‹ Lettres parisiennes (volume 4)Chapitre 25 sur 31 · LETTRE VU · texte numérisé non relu

LETTRE VU

6 mars 1839.

Une utopie réalisée: Plus de carrosses, plus de chevaux, plus de velours, plus de bijoux, plus de deutelies, plus de rubans, etc. — Les ouvriers sont liLres, ils redeviennent citoyens.

L'émeute n'est encore qu'à l'état de rassemblement; elle n'agit pas encore, mais elle parle. Elle injurie les gens qui passent en voiture. Si elle aperçoit une femme dans sa calèche elle lui crie : Ah ! tu ne te gènes pas, tu vas en carrosse, dis donc, est-ce que tu ne peux pas aller à pied comme nous? — Elle s'explique même avec plus d'énergie, mais nous nous contentons de traduire son langage. Ainsi voilà le peuple qui veut qu'on aille à pied! Et pas un sellier n'a réclamé contre cet arrêt. Il est évident qu'au sein de l'émeute les cordonniers avaient la majorité. Plus de voiture soit, faisons-nous piétons politiquement, mais adoptons la réforme dans toute son austérité. Nous supprimons chevaux et voitures, c'est convenu. Allez donc, cochers, grooms, valets de pied, palefreniers, piqueurs et veneurs; nous sommes les amis du peuple, nous ne voulons pas d'un luxe qui l'offense; allez! braves gens, cherchez voire vie ailleurs, nous n'avons plus besoin de vous; quittez l'écurie et redevenez citoyens.

Ce n'est pas tout. Maintenant que nous et nos femmes ne pourrons plus sortir qu'à pied, que ferions-nous de CCS ornemenls inutiles? A quoi bon, par exemple, uni

robe de satin blanc ou de velours bleu- de-ciel, pour courir sur les trottoirs? une robe de laine suffit. Allez donc, ouvriers de notre bonne ville de Lyon, quittez vos ateliers : allez, vous êtez libres. Nous ne voulons plus d'ouvriers, plus de travail pour vous; soyez heureux et redevenez citoyens.

Mais si nos femmes ne portent plus d'orgueilleuses étoffes, pourquoi porteraient-elles de vaniteuses dentelles ? A bas les dentelles ! les blanches et les noires, les guipures, les blondes, le point de Paris, le point d'Alençon ! A bas toutes ces humiliantes parures! Les femmes du peuple n'en ont point. Nous, l'ami du peuple, nous ne voulons pas que notre femme soit plus belle que son épouse. Donc, plus de voile flottant, réseau folâtre si vite déchiré, si souvent remplacé. Fabricants de dentelles, fermez vos magasins ; donnez congé à vos actives ouvrières. Cruels î vous fatiguez leurs yeux par ce travail minutieux : nous sommes plus généreux que vous et nous leur rendons le repos.

Nous avons supprimé les chevaux, les voitures, le velours, le satin, les dentelles; pourquoi donc conserverait-on les bijoux, les insolents bijoux qu'on ne fait briller avec faste que pour exciter l'envie des pauvres qui n'en peuvent porter ? A quoi servent les diamants par exemple? Arien, si ce n'est à tenter les voleurs. Comment ose-t-on se couronner de diamants quand tant de malheureux n'ont pas de pain î C'est injuste!... supprimons aussi les diamants. Bijoutiers, fermez vos bouti((ues; on n'a plus besoin de vous, mes amis; votre art inutile irrite les classes pauvres, vous encouragez le vice en étalant toutes ces richesses. Allez; faites pénitence et redevenez citovens.

— :no —

Kt les rubans! — ils sont si légers, si jolis, grâce l)our eux. — Les rubans ! pourquoi les épargner ? A quoi donc servent-ils? Ils n'attachent rien, ni les cheveux ni la ro])e. Ce ne sont que des ornements, et nous n'admettons plus d'ornements. L'utile, rien que l'utile, c'est notre loi; l'utile seul est aujourd'hui l'agréable; nous voulons être vêtus et non parés. Quel besoin, mesdames, avez-vous déporter des rubans? Pour vous tenir chaud? Non; eh bien ! renoncez aux rubans et rendez à la liberté ces milliers de bras qui se fatiguent à Saint-Etienne pour contenter vos caprices ; laissez ces braves ouvriers s'occuper des affaires politiques. Pourquoi passeraient-ils des journées entières à travailler? Vous prétendez que c'est pour nourrir leurs femmes et leurs enfants, vain prétexte; c'est pour vous seules qu'ils travaillent, et c'est pour vous fabriquer des pompons, des chouXj des fontanges, des parfaits contentements, fantaisies charmantes auxquelles votre inconstance donne chaque année un nom nouveau. Plus de rubans, chers ouvriers, croisez-vous les bras et promenez-vous sur votre beau chemin de fer; vous êtes de grands citoyens.

Mais puisque nous supprimons le velours, le satin, le reps, le pékin, etc., etc., les manufactures de Lyon, et les rubans de Saint-Etienne, ne pourrions-nous aussi rendre la liberté aux vers à soie? les malheureux! on les étouffe, on les maintient sans pitié dans une température qui est devenue proverbiale pour exprimer une chaleur on ne saurait plus désagréable. Leur sort est vraiment affreux : pauvre reptile, notre luxe implacable te faisait prisonnier; bénis ce grand siècle d'égalité qui va te rendre à toi-même. Le premier siècle de l'ère

vulgaire a vu raftVanchissement de la lemnie, le douzième siècle a vu l'alTranchissement de l'esclave; le dix-huitième a vu l'affranchissement du serf; le dixneuvième siècle est destiné à voir l'affranchissement du ver à soie. Mais un scrupule nous arrête : que fera cet intéressant reptile de sa subite indépendance? n'en serait-il pas d'abord épouvanté? Passer sans transition de l'esclavage éternel à l'état de ver libre (qu'on nous pardonne cet affreux calembour né de la situation), vivre depuis la renaissance du monde dans l'air étouffé de la servitude, et respirer tout à coup l'air enivrant de la liberté, n'est-ce pas un changement trop brusque pour un être si délicat ? et puis que fera-t-on de lui quand il sera délivré? car, il faut être raisonnable, on n'émancipe pas ainsi toute une population de chenilles, sans s'inquiéter de son sort; nous ne voulons plus de la soie, bien, mais alors quel emploi donnerons-nous au ver qui la produit? en ferons-nous un citoyen? lui donnerons-nous des droits politiques? Il n'en voudrait pas. Le cas est difficile, nous tâcherons de lui trouver quelque place de papillon dans les jardins royaux, ou bien nous le ferons nommer hanneton dans les forêts du gouvernement.

Oui, plus nous y songeons et plus ce système d'économie nous présente d'améliorations. Que de choses ruineuses vont dispai-aître, grâce à lui ! La parure, étant ainsi par le fait d'une égalité généreuse, la parure étantcomplétement abolie, à quoi serviraient lesglaces, les toilettes y les miroirs, lesi^syckés qui l'encourageaient par leur coupable assistance? Tout cela devient inutile : quand on se sait laid on n'a pas grand plaisir à se regarder. Donc nous supprimons aussi les manufactures

(le glaces. Voilà encore des ouvriers bien contents qui feront de braves citoyens !

Poursuivons : quand on est laid, si l'on n'aime pas a se voir, on aime encore moins à être vu, n'est-ce pas? Alors qu'avons-nous besoin de ces énormes lustres en cristal, de ces grands candélabres en bronze doré, de ces llambeaux superbes, cVoii la flamme s'écha-ppe en lumineuses gerbes? Cet éclat serait un contraste ridicule avec la société qu'il éclaire ; des femmes venues à pied on robe de laine ne tiennent point à être si brillamment éclairées; brisons donc ces lustres, supprimons ces splendeurs inutiles, les amis du peuple ne se plaisent que dans l'obscurité, les lumières de l'esprit suffisent à leurs regards. A bas les lumières ! Voila encore des milliers d'ouvriers qui vont redevenir de joyeux citoyens.

Figurez- vous maintenant ce spectacle admirable : ces carrossiers, ces selliers, ces bijoutiers, ces fabricants de soieries, de dentelles, de rubans, de glaces, de bronze, de cristaux, donnant le bras à leur compagne, et suivis de leurs enfants, se promenant par les villes à jeun et à pied, mais à pied comme tout le monde ; sans argent, mais sans envie; sans pain, mais sans bumiliation; sans salaire, mais sans maître; nus, maislibres; misérables, mais fiers ; n'étant plus offensés par la magnificence des grands de la terre, et savourant à leur tour, dans toutes ses jouissances, le véritable luxe, le plus beau privilège des ricbes : l'oisiveté !

Alors le vœu des amis du peuple sera exaucé : il n'y aura plus ni pauvre ni riche, car, dans le monde, ce n'est pas Tbomme qui possède qu'on appelle le riche, c'est l'homme qui dépense, et cependant ces deux per-

soniiages, que l'on daigne coiilondre, sont ([uekiiierois très-différents; n'imt)orte, l'égalité la plus complète nnira les grands et les petits, e'est-à-dire qu'il n'y aura plus que des petits. Voilà ce que rêvent les économistes modernes; et ce rêve plein de libéralité sera réalisé au delà de leurs espérances, et ils seront contents, et ils se frotteront les mains ; ils feraient mieux de se les laver ; mais depuis longtemps le savon de Windsor, ([ui vient de INIarseille, aura été supprimé comme la plus inutile de toutes les fantaisies; la souveraineté du peuple sera reconnue , le régime démocratique prévaudra. Vous triompherez, messieurs les ennemis de l'opulence; votre système sera établi Mais

que diriez-vous, profonds spéculateurs politiques, si le triomphe de vos idées amenait précisément la ruine de vos principes? Que nous répondriez-vous si nous vous prouvions, à l'aide de l'histoire et des lois, que ce que vous imaginez de plus ingénieux pour fonder la démocratie est justement la seule chose qui puisse reconstituer l'aristocratie? Brillants historiens, savez-vous l'histoire? graves législateurs, avez-vous étudié les lois? — Peut-être. — Alors vous devez connaître l'origine des lois som'ptuaireSy et vous comprenez l'esprit de ces lois. Pourquoi donc à Rome, à Venise, défendait-on le luxe aux classes nobles? c'était pour les sauver de leur ruine ; et pourquoi la noblesse de Rome et la noblesse de Venise étaient-elles si puissantes? c'est qu'elles ne s'appauvrissaient point par des folies, c'est qu'elles n'enrichissaient point le peuple de leurs dépouilles. V^ous dites, vous, que les riches s'abreuvent de la sueur du peuple, et nous disons, nous, que c'est au contraire le peuple qui s'engraisse des folles dépenses des riches.

C'est parce que le duc de... s'est ruiné eu gilets que son tailleur s'est enrichi; c'est parce que le marquis de... et le comte de... mangent leur patrimoine en chevaux, que Crémieux et Hobbs feront fortune. Et vous voulez aujourd'hui que ces jeunes élégants sortent à pied ! grand merci ! vous les sauvez de la misère qui les aurait faits vos égaux, et vous privez le peuple qui travaille de tout l'argent que ces insensés allaient lui donner. Bravo, messieurs, vous êtes du moins des gens sages si vous n'êtes pas des esprits prévoyants. Vous accomplissez sans le vouloir ce que vos adversaires n'oseraient tenter ; vous rétablissez au nom du peuple ces fameuses lois somptuaires qui doivent l'écraser. Vous protégez les fortunes anciennes en empêchant leurs possesseurs de les dissiper; vous étouffez les fortunes nouvelles qui pouvaient, en rivalisant avec cellesci, maintenir l'égalité; vous préparez enfin la résurrection de l'aristocratie!... mais on vous pardonnera parce que vous êtes des démocrates enragés.

A propos de luxe, grande nouvelle pour les amateurs d'horticulture! on attend ces jours-ci, chez M. l'abbé Berlèze, la floraison du plus grand camélia connu , le Netv-York, dont la fleur a six pouces de diamètre. Voilà encore un abus monstrueux !.. . Six pouces de diamètre!

Quelle dimension pour un camélia! Comment se

fait-il qu'un siècle qui nous donne de si énormes fleurs ne produise que des grands hommes si petits! Cela nous rappelle qu'un de nos amis disait hier, en parlant de l'homme nécessaire , de l'homine du jour, de l'homme de la situation : — Mais c'est un mirabeau-mouche.

LETTRE VllI.

22 mars 1839.

Conversations. — Parures des lenrimes. — Négligé des hommes. — Le Salon.— Porlrails ridicules. — Tableaux naïfs,— L'opposition et la bataille de Toulouse.

Voilà donc ce qu'ils voulaient ces grands patriotes de de la Coalition ! des portefeuilles et des ambassades. Singulier détour! Ils s'associent à la gauche, ils se font du parti qui médite la suppression de tous les ambassadeurs pour obtenir une ambassade ! 0 misère I ô misère ! et ces gens-là nous appellent ambitieux , nous qui ne demandons rien , que de voir le triomphe de nos idées , idées fortes , idées jeunes , idées bien autrement populaires et généreuses que les leurs. Ils nous appellent ambitieux, nous qui vivons de travail au milieu de tant d'intrigues, et d'affections au milieu de tant de haines, car les ennemis ont cela d'aimable qu'ils empêchent les amis de s'attiédir. Bienheureux celui que l'on persécute, les hommes de courage sont pour lui ; c'est le petit nombre, sans doute, mais c'est une grande compensation; quand on est aimé par ceux qu'on estime, on se console aisément d'être calomnié par ceux qu'on méprise. Et puis chaque outrage nous vaut de si douces paroles , chaque nouvelle attaque des journaux nous attire de si flatteuses preuves d'intérêt, qu'on nous ferait presque chérir la calomnie, si l'on pouvait chérir une lâcheté , tant elle excite en notre faveur de touchantes sympathies et d'honorables protestations! Quelquefois

même, il nous arrive de n'appreiulie Tinjure (pie ))ar l.i réparation ; on nous remet une lettre qui 'eoniinencc ainsi : Je viens de lire telle accusation dans tel journal, j'en suis indigné et tous vos amis, etc., etc. Nous répondons : Merci ; nous n'avons point lu ce journal, mais nous lui pardonnons ses injures qui nous valent un si aimable souvenir de vous. — Vrai, vous pouvez nous en croire, la haine a du bon.

La société parisienne otTre aujourd'hui le spectacle le plus bizarre que l'observateur puisse jamais regarder : c'est un mélange de luxe et de grossièreté, de recherche britannique et de négligence française, de ridicules politiques et de terreurs révolutionnaires dont il est difficile de se faire une juste idée. Nous vous avons déjà dit que le luxe des salons était fabuleux... nonseulement des salons, mais des antichambres ; telle an tichambre d'un grand hôtel est plus richement ornée que la plus belle salle de la préfecture en province. Là, des laquais plus ou moins poudrés (car il y en a de rebelles qui mettent si peu de poudre qu'on les prendrait plutôt pour des meuniers en livrée que pour des marquis djantichambre ) , donc des laquais soi-disant poudrés vous présentent un grand livre recouvert en velours avec des coins de bronze doré, sur lequel vous êtes prié d'écrire votre nom. Si la maitresse de la maison est visible, vous êtes pompeusement introduit dans le sanctuaire , c'est-à-dire dans le second salon ou parloir, ou cabinet, ou atelier, cela dépend des prétentions de la dame de ces lieux. Un chien quelconque s'élance vers vous, il aboie, il se dispose à vous mordre; on le calme, il se soumet et regagne en grondant la pourpre de son coussin. Les chiens sont fort à la mode; ils font, avec le

iVu, les Heurs, une vieille tante et deux ennuyeux, partie du mol)ilier vivant d'un salon de bonne compagnie. (]omme vous êtes un élégiint, vous êtes assez mal mis. V^otre habit est plein de poussière , vos bottes sont lamées de boue, vos cheveux sont défrisés. Vous exhale/ une forte odeur de tabac. Au premier coup d'œil, toutes ces choses semblent laides, communes et peu élégantes; point du tout : c'est justement ce qu'il > a au monde de plus fashionable; cela veut dire : Je viens de monter le plus beau cheval de Paris, je suis un homme à la mode, et si parfaitement, si hautement placé dans le monde, que je puis aller le matin chez une duchesse fait comme un voleur. En revanche, la maîtresse de la maison est charmante. Il faut rendre aux femmes cette justice, ((u'elles ne font jamais de la laideur une distinction, et ((u'elles n'ont jamais fait consister l'élégance à paraître a leur désavantage. La fennne (|ui vous reçoit est donc mise dans le dernier goût. Un superbe bonnet de dentelles cache ses blonds cheveux, elle porte une douillette de gros de i^aples façonné, garnie d'une ruche découpée (plus connue sous le nom de chicorée); ses bas à jours sont d'une (inesse merveilleuse, ses souliers son! irréprochables, on devine qu'ils sont signes Gros ou Millier; ses manchettes de Valenciennes sont d'une co- (juetterie irrésistible. Tout en elle est soin et recherche; la fraîeheur de sa parure semble une épigrannne contre la négligence de la vôtre; on ne comprend pas que cette femme si élégante ait fait tant de frais pour recevoir ce monsieur-là. Kt le soir, vraiment, la diiïérence est encore plus grande. Les jeunes gens ne portent plus de bas pour aller dans le monde; cependant, comme ils n'osent pas encore s'y présenter en bottes, ils ont inm-

ginë d'y venir en brodequins, comme des écoliers. Nous sommes dans le siècle du juste-milieu; et c'est fort bien trouvé. Entre les souliers et les bottes, le brodequin est le juste-lieu . Ces hommes si pauvrement vêtus sont entourés de femmes éblouissantes de bijoux, de diamants ; ce sont des diadèmes , des couronnes , des fleurs en rubis , des agrafes en émeraudes , des opales , des turquoises, des perles de toute beauté. Il est impossible de croire que ces êtres si différemment costumés soient du même pays et de la même société ; et pourtant, 1x)ut cela cause et gazouille ensemble ; et quelle singulière conversation ! quel conflit de toutes choses ! quel mélange inexplicable de prévision et d'insouciance, ou plutôt de pressentiment et d'apathie ! — Est-ce que vous aussi, vous croyez à une révolution? monsieur de P., dit une charmante princesse en déployant son éventail. — Certainement, madame, et j'espère bien que nous en aurons une plus tôt qu'on ne pense. — Que dites-vous, monsieur? vous me faites frémir. — Auriez-vous donc peur d'une révolution qui ramènerait ce qu'on désire?... — Non; mais il y aura de cruels moments à passer. — Pas pour tout le monde. — Bah ! les révolutions ne choisissent pas. Et une fois l'échafaud dressé!... — Comme vous y allez, madame ! les échafauds, on ne les supporterait plus de nos jours ; les temps de la Terreur ne reviendront plus. — Je pense comme monsieur, reprend un jeune dandy en jouant avec un magot chinois qui est sur une table ; je croirais plutôt à la guerre civile. — Et moi je n'y crois pas, vraiment, nous n'avons plus assez d'énergie pour une guerre civile ; maintenant on se fait aider par ses adversaires, et cela refroidit pour les combattre ; comment voulezvous que l'on frappe le lendemain des ennemis auxquels

on a demandé un service la veille — Ainsi nous n'aurons pas la guerre civile, dit un vieux fat en grignotant un cressini. C'est dommage. — Mais vous aurez les assassinats à domicile, si cela peut vous consoler... — Et le pillage de Paris? — Le pillage! sans doute; et chacun de s'écrier : Oh bien ! si l'on pille , j'en suis. J'irai chez vous, madame, dit l'un; j'emporterai ce beau vase qui me fait une si grande envie. — Moi , je me contenterai , dit un autre , de ces beaux diamants ; où les serrez-vous? — Moi, je me borne à l'argenterie. — Moi, je suis ambitieux : je volerai le charmant portrait. — Moi, je n'ai pas d'idée fixe, j'irai chez vous demain, madame, pour choisir. — Mon choix est tout fait, dit encore l'adorable vieux fat d'un air très-fm, je m'emparerai de ce qu'il y a de plus beau dans la maison , prenez garde à vous ! — Tout cela sera fort plaisant; cependant, quand le jour viendra, je ne serais pas fâchée d'être en Italie. — Eh bien , partons ! — Oui , partons. — Pas encore, mais bientôt... je vous avertirai quand il faudra partir... Et l'on se parle de toutes ces choses horribles, à demi couché sur des canapés de lampas , entouré de fleurs, à la clarté de mille bougies qui brûlent dans des lustres d'or ; et ces femmes qui prévoient de si grandes catastrophes , des événements tragiques qui peuvent les séparer de tout ce qu'elles chérissent, de leurs parents, de leurs amis, ont de belles robes toutes garnies de points d'Angleterre, et font les plus jolies petites mines du monde, en disant tous ces mots affreux. C'est qu'en France la vanité est si profonde, qu'elle mène à l'indifférence. La présomption y tient souvent lieu de courage. On croit aux désastres , mais pour les autres, on ne les redoute jamais pour soi;

chaciinsedit en lui-inènu': u Kii\... oui, mais moi pas.» (;!ar, en fait do persécutions politiques, de revers de lor tune, d'incendie, de maladie même, chacun se croit toujours digne d'une exception. Nous-mème enfin, il faut i'avouei, si nous prévoyons un avenir si sombre, c'est aussi par vanité; nous savons que dans les crises politiques les plus braves sont les plus exposés. Nous nous croyons naïvement en dani^ei-, et nous reconnaissons qu'il y a bien de l'orgueil dans nos craintes.

Nous sommes allé au Salon. Dans le genre naïf et gra cieux , nous avons remarqué plusieurs portraits :

Une dame d'un âge respeclal)le contemplant avec bienveillance un manchon ; le manchon est plus grand que nature, il a l'air d'un ours doublé en taffetas cerise....

Un monsieur gardant une chaise de paille, sur laquelle il a déposé un mouchoir (un très-beau foulard orange). Ceci nous semble un pléonasme. Que fait là ce monsieur? Son mouchoir suffit pour garder sa place. Nous conseillons à ce monsieur de s'en aller, le tableau y gagnerait. Quel sujet charmant î un foulard gardant une chaise ! Comme cela ferait rêver !...

Un autre monsieur, qui a une figure jaune , des cheveux et des favoris jaunes, une redingote jaune garnie d'une fourrure jaune assortie à ses cheveux et à ses favoris; il caresse un chien jaune assorti également a ses cheveux , à ses favoris et à sa fourrure.

Nous avons aussi doucement apprécié un petit tableau , dont le sujet nous a paru bien gracieux et bien naïf ; Une tranche de melon (les melons ont beaucoup donné cette année) , deux pommes, un écureuil interrogeant une noisette, un lapin goûtant un

— 32 1 — ehuii et deux petits cochons d'Inde savourant une carotte. C'est très-simple, cela fait peu de fracas à l'œil ; mais que c'est touchant à la pensée. Toutefois, nous hasarderons quelques critiques : l'écureuil est plus petit (lue nature, le chou est ressemblant, mais flatté; quant au lapin, il est irréprochable, il est parfait, et nous croyons qu'il serait excellent.

Autres tableaux plus compliqués : une cafetière du Levant est seule sur une table avec un i-adis noir dont elle semble se défier; elle détourne la tète et ne laisse voir que son profil ; ses traits sont assez réguliers , mais sa taille disproportionnée pèche par trop d'embonpoint. Le radis la regarde d'un air sournois qui est tout à fait piquant....

Dans une vaste foret, sous des arbres centenaires, au bord d'un étang paisible, un canard colossal se promène d'un pas magistral. Il occupe seul le milieu de la toile. Toute la pensée du peintre est en lui. Un homme d'esprit disait en voyant ce tableau : — C'est l'apothéose du cauiî^rd.

Au surplus, les canards l'emportent sur tous lés autres animaux à l'exposition cette année; on prétendait qu'il y avait abus de lapins blancs, c'est une calomnie, il n'y en a que deux, et certes c'est peu de chose en comparaison des expositions précédentes qui étaient de véritables garennes.

Il y a au salon plusieurs beaux portraits : celui de de M. B..,, celui de madame de T..., puis un eiegant portrait de madame la duchesse d'Orléans et un autre de la princesse Clémentine. Ces portraits de Winter Halter sont remplis de détails gracieux, mais la mode est de les riiti(|uor amèrement; c'est encore faire de l'opposition.

A propos de ropposition , voici un mot bien joli que l'on nous a conté hier : Deux soldats causaient ensemble ; le plus naïf disait : J'entends toujours qu'on parle du gouvernement et de l'opposition, de l'opposition et du gouvernement; qu'est-ce qu^ils veulent dire par là? — Attends, je vas l'expliquer, reprend l'autre. Un exemple : Le maréchal Soult , tu connais le maréchal Soult? — Oui. — Eh bien! quand il est dans l'opposition, il a gagné la bataille de Toulouse; quand il est dans le gouvernement, il l'a per.due; v'ià ce que c'est. On ne saurait trouver une définition plus ingénieuse.

LHyrïRK IX.

12 avril 1859.

On ne Halle que la puissance. — A quoi bon flaller un Roi conslilutionnel. — Le journalisme est le roi du jour.

Ah! ahl voilà déjà que M. le maréchal Soult commence à avoir perdu la bataille de Toulouse ! D'un jour à l'autre, il est tombé du haut rang d'illustre maréchal à l'état de vieux courtisan. Cela demande une explication. Vieux courtisan, et de qui, s'il vous plaît? — Mais du Roi. — Du roi de Prusse, sans doute; messieurs, vous voulez rire, les rois de notre époque n'ont pas de courtisans, et vous savez bien pourquoi, vous qui les avez faits constitutionnels ; flatter, c'est demander, et quel homme assez fou perdrait son temps à implorer un prince qui ne peut rien donner? Hélas ! on ne prie Dieu lui-même que parce qu'on le croit toutpuissant.

On flatte ceux dont on craint la colère et la disgrâce; on flatte ceux dont on ambitionne la protection et la faveur ; on flatte ceux qui ont la force et dont on redoute le caprice; et vous sa^^ez bien que les rcis constitutionnels ne peuvent jama's être ni forts ni capricieux. Comment voulez -vous donc que l'or encense de pauvres rois dont on n'a rien à espérer et rien à craindre ?

Les ministres ont pour flatteurs les solliciteurs.

Les préfets ont pour flatteurs les conseillers-généraux.

— :{-ii —

Les coiiscilIt'i's-LïéiuM'aux omI (inchincrois pom- llatteurs les préfets.

Les percepteurs ont pour llaltcurs les contribuables en retard.

Les i>ar(li's cbanipetres on! pour Hatteurs les braconniers.

Les banquiers ont pour flatteui's les agents de chanae.

Les avocats ont pour flatteurs les criminels.

Les médecins ont pour flatteurs les apothicaires.

f.es épiciers ont pour flatteurs les marquis républicains.

Les parvenus ont pour flatteurs les pique-assiettes.

Les usuriers ont pour flatteurs les fils de famille.

Les fils de famille ont pour flatteurs les gros joueuis de profession.

Les libraires ont pour flatteurs les auteurs sans nom.

Les auteurs célèbres ont pour flatteurs les libraires.

Les grands acteurs ont pour flatteurs les petits auteurs.

Les bons auteurs ont pour flatteurs les mauvais acteurs.

Les claqueurs ont pour flatteurs les auteurs et les acteurs.

Les électeurs ont pour flatteurs les députés.

Les députés ont pour flatteurs les ministres.

Voilà donc le cercle fermé , et chaque puissance est reconnue et caressée. Nous avons passé en revue toute la gent adulatrice, et dans ces ricochets de flatterie, nous ne trouvons pas une seule flatterie pour la royauté. Où donc sont les flatteurs du Roi? Les poètes? — Demandez à Tauteur des Enfants d'Edouard si ce drame était un hommage à la royauté de Juillet. Les peintres? — Re-

gardez les portraits officiels, et dites-nous si le Boi est flatté. Les orateurs? — Écoutez ces belles harangues de la Chambre qui disent toutes à la couronne avec plus ou moins d'éloquence : « Cachez-vous donc, l'on vous voit. )) Oui, nous le prouvons, en Fiance, tout le monde a des flatteurs, excepté le Roi , à moins cependant que vous ne considériez comme des flatteurs ses assassins qui le traitent en Henri IV?

Mais soyons de bonne foi, pourquoi le flatterait-on? On n'encense que le pouvoir, et qu'est-ce qu'un roi constitutionnel a de commun avec le pouvoir? Il a, dites-vous, le droit de déclarer la guerre; soit, c'est fort bien; mais il ne peut faire la guerre sans argent; et comme c'est vous seuls qui pouvez lui en donner, il faut qu'il vous demande la permission de vouloir faire la guerre.

N'importe! le droit de déclarer la guerre n'en est pas moins une des prérogatives de la royauté, et Tune des belles vérités de la Charte.

Le Roi nomme les ministres, bien. — Mais si les ministres qu'il nomme constitutionnellement ne plaisent pas à la Chambre, elle les destitue constitutionnellement , et elle prie alors très-respectueusement le Roi de choisir ceux qu'elle lui impose; c'est un droit qu'elle lui reconnaît et que jusqu'à présent on n'a pas encore songé à lui contester; c'est aussi une des belles prérogatives de la royauté, une des meilleures vérités de la Charte.

Le Roi a le droit de faire grâce, c'est-à-dire qu'il peut chaque année rendre à la société dont ils faisaient le plus bel ornement, deux ou trois forçats, et faire d'un parricide quelque peu sensible et délicat un galérien à

perpétuité. Flncore ce droit sublime lui est-il dispute souvent avec cruauté; nous l'avons vu naguère après un affreux attentat : le Roi n'a jamais pu obtenir de M. Thiers la grâce d'AIibaud.

Ainsi, ce droit de grâce lui-même n'est qu'une vaine vérité.

Et vous croyez, messieurs, qu'un monarque emmaillotté de la sorte, qui ne peut ni sauver, ni récompenser, ni punir, aura des flatteurs? ah! vous savez bien qu'il n'en peut avoir, vous qui l'attaquez. En principe, ce n'est pas le Roi qui a des courtisans, c'est la royauté, et la royauté n'est pas sur le trône. Mais rassurez-vous, il y a toujours en France un pouvoir et des flatteurs, et comme les flatteurs ont un instinct qui ne les trompe pas, ils savent bien découvrir le pouvoir où il est. Ils savent qu'il a changé de sphère; aussi depuis longtemps ils ont porté leur hommage au dieu du jour, à celui qui donne la renommée, à celui qui consacre la vertu, à celui qui improvise le génie, à celui qui paie Tapostasie, à celui qui vend la popularité, au journalisme !

Et les journalistes ont pour flattem-s tout le monde.

Tous ceux qui écrivent ;

Tous ceux qui parlent ;

Tous ceux qui chantent ;

Tous ceux qui dansent;

Tous ceux qui pleurent ;

Tous ceux qui aiment;

Tous ceux qui haïssent ;

Tous ceux qui vivent enfin I

Le journalisme!...

Voilà votre roi, messieurs, et vous êtes tous ses courtisans. C'est encore pour lui plaire que vous nous per-

sécutez, parce que nous seuls avons le courage d'être son ennemi, et qu'il sait bien que notre mission est de le détrôner. Oui, nous nous sommes mis dans ses rangs, mais c'est pour le connaître; oui, nous avons pris ses armes, mais c'est pour le frapper; voilà le vrai tyran , que vous oubliez de haïr ; voilà le seul despote, fiers indépendants, contre lequel vous n'osez pas vous insurger, dont vous servez aveuglément toutes les passions, dont vous admirez les faiblesses, dont vous consacrez les mensonges. Ne parlez point de patriotisme, messieurs, vous n'êtes que des esclaves, et nous seuls sommes les défenseurs de la liberté.

LKTTUK X.

o iMui 183».

I,a faiilaisie fsl la fce du jour. — l'aiilaisic eu uiusique. — Je pense n moi, romance. — Fantaisie eu liorliculture. — La violelle ne veut plus (ilre l'einblème de la modeslic.

Paris n'a jamais été plus brillant, plus sémillant, plus pétillant, plus frétillant. L'installation du printemps est une véritable fête. Depuis trois jours tout a fleuri ; il faut rendre justice aux femmes, jamais elles n'ont été plus jolies que cette année; nous ne voulons pas dire par là que les belles femmes d'aujourd'hui soient plus belles que celles d'autrefois ; nous voulons dire que le nombre des jolies femmes est aujourd'hui beaucoup plus considérable qu'il n'était il y a dix ans, il y a huit ans, il y a six ans même; la beauté est en progrès.

11 faut aussi rendre justice à l'industrie parisienne; le goût français depuis quelques années s'est remarquablement perfectionné; la parure des femmes, leur coiffure, la forme de leur vêtement, ces futilités si importantes, ont acquis ce qui leur manquait : de la légèreté et de l'élégance. Les parures d'autrefois étaient un peu pédantes , si l'on ose s'exprimer ainsi ; les modes de la Restauration avaient dans leur richesse même une roideur insupportable. Les coiffures mignonnes étaient d'énormes bérets en carton qui masquaient tout le devant d'une loge au spectacle. Les boucles de cheveux que les coiffeurs arrangeaient avec d'affreux préparatifs étaient doublées de fer et se tenaient toutes droites

sur la tèto; les tleui's elles-mêmes s'élevaient droites et roides au-dessus de cet édilice; elles ressemblaient plutôt à un bouquet planté dans le canon d'un fusil pour une fête militaire qu'à une branche de fleurs mêlée à des cheveux. Les plumes sur les chapeaux se posaient aussi toutes droites; laplusjolie tète avait toujours uneattitude menaçante qui n'offrait rien de gracieux. Les airs penchés devenaient impossibles; tous les edilices n'ont pas le privilège de la tour de Pise. Ces coiffures monumentales exigeaient un maintien posé. D'ailleurs, au moindre laisser-aller, les manches à côtes de melon étaient là pour vous avertir. Ces duègnes malveillantes, intérieurement cuirassées d'une sorte de gaze de carton qu'on appelait d'un nom peu harmonieux , ne vous laissaient aucune liberté; gênantes à double titre, elles vous gardaient, et il vous fallait aussi les garder; en dansant, on ne pensait qu'à elles; nous avions donc raison de dire que les parures de cette e})oque étaient pédantes. La iantaisie n'y entrait pour rien ; et la fantaisie est une fée charmante qui jette un prisme sur tous les objets, qui embellit toute chose, excepté la politique cependant, sur laquelle nous lui trouvons un peu trop d'influence depuis quelque temps.

Mais nous pardonnerons à la fantaisie de régner sur les affaires du pays, parce qu'elle règne partout. (iOmme nous le disions, elle s'est emparée de la toilette des femmes, elles les a parfumées de coquetterie ; ses grâces toutes nonchalantes donnent de la gentillesse aux beautés les plus sévères. La loi nouN elle n'admet aucune ligne droite, ne permet aucune roideur ; les coiffures sont très-basses, les tlcurs sont très-penchées, les plumes sont pendantes, les boucles son! tombantes, les manches

sont tlottantes, Vempois et Vapprét sont aujourd'hui des mots inconnus.

Le matin, chez elles, les femmes sont étendues dans d'énormes fauteuils ou sur de longs canapés; quand elles sortent, elles se couchent dans leur calèche. La langueur est à l'ordre du jour. Aux modes pédantes ont succédé les modes nonchalantes. La fantaisie le \eut ainsi.

La fantaisie a changé tout notre système d'ameublement. Adieu, vénérable table de marbre ornée du classique cabaret de porcelaine , elle t'a chassée du salon. Allez, vases d'albâtre aux fleurs asphyxiées sous un verre inflexible, vous n'habitez plus la cheminée : le velours cramoisi vous a destitués. La fantaisie est entrée dans la demeure , elle a déformé les rideaux, elle a dérangé les cadres, elle a ouvert les armoires, elle en a iTtiré tous les trésoi's que dans votre avarice vous y aviez enfouis. Elle a dispersé ces jolies choses sur tous vos meubles; vous ne savez plus ou poser votre bougeoir, votre livre, votre chapeau; mais vous êtes à la mode, mais chacun s'écrie en entrant chez vous : C'est charmant, c'est arrangea merveille.

Du salon, la fantaisie est passée à l'oftice, elle a change la forme des cristaux ; elle a remplacé les carafes de nos pères par les cruches de nos grands-pères. Les plats étaient ronds , elle les a faits carrés, au grand mécontentement des pâtés chauds, qui se plaignent amèrement de la solitude des angles; elle a importé toutes sorte de recherches anglaises, russes, italiennes, espagnoles ou viennoises, qui donnent au repas une physionomie nouvelle et piquante. Par malheur, elle a aussi pénètre dans la euisinr. et «'esl \\n tori ; la cuisine fran-

çaise est une autorité puissante qu'on ne saurait trop respecter. En fait de cuisine, nous partageons les opinions et les haines du Constitutionnel, et nous redoutons autant que lui Vinfluence de l'étranger.

La fantaisie enfin est entrée dans les écuries, dans les selleries, dans les remises, et c'est là surtout que ses inspirations ont été heureuses; autrefois, toutes les voitures se ressemblaient à Paris ; elles avaient la même forme et la même couleur, elles étaient toutes régulièment laides, lourdes et de mauvais goût. Aujourd'hui, les calèches légères, les briskas, les cabriolets à quatre roues, et même à six roues, ont remplacé les grandes berlines dites de famille, et les landaus massifs, dont la trappe entr' ouverte ne vous laissait apercevoir que le bleu du ciel , et menaçait toujours de vous engloutir en se renfermant sur vous. La fantaisie a paré de fleurs le frontail de vos chevaux ; elle a jeté sur leurs épaules des chaînes d'or et d'argent, c'est-à-dire des harnais couverts de cuivre; elle a appris à vos cochers qu'ils peuvent être gentilshommes; enfin, elle a expliqué à vos valets de pied ce que signifiait ce mot : avoir bonne façon; expression intelhgente, que vous semblez ne plus comprendre.

La fantaisie règne en musique. Demandez plutôt a M. Amédée de Bauplan. Est-il rien de plus gracieux que sa dernière romance : Viens à moi, je t^en supplie , et de plus follement plaisant que cette parodie de toutes les romances, dont le refrain est si nouveau? On a bien sou- \ent dit : Je pense à lui; on a souvent chanté : Je fensc à vous ; on a souvent gémi : Je pense à toi ; mais on n'avait pas encore imaginé de dire ; Je pense à moi. Quel proorès! Il pst digne do notrr temps, I/air est rempli

(le mélancolie. Il y a des tenues de son qui vont a l'âme; c'est d'un égoïsme déchirant, il est impossiljle de n'être pas ému par cette note d'un mineur si touchant sur laquelle pose le point d'orgue de la fin : Je pen en

en.... se à à.... à à.... à à à moi ! toujours,

toujours (pressez le mouvement), toujours, toujours, toujours, toujours, je pen.... (fioritures, roulades, cadences, selon vos moyens) en en en (avec

abandon) se à moi!.,.. Nous prédisons à cette folie le plus grand succès.

La fantaisie n'a respecté que le théâtre ; là elle n'a pas osé, ou du moins elle n'a pas pu pénétrer, cela se comprend. Dans les œuvres d'imagination , on avait naturellement peur d'elle, on la repoussait; on ne l'a laissée venir en politique avec tant de confiance que parce qu'on ne l'attendait pas.

En horticulture, elle a lutté de bizarrerie avec la nature elle-même : l'invention nouvelle est une adorable monstruosité, une anomalie des plus étranges : la violette arborescente! toute notre époque n'est-elle pas peinte en ce seul mot : la violette arborescente I Quoi! l'humble violette aussi s'est révoltée , elle aussi a reconnu que dans ce temps de présomptions favorisées et d'insolences triomphantes , la modestie était une duperie. La violette s'est faite arbre, et ses douces fleurs, naguère cachées sous l'herbe, aujourd'hui penchent orgueilleusement leurs têtes dans les airs. On dit qu'à ce changement elle a perdu un peu de son parfum. Eh ! que lui importe! maintenant qu'elle se montre sur une tige, qu'elle ne se fait plus chercher, elle n'a plus besoin du parfum qui la faisait découvrir. 0 temps I ô mœurs! la modestie n'a plus d'emblf^me: f(uell( huniblr fleur rem-

— :3;}:5 — placera donc la \iolette désormais? Le lis peut-être; il mérite cette survivance puisqu'on l'oblige à se cacher.

Nous poursuivrons ce cours de botanique sentimentale et philosophique en vous parlant des nouveaux trésors dont vient de s'enrichir l'horticulture dans le genre glembers (grimpeurs). On croyait avoir tout dit, quand on avait vanté les belles juissi/lores du Brésil et de Gaj^enne , on n'imaginait rien de plus éclatant que ces larges fleurs luisantes qui brillent de loin comme la plaque en diamant de quelque ordre étranger; mais voila que de tous les coins de la terre sont arrivés de nouveaux trésors : Vfpoméa est venu du Coi'omandel , ses fleurs nombreuses en corymbe sont roses à l'extérieur et rouges à l'intérieur.

Le Stcphanotis fioribunda est venu de l'Inde. Ses (leurs, disposées en ombelles, sont d'un blanc pur, leur parfum rappelle celui de la tubéreuse.

VEkithes , venu de Madagascar.

Knfm le Bugainvillea, enfant d'un autre monde, lier de devoir son nom à notre illustre voyageur, vient de lleurir au Jardin-des-Plantes pour la satisfaction des horticulteurs et pour l'illusion des bètes féroces.

On va voir aussi chez un de nos plus célèbres amateurs un Cleanthus fabuleux. Cette plante, par un ingénieux essai, mise en pleine terre dans une serre, est passée à l'état sarmenleux le plus développé ; ses grappes ponceau, suspendues en guirlande sur toutes les parois de la serre, produisent un effet admirable.

Ces beautés étrangères sont foi-t estimables sans doute; mais qu'il faut de soins pour les aider à vivre ! Les charmantes frileuses regrettent le soleil natal , il faut leur refaire un climat tous les jours, et c'est fort cher un beau

climat; on n'imite pas les ardeurs du tropique sans beaucoup de frais, et encore reste-t-on toujours bien loin du modèle. Le meilleur tuyau de poêle ne vaut pas un rayon de l'astre du jour, non-seulement pour les poètes, mais aussi pour les fleurs. Et puis, dans ces fabriques de l)lantes , un moment d'oubli peut tout perdre : c'est le danger des choses factices; une heure de vérité, et tout est fini ; et c'est pourquoi, nousqui aimons les sentiments durables, les amis, et même les ennemis sur lesquels nous puissions compter, nous préférons à ces superbes étrangères, dont il faut toujours s'occuper, avec lesquelles on est toujours en cérémonie , auprès desquelles il faut toujours consulter le thermomètre, qui ne permettent pas un oubli , qui se fâchent pour une distraction, belles exilées, qu'il faut toujours tromper, à qui il faut toujours cacher sa froideur, les intempéries de son caractère et les défauts de son climat.. . nous préférons nos simples Glimhers d'autrefois, le naïf chèvre-feuille et le jasmin fidèle. Voilà de véritables amis, des amis dévoués qui n'attendent rien de vous, et qui grandissent pour vous ; qui supportent le vent, la pluie et la neige, et qui les supportent sans vous ; qui croissent au soleil et à l'ombre, que ne découragent ni votre malheur ni votre bonheur; qui ne vous demandent jamais rien , ni soins ni culture , et qui ne vous révèlent leur présence que par leur parfum. Vous les oubliez pendant des années; vous admirez d'autres fleurs, et pour ces fleurs si rares, vous faites mille folies, car elles ne vivent qu'a vos dépens; ce sont les compagnes de votre fortune; vous leur consacrez tous vos jours heureux ; pour elles vous méprisez toute chose; qui oserait nommer le chèvrefeuille sauvage devant le Stephanotis floribunda? qui

pense au jasmin domestique en regardant VEkythès et Vlpomea? Mais viennent les jours du malheur, mais qu'un revers du destin vous rende brusquement aux douceurs de la vie modeste, ces merveilles, amantes du riche, vous délaissent aussitôt. Vous-même leur dites : Partez, je ne peux vous garder près de moi ; la pauvreté est froide, elle vous ferait mourir, adieu! — Vous les livrez à un amateur qui spécule sur vos regrets , et qui vous les enlève; et tandis qu'appuyé sur votre fenêtre vous les regardez tristement partir, une brise embaumée vous enivre... C'est le chèvrefeuille du bosquet qui vous crie de loin : « Moi, je reste! » Une branche de feuilles légères vous caresse la main doucement, c'est le jasmin fidèle qui vous rappelle sa présence; il a grandi pendant les jours de l'abandon, ses branches protectrices voilent de verdure votre demeure, et s'entrelacent dans le grillage du balcon. Il a grimpé jusqu'à votre fenêtre; il est monté jusqu'à vous pour vous dire : « N'aie pas de remords , tu ne m'as pas oublié, puisque j'ai toujours pour toi des fleurs et des parfums. »

Lt:TTHK XI.

17 mai 1S59.

Apr«>s l'onipiilo du 12 mai. — Iiidignalion. — Inc parabole. — Paiivrcf

France !

Oh ! le \ilain temps que le nôtre 1 malheur, malheur à nous d'être nés dans ce siècle-ci. Pauvre et cher pays, où vas-tu ? et qui te mène? As-tu donc , comme ces tristes enfants des contes de Perrault , de mauvais parents qui ne t'aiment plus, et qui te conduisent dans les bois alln de t'y égarer? Hélas ! oui, les insensés veulent tous te perdre, chacun avec un espoir différent; les uns disent : Semons la défiance, jetons le trouble , frappons sans relâche , renversons ce qui est ; et nous nous asseoirons sur les ruines, et nous nous partagerons les richesses ; nous sommes las d'être pauvres. Nous aussi nous voulons de l'or, de beaux chevaux, de grands hôtels ; nous ne voulons pas travailler, nous voulons régner; dépouillons ceux qui possèdent; vive l'égalité ! et ils se mettent à l'œuvre avec fureur ; et l'édifice social , qu'ils ébranlent a toute heure, menace déjà d'engloutir le monde sous ses débris.

Les autres, et ceux-là sont les profonds politiques, les regardent faire en souriant, et de temps en temps leur envoient avec malice quelques bienveillants conseils : Frappez de ce côté, disent-ils, cet appui est encore solide , c'est là qu'il faut réunir tous vos coups ; tenez, braves alliés, nous voulons même vous aider;

— 33 7 — allons , frappons ensemble ! ferme ! c'est bien I vous êtes contents de nons, n'est-ce pas? Et puis ces profonds politiques se détournent pour rire en cacbette de la grossièreté de leurs associés : « T.es rustres, pensentils, qu'ils sont fourbes et misérables; quand ils seront \ ainqueurs, on ne les supportera pas plus d'un jour ; ils mettront tout à feu et à sang, on sera bien beureux alors de nous avoir pour les remplacer. » Pendant ce temps , les autres disent : « Les niais, vous le voyez, ils sont toujours les mêmes : intrigants sans courage, orgueilleux sans dignité. Ab ! quand nous serons là, comme nous les jetterons vite à la porte ! plus souvent qu'on leur laissera leurs terres et leurs cbàteaux ! » Ils parlent ainsi, car ils se baissent les uns les autres, mais ils frappent ensemble, ils frappent fort et toujours, et le sol tressaille, et les murs se fendent, et les lambris flécbissent, et le faite déjà s'écroule, et la poudre des décombres, que le vent de leur colère soulève en tourbillons, aveugle nos regards en pleurs.

Et tu vas périr, jeune et belle France, parce que ceux dont Tamour faisait ta force ne t'aiment plus ; ton bonbeur n'est plus leur pensée, ta gloire n'est plus leur orgueil, ils ont tous mieux à faire que de t'aimer. Leurs plus beaux sentiments même ne te regardent pas; tes vieux et nobles parents, ô jeune femme! oublient que tu es leur enfant, ils te sacrifient à leurs souvenirs; tu as refusé l'époux qu'ils t'avaient choisi, (ille rebelle, et ils ont pris son parti contre toi; ils appartiennent à sa cause et non plus à la tienne. Tu souffres, tant mieux , c'est ce qu'ils veulent; ils sèmeront le trouble dans ton ménage, pour te punir de leur avoir désobéi. N'attends de ces orgueilleux parents nulle

— 3:is —

pitié; ils ne voient pins en toi uwv UWv ciu'iie (|u'il faut secourir, qu'il fant protéger, ils ne voient en toi que IVpouse de l'honime qu'ils détestent; et comnie tes mallieurs sont les siens, ils se réjouissent de tes malheurs; et le jour où le sang coule de tes blessures, ils détournent les yeux avec indifférence; ils disent : ({ Ce sang n'est plus le nôtre , » et ils passent. Et tu vas périr, pauvre France, parce que tes nobles parents, dont les grands noms pendant des siècles on fait ta gloire, ne t'aiment plus !

Ce n'est pas tout, tes jeunes frères sont venus aussi t' adresser de sévères reproches, ils se sont ligués contre toi. Ah ! les frères sont des censeurs naturels dont l'autorité contestable est d'autant plus impérieuse. Tes frères , ô jeune France ! sont farouches et systématiquement envieux , ce sont de véritables frères féroces; ils blâment non-seulement ton mariage, mais encore tous les mariages; ils sont par principes ennemis des engagements; ils ont juré de briser toutes les chaînes, ils n'en tolèrent aucune , sous prétexte de liberté , ni les chaînes d'or de l'hyménée, ni les chaînes de fleurs de l'amour. Pourquoi n'as-tu pas suivi leurs conseils? ils t'avaient tant recommandé de rester fille! Aloi-s tu n'aurais été dans la dépendance de personne , ou du moins tu aurais pu changer de maître souvent ! Tes frères ne te pardonnent point une alliance qui leur arrache l'empire qu'ils voulaient avoir sur toi; ils sont jaloux de ton mari, et leur unique pensée est de le perdre. Chaque matin, ils accourent à ton levei' pour te dire du mal de lui; chaque jour, ils te répètent qu'il est avare, qu'il est perfide et qu'il te trahit toi-même pour une vieille maîtresse étrangère qu'il te préférera ton-

jours; et tu écoutes leurs mensonges, tu les crois et tu gémis amèrement. Ils te voient convaincue , ils s'adoucissent, et ils ajoutent avec une tendre pitié : Ne pleure pas, ô sœur chérie ! nous veillons sur ton tort, rassuretoi , nous allons tuer ton mari et tu seras heureuse ! — Mais comme cette touchante attention t'épouvante, comme tu repousses avec terreur ces sanglantes consolations, ils s'indignent de ta faiblesse, ils t'appellent esclave; ils te disent lâche et misérable; ils te poursuivent de leur rage en criant : Va c'est bien fait,

souffre, tu n'as que ce que tu mérites; pourquoi n'as-tu pas voulu nous écouter? — Et ils fuient en te menaçant!... Et tu vas périr, belle France, parce que tes frères qui devraient défendre ton honneur et soutenir ta jeunesse , gonflés d'orgueil , rongés d'envie , ne t'aiment pas.

Qui donc viendra te secourir, pauvre femme? tes parents te maudissent , tes frères te persécutent ! Qui donc aura pitié de toi ? Ah I tes jeunes sœurs , sans doute; elles, si bonnes et si charmantes, viendront t'aider i\ supporter tes malheurs I leur courage est impuissant pour te défendre ; mais leur tendresse , du moins, adoucira l'amertume de tes chagrins; elles ne peuvent agir pour toi , mais du moins elles vont pleurer avec toi. — On les cherche en vain; où sont-elles? Quoi ! tu souffres, et on ne les voit point près de ton lit de douleur; ton sein est déchiré, ton corps est meurtri, et ce ne sont pas leurs blanches mains qui pansent tes blessures I Où sont-elles donc? Il faut les appeler. — C'est inutile, elles ne viendraient pas; elles sont occupées à de graves affaires : elles s'habillent au son du tambour pour aller sautiller au bal chez des étrangers.

— :3i() — Opendaiit elles sont iiHjuietes, non des seenes siuii^lantes qu'on vient leur conter, mais des retards d'une eouturière négligente (|ui n'a \n\ tenniner à temps les lobes qu'elle avait promises, i)aree ({u'elle a veillé toute la nuit son père, tué hier soir dans les rangs de la garde nationale, et les robes ne sont pas prêtes; mais on en metd'aiitres et Ton part; bientôt les braves danseuses recommencent encore à trembler, non parce qu'elles entendent tirer des coups de fusil dans les rues voisines , mais parce ({u'elles ont peur qu'on ne prenne leur voiture pour l'aire une barricade, et qu'elles sciaient fort contrariées d'aller à pied à ce bal. Enfin , Dieu les protège, elles arrivent sans accident; les chapeaux de paille de riz , les capotes en dentelle , sont d'une fraîcheur délicieuse, qui ne trahit en rien l'émeute des faubourgs. Les robes d'organdi sont pures et blanches comme des drapeaux qui n'ont jamais vu le combat : les plumes flottent, les fleurs tremblent, les rubans frissonnent, les mouchoirs brodés jettent au loin de suaves parfums qui remplacent agréablement l'odeur de la poudre et des cartouches brûlées. Cette fête est charmante, vive la valse! elle emporte dans ses tourbillons tous les souvenirs de ce triste jour. Qui dirait jamais , en voyant passer ces jeunes femmes si légères, si gentilles et si coquettes, qu'à l'heure qu'il est on s'égorge dans Paris? Ces coups de feu que l'on entend , ce roulement de tambour, mêlés à la musique de la danse , sont d'un effet ravissant , c'est l'orchestre de Musard avec les coups de fusil au naturel.

Et tu vas périr, belle France , parce que tes jeunes sœurs, qui devraient être entre tes^ parents et toi un lien d'amour, excitent au contraire entre vous la dé-

— :hi —

fuince t't la liaiiie, parce (ju'elles \ oient tes pleurs avec inditïérence, parce qu'elles ne t'aiment pas.

— Mais, dis-nous, n'as-tu point quelques amis? Que t'ont-ils pour toi , ces conseillers habiles qui t'ont mariée? Ceux-là vont-ils venir à ton secours? Non ; ils te boudent et ils conspirent dans l'ombre contre toi. (]omme tous les gens qui ont négocié, par leur influence, un mariage quelconque, ils sont mécontents, et ils se plaignent du peu d'égards que Ton a pour eux. Avoir peu d'égards, c'est-à-dire n'avoir pas réalisé toutes leurs chimères, ne leur avoir pas donné tous les profits de l'alliance. Ils s'étciient dit : Ce marié-là sera dans notre intérêt, et nous sei'ons maitres chez lui; il tiendra une bonne maison où nous aurons nos grandes et nos petites entrées ; il donnera des fêtes, dont nous ferons les invitations ; nous n'y admettrons que nos femmes et nos maîtresses ; il donnera de grands dîners, dont nous serons les convives inamovibles, et auxquels nous ferons prier ceux de nos ci'eanciers qui ont de la vanité; il aura des loges à tous les théâtres, et nous irons au spectacle ; nous mènerons alors joyeuse vie. Faisons ce mariage, il ne peut manquer d'être heureux. On a tout fait pour eux , rien que pour eux. On les a tirés du néant; on leur a donné un nom , une fortune, une considération qu'ils n'avaient pas; on les a comblés d'honneurs; on leur a confié les intérêts de la famille; on les admet à présider à toutes les fêtes; ils n'étaient rien ; on a tant fait, qu'ils paraissent tout; et comme ils ont pris au sérieux cetle splendeur inespérée, ils sont devenus insatiables, et ils disent : Qu'est-ce donc ({u'on a fait pour nous? rien , puisque nous ne sommes pas les maiircs; c'esl impardonnable, il faut

nous veiij^cr, en défaisant ce que nous avons fait. — (^est très-facile, J'avais prévu cela, je suis en mesure ; mais d'abord il faut brouiller les époux. — Je m'en charge, au revoir. — Et ceux qui ont fait ce mariage pour eux et non pour le bonheur de la jeune femme, travaillent à le rompre avec ardeui", sans songer aux tourments qui peuvent en résulter pour elle; que leur importe à ces philosophes , le malheur de leur jeune protégée? ils ne songent point à elle dans leur projet, la devise de chacun d'eux, c'est : Je pense à moi. Ils parlent d'elle toujours, mais afin de n'y penser jamais... Et tu vas périr, belle France, parce que tes graves conseillers sont des égoïstes avides, qui ne voient dans tes destins que leurs intérêts, parce que tes amis, dont la sagesse devrait te conduire, ne t'aiment pas !

Eh quoi ! si belle, si fière, si brillante, tu vas périr! Oh ! non , tu ne périras pas ! Tes nobles parents te maudissent, tes frères jaloux te persécutent, tes sœurs t'abandonnent, tes amis perfides te vendent , mais tes pauvres serviteurs te restent ; eux du moins défendront ta demeure jusqu'à leur dernier jour.

Vois ces soldats qu'on assassine, comme ils sont fermes à leur poste! l'un tombe , un autre sous le feu le remplace , et vient là tomber a son tour ; vois ces marchands qui ferment leur boutique, et qui partent avec leur fusil ; leur femme pleure , ils ne l' écoutent pas; tu les appelles, ils ne reconnaissent que ta voix. On se moque d'eux , car ce sont des fabricants de bonnets de coton, des épiciers; mais ils laissent rire ceux qui tremblent, et ils vont, héros anonymes, mourir pour toi. Oui, ce sont les serviteurs obscurs qui te sauveront , belle France ; eux , vois tu . sont libies de t'ai-

nier, de le servir; il n'ont point de souvenir orgueilleux qui les engage . ils n'ont point de préjugés révolutionnaires qui les enchaînent. Ils sont purs de tous sophismes; aucune idée fausse ne les sépare de toi ; leur politique , c'est ta gloire ; leur ambition, c'est ta joie ; ils ne savent point faire pour ton avenir de beaux discours, de beaux projets; mais ils ont gardé intact dans leur cœur ce noble sentiment qui fait la grandeur de ton histoire , cet instinct sublime que les ambitieux ont perdu , ce feu sacré que l'égoïsme vient étouffer; ils ont gardé la tradition de l'amour, et ils te sauveront parce qu'ils t'aiment et parce qu'ils n'aiment que toi !

LETTHK XII.

50 mai 1839.

Tèle à raïubassade d'Aiijilclt'rie |)our lu naissance lie la Ucim.'. — La princesse Doria. — Les humilités orgueilleuses. — !^!ol de Tambassadeur de Turquie.

^'ous VOUS avons sacrifié vendredi dernier, aimables lecteurs, séduisantes lectrices; peut-être ne vous en étes-vous point aperçus... Oh ! si vraiment. Les bavards ont cela d'agréable, qu'ils font de l'effet par leur silence, et le nôtre a dû vous frapper. Toutefois, ne nous accusez point de négligence; en vous sacrifiant, nous agissions encore dans votre intérêt Vendredi était le jour d'une grande fête, à laquelle nous avons voulu assister, pour notre plaisir un peu, mais surtout pour vous en faire un exact récit. Dans cette belle fête, on célébrait la naissance de la reine d'Angleterre, et le souvenir de cette gracieuse majesté, de cette jeune lilie qui tient le sceptre avec tant de force, de cette nymphe couronnée qui donne des leçons de dignité aux vieux rois ses frères, embellissait toute chose, jusqu'à l'étiquette ellemême; comme en Angleteri'e c'est une femme qui est joi, l'uniforme n'était point porté parles hommes; il était porté par les femmes, et rien n'était plus agréable aux yeux que toutes ces robes blanches parsemées de loses qui rajeunissaient les plus respectables mères de famille. C'était la tête de la rose, et jamais cette royale tleur n'avait brille de plus d'éclat. Il y avait au coin de chaque porte une montagne de rosieis en (Iriu's r.in^o

— :mô —

sui* des gradins invisibles, c'était eliaiinant; eà et là on surprenait de jeunes et jolies danseuses eueillant des roses pour remplacer les légers bouquets de leui's robes que les tourbillons de la valse avait emportés. Et ce n'était point nne indiscrétion, on peut le croire; il y avait bien là de quoi couronner de roses cent soixante, familles anglaises avec leurs dix-buit jeunes filles, Isabella, Arabella, Rosina, Su/anna, Louisa, IClisa, Mary, Lucy, Betzy, JNaney, etc., etc., etc.

On avait fait demander pour les ornements de la fête, outre les fleurs du jardin et des serres qui sont magnifiques, mille à douze cents rosiers; on n'en a pu placer, dit-on, que huit cents dans les appartements; mais cela seul peut vous donner l'idée de ces magnificences toutes mythologiques. Le jardin, couvert d'une tente, était arrangé en salon de conversation. Mais quel salon ! les larges plates-bandes remplies de fleurs étaient des jardinières monstres que chacun venait admirer; le sable des allées était caché sons de fraîches toiles, pleines d'égards pour les blancs souliers de satin; de grands canapés de lampas et de damas remplaçaient les bancs en fer creux; sur une table ronde étaient des livres, des albums, et c'était plaisir de venir rêver et respirer dans cet immense boudoir, d'où l'on entendait, comme un chant magique, le bruit de l'orchestre, d'où l'on voyait passer comme des ombres heureuses, dans les trois longues galeries de fleurs qui l'entouraient, et les jeunes filles folâtres qui allaient danser et les jeunes femmes plus sérieuses qui allaient souper.

Il n'est point de fête sans lion^ et le lion cette fois était une charmante princesse anglo-italienne dont l'apparition a produit le plus grand effet. Lady Mary

Talbot, mariée il y a deux mois au prince Doria, était arrivée de Gènes quelques heures avant le bal; l'élégante voyageuse ne songeait qu'à se reposer d'une si longue course, l'idée de cette splendide fête n'était pour elle qu'un regret. Arrivée à (juatre heures, le moyen de s'imaginer qu'on puisse aller au bal à dix heures du soirl encore si c'était quatre heures du matin, peutêtre on aurait eu le temps de se préparer; mais si tard, cela semblait impossible. Tout à coup ces paroles étranges se font entendre : « On apporte une robe de bal pour madame la princesse. » Tel on voit un coursier nonchalamment couché sur le gazon, tout à coup bondir et s'élancer dans la plaine au premier signal de la guerre, telle on vit la jeune voyageuse, nonchalamment couchée sur un lit de repos, s'éveiller tout à coup et s'élancer à sa toilette au premier signal de la coquetterie. D'où venait-elle cette robe si parfaite et si jolie, quelle fée bienfaisante l'avait commandée à ses génies? Cela était facile à deviner. II n'y a qu'une amie véritable qui sache prendre de pareils soins, et l'on a bien vite reconnu une amie véritable; car c'est une épreuve infaillible. 0 femmes belles ! écoutez ce secret, qu'il vous serve de guide en vos amitiés. Celle qui vous admire vous trompe, celle qui vous fait admirer vous aime! Et le soir nous avons vu les deux jeunes amies, fières chacune de la beauté de l'autre, errer dans les salons (le l'ambassade d'Angleterre, suivies d'un cortège de curieux qui se changeaient bientôt en appréciateurs enthousiastes. Ces deux gracieuses lionnes^ entourées d'hommages, faisaient rugir de dépit toutes sortes d'eœlionnes en disponibilité. Les magnifiques diamants de madame la princesse Doria (diamants historiques, parmi

— an —

lesquels on remarque le doria, gros comme un petit pavé de juillet, et célèbre dans la famille des diamants) faisaient pâlir plus d'un collier, plus d'un bandeau de diamants parvenus. Cette superbe parure, qui produisait une si grande sensation, était pour nous une ancienne connaissance. Nous l'avions déjà bien admirée, il y a quelque dix années, sur un front aussi beau, mais plus sévère. Alors cette parure était portée aussi par une princesse Doria, belle-mère de celle qui vient d'arriver à Paris; ce n'était pas une blonde et svelte Anglaise comme lady Talbot, mais une grande et brune Romaine aux traits réguliers, aux regards imposants, digne de Rome antique par la noblesse de sa démarche et la fierté de son caractère, digne de Rome sainte par sa bonté charitable et l'ardeur de sa piété.

Nous l'avons vue un soir, il nous en souvient, parée de ces merveilleux diamants, à un grand recivimenlo, chez M. le comte de G***, ambassadeur extraordinaire du roi des Pays-Bas auprès du saint-siége. — Nous l'avons vue encore une autre fois dans une des salles du Vatican , non en robe de velours et couverte de diamants, mais en robe de laine avec un tablier de toile et lavant dans un baquet véritable les véritables pieds des pèlerines. C'est l'usage à Rome; les grandes dames, au jour du jeudi saint, s'humilient de la sorte en lavant les pieds poudreux des pauvres filles. Cela est fort édifiant. Mais comme il faut èlre grande dame pour avoir le droit de s'humilier ainsi, il en résulte qu'on attache à cet acte d'abnégation une très-grande vanité, et nous nous rappelons encore en souriant que les filles de M. de C***, qui étaient alors deux enfants, et qui sont aujourd'hui deux femmes belles et spirituelles, vinrent

— :ms —

a t'cllc ('('l'cmonit' loulcs joycMisos et toutes jieres, parce ([lie, en leur ([ualite de lilles (raml)assadeur, elles avaient obtenu Thonneur insigne d'aller avec la princesse Doria, et les autres princesses romaines, laver les pieds des pèlerines au Vatican.

l'arnii les célébrités politi({ues qui ornaient le bal de vendredi dernier, on remarquait le président du conseil du 22 février, causant très-coquettement à l'ombre des gobéas avec le président du 1.5 avril. Et cette conversation pi'obablement très-agréable à entendre, était assez triste à regarder ; quoi! M. Thiers, vous avez renversé à force d'injures un ministère qui n'avait que le tort de durer ; vous avez dit pendant trois )nois à un bomme d'bonneur qu'il trahissait son pays, qu'il manquait de dignité, qu'il faisait de la corruption un système; vous l'avez abreuvé des injures les plus amères, vous l'avez criblé des traits les plus perçants; et vous venez aujourd'bui, à la face de toute la société, devant tous ces étrangers, qui ont frémi de vos combats, vous venez minauder , ricaner et coqueter politiquement auprès de lui, auprès de ce ministre vaincu par vos intrigues!

Mais vous ne savez donc point les malheurs qui sont résultés de vos luttes? Vous avez donc oublié les quarante faillites qui ont perdu tant de pauvres gens? Vous avez donc oublié cet échantillon de guerre civile qu'on nous a offert il y a quinze jours? Ces hommes ruinés par vos colères ne vous ont donc rien enseigné? ce sang versé pour vos caprices ne vous a donc point répondu? Vous êtes léger, cela dit tout; et parce que vous êtes léger, il faut que la France soit bouleversée. Vous jetez par terre trône et ministère; vous paralysez

loules les alïniiTs d'un pays; ragriculttire languit, l'incl>istrieérraiigI(%rintelligenc'0 étouffe; tout est suspendu, tout est eu souffrance; c'est vous qui causez tous ces ti'oubles, et vous n'avez pas même des convictions apparentes pour excuse de vos attaques. Vous renversez un ministère avec des injures, et vous n'avez pas même une liaine dans le cœur pour explication de vos outrages. C'est misérable, monsieur!

L'ambassadeur de Turquie, à propos de ces hommes qui s'attaquent avec fureur le matin à la Chambre, et qui se promènent en causant gaiement ensemble le soir dans nos salons, disait ce mot charmant, tout brillant de couleur orientale : « Le matin, tigres ; le soir, frères. »

Des hommes qui aimeraient véritablement leur pays, seraient le contraire; ils seraient frères le matin pour s'entendre sur ses intérêts, ils seraient tigrés le soir, si l'orgueil et les rivalités les séparaient; mais nous vous l'avons prouvé l'autre jour, ils n'aiment point leur pays.

Cela nous rappelle que nous devons hommage et réparation à de nobles femmes que nous avions accusées d'avoir dansé le jour où l'on se battait dans Paris. Quelques-unes sont allées au bal, il est vrai, mais c'est la minorité. Nos plus grands noms se sont abstenus, et nous sommes presque hcui-eux de notre patriotique colère, puisqu'elle nous a valu de si doux reproches et tant d'honorables réclamatioiis. Les femmes que l'orgueil national émeut encore en France ont d'autant plus de mérite, que ce sentiment n'est pas de ceux qu'on entretient dans leur cœur. Ln Angleterre, l'amour du pays est un culte que l'on enseigne, dès l'enfance, aux hommes et aux femmes ; il fait partie de l'éducation. A Paris on prive de bal nos jeunes filles, selon les partis

[mliliques, (juand la reine éprouve un chagrin de cœur, quand madame la duchesse de Berri est prisonnière ; cela est naturel, nous approuvons les sentiments de convenances qui dictent ces privations; mais il nous semble que ces égards que l'on a pour une reine affligée et pour une princesse captive, on peut bien les avoir aussi pour une patrie en danger; une dynastie n'a de grandeur qu'autant qu'elle fait cause commune avec le pays, et c'est lui rendre un hommage peu digne d'elle que de la séparer de lui. Nous vous ferons remarquer ceci en passant : chez toutes les nations qui ont gouverné le monde, l'amour de la patrie était inspiré et professé par les femmes, c'est pourquoi nous vous disons de vous défier de la perfide Albion,

LETÏRK XIII.

21 juin l»59.

liaiialiles de la ooiiveisialion. — Les ennemis naliiiels.

La conversation parisienne, et même la conversation française, se nourrit, ponr tout aliment, d'une vingtaine de banalités qu'il faudrait pourtant bien un jour renouveler, d'abord parce qu'à force d'avoir été rabâchées elles ont cessé d'être piquantes , ensuite parce que les mœurs ayant changé , elles ont cessé d'être vraies.

M. Alphonse Karr est déjà parvenu à détrôner plusieurs préjugés de romances , accrédités d'âge en âge par les troubadours, plusieurs erreurs de naturalistes admises comme dictons dans le langage ; il a démontré, par exemple, au grand désappointement des faiseurs de chansonnettes grivoises, que l'on ne pouvait danser ni sur la fougère ni sous la coudrette; il a prouvé, au grand désespoir des poètes, que les papillons n'aimaient pas les roses ; il,a découvert, au grand étonnement des naturalistes , que le lézard , ami de l'homme , était au contraire son plus farouche ennemi; enfin, il a osé attaquer les proverbes! les proverbes ! la sagesse des nations! Il a déclaré que plusieurs d'entre eux étaient parfaitemmeut absurdes ; il a montré que ceux-là, que l'on révérait infiniment, disaient tout le contraire de ceux-ci, que l'on ne révérait pas moins. Taire la guerre aux préjugés, ces erreurs consacrées par les siècles ; atta-

(|U('r les pj'overbt's, ce code de la prudence, doiil les lois 'éprouvées sont le IVuit de l'expérience universelle, c'était courageux. Kh bien! nous serons plus courageux encore, nous attaquerons hardiment ces banalités mensongères, ces lieux communs ([ui n'ont plus de sens, ces vulgarités qui n'ont plus d'application, ces erreurs monnayées qui courent le monde, qui pénètrent dans tous les esprits, qui usurpent toutes les confiances, et, ce qui est plus terrible encore, qui soutiennent toutes les conversations.

Nous savons bien qu'en supprimant le classicjue vocabulaire des vieux mensonges dialogues, nous allons d'un mot couper la parole à des milliers de causeurs aimables qui , demain, ne sauront que dire; mais raison de plus, nous n'aimons pas que l'on vive de phrases et d'idées toutes faites, surtout quand elles sont mal faites. Prenez garde, nous crie-t-on avec malice, si vous attaquez la bêtise et le mensonge , vous allez vous faire bien des ennemis... — Eh! mon Dieu! voici déjà une de vos erreurs! On n'a point pour ennemis les imbéciles et les menteurs, parce qu'on les a attaqués violemment; on a tout naturellement les imbéciles et les menteurs pour ennemis , quand on a de l'esprit et que l'on dit la vérité. Nos ennemis sont un produit de notre propre nature, et non une conséquence de nos actions. Ceux que notre conduite a pu blesser nous haïssaient d'avance pour nos qualités ; nous n'avions rien à gagner à les ménager. Heureux l'homme qui n'aurait d'ennemis que ceux qu'il se serait faits lui-même, il pourrait facilement se les concilier ; mais les ennemis implacables sont les ennemis naturels, et ceux-là ne s'apaisent point: on no les désarmerait qu'en perdant les

— :};)3 — avaiita^;,es qui oxcilcnt leur colère'; leur pardon coûterait clier.

// s'est fait bien des ennemis, dit la foule uaive. — (Comment cela? — lui faisant telle chose, en écrivant tel livre. — Folie! Je vous piouverai, moi, que s'il avait l'ait, que s'il avait écrit tout le contraire, il aurait eu les mêmes ennemis. Un mot malin que vous lancez vous fait un ennemi de la victime, sans doute; mais, ce même mot, si vous vous privez de le dire, ne vous fera pas moins un ennemi. Cette malice que vous étouffez par bonté d'âme ou par prudence, se trahit dans votre regard, dans votre imperceptible sourire, elle est une conséquence de vos antécédents. Vous avez beau ne j)as condamner tout haut telle chose, on sent bien que NOUS la trouvez ridicule, et l'on ne vous saura aucun gré de vos ménagements; bien plus, on vous aurait .pardonné cette plaisanterie spontanée, involontaire, (ju'on attendait de vous, et l'on ne vous pardonne point la pitié généreuse, mais humiliante, qui vous la fait reprimer. Ce qu'il y a de plus sage au monde, nous le reconnaissons, c'est de cacher qu'on a de Tespi'it ; mais ({uand on a eu la faiblesse de laisser deviner celui ((u'on avait, ce qu'il y a de plus prudent, c'est de s'en servir. Avoir des armes, c'est déjà être suspect. Ah î [)lutùt que d'être timidement et perlidement suspect, soyez donc franchement et honorablement redoutable. Kn vain vous serez bon, charitable, généreux, il y aura toujours quelqu'un, quelque part, qui s'offensera, par cela même, de votre conduite. Toute vertu est un reproche, toute qualité est une épigramme. Les méchants ne sont pas tout seuls à faire les méchancetés. J.es coups les plus terribles partent souNent dos gian-

des âmes. Les plus beaux caractères sont les plus cruels sans le savoir; chacune de leurs nobles actions est une condamnation sans appel ; leur disproportion est une ironie, leur contraste est un outrage. Ainsi un homme d'un beau caractère a pour ennemis naturels tous ceux qui ont de \ilains souvenirs à se reprocher. 11 a refusé de faire telle action qu'il trouvait indigne de lui ; il a pour ennemis tous ceux qui l'ont faite , et qui ont trouvé tout simple de la faire. En vain il voudrait se rapprocher de pareils ennemis; l'alliance est impossible là où il n'y a point de sympathie; qu'il reste dans son isolement, toute conciliation serait infructueuse; jamais ces gens-là ne lui pardonneront l'élévation de ses sentiments, le désintéressement de sa conduite , parce que cette élévation et ce désintéressement sont la satire de leur vie.

De même toute femme qui a fait un mariage d'inclination a pour ennemie naturelle toute fille de vingt ans qui a pris un mari cacochyme par intérêt ou par vanité: en vain la première feiait à l'autre mille prévenances, l'hai'monie est impossible entre elles deux. Leurs destinées se composent d'éléments hostiles; jamais l'amitié ne pourra fleurir dans leurs cœurs, parce que la folie généreuse de celle-ci est une satire éternelle du honteux calcul de celle-là.

Tout homme qui s'est noblement conduit dans une affaire d'honneur a pour ennemis naturels tous les hommes qui ont gardé un soufflet sur la joue, et tous ceux qui le garderaient. En vain il leur tendrait la main , et se ferait patient comme eux , jamais ils ne lui pardonneraient son courage, parce que ce courage qu'ils condanmcnt, qu'ils envient. r«.l une sntii? dr inir Inohctr

Toute femiiie d'esprit qui a composé à elle seule d'importants ouvrages, vigoureusement écrits, savamment charpentés, dont le nom est une illustration, dont le talent est une fortune, a pour ennemis naturels tous les Molières de petits théâtres , travailleurs obstinés , à la moustache noire, à la voix forte, aux bras nerveux, aux regards enflammés, nourris de mets succulents, abreuvés de vins capiteux, qui s'unissent par demi-douzaine et s'enferment avec importance pour écrire ensemble un petit vaudeville qui est sifflé. En vain cette femme voudrait traiter ces hommes-là comme des frères, en vain elle s'abaisserait jusqu'à fumer leurs cigares, jusqu à boire du punch dans leurs \ erres, ces hommes forts ne pardonneront jamais à cette faible femme sa supériorité et son génie, parce que cette supériorité et ce génie sont la satire de leur impuissance et de leur misère.

Prenons des exemples moins sérieux.

Tout homme qui , dans une orgie , boit autant que les autres et n'est pas ivre à cinq heures du matin , a pour ennemis naturels tous ceux qui sont sous la table; ils ne le haïront peut-être pas pour cela, mais ils le puniront à leur manière et avec proportion gardée , c'està-dire qu'ils ne l'inviteront plus.

Toute personne qui s'ennuie par délicatesse a pour ennemie naturelle toute personne qui s'amuse aux dépens de sa dignité.

Un homme qui dine a 22 sous a pour ennemis naturels tous les pique-assielles ; c'est cruel; mais cela es! ainsi , parce que la sobre lierté de l'un est une satire de l'indiscrète avidité des autres.

Nous poinrions vous riler hirn des exemples ( jicorc

niais nous préférons vous croire fonvaineus; vous nv \ienclrez plus nous dire, n'est-ce pas : Il s'est lait bien (les ennemis. Oh ! ces ennemis-ià, il les avait, et il les aura toujours.

Cependant nous devons être juste, il y a de certaines choses peu importantes ([ui réellement font beaucoup d'ennemis. Pour les hommes, il y a les chevaux, les <>rooms et les loges de spectacle. Pour les femmes, il y a les rubans et les fleurs. Posséder un château magnilique et soixante mille livres de rentes en terre, cela ne vous fait point d'ennemis; se promener sur le boulevard en tilbury avec un cheval médiocrement beau, mais bien attelé, conduit par un groom bien tenu, cela vous donne pour ennemis instantanés tous les gens à pied, tous les gens en \oiture, voire même ceux qui possèdent soixante mille livres de rentes ea terre et un magnifique château.

Avoir une superbe galerie de tableaux , une bibliothèque princière, cela ne fait point d'ennemis; avoir l)our ses plaisirs et quelquefois pour ses affaires une place dans une bonne loge à l'Opéra, cela vous fait pour ennemis tous ceux qui se ruinent en tableaux et en livres.

De même pour les femmes, avoir une bonne maison, une bonne table et une bonne voiture, cela ne vous fait pas d'ennemies; avoir un petit salon toujours coquet et rempli de fleurs, cela vous fait pour ennemies toutes les femmes, et surtout celles qui ont une bonne voiture, une bonne table, une bonne maison.

Porter des diamants celèl)res, de beaux châles de rinde, cela ne fait point d'ennemis; avoir toujom's des ceintures nouvelles, savoir choisir les plus jolis rubans

(le mademoiseUc Delatour ou de mademoiselle Valelin , cela vous fait pour ennemies toutes les femmes , surtout celles qui ont de beaux châles et de beaux diamants. Ceci est un phénomène que nous tacherons d'explicpier ainsi : on vous pardonne les solides avantages de la fortune, parce qu'avec de la fortune ces avantages peuvent s'acquérir; mais on ne vous pardonne point les grâces de l'élégance, parce que l'élégance est une qualité personnelle que vous envient également ceux qui ne Tout point, malgré leur l'ichesse, et ceux qui ne seraient pas ti'ès-certains de l'avoir s'ils étaient dans votre position.

Autre banalité : on dit encore, et qui n'a dit cela au moins nne fois dans sa vie : En France , le ridicule tue tout ; et la foule de s'écrier : Ah ! c'est bien vrai î Eh bien! nous, dùt-on nous faire servir à prouver ({ue cela est , nous vous dirons que cela n'est point. En France, le ridicule n'a jamais tué personne; il n'a jamais su ôterà un talent véritable une parcelle de sa valeur. En France précisément , le ridicule n'a aucun empire. Voyez ces hommes qu'il a poursuivis de ses traits les plus mordants, ils sont là, debout, pleins de force, et pourtant on a bien souvent fait rire à leurs dépens, on les a ridiculisés dans leurs ouvrages, dans leurs plus belles idées, dans leurs plus nobles rêves. On s'est moqué de leur style, de leur parole , de leurs aventures, des moindres détails de leur vie privée. Voyez M. de Chateaubriand , on a remplacé son grand nom par les sobriquets les plus risibles. A ses débuts, Chénier, spirituel comme le doute et amer comme le remords, Chénier l'a frappé d'un coup que l'on croyait mortel: rien de plus i)laisant que son compte-rendu

— 3;')H — (VJtala. Le nez du père Aiibry aapirani à la tombe; le Crocodile de la fontaine; cette chanson sauvage : Réjouissons-nous, nous serons brûlés au grand village ; et cette fameuse phrase : Orage du cœur, m'écriai-je , est-ce une goutfe de votre pluie? Toutes ces expressions y étaient relevées de la façon la plus comique? Quel style a été plus parodié, plus critiqué! Que de bons mots heureux et pénibles ont été faits contre ce beau talent! Vous le savez, depuis trente ans, les sots tournent en ridicule l'auteur de René; et cependant quand il passe dans la rue et qu'on le reconnaît, les Jeunes gens le portent en triomphe et le proclament le génie de notre époque.

]N'a-t-on pas aussi abreuvé de ridicule et d'ironie l'orateur sublime amant d'Elvire? ne lui a-t-on pas crié comme une injure son beau titre de poëte chaque fois qu'il montait à la tribune? n'a-t-on pas traité ses plus nobles sentiments de fictions et de chimères? On lui a dit qu'il plantait des betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas sa conversion

de Jocelyn, et raille autres niaiseries semblables Et

cependant cet homme, dont l'éloquence fut si longtemps tournée en ridicule à cause de ses qualités mêmes , est aujourd'hui un des premiers orateurs de la Chambre, celui que les étrangers, les hommes de province, sont le plus curieux d'écouter, celui qu'ils cherchent sur les bancs avec le plus d'empressement , celui pour qui ils disaient, il y a quelques jours, avant la fin de la séance, ce mot si flatteur que nous avons entendu : Allons nous-en, M. de Lamartine n'y est pas.

Et Victor Hugo! ne l'a-t-on pas aussi quelquefois tourné en ridicule? Vous rappelez-vous la pâte de gui-

mauve que l'on faisait manger à Heinani dans la parodie du Vaudeville, et le vieil as de pique pour le vieillard stupide , et cette plaisanterie si rebattue : Oui , je suis de ta suite, de ta suite j'en suis? Eh bien ! ces folles plaisanteries n'ont-elles pas été impuissantes? Non- seulement Victor Hugo n'a rien perdu de son rang poétique, mais il est le fondateur reconnu et le chef d'une école régénératrice; non-seulement il a des admirateurs, des imitateurs, des sectateurs, mais il a plus encore, il a des séides comme Mahomet.

Chose étrange 1 ces trois hommes que le ridicule a le plus constamment persécutés sont justement les seuls hommes en France qui aient du prestige... et vous viendrez encore nous dire : En France ^ le ridicule tue tout... Non, non, vous ne nous direz plus cela.

On disait encore : L esprit court les rues. Mensonge ! — Quelqu'un a répondu : Il court donc bien vite qu'on l'attrape si rarement. Ce quelqu'un avait raison : rien de si rare que l'esprit, demande/ plutôt à ceux qui en achètent et surtout a ceux qui en vendent.

On dit enfin : Il est si difficile de se faire un nom à Paris! Mensonge! rien n'est plus facile aujourd'hui. Il parait chaque matin, il s'imprime chaque semaine cent journaux ennemis et vingt revues rivales qui ne savent que dire , et qui s'estiment trop heureux quand vous voulez bien leur fournir gratis quelques pages amusantes, quand vous leur donnez l'occasion dédire un peu de mal de leur ennemi en vous vantant. Rien n'est plus facile pour un jeune homme détalent que de se faire un nom dans les journaux. Demandez plutôt à ces vieux journalistes sans talent qui sont si célèbres.

LiriTKK XI Y.

2C juillet 185'.).

!.«' hoiilioiir il'ôlro compris. — Les ridicules d'dé. — La Ciiisse

absence.

Qu'il est doux de se faire eiiteudre de t<)ut un peuple de lecteurs, de communiquer avec lui par l'intelligence, de lui faire partager ses idées, de l'initier à ses découvertes, de l'associer à ses plaisirs, de le rendre Tinnocent complice de ses moqueries, de l'amuser des choses ridicules que l'on remarque, de l'édifier par les beaux sentiments que l'on surprend , de pleurer et de rire avec lui; qu'il est doux enfin d'être compris! Eh bien! ce bonheur ineffable qui encourage et qui inspire , qui fait les éternelles amitiés et les invincibles amours; ce bonheur tant cherché, tant apprécié, ce grand bonheur... n'est pas le nôtre ! Hélas ! non, et nous ne saurions nous faire plus longtemps illusion. Il faut bien l'avouer. Nos lecteurs si spirituels, si malins, si fins, si profonds, ne nous comprennent point. Quand nous faisons une plaisanterie , ils la prennent au sérieux , et nous accusent d'exagération. Quand nous parlons sérieusement, ils s'imaginent que nous plaisantons, et ils se mettent à rire aux éclats. Il y quelque tems,nous prétendions follement que nous portions malheur à l'été, et que le froid venait dès l'instant où nos tapis étaient enlevés. Le croirait-on? On a imaginé que nous citions cela comme une expérience astronomique, et des personnes raisonnables ont contesté le fait gravement. « Quel rapport, disaient-

— MW —

elles en haussant les épaules de pitié, quel rap|X)rt peutil exister entre les changements de Tatmosplière et les tapis d'un appartement? Il est reconnu que l'on chasse les nuages à coups de car.on ; c'est un moyen que Tempereur Napoléon a souvent employé pour se rendre le ciel favorable. On assure encore que le branle des cloches attire le tonnerre; ces deux effets peuvent s'expliquer par des lois physiques; mais comment ose-t-on soutenir que d'oter les tapis d'un petit appartement dans une grande ville comme Paris, cela puisse influer sur la température , et changer tout à coup le vent du sud en vent du nord? cela est absurde. » — En effet, lecteurs éclairés, si vous avez cru que nous disions cela , c'est absui'de.

L'autre jour, nous n'avons pas été mieux compris. Nous avions dit que \\m prenait à Tortoni des glaces fabac et vanille qui étaient excellentes; ces glaces vanille et tabac ont été prises au sérieux , et d'honnêtes gens s'étonnaient naïvement que nous les eussions trouvées bonnes. .l'en ai mauvaise idée, ajoutaient les plus pénétrants, ce doit être fade; le tabac sucré doit perdre de son partum. Ils appelaient cela un parfum! Pour prévenir de nouvelles erreurs, désormais nous ferons suivre nos innocentes plaisanteries d'une explication détaillée. Nous dirons : Le mot glaces au tabac est une amplification ironique destinée à tourner en ridicule les deux cents fumeurs qui peuplent le boulevard des Italiens. La vapeur cigaritie est si forte dans toutes ces régions élégantes, que les parfums les plus enivrants soudain s'y métamorphosent en tabac. Une jeune femme croit tenir un bouquet de roses dans sa main... erreur : au bout d'un instant elle ne tient plus entre ses

jolis (loiuts qu'un paquet de cip;nres. L'e.'m de bouqinf du comte d Orsay, qui parfume son mouchoir brodé, se change en une affreuse essence de tabac. Ses beaux cheveux, sa capote de dentelle, son écharpe légère et son châle aux mille couleurs s'imprègnent en un instant d'un délicieux parfum de corps-de-garde ; enfin , les glaces mêmes qu'on lui sert dans ce nuage odorant, les glaces aux fraises, au citron, aux abricots, à la vanille, se métamorphosent d'elles-mêmes en excellentes glaces au tabac. Voici l'explication; vous comprenez maintenant que c'était une plaisanterie, et qu'il aurait fallu en rire. Si vous allez à Tortoni , de grâce, ne demandez point un sorbet au tabac, on se moquerait de vous, et nous serions au remords de vous avoir rendus ridicules.-Chose étrange! ce sont les. Parisiens que nous trouvons les plus rebelles en intelligence feuilletonesque ou feuilletomne. Les gens de la province nous entendent tout de suite, et ils nous écrivent quelquefois des lettres fort spirituelles sur les folies que nous disons. Ce sont nos meilleurs lecteurs; les Parisiens n'ont pas le temps de comprendre , ils ont plutôt fait de juger. Parisiens, ceci est une épigramme contre vous.

La session est terminée , nos vieux écoliers sont en vacances. Ils n'ont pas trop bien travaillé cette année , et si l'on était juste , ils auraient peu de prix au grand concours ; mais ils ont su prendre leurs mesures, et pour être certains d'avoir quelque chose, ils se sont chargés eux-mêm.es des distributions. — Ceci est une allusion pleine de malice contre les députés qui se distribuent, avec un désintéressement si patriotique, toutes les places lucratives de l'administration.

La Chambre des Pairs siège encore; sa tâche n'est

point terminée. L'n ministre députe, un des coryphées de la coalition, déplorait l'autre jour cette prolongation de travail, et disait à un noble pair : « C'est ce maudit procès qui est cause de ce retard.

— Oui, répondit le noble pair, mais tout s'enchaîne; le procès a causé ce retard, l'émeute a causé le procès, et la coalition a causé l'émeute. Comme ces mots étaient une épigramme contre lui, le ministre éprouva le besoin de changer de conversation.

Paris e^t tout occupé d-e 1<\ question d'Orient. Les sultans plus ou moins empoisonnés, les pachas plus ou moins éti'anglés, voilà les héros du jour. On se. perd dxUis cette nomenclature de généraux et d'amiraux musulmans. Quand on n'est pas fort en turc comme un Turc, on a pleine à comprendre ces récits de guerre et à suivre ces grands capitaines dans leurs évolutions ; Abdul-Meschid, Ahmet-Fethi, Halil-Pacha, Hanz-Pacha, Chosrew-Pacha , sont des noms assez compliqués pour une mémoire parisienne. Qu'est devenu le temps où les nouvelles d'Orient se bornaient à ces simples mots que le Constitutionnel publiait tous les trois mois régulièrement : «Ali-Pacha, fils d'Ali-Pacha, est mort; il a pour successeur Ali-Pacha. » C'était simple, précis, il ne pouvait y avoir confusion. La politique de ce temps-là valait celle du nôtre. — Réllexion ironique.

La question des sucres vient après la question d'Orient. On raconte tout bas, et il nous plaira peut-être bien un jour de raconter tout haut, les scandaleuses intrigues des chevaliers de la betterave, qu'un honnne d'esprit a surnommés les raffinés. — Jeu de mot historique. Voir les mémoires du temps.

A propos de bon mot, celui-ci nous semble agréable.

On parlait des Scènes de la Vie de province et du talent pi'oditïieiix de M. de lîalzae. <( Je ne partage pas tout à lait votre admiration , dit une Jeune femme d'un petit air prétentieux; j'aime beaueoup son style, mais Je n'aime pas sa manière d'écrire. » — Ceci est une niaiserie qu'il ne faut pas prendre pour un trait d'esprit.

A propos de style, on remarque cette pensée dans un recueil que lady Blessington vient de publier à Londres, sous le titre de DesuUory thoughts and réflexions. (( Louer le style d'un écrivain plus que ses pensées, c'est faire l'éloge de la toilette d'une femme au détriment de sa beauté. Comme le costume, le style doit n'être qu'un accessoire, et ne pas détourner l'attention de ce qu'il est appelé à orner. »

Cette pensée est ingénieuse, mais elle n'est pas Juste. Ce n'est pas détourner l'attention de la beauté que de la faire valoir. Victor Hugo parlait dernièrement style et poésie en jouant avec une de ces épingles à la mode , ces mouches naturelles montées en or. « Tenez, disait-il, voilà justement ce que c'est que le style : seule, cette mouche n'est qu'un insecte, avec la monture c'est un bijou. « Cette définition nous séduit davantage, car rien n'empêche de mettre un diamant dans la monture.

On parle toujours beaucoup dans le monde du Pèlerinage à Goritz. Le silence de quelques journaux légitimistes sur cette publication donne lieu à diverses conjectures. Pour nous, il n'a rien d'étonnant. Les partis . qui se sont hâtés de se reconnaître de l'esprit, n'ont aucun instinct, ils ne savent jamais ce qui les sert; soit maladresse, soit envie, ils ont une méfiance obstinée contre tout ce qui leur est favorable. Nous ne serions pas étonné que le Pèlerinage à Goritz, - — qui nous

— 3GÔ — semble, a nous, un livre dangereux, en ce qu'il inspiic un vif intérêt pour ceux qu'on veut faire oublier, en ce qu'il fait aimer ceux qu'on ne veut pas aimer, en ce qu'il détruit beaucoup de préjugés et répond à beaucoup de mensonges, — parut aux yeux des légitimistes une grande imprudence politique. Les gens j)assionnés ne comprennent jamais ce qui est babile; il faut dire comme eux, tout à fait comme eux, sous peine de blasphèmes; ils ne sentent pas que pour se faire entendre de ses adversaires, il faut parler leur langage. Vjïï politique comme en religion, il s'agit bien moins d'édifier les dévots que de convertir les incrédules. — Ceci est une observation profonde qu'il ne faut pas prendre pour une plaisanterie.

Une chose qui aide encore le livre de M. de Larochefoucauldàjeter le trouble dans la société, c'est qu'on y trouve l'éloge de presque tout le monde. Remarquez bien ce presque ^ il n'est pas indifférent. Nous avons expliqué naguère le danger des éloges, et l'inconvénient qu'ils ont de mécontenter ceux-là même qu'ils veulent llatter. Ainsi, vous dites : « Madame une telle si douce, si vertueuse; madame une telle, si jolie, si spirituelle; » la première se fâche et dit : « On me nomme douce et vertueuse , je suis donc laide et sotte; » la seconde s'inquiète et dit : a On me désigne comme spirituelle et jolie... je suis donc méchante et compromise. » On ne loue jamais bien une femme (juand on en loue deux. Les louanges se détruisent mutuellement; il n'v a (fu'un seul moven de faire un bel eloiic d'une femme... c'est de dire beaucoup de mal de sa rivale.

Les plaisirs de la saison consistent à courii les con

ceris. On va ciiez Musarda au Chalet , au Casino, dont les cygnes se sont, dit-on, changés en pélicans, au grand étonnement des promeneurs. Singulière idée! seser\ir de l'oiseau du désert pour attirer la foule. (Rapprochement ingénieux.)

Aux Champs-Elysées, les jeux sont très-variés : il y a des sauteurs , des faiseurs de tours, des chanteuses voilées et des arracheurs de dents. Le cri des victimes se mêle au chant des virtuoses. Un dentiste fameux attire surtout les flâneurs; il arrache les deux premières dents gratis, on ne paie qu'à la troisième ; mais le perfide, de gré ou de force, n'en arrache jamais moins de trois. 11 est vrai qu'il s'écrie : « Je n'arrache pas les dents, je les cueille. »

Voici les plaisirs d'été. Nous avons maintenant, selon l'expression d'une femme hien spirituelle et bien aimable, nous avons les ridicules d'été. Il y en a de plus d'une espèce : les gens qui se promènent le chapeau à la main, offrant aux zéphyrs un front chauve; les vieux créoles en chapeau de paille et en besicles d'or; les infortunés dont la cravate désempesée a complètement disparu ; les causeurs qui se chauffent devant une cheminée pleine de fleurs en prenant de grandes précautions pour ne point brûler, au feu des hortensias , les basques de leur habit; les coiffures Moijen-Age qui se changent en perruques à la Mathurin, et mille autres plus étranges dont il ne faut point parler; mais, sans contredit le plus comique de tous, est celui que nous appellerons « la fausse absence. »

A cette époque de l'année, l'usage veut que l'on s'en aille; les uns vont dans leur terre, les autres vont aux eaux y quelques personnes même entreprennent de

î^raiids voyages. Des élégants qui se respeeteiit ne peuvent rester à Paris, sous peine de passer pour des épiciers ou des journalistes, pour des ministres ou des portiers. 1! faut donc quitter la capitale à tout prix. Mais pour aller dans ses terres , il faut avoir des terres; i)Our voyager convenablement, il faut avoir beaucoup d'argent en portefeuilie. Or, quand on n'a ni fermes ni ar-

gent comptant, que devenir?

On ne peut pas faire un voyage, soit; mais on peut toujours faire des adieux. L'élégance n'exige pas que vous soyez à Bagnères ou à Bade, elle exige que vous ne soyez pas à Paris, et il y a un moyen de n'y pas être, c'est de n'y point paraître en y restant. Rien n'est plus facile : vous fermez vos Jalousies, et l'on déclare à votre porte que vous êtes parti. Vous vous enfermez toute la Journée, seul avec madame votre femme, dans une petite chambre solitaire tout au fond de la cour. Vous restez là trois mois , pendant lesquels vous voyagez. Vous n'écrivez fi personne, et vos amis se plaignent de vous. Ils s'amusent, disent-ils; ils nous oublient, c'est tout simple. Quand minuit a sonné , vous offrez le bras à votre compagne de voyage, et vous sortez avec elle pour vous promener un moment. Un Jour vous êtes censé être a Dieppe, vous respirez l'air de la mer; le lendemain, vous êtes à Chamouny, vous savourez l'air des montagnes. Si vous rencontrez dans la rue un de vos parents, vous détournez la tête avec horreur. En vain il vous reconnaît et veut vous parler, vous ne lui répondez pas, et vous continuez à être absent. S'il insiste, vous lui annoncez votre retour pour le mois proehain, et le mois suivant, en effet, vous reparaissez dans la capitale,, ini peu fatigué du voyage, mais enchanté, riche de souvenirs <'t

pas du tout l)iuiii. Peut-être ne vous ètes-\ous pas extrêmement amusé; mais, du moins, vous êtes lesle irréprochable comme élégance, et vous pouvez crier très-haut à ceux que des affaires ou des affections enchaînent misérablement ici : « Comment peut-on passer un été à Paris?» La fausse absence n'est pas une plaisanterie; c'est bien mieux, c'est une vérité plaisante.

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