LETTRE V
15 février 1839.
Supplice des beaux enfants déguisés. — Apollon transi. — Le ballet des cariatides. — Un père intrigué par sa fille. — Les bals Musard. — Ressource des jeunes légitimistes.
Ce grand bruit de plaisirs nous a toujours fait rêver amèrement. Quand nous étions enfant, les masques nous faisaient une peur si affreuse, et les déguisements étaient pour nous le sujet de tant de larmes , que nous avons conservé contre les fêtes du carnaval une rancune dont les plus beaux bals costumés n'ont pas encore triomphé. Nous avions le malheur d'être un bel enfant. Ah ! plaignez ces victimes adorées qui font la gloire de leurs parents. Les jours gras ont pour elles d'horribles supplices inconnus des autres enfants; ceux qui ont le bonheur d'être laids , du moins peuvent s'amuser pendant le carnaval ; on les habille en arlequin , en pierrot , en paillasse, et puis on leur dit: Allez.... mais ceux, hélas! qu'un destin ennemi condamne à l'admiration , ceux que l'on pare , et que l'on craint surtout de déguiser, ceux-là ne jouissent d'aucun plaisir. On commence par les mettre en retraite; on les fait coucher plus tôt qu'à l'ordinaire , pendant les deux jours qiu précèdent leur triomphe. Si en jouant ils se laissent tomber, ce qui est l'usage, on ne les plaint pas, on les gronde, on ne voit point le coup qui les fait souffrir, on ne voit que la cicatrice qui les défigure; on les gronde, c'est bien, ils pleurent, et puis on les gronde parce qu'ils ont pleuré. Enfin
— 2*>2 — le grand inoineiit aiiive, on les alïuble d'une façon plus ou moins avantageuse, ils sont charmants, toute la maison accourt et les admire, la nourrice est dans l'extase, le portier verse des larmes d'attendrissement, ce sont des exclamations de joie qui lui font le plus grand honneur. C'est un bijou I c'est un ange! c'est un amour I s'écriet-on.Eh, mon Dieu! c'est bien mieux que tout cela, vraiment, c'est un martyr. Le pauvre enfant s'approche de sa mère qui le dévore des yeux. — Maman , dit-il d'une voix plaintive en étendant son petit bras; maman. — Eh bien? — Ça me tire. — On s'empresse, on arrange comme on peut cette manche qui est trop courte. On admire de nouveau l'ensemble; mais l'enfant s'approche de sa tante. — Que tu es beau, mon petit ami.- — Ma tante, dit l'enfant que la vanité ne soutient pas encore, ma tante, ça me pince, — et il montre son genou qui est affreusement serré. — Comme il n'y a pas de remède : Marche , petit , dit la bonne tante , en marchant le drap s'élargira. L'enfant qui voit qu'une tante est impitoyable, s'approche de sa grand'mère; elle est faible, il compte sur elle. On peut toujours compter sur la faiblesse. — Bonne maman , dit-il en montrant ses broderies d'or ou tout autre ornement de son costume ; bonne maman, ça me gratte. La grand'mère va s'attendrir, on les sépare, et pour étourdir l'enfant bien-airaé, on lui répète de tous côtés qu'il est joli , qu'il est charmant ; et pour fermer sa bouche à toutes plaintes , une femme de chambre lui dit à l'oreille : Il faut souffrir pour être beau ; maxime admirable, refrain consolateur avec lequel on mène au supplice tous les martyrs de la vanité. Ah ! si la beauté se mesure à la souffrance , que nous devions être beau , pitoyablement
beau, ce fameux joui' où l'on conçut l'aimable idée de nous déguiser en Apollon !... Une longue chevelure dorée avait servi de prétexte à ce déguisement , que le Dieu offensé nous a fait depuis cruellement expier. Comme il s'est vengé de notre insolence ! Dès l'instant même il nous a puni. Pauvre enfant frileux , que nous étions peu digne de notre parure immortelle! que cette tunique nous semblait légère, que ces rayons d'or nous semblaient pesants ! Et cette malheureuse lyre que nous laissions traîner sur toutes les chaises, que de reproches elle nous attirait, comme elle nous a fait gronder. Que nous avions froid! ... On nous trouvait toujours à genoux devant le feu, car nous n'avions pas dérobé le feu du ciel, nos propres rayons ne nous suffisaient point. Ah I sans doute , c'est en nous voyant que les savants ont découvert cette vérité jusqu'alors inconnue : que le soleil n'a point de chaleur ! Quel beau rhume nous avons rapporté de l'Olympe. Apollon transi, nous avons fait verser dans la neige le brillant char du Jour, et nous nous sommes toujours ressenti de cette chute-là.
Maintenant que par bonheur, les parents ont moins de poésie dans leurs idées de carnaval, les déguisements d'enfants sont plus commodes ; les costumes de matelots, par exemple, sont fort jolis à voir et très-agréables à porter. Les enfants sont à la fois charmants et heureux en marins; aussi est-ce le costume à la mode depuis quelques années. Dans un grand bal qui a été donné mardi dernier, un quadrille de sylphides a fait la plus vive sensation. C'étaient déjeunes et belles personnes qui comme cela , disait-on , n'étaient point du tout déguisées. Chaque jour on les voit de même sveltes
rà.
et gracieuses , vaporeuses et poétiques. Elles avaient mis ce soir-là leurs ailes , et voilà tout. Chaque sylphide avait pour danseur une bête domestique ou féroce. Nous nous hâtons de dire que ces messieurs étaient parfaitement déguisé. Les plus malins étaient en ânes , les plus affables étaient en ours , le moyen de reconnaître personne, et de s'écrier, comme dans VOurs et te Pacha : — L'ours est votre époux. Ce quadrille a fort bien réussi à ceux qui l'ont dansé et à celle qui s'en est servi pour la plus folle mystification. Jugez-en plutôt.
Il y a dans le monde des heureux qui ont la manie de tout savoir, d'être de toutes les fêtes, d'appartenir à toutes les sociétés, de connaître toutes les intrigues; cela s'appelle être au courant de tout. Ils font vingt visites dans leur journée, ils savent que madame une telle reçoit tel jour; ils ne vont pas chez elle, mais ils connaissent ses habitudes; ils savent qu'il y a eu un dîner ici, un souper là, ils n'en étaient pas, mais ils vous en diront le menu ; ils l'ont retenu mieux que vous qui étiez un des convives. A chaque nouvelle ils vous répondent : Je le savais ; ils font tous les mariages, ils condamnent tous les malades, ils mettent leur gloire à n'être jamais surpris; être en retard pour eux, c'est la honte, l'honneur pour eux n'est point d'être un homme bien famé , ou bien aimé ; ce qu'ils rêvent c'est d'être jusqu'à leur dernier jour un homme bien informé. U en est un de cette espèce qui pousse la présomption de tout connaître, si loin qu'on ne peut résister au plaisir de le tromper pour le confondre, et d'inventer les mensonges les plus étranges pour le déconcerter dans ses intbrmations. Il >a souvent dans le monde, mais
cependant il n'est pas de tous les mondes. Les salons du faubourg Saint-Germain, par exemple, lui sont interdits à cause de ses opinions , ou plutôt de ses relations politiques; mais n'importe , il prétend savoir tout ce qui s'y passe, et vraiment il sait beaucoup de choses, et il a du mérite en cela, car il ne questionne jamais. Lui, questionner! Fi donc! une question le perdrait; après un voyage même, il n'oserait risquer cette preuve d'ignorance, l'absence n'a point de secret pour lui , sa correspondance le tient au courant de tout, il attire les nouvelles là où il est ; d'ailleurs les grands événements le connaissent , ils l'attendent pour éclater. Il ne questionne point, mais il écoute avec un art inimaginable qui lui a demandé de grandes études ; il écoute quatre conversations à la fois , comme César dictait quatre lettres en même temps. Il a de ces oreilles avides qui , selon l'expression d'un auteur anglais, ne sont jamais fermées par la réflexion. Il écoutait donc l'autre jour à sa manière, et madame de R***, impatientée de cette quadruple attention , a voulu lui jouer un tour. — Ce bal était superbe, dit-elle en faisant signe à la personne à qui elle parlait ; le quadrille des sypbildes était ravissant; madame de... mademoiselle de... , etc., étaient fort à leur avantage ; — et au lieu de nommer les charmantes personnes qui ont dansé le quadrille, elle s'amuse à nommer douze femmes antisylphides s'il en fut jamais, les douze femmes les plus solidement belles que l'on puisse imaginer. L'homme bien informé retient ces noms heureux au passage et il s'échappe avec empressement pour aller charmer les divers salons qui l'apprécient, par ce récit exact des fêtes du carnaval. Il va fciire une ou deux visites dans la Chaussée-d'Antin ,
il laiiee sa nouvelle, on le laisse dire sans trop d'étonnement; mais il arrive rue Royale, là il recommence ses descriptions merveilleuses ; on lui fait répéter trois fois ces noms étranges ; on l'interrompt par des hourras de surprise. — Qu'est-ce que vous nous dites-là , monsieur? s'écrie la vieille baronne de P..., madame de... était en sylphide , mademoiselle X... avait des ailes ! et vous appelez cela un quadrille de sylphides, monsieur; mais c'était un ballet de cariatides I... L'homme bien informe est resté confondu. Cette mystification le rendra prudent, puisse-t-elle le rendre muet!
Les bals de l'Opéra ont été fort nombreux. On parle d'aventures romanesques , de succès rapides et mystérieux, que nous soupçonnons fort de n'être que d'affreuses mystifications. L'histoire de M. de S., arrivée il y a deux ans, s'est, dit-on, renouvelée plusieurs fois cette année , mais comme nous ne pouvons pas vous raconter l'histoire de M. de S., c'est comme si nous ne disions rien. Malgré les plaisants récits que l'on nous fait, nous défions toutes les histoires du bal de l'Opéra de valoir jamais celle d'un célèbre académicien intrigué toute la nuit par sa fille, qu'il avait laissée malade dans son lit, et qu'il était bien loin de croire si près de lui. Un père ne pas reconnaître sa fille, direz-vous, cela est étrange , et cependant cela est très-naturel : un père connaît parfaitement le cœur de son enfant, son caractère et ses goûts, mais il ne connaît jamais complètement son esprit , il est certains aspects qui restent toujours voilés à ses yeux. Un père voit sa fille malheureuse, gaie, inquiète , jalouse même , mais il ne la voit jamais coquette, et l'on sait quel changement le désir de plaire peut opérer dans les manières d'une femme.
On coniiait toutes les métamorphoses de la coquetterie ; elle fait d'une femme méchante un ange de douceur, elle fait d'une sotte une femme d'esprit ; d'une femme politique une beauté langoureuse, d'une pédante en us une étourdie pleine de grâces, d'une mourante de profession une valseuse infatigable, d'une femme bonne et généreuse, enfin, une ingrate, moqueuse et colère
El que méconnaîtrait l'œil même de son père.
Or, le célèbre académicien, qui n'avait jamais vu sa lille coquette, ne la reconnut point ; et il ne pouvait deviner quelle était cette femme si jeune qui savait pourtant tous les événements de sa jeunesse ; qui savait si bien ses habitudes, qui savait par cœur tous ses ouvrages, qui lui parlait de ses auteurs favoris, qui le flattait avec tant d'adresse dans ses goûts et jusque dans ses manies. L'académicien était enivré; accoutumé à plaire aux femmes, ce succès ne l'étonnait point, il avait dans ses souveniis des aventures qui rendaient celle-ci très-probable. La nuit se passa en conversation, en étonnement, en ravissements; être si bien compris, cela est si doux. Vers quatre heures du matin, le charmant domino avoua naïvement qu'il avait faim. On lui offre à souper avec empressement. J'accepte, dit-il, mais je n'oterai pas mon masque. — Méchante , répond l'académicien ; et l'on soupe gaiement et par une attention délicate on choisit les mets qu'il préfère. On lui prouve que l'on a deviné tous ses goûts et que l'on aime ce qu'il aime. Après souper, il faut partir : Laissez-moi vous reconduire chez vous, madame. — j\on, non, c'est moi, dit-elle, qui veux vous ramener chez vous. Je ne veux pas que vous me cou-
naissiez. — Lu voiture s'arrête (levant la porte de la jolie maison de l'académicien. Il descend à regret, croyant descendre seul ; mais quelle est sa surprise ! le charmant domino l'a suivi, il le voit, furtif et léger, disparaître dans le corridor ; il veut le rejoindre et soupire tout bas : Quoi ! madame ! tant de bonheur ! . . . Mais le masque l'interrompt par un grand éclat de rire, et une voix bien connue lui crie du haut de l'escalier : « Bonsoir, papa , je te remercie, je me suis bien amusée. A demain ! » L'académicien désenchanté eut alors recours à cette exclamation classique toujours frénétiquement applaudie dans les reconnaissances de mélodrame : Ma fille ! dit-il avec désespoir, et l'écho du vestibule répondit : la fille !
Les bals de la Renaissance ont été cette année de véritables bals Musard, car Musard a donné son nom à toutes les fêtes qui rivalisent avec lui. C'est un des malheurs du génie, il fait la gloire de ses plagiaires et la fortune de ses rivaux, bienheureux encore quand ceux-ci ne le calomnient pas après l'avoir pillé. Bien heureux Musard si Julien ne le traite pas encore d'immoral; aujourd'hui c'est assez l'usage. Un homme invente une chose qui réussit, vite on l'appelle charlatan, et puis on lui prend
son idée On ne vit plus aux dépens de ceux que l'on
flatte, mais de ceux que l'on calomnie.
Les bals Musard ont toujours la vogue. Le bal Musard est déjà une vieille folie consacrée par le temps et adoptée par l'usage. Les jeunes gens de la meilleure compagnie, les héritiers de nos plus grands noms y vont dépenser l'ardente activité que Vémigration intérieure et leurs répugnances politiques leur laissent tout entière; ils dansent, ils galopent, ils valsent avec en-
thousiasme, avec passion, comme ils se battraient si nous avions la guerre, comme ils aimeraient si nous avions encore de la poésie dans le cœur. Ils ne vont pas aux fêtes de la cour, fi donci ils y trouveraient leur notaire et l.eur banquier; mais ils vont au bal chez Musard ; là, du moins, ils trouvent leur valet de chambre et leur palefrenier; à la bonne heure ! On peut, sans se compromettre, danser en face de ces gens-là. L'esprit de parti a découvert une mine de scrupules inouïs, de délicatesses étranges, auxquels, heureusement, nous ne comprenons rien; aujourd'hui, grâce aux nouvelles susceptibilités de la politique , servir son pays comme officier, comme diplomate, comme magistrat, c'est parjurer sa foi , c'est être indigne de son nom ; mais , en revanche, passer sa vie à fumer, à jouer, à boire, à médire avec une danseuse des femmes du monde qui ont eu l'esprit de se moquer de vous; se livrer sans colère aux propos les plus grossiers; ne vivre enfin ni pour l'étude, ni pour le cœur, ni pour la gloire, cela s'appelle garder ses convictions, être fidèle à une noble cause, comprendre enfin tous les devoirs de son rang et de son nom. Oh! noble parti! que vous remplissez bien la mission qui vous est confiée! Qu'il serait fier de vous ce jeune roi dont vous préparez le retour, s'il pouvait vous contempler dans vos jours d'enthousiasme! quel séduisant avenir pour lui que l'espérance d'une cour si chevaleresque et si brillante! et puis quelle sympathie éveilleraient en lui de si touchants tableaux ! Quelle heureuse harmonie entre son existence et la vôtre ; comme vous marchez bien ensemble au même but, comme vous suivez bien la même route, comme vos pensées sont bien l'écho de ses pensées! Mêmes occu-
pations, mêmes loisirs. II travaille... Vous jouez aux cartes !... Penché sur de iiros livres, il étudie l'histoire, il interroge la science... Penchés sur un billard, vous étudiez un nouveau coupl... Chaque soir il tombe à genoux devant une image du Christ, et, dans l'extase de la prière, il pense à son pays, il pense à vous, à vous ses défenseurs et ses amis... Chaque soir vous tombez aussi.... mais sous une table et dans l'ivresse du vin et de la fumée, vous ne pensez à personne, car vous ne pensez pas du tout. Voilà sa vie, voilà la vôtre. Oh! s'il était revenu il y a deux jours, quel admirable accueil il eût reçu de vous, avec quel empressement vous auriez couru à sa rencontre en descendant de la Courtille , déguisés en troubadours et en charretiers, en bateleurs et en malins, en Roberts-Macaires et en postillons de Lonjumeau! Maintenant que le délire est passé, soyez de bonne foi, messieurs, et dites-le avec nous : ce rôle n'est pas celui qui vous convient. Ce n'est pas ainsi que doit être représenté , dans la capitale de la France, par des hommes, héritiers de noms glorieux, le parti de la vieille monarchie, quand ce parti est si noblement représenté dans l'exil par deux femmes pleines de courage, par deux enfants pleins de dignité. Sans doute, il est de nombreuses exceptions à cette générale folie. Nous connaissons plus d'un jeune fils de duc qui mène une vie laborieuse , et qu'un avenir de dangers et de privations n'épouvante pas. Nous pourrions citer plusieurs exemples de résolutions énergiques que tous les esprits sages doivent admirer; mais ces exceptions trouvent si peu de sympathie , et l'on en parle avec un étonnement si plaisant, qu'elles viennent encore nous donnei- raison , et prouver que de tous les
partis qui divisent le pays, celui qui comprend le moins sa destinée est précisément celui qui devrait être le plus respecté, et qui est le plus respectable, puisqu'il a pour principe le culte sacré des souvenirs.
A propos, on nous écrit d'Allemagne : « La cour de Goritz, en apprenant la mort de madame la duchesse de Wurtemberg, a aussitôt pris le deuil. Un service funèbre a été ordonné. » Quelle différence, ici des intrigues, là-bas des prières! et quelle leçon pour tout le monde ; pour ceux qui n'ont point porté le deuil de Charles X et pour celles qui choisissaient leur robe rose, hier, quand toute la France pleurait. Un jour, on ne voudra pas croire que dans ce pays que l'on appelle généreux, deux partis desséchés par une politique misérable ont eu le courage de refuser leurs larmes à ces deux morts si sacrés : un vieux roi proscrit, et une jeune princesse de génie I
LETTRK YI
25 février 1839.
Electeurs et candidats. — M. Martin de Strasbourg — Histoire d'un courrier bigame.
Une seule et même pensée domine depuis huit jours les esprits. Toutes les nuances sont effacées, les rangs, les états sont confondus. Le pays ne reconnaît plus aujourd'hui que deux classes : les électeurs et les candidats. Les affections de famille sont ajournées, les devoirs de cœur sont suspendus. On n'est plus époux et père, oncle et tuteur, juge ou préfet, peintre ou cordonnier, poëte ou phaimacien, on est électeur. L'homme ne représente plus une créature mortelle, l'homme n'est plus qu'un bulletin, il n'est plus une âme, il est une voix. Les candidats ne vivent plus sous le regard de Dieu, ils n'agissent, hélas! qu'en vue de l'électeur; l'électeur est à la fois leur juge et leur conscience. Pour lui seul leur ferveur, à lui tout leur encens; les épîtres aux commettants se succèdent. Quel charmant recueil ([^électorales cela pourra faire un jour! Les pastorales sembleront bien froides en comparaison de ces délicieuses poésies fugitives et représentatives.
Du reste, rien de nouveau ; on ne vit point, on attend pour vivre que le sort de chacun soit décidé; nousmème n'habitons point Paris en ce moment. Nous aussi sommes atteint de préoccupations électorales. Notre pensée est loin d'ici, elle s'égare dans les montagnes
— 30;î — de la Marche; elle plane sur les bords chéris du Thol'ion. Ce n'est point pour nous une question d'existence politique, c'est une question de vie champêtre. Les bulletins d'un collège vont décider de nos plaisirs. Toute la politique se réduit pour nous dans ce seul mot : Passerons-nous l'été à Bourganeuf? Ah! nous l'espérons bien, en dépit de notre ennemi de profession, M. Martin.
Ce M. Martin, que l'on nomme Martin de Strasbourg à Paris, et Martin de Paris à Strasbourg, nous a rappelé l'histoire de ce courrier bigame qui avait une femme à Paris, et une autre femme à Strasbourg. Étaitce un crime? Non; habitant fidèle mais alternatif de ces deux villes, n'avait-il pas le droit d'avoir un ménage dans chacune d'elles? Un seul ne lui suffisait pas; sa vie était si régulièrement divisée : chaque semaine il restait deux jours à Paris, deux jours à Strasbourg ; avec une seule femme, il aurait été veuf la moitié du temps. Tl avait d'abord vécu plusieurs années marié uniquement à Paris, mais il avait amèrement reconnu les inconvénients de ce système; les soins que lui prodiguait sa femme à chacun de ses retours à Paris, lui faisaient trop sentir l'affreuse solitude qui l'attendait à Strasbourg. Là, une mauvaise auberge, un mauvais souper, la solitude et l'ennui ; à Paris, au contraire, un accueil empressé, une chambre bien chaude, un souper tendrement servi. A Paris, tout devenait plaisir, à Strasbourg tout devenait tristesse. Le courrier de la malle interrogea son cœur, et il s'avoua que la solitude était pour lui chose impossible; il fit encore ce raisonnement; il se dit que le mariage étant une admirable institution, on ne saurait trop lui demander de ga-
laiities; et eoiiHiie tout lui prouvait qu'il n'était iieureux à Paris que parce qu'il s'y était marié, il se persuada (ju'il ne serait heureux à Strasbourg qu'en s'y mariant. Donc il se décida à prendre ou plutôt à reprendre femme à Strasbourg. Pendant longtemps le secret de sa double union fut gardé; rien ne troublait ses ménages, il n'avait qu'à s'applaudir de ses choix ; ses femmes l'aimaient avec la même ardeur; son bonheur s'équilibrait merveilleusement, et il trouvait dans cette double affection d'ineffables douceurs que les simples maris ignorent. En faisant le voyage de Paris à Strasbourg, il pensait à sa grande blonde qu'il allait revoir, à Toinette, l'Alsacienne au teint rose, aux yeux bleus... il arrivait, il passait deux jours auprès d'elle; il jouait avec ses enfants qu'il appelait ses petits Alsaciens, et il repartait gaiement pour Paris. A peine sur la route, il oubliait Toinette ; il ne se rappelait que sa petite Caroline, la Parisienne aux yeux chinois, aux sourcils noirs, et il songeait à l'avenir de ses deux fils qu'il appelait ses grands enfants de Paris. Caroline préparaitelle son souper : Cuisine française, criait-il en riant. — - Toinette servait-elle à dîner : Cuisine allemande, disaitil encore en riant; et il ne voyait rien de coupable dans cette double union. Il trouvait tout simple que les hommes qui habitaient toujours la même ville n'eussent qu'une femme et qu'un ménage; mais il trouvait trèsraisonnable aussi qu'on eût deux femmes et deux ménages quand on habitait en même temps deux pays.... Non vraiment, il ne voyait rien de criminel à cela, bien mieux, il se serait battu pour prouver qu'il avait raison, et il aurait donné des coups de fouet à l'insolent qui l'aulait traité de bigame. Le mystère qu'il faisait de sa si-
lualioii aurait dû l'éclairer surcequ'il devait i)enser de sa conduite; mais il savait répondre à tout. — .le cache cela à cause de ces femmes, se disait-il, qui ne comprendraient pas; les femmes ont là-dessus des idées si folles! Un jour pourtant il commit mie imprudence, une très-grande imprudence î Un de ses amis de Strasbourg étant à Paris, il l'amena diner chez lui ; l'ami prit Caroline pour une sœur; il lui parla avec enthousiasme de la belle Alsacienne aux yeux bleus, et des beaux enfants de Strasbourg; il raconta le jour de la noce et se vanta d'avoir été l'un des témoins. Caroline, en véritable Parisienne, savait son Code civil par cœur. D'abord elle s'indigna, mais elle était mère : l'ainé de ses fils avait treize ans. Elle pressentit un procès scandaleux, une condamnation infamante, un nom taché et l'avenir de ses deux fils perdu ; elle entrevit le bagne avec horreur; elle comprit qu'ayant été épousée la première, elle était la seule femme légitime, et que cet avantage lui donnait de l'autorité pour agir. Son parti fut bientôt pris : elle prétexta un voyage indispensable, une parente la réclamait, il lui fallait quitter Paris pendant une semaine au moins; elle dit adieu à son mari, puis elle courut à Strasbourg. Elle alla voir Toinette et lui conta toute la vérité. ïoinette pleurait, elle ne voulait rien entendre; elle s'écriait avec douleur: « Il nous a trompées, le monstre, il faut nous venger; avoir deux femmes, c'est affreux ! — Sans doute, reprit Caroline impatientée ; mais si vous criez si fort, il y aura deux veuves; et ce sera plus triste encore, il sera pendu ; nos enfants mourront de faim. » Ces mots furent magi- (|ues. « Vous l'aimez, dit Caroline. — Oh! oui, je raimais trop: mais maintcncUit... — Maintenant, il faut
2 fi.
— aoo —
lui pai'domier; je lui paidoime bien, moi qu'il a trompée pour vous. Soyez donc comme moi généreuse, el entendons-nous pour le sauver. » Et ces deux femmes signèrent un pacte sublime. La justice ignora leur sort, et leur mari lui-même n'apprit que son secret avait été dévoilé et ne connut leur entrevue que quelques heures avant sa mort. Une roue s'étant brisée, la malle versa dans un précipice, le courrier, affreusement blessé, fut transporté à Strasbourg, où il expira après plusieurs jours de souffrances. Au moment de mourir, il lit ses aveux : « Ma bonne Toinette, dit-il, pardonne-moi, je t'ai trompée : quand je t'ai épousée, j'étais déjà marié.
— Il y a longtemps que je sais cela, reprit Toinette en fondant en larmes; ne te tourmente pas, c'est tout pardonné.— Tu le savais? Et qui te l'avait dit? — L'autre.
— Caroline? — Elle est venue ici, mon Dieu! il y aura bientôt sept ans; elle m'a tout conté, en me recommandant bien de ne faire semblant de rien et d'être toujours heureuse comme autreibis, pour que tu ne sois pas...
— Pendu, dit le bien-aimé bigame; pauvre Toinette, tu es une bonne femme... et l'autre aussi, ajouta-t-il en songeant à la généreuse conduite de Caroline, c'est dommage de quitter ces deux petites commères-Ià. Toinette, allons, embrasse-moi; v'ià le vrai départ qui arrive, il faut se dire adieu pour tout de bon ; mais c'est égal, tu peux t'en vanter, ma grosse blonde. Je t'ai bien aimée!... et l'autre aussi, ajouta-t-il encore en pensant à celle qu'il appelait sa jolie brunette; va chercher les petits que je les bénisse; et dépêche-toi. » Toinette amena ses trois beaux enfants ; le mourant les admira avec orgueil. «V'Ià de fameux enfants! les saillards, ils me ressemblent joliment... et les autres
aussi, dit-il encore en mêlant toujours ses affections. Mais les voilà! s'écria-t-il tout à coup en voyant entrer ses deux grands fils qui soutenaient leur mère à moitié évanouie dans leurs bras; ma foi, ça se trouve bien, nous v'ià tous réunis. » Toinette et Caroline tombèrent à genoux devant lui. Il tendit à chacune d'elles une de ses pauvres mains mutilées, et les regardant toutes deux avec une égale tendresse : « Adieu, mes petites veuves, leur dit-il tout bas, adieu, courage, consolez-vous ensemble, et priez Dieu qu'il me pardonne comme vous m'avez pardonné. » Puis s'adressant à son fils aine et lui montrant la malheureuse Toinette dont le désespoir lui déchirait le cœur, il dit tout haut : « C'est ma bellesœur, François ; tu auras soin d'elle et de ses enfants, w Et il mourut. Et ses deux femmes s'embrassèrent en sanglotant, et elles ne se quittèrent plus.
Vous allez nous demander quel rapport il y a entre ce brave bigame adoré à Paris, adoré à Strasbourg, et M. Martin dont on ne veut ni à Paris ni à Strasbourg? Nous vous dirons qu'une différence est une sorte de ressemblance, et que si les extrémités se touchent, les contraires peuvent bien s'accorder. Nous vous répondrons cela, dussiez-vous ne pas le comprendre, ni nous non plus; et puis nous ferons des vœux sincères pour que les épîtres de M. Martin aient le même sort que ses discours, c'est-à-dire ne produisent aucun effet; car nous avons le plus grand désir de passer l'été à Bourganeuf, et de faire les honneurs de nos rochers sauvages à nos illustres et brillants amis de Paris.