‹ Lettres parisiennes (volume 4)Chapitre 27 sur 31 · loiU · texte numérisé non relu

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l 11 nouvfau systèiiK.'. — Les pai mes soiil tics aveux. — Le béguin or f;ueilleux. — Le panache modeste. — Les diarnanls pénibles. — Le chapeau d'une envieuse.

Rien de nouveau cette semaine. Le monde parisien n'a point changé d'aspect depuis luiit jours, on n'a entendu aucun bomljardement, les rues n'ont brille d'aucune clarté officielle ; la physionomie de la grande cite na révélé aucun événement.

IS'ayant rien de nouveau à dire, nous ne trouvons, hélas! aucun prétexte pour ne point bavarder sur les modes et sur leschiflbns; c'est là le plus pénible de notre tache. ]N 'allez pas croire cependant que cette étude delà parure des femmes soit pour nous sans intérêt ; au contraire, prise au sérieux, cette étude a un très-grand charme, et nos observations nous ont sou vent amené à des découvertes très-curieuses. Grâce à elles, nous sommes parvenu à établir un système complet dont la profondeur philosophique vous épouvanterait. La vaterde^inait les passions du cœur aux plis du visage; telle ride lui disait : Il a souffert ; telle autre : Elle a aimé; tel sourire, symptôme de franchise, l'attirait; tel autie indice d'une nature perfide l'éloignait. il reconnaissait le ne/ d'un bon père, le front d'un honnête magistrat, le menton d'un jaloux. Pour juger un homme, pour connaitre son caractèie, ses goûts, ses sentiments, ses Nices, ses vertus, il lui suffisait de le regarder.

l.e (loeti'ur Gall dt'\iiiail les passions du cœur aux bosses du crâne ; ee moyen d'observation était moins eommode , mais aussi plus certain; car iorscju'on est assez lié avec les <;ens pour qu'ils vous permettent de leur tàter le crâne pendant un quart d'heure, on connaît déjà parfaitement leur caractère, leurs goûts et leurs talents; reste seulement à savoir s'ils ont la bosse du meurtre ou celle du génie, détail inutile, puisque, pour la plupart du tenq)s, les heureux possesseurs de ces deux bosses remarquables négligent de s'en servir. Il est pénible, n'est-ce pas, de manquer aux ordres de son propre crâne, de ne pas suivre la destinée qui vous était tracée par la science! Faire mentir ses bosses! c'est affreux î Eh bien ! nous l'avouons, ce tort grave est le nôtre; nous faisons des vers, nous faisons des feuilletons; et cependant , un disciple de Gall, un célèbre phrénologue, consulté dans notre enfance par nos parents , a reconnu que nous avions , très-prononcée , la bosse des arts mécaniques !

Voici donc deux beaux systèmes à l'aide descjucls on pénètre dans les abîmes du cœur. Le nôtre est moins savant, mais il est peut-être plus ingénieux. Il a, sur celui de Lavater et sur celui du docteur Gall, cet avantage, qu'il peut être mis très-facilement à la portée de tout le monde. Vive la science des ignorants! elle est limpide; les découvertes dues au hasard de leur esprit sont les plus certaines. Un ignorant de^ine souvent des choses admirables et d'une grande utilité. Les sages se sont écriés tristenu'nt : Qu'est-ce donc ((u'ctic savant? ('/est savoir qu'on ignore. — ^ou^ pourrions leur repondre peut-être a \ec raison : (^)ire.sl -ce donc (piètre iiiiiorani? ('"est IgnoitT (fuc I on sait.

Or, notre système, le voici : moyen infaillible de reeonnaitre le caractère, les goûts, les manies, les prétentions, les sentiments d'une femme, par un seul coup d'oeil jeté sur sa parure.

Depuis trois mois d'études obstinées , nous ne nous sommes pas trompé une seule fois. Pour nous tout est symptôme. Chaque objet nous révèle une pensée; les détails les plus insignifiants ont un langage que nous entendons; il est de grands et terribles événements que nous ont appris les remarques les plus puériles. Oui , dernièrement nous avons compris qu'il venait d'arriver un affreux malheur à la marquise de R... Le matin même, son frère s'était blessé dangereusement en tombant de tilbury. Elle allait le voir quand nous l'avons rencontrée à quelques pas de chez lui. — Ah! mon Dieu ! nous sommes-nous écrié , ce pauvre Alfred ! — Hé bien ? — 11 lui est arrivé quelque accident ; sa sœur vient d'entrer chez lui. — Cela n'a rien d'étonnant, elle y va tous les jours ; elle aime son frère passionnément. — Je vous dis qu'Alfred est blessé gravement ou très-malade. — A quoi donc devinez- vous cela? — Madame de R... n'a pas de manchettes, — et pour que cette femme si coquette, si élégante, coure les rues à cette heure sans avoir mis des manchettes , il faut qu'il y ait un grand malheur dans sa vie.

Quant aux secrets des caractères , rien n'est plus facile à deviner. Depuis le chapeau d'une femme jusqu'à ses souliers, il n'est pas une pièce de sa toilette qui ne soit un aveu ; la fortune ou la pauvreté n'y change l'ien ; le petit bonnet de la repasseuse dit toutes ses pensées , comme le turban de la duchesse dit tous ses pro-

jets. Le regard ment, le sourii'e est perlide; la parure ne trompe jamais.

H est des béguins pleins d'orgueil que vous n'avez jamais compris , et des panaclies pleins de modestie dont vous n'avez jamais apprécié la délicatesse et la dignité. — Expliquez - vous , nous dira-t-on. — Ecoutez donc : ce béguin est orgueilleux à force de simplicité, car une femme de millionnaire peut seule porter dans une brillante soirée cette coiffure modeste, bonnet de pensionnaire à l'infirmerie. Ce furieux panache, au contraire, est plein d'humilité; car la femme d'un employé à mille écus d'appointements peut seule avoir le noble courage, pour venir chez la femme de son supérieur, de s'affubler de cette toque à plumage jauni , qui compte des hivers de souffrance, dont les proportions sont démesurées, dont l'envergure est fantastique, mais dont l'âge et le ridicule même trahissent la plus généreuse abnégation, la plus pure conduite et les plus tendres sentiments. Ce béguin ne vous disait rien, mais, à nous, il tient ce langage ; voilà ce qu'il signifie pour nous : i( J'ai un million de rentes, le plus bel hôtel et les plus beaux chevaux de Paris. Mes diamants ont fait leur effet, mon collier d'émeraudes est connu , mes opales sont classiques; j'avais l'autre jour une robe de dentelle qui a fait le sujet de la conversation de toutes ces femmes pendant trois jours. Je veux leur prouver (jue je puis produire beaucoup d'effet dans un salon sans ces merveilles, et que je n'ai pas besoin de tout cela pour être plus jolie qu'elles. »

Cette vieille toque, pauvre mais honnête, ([ui ne nous disait rien à nous, nous dit à nous : '< Je sais bien ([ue

cotte coiffure est ties-lnide, et (|irelle n'a jamais ete a la mode sous aucun règne; mais qui me regarde? et d'ailleurs , qu'importe qu'on me regarde? je suis une bonne mère de famille , et j'aime mieux acheter utje capote neuve à ma petite fille (|ue de beaux chapeaux pour moi. Que le monde est ennuyeux et triste ! quelle corvée qu'une visite de devoir! TI me tarde d'être à la maison pour coucher moi-même le petit; ce cher amour est si délicat ! un rien l'enrhume. » N'avons-nous pas raison de dire : béguin orgueilleux , panache modeste; la simplicité de l'un n'est-elle pas de l'insolence? l'étalage del'auti'e n'est-il pas, au contraire, de la déférence etdu respect? Les femmes pauvres sont obligées de se parer pour aller dans une grande soirée; là, il n'est permis (lu'aux femmes immensément riches de faire des excès de simplicité.

En général, les toilettes ridicules, le frou frou, les garnitures historiées, les pouffes, les coiffures mirobolantes, les turbans à trois étages, les chapeaux à la polichinelle, \çs péruviennes en marabout, les cliicorées exagérées autour des manches et de la jupe, les pompons, les rosettes jetées à profusion sur les robes, annoncent une grande aménité de caractère , de la générosité même : les femmes fagotées de la sorte sont rarement méchantes; par la même raison, les femmes véritablement méchantes sont rarement ridicules.

Défiez- vous des femmes qui s'adonnent aux lisérés de rouleur avec persistance. Xous ne parlons pas de celles qui ont eu dans leur vie une ou deux robes garnies de cette manière , quand c'était la mode: nous parlons de ces femmes qui portent toujours, et sans raison, (les ro])es jaunes lisérées de rouge, des robes lilas lise

locs (le \v\'{ , (les robes bleues liserées de noir, des robes carmélites liserées de bleu ; ce sont des sournoises qui n'osent pas avouer qu'elles aiment la toilette avec fureur. Défiez-vous d'elles, surtout si elles ne sont point Jolies, car elles cachent d'innombrables prétentions : ce sont des coquettes hypocrites qui n'entendent pas la plaisanterie. Dites-leur vite que leur robe esl charmante; elles ne vous pardonneraient Jamais de ne pas l'avoir remarquée. ]Ne leur dites pas deux fois que vous les aimez; elles désirent vous croire.

Défiez-vous des femmes à toilettes Jansénistes, de ces robes montantes et collantes qui dessinent tous les contours de la taille comme un corset avec une pudeuisi malintentionnée. Ces femmes sont pleines d'orgueil et de Jalousie. Elles ont un caractère de fer et les passions de feu. Rien n'échappe à leurs regards toujours baissés.

Défiez- vous des femmes à parures tragiques , a tuibans improvisés, qui ont toujours dans un salon l'attitude de Roxane reconnaissant l'écriture de Rajazet ; ces femmes-là sont dévorées du besoin de produire de l'effet, cette manie les niène très-loin ; (juand les moyens permis sont épuisés, elles arrivent à ne plus choisir, et Dieu sait Jusqu'où peuvent aller ces actrices de salon !

Défiez-vous des femmes qui , avec une fortune médiocre, ont de magnifi(iues diamants. \ ous ne savez pas ce qu'il leur en coûte pour arriver à cet éclat. Klles se privent de tout, même d'enfant; elles onl une cuisinière pour fennne de chajnbre, un domesticpie hel)(h)ma(laire pour frotter leur appartement, et un mari facticement iu)urri de ponnnes de terre et de haricots, poui- leur donner la main et les nu-ner dans le momie, couNcrlis

de leurs diamants. « Vous avez là une superbe agrafe, leur dit-on. Ces diamants sont d'une très-belle eau. — J'aimerais mieux de bon vin,» dit le mari. On prend cela pour une plaisanterie assez vulgaire, mais on en rit par politesse. « Puis les barieots sont bien indigestes, » ajoute-t-il en soupirant ; et l'on n'y comprend plus rien. Nous qui connaissons les misères de cette splendeur, nous vous les expliquons.

Voulez-vous savoir ce que nous appelons « toilette d'envieuse? » C'est un assemblage de couleurs vagues et fausses dont le destin est d'exprimer une modestie iniplacable; la robe d'une envieuse n'est ni rose, ni bleue, ni verte, ni noire, ni rouge, ni blancbe : elle est en mousseline de laine tourterelle à dessins brouillés ; son chàle est couleur suie; son cbapeau est marron, orné de rubans glauques à filet brun ; elle ne porte jamais de volants pour pouvoir lancer contre eux de vertueuses épigrammes. Elle a des brodequins noirs lacés soir et matin , nuit et jour, des gants de iil écru ; cette toilette lui sert à trouver toutes les femmes coupables, et plus ou moins causes de la ruine de leur mari.

Voulez-vous savoir à quelle toilette nous reconnaissons les femmes très-dévouées, courageuses, paresseuses, ennuyeuses, menteuses, vaniteuses, vertueuses, heureuses ou malheureuses? Oui, sans doute; mais r'est là notre secret, et nous ne disons pas nos secrets.

LETTHi: XYI!.

6 septembre 1859.

ï.e I ION véritable; définition (b^ ce mot. — La Sainl-Loiiis à Versailles. — Le tournoi d'Eglinglon. — Le cheval d'Aui io!. — Les faux chasseurs.

Il est venu le jour où le Parisien lui-même rougit de Paris, l.e mois de septembre est la saison maudite , la véritable saison morte de la grande ville. Courageux est l'homme indépendant qui ose se montrer sur le boulevard à cette époque. C'est maintenant que la fausse absence est une nécessité, un devoir d'élégance dont tout lion qui se respecte ne saurait s'affranchir. A l'heure qu'il est , il ne doit plus y avoir dans Paris d'autres lions ([ue ceux de la Porte-Saint-Martin. Ceci nous fait penser que ce mot anglais si promptement adopté ne signifie rien ici comme on l'emploie. Depuis (pielque temps , toute personne élégante est honorée du titre de lion; on compte une vingtaine de lions par coterie: toute femme quia de beaux diamants, de hautes dentelles, de grands chevaux et un bon cuisinier, qui se montre au spectacle, aux courses et aux fêtes brillantes , est classée parmi les lionnes, sans information préalable et sans jugement motivé; tout homme qui porte une coiffure à la Henri III , une barbe à la Pluton , des moustaches à la Cromwell et une cravate à la Colin, qui fume un cigare colossal à côté d'un groom microscopique, qui crie très-haut dans un nuage de fumée : « />ojo«, mon cher, comment ça va? et à qui une

nulle \()i\ l'cpoiid dans une (jloire de lal)a(* : (a ni jxh mnt. c\ toi ? » est soudain reconnu et déclaré lion par on ne sait ([uelle autorité.

Et puis lions et lionnes se réunissent pour s'admirer entre eux, et, sans savoir les droits et les exigences de la dignité qu'ils s'ai'rogent, ils se disent avec oi-geuil : .le suis un lion , tu es un lion , nous sommes des lions, elles sont des lionnes; eh bien ! nous aussi, nous allons conjuliner cet étrange verbe. Et nous vous répondrons : vous n'êtes pas des lions, elles ne sont pas des lionnes. Vous êtes des dandy.'i , des beaux, des muguets, des incroyables , des fashionables , des merveilleux , des merveilleuses si vous voulez; mais vous n'êtes pas des lions. Moralement, qu'est-ce qu'un lion? Définition : un lion moral est une bête curieuse. Or, par le mot bête curieuse on n'entend pas un animal indiscret qui veut tout voir, mais un animal extraordinaire que tout le monde veut voir. Ainsi, le lion du Jardin-des-Plantes, dont personne ne se soucie, n'est pas un lion. Malgré ses prétentions légitimes à cette dénomination , malgré sa longue crinièi'e , malgré ses ongles, malgré ses dents, ce roi des déserts n'est pas un lion; le cheval chinois, au contraire, malgré ses jambes courtes, son allure plaisante, sa robe si laide, le cheval chinois est un lion , parce que tout le monde accourt pour le voir au Cirque des Champs-Elysées. Il en est de même dans nos salons. Le lion d'un raout n'est pas le jeune élégant dont la tournure est la plus extravagante, dont les poses sont les plus étudiées, dont les manières sont les plus prétentieuses ; c'est quelquefois un homme très-simple, qui n'a pas le moindre ridicule à faire valoir, mais que tout le monde veut connaître, parce

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4irini(' <j;rniuU^ eck'hiito le recominaiulo i\ Intleiilion iiéiu'iale : parce qu'il a fait un vovage des plus périlleux, parce qu'il a enlevé plusieurs mères de famille en Angleterre, parce qu'il a prononcé la veille un éloquent discours, parce qu'il vient de faire un magnifique héritage, parce qu'il a couru sur un cheval pur sang avecune casaque de jockey, parce qu'il descend de ballon à l'instant même, et qu'il rapporte des nouvelles toutes fraîches de l'empyrée, parce qu'il est légèrement soupçonné d'avoir empoisonné sa femme, ou quelquefois pour bien moins que cela ; quelquefois c'est tout bonnement parce qu'il vient de publier un livre plein de génie qui a obtenu un immense succès. Mais on n'est lion ({u'un moment dans sa vie; la charge de lion n'est pas une place inamovible, fttre le lion de la soirée, c'est être Vatout de la partie, et, vous le savez, la royauté de Valout cesse quand le coup est Joué.

Ne dites donc plus inconsidérément : Nos lions ont adopté telles modes, toutes nos lionnes assistaient à cette représentation. C'est comme si vous disiez : Trèfle et carreau sont atouts; c'est comme si vous disiez, et cela vous le dites souvent : Une foule de personnes distinguées, etc., etc. i\e confondez pas le dandy et le lion , la merveilleuse et la lionne; ils ne sont point de la même famille : le dandy est celui qui veut se faire voir, le lion est celui qu'on veut voir; la merveilleuse est celle qui cherche tous les plaisirs, la lionne est celle que toutes les fêtes réclament, et sans laquelle il n'est point de plaisir. The lion (prononcez Vane) est dans une brillante soirée ce que la mariée est dans une noce, ce (|ue le nouvel élu est dans une réception académique , ce que le Parisien est dans une petite ville de province,

t'o que raccusé est dans un procès, ce iiue la Nictinie est dans un sacrifice, ce que la girafe est au Jardindes-Plantes, enfin, ce qu'était autrefois le lion dans la ménagerie. Exeniple : à la Porte-Saint-Martin, qui est le lion? Ce n'est pas le tigre, ce n'est pas le léopard, ce n'est pas l'agneau, ce n'est pas le lion; c'est M. Van Ambiirgh.

Nous disons donc que la solitude de Paris est extrême, et que nul en ce moment n'ose l'habiter. Le dimanche est le jour de l'abandon général ; non-seulement ce jour-là il n'y a plus personne dans Paris, mais vous ne trouvez même plus de voitures pour vous conduire hors de Paris. Fiacres, cabriolets, citadines, milords, carrosses de remises, tout a disparu; vous parcourrez en vain la ville dans tous les sens, vous dépêcherez en vain les messagers les plus actifs, vous interrogerez en vain toutes les places de fiacres, vous resterez à pied du matin jusqu'au soir; les wagons euxmêmes vous repousseront. Voyez ! cinq mille personnes attendent leur billet à la porte du débarcadère. Les nns tiennent sous le bras un pain de quatre livres , d'autres un melon; ceux ci balencent un pâté suspendu dans une serviette , ceux-là tiennent religieusement un poulet maigre dans un papier gras. Plusieurs emportent un panier de pêches à la campagne I Les pêches de Paris sont si bonnes ! ils ont raison ; quelques-uns emportent un myrte... ou un géranium. La Saint-Louis, c'est la fête de tout le monde, des Louis et des Louise quelquefois , mais le plus souvent des Alfred, des Achille, des Melchior, des Paimyre et des Paméla. Plus on a un nom prétentieux à faire valoir, et plus on s'appelle Louis ou Louise secrètement. Le che-

— 3S7 — min lie fer, ce jour- la, avait à transporter, outre tous les habitants de la capitale , tous les comestibles et tous les pots de fleurs de Paris. Que de pâtés dévoies dimanche dans les bosquets de Versailles ! La salle de marbre était jonchée de gastronomiques débris, d'enveloppes de jambons, de cornets de sel, de i)apiers à sucre, de manches de gigots, d'os de poulets, de carcasses de dindons. Quelle foule! quel bruit! Nymphes, avec orgueil vous répandiez vos ondes pour charmer les yeux du peuple-roi. Qu'était Louis XTV auprès de ce nouveau maitie? la volonté de l'un a pu créer ces merveilles en un jour; la volonté de l'autre pourrait les détruii'e en une heure. Belles statues si Hères de vos grâces antiques , de vos pieds de marbie , de vos bras si coquettement arrondis , tremblez devant ce souverain terrible, redoutez son enthousiasme sauvage : il est capable, dans son empressement admiratif, de vous abattre et de vous briser pour vous admirer de plus près. ï.e désordre était si grand à huit heures du soir, lorsque ces trente mille personnes, venues dans le courant de la jouinée, ont voulu retourner ensemble à Paris , que le préfet et toutes les autorités de Versailles ont été forcés de venir mettre le holà. N'os réjouissances populaires ont toujours un faux air d'émeute qui leur prête beaucoup de charme. En France, la révolte est le principe de toutes les fêtes. On ne croit pas s'être amusé quand on ne s'est pas un peu insurgé contre ceux-là même dont le métier est de protéger les plaisirs. Kt puis c'est en toute chose une mauvaise foi attiistante ; l'esprit de fraude préside à tous ces innocents marchés; le besoin d'usurpation est le moteur de tous ces jeux : on s'entasse huit dans un fiacre (jui r.e peut contenir

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cjiii' six personnes; le eoclu'icrie, on n'en lient coniple; on lui (lit des injures et on le bat ; si l'on \o\{ une haie ou une barrière, on la iVanehit : les haies et les barrières ne sont laites (|ue pour être esealadèes; personne n'attend son tour, personne ne reste à sa place; la plus mauvaise place paj-ait toujours la meilleure quand elle est déjà prise. Tricher, usurper, enfreindre, voilà chez nous le vrai plaisir; l'amour lui-même subit cette fatale loi : on n'aime passionnément sa maîtresse que quand elle est la femme d'un autre. Ecoutez au hasard la conversation des passants qui reviennent le soir d'une fête, A ous entendrez toutes phrases comme celles-ci : Il m'avait d'abord demandé vingt sous; jai dit : Merci! je n'ai que quatre sous... je m'en vas. Alors il m'a crié : i.e v'ià pour quatre sous... — Ou bien : Ils me disaienl comme ça : On ne passe pas ! — Mais je leur ai donne de bons coups de poing, et je suis entré tout de même. Le plaisir de la fête se réduit donc à n'avoir payé que quatre sous ce qui valait un franc , et à être parvenu par la violence là où il était défendu d'arriver. Un tel peuple nous parait assez difficile à gouverner.

Les conversations parisiennes ne se soutiennent depuis huit jours que grâce aux correspondances. Toutes les choses que l'on raconte sont précédées de ces mots : On m'écrit de Londres, on m'écrit de Bade. Entre autres récits, nous avons recueilli de plaisants renseignements sur le tournoi d'Eulington ; ils sont extraits d'une lettre contidentielle. Plusieurs chevaliers, dans une des répétitions laborieuses qui ont eu lieu aNant le grand jour, avaient reçu des coups de lance si terribles, qu'ils avaient la poitrine et les bras meurtris; ils voulaient cond)allre cependant, et, résolus a vaincre sans

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nioiirir, voila co ([u'ils avaient imagine : « u aetion la plus belle est de taire \olei' sa lanee en éclats, se sojH (lit les prudents héros; eh bien ! nous ferons voler nos iatjcesen éclats, et pour cela nous n'aui'ons pas besoin (le nous doinier des coups affreux; rien de plus sini- [)le, nous allons casser nos lances d'avance, ou plulôl nous allons les faire scier très-proprement en trois ou ijuatre endroits; puis on recollera les morceaux, et Ton cachera les jointures sous des bandes de papier peini de la couleur du bois. » Ils dirent, et leurs lances, brisées paisiblement et avec intelligence, furent raccommodées aussitôt par un disci'et écuyer. Mais les vain- (|ueurs, assurés contre les blessures et les revers, ne s'étaient pas fait assure)* contre la pluie et le mauvais cspiit de leurs coursiers. L'eau ([ui tombait en abondance avait décollé le papier trempé, et les che\au\ ([ui ruaient saiis cesse, dans leurs brusques mouve inents, inipiimaient aux bras des che\aliers des secousses fatales aux lacommodages de leur lance. A chaque ruade, un des morceaux se détachait et tondrait honteusement dans Tai-ene aux applaudissements ironi- (jues des spectateurs. Quand les ehcNaliers en xinreni a s'attaquer, il ne leur restait plus qu'un tronçon dépareillé dans la main. Leurs lances pipées s'étaient brisées en détail au lieu de se briser en éclats.

Les courses d'hier au Champ-de-Mars ont été for! brillantes, tous les vrais amateurs de chevaux y assistaient. La troupe Franeoni et .lolibois s'y faisait remarquer. Mesdanu's Cu/auI et ('.annlle étaient en calèche découNcrle: Auriol était en tilbuiy, conduit pai le fameux cheval si heureusement apprivoisé, (|ui agite l;i sonnette eomm»^ un président de Lhambre, qui boit

du \îi\ par rasades comme un <>nidt' cliampelre, (jui dine à table avec une serviette attacliée autour du cou comme un enfant bien élevé. Ce qui nous étonne, c'est qu'un cheval qui sait faire tout cela sache aussi traîner un tilbury. II est, de plus, galant comme un marquis, comme un marquis d'autrefois. Une jeune étrangère, une Américaine, ayant laissé tomber son mouchoir, le cheval empressé s'est précipité pour le relever, et le lui a rendu avec beaucoup de grâce. Merci , monsieur, a dit la jeune fille sans lever les yeux.

Nous avons accusé, il y a quelque temps, les plaisanteries d'AurioI d'être un peu monotones: nous lui devons la justice de dire qu'il les varie maintenant délicieusement. Il a une manière de jeter des poids de cinquante livres sur la tête des spectateurs, qui est tout à fait agréable ; l'illusion est complète, on se croit mort. Un cri d'effroi retentit dans toute la salle. Auriol, suspendu dans les airs, regarde le public en riant, et le poids de cinquante livres, emporté par une petite licelle, disparaît sans avoir assommé personne. Eh bien ! ce poids en carton semble si lourd, et Auriol le soulève avec des efforts si parfaitement bien imités , que ceux mêmes qui savent la ruse ne peuvent s'empêcher de frémir quand il le laisse tomber par terre; il en est de cette parade comme de bien d'autres comédies qui se jouent en ce monde. On sait le fond des choses, et pourtant on se laisse entraîner par les apparences. On fait l'aumône à un faux aveugle qu'on sait être un voleur espion. On ofiVe une place dans sa voiture par pitié à un vieil avare qui pourrait avoir dix chevaux dans ses écuries, et l'on s'empresse d'aller consoler un égoïste d'un affreux chagrin qu'il ne sent pas.

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La grande mode , en ce moment , c'est d'aller a Saint-Germain déguisé en chasseur; déguisé est le mot : la veste grise, la casquette et le carnier surtout, voilà le costume de voyage. On tient son fusil sous le bras et l'on monte dans un Avagon. On est censé devoir chasser toute la journée dans les forêts environnantes. Le soir, en revenant à Paris, on feint de succomber sous le poids d'un gibier énorme. Le carnier est enflé comme une outre. Le chasseur orgueilleux semble avoir dépeuplé la contrée; tout cela a très-bonne façon. Nous nous sommes trouvé, il y a quelques jours, au débarcadère de Saint-Germain, avec un de ces Nemrod de banlieue. Le carnier monstrueux qu'il portait fièrement sur son dos excitait notre étonnement et un peu aussi notre défiance. Un très-jeune écolier qui nous accompagnait jetait sur cette magnifique proie des regards d'envie; à cet âge, la passion de la chasse a toute l'ardeur d'un premier amour, le gibier a tout l'attrait d'une première victime; la seule vue d'un lapin mort fait battre le cœur. Et notre écolier, voyant ce carnier si bien rempli, ne put résister au désir d'admirer ce qu'il contenait. Il saisit le moment où le chasseur distrait regarde fumer la chaudière que l'on est en train d'atteler, se place derrière lui, et d'une main légère soulève le dessus du carnier; il en examine rinlérieur avec attention, puis il se meta rire en s'éloignant doucement. Hé bien ! lui dit sa mère, ce monsieur a-t-il tué beaucoup de perdreaux, de faisans? — Non, ma mère; mais, c'est égal , c'est un chasseur bien adroit. — lia tué des lièvres , des lapins ? — Non , ma mère. — Alors quoi donc? — Il a tué un paletot et deux paires de bas.

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Vous devinez ([uelle fut notre joie en deeouvranl ecl ('tianiiei>ibier. M. de B., qui était avec nous, se pâmait de rire; le tour est ingénieux , disait-il , et eela nw donne une idée : chaque lois que mon IVere va a la chasse il m'emprunte mon carnier; bien, la prochaine Ibis, je lui prêterai mon sac de nuit.

li:ttki: xviii.

IS seploinbit; 1859.

L;i iiioiioiii iiK' (If ^(',^alilc t'I la passion du luxe— La Ucpublique cl ia Résenco. — f.es Cnlims rnrociis.

Le caractère dislinctif de notre époque est l'étrange combat que deux passions rivales, rivales en apparence, mais associées en réalité, opposées de langage, mais fraternelles d'origine, se livrent dans les esprits à l'insu même de ceux qu'elles entraînent. La première et la plus impérieuse est ce besoin d'égalité (jui dévore tous les orgueils et dont la susceptibilité ridicule commence à dégénérer en uu)nomanie; la seconde et la plus dangereuse, parce qu'elle explique l'autre misérablement, est ce besoin du luxe qui bouleverse toutes les classes; luxe risible , d'un anacbronisme monstrueux, qui ne s'accorde avec rien dans notre siècle, v\ (fui semble n'avoir d'autre but que de l'aire ressortit la mesquinerie de nos fortunes, la bourgeoisie de nos mœurs, la grossièreté de nos manières et l'inconsé- (pience de nos institutions. Voulez-vous saNoir ce qu'ils l'ont, nos jeunes et farouches républicains, aussitôt i|u'ils ont gagné quebiue argent?

Ils se font ineubler un ai)partement à la Louis \\ .

Tout le siècle est là.

Kt ils composent leurs plans de répul)li(iue: ils supprimeiil la roxaule et la pairie, ils anéantissent la r.'imillc, abolissent ia inoprlélé, et demandent (h s mil-

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liers de tètes, assis noiicluUammeut dans un fauteuil doré, devant une élégante table à pieds de biehe, couverte de porcelaine de Saxe et de magots de la Chine ; et ils plongent galamment leur plume dans une écritoire de Boule, pour ajouter sur leur liste de proscriptions votre nom à côté du nôtre.

Est-il rien de plus bouffon, de plus sot, de plus lourdement naïf, de plus niaisement inconséquent que la lutte de ces deux passions? Voyez- vous d'ici ces Catons rococos, frisant leui's cheveux devant un miroir de Venise? Dites, n'est-il pas charmant de pouvoir rajeunir la belle phrase antique, en criant à un vengeur en retard : « Tu dors , Brutus , dans des rideaux de lampas, et Bome est dans les fers? » Brutus en débraillë. imitant Louis XV et lui soufHant madame de Pompadour, Brutus quittant la chaise curuFe pour le canapé séducteur aux ornements chantournés et tarahiscolés (expressions du temps retrouvées par M. Petrus Borel, auteur de madame Putiphar) , Bome sévère se souvenant de la Bégence, les vertus farouches donnant la main aux vices coquets, la Liberté se faisant complice des libertés, madame Bubarry causant chiffons et bijoux avec la mère des Gracches , et Lucrèce expliquant sa conduite à Sophie Arnould : tout cela est nouveau et très-piquant; notre époque seule pouvait amener de pareils mélanges ; les époques de transition ont cela d'agréable, que rien ne leur appartenant en propre, elles ont le droit de piller dans le passé tout ce qui les séduit; cet assemblage des choses les plus contraires, ce désordre, ce manque d'unité, leur donnent peu de caractère, il ei^t vrai; mais ces choix étranges sont eux-mêmes de si naïfs aveux , qu'on leur pardonne la

confusion qu'ils jettent dans les coutumes du présent, en faveur des révélations qu'on le\n- doit sur l'avenir.

Rassurez-vous donc : ce n'est point pour supprimer les chevaux, les diamants, les riclies étoffes, les lustres d'or et toutes les splendeurs des palais royaux, que les républicains veulent renverser les trônes et bouleverser la France; non, c'est seulement pour posséder eux-mêmes toutes ces belles choses et les acquérir le plus tôt possible, par des moyens politiques, c'est-àdire sans travailler. Avec quelques bons coups de fusil adroitement tirés, on est bien vite aux affaires; il ne faut que deux ou trois jours pour cela , tandis que pour faire fortune il faut des années; et encore n'est-on pas certain de réussir. Laissez-les venir sans crainte, ils ne sont pas si dangereux que vous le croyez ; ils ne veulent rien détruire, on les calomnie: votre magnifique hôtel , monsieur le duc, ils ne veulent point le brûler, ils veulent seulement l'habiter; votre excellent cuisinier, monsieur l'ambassadeur, ils ne veulent pas en faire un homme libre, ils veulent seulement vous le prendre et goùtei* aussi de ses plats; vos immenses terres si bien cultivées, monsieur le marquis, ils veulent qu'on les divise, mais c'est sans intentions mau- \ aises; ils comprennent mieux qu'on ne le suppose les dioits de possession, et s'ils veulent que l'on partage, rassurez-vous, c'est pour avoii* ce qui leur manque.

0 candides républicains de la province, venez donc un peu visiter vos coryphées de Paris; car nous vous rendons justice à vous : la passion du luxe n'est pas votre faiblesse, vos chandelles mélancoliques, vos mouchettes toujours actives, prouvent assez que le progrès (les lumièi'es est tout intellectuel chez vous. Le besoin

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