I.ETTRK m
2o janvier 1839.
Lv luxe des arneublemenls cl la vulgarilo des manières. — Le comfortablc insupportable.
Paris enfin se réveille, la charité est venue au secours des plaisirs, ce n'est pas vainement que nous l'avons invoquée. On était si triste, qu'on ne pouvait se décider à danser que par générosité. Cette fois, les malheureux ont rendu service aux heureux, ils ont ramené la gaieté et les fêtes, on leur doit beaucoup, ils se sont acquittés d'avance envers leurs bienfaiteurs. Le bal de la Liste civile annoncé pour lundi sera, dit-on, le plus magnifique qu'on ait jamais vu ; tous ceux des années précédentes, si beaux, si élégants, si merveilleusement ordonnés , ces pyramides de fleurs , ces murailles de glaces, ces soleils de bougies, ces galeries d'arabesques succulentes, ce souper fleuri, cet orchestre enivrant, cette pompe, cette élégance, cet éclat, tout cela n'était rien en comparaison de ce qu'on nous promet au Cercle des Deuœ-Mondes. Depuis longtemps déjà on nous parlait de ces vastes salons, comme d'un séjour royal, et nous ne pouvions nous empêcher de faire à ce sujet de graves réflexions sur les inconcevables progrès qu'a faits depuis trois ou quatre ans le luxe des appartements; c'est une folie dont rien ne peut donner l'idée. Le moindre canapé vaut cent louis, le moindre lustre vaut douze à quinze mille francs. Les ornements d'une fe-
iiétre représentent la dot d'une fille, les meubles d'un salon coûtent ce que coûterait l'éducation d'un fils, les joujoux du boudoir sont la rançon d'un roi. Les cheminées ont des housses de velours avec des franges d'or, les fauteuils ont des manchettes de dentelle; les lambris sont cachés sous des étoffes merveilleuses, brodées, brochées, lamées et si épaisses , si fermes, qu'elles se tiennent debout d'elles-mêmes, et pourraient au besoin soutenir les murs qu'elles recouvrent s'ils venaient à fléchir ; ceci n'est pas une plaisanterie , les tentures d'un salon sont en proportion aussi épaisses que les murs sont minces. Les rideaux sont fabuleusement beaux; on les met doubles, triples, et l'on en met partout. Une porte, on la cache derrière un rideau; une armoire, on la cache derrière un rideau; une bibliothèque, on la couvre aussi d'un rideau ; il y a quelquefois huit à neuf rideaux dans une chambre, et comme ils ne sont pas tous pareils, on se croirait admis à visiter une exposition de tapisseries. Les meubles sont tous dorés, les murs aussi sont dorés; on parle d'un des hôtels les plus élégants de Paris, qui ne compte rien moins que sept salons dorés, tous ornés et meublés de même. L'usage lèvent ainsi. Dans les appartements de réception règne une somptueuse uniformité. Dans les salons de conversation, comme on dit en province, l'air artiste est au contraire du meilleur goût. Là rien ne doit être assorti, là règne le caprice , la fantaisie et quelquefois le cœur aussi, car c'est l'asile des souvenirs: là sont des meubles de toute espèce , de tous les siècles ; là l'ensemble n'est plus un devoir. L'harmonie est dans la pensée qui a pi'ésidé à cet arrangement. Cette boite est le legs d'une tante ; cette table à ouvrage est
le présent criiii vieil ami; ceci a été rapporté d'Espagne; cela est venu de Gonstantinople, d'Alexandrie, d'Alger; ceci a été gagné à une loterie de charité. Ce petit chevalet garni de velours rouge porte un tableau de M. de
M ; cet autre charmant dessin est de Mme D....
Quel est cet affreux portrait? C'est celui de la maîtresse de la maison. Qui l'a fait? C'est une amie qui était aussi une rivale ; cette belle jardinière, c'est M. de B... qui l'a donnée; ces superbes flacons viennent de Mme X...; et cette magnifique tapisserie? — Je l'ai achetée aune pauvre femme qui mourait de faim. Puis, au-dessus de toutes les inutilités charmantes s'élève orgueilleuse et fanée une petite couronne de lauriers ; ceci est le trésor du sanctuaire; c'est un prix de grec ou de latin, de thème ou de version ; c'est un prix remporté par un enfant chéri ; c'est le triomphe de l'année; c'est la date d'un jour de fête; c'est l'heureux talisman qui chasse les déceptions amères, qui préserve des longs ennuis ; c'est la pensée intime, c'e^t la gloire, c'est l'£xcuse peut-être aussi. Cette couronne d'enfant, jetée au milieu de ces chinoiseries, de ces écrans, de ces cassolettes, de ces magots, de ces niaiseries de toute espèce, semble demander pardon pour tant de choses futiles, semble dire aux yeux étourdis d'une telle profusion d'inutilités : cette vie élégante n'est point perdue; elle n'appartient au monde qu'un moment, car elle est donnée tout entière au plus cher devoir, au plus saint amour.
Mais, chose étrange! à mesure que les demeures s'enrichissent, les mœurs se simplifient et les façons se vulgarisent : les cafés, les théâtres et les cercles sont éblouissants de cristaux, de peintures et de dorures, et
les habitués de ces lieux superbes sont mis comme des portiers et parlent comme des cochers de fiacre. Ils gardent tous leur chapeau sur la tête, et quel chapeau î Us jurent sans colère en se disant bonjour; ils parlent haut pour qu'on entende ce qu'ils savent très -bien qu'il ne faut pas dire ; ils boivent avec fracas du mauvais vin ; ils fument avec prétention du mauvais tabac, et promènent avec orgueil des femmes laides. L'éclat qui les environne fait encore mieux ressortir le commun de leurs manières; l'illumination est si grande, on les voit si bien! Quels tristes personnages pour un si beau cadre, c'est un Téniers dans une bordure Louis XV y mais, hélas! c'est un Téniers vivant.
Ce qui nous déplaît dans ce luxe, c'est qu'il n'est pas du luxe, c'est qu'il est devenu l'absolu nécessaire ; c'est qu'on ne vit que pour lui , on ne s'occupe que de lui, on ne parle que de lui. Certes, personne plus que nous n'est partisan du comfort, personne plus que nous n'admire une maison bien tenue , cette recherche de tous les détails, cette hospitalité de toutes les richesses, cette bienveillance de tout l'ameublement, cette familiarité delà demeure, où chaque chose parait avoir été choisie pour vous, où chaque objet semble chargé par le maître de vous séduire particulièrement, et de vous engager à rester chez lui longtemps. Nous faisons le plus grand cas de ce perfectionnement d'une haute civilisation, mais nous ne voulons pas qu'on lui consacre sa vie ; nous ne voulons pas que cette préoccupation devienne la pensée dominante ; nous ne voulons pas que ce besoin soit un tourment ; nous ne voulons pas que la prétention du bien-être devienne un malaise, un effort, un sacrifice, que l'on vous fasse appréciera tous
Mioments. On a sans doute très-bien fait d'emprunter aux Anglais leur comfort, mais on aurait dû en même temps leur emprunter la manière de s'en servir , c'est-àdire la simplicité, ou plutôt cette noble indifférence, qui leur fait donner au luxe le plus fastueux l'air d'une habitude journalière. Il ne faut pas que ce qui n'est au fond qu'un intérêt de ménage devienne un sujet grave de conversation. Aujourd'hui , pendant tout le temps que l'on prend le thé, on s'entretient de la théière, de la fontaine à thé, du plus ou moins de luxe du service. A diner, on s'occupe attentivement de l'argenterie et de la porcelaine ; les cristaux ont aussi leur importance; la tenue des gens, les valets de pied, les chevaux, les cochers poudrés, fournissent à la conversation tout le reste de la soirée. Les convives, on ne s'en inquiète pas ; le diner lui-même occupe assez peu ; l'important est de savoir s'il est servi à la russe ou à l'anglaise, si vous verrez les plats en nature ou par écrit , si l'on vous donnera un menu, si cela se fera comme chez Mme de W..., ou comme chez Mme de L. M... ; toute la question est là. Dernièrement, un de ces faux Anglais priait à diner fort gracieusement un de nos amis : Venez dimanche, disait-il avec instance; ce jour-là, nous aurons... Puis quelqu'un vint l'interrompre... Qu'est-ce qu'ils auront à diner, pensa notre ami? quelque homme intéressant, Lamartine... ou Balzac, qui revient d'Italie.
Une autre idée lui vint aussi, c'était un gastronome érudit : C'est peut-être du diner qu'il parle, et non des convives; il aura un pâté de Strasbourg, de Toulouse, ou un chevreuil qu'il a tué lui-même.
Le faux Anglais revint alors vers notre ami. — Je
tiens à vous, reprit-il; vous viendrez, n'est-ce pas? Nous aurons un service d'argenterie tout nouveau, à la mode, mon cher, à la dernière mode, la mode anglaise; vous verrez, c'est magnifique. Et le jour du diner il ne fut plus question que du service pour lequel le repas était donné.
Chez de nouveaux mariés nous comprenons cet enfantillage; il nous plaît : tout est gracieux dans un jeune établissement, tout parle d'avenir ; chaque objet du ménage est un gage d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil , c'est le premier plaisir de la propriété , c'est la vie intime , c'est la famille, c'est quelquefois même l'amour; comme on l'aime cette argenterie et ce beau linge damassé qui vous appartient en commun avec le jeune homme que vous appeliez hier monsieur, etqui vous nommait avec respect mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur , quand ils viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour la vie, et que vous avez le droit de vous aimerl Oh! nous permettons aux jeunes gens de nous parler de leurs ménages, car c'est nous conter leur bonheur ; mais nous ne donnons pas la même liberté à de vieux époux qui se trompent depuis vingt années, si toutefois un mensonge peut parvenir à un âge aussi avancé. Au surplus, le pédantismc de l'élégance n'existe que chez les quasi-grandes dames, que dans la petite fashionabilité. Vous ne le trouverez ni chez la duchesse deN..., ni à l'ambassade d'Angleterre, ni chez Mme de FI..., ni chez Mme de Roth
surtout, dont la poétique demeure a plutôt l'air du palais d'un artiste enrichi, que de l'hôtel d'un million-
naire ; mais vous le trouverez infailliblement, ce luxe a«^ité, élégance soupçonneuse et inquiète, comfortablc, insupportable, en ce qu'il est surnaturel et violent, dans tous les salons où l'on n'a pas encore eu le temps de s'y accoutumer.
Oh! l'ennuyeux pays que celui des prétentions ! que faire contre un ennemi qui s'arme des plus belles choses, et qui vous les rend odieuses du moment qu'il les a touchées? Les fées malveillantes autrefois disaient : Cet enfant aura toutes les vertus, tous les dons, mais il aura tel défaut qui détruira toutes ses bonnes qualités ; eh bien ! le mauvais génie de la France lui a dit la même chose : le ciel lui avait accordé toutes les grâces, toutes les puissances, toutes les beautés; l'esprit, la science, le courage et la raison et puis voilà le génie malveillant qui est venu et qui lui a donné le défaut qui les gâte toutes, la prétention de tout cela , c'est-à-dire la fatuité, le pédantisme et l'exagération; la manie qui amène le ridicule, le pathos qui amène le dégoût, et l'abus qui amène la réaction. Aussi, chaque fois que nous voyons une amélioration s'introduire chez nous, malgré notre passion du perfectionnement, nous nous affligeons du progrès; car nous sentons que bientôt cet usage qui nous plaisait , et que nous avions nousmême adopté, va nous devenir insupportable par l'application ridicule qu'on va en faire, et par la niaise importance que l'on va y attacher.
LKTTKE IV.
8 février 1859.
Il y a deux Franccs.— Les paresseux agitateurs cl les Iravailleurs insouciants. — Les mauvais sujets réformés, professeurs de moralité.
L'aspect des salons de Paris est étrange en ce moment ; ce carnaval manqué a des allures de carême qui sont toutes nouvelles. On s'inquiète; décidément l'horizon iiolitique s'obscurcit. Ceux qui n'ont rien à perdre, et qui espèrent gagner, se frottent les mains; ils vous regardent d'un air très-fin en disant : Il y aura du micmac; les affaires se gâtent; je ne voudrais pas être à la place d'un tel; il se passera d'ici à peu de temps de grandes choses. Ceux qui ont de belles propriétés et qui ne peuvent que perdre à tout changement , commencent à avoir sérieusement peur. Où allons-nous? s'écrient-ils avec angoisse; où ces brouillons vont-ils nous mener? — Où vous voulez, sans doute, puisque vous leur donnez le droit de vous conduire. La France est divisée en deux nations, ou plutôtil y a deux Frances : l'une faible et active , l'autre puissante et passive. La première mène l'autre; les faibles mènent les forts; tout le mal est là. Deux peuples différents dégoûts et d'instincts luttent ensemble sans cesse : un peuple de paresseux agitateurs, un peuple de travailleurs insouciants. Les premiers n'ont rien et ne font rien, mais ils parlent toujours. Les seconds, au contraire, possèdent tout, font
tout, mais ils ue disent rien. Cela explique pourquoi ils n'ont jamais le dernier mot.
La politique française se fait dans les cafés, dans les estaminets, voire même dans les cabarets, et c'est là que les paresseux agitateurs sont tout-puissants, là ils régnent et gouvernent ; leur métier, à eux, c'est de défaire le gouvernement ; ils n'ont pas d'autre état, et ils remplissent celui-là avec conscience; rien ne les distrait de leurs devoirs politiques ; ils ont supprimé tous les autres; ils ont cessé de voir leur famille parce qu'elle s'opposait à leur vocation. Selon l'expression d'un spirituel journaliste, ils n'exercent aucun état sous prétexte qu'ils sont hommes d'État ; comme ils n'ont aucune espèce de ménagement à garder, ils sont aventureux et pleins de zèle et d'un dévouement à toute épreuve, d'un dévouement qui fait frémir; comme ils mentent très-haut , on les prend pour des oracles ; comme ils n'écoutent pas, ils ont toujours raison; si l'on veut leur répondre, ils s'emportent, ils menacent , ils frappent du pied avec violence , ils disent de gros mots, qui effarouchent la vérité; car la vérité est une femme, et comme les femmes, pour paraître et se faire entendre, elle n'a de courage qu'aux jours des nobles dangers; comme ils n'ont point de sentiments réels, ils sont dévorés de haines imaginaires qui suffisent à leur cœur, qui remplissent leurs jours. Ils haïssent, par exemple, M. de G. qu'ils n'ont jamais vu; ils savent par cœur toutes les calomnies qui obscurcissent et qui, peut-être, honorent son nom ; ils les récitent avec furie, chaque fois qu'on parle de lui; cet homme est pour eux un monstre, c'est leur ennemi personnel , ils l'ont vu en rêve, c'est un brun, grand, très-fort, très
rouge, qui a des moustaches noiies ; ils le reconnaîtraient entre mille à lapremière vue, cet ogre politique, ce tigre industriel. Fis s'écrient avec rage : « Si je le tenais là, je le jetterais à mes pieds comme cette chaise (ils brisent la chaise); et puis un jour ils l'aperçoivent par hasard au spectacle, à la Chambre des Députés ; ils demandent avec indifférence, quelquefois même avec intérêt : — Quel est ce jeune homme pâle qui est là-bas?— C'est M. de G. — Quoi! c'est lui! ce n'est pas possible!... Leur surprise est inexprimable; ils sont tout déconcertés; ils ne reconnaissent pas l'homme qu'ils détestent; celui qu'ils poursuivent de leurs injures ne ressemble pas à cela, leur liaine est désarmée par l'objet même qui l'inspire. C'est lui, disent-ils avec stupéfaction; quoi! c'est lui! je ne l'aurais jamais reconnu. Peu s'en faut qu'ils n'ajoutent : Je le trouve bien changé.
Ces hommes qui ne font jamais rien sont d'une activité merveilleuse. On les voit partout, ils sont propagateurs défausses nouvelles, fabricants d'histoires scandaleuses, et missionnaires en calomnie; ils connaissent tout le monde, ils savent tout ; ils ne sont pas électeurs ou du moins il est très-rare qu'ils puissent l'être; mais ils connaissent le collège électoral comme un père connaît ses enfants, ils savent que telle infortune a telle échéance qui menace, que telle autre a tel procès à redouter. Ils savent que telle conscience est douteuse, et ils l'attaquent hardiment ; ils savent que telle autre est inflexible, etilslarespectentprudemment. Ils n'ont point d'esprit; mais ils possèdent l'instinct et l'expérience de l'intrigue, et par malheur cela suflit pour entraîner. Les jours d'élections sont leurs grands jours de bataille. Ils
se lèvent avec l'aurore ces jours-là; ils courent sur les chemins et se posent aux embranchements de la route pour guetter les électeurs au passage, et là ils s'efforcent de les endoctriner; ils se vantent quelquefois même de les griser généreusement. Ils font de la politique au vin blanc, au vin rouge ou à la bière; cela dépend des goûts et des opinions. On parle d'élections au punch qui ont parfaitement bien réussi. Ils se distribuent les électeurs comme un butin qu'ils ont conquis ; celui-ci est à moi, celui-ci est à vous; je vous laisse le grand Bernard, vous me rendrez le petit Benoît. Ils savent que celui-ci viendra de bonne heure, parce qu'il a affaire à la ville; ils savent que l'autre viendra tard, parce que sa jument est boiteuse. Ils s'attachent à celui qui ne sait pas écrire, comme à une proie qui peut leur échapper; ils l'entraînent chez l'électeur de leurs amis qui doit lui servir de secrétaire, et là ils le couvent des yeux ; s'il se lève, ils se lèvent avec lui ; s'il s'assied, ils vont s'asseoir près de lui ; si quelque imprudent laisse la porte ouverte, ils courent la fermer; si l'électeur qui ne sait pas lire veut se promener dans le jardin, ils le suivent; et sans se donner le temps de prendre leur chapeau, ils Yont se promener avec lui ; ils le tiennent en laisse. Enfin, l'heure de voter arrive : l'électeur secrétaire emmène son confrère, il le tient par le bras, il ne lui échappera pas. Les paresseux agitateurs l'escortent jusqu'à la mairie ; ils ne votent pas, mais ils lui disent : « Vous votez avec nous, mon brave, n'est-ce pas? — Je crois que oui. — On rit de la simplicité du pauvre homme, mais on n'en rira pas longtemps. L'électeur secrétaire se dispose à écrire pour lui son bulletin. — Merci, dit le naïf paysan, j'écrirai cette lois moi-même. — Quoi,