roi-citoyen, entre la machine infernale de la veille et les coups de pistolet du lendemain ? Le premier devoir d'un souverain , c'est de comprendre son époque ; le premier devoir d'un monument, c'est de la représenter. Il nous semble qu'en cela Louis-Philippe et le nouveau Versailles ont bien rempli leur devoir. Ce n'est pas leur faute si l'époque n'est pas plus belle , si de nos jours les pâtes ont remplacé les moulures, si le carton-pierre remplace le bronze , si les députés chauves remplacent les ambassadeurs a lojigues ]»erru(iues si les fiaes de drap

remplacent les habits de velours, si les cravates noires remplacent les jabots de dentelles , si les petits nez camards remplacent les grands nez aqiiilins. Ce qu'il y a de beau à Versailles , c'est précisément le mélange de toutes ces choses. C'est tout le passé et tout le présent. C'est ce ravissant portrait de Marie-Antoinette , dont la République avait déchiré la toile ; ce sont ces grandes batailles de l'Empire, que la Restauration avait cachées; c'est enfin cette pensée qui vient aux esprits indifférents en parcourant ces galeries : a Deux réactions d'un jour !... et pas un de ces tableaux n'y resterait ! )> A propos de batailles, nous avons vu hier soir, à Tivoli, un superbe tournoi; voilà une fête amusante , a la bonne heure ! De beaux chevaliers avec de belles armures , des écuyers, des hérauts d'armes, des pages, des viiriets; et puis des chevaux, de vrais chevaux qui ont une volonté, des caprices, qui se cabrent sincèrement, qui marchent debout, comme le cheval d'Abd-el- Kader , et auxquels on fait faire toutes sortes de manœuvres; de jeunes ca\aliers qui ont de magnifiques costumes de théâtres et qui n'ont point l'air d'acteurs; et puis des femmes véritablement jeunes et tout à fait jolies et réellement vêtues de ce long habit de cheval qui est si gracieux , et non de ces folâtres tuniques de danseuses si outrageusement légères; et puis des difficultés gracieuses, des tours de forcetoujours heureux ; point de cercle en papier, pas la moindi-eaune de toile, pas un entrechat, pas une grimace aimable et pas un seul baiser! Ceci est inappréciable. Mademoiselle CaroliiM' mérite tous les applaudissements (ju'elle reçoit; In contrediinse des huit chevaux est ravissante , la valse est (lelir.inlc. i'.r<(\(>! livoli, brjno! Tout I'.'mIs \ou-

dra voir le grand carrousel, et plus d'uu étudiant imitera ce brave jeune homme qui entra un soir à Tivoli sans billet , en disant avec assurance : « Je suis Tivoli fils, » comme on disait Franconi père. On le laissa passer.

C'est là qu'il faut aller pour étudier les modes nouvelles ; c'est là que les plus belles femmes se donnent rendez-vous. Quelle élégance , quelle fraîcheur dans toutes ces parures ! comment se fait-il qu'il y ait tant de différence entre un chapeau rose et un chapeau rose, entre un mantelet noir et un mantelet noir, entre une jolie femme et une jolie femme ? L'autre jour au Théâtre-Français, par exemple, les femmes étaient mises comme l'étaient hier soir les femmes à Tivoli, mêmes capotes, mêmes mantelets, mêmes robes de mousselines blanches, et pourtant il y avait entre l'élégance de celles-ci et la tournure de celles-là la distance qu'il y a entre la rue du Faubourg-Saint-Honoré et la rue du Faubourg-Saint-Denis ; et il nous serait impossible d'expliquer ce qui faisait cette énorme différence , à moins de recourir au fameux je ne sais quoi de Fénelon, àce cri de désespoir de l'éloquence découragée, pour faire sentir une séduction que l'œil et la pensée peuvent comprendre , mais que la parole ne peut définir.

Au bal de l'Hôtel-de-Ville, on a remarqué plusieurs robes noires brodées en rouge, le dessin imitait des racines de corail et des flammes; nous sommes peu partisan de ce genre de parure. Principe : en fait d'élégance, éviter tout ce qui rappelle les enfers.

Êtes-vousalléle soir à Notre-Dame-de-Lorette? avczvous entendu cette musique religieuse écoutée avec si peu de recueillement? On ne se croirait pas là dans le

saint lieu, et uous comprenons cette jeune personne qui. racontant cette pieuse soirée à son père, s'écriait : « Comme on causait, comme on se promenait! quel bruit dans cette église ! enfin , cela me faisait de la peine d'y voir des prêtres. »

Il n'est point de noms absolus : telle action est une faute aujourd'hui, qui peut paraître un devoir demain; une grande colère se nomme un jour une fureur insensée, une autre fois elle se pare du beau nom de sainte indignation ; tuer un tiomme est un crime , et l'homme qui commet ce crime s'appelle un assassin; tuer plusieurs hommes à heure fixe, c'est un métier : l'homme qui exerce ce métier se nomme le bourreau ; tuer une grande quantité d'hommes ranges dune certaine manière , c'est une gloire , et l'homme qui acquiert cette gloire s'appelle un héros. 11 en est de même des choses les plus simples de la vie : ne pas répondre a une lettre, c'est une impolitesse impardonnable; ne pas répondre à cinquante lettres , c'est un droit , et c'est le nôtre : on nous fait Ihonneur de nous demander par jour à peu près quinze ou vingt moments d'entretien : nous espérons que l'on voudra bien nous pardonner de manquera ces innombrables rendez-vous. Recevoir tous Us matins vingt personnes aimables et spirituelles, ce serait une existence bien agréable sans doute; mais il nous faut y renoncer, helas! nous n'avons pas le temps d'être si heureux.

12 juillet 4857.

Le public de l'Opéra — Danseur décore, — Serrurier glorifié et ruiné. — Franconi, — Promenade. — Le passant.

Paris n'a dans ce moment aucune physionomie ; peu de Parisiens, très peu; une douzaine d'élégants, une demi-douzaine d'élégantes, un échantillon de la grande ville, et voilà tout. L'aspect de l'Opéra est misérable ; deux ou trois jolies femmes en deuil , quelques merveilleux en fureur, un parterre de claqueurs en délire, tel est l'Opéra. Certes, il est pénible d'entendre des sifflets opiniâtres dans le plus beau , le plus riche, le plus fashiouable théâtre de Paris; autrefois, disent les vieillards, jamais on n'aurait osé siffler à l'Opéra, sans doute; mais autrefois aussi jamais on n'aurait osé représenter à l'Opéra les ballets absurdes qu'on y donne, grâces aux étranges considérations qu'on y fait valoir. Jamais surtout on n'aurait laissé profaner ce temple du bon goût et de la mode par des admirateurs soudoyés.

L'Opéra de nos jours, sans compter le nouveau public payé, se compose de deux publics : le public flottant, c'est-à-dire le parterre et l'orchestre, dont les spectateurs se renouvellent chaque jour, et le public permanent, c'est-à-dire la presque totalité des loges louées à l'année, dont les spectateurs ne varient jamais. Autrefois cela n'était pas ainsi ; la plupart des loges , et les meilleures surtout, appartenaient à des ndminisrra-

tioiis, a des ministères; il y avait la loge des gentilshommes de la chambre, la loge des officiers de service, la loge du gouverneur de Paris, et vingt autres loges données par la faveur, demandées , retenues avec empressement, ou attendues avec patience par toute une population de grandes dames ou de hauts fonctionnaires, de bourgeoises coquettes ou de petits employés influents, qui se contentaient d'aller une ou deux fois par an à l'Opéra , gratis, dans une loge d'honneur, les uns par vanité, les autres par économie. Ce public-là était peu difficile sur le choix des spectacles; lorsqu'une pièce l'avait ennuyé, il s'en consolait en songeant qu'il ne la reverrait plus; c'est ce que fait encore aujourd'hui le public flottant; il éprouve le regret d'être venu , mais il s'éloigne sans crainte pour l'avenir; il sait bien qu'on ne l'y reprendra plus; de là vient son indifférence: il est facile d'être indulgent lorsqu'on est désintéressé. Mais pour le public permanent, il n'en est pas de même ; on comprend qu'il soit incapable d'une si haute philosophie; pour lui, un mauvais opéra c'est un hiver perdu; un ballet absurde, c'est une année manquée ; pour lui, une soirée ennuyeuse se multiplie par vingt soirées ennuyeuses; et s'il consent de bonne grâce à voir cent ciiKiuante fois un chef-d'œuvre, et c'est beaucoup, il a le droit de se révolter loisqu'on se prépare a lui offrir, le même nombre de fois, un ouvrage sans intérêt, sans talent, un opéra snns chanteur, ou un ballet sans danseuse. Un mauvais spectacle, quand toute une salle est louée d'avance, c'est un vol. De là vient le ^rand scandale de vendredi dernier; de là vient que l'on entend de nos jours ce (jue jadis on n'avait jamais entendu, savoir, des sifflets à l'Opéra, ^ous aurions bien

— 14:> — ([uelqucs repri)ches a l'aire aux loges d cuaril-sceiio,aii\ élégants qui parlent haut, qui ont une gaieté un peu trop sonore et des poses un peu trop avantageuses; mais ils avaient raison cette fois, et nous réservons nos reproches pour un autre jour. D'ailleurs, il faut leur rendre justice ; s'ils se mo;itrent sévères pour les mauvais ouvrages, ils sont pleins d'enthousiasme pour ceux qu'il faut admirer : ils atta(juent les JlFohicans en ennemis implacables, mais ils soutiennent les Huguenots en admirateurs passionnés; ils applaudissent Duprez avec transport, mademoiselle Taglioni avec fureur. Les si fllets bruyants partent de leurs loges, c'est vrai, mais c'est de leurs loges aussi que tombent, aux jours des triomphes mérités, les couronnes et les bouquets.

On a beaucoup crié contre le ministère de ce (ju ii venait de donner la croix à Simon le danseur; on a eu tort. Si un danseur, dans une circonstance quelconque, mérite cette distinction , il est juste de la lui accorder. Donner la croix à. un danseur n'est pas une faute; mais rester danseur quand on est chevalier de la Légiond'Honneur, c'est une inconvenance qui choque étrangement; les grimaces et les gaml)ades du sauvage, voire même les ronds de jambe et les pirouettes de l'homme ci\ilisé, nuisent a la dignité de l'homme drenrc ; les honneurs sont un fardeau (lui rend les entrechats moins légers; la gloire vit de privations : il faut sa\oir lui faire des sacrifices. « Noblesse oblige, » a dit iM. le duc de Lévis; il est de certains honneurs incom])atil)les avec de certains états : il faut choisir. Il est des triomphes ruineux, sans doute, mais dont il faut subir les consé- (|uences, témoin ce serrurier des environs de (Châteauroux , ruine tout a coup pour avoir eu l'homieur de

diiiei' a la lable du roi des Français. Le brave hoinnu' s'en allait depuis des années de château en château , raccommodant les serrures, posant les sonnettes çà et là ; on le gardait trois ou quatre jours, le temps nécessaire pour faire son ouvrage; on le faisait dîner à la cuisine, et puis on le renvoyait content. Mais quand on apprit qu'un haut grade dans la garde nationale l'avait amené jusqu'à Paris pour complimenter le nouveau roi des Français, qu'il avait diné avec la reine et les princesses, avec les ministres et les ambassadeurs, on n'osa plus le faire diner avec les femmes de chambre et les valets de pied ; on le respecta dans sa gloire : l'on fit venir un serrurier plus modeste, et il perdit toutes ses prati(iues. Il avait de l'orgueil, il sut se résigner; il sollicita l'emploi de garde champêtre, et maintenant, le sabre au côté, il se console de ne plus gagner d'argent, de n'avoir plus d'état, en disant avec orgueil qu'il a eu un soir, en sa vie, l'honneur de diner à la table du Roi. La gloire a des rigueurs qu'il faut savoir subir.

Si l'aspect de l'Opéra est triste, celui du Cirque des Champs-Elysées est déplorable; mais aussi quel spectacle ! des danseurs de corde dans des paniers; des petits enfants (|ui restent sur la tète les pieds eu l'air pendant un ([uart d'heure; des chevaux qui ronflent; des sauteurs ([ui tombent à chaque instant, (|ui lecommencent It* même tour d'adresse jusqu'à ce qu'ils l'aient manqué; un grand nègre vêtu d'un peignoir de bain en percale blanche et coiffe de bandelettes d'or; des polichinelles, (les aileciuins, toutes les \ ieilleries imaginables.

Puis. \)()\w distraction , des loueuses de petits bancs (|ui NOUS poursuivent a\ee leur maudit petit banc avant même (|ue \ous n'ayez trouve une place pour nous as-

— N7 — seoir, si l)ic'n qu'un gros honiiiic de province , ({ui entrait avec nous, s'imaginant qu'on lui offrait ce petit banc pour un siège, se mit dans une grande colère, disant que c'était se moquer de lui que de le forcer à s'asseoir là-dessus. Puis des gens qui viennent vous interrompre dans votre conversation pour vous offi'ir des éventails à quatre sous : toutes les tracysseries des plaisirs parisiens, sans les plaisirs. Voilà Franconi.

Tivoli est plus amusant : le tournoi s'est perfectionné , la valse a le plus grand succès ; les manœuvres sont jolies, mais elles durent trop longtemps.

Le reste de la soirée, on le passe à Tortoni; on y va prendre des glaces sans sucre, et respirer un air tout rempli de tabac ; et l'on rentre chez soi, et l'on soupire

en songeant à ses amis qui sont à la campagne et

qui s'y ennuient; mais au moins ils s'ennuient en bonne santé et en bon air, c'est quelque chose; et puis ils se promènent: ici l'on ne peut plus se promener. Aux Tuileries^ les enfants, les cerceaux vous barrent le chemin ; sur les boulevards, des Turcs en blouses bleues vous empoisonnent de leurs parfums, sous prétexte de brûler de prétendues pastilles du sérail , et quel sérail, grands dieux ! La promenade est impossible; il y a peine de mort pour le flâneur; V Omnibus et la Dame blanche ont envahi la cité; ils la traversent dans tous les sens; on ne marche plus, on court: chaque habitant de la ville insensée semble avoir derrière lui l'Euménide vengeresse qui le poursuit.

Qu'est-il devenu, cet être aimé des dieux, chéi'idu poète, béni du pauvre, cet inconnu que chacun veut séduire, cet indifférent qui vous apporte l'espérance malgré lui , cet être indéfini (pie l'on appelle le pas-

— 14<s — SA.M? Homme toujours aimal)|{' (|ui, sans t'ompromc'ttre jamais sa dignité, fait ramusemeut de tout le monde. Les gens de la maison assis devant la porte le regardent longtemps marchei", il fournit plus d'un mot plaisant à leurs discours oisifs; la jeune fdle, du haut de son balcon, le suit des yeux en souriant; le vieux iioutteux , de sa fenêtre, le regarde cheminer et l'envie; l'enfant qui pleure sèche ses larmes pour le contempler : il porte sur lui une idée pour chacun de ceux qui l'aperçoivent; il leur envoie à chacun un sentiment qu'il ignore, c'est la distraction personnifiée; or, une distraction est pres((ue toujours un bienfait; c'est un bienfait quand la pensée est triste , c'est encore un bienfait quand elle est heureuse; car il est doux de ([uitter un moment une douce pensée, on \ revient a\ec plus de f)laisir. Le i'assa.nt! espoir du marchand, avenir du pau\re, le passant n'existe plus à Paris. Peut-être travei'se-t-il encore (piehpies rues solitaires; mais dans nos brillants ({uaitiers, il ne se hasarde plus : dans nos rues le passant, proprement dit, ne saurait vivre. <-hez nous la course est une lutte, le chemin lui-mêuuest un champ de bataille ; maiehei", c'est combattre. Mille ob.^tacles vous envir(uinent , mille pièges v«>us sont tendus; les gens qui xienurnf là sont nos ennemis: chaque pas (pie nous faites est une victoire remportée : les rues ne sont plus de libres j)assages , des voies pu blicjues (lui conduisent la ou vos intérêts n ous appellent : les rues aujourd'hui sont des bazars ou chacun elale ses marchandises . (hîs ateliers où chacun vient exercer au i^rand jour son état; les trottoirs déjà si étroits son! envahis par uu<' exposition permanente. NOus parle/ de clic/ \<\\\< rcxciir; iiiic affaire importante , une in

— 1 V.) — (juietude iW cœur, ou l)ieii un h'a\ail d'imagination vous préoccupe; conliant dans M. le préfet de police, vous marchez les yeux baisses, nous ne redoutez comme danger, comme obstacle, que les chevaux , les voitures ou les ànesses mal élevées; c'est déjà bien assez, mais votre instinct vous fait éviter ces périls à votre insu , et vous n'y pensez pas : vous voilà donc en chemin , aveugle connne un honnne vivement préoccupé, au coin de votre rue, premier obstacle.... Devant la boutique d'un marchand de v in , une douzaine de tonneaux sont rangés avec symétrie; vous vous heurtez au premier assez durement; vous exprimez votre mauvaise humeur d'une façon plus ou moins énergique , selon \otre langage, puis vous quittez le trottoir et vous continuez votre route. La pensée qui vous donn'ne s'empare de vous de nouveau ; vous oubliez et vous marchez sans ci-ainte. Ah, mon Dieu ', qu'est-ce que c'est ([ue cela?... On vient de nous jeter un seau d'eau sur les jambes; ce n'est rien, c'est une attention, c'est le luxe des portières : cela s'appelle faire du la fraîcheur de\ant la maison. Le trottoir est inondé, il sera piopre et sec tout a l'heure; mais a présent il nous làut encoie le (|uitter. Patience! et vous continuez votre route. Tout a coup vous sentez une grande clialeur, et vous vous trouvez suffo([ué par une épaisse fumée; vous regardez avec effroi : ce n'est rien, c'est un emballeur ([ui ferme ses caisses, qui les entoure de toile, ([ui se livre à tous les maléfices de son art; il est établi sur le trottoir {|ue ces deux grandes caisses envahissent tout entier. Nous quittez une troisième fois le trottoir, et vous continuez votre route. Liniuyé de ces petits relards, vous presse/ le pas. Pan! vous nous IumuIc/ (Muitrc une

— lôO — chaise! nue chaise au coin de la rue, sur le tiottoir. — Comment prévoir cela? à qui appartient cette chaise? quelle est cette femme qui a établi son domicile au coin de la rue, sur une chaise de paille? C'est une marchande de cure-dents; elle est en grand deuil, et cela depuis cinq ans. Son desespoir est toujours le même ; il a lasse la pitié du quartier. ÎNous lui conseillons de déménager et de porter sa chaise dans une rue où sa douleur sera plus nouvelle. Cependant vous respectez cette infortune, vous quittez une quatrième fois le trottoir et vous continuez votre route. Un peu plus loin , vous remontez sur le trottoir. Vous voyez venir à vous un vitrier. v( Il porte sur son dos des ailes de lumière, » c'est-à-dire que les rayons du soleil se jouent dans les grandes vitres qu'il porte sur ses crochets. Comme ses ailes ont une envergure effrayante, vous vous rangez un peu vers la droite pour le laisser passer sans les heurter; mais, en approchant de la muraille, vous sentez deux pattes froides qui nous repoussent: c'est un urand bœuf tout saignant suspendu devant l'étal d'un boucher. Nous vous éloignez avec dégoût et vous marchez plus \ite; vous faites quehiiu's pas assez heureux. Mais le ^enl s'est élevé : tout à coup la rue entière disparait devant NOUS. C'est que le magasin do nouveautés vient de déployer toutes ses voiles. Les mousselines à 20 sous l'aune s'enflent de tous côtes conmie des ballons légers, les fichus à 22 sous llotlent dans les airs conunc des paN liions NaiiKjueurs, les calicots se soulcNent, les toiles imprimées s'agitent, les fonlîu-ds frémissent, les taffetas IVissonnent, les gazes transparentes n»>us caressent, les ccharpes da/nr nous cun cloppent ; nous nous cr»>N ez cntrninc dans nnr lomlc de sxlpindcs, dans un hallcl

— lôl — de bayadères; le vent redouble, les banderoles vous enlacent; vous êtes prisonnier; enfin un des commis du magasin a pitié de vous et vous délivre, et vous lepartez en riant. Encore ému de ce dernier obstacle, vous ne prévoyez pas qu'il puisse en survenir tout de suite un nouveau, et vous marchez avec hardiesse, et vous allez franchement donner de la tête contre un objet étrange dont vous êtes longtemps avant de vous expliquer l'existence ; un être immobile qui remue ; un être vivant qui a l'air d'être en carton , qui tousse , qui renifle, qui souffle, qui sort d'un mur et qui y reste; une enseigne animée, une apparition fantastique s'il en fut jamais : — eh ! qu'est-ce donc? — c'est un commencement de cheval, dont la fin est avec un cabriolet sous une factice remise; c'est une demi-tête de cheval qui vous invite à employer tout le reste. Voyez plutôt sur la porte : Cabriolet à volonté. Un cocher désoeuvré vous fait comprendre par un agaçant coup de fouet qu'il est à votre disposition ; alors, fatigué des dangers de votre course, ennuyé de ne pouvoir rêver en liberté, vous vous élancez dans le cabriolet bienveillant qui semble n'attendre que vous ; vous rendez le mouvement au coursier inconvenant qui eut l'audace de se trouver face à face, nez à nez, ou plutôt nez à naseau avec vous, et vous pardonnez à ce dernier obstacle, parce qu'il vous a délivré de tous les autres. Voilà ce que c'est ([u'une promenade dans Paris; voilà pourquoi le passant n'existe plus, ce passant qu'aimaient tant les poètes; car jadis ils disaient : « Le passant verra sur ma tombe, etc.; » on disait aussi : « C'est à faire fuir les passants; ça ferait rire les passants. » Maiulenaiit ou ne parle plus ainsi . parce (|u'il n'\ a plus de passanis.

il y cl (les roijaijeurs. On appelle vova<ieurs les gens (jui montent dans les omnihns pour aller de la Madeleine à la porte Saint-Denis, eomme on appelle auteurf; les gens qui font un quart de \aude\ iile : cela tient a ce qu'il n'y a plus de distance.

Le fait est qu'aujourd'hui le tî'ottoir ai)partient à tout le monde, excepté à celui (lui en est le possesseur naturel, c'est-à-dire le piéton; les marchands de fruits l'encombrent de leurs paniers, les marchands de porcelaine l'envahissent a demi par la pins ingénieuse des spéculations: vous ne pouvez passeï- près d'eux sans casser quelques flacons, quehpies tasses ou quelques \ erres, et vous êtes force de payei- ce ([ue \ous a\e/. casse; c'est une maniei'e de \endre (jui en vaut hien une autre. Le chalitnd maJLii'e lui est une des helles in- N entions de notre epocpie. Les commissionnaires ont aussi nue njaniere assez, adroite d'attiier Noti'e attentiou. Ils dorment sui" le tiottoir, les hras étendus, de sorre (|Uon ne peut passer sans les heurter et sans tomber dans le ruisseau; on est si couvert de boue (|u"on n'ose plus se montrer : alors ils \out vous chercher un liacre. Les obstacles tenestres ne >ont pas les seuls tiui |)oursuiveJit le i)ieton ; il > a encore la pluie des tapis r de neuf heures a midi, la poussière des maisons tombe sur vous de chafpu' l'enètn\ Heureux encore lors(|ue la |)ous.siere tombe seule! une de nos amies a reçu r.iutre jour une paire de t'iseaux sur son chapeau, ('/étaient de fort jolis petits ciseaux iinulais. (|ue l'on cherche piobahlement dans tous les coins de l;i (kineure, sans se douter (pu', det.ichcs par nne secousse des fiaÉi;^es du tapis, iK sont venus se pliinltr dans un mauniriipu- chapeau de p.'iilh- <ril.ilH

iS'e pourrait-on pas taire secouer ses lapis dans ia eour? Pourquoi faut-il que le piéton soit ^ ietime de tous les soins du niénage? pourquoi donc semez-vous sa i-oute des débris de votre festin? pourquoi lui jetez-vous ainsi vos restes? pourquoi lui faut-il marcher sur les côtes de vos melons, sur les écailles de vos huîtres, sur votre salade méprisée? Que lui importe ce récit, ce menu vivant de votre repas? laissez-lui l'espace, c'est toul ce qu'il vous demande; la rue est son empire, il y doit vivre en lil)erté. La rue est un chemin, ce n'est pas un asile; ia rue appartient à ceux qui y passent, et non pas à ceux quï l'habitent.

LKTTKK XV.

19 juilk-t 4807.

Légèrclé française. — Constance de la mode.

Quel est le flatteur qui le premier a ose dire que les Français étaient un peuple léger? Nous, légers! mais il n'existe pas de peuple plus grave, plus routinier que nous, plus maniaque; or, rien n'est moins léger qu'une manie; car on peut vaincre quelquefois une passion, maison ne triomphe jamais d'une manie. Nous, légers! et pourquoi nous dit-on légers? parce que nous nous occupons de choses frivoles; mais si nous nous en occupons sérieusement, ce n'est plus de la légèreté. Un caractère léger est celui qui n'attache d'importance à rien; nous, au contraire, nous attachons de l'importance a... rien. Qu'on nous permette de jouer ainsi sur les mots, qu'on nous permette aussi cette image, pour dépeindre la légèreté française; nous ne (liions point : C'est un papillon sur une Heur, une mouche sur une plume, un enfant sur une balançoire, une hirondelle sur une girouette, c'est-à-dire un poids insensible sur un corps léger; nous dirons : La légèreté française, c'est un gros homme en tilbury, c'est-à-dire un poids énorme sur un corps fragile, qui ne mérite pas de le porter; un prix exorbitant sur une chose sans valeur; une sérieuse application à des niaiseries, de la gravite dans les choses futiles, un grand zèle pour des inutilités, l/esprit Iran cals est léger, cela est vrai, mais l'esprit est léger par

loui ; quand uu Fi-aneaisade l'esprit, il s'exprime avec finesse, avec grâce, il est ingénieux et grave, profond et malin, sage et fou, c'est-à-dire que sa pensée a toutes les conditions de l'esprit; mais un étranger spirituel est aimable de la même manière. Michel Cervantes, qui n'était pas Français, avait dans l'esprit toutes ces qualités-là ; d^ailleurs la légèreté de l'esprit n'a rien de commun avec la légèreté de caractère, et c'est celle-là que nous n'avons pas et que nous n'avons jamais eue. On dit : Le Français léger meurt en riant; ehl mais nous n'appelons pas cela de la légèreté; c'est du courage, c'est de la foi, c'est de l'espérance, c'est une subh^me philosophie; c'est le beau côté du caractère français. L'oubli de soi-même ne passera jamais pour de la légèreté. Ce qui constituerait un caractère léger, ce serait le changement ; et chez nous rien ne change ; nous sommes toujours les mêmes ; nous varions un peu nos rois, mais voilà tout ; nos plaisirs ne varient point, nos goiits sont éternels, nos modes sont d'une solidité désolante, on pourrait, pour exprimer une chose stable, dire : Elle durera aussi longtemps qu'une mode. Voilà trente ans que les hommes se croient charmants avec leurs habits difformes ; les femmes ont porté quinze ans les manches à gigot, et voilà quarante ans que l'on porte des cravates de mousseline empesée : nous serons heureux le jour où un règne durera le temps d'une mode; atteindre l'âge d'une mode, c'est vieillir.

Nous, légers! mais regardez-nous donc dans nos jours de fête, car c'est au jour du plaisir que le caractère d'un peuple se révèle, la vérité est dans le rire. î.es danses d'un pays sont le cachet de son originalité; \euillez un peu comparer notre danse à celle des au-

— lô(; — très piiNs. \o\i'/. la danse es|)aiin(>le : (Hie d orgueil, que fie nol)lesse ! comme elle fait valoir i'eleganee de la raille! c'est une parure pour la beauté, ^'oyez la danse italienne : allègre et passionnée, c'est le délire d'une imauination toujours active, qui s'exprime avec des pas si >ifs, si vifs, qu'il parait impossible de les arrêter; c'est un plaisir qui ressemble à nn exercice de fou. Voyez la Nalse allemande : (juel entrainement, quelle langueur, ({uelie volupté! Voyez même la danse anglaise, si agitée, si follement taquine... et puis voyez la danse française : ({uel ped;mtisme, quelle prétention! danse d'acteurs qui veulent qu'on les regarde, plaisir de vanité, tout préoccupé d'autrui. Et ne croyez pas que ce soit seulement dans les bals du monde que la contredanse soit si sérieuse, les contredanses de village ne sont guère plus animées, et si les bals Musard sont célèbres par leur gaieté, ce n'est pas que la danse y soit brillante, c'est que la joie y est plus grossière. Enlin voyez a notre grand tliéiître ce qu'est la danse comme art : elle n'y est pas plus originale qu'elle ne l'est ailleurs comme plaisir. Depuis soixante ans, ce sont les mêmes pirouettes; les bergers bleu de ciel sont remplacés par les paysans blancs et rouges, mais leurs pas sont les mêmes, et leur admiration pour leui- bergère n'a point cliangé; voila soixante ans (ju'ils ladmirent avec les mêmes gestes, ({u'ils joignent les mains de la même manière dans leur entli()u>iasnu', et (pi ils se caressent le menton doueenu'ul, avec la même naivele, pour se dire a eux mêmes : Qu'elle est jolie! Les pas n(»uveaux ((ui nous ont eliainu's \enai(nl de loin; il n'étaient pas nés en Kranee. Mademoiselle 'l'aulioni, niademoiselle KIssIer. Muit venues, lune d Italie, l'aulrc irAllemagnc. Ojj les

— lôT — a applaudies, appréciées; mais elles n'ont même pas lait révolution : la danse est restée la même ; la danse classique règne toujours à l'Opéra ; et c'est la que l'on peut juger notre caractère, le caractère le plus sérieux qu'un maitre d'école puisse rêver pour un écolier. In danseur arrive : il se pose, il est content de lui, mais il dissimule; il se renvere le corps en arrière, il étend les bras, il prend son élan, et puis il tourne... il tourne assez longtemps; enfin, il s'arrête sur ies deux pieds avec tierté, et semble dire : Me voilà! Cette fois, il est trescontentde lui, et il ne dissimule plus; il lève une jambe très-lentem.ent, il la maintient en l'air un certain temps, et puis il retourne sur une seule jambe, et l'autre reste en l'air, comme celle d'un polichinelle qu'une ficelle retient. Quand il a bien tourné, il rend la liberté à cette jambe, et d'elle-même elle revient rejoindre l'autre, et alors il frappe des deux pieds par terre d'un air vain- ([ueur, après quoi il se livre à toutes sortes de contorsions qu'il prend au sérieux, jusqu'à ce que pour se reposer il se remette à admirer sa danseuse; et cela recommence à chaque pas; et tous les soirs vous verrez un danseur s'y prendre de la même manière pour vous amuser. Un audacieux avait essayé une façon nouvelle: Paul arrivait autrefois sur le théâtre en volant: c'était joli, c'était un zéphyr qui voltigeait pour luimême, parce que c'était sa condition de zéphyr, et non pas un pauvre artiste qui dansait et se fatiguait pour nous. Il n'y avait pas de préméditation ni de métier dans ce pas-là. Aussi obtenait-il un grand succès qui devait servir de leçon. Voint. du tout : on a regardé Paul danser, on l'a écoute applaudir, et dès qu'il a été paiti, on a rfij)ris les ^ ieux i)as d'usage, les vieilles entrées,

ies vieilles sorties. On avait accueilli sa manière, mais on ne l'avait pas adoptée ; à l'Opéra, le nouveau est admis, mais à la condition qu'il ne changera rien. Il en est de même de la musique : on a accueilli Duprez parce que Duprez est un grand talent et qu'il fait de l'argent, mais on ne l'imite pas; on rend justice à sa méthode, mais on la respecte comme une originalité étrangère, et il ne vient à l'idée d'aucun des acteurs qui jouent avec lui de s'approprier ce genre nouveau, qui obtient tant de succès. Ahl vous dites que nous sommes légers? mais regardez nos modes, nos plaisirs et nos arts, et vous reconnaîtrez que loin d'être un peuple changeant, nous sommes le peuple le plus constant du monde. Les Turcs ont quitté le turban, mais les Français ne quitteront jamais leur chapeau rond ; en Espagne, les combats de taureau ont pu cesser quelque temps : en France, les pirouettes ne cesseront jamais. Or, ce n'est pas un peuple léger que celui dont les danses sont lugubres, dont les fantaisies sont invariables, dont les modes sont éternelles!

LKTTRh: XVI.

25 aoiU «857.

Inaugiiralion du chemin de fer de Paris à Saint-Germain. — BouU vards illuminés. — Trop de musique el trop de singes.

Aujourd'hui a eu lieu l'inauguration du premier chemin de fer parisien ; demain l'ouverture , aujourd'hui l'inauguration; ne confondez pas : demain le public, aujourd'hui les élus. Pendant que nous écrivons ces lignes , nous avons auprès de nous un de ces élus qui arrive à l'instant de Saint-Germain ; il nous conte son voyage en déjeunant; il mange, oh! mais il mange de manière à ruiner à jamais toute entreprise de chemin de fer, car si c'est une économie de voyager si vite et pour si peu , ce n'en est pas une de rapporter de ses voyages une faim dévorante, que rien ne peut assouvir. Cet infortuné jeune homme, qui est un de nos plus proches parents , est sorti de chez lui ce matin à sept heures , après avoir solidement déjeuné ; il est arrivé rue de Londres , joyeux et dispos ; il est monté dans une excellente berline; il s'y est assis fort à Taise sur de très-bons coussins, il a entendu un roulement, et puis bst il est arrivé à Saint-Germain. H prétend avoir aperçu quelques arbres dans la campagne pendant la route, mais il n'oserait l'affirmer ; il sait cependant qu'il a passé sous une voûte, et qu'il est resté une grande demi-minute privé compléteinent de lumière. Kn arrivant a Saint (iermnin, son Ame s'est attristée vu

songeant qu'il lui aMiit fallu si peu tliiistants pour être si loin de toute sa l'aniille et de tous ses amis ; alors il a voulu repartir, iiKiis il doutait de la promptitude du retour. Cela est naturel, nous ue saxons pourquoi; mais en général on part plus vite que l'on ne revient ; il est repartit, et bsf le voilà arrivé à Paris; 26 minutes pour aller, 26 minutes pour revenir; quel charmant voyage ! une voiture très-douce, point de cahots; point de postillons ivres , point de chevaux blancs attelés avec des cordes ; point d'eml)arras , aucun ennui ; les compagnons de \oyage sont tous charmants , on n'a pas le temps de les voir; on apprend le lendemain ({u'on a fait la route avec son frère, mais il regardait a gauche et vous à droite : vous ne vous êtes pas reconnus. Quel plaisir de se promener sur l'impériale de la Noilure I s'il pleut, on n'a pas le temps d'ouvrir son parapluie. Ah ! la délicieuse manière de voyager I mais helas 1 chaque belle invention a son miunaiscôté : à peine arrivé, une faim horrible vous dévore; vous venez de faire dix lieues , et la faim ne vous fait point de uràee, >ous avez l'appétit qu'on a quand on vient de faire dix lieues. L'estomac se fait à l'image de la route, un chemin de fer produit un estomac de fer. 0 gastronomes ! quelle découverte pour vous !

Les chevaux sont, dit-on, indignes, humilies, fu- I icu\ ; on prétend qu'ils se révoltent contre cette nouvelle invention ; il y en a de pres(unptueux q\n veulent lutter de vitesse avec les wagons. On raconte qu'hier, plusieurs chevaux , sur la route, en \oulant dépasser les voilures, se sont emportes, car hier di\jà la reine et les prin«'esses sont allées a Sainl-(iermain. La reine est la prcmiiic femme (jui soif montée dans la voiture

— IGl — aérienne; aujoiudhui le grand-chancelier de France et trois ministres ont fait le voyage : le ministre de l'Instruction publique, le ministre des Finances et le ministre de la Justice ; et les mauvais plaisants de s'abandonner aussitôt à leur légèreté naturelle. « .Jamais Tinstruction n'avait été plus rapide, disait l'un ; la justice est prompte aujourd'hui, disait un autre. Le ministre des Finances serait bien content, disaient les plus malins, si son budget pouvait passer aussi vite. » Toutes sortes d'aimables bêtises, qui n'en sont pas moins l'esprit français.

Après le chemin de fer, ce qui enchante le plus les Parisiens, c'est le nouvel éclairage des boulevards. Le soir, cette promenade est admirable. Depuis l'église de la Madeleine jusqu'à la rue Montmartre, ces deux allées de candélabres, d'où jaillit une clarté blanche et pure, font un effet merveilleux. Et que de monde, que de monde ! en vérité, on ne devinerait janiciis qu'il n'y a plus personne à Paris.

Des femmes élégantes sont assises sur des chaises, et auprès d'elles sont de beaux jeunes gens qui fument : c'est chai'mtint; des marchandes de fleurs vous poursuivent avec des bouquets et ne vous laissent pas un moment de repos; des vieilles femmes vous offrent des paquets d'aiguilles , des enfants vous proposent <les petits lacets ou des boutons de nacre; c'est assez, clumipélre, maisil noussemble que l'heure est mal cboisie : (|ui est-ce ([ui pense à acheter des petits lacets et des boutons de nacre à dix heures du soir? Fnfin , divers pauvres, infirmes ou musiciens vous abordent au milieu d'une couNcrscition animée en \ous deniandant l'aumône tranchement; ci r ceci est un problème que nous

lie pouvons résoudre ; chaque matin les journaux nous parlent de femmes, d'enfants, de vieillards condamnes pour cause de mendicité , et chaque jour nous sommes assaillis par des femmes , des enfants et des vieillards qui demandent l'aumône et qu'on n'arrête point. Certes, nous n'avons nulle envie de dénoncer ceux qui s'adressent à nous, mais nous voulons savoir pourquoi on arrête et l'on condamne les autres. Y a-t-il donc des pauvres privilégiés? la mendicité a-l-elle donc aussi son monopole? INous avons fait encore une remarque qui nous inquiète : la population parisienne augmente d'une manière peu flatteuse pour la nation. Il y a aujourd'hui dans les rues plus de singes que de passants. Ces messieurs sont bien mis, il faut en convenir : les uns sont en uniforme, l'épée au côté, les autres en robe rouge ; ceux-ci en veste de chasse , ceux-là en redingote à la propriétaire, La tenue est convenable sans doute; ils vous saluent poliment, il y en a même qui vous présentent leur passe-port; il y en a un surtout (lui a très-bonne façon à cheval sur un chien caniche : on n'a rien à leur reprocher. Cependant, il vous est désagréable, lorsque vous ouvrez votre fenêtre, de trouver un singe que vous ne connaissez pas du tout, assis sur votre balcon ; ou bien, quand vous marchez tranquillement sur le trottoir, de sentir tout à coup un singe qui vient s'établir sur votre épaule. Cet abus ne saurait se tolérer : les hommes ressemblent souvent à des singes, c'est vrai; mais jamais les singes ne ressemblent à des hommes, et l'autorité ne doit pas les ('oiiloïKJre.

I ne lioisicmc uhsciNatioii n<»us iiKiuielc ciicort pour le repos .1 Nriiir d»' l;i (Mpit.ilc : \vs progrès que I;i inu-

sique fait en France sont effrayants. A Paris, maintenant, la journée est un concert perpétuel, une sufte de sérénades non interrompues; les oreilles parisiennes n'ont pas un instant de repos. Dès le matin , les orgues de Barbarie se partagent les différents quartiers de la ville; une harmonie implacable se répand dans toute la cité. A midi , — les harpes commencent; les harpes jouant la nuit se lèvent tard ; mais quels accords ! c'est Saiil en fureur qui fait gémir la harpe de David; à trois heures, — huit chasseurs habillés en vert et coiffes d'un chapeau gris s'en vont de porte en porte donner du cor; par malheur, ils ont des prétentions à l ensemble : c'est un chœur de cors. C'est quelque chose d'inimaginable et d'affreux ; rien n'en peut donner l'idée. Un cor seul a déjà souvent des sons très-faux ; jugez alors ce que peuvent produire huit cors qui hurlent en même temps! c'est épouvantable, c'est la fm du monde, ce sont les trompettes du jugement dernier. A quatre heures, — arrivent les sauteurs avec des tambours de basque, des castagnettes et des triangles. A sept heures, — plusieurs aveugles jouent du hautbois. A huit heures, — plusieurs enfants jouent de la vielle. Enfin, le soir, grande sérénade ! Violons, galoubets, flûtes, guitares et chanteurs italiens ! C'est une fête à en mourir, et il n'y a pas de refuge ; tout cela se passe sous votre fenêtre, c'est un concert à domicile qu'il ne vous est plus possible d'éviter. Toutes les actions de votre vie se font avec accompagnement de violon oblige ; vous causez politique, vous faites un tendre aveu, el l'orchestre qui vous assiège soutient toujours Notre voix. Un seul nunen, un se\d, vous est oITcrI pom- repousser ce fléau d'hîirmonie : ou peut (|ii('l<ni<'fois \v

(•(Mnl)attit' lioiïiœopathiquement , parles semblables; predpitez-vous sur votre piano, et la jouez de toutes vos forces trois sonates de suite sans desemparer; mais ouvrez bien la fenêtre, mettez la grande pédale et frappez fort. Si votre piano a du fond , si c'est un enfant d'Erard, bien sonore, vous avez une chance de triompher; l'ennemi vaincu par le bruit, découragé par cette puissante rivalité, peut-être finira par vous céder la place ! Mais le moyen est terrible : que voulez-vous ? aujourd'hui on aime la musique en France , et voilà comme nous aimons.

li:ttke XVII.

i'T si'pletiihre 1837.

.a piuie. — Les rumines courageuses. — Une course ;ï Saiiil-Geruiaiii par le chemin de fer. — Négligences des employés — Tout le monde n mieux à faire que son devoir.

Voici Ici pluie, voici le froid, voila l'automne, Tautomne et pas encore le raisin ! Quelle journée triste!

Il lait nuit. Quelle heure est-il? Midi Donnez nne

lampe, nous n'y voyons plus pour écrire. Quel déluge! Que la pluie est lourde et froide ! On nous dit, pour nous rassurer, qu'il tonne et que c'est tres-heureux, que c'est un orage; n'importe, le tonnerre ne nous rassure point. Un orage sans chaleur, ce n'est plus l'été! Oh! Paris est odieux ! voyez ces grands ruisseaux qui courent de chaque côté de la rue; ils vont se rejoindre bientôt. Kntendez-vous toutes les portières qui balaient le devant des maisons et qui causent? Quelques rares piétons se hasardent; des femmes, trempées de pluie, laissent voir une jupe verte sous une robe bleue. Pauvres femmes, qu'elles sont courageuses! car les fennnes ont beaucoup plus de courage que les hommes : on avouera cela un jour. Regardez la rue, un jour d'orage : les hommes passent en cabriolet, les fennnes s'en vont a pied dans l'eau et dans la boue. Sur dix passants, il y a huit femmes. Ce ne sont point des élégantes, non, sans doute; mais ce sont de braves mères de famille laborieuses, qui courent poui* affaires, des ouvrières consciencieuses (|ui reportent leur ouvrage a l'heure dite.

— 16G — des gardes-malades qui rejoignent un lit de douleur, de jeunes filles artistes qui regagnent leur atelier. Ceci est un indice infaillible; vous ne risquez jamais de vous tromper en vous intéressant à la femme que vous voyez courir dans la rue par une averse. Le motif qui la fait sortir par ce temps-là méritera toujours votre intérêt et quel- ([uefois votre admiration.

Hier il pleuvait aussi, mais moins fort, et nous sommes allé à Saint -Germain par le chemin de fer ; c'était un devoir pour nous ; toute invention nouvelle nous réclame ; nous sommes tenu d'en parler à tout prix. Donc hier nous sommes parti de chez nous à cinq heures du soir pour aller à Saint-Germain , et nous étions de retour à neuf heures ! Nous avons mis quatre heures pour faire ce trajet, pour aller et venir. C'est admirable ! les méchants prétendent qu'on irait plus vite avec des chevaux. Voilà comme cela est arrive : nous étions rue de Londres à cinq heures un quart ; la foule encombrait la porte qu'on n'ouvrait pas ; nous attendons, nous attendons à la porte. Enfin on ouvre: nous entrons dans une espèce de couloir en toile verte; il n'y a qu'un seul bureau. Tous les voyageurs sont mêlés: voyageurs à 2 fr. ôO, voyageurs à 1 fr. 50, voyageurs à 1 fr. Il n'y a qu'un bureau, qu'une entrée : sans doute les bœufs et les moutons entreront aussi par le petit couloir; ce sera très-commode; mais nous n'en sommes pas encore la. Nous attendons, nous attendons dans le couloir vert un grand quart d'heure, au milieu de la foule, comme nous avons attendu à la porte. Enfin nous arrivons au bureau : là, on nous donne trois petits i)apiers jaunes, et nous pénétrons dans une vaste salle i:otlii(|iir remplie de peintures. Ici les voyageursv^e se-

parent : les trente sous vont à droite, les vingt sous vonl àgauclie. La salle est vasteet belle; on peut nous croire, nous avons eu le temps de Tadmirer. Là nous attendons, nous attendons; il n'est que six heures dix minutes, on doit partir à sept heures. Patience! Nous voyons arriver des voyageurs avec des paquets ou des paniers; des enfants voyageurs charment nos ennuis en jouant de divers instruments dont ils obtiennent divers sons plus ou moins sauvages ; leurs mères les grondent parce qu'ils font du bruit; elles leur arrachent l'instrument de notre supplice , elles s'en emparent à notre grande joie, et elles se promènent graves et imposantes avec une petite trompette ou un mirliton à la main. Le temps passe, et nous attendons toujours; il est six heures et demie, nous attendons, nous attendons. Enfin , on entend un roulement, c'est l'arrivée des voyageurs de Saint-Germain ; tout le monde se précipite aux fenêtres ; toutes les voitures, tous les wagons s'arrêtent; la cour est vide : çà et là, deux ou trois inspecteurs, rien déplus; mais on ouvre les portières des wagons..., et alors, en un clin d'œil , une fourmilière de voyageurs s'échappent des voitures, et la cour est pleine de monde subitement. Ceci est véritablement impossible à décrire; mais c'est très-amusant à regarder. La foule improvisée monte aussitôt vers les galeries de Saint-Gei'main, et disparait. A notre tour, maintenant. Nous attendons encore un peu, mais ce spectacle nous avait intéressé, et nous étions plus patient. Enfin , nous descendons dans lacour. Nous montons dans une berline, nous- y sommes fort à l'aise et bien assis. Là, nous attendons, nous attendons que tous les voyageurs soient emballés ; nous étions six cents à peu près : quelqu'un disait onze

— KKS — i-t'iits, l'e quelqu'un avait peur saiib cloute. Kuliii le cov se fait entendre, nous recevons une légère secousse, et nous partons. Il était sept heures moins un quart ; le voyage a été aussi agréable que l'attente avait été fatigante; le plaisir de courir si vite nous faisait tout oublier. Dans les voitures, évitez la banquette qui est près des roues, c'est la moins bonne place. Mais vivent les chemins de ferl nous persistons a dire que cest la manière la plus charmante de voyager; on va avec une. rapidité effrayante, et cependant on ne sent pas du tout l'effroi de cette rapidité; on a bien plus grand' peur en voiture de poste, vraiment, ou en diligence, quand on descend la montagne de Tarare, ou même la moindre montagne, et il y a aussi beaucoup plus de danuei-; malheureusement nous sonuues négligents en France, et nous avons l'art de gâter les plus belles inventions i)ar notre manque de soins : on va à Saint- Germain en vingt-huit minutes, c'est vrai, mais on fait attendre les voyageurs une heure à Paris , et trois quarts d'heure à Saint-Germain , ce qui rend la promptitude du voyage inutile. Et cela, parce que nous n'avons point de conscience , ou plutôt parce que chez nous chacun méprise son propre métier; on a toujouis mieux à faire que son devoir. Lu homme de bureau nu'prise son bureau; il ne saurait y aniver a Theure précise, il est poète ou auteur de ^aude^ilIe : il vient tard, il aNaitsa rvpclilivn. l.iicaissier méprise sa caisse; il se fait spéculateur: il vient tard, il avait un rendez- \ous d affaires, l'n comuiis marchand nuprise sa bouli(|iu'; il se fait hoiimie a bonne fortune: il vient tard, paice(|u il n'avait pas de lendez-vous. In clerc davoue méprise son elmle ; il est n)usicien : il Nient tard, il

— t()9 — étudiait poui' un concert. Et tout le monde est ainsi en retard, et de toutes ces négligences innocentes résultent souvent de grands mailieurs.

Cet esprit d'indépendance française qui consiste particulièrement à mépriser son métier et à s'affranchir de son devoir, nous fait frémir appliqué à ces inventions nouvelles, qui exigent tant d'attention et de prudence; il est à craindre que des employés qui vous font attendre trois quarts d'heure par négligence, ne vous fassent sauter un jour en l'air par distraction; et nous appelons sur cet ouhli la surveillance de messieurs les directeurs. Il serait fâcheux de voir une si belle entreprise, exécutée à tant de frais, et si heureusement accomplie par des hommes de si grand mérite, compromise par la légèreté d'un sot ou par la négligence d'un paresseux. C'est déjà bien assez d'avoir affaire à des voyageurs imbéciles, qui n'auront pas de cesse qu'ils n'aient créé des dangers là où il n'y en a point.

Et la preuve que chacun mépiise son métier, c'est la petite brochure qu'on vous vend à la porte du chemin de fer. Vous croyez y trouver l'histoire abrégée des chemins de fer, un récit bien simple, des noms, des dates, des mesures, des faits, et surtout peu de mots et pas un mot inutile : il n'est pas permis d'allonger sa phrase en parlant d'un chemin qui raccourcit toutes les distances; point du tout; ce qu'on nous donne est un morceau littéraire, c'est de l'éloquence industrielle sur les chemins de fer. Ce n'est pas un ingénieur ([ui vous parle, c'est \ni homme de lettres. Interroge/.-le; demandez-lui dans quel pays a été essayé le premier chemin de fer; il vous parlera de l'obélisque de Luxor et de l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile. Demande : u Quel est Thonnue (jui a con-

struit le premier chemin de fer? n Réponse : « C'est le Mont-Valérien qui se penche pour regarder cette tempête qui passe en voiture. «Bien! u Combien y a-il de chemins de fer en Europe? car maintenant il faut savoir ses chemins de fer comme on connaît ses fleuves. » Réponse : « Nanterre se choisit une rosière; passez maison blanche aux volets verts, rêve de Jean-Jacques ! » Êtes-vous satisfaits? Si vous demandez à cet auteur : «Qui a inventé la vapeur ? » alors il fera bien mieux; il vous répondra un mensonge; il ne vous dira pas : « C'est Fulton ! » il vous dira que : a C'est un vieillard, homme de génie, que le cardinal de Richelieu a fait enfermer comme fou à Bicétre ; » et il vous parlera d'une prétendue lettre de Marion de Loi-me, qui est la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait jamais imaginée et que grand journal ait jamais répétée; et il vous dira toutes sortes de choses agréables sur ce sujet. Mais ces belles phrases, ces brillants mensonges qui sont très-jolis dans une colonne de journal, dans un livret sont inutiles ; ce n'est pas ce qu'on y cherche, il faut des chiffres exacts, des faits véritables et pas de bavardages, pas de longueurs surtout. Quand on voyage sur un chemin de fer, on a le droit d'exiger (jue la phrase que l'on commence en partant soit au moins terminée (|uand on arrive.

l^:ttre xviii.

« seplenïbre 1857.

Itiiprécalions ;» l'auloinne. — A vendre séparéincnl deux inséparal)!('s !

C'en est donc fait ! voici l'automne ! En vain nous avons annoncé son retour, elle est venue. Hélas! il y a huit jours, quand nous avons dit : Elle est là; nous comptions sur un heureux démenti; nous espérions que le lendemain un soleil d'été viendrait encore nous confondre et changer en erreur nos vérités de la veille ; mais non, le destin sans pitié nous a laissé avoir raison. La voilà cette triste automne, cette femme de quarante ans, la seule que M. de Balzac n'ait point célébrée, cette femme d'esprit qui parait belle encore le soir en grande parure les jours de fête, avec du rouge, avec une robe de velours vert et un turban d'Alger, mais qui, les jours de deuil, en négligé, le matin, n'est plus qu'une beauté pâle et fanée ; cette pauvre femme encore séduisante, qui a la vieillesse pour espérance ; cette noble femme encore aimée, qui a l'abandon pour avenir. Automne, lidèle amante du peintre et du chasseur, qu'ils vous chantent, qu'ils vous bénissent, vous n'avez pour eux que des bienfaits ; toutes vos parures sont pour leur plaire ; pour le peintre. .. vous avez des arbres jaunis, des pampres rouges et des prés verts ; vous avez un petit soleil ({u'il peut étudier sans perdre la vue, et dont il pe\U donner une idée dans ses paysages; vous avez un

cii'I triste, et (luii bleu pro])al)le, qui sera eompiis de tous les bourgeois du Salon de 1388; grâce à vous, tonte la nature semble poser pour nn tableau moderne, et se draper pour être admirée de la foule a la prochaine exposition. Pour le chasseur... vous avez mille attraits; toutes vos prévenances pour Ini sont pleines de délicatesse; votre souftle, ni chaud ni froid, lui permet de marcher pendant des journées entières sans fatigue ; votre so]e\\ LocatcUi le rejouit sans l'échauffer; votre demi-mystère l'aide à se cacher, en lui laissant apercevoir sa proie. La moisson est faite, les granges sont remplies, et la terre qui se repose lui appartient, et ses pas s'impriment sans remords dans les sillons désœuvrés ; la vigne seule garde encore sa richesse, et tous ses trésors sont pour lui, et la grappe lourde et noire le désaltère, pendant que son chien attentif court ramasser sur le sable sanglant la perdrix qui vient de tomber. Oh ! pour eux, vous êtes aimable, vous avez d'enivrantes faveurs, vousavez même des promesses; pour le poète... vous n'avez rien. Pas un plaisir, pas une fête; vous n'avez rien pour lui, cruelle : il vit de lumière et vous êtes paie; il vit de chaleui-, et vous êtes froide; il vit d'avenir, et vous n'en avez plus; il ^it de parfums, et toutes vos fleurs sont fanées. Au printemps, du moins, il s'enivre de la senteur des roses et de l'éclat du jour; l'été, la chah'ur du soleil l'euibrase; l'hiver, la llamme du foyer l'inspire; l'été, il rê\e à l'ombre d'un chêne; I hi\cr, il rêve auprès de l'àtre : le feu et le soleil sont les compagnons indispensables de sa vie; sans eux, il mourrait, et dans leur attente il languit. L'automne, «•est pour lui une saison d'adiiuix, et les adieux sont j iicorr plus trist(> (j'ie l'absence; car lesadieux ne sont

déjà plus la présence, et pas encore le souvenir; on se voit mal et l'on ne s'écrit pas encore. L'avenir, c'est se quitter ; dans l'absence, du moins, l'avenir c'est se revoir. Ainsi l'automne, qui n'a plus de soleil, n'a pas encore de l'eu ; il ne fait plus assez chaud pour les vêtements d'été, il ne fait pas encore assez froid pour les vêtements d'hiver; il ne fait pas jour, il ne fait pas nuit ; la fenêtre n'est pas ouverte, la cheminée n'est pas habitée; les appartements n'ont pas encore de tapis, et le vent souffle déjà sous la porte. 0 fatale automne ! saison de passage et d'ennui, de vagues désirs et de vains regrets! Femme qu'on chérit encore et qu'on n'aime plus, tu n'auras jamais nos hommages; tout rêveur est poète, et nous sommes poètes par l'oisiveté ; et nous maudissons ta ^enue. Ne cherche pas à séduire le poète avec tes grands airs de mélancolie; s'il est sincère, il n'aura pas de chants pour toi, son lutli se détendrait sur tes autels humides; contente-toi de joindre à tes classiques attributs la palette du peintre et le fusil-Robert du chasseur.

Si nous sommes parfois déconcerté dans nos prédictions, nous sommes en revanche ti'ès-bien compris dans nos reproches, ce qui nous rend très-fier. Il est glorieux d'avoir de rinfluence, même en riant, même lorsqu'on n'y prétend pas. ])epuis que nous avons dénoncé la négligence des employés du chemin de fer, ils sont d'une exactitude exemplaire. Chez nous, pour bien agir, on a besoin de se sa\oir legardé : du jour ou l'on sa pique de bien faire son métier on le fait bien, l'in»portant est de faire arriver le devoir à l'état de prétention. Alors NOUS pouvez être tran((uille,on n'y manquera plus. !Na<:u(MT le départ ♦■lait cii iclard de trois (|uarts

d'heure; aujourd'hui on doit partir à midi, a midi précis on s'embarque, et huit cents personnes se placent en même temps dans les Avagons, ce qui est prodigieux ; pourquoi? parce que maintenant les employés comprennent l'importance de leur besogne, parce qu'ils se sont dit, comme les députés à la tribune : « Messieurs, la France entière nous contemple î » et cela est vrai , car le chemin de fer est la grande pensée du moment. Il occupe tous les esprits, il éveille toutes les curiosités. Quelqu'un disait hier que, depuis l'arrivée delà girafe, rien n'avait fait tant de sensation à Paris. Pauvre girafe! que de gens ont prédit sa mort ! On disait qu'elle ne s'acclimaterait jamais en France, comme on dit encore que les chemins de fer ne prendront jamais chez nous; parce que nous, qui sommes un peuple léger, nous sommes malveillants pour ce qui est nouveau; nous sommes curieux, mais nous restons incrédules. On disait aussi, le jour de son élévation, que l'obélisque tomberait et se briserait en morceaux, et pourtant l'obélisque est debout sur sa base, la girafe est en vie au Jardin-des-Plantes, et, malgré les esprits fâcheux, vous verrez bientôt les chemins de fer parcourir tout le pays.

A propos du Jardin-des-Plantes, on parle d'une belle collection d'oiseaux dont il vient de s'enrichir. Cela nous fait songer (jue nous avons vu hier chez un marcband d'oiseaux cette afliche : « A vendre séparément lieux inséparables. — Mais ils mourront, si vous les séparez. — Xon, monsieur, (fiiand on s'y prend adroitement, reprit le marchand, ces petits oiseaux supportenl Ires-bicn l'abscnee; on les laisse ensembk'ihms la mèiiu' c.ijic loni riiJNcr.ct puis ,111 piiiilcinps, on les sépare,

— 17.) — et ils ne disent rien. » M'est-ce pas là un mot ravissant? Des oiseaux qu'on sépare au printemps! ô civilisation !

Nous aNons entendu hier aussi une bonne parole d'un cornac de sauvage. « Entrez, messieurs, criait-il, vous verrez un sauvage comme vous n'en avez jamais vu, vous l'entendrez parler ; et la preuve de son existence, c'est qu'il fait lui-même son explicalion ! » Vous figurezvous cet homme de la nature expliquant lui-même au public comme quoi il est sauvage ! c'est bien aimable de sa part.

Les théâtres s'agitent, leur saison est venue ; le soir on ne se promène plus; le matin on va aux courses, ou bien au bois de Boulogne, et le soir on va au spectacle.

Cependant l'aspect de la ville est triste; il n'y a plus ici que ceux qu'une contrariété y retient, ou ceux qu'une fâcheuse affaire y ramène. Les passants marchent vite, et tous portent quelque paquet à la main ; chacun semble craindre de manquer la diligence; c'est de l'activité, mais une activité finale qui annonce un très-long repos. Quand donc irons-nous à notre tour demander au Midi un peu de soleil pour nous aider à attendre que ce bon hiver vienne avec son bon feu? Ah ! si nous pouvions inventer un moyen de supprimer l'automne!... Les oiseaux de passage savent trouver en tous lieux la saison qui les fait vivre, pourquoi les hommes ne seraient-ils pas aussi spirituels que les oiseaux? Hélas! c'est qu'il leur manque des ailes.

•22 scplenibre 4837.

I iir abseiico. — Paris vu de loin. — I es Parisiennes à la cani|)ajine I.e biUinie. — >ouvelles lilléraires — ISouvelies étrangères.

Ce voyage désiré nous l'avons l'ait, et nous voilà (le retour. — Déjà? dira-t-on. — Oui, déjà. Oh! nous ne sommes pas allé bien loin; d'ailleurs, nous ne voyagions pas pour notre plaisir. Nous étions allé, à (pielque distance de Paris, faire des éludes; nous voulions nous Juger nous-mème au point de vue de la proNinee : c'est ini grand désavantage que de ne pas connaître ceu\ pour (jui et à qui on écrit. 11 faut sou- \ent regarder le tableau (ju'on fait de la place où il doit être vu, et nous avons naïvement imité ce peintre d'eiiseiiines (|ui , dessinant un bonnet de coton sur la l)outi(|ue d'un bonnetier, descendait à chaque instant de son échelle, et s'en allait de l'autre côté de la rue contempler l'effet de son ouvrage. H fermait les yeux a demi, connne font les grands artistes; il s'admirait; il étudiait tous les points de la perspective, puis il remontait sur rcchcllc, iK'ignait la mèche du bomu'l de «•olon, la faisait \aloii' par une ombiv, et redescendait encore pour aller la juger de loin; il a\ait même un miroir (ju'il plaçait en face di' son tableau, alin de s'assurer sil ne perdait rien par la rcllcxion, et si les traits étaient i)i('n (rensend)le ; cnlin, il apportait, dans la repicdiiclion de ce candide emblème de la \ ie bourgeoise, Ions les soins, tous les scrupules (|ii(- met un uiand

peintre quand il veut représenter une belle action, une bataille célèbre, Bonaparte, l'Océan, ou la femme qu'il aime.

Et maintenant, nous savons l'effet que produit de loin notre bonnet de coton, nous connaissons tous nos défauts, c'est-à-dire tous ceux des aimables lecteurs pour qui nous écrivons : de loin, ce qui intéresse, et nous le savons maintenant par nous-mème, c'est Paris, c'est la vie parisienne, ce sont les plus petits intérêts, les plus grandes niaiseries de Paris. Les commérages, les mensonges, les calomnies même, en province on veut tout savoir; les fausses nouvelles ont, à vingt lieues de Paris, valeur de vérité, non pas qu'on y croie ou qu'on y veuille croire, mais on tient à savoir qu'elles ont eu cours; l'babitant de la province aime à pouvoir dire, de la chose même la plus absurde : « 11 paraît qu'il a été question de cela à Paris. )) 11 réclame jusqu'aux erreurs de la grande ville; il veut la suivre dans tous ses faux pas; si Paris a une terreur panique, il ne veut pas qu'on la lui épargne; si Paris porte sur un honnête homme un jugement indigne, il veut devenir son complice et prendre sa part des remords; Paris a joui pendant un mois de telle ou telle calomnie, l'habitant de la province veut en jouir aussi; il n'entend pas qu'on lui fasse tort d'un méchant bruit; et si, dans votre justice, dans votre loyauté, dans votre respect pour lui-même, vous lui en faites grâce, il dit avec aigreur : «Eh bien ! mon journal n'a point parlé de cela!... » Désormais donc, votre journal vous en parlera, mais à sa manière ; jious ne mentirons pas davantage pour cela ; nous vous (lirons , puisque vous voulez tout savoir : u Voila le mensonue d'hier. »

.Nous revenons aussi avec cette découverte, ([ue l on ne connaît pas les femmes de Paris lorsqu'on ne les a pas vues à la campagne. Oh! quelle différence ! quelle métamorphose! et comme, en général, les Parisiennes gagnent à ce changement! Telle femme, prétentieuse, pédante ou minaudière, à Paris vous semble insupportable..., dans son château, vous apparaît tout à coup comme la maîtresse de maison la plus gracieuse, la plus simple , la plus aimable. C'est qu'à Paris toutes les femmes jouent un rôle; c'est que le besoin de produire de l'effet leur compose une seconde nature, qui détruit toute la noblesse de la première ; c'est que la vanité a Paris est stérile, tandis que la vanité, à la campagne, est féconde. A Paris, une femme ne songe qu'à briller, son orgueil n'est qu'égoïsme ; elle, toujours elle sur le premier plan; sa pensée est d'être la plus belle, la plus entourée, la plus spirituelle, la plus riche, la première enfin, toujours la première; et vous tous, vous ses enfants, vous son mari, vous sa sœur, vous sa mère, vous êtes sacrifies à ce besoin d'effet, qui est le mobile de toutes les actions de sa vie. A la campagne, au contraire, sa vanité se repose, ou plutôt elle vous appartient; ses prétentions, bien loin de vous être hostiles, vous deviennent favorables, car maintenant son ori^ueil, c'est vous, c'est votre bien-être, ce sont vos plaisirs; elle s'occupe de vous du matin au soir; elle vous est rendue tout entière; plus de préoccupation mondaine, elle n'a plus qu'un rôle à jouer, celui de bonne inailresse de maison, et ce lôle lui sied à merveille. Sa vanité est votre joie; cette vanité qui vous séparai! d'elle à Paris, la vous réunit à toutes les heures; vous lui (love/ vos plus doux moments; v\ vous découvre/

— 17i) — dtms cette femme iiouvelle mille qualités dont vouis n'aviez aucune idée; vous lui trouvez de l'esprit, et jusqu'alors vous aviez cru sincèrement qu'elle en manquait; vous découvrez qu'elle est très-bonne musicienne, qu'elle chante bien : talents gracieux qu'une rivalité de famille lui fait modestement cacher. «Ma cousine a une si belle voix, dit-elle, que je n'ose jamais chanter quand elle est là. » Yous lui découvrez enfin deux petits enfants adorables que vous n'aviez jamais vus et qu'elle élève parfaitement. Cette femme si moqueuse, si médisante à Paris, dans son château est bienveillante pour tout le monde. Si l'on vient à parler d'une de ses amies absentes, elle en fera l'éloge, elle rendra justice à sa beauté ; à Paris, elle en est envieuse, elle ne peut lui pardonner ses beaux chevaux, ses admirateurs et ses diamants ; à la campagne, elle l'aime, elle convient qu'elle est jolie, elle oublie ses succès qu'elle ne voit pas et ses diamants qui sont dans leur écrin ; elle lui écrit mille choses affectueuses, et elle est sincère. 0 prodige! Qu'est-ce que cela prouve? que l'air de Paris ne convient |)as aux Parisiennes. La vanité et l'envie composent l'atmosphère ici, et cela suffit pour corrompre les plus nobles natures. Les hommes subissent moins que les femmes cette fatale infiuence. — Les hommes se croient tous charmants; cela les préserve d'être envieux, ou du moins cela fait ([u'ilssont envieux d'une autre manièie; il leur faut un sujet d'envie : ils se brouillent avec leur ami, quand il obtient un grand succès, sans doute, mais encoie faut-il qu'il obtienne un succès ; ils ne le haïssent pas sans raison : tant qu'un événement n'est pas venu leur révéler leur propre infériorité, ils se croient parfaits, au-dessus de

— ISO — tout, et ils vivent tranquilles. — Les femmes sont plus modestes; elles ont. plus le temps de s'observer; elles s'aveuglent moins sur elles-mêmes; et dès leur entrée dans le monde, elles éprouvent une jalousie vague, une inquiétude humble qui les rend envieuses d'avance. Cette appréhension, cet instinct d'une rivale à venir, les fait s'armer sans guerre, se parer sans tète; et leur inspire cette malveillance factice qui les fait paraître méchantes, et qui n'est que de la crainte, cette coquetterie laborieuse, cette gentillesse volontaire qui les fait paraître coupables, et qui n'est que de la modestie. Voilà les défauts (jue leur prête le monde et qu'elles perdent loin de lui. Bref, ne vous étonnez pas si vous découvrez que la femme qui vous a tant déplu cet hiver, par ses airs moqueurs, par ses propos de mauvais goût, est justement à cent cinquante lieues de Paris la femme que vous rêvez. Eh! comment ne lavez-vous pas plus tôt reconnue? Ah! c'est (jue les jours où vous alliez chez elle, une petite vanité l'occupait : elle attendait la femme d'un grand personnage, utie jeune lady à la mode, ou le héros du jour; si elle habite la Cliaussée-d'Antin , elle atteridait M. le duc d'Or., ou M. le duc de N... ; si elle habite le faubourg Saint-Gcrniaiii , elle attendait le prince de M... ; et cela sans aiiibilloii, sans amour, mais [tar élégance. Celasuflisait pour vous séparer tous deux; cette lirande préoccupation était entre vous. Madame de Staël avait raison de dire : « Une prétention est un tiers. » Oh! que c'est \rai! Il n'y a point de tèle-a-lcte dans un salon où regno la xanitc.

Nous avons retrouNc la grande cite fort animée; les plaisirs s'apprêtent avec zèle pour cette brillante saison

qu'on appelle l'hiver. Quelle activité sur les boulevaids et dans les rues ! Il y a plusieurs années , alors que la manie des constructions dominait tous les esprits , on disait que Paris ressemblait à une ville prise d'assaut par les maçons; aujourd'hui l'on pourrait dire que c'est 'une ville fantastique envahie par les sorciers. A tous moments, vous êtes étouffé par une odeur infecte, par une épaisse et noire fumée ; à tous les coins des boulevards, vous voyez d'énormes chaudières sur de grands feux qu'attisent de petits hommes à figures étranges. Nous avons compté jusqu'à douze chaudières sur le boulevard ; aussi il fallait entendre tousser les passants suffoqués par la fumée : c'était un rhume universel : toutes les voix s'unissaient dans une seule et même quinte, qui commençait rue de Gramont et qui finissait rue Royale. Cela nous rappelle cette bonne pièce des Variétés : la Neige, et dans laquelle Odry disait d'une manière si comique : « Ils toussent tous! » Le boulevard Montmartre a l'air du chaos ; il n'en est pas encore aux douze chaudières, il est simplement dépavé; et çà et là, une ficelle vous avertit qu'on ne doit point passer; et chacun passe sous la ficelle; chacun voit l'obstacle et chacun veut le braver: c'est bien spirituel! Le parisien s'imagine toujours qu'un ouvrier n'a qu'une pensée, c'est de contrarier sa marche; il ne comprend pas que c'est pour lui-même, pour la sûreté même de sa course, qu'on lui indique les passages dangereux ; et dans une mesure de prudence, il ne voit jamais qu'une taquinerie de l'autorité. Si des couvreurs attachent deux lattes en croix au bout d'une corde, pour vous avertir de prendre le large et d'éviter les tuiles (jui peuvent vous tomber sur la tête, le pari-

sien n'en tient nul compte, il marche bravement sous le danger ; seulement il joue avec les lattes , qu'il envoie, par un coup léger, dans les yeux de la personne qui vient derrière lui ; les barrières pour lui n'ont point de langage, il saute par-dessus sans se déconcerter, et ce n'est que lorsqu'il a reçu un sac de plâtre sur les épaules, un coup de pioche sur la cheville, ou une cheminée sur la tète , qu'il commence à deviner que ce mot : « On ne passe pas ! » qu'il regardait comme une vexation révoltante, était un conseil d'ami.

Les illustres ouvriers littéraires s'occupent aussi avec zèle de nos plaisirs et de notre gloire. M. de Chateaubriand travaille dans la solitude; l'histoire, c'est une belle retraite pour un homme d'État. Alfred de Vigny vient de compléter un recueil de poésies; l'auteur de Chatterton se souxicnt encore cVEloa. Le comte Jules de Rességuier nous promet dans peu de jours les Prismes poétiques : c'est le monde vu par le poète ; le prisme , c'est un cœur plein d'illusions. Henri Berthoud vient d'achever un roman qui a pour titre V fJonncte homme: ce titre fait frémir aujourd'hui que le parlage a l'envers est à la mode ; V Honnête homme, c'est sans doute un brigand atroce; c'est le prix de vertu iVAtar-GuU. M. Valéry termine son Voyage en Sardaigne. Il nous révèle l'existence de cette superbe forêt dont les gigantesques orangers ne comptent pas moins de sept cents ans. Quel bel Age pour un oranger! ((ue d'arbres généalogiques pourraient envier ces arbres-là I La noblesse de cette forêt vaut bien celle du faubourg Saint- (Jermain.

Les ouvrières en mode se (Icineiient ; les capotes de salin (Mil (h'ja \ ii le jour, non sur les têtes, mais sur les

— 18:3 — champignons ; les /leurs nouvelles sont les grappes de raisin. Oui, déjà beaucoup de raisin; il sera fané sur les chapeaux avant d'être mûr sur les treilles.

Pour les coiffures en cheveux, les rouleaux ont remplacé les nattes. Sergent, qui a inventé cette coiffure, entremêle ses rouleaux de rubans de velours , ce qui est fort joli. Pour les femmes brunes, toujours les classiques bandeaux ; pour les blondes, les longs lire-bouchons à l'anglaise ; sous les chapeaux on met tout ce qu'on trouve : des dentelles, des pompons, des fleurs, des cordes de satin, des marabouts, du raisin noir, des fraises, des cerises et des groseilles, toutes sortes de fruits; nous n'avons pas vu de légumes cependant, mais le monde élégant n'est pas encore revenu.

On nous écrit de Londres : a I>es Anglais sont fous de leur jeune reine, qui est Anglaise dans l'àme ; elle partage tous les préjugés de son pays contre le nôtre. Elle trouve, par exemple, que les Français ont l'air de singes. » Hé ! elle a peut-être raison : auprès d'un gros Anglais au teint rose, immobile et silencieux, un petit Français bien maigre, au teint vert-pomme, riant, faisant toutes sortes de gestes et de grimaces en parlant, pourrait bien avoir l'air d'un singe !... Oui ; mais aussi quel joli singe!

Enfin , l'on nous écrit de Bade : « 11 n'y a ici de Français que Meyerbeer. Hier, au bal, qui a fini à onze heures, il y avait soixante personnes au plus, quelques Russes et des Anglais causant en français avec des Allemands, ce qui produit une conversation dont rien ne peut donner l'idée ; à tous moments je les entendais parler du Grand Turc, et comme je trouvais qu'on s'occupait de lui à Bade plus (ju'il ne convient de le faire

(laus une ville d'Allemagne, j'ai écouté déplus près les discours : c( Le cran Turc n'est pas ici, disait-on, mais la crmnte-îichesse fa fenir. » Alors j'ai compris que le grand-duc ne viendrait pas, et j'ai attendu l'arrivée de la grande-duchesse, dont la fille m'a paru fort belle. Je ris d^ tous ces braves gens qui écorchent ainsi notre langue ; mais, en secret, je les envie ; car je ne sais ni l'anglais ni l'allemand, et je m'ennuie à périr ici. »

Voilà comme nous sommes : nous osons nous mo- ([uer de ceux qui savent notre langue, parce que nous ne savons pas la leur ; nous trouvons moyen , auprès d'eux , de nous faire une supériorité de notre ignorance.

15 octobre 1857.

Mon de la reine Horiense, duchesse de.Saint-Leu.

Oh ! nous sommes tristes aujourd'hui , nous n'avons pas le courage d'être méchants : turpitudes et travers, l'idicules et prétentions, passez devant nos yeux sans crainte, aujourd'hui nous ne vous verrons pas, nous ne saurions vous reconnaître; vivez en paix, nous n'aurons pas un sourire pour vous ; ce n'est pas vous que nousclierclions dans la foule : auxjours de regretsonne va voir que ses amis, on se hâte d'arriver chez eux poujleur confier ses chagrins, et l'on ne fait guère attention aux tournures grotesques, aux figures plaisantes que l'on aperçoit sur sa route.

Ktre femme et mourir dans l'exil , n'est-ce pas un destin horrible? Pauvre leine Hortense, quelle existence malheureuse que la sienne! Pour quelques jours brillants, que de jours orageux! pour un peu de gloire, (juede larmes? et cependant, quelle femme avaitmieux mérité le bonheur! Elle avait reçu du ciel tous les dons qui font chérir la vie; elle était belle, gracieuse, aimée; elle possédait le charme, le secret de séduire : puissance involontaire que le trùne ne doime point et que l'exil lui avait laissée; elle était bonne et généreuse, voilà pour les jouissances du cœur; elle était rêveuse et inspirée, voilà pour les délices de l'injaginatiou ; elle étail parée de tous les tnlenis, Noilîi pour les plaisirs de l'or-

guejl : que d'éléments heureux, que de trésors, quelle belle part la uature lui avait faite! Hélas! une couroune a tout gâte !

>rourir loin de la France après vingt ans d'exil, c'est cruel : comme elle a dû souffrir! Eh! mon Dieu, sa mère , dont le sort excite tant de pitié, eut une fin moins douloureuse; par bonheur son mari, empereur, l'avait répudiée avant qu'on ne le détrônât, et sa tombe, à elle, est ici!

21 octobre 1837.

Classificalion. — Les races. — Les bilieux et les sanguins. — Les meneurs et les menés. -^ Les gens qui se lavent les mains et les gens qui ne se lavent pas les mains. — Les hommes-chals et les hommeschiens.

Chacun de nous a fait son petit compte-rendu de l'espèce humaine ; chacun de nous a bâti un système de division pour classer selon leurs goûts, leurs vertus et leurs vices, les différentes branches de la grande famille qu'on nomme l'humanité. Les savants ont divisé les hommes par races : la race égyptienne, la race grecque, la race slavonne, etc., etc., etc., et ils ont signalé, dans chacune de ces races, des traits caractéristiques auxquels on reconnaît tout de suite chacun de ses descendants ; et cette profonde étude les guide dans leurs rapports avec la société, dans le choix de leurs relations : un savant qui croit à sa science ne prendra jamais pour épouse une femme de telle race, ne prendrait jamais à son service un domestique appartenant à la race grecque, par exemple. Les Grecs, dirait-il, sont intelligents, mais ils sont voleurs et gourmands. Par Grecs, il n'entend pas les habitants du Péloponnèse, mais bien les gens construits de telle ou telle manière, ayant telle forme de tète, tel pied, telle main, telle mâchoire. Voleur et gourmand, un Grec me mangerait tout mon sucre, pense le savant; et il prend un domestique d'une race plus estimée, race moins intelligente, mais probe et d'une fïdélité infaillible; et ce domcsti(|uc, qui est un

niais, lui laisse voler son argenterie. Voilà où le conduit la science.

Les médecins ont un autre système fondé sur leur art, ils divisent l'humanité par catégorie de tempéraments, et ils vous classent à la première vue ; pour eux, ou n'est ni monsieur un tel, ni madame une telle, ni un homme, ni une femme, on est un bilieux, sanguin, nerveux ou lymphatique. ?sous connaissons un habile docteur qui pousse si loin cette manie de dénomination médicinale, qu'il ne s'exprime jamais que de la sorte : (( 11 a de l'esprit ce jeune bilieux que j'ai vu hier chez vous. — C'est M. de X***. — Ah !.. . J'ai beaucoup connu sa mère autrefois, c'était une petite sanguine bien aimable. » Si vous grondez devant lui une femme de chambre paresseuse, il secoue la tète et dit tout bas : Lymphatique! Si un bel enfant vient le caresser, 11 l'embrasse en s'écriant : a Belle organisation !... nervosanguin !... » Ce qui ne l'empêche pas de traiter tous ses malades de la même manière, bilieux, lymphatiques ou nervo-sanguins, et de les tuer sans distinction avec la plus consciencieuse impartialité.

Les philosophes ont inventé les classifications morales, et leur système s'applique plus particulièrement à l'état (le société. Un homme fort spirituel nous disait un jour, (ju'à ses yeux, la race humaine était divisée en deux classes < les meneurs et les menés ; ceux qui sont toujours niaitres partout, et ceux qui, au contraire, attendent rinq)uisi()n d'un autre pour agir; les objets et les reflets, les bergers et les moutons, les Oieste et les Pylade; et «•et homme ajoutait : que l'arl de gouverner, c'est-àdire de choisir, consistait tout entier dans l'application l'xacte «le «'«'tte déeouv«'rl«'. Kn effet, il est de eeitains

emplois auxquels les menés seuls conviennent ; il en est d'autres que les meneurs peuvent seuls remplit'. Il en est d'autres enfin que les meneurs doivent occuper pendant un certain temps, mais qui doivent devenir ensuite la propriété das menés; d'abord les meneurs pour créer, pour organiser, pour donner le mouvement aux grandes choses, aux vastes entreprises ; puis après eux les menés pour continuer l'œuvre en sous-ordre, pour maintenir avec précision la roue constante dans le chemin tracé. Les premiers ont le génie, le courage et la volonté ; les seconds ont la patience, qui est quelquefois plus que la force. Les uns ont l'énergie, les autres ont la mesure; chacun à sa place peut mettre de grandes qualités en valeur. Le secret est de bien choisir pour eux cette place. Ce qui cause tous nos désordres en France, c'est (|ue les menés sont souvent à la place des meneurs , et (lue conduits par des meneurs invisibles, ils agissent à leur insu dans l'intérêt de ceux-ci, et non dans l'intérêt de leur propre affaire. Peut-être aussi les menés sont-ils très-rares dans ce pays; alors on comprendra la difficulté qu'on y a de conduire toute une population de meneurs. Une femme d'esprit, ou du moins une femme qui se croit une femme d'esprit, a trouvé de son côté une manière nouvelle de diviser la société, et d'expliquer ses bouleversements périodiques , par un classement ingénieux. Il y a dans le monde , dit-elle, deux grandes nations qui se font la guerre sans relâche , qui se haïssent et se méprisent, et qui se haïront et se mépriseront éternellement. Vous aurez beau faire des lois, donner des libertés, octroyer des chartes, supprimer les impôts, ces deux nations seront toujours ennemies. Quvh sont donc ces doux peuples ;t jnmnis rivaux? Les bons v\ \vs mé-

chants? — Non. — Les grands et les petits? Les riches et les pauvres? — Non. — Les forts et les faibles? Les dupes et les fripons ? — Non. — Ces deux peuples irréconciliables , enfin , quels sont-ils?... — Ceux qui se lavent les mains et ceux qui ne se lavent pas les mains ! Toute la question est là.

Depuis cinquante ans, la politique de notre pays n'est autre chose que le combat sans cesse renaissant entre ces deux nations ennemies. Nous le répétons, cette guerre ne saurait finir : ceux qui ne se lavent pas les mains haïront toujours ceux qui se lavent les mains, et ceux qui se lavent les mains mépriseront toujours ceux qui ne se lavent pas les mains. Jamais vous ne pourrez les réunir, jamais ils ne pourront vivre ensemble, parce que , comme nous avons déjà eu l'honneur de vous le dire dernièrement, parce qu'il est une chose qu'on ne peut vaincre, c'est le dégoût; parce qu'il est une autre chose qu'on ne peut supporter, c'est l'humiliation, et que dîins cette grande querelle, il y a dégoût pour les uns et humiliation pour les autres. Vous ne forcerez jamais un dandy à vivre auprès d'un chiffonnier; vous ne verrez jamais qu'une femme laide et envieuse aime à s'entourer de jolies femmes. Ainsi , vous ne verrez jamais ceux qui se lavent les mains vivre en bonne intelligence avec ceux qui ne se lavent pas les mains. Ce système, singulière façon de classer les individus, semble au premier abord une mauvaise plaisanterie; mais quand on l'examine, il parait moins absurde; peut-être même (juavecdc l'esprit, il ne serait pas impossible de le soutenir sérieusement; mais cela ne nous regarde pas.

Voici niaintcnanl une quatrième el dernière classilicilioii (juc le b.illel nouveau nous a nalurellement r;ip-

pelée, et pour laquelle nous avons cru devoir parler des trois autres.

II y a bien longtemps que l'on a classé les hommes par rang d'animaux. Chacun de nous, dit-on, tient d'une bête quelconque, plus ou moins féroce, plus ou moins intelligente ; nous avons chacun dans le visage un trait caractéristique remarquable qui correspond au trait caractéristique d'un animal quelconque. Vous tenez de l'aigle, monsieur tient du chacal , madame ressemble à une fouine, mademoiselle ressemble à un écureuil. Cette opinion est consacrée et beaucoup de gens ont'le droit de la partager ; mais un de nos amis , partant de ce principe, a posé la question d'une façon plus absolue; selon lui, l'espèce humaine est composée de deux grandes races bien distinctes, savoir : les chieivs et les CHATS. Il ne prétend pas dire par là que nous vivions ensemble comme chien et chat; au contraire, il admet la sympathie entre les deux races : elles sont différentes, mais elles ne sont pas ennemies ; il s'explique de la sorte : L'individu appartenant à la race chien a toutes les qualités de cet animal , la bonté, le courage, le dévouement, la fidélité et la franchise; mais il en a aussi les défauts, la crédulité, l'imprévoyance, la bonhomie, hélas! oui, la bonhomie !... car la bonhomie, qui est une vertu de cœur, est un défaut de caractère. L'hommechien, proprement dit, est plein de qualités solides; mais, en général, il manque d'adresse et de charme. L'homme-chien est rarement séducteur; il est destiné aux emplois sérieux ; sa vocation le porte aux états qui demandent du courage, de la franchise, de la probité; rhomme-chicn fait toujours un bon soldat; la race de l'homme-chien fournit les meilleurs maris et les meil-

leuis domestiques , les amis sincères , les bons camarades , les dupes sublimes , les héros, les poètes, les philanthropes, les notaires fidèles, les épiciers modèles, les commissionnaires, les porteurs d'eau , les caissiers, les iiarçons de banque et les facteurs de la poste; enfin, r homme-chien choisit toujours de préférence les états où il est possible de rester honnête homme.

L'homme-chien est chéri de tous ceux qui le connaissent, mais il est rarement aimé; Thomme-chien est ne pour l'amitié; il est susceptible de sentir vivement l'amour, mais il n'est pas né pour l'inspirer. L'hommechien épouse presque toujours la jeune fille qui l'a séduit. L'homme-chien prête son argent à de jeunes auteurs de vaudevilles qui lui refusent des billets de spectacle; l'homme-chiena presque toujours une femme coquette qu'il adore et des enfants ingrats qui le ruinent. Socrate, Régulus, le vertueux Calas et Washington appartiennent à la race de l'homme-chien.

L'homme-c/<a^, au contraire, n'est jamais victime que d'une ruse qui ne réussit pas. Il ne possède aucune des qualités de l'homme-chien, mais il a tous les profits de ces (jualités : il est égoïste, avare, ambitieux, jaloux et perlide : mais il est prudent , mais il est adroit, mais il est coquet, mais il est gracieux, mais il est persuasif, mais il est doué d'iulelligence , d'habileté et de séduction. Il possède Viwpériencc infuse; il devine ce qu'il ignore, il comprend ce (lu'on lui cache; il écarte, il absorbe par un instinct merveilleux tout ce qui peut lui nuire; l'homme-chat lu' dédaigne ([ue les vertus inutiles, il sait acquérir toutes celles (pii peuvent lui profiter. La race de rbomme-cliat fournit les urands diplomates, les intendants, les mais non, il ne faut

— IU3 — offenser personne. Elle fournit presque tous les séducteurs et généralement tous les hommes que les femmes appellent |>cr^(/e5/ Ulysse et Annibal, Périclès et le maréchal de Richelieu appartiennent à la race de l'hommechat ; nous lui devons la plupart de nos hommes à la mode et plusieurs de nos hommes d'État , par exemple

M. de mais non , il ne faut flatter personne.

Ce n'est pas tout encore : cet ingénieux système admet toutes les nuances que l'éducation peut produire; ainsi un homme-chien, soigneusement élevé parmi les hommes-chats , peut , à force d'étude et de persévérance , acquérir quelques-uns des utiles défauts de ses maîtres et perdre quelques-unes de ses qualités pernicieuses ; il deviendra défiant et se fera moins généreux : il apprendra à dissimuler, à calculer; il conservera sa honte naturelle, mais il saura repousser avec adresse ceux ({ui voudraient en abuser; il se formera le cœur et l'esprit, c'est-à-dire qu'il sera dévoué avec mesure, et consciencieux sans sacrifice; enfin il acquerra plusieurs mauvais sentiments qui le perfectionneront. L'hommechien élevé parmi les chats, l'homme-chien élevé... en Normandie, donne une superbe ([ualité de préfets, de banquiers, de manufacturiers et de grands industriels; ce sont des hommes d'honneur qui connaissent le monde, qui ne sont jamais dupes et jamais fripons; ce sont enfin des hommes honnêtement habiles; ils sont séduisants, car ils ont acquis l'élégance des manières et la coquetterie du langage; ils savent plaire, parce qu'ils savent ce qui déplaît; ils sont a la fois sincères et flatteurs, naïfs et défiants, gracieux et bourrus; ils ont ce qu'on appelle de roiiuinnlilé; ils soni aimables et sont souvent fort aimes.

Mais la plus précieuse de toutes les espèces, la nuance par excellence , le plus admirable des résultats , c'est le caractère de rhomme-cliat élevé parmi de nobles chiens.

L'homme-chat, élevé, par exemple en Bretagne !

C'est là l'être irrésistible, l'homme supérieur, l'esprit modèle, le véritable type de la perfection; il conserve toutes ses qualités naturelles qui sont indestructibles ; il conserve son adresse, sa profonde intelligence, son instinct infaillible, sa grâce, sa souplesse, sa douceur, sa finesse , et il acquiert toutes les vertus de ses maîtres , car les vertus peuvent s'acquérir par la volonté. Nos qualités nous viennent de la nature , mais nos vertus sont le fruit de notre éducation; un enfant avare , si on lui fciit honte de son avarice, peut devenir généreux; un poltron peut devenir brave; un égoïste même peut devenir bienfaiteur par orgueil ; mais un homme gauche est toujours maladroit, mais un paresseux est toujours inutile. L'homme-chat, parmi les chiens, acquiert donc la noblesse qui l\ii manque, la générosité, la franchise; il exagèi'c même toutes ces conquêtes, parce qu'il est diflicile de garder une juste mesure dans les vertus contre nature; l'homme-chat converti est bien plus généreux que les hommes-chiens; il va plus loin que tout le monde, il comble de bienfaits ses ennemis; il a si grand' peur d'être égoïste, qu'il s'oublie volontairement dans tous ses calculs; il choisit toujours pour sa part la plus mauvaise. Il se délie de sa nature qui est perfide, et il la combat par des efforts sublimes de dévouement et (le loyauté; il lutte sans cesse avec elle, et de ce combat viennent toute sa valeur, tout son charme. Les deux plus grandes puissances de séduction sont le danger et le mystère, n'est-ce pas? Kh bien ! ces deux forces d'at-

— l'.)5 — traction lui appartiennent. Pourquoi les personnes fausses ont-elles tant de charme? C'est que Ton est attiré vers elles par le danger et le mystère : tout le secret de leur empire est là; on a vaguement peur d'elles, c'est le danger ; elles vous trompent, c'est le mystère ; mais une fois qu'on les a devinées , la misère de leur cœur apparaît et l'on se désenchante d'elles; tandis que de l'homme-ehat, on ne se désenchante jamais : sa nature est perfide, voilà le danger; il vous cache ses mauvaises pensées, voilà le mystère; mais il en triomphe toujours, et vous restez toujours son ami. 11 vous domine enfui par les deux plus vives émotions : l'admiration et la . crainte. Bonaparte était un homme-chat élevé par des hommes-chiens ; c'était un Corse qui, au lieu de rêver la vengeance, avait rêvé la gloire.

Tout ceci est une manière un peu longue de vous dire que le rôle. de la Chatte métamorphosée en Femme ne convient pas du tout à mademoiselle Elssler.

Ah! voici les chasseurs qui reviennent de Versailles. La chasse de l'Union a été belle ce matin; une superbe biche blanche a été lancée. Elle a fui noblement en véritable hôte des bois ; elle n'a point fait comme ce mauvais renard de convention qu'on avait emmené l'autre jour et qui a troublé toute la fête. On disait que plusieurs chasseurs étaient tom.bés de cheval, c'est une erreur; c'est le même chasseur qui est tombé cinq fois ; du reste, il n'est arrivé aucun fâcheux accident, si ce n'est la mort de la biche, que sa légèreté et la philanthropie des chasseurs n'ont pu sauver de la fureur des chiens. On annonce une grande chasse au cerf pour mardi, et nous venons d'entendre plusieurs de nos élégantes se donner rendez-vous à la croix de Bernv. ^

LETTRE XXII

•27 ociobre 1837.

Imprudence. — Prisie «le Conslanline. — Jacqueline.

Nous avons cominis l'autre jour une grande imprucltMice dont nous sentons maintenant tout le danger : diviser le monde en hommes-chiens et en hommeschats, c'était une plaisanterie comme une autre; elle a été assez hien prise; et c'était plaisir de voir l'empressement des hommes-chats à se reconnaitre humhlement hommes-chiens, tandis qu'un bon gros homme-chien (lisait tout bas avec finesse : « J'ai bien peur d'être dans les chats. )) Cette division, nous osons le dire, a obtenu (|uelque succès; celle des menés et des meneurs, qui t'tait une idée sérieuse, et qui ne nous appartenait pas, a été fort bien comprise aussi, parce qu'elle n'offensait personne, et que d'ailleurs chacun pouvait se dire ilans les meneurs. La faiblesse de l'esprit est pleine de ruse; elle se donne toute sorte de faux noms qui la détruisent; elle ressemble toujours à une espèce de force : l'entêtement, par exemple, qui est une faiblesse de première qualité, l'entêtement se nomme, pour ceux qui en sont doués, fermeté d'opini(Ui; l'indécision se iKuninc prudence ; la bêtise se nomme conslance dans les idées, et l;i paresse force d inertie; la faiblesse de l'esprit peut se fnire illusion surelle-nu'me, voyez plutôt les esprits forK; aussi les uens faibles ne nous en ont pas

voulu de déclarer qu'il y avait dans ce monde des hommes faibles qui se laissaient mener par d'autres hommes, parce que, dans cette catégorie, ils ne se sont point reconnus ; mais le moyen de tromper ceux qui ne se lavent pas les mains ! comment auraient-ils pu se faire illusion? On peut se croire bon quand on est méchant, on peut se croire spirituel quand on est idiot, on peut se croire charmant quand on est laid, mais on ne peut pas se figurer qu'on se lave les mains, quand on ne se lave pas les mains; l'eau est là pour vous démentir : l'erreur est impossible, un flatteur même ne vous persuaderait pas; des milliers de courtisans auraient beau vanter chaque matin un prince sur la manière gracieuse dont il se lave les mains, qu'ils ne parviendraient pas à le flatter, si le prince ne se lavait pas les mains. Et voilà l'imprudence impardonnable que nous avons commise de lancer un trait si terrible, et qui allait si droit au but; et voilà maintenant que nous avons pour ennemis tous les êtres qui ne se lavent pas les mains ! (y est effrayant.

Mais nous oublions que le lecteur n'aime pas nos réllexions; les commentaires le fatiguent; il lui faut de petites phrases légères, des périodes écourtées, un commérage rapide, un style sautillant, des niaiseries vivaces, des mensonges courants; nos idées particulières l'intéressent peu, et il à raison; ce qu'il veut savoir, c'est ce qui se passe et même ce qui ne se passe pointa Paris.

Nous lui dirons alors que la grande nouvelle de cette si'inaine a produit ici peu d'effet; elle était bonne, cehi se comprend : une mauvaise nouNclle aurait fait ravage ; mais une heureuse nouvelle trouNc les échos moins so

nores. C'est à qui en éteindra le son. 11 est a remarquer que ces grands patriotes, qui s'embrassent avec effusion, qui font sauter en l'air leurs vieux chapeaux en signe d'enthousiasme lorsqu'une loi est rejetée à la Chambre, restent froids et muets lorsqu'une victoire de nos armes est proclamée. L'un d'eux disait l'autre jour, en apprenant la prise de Constantine : « C'est bien heureux pour le ministère ! » Pour le ministère ! . . . n'est-ce pas pitié? et le pays , messieurs , le comptez-vous pour rien? rse voir dans un grand triomphe national qu'une petite question de cabinet! Ces pauvres patriotes ont du malheur; nos victoires ne sont jamais pour eux que des contrariétés politiques; le destin fait qu'ils ne peuvent jamais se réjouir des succès de leurs compatriotes, et de la gloire de leur patrie.

Pardon, lecteur ; ce paragraphe est bien long ; désormais, nous serons plus bref.

Les petits journaux font déjà toutes sortes de généreuses épigrammes contre le duc de Nemours, parce qu'il s'est fort bien conduit au siège de Constantine. C'est toujours de l'esprit français.

Dans ce moment, le plusvifintérèt de la capitale, c'est le chimpansé,ou plutôt lachimpansee qui est au Jardindes-Plantes. Rien de plus charmant que cette intéressante créature. On l'a nommée Jac([ueline, en souvenir (le Jack ; quelle attention pleine de délicatesse! Ombre de Jack, ombre empaillée, réjouis-toi ! tu es remplacé, Jack, mais tu ne peux être oublié jamais!... Jacqueline, (jue le caijitaine iiullmcr avait nonunee la vieille, peutêtre aussi en souvenir de (luelque amie, Jacqueline est une jM'titc brune fort pi(iuante, âgée de quinze mois en- \ il ou : s(»s chcNcux sont noirs comme la figure des habl-

tants de son pays; sa patrie est l'Afrique, vaste patrie! Jack était Indien, et ses cheveux étaient rouges comme le visage des habitants de son pays. Là-dessus graves réflexions de la part des savants : tel pays produit des hommes noirs et des singes noirs; tel autre produit des hommes rouges et des singes rouges : donc les singes sont des hommes, et les hommes sont des singes. Savants, vous pourriez bien avoir raison.

Jacqueline parle : elle a dans la voix quatre sons bien distincts pour exprimer la joie, la douleur, la tendresse et la haine. Les savants ont découvert cela ; il nous semble que tous les animaux ont ce langage.

Jacqueline a pour compagnons les enfants de son gardien et une chienne nommée Corinne. Nous avons demandé d'où venait ce grand nom de Corinne donné à un quadrupède : on nous a dit que cette créature extraordinaire avait cinq pattes ; cela ne nous a point paru une explication satisfaisante, mais les savants sont habiles à trouver des rapports entre les choses les plus diverses. Demandez à un botaniste un renseignement sur une belle plante qui a de larges feuilles et de grosses (leurs jaunes, il vous répondra qu'elle est de la famille de cette autre petite plante qui a des feuilles longues et de toutes petites fleurs bleues ; il est très-possible qu'un savant vous dise pourquoi une chienne qui a cinq pattes s'appelle Corinne.

Jacqueline fait toutes les grimaces et toutes les singeries que faisait Jack : elle ouvre la porte, elle regarde par le trou de la serrure, elle mange avec une cuillei-, elle boit dans un verre comme lui; mais de i)lus elle savonne, et(|uand elh est cnihumee, (>lle i)reiul son mou choii-, (ioni elle se sert ii\ ce l)e;iueou|) de «:r,'i('r. Ce n'csl

— -ioo — pas une plaisanterie, c'est très-vrai. Elle est d'un caractère très-gai, elle rit tout à coup comme une petite folle. On croit même que si elle pouvait parler, elle aurait le propos assez léger. L'autre jour elle a dessiné, et nous N enons de voir un dessin d'elle qui nest vraiment pas hop laid; sérieusement nous ne ferions pas mieux, mais cela tient peut-être à nous. Ce dessin représente ties ronds, des zigzags. Ce n'est ni un profil, ni un paysage ; ce sont des plans d'architecture, des études d'ornements. Il n'est pas un enfant de six ans qui ne dessine plus mal. Jacqueline ayant vu l'artiste qui travaille près d'elle porter son crayon à ses lèvres, a voulu l'imiter; mais au lieu de mouiller légèrement le bout du crayon, elle l'a mangé, alors le crayon n'a plus marqué : .Jacqueline paraissait fort surprise; elle regardait le jeune homme, elle regardait le papier, elle regardait le bout du crayon. Son impatience était risible ; enfin on lui a donné un autre crayon, et elle s'est remise à l'ou- \iaue. Son grand plaisir est de jouer avec un gant; elle ne distingue pas encore très-hien le gant de la main droite de celui de la main gauche, mais c'est bien difficile aussi.

.Iac([ueline est au secret; peu de personnes sont admises à l'honneur de lui faire leur cour. Les méchants prétendent que nos savants sont dupes d'une iiiNslilication ; (juc .lacciueline est tout bonnement une vieille fdie de province qui, ennuyée de sa vie retirée, tl séduite par toutes les merveilles que l'on raconte du palais des singes, a voulu venir passer quehjue temps à Paris cl obtenir un logement gratis au ,Iardin-des Plantes. Celte version commence à s'accréditer.

\ propos de p il.us. on p.iric a\ ce enthousiasme du

palais de Coiistaiitine; ou croirait eiUendre une description des Mille et une Nuits.

Les boulevards sont maintenant éclairés au gaz dans toute leur étendue, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille. C'est admirable! Cet hiver on y verra mieux la nuit que le jour.

On travaille toujours avec activité aux enlaidissements delà place de la Concorde. Les confiseurs français se hâtent, et le magnifique surtout sera bientôt terminé; les quatre assiettes montées qui le décorent sont confiées à nos premiers artistes, Berthellemot, Achard, Bonney et La Folie.

Listz est à Milan, où il obtient, dit-on, et peut-être, dit-il, les plus grands succès en tous genres.

Mais voici une nouvelle qu'on nous rapporte de l'Opéra : Horace Vernet a dîné hier à Trianon ; il est parti ce matin pour aller à Constantine prendre sur les lieux mêmes le dessin des deux tableaux que le roi lui a commandés.

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