‹ Lettres parisiennes (volume 4)Chapitre 7 sur 31 · HT · texte numérisé non relu

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mort, c'est l'oisiveté, c'est le découragement, c'est la stérilité. Quel projet former lorsqu'on attend toujours? que peut-on entreprendre lorsqu'on a tout à craindre? comment marcher quand la route n'est pas tracée? comment semer sur un terrain mouvant ? Que penserait-on d'un laboureur qui passerait toute la saison des travaux à choisir lequel de ses chevaux il doit mettre à la charrue, et qui, lorsque la moisson viendrait, ne se serait pas encore décidé. Voilà pourtant où nous en sommes ; rien ne se fait parce que nous passons nos jours à choisir ceux qui doivent faire ; toute la caravane s'arrête pour regarder se battre ceux qui doivent la conduire , rien ne s'accomplit, rien ne marche que le temps, le temps implacable, le temps précieux que nous perdons sans retour.

La grippe, la grippe, la grippe, voilà ce dont on parle, ce dont on rit, ce dont on meurt. Sur quatorze personnes qui habitent une maison, quatorze personnes sont atteintes; tous sur tous, voilà la proportion. On raconte que la semaine dernière le duc de M..., ayant tous ses gens malades, hommes, femmes, portiers, portières, a été forcé pendant deux heures d'aller lui-même tirer h cordon de la porte de son propre hôtel. — M. le duc de M... est-il chez lui ? — Il n'y avait pas moyen de dire: Non. — Enfin quelqu'un est venu relever M. le duc de M... de sa faction, et il est rentré dans le salon pour donner une tasse de tisane à madame la duchesse de M. . . , qui avait la grippe, et dont les femmes de chambre étaient au lit avec la grippe. Et pourtant les bals vont encore, on danse, on essaie des robes, on se coiffe, on se couronne de fleurs entre deux quintes. Les femmes, le matin, sont frileuses, dolentes, tout empaquetées

de bonnets, de voiles, de fichus : on les plaint, on gémit avec elles, et leur tête se penche, leur corps délicat se courbe, leur petit pied, grossi par la fourrure, s'entoure encore d'un châle ou se grille devant le feu ; on leur

conseille de se soigner, on les quitte inquiet , et

puis le soir on les retrouve au bal étincelantes, la tète haute, empanachée, endiamantéey les épaules nues, les bras nus, les pieds nus, car un bas de toile d'araignée n'est pas une chaussure, et puis les voilà qui tournent, qui sautent, qui volent, et qui vous méprisent, vous, leur ami, dont le regard étonné semble dire : « Imprudente, est-ce bien vous? » — Qu'est-ce que cela prouve? — Que les femmes aiment mieux mourir que de se refuser un plaisir ; qu'elles vivent pour le monde, les bals, les concerts; que leur santé est sacrifiée à de futiles amusements; que... — Non, cela veut dire que fintérieur des ménages est si parfaitement ennuyeux, qu'on préfère risquer de gagner une seconde fois la grippe à l'ennui de rester au coin du feu avec des gens qu'on a pris en grippe : la preuve, c'est que les personnes qui se sont fait une vie intérieure agréable ne sortent point de chez elles. On a dit : « Le monde est fait pour les heureux, pour les riches ; » il fallait dire, les heureux n'ont pas besoin de lui. Mais ceci demande de longs développements, nous y reviendrons un autre jour.

Les deux bals de la semaine dernière étaient charmants; toutes les femmes étaient jolies. Les robes étaient d'une fraîcheur, d'une élégance incomparables. Il n'y avait peut-être pas assez déjeunes hommes, les danseurs étaient rares, cela rentre encore dans notre idée ; les hommes pouvant se réunir sans façon dans les cercles, dans des clubs, n'ont pas besoin, pour se distraire de la

grippe, de séparer et d'aller au bal, extrémité à laquelle les pauvres femmes sont réduites.

Les moralistes commencent à crier au scandale en parlant des bals Musard et Jullien ; quel crime y a-t-il donc à s'amuser en faisant grand bruit et d'une façon assez vulgaire? Si ce plaisir remplaçait les bonnes œuvres et les saintes lectures, nous dirions comme vous : à bas les plaisirs! mais quand on songe que toute cette activité que le peuple emploie à danser, valser, galoper, il pourrait l'employer d'une manière plus fatale, on devient très-indulgent pour les fêtes qui ne peuvent nuire qu'à ceux qui en jouissent. Quand on a vu la démence hostile et cruelle, on pardonne à la folie inoffensive; quand on a vu le carnaval à l'Archevêché, on s'arrange assez bien de le voir à l'Opéra. Ehl ditesnous, messieurs les politiques à petite morale et à fausse vertu, le galop de Musard ne vaut-il pas mieux que l'émeute? n'oubliez donc pas qu'il la remplace, et fermez les yeux. On gouvernait le peuple de Rome avec les fêtes que l'on donnait pour lui ; le peuple français gagne lui-même l'argent de ses plaisirs; c'est lui-même qui en fait les frais, et nos petits Néron n'ont pas droit de se plaindre, ni de lui ravir une joie qui ne leur coûte rien. Pauvre peuple! sans tes amis, il y a longtemps que tu serais heureux.

' Les pauvres peuples nous font penser aux pauvres rois.

Un voyageur, revenant de Goritz, raconte un trait de M. le duc de Bordeaux, qui n'est pas sans intérêt. Le prince avait engagé plusieurs jeunes gens à faire avec lui une grande promenade à cheval, et chacun admirait son audace, son agilité; les haies, les fossés,

lieu ne l'arrêtait; enfin, il rencontre un ravin, une sorte de torrent, de rivière assez large pour lui faire faire des réflexions; il hésite un moment ; puis, se tournant vers ses compagnons, il leur crie en riant : « Allons, messieurs, ceci est le Rhin, passons en France! » et il lance son cheval dans le torrent et gagne, non sans peine, l'autre rive. Parvenu là, il s'aperçoit de son imprudence, car tous les cavaliers n'étaient pas aussi ardents que lui ; alors, avec une bonté charmante, ayant jeté les yeux autour de lui : « Que je suis fou , s'écria-t-il, il y avait là un pont; » et se dirigeant vers le pont, il fait signe aux autres jeunes gens que c'est par là qu'il faut le rejoindre. Tous sont revenus admirant la hardiesse du jeune prince , peut-être plus encore sa présence d'esprit. Il est glorieux pour soi-même de franchir les torrents à cheval , mais il est plus beau de trouver un pont pour les autres.

On lit dans un petit journal de modes, ou plutôt dans un journal de petites modes : u La comtesse de C... , accompagnée d'un grand d'Espagne, avait un turban de satin brocart, sablé d'or, mêlé de gaze bleu de ciel. Son magnifique manteau couleur groseille, doublé d'hermine, et la noblesse de sa tournure, la rendirent l'objet de tous les regards, au moment où, attendant son somptueux équipage, elle stationnait sur les degrés du péristyle de l'Opéra. » On la voit d'ici cette comtesse avec son grand d'Espagne, son turban de satin brocart, son magnifique manteau groseille, et la noblesse de sa tournure, stationnant sur les degrés du péristyle. Cette expression stationner, consacrée jusqu'à ce jour aux fiacres et aux cabriolets de louage, tout à coup appliquée à une comtesse, acquiert bien de l'élégance. La

[)olit'e devrait ajouter ceci à ses règlements : « Dorénavant, les comtesses et les grands d'Espagne stationneront sous le péristyle gauche de TOpéra. »

Les femmes portent cette année beaucoup de turbans de toute espèce, turban lourd en étoffe d'or, turban léger en dentelle, en gaze, en tulle ; Cimon est renommé pour les premiers. Cimon possède le turban classique, le turban maternel. Mademoiselle de Beaudrant seule a compris le turban jeune, le turban de fantaisie. Mais ce qui nous séduit dans cette parure, c'est l'inévitable niaiserie où elle entraine les admirateurs de la beauté ; il n'est pas un homme un peu en proie à l'élégance qui ne dise une fois au moins dans sa soirée cette phrase aimable : « Ah ! madame ! que ce turban vous sied bien I vous avez Pair d'un belle odalisque. » 0 erreur ! jamais les odalisques ne portent de turban I — 11 y en a de plus familiers qui disent : « Bonsoir, belle odalisque fy^ Même erreur. Nous conseillons à ces galants ignorants, d'abord de voyager en Turquie; puis nous leur proposons la phrase suivante : Oh I madame, que ce turban vous sied bien î vous avez l'air d'un beau cadi. C'est moins flatteur, mais plus exact.

Les boucles d'oreilles se portent maintenant sur le front, à la place de petits peignes, ou plutôt au-dessus des petits peignes qu'elles servent à cacher : on les attache avec un til de fer très-léger, un cheveu de fer, si l'on ose s'exprimer ainsi. Du reste, toujours beaucoup de diamants, d'émeraudes, de rubis : on se rapproche des Mille et une Nuits le plus possible. Il n'y a que l'esprit de la princesse Schereazade que personne ne songe à imiter. Nous avons admiré ces jours-ci une superbe agi'afe, une royale fleur, une reine Marguerite en dia-

mant dont le cœur était formé d'une énorme perle fine ; la tige, les feuilles, tout était d'un travail merveilleux et d'un prix si raisonnable, que nous mourions d'envie de nous en passer la fantaisie ; mais à qui l'offrir ? Celle qui l'aurait reçue ne la méritait pas; celle pour qui nous l'aurions voulu choisir ne l'aurait pas acceptée ; il a fallu nous résigner à être sage ; ainsi de l'ambition, ainsi de l'amour : ce qui nous est facile est indigne de nous ; ce qui nous attire est impossible.

Les indifférents sont devenus quelque chose de si important dans la vie, qu'on est bien forcé de l'arranger pour eux. Autrefois, on avait deux ou trois amis intimes, amis de cœur, de bourse et d'esprit, avec qui on osait penser, devant qui l'on osait souffrir, craindre, espérer, rougir même; des confidents, des complices,^ auxquels on savait consacrer la plus grande partie de sa journée ; et puis on avait une vingtaine d'indifférents que l'on voyait tous les jours, avec qui l'on était trèslié, mais que l'on ne désignait que de cette manière ; « Un homme de ma connaissance, une femme de ma connaissance. » Se voir tous les jours, souper ensemble toutes les nuits, ce n'était que se connaître, ce n'était pas de l'intimité, c'était une relation, et non pas une liaison ; puis enfin les jours de grandes fêtes, c'est-àdire une fois par an, on recevait deux cents personnes, trois cents au plus, dont on n'entendait jamais parler pendant le reste de l'année. Maintenant, le cœur a grandi, ou plutôt il s'est créé une monnaie banale qui lui permet de faire vivre une vingtaine d'amis intimes, une centaine de relations affectueuses, et six cents indifférents qui ont droit de visites et de causeries en votre demeure, et qui peuvent tomber chez vous les

jours de tristesse, de fièvre, de mauvaise humeur, de

paresse, de travail, d'inspiration ou de bonheur, ce

qui est beaucoup plus grave, selon nous.

Or, comme cet accroissement de visites devenait une sorte de lléaif, comme il n'a jamais été dans l'intention des gens du monde de se faire un martyre de la politesse, et que nous savons beaucoup trop^bien vivre pour rien sacrifier au savoir-vivre , nous avons imaginé de consacrer un jour de iia semaine à la plèbe de nos amis; c'est-à-dire à ceux que nous n'aimons pas assez pour leur donner la liberté de vemr quand ils le veulent, mais qu'il nous semble assez flatteur de connaître pour que nous désirions nous parer de leur présence de temps en temps. L'usage de recevoir les visites du matin à jour fixe, usage déjà très à la mode depuis plusieurs années, dans ce qu'on nomme le grand monde, se généralise chaque jour davantage ; il en résulte ceci : les personnes qui se voyaient souvent ne se voient plus du tout, parce que rien n'est plus difficile que de saisir ce malheureux jour. Si vous le manquez une fois, il vous faut attendre la semaine suivante, et puis une migraine, une affaire vous retiennent chez vous, et voilà quinze jours dépassés. Le lendemain vous seriez libre, vous pourriez aller voir votre amie, mais le lendemain elle ne veut pas devons ; son cœur vous est ouvert le samedi, ou le jeudi, ou le dimanche; les autres jours il vous reste fermé comme sa porte ; car ne croyez pas que l'on ait voulu dire : Je suis toujours chez moi le samedi, pour vous donner un moyen certain de venir sans perdre vos pas, non : Je suis chez moi le samedi, signifie : Je ne \eux pas de vous les autres jours. Ce n'est pas tout encore : cette amie vous offense, vous et les personnes

qui ont de l'affection pour elle, en ne vous recevant qu'avec vingt autres indifférents , car ces jours-là elle n'est jamais seule; — et puis enfin elle mécontente les gens qui ne l'aiment point , qui se font une corvée de lui faire une visite, et à qui elle ôte la ressource d'envoyer une carte chez elle, ou l'heureuse chance de la trouver sortie. Cet usage nous semble donc contraire... Mais voici un de nos amis qui se moque de nous, tandis que nous écrivons ces lignes; il nous interrompt en nous disant sans respect : « Tu es un grand niais, cet usage est fort commode, et je te plains si tu ne l'as pas compris. » — Nous persistons dans notre niaiserie, la niaiserie ayant droit de vertu dans un temps de corruption comme le nôtre.

LETTRE Vlïl.

12 avril 1837.

Rondeau ministériel. — Dans un bal coslumé, les Anglaises ne sont pas toutes jolies. — Statuette tic mademoiselle Taglioni. — Le théâtre de M. de CastcUanc. — Les Mémoires de M. le vicomte de La Uoehefoucault.

Cette semaine a été aussi féconde en ministères que l'autre l'avait été en plaisirs; seulement les plaisirs étaient plus variés que les ministres; les sept notes de la gamme ministérielle ne fournissent que de rares modulations, et le retour fréquent des mêmes motifs pourrait faire accuser ce genre de composition d'un peu de monotonie; mais ces répétitions, qui sont un défaut quand elles naissent d'une négligence, ramenées avec régularité, deviennent une qualité , une grâce de plus; le rabâchage prend alors le doux nom de refrain , et le caprice ministériel , qui nous semblait fatigant répété trop souvent et sans intention d'harmonie, maintenant qu'il revient tous les six mois en cadence, ne nous semble plus qu'un rondeau brillant dont nous admirons l'ingénieuse idée. On a fait un livre qui s'appelle une victoire par jour; cette semaine, nous pourrions compter un ministère par jour ; et cela serait fort gai , si cela n'était déplorable.

Ainsi toujours le même vague dans les affaires, le même trouble dans les esprits; il n'y a dans ce moment de réel et de positif que les plaisirs. Les bals recommencent comme en hiver, et certes le printemps mérite bien cet affront ; mais les femmes ,

fidèles au calendrier, suivent déjà les modes d'été dans toute leur rigueur. Nous avons vu l'autre soir une parure de glaneuse dont nous avons rêvé , tant elle nous a paru séduisante : robe d'organdi des Indes, vapeur plissée, vent tissu ^ comme disaient les anciens, volant garni d'ornements de paille ; manches plates garnies aussi de deux petits volants ornés de même; puis dans les cheveux quelques épis : rien de plus. Mais que tout ce peu était élégant! Quel ensemble gracieux ! que cette femme était spirituellement coquette! Quoi de plus charmant qu'une jolie fleur qui se cache dans un champ de blé !

Le bal costumé donné au profit des indigents anglais a obtenu tant de succès, que l'on cherche à l'imiter. Le bal de la Liste civile sera, dit-on, une fête du même style. Oh I que nous aimons les bals costumés! les belles femmes y paraissent plus belles et sous un aspect nouveau, et les femmes laides qu'une imagination brillante entraîne, y sont tout à fait à notre avantage ; les Anglaises surtout sont si franches dans leurs atours. Car si nous admirons les jolies femmes anglaises avec amertume et envie, nous apprécions aussi avec délices les beautés de fantaisie qu'il plait « à la perfide Albion » de nous envoyer; et nous dirons, à sa double gloire, que si Vénus moderne, c'est-à-dire la beauté, est sortie du canal de la Manche, la déesse contraire qu'il ne nous appartient pas de nommer a surgi toute parée des flots épouvantés de la Tamise. Enfin, pour être plus clair, nous reconnaîtrons à nos voisins d outre-mer cette double suprématie, l'honneur de fournir à nos fêtes les femmes les plus belles et les plus... remarquables dans un autre genre. Les Anglaises ne sont rien à demi, elles sont belles jusqu'à la

perfection, ou elles poussent la laideur jusqu'au délire; et aloi-s elles cessent d'être femmes : ce sont des êtres fossiles inconnus à la création, et dont les espèces indéfiniment variées ne permettent aucune classification ; l'une tient du vieil oiseau, celle-ci du vieux cheval, cellelà du jeune ane, plusieurs du dromadaire, quelquesunes du bison ; toutes du chien caniche. Tout cela dans un salon tranquillement assis, honnêtement vêtu , fait de la laideur, et l'on n'en parle pas ; mais dans un bal costumé , toutes ces choses parées, bigarrées , toutes ces étranges figures animées, coloriées, toutes ces tournures, toutes ces allures mises en valeur, toutes ces grâces déployées, croyez-vous que cela ne fasse pas un merveilleux effet? Si vous aviez vu l'autre soir ces êtres fantastiques errer dans la salle Ventadour avec sept ou huit plumes sur la tête , plumes bleues , plumes rouges , plumesnoires, plumes de paon, plumes de coq, plumes de toutes espèces, chacun paré de la dépouille de son ennemi ; si vous aviez vu l'assurance et l'orgueil de tous ces fantômes , et les regards satisfaits jetés sur les glaces en passant, et la main officieuse réparant dans la toilette un désordre enchanteur, et la mèche solitaire qui orne le front, ramenée religieusement sur le nez, qu'elle résiste à protéger, et dont elle n'aurait jamais dû s'écarter, et le petit soulier jaune ou chocolat bordé de rouge et de bleu, que l'on avance avec grâce, et ces coquillages inattendus, sur un déguisement quelconque, et ce luxe de petits ornements étonnés de se trouver ensemble, cette confusion , cette Babel de toutes les parures en une seule , cette générosité de tout ce qu'on possède, ces mille écrins ouverts en un même soir... Vous diriez aussi comme nous : c'est bien amusant un

\n\\ costumé ! Ah ! si jamais on vous offre encore de voir toutes ces choses pour un louis, donnez-le bien vite, c'est la plus belle affaire que vous ferez de votre vie.

Avez-vous vu la nouvelle statuette de Barre, d'après mademoiselle Taglioni ; c'est charmant; on dirait un papillon qui se repose, on le regarde vite dans la criiinte de le voir s'échapper.

Le Salon est rouvert, mais il demande de nouvelles études; nous n'avons pas encore retrouvé nos trois melons. Les aurait-on portés au musée de Versailles; cela n'est pas probable; mais où sont-ils? qu'on nous les rende! au nom de l'art et de la nature; hélas I par le temps qu'il fait, nous n'en aurons peut-être pas d'autres de l'année; les astronomes qui prétendent que ce printemps-là durera jusqu'au mois de septembre I A bas les astronomes 1 révoltons-nous !

L'opéra de M. de Flotow a été vivement applaudi samedi dernier chez M. le comte de Castellane. Alice était charmante; Charles II est un acteur du premier ordre; les chœurs étaient merveilleux, l'ensemble était parfait. Maintenant c'est le tour des Abencérages, opéra de M. et madame Collet. Quel théâtre I quel directeur! trois troupes, la comédie, l'opéra-comique, le vaudeville, et quelquefois même les ballets; en vérité nous ne savons bien faire que ce qui n'est pas notre métier; un véritable directeur d'un véritable théâtre ne serait pas si habile.

A propos du théâtre de M. de Castellane, nous raconterons une anecdote assez plaisante pour supporter même ce préambule. Depuis trois semaines un de nos amis avait complètement disparu de la société; ses parents ne le voyaient plus, et ne pouvaient dire ce qu'il devenait;

on ne le rencontrait ni à l'Opéra, ni dans le nnonde, ni au bois de Boulogne, ni chez lui surtout, car il semblait avoir abandonné aussi sa demeure. On allait jusqu'à l'accuser d'une grande passion; un jour nous le rencontrons, il marchait vite, il avait l'air affairé, nous l'arrêtons.— Que deviens-tu donc, mon cher? on ne te voit plus. — Je n'ai pas le temps de bavarder, on m'attend pour la répétition chez M. de Castellane; et il disparaît.— Quel rôlejoue-t-il donc? le rôle de Henri IV peut être! On répétait alors la comédie de madame Gay. Ne connaissant point le talent dramatique de notre ami, nous ne savions quel emploi lui assigner. Le jour de la première représentation arrive, nous nous préparons à guetter notre ami. — Le premier acte est terminé au bruit des applaudissements. Mais point d'ami; il est parlé d'un frère de l'héroïne qui doit venir dans le second acte. Nous attendons. Le frère vient : c'est un jeune homme qui joue fort bien; mais ce n'est pas notre ami. Le second acte finit, point d'ami ; le canon gronde dans l'entr'acte , l'entr'acte est la bataille d'Ivry. Les ligueurs vont venir, pensons-nous, notre ami est un des ligueurs. En effet, l'intérêt redouble , les ligueurs s'avancent ; mais avec eux point d'ami. Enfin la pièce se termine , et notre inquiétude commence; sans doute notre ami est malade, il aura cédé son rôle... tout à coup notre ami apparaît , rouge, ému , triomphant : — Eh bien , dit-il , voilà un beau succès ; j'en suis encore tout étourdi. — Toi , mais tu n'y es pour rien. — Pour rien ! sans moi il n'y avait pas de pièce. — Tu ne faisais pas Henri IV; que faisaistu donc? — Ehl je faisais le canon, mon cher; j'ai eu assez de mal; c'est très-difficile de bien faire le canon.

— <JÎJ —

A cette réponse, nous sommes parti d'un naïf éclat de lire, et nous nous sommes rappelé ce brave homme qui, un jour rencontrant Garrick , l'appelait cher camarade avec une tendre familiarité. — Je ne vous connais pas, lui dit Garrick. — Eh! nous avons pourtant joué bien des fois ensemble. — Je ne m'en souviens pas; quel rôle faisiez-vous donc? — C'est moi qui faisais le coq dans Hamht. — Semblable à cet excellent homme qui, pour avoir imité le chant du coq dans la coulisse , se disait camarade de Garrick , notre imitateur de canon se croit sincèrement un des acteurs du théâtre de M. de Castellane. Qu'il nous pardonne de le désabuser!

Nous venons de parcourir les deux derniers volumes des Mémoires de M. le vicomte de La Rochefoucault, et l'intérêt que nous y avons trouvé nous explique la vogue qu'ils ont malgré les préventions de partis et les malveillances d'amitiés. Cette lecture attachante nous a pourtant laissé une impression pénible; tant d'avis généreux inutiles, tant de bons conseils perdus, un roi qui veut le bien et qui vit si saintement dans Terreur, une voix sincère que l'on n'écoute pas , des yeux amis ({ui regardent le malheur venir et qui ne peuvent le faire entrevoir à ceux-là même qu'il menace; des fautes implacables que l'on s'efforce d'empêcher ; des dangers inutiles que l'on veut en vain prévenir; une fatalité qui décourage , ou plutôt une prédestination qui entraine, tout cela fait rêver; on se rappelle et Ton compare, et l'on se dit avec amertume que peut-être à cette heure comme alors, une voix prudente aussi s'élève pour donner les mêmes avis, hélas ! avec le même courage et la même inutilité.

Oh ! lisez dans le quatrième volume les deux leltres

de niadaiiiu la duchesse d'A»gouIèine à madame C...., et la relation de sa sortie du Temple. Rien de plus noble, de plus attendrissant, de plus simplement royal. Pauvre jeune fdle de Louis XVI I qu'elle est touchante, qu'elle est belle lorsqu'on lui apprend enfin ce que sa mère, sa tante et son frère sont devenus! Quel que soit le parti auquel on prétend appartenir, il est impossible de lire ces vingt pages sans émotion. Nous avons été moins sensible aux prophéties de Philippe-Dieudonné-lNoël Lavarins, soi-disant imprimées en 1542 , mais indubitablement revues et corrigées en 1837; il règne dans tous ces vieux parchemins une grande fraîcheur, un parfum d'actualité qui nous a charmé ; ils ressemblent assez à ces vases antiques enfouis sous terre et qui portaient naïvement le chiffre de la manufacture de Sèvres. Au reste, le devin raconte à merveille ce qui est arrivé, et dans toute sa prophétie on ne pourrait citer une seule erreur de souvenir. Si Noël Lavarins n'est pas un grand prophète, c'est à coup sûr un très-fidèle historien.

Les ennemis et les amis de M. de La Rochefoucault persistent à s'effrayer pour lui et peut-être pour eux , de la franchise de ses révélations et de l'impartialité de sa mémoire. On aura de la peine à s'accoutumer en France au grand jour de la publicité ; crfose étrange ! cette patrie de la fatuité est aussi le pays des cachotteries et des faux mystères. On veut briller, mais à condition de ne pas éclairer; on veut bien devenir roi» maréchal ou ministre, mais on ne veut pas que le public apprenne par quel chemin on est arrivé à tout cela; 6 mystère ! chacun rêve la célébrité, et tout le monde craint la publicité. Expliquez cette inconséquence; ce-

pendant l'une est sœur de l'autre, il faut toi ou tard qu'elles se rejoignent malgré vous; et c'est justement parce qu'elles sont inséparables qu'il l'audia bien s'accoutumer à leur alliance, et comprendre que c'est sottement qu'on s'alarme, puisqu'elle ne menace que ceux qu'elle peut flatter. Car enfin, on ne parle au public que de ce qui l'intéresse ; et nous n'avons jamais compris ce grand effroi des petits êtres obscurs à cbaque publication de Mémoires, ces superbes indignations des gens inconnus contre ceux qui révèlent les turpitudes des gens illustres; nous ne savons pas pourquoi les rats et les souris se cachent parce qu'on chasse les loups et les sangliers. Rassurez- vous, violettes révoltées, on n'en veut pas à votre repos ; vous aimez l'ombie, et l'ombre vous le rend ; quelle que soit l'importance que vous attachiez à vos petites œuvres, elles ne sont pas de nature à réveiller le monde ; le récit de vos affaires , de vos succès , de vos amours , ne ferait pas vivre un auteur de vaudeville. Dormez en paix , mariez-vous, trompez vos femmes, vos associés, vos clients, vos amis; et soyez tranquilles, l'univers ne le saura jamais; votre obscurité vous protège ; vos secrets sont stériles , ils n'ont pas force de scandale, ils n'ont pas valeur de publicité, l'écho n'en voudrait pas, — car la célébrité, voyezvous, n'est pas une bavarde vulgaire, une commère banale, c'est un écho qui choisit; ainsi vous n'avez rien à craindre, et vous n'avez rien à dire non plus.

Il n'en est pas de même de ceux que le monde regarde; ils ont raison de craindre, et c'est un bienfait; il est l)on que les gens qui prétendent nous mener sachent d'avance qu'un jour on leur demandera compte de leur itinéraire; il e^t bon de raconte)- de temps en

temps k's actioDS de ceux (|ui ont agi , cela donne, a penser à eeux (|iii agissent; si nous savions d'avanee (jue toutes nos ceuvres seront un joureonnues, il en esl heaueoup peut-être dont nous nous priverions; une elarté sans cesse menaçante peut prévenir bien des mauvaises actions. Castigal rldendo mores, cela n'est pas prouvé ; mais ce que ridendo ne peut faire , la publicité pourrait l'accomplir; exemple : Vous avez dans votre demeure un petit cabinet sombre; il est toujours malpropre; on y enfouit toutes les vieilleries de la maison ; que par une combinaison quelconque un arcbitecte y fasse percer une fenêtrC; le cabinet obscur se change en un boudoir charmant; il en sera de même de nos vies : l'idée que toutes nos actions pourront être tôt ou tard connues , agira malgré nous sur notre conduite, épurera nos pensées, ennoblira nos ambitions; le public sera le juge terrestre que nous aurons toujours devant les yeux , comme les âmes pieuses ont toujours devant leurs regards le juge sacré qui doit les condamner ou les absoudre; oui, pour les âmes sans croyance la publicité remplacera la confession. Ah! c'est une belle découverte qu'une moralisation qui s'applique aux cœurs sans religion et sans conscience; car ceux-là seuls en ont besoin , n'est-ce pas ? La morale n'est faite que pour ceux qui n'en ont point ; la vertu n'est la vertu ([ue pour ceux qui y manquent, pour les autres, c'est la vérité.

LKTTHK IX.

U mai 1837.

i>lalvei(l;mc«.! des Parisiens contre le printemps. — Le rossignol n est (|ii'un {^azouilleur périodique. — Les journalistes et les salons. — L'n véritable potjle n'est pas responsable de ses inspirations,

A Paris, les esprits sont généralement très-montés contre le printemps, on est fort mécontent de lui; les plaintes ne tarissent pas; nous lui conseillons cependant d'affronter courageusement la malveillance, chez nous c'est un moyen certain de la faire cesser. Le monde appartient aux esprits courageux ; après un éclat, si vous vous cachez, vous êtes perdu ; si au contraire, au fort du scandale, vous vous montrez, — si vous entrez bravement dans un salon au moment où l'on dit du mal de vous, soudain la fureur se calme, votre audace est une preuve d'innocence, votre présence répond à tout; c'est pourquoi nous engageons le printemps à ne pas s'effrayer de la colère parisienne, sa présence détruira toutes nos préventions; qu'on le voie, qu'on le sente, et ses torts seront oubliés; qu'il vienne enfin, et on lui pardonnera de n'être pas venu ; à lui seul peut s'applicjuer ce vieux proverbe : Vaut mieux tard que jamais. A lui seul !... pour tout le reste, nous avons adopte celui d'Alphonse Karr, qui nous parait beaucoup plus juste : Vaut mieux jamais que tard.

On nous écrit de la campagne que le rossignol cliantc déjà ; pauvre Philoinèlc, (|uclle exactitude! Oui a pu rengager à \enir? poiul de feuilles cl pas de

lleurs ! Chantre de poésie et d'amour, es-tu donc l'esclave d'une date? As-tu donc consulté l'almanach de 1837 pour savoir si l'heure de la tendresse a sonné? Millevoye avait-il tort de dire :

Le bocage était sans mystère, Le rossignol était sans voix.

0 rossignol inconvenant! tu n'as donc plus besoin de mystère pour aimer? tu n'as donc plus besoin du printemps pour chanter? Tu n'attends pas que l'ombre du feuillage vienne protéger ton bonheur, tu n'attends pas que le parfum des fleurs vienne t'inspirer ; tu n'attends même pas que les mortels frileux puissent aller t' admirer... tu aimes sans mystère et tu chantes sans gloire! Tu aimes à jour fixe, comme un nouveau marié ; tu chantes à l'heure précise , comme un improvisateur de bouts-rimés. Ce n'est pas le printemps, l'azur du ciel, la verdure des prés, la fraîcheur des eaux, le réveil des fleurs, qui te fait amant et poète, c'est le calendrier. Tu as dit : le 15 mai, à huit heures vingt-cinq minutes du soir, je choisirai une compagne et je chanterai mes amours; le 15 mai, à huit heures vingt-cinq minutes du soir, tu as chanté tes amours. Malheureux 1 c'est bien la peine d'être rossignol, pour être contraint à l'exactitude comme un journaliste ou un conducteur de diligences! avoir des ailes et n'être pas indépendant, et n'avoir pas le droit de rejoindre le soleil là où il s'oublie : ô rossignol, tu n'es plus fils du printemps ! Philomèle, vous avez beaucoup perdu cette année dans notre opinion !

Pendant que les hommes politiques se donnent entre

eux de petites soirées parlementaires, les femnies vont au spectacle ; la salle de l'Opéra offre un aspect réjouissant. Les mantelets roses et blancs sont moins tristes à l'œil que ne l'étaient cet hiver les manteaux de velours noir; puis le chapeau de paille, orné de fleurs, donne à toutes les femmes, jeunes et vieilles, un certain air de bergerettes qui n'est pas sans grâce; il remplace avec avantage l'éternel turban de la maternité. Duprez a toujours la vogue ; la musique des IJuguenots est si belle! Duprez prononce si bien en chantant, qu'on s'aperçoit qu'il prononce mal. Ceci a l'air d'une absurdité, et pourtant rien de si facile à comprendre. Pounjuoi Duprez dit-il dans Guillaume Tell : 0 ma patrie ! je me sacrifie... Gela est inutile; un accent circonflexe n'ajoute rien au sentiment. Cette nouvelle clarté dans h» prononciation, cette nouvelle habitude que nous devons à Duprez d'écouter les paroles, joue parfois de cruels tours aux auteurs de libretti. Ainsi, par exem pie , sans lui , nous n'aurions jamais remarque ces mots : Troisième acte des Huguenots : Quoi qu'il advienne et quil arrive, nous aurons la discorde on la (juerre. On n'est plus en sûreté, maintenant, (|uand on écrit pour l'Opéra ; il faut prendre p;arde à ce qu'on dit. A présent, on risque d'être entendu.

L'Ambassadrice remplit toujours la salle de l'Opéra- Comique; madame Damoreau, fatiguée d'avoir chanté cinquante-neuf fois de suite le même opéra, a Ijouve, pour varier ce supplice, un ingénieux moyen dont s'amusent beaucoup les amateurs de l'orchestre qui son! dans le secret de ce tour de force : elle change cha(|ue fois les roulades et les traits de son grand air ; et chaque fois, cette difficulté, tous les jours plus grande el tous

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les jours plus heureusement vaiucue, a tout le ehanne d'un plaisir nouveau et tout Tintéièt d'une gageure. La variété dans la eonstanee! n'est-ce pas le plus beau de tous les problèmes à résoudre? être toujours le même et paraître toujours nouveau, voilà le grand secret de plaire et de fixer l'amour. Cela explique le succès des êtres capricieux. Il serait éternel si par malheur le caprice n'avait aussi sa monotonie. Hélas! le jour où l'on s'est dit : C'est du caprice, le prestige est détruit, on s'attend à tout, rien ne peut plus surprendre. Le caprice lui-même est prévu, on y compte, et il ne vous manque jamais ; alors il n'agit plus sur vous , il s'est déconsidéré à vos propres yeux par la régularité de son inconstance, vo\is n'y faites pas attention, vous le traitez sans conséquence , vous le traitez comme on traite les choses et les gens sur lesquels on croit pouvoir compter.

La salle du Gymnase, samedi dernier, ressemblait beaucoup au théâtre de M. de Castellane. C'était à peu près le même public. Les belles dames étaient venues fissister aux débuts de leur protégée, madem.oiselle Davenay; et depuis ces débuts, les journaux ne cessent de poursuivre de leurs épigrammes les belles dames et leur protégée.

Nous ne savons vraiment pas d'où vient cette grande fureur des journalistes contre le monde, contre les salons, contre les succès de salons, les talents de salons, les plaisirs de salons, les aumônes de salons ; rien n'est plus vulgaire et plus humble que cet acharnement, rien n'est plus injuste aussi. Ces messieurs parlent des salons avec la haine de gens qu'on en aurait exclus. Cela n'est pas; ils savent au contraire que lorsque les

personnes dont ils dépendent leur permettent d'aller dans le monde, on les y aceueille avec bonne grâce, avec empressement; ce n'est donc pas au monde qu'ils devraient s'en prendre du peu de liberté qu'ils ont d'y venir. Mais il est à remarquer que les esprits dont la mission est de détruire les préjugés, sont précisément ceux qui ont le plus de préjugés et qui les professent avec le plus d'aveuglement. Voilà vingt ans que l'on crie contre les salons, contre la stérilité des salons, contre la puérilité du monde, sans s'apercevoir que tous nos hommes d'Etat, tous nos hommes de génie sont hommes de salons. Parce que Jean-Jacques a été laquais, on en a conclu que pour faire du style il fallait être né dans une condition vulgaire, ou si l'on était bien né, réparer ce tort en vivant dans un monde commun; l'on a oublié tous les faiseurs de beau langage que le monde élégant avait enfantés ; et maintenant encore, malgré l'expérience, on nous parle sans cesse de la misère intellectuelle des salons, de l'incapacité de l'homme du monde, de la futilité de ses idées, de la petitesse de ses sentiments; et il nous faut écouter toutes ces phrases dans le monde, dans un salon, assis entre Lamartine et Victor Hugo, entre Berryer et Odilon Barrot, qui sont pour nous, dans le monde, dans un salon, des causeurs aussi spirituels et aussi gracieux, qu'ils sont ailleurs, pour toute la France, d'éloquents poètes et de sublimes orateurs. N'importe, le préjugé est reçu, il durera toujours; on dira toujours que le monde ne produit rien, pas un homme de talent, pas une femme de génie, et l'on ne s'apercevi-a pas que Byron, le prince de Metternich et M. de Chateaubriand, madjuiio de Staél et Cieoriio Sand étnient

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(les gens du monde; oui, George Sand, car malgré sa haine contre les i^ens comme il faut, son style trahit à chaque page la plume de bonne compagnie ; il n'y a qu'une femme du monde qui puisse peindre le monde comme elle le peint. Demandez à M. de Ramière.<f, il vous dira qu'il a vu Indiana il y a huit ans au bal chez l'ambassadeur d'Kspagne, et qu'elle était une des plus jolies femmes du bal.

Demandez aussi à M. le comte Walsh, qui parait avoir étudié à fond le caractère et le talent de l'auteur de FMia. Il a écrit tout un volume intitulé George Sand. La chaleur de conviction et la grande bonne foi de ce livre nous ont séduit. Des regrets, des reproches si flatteurs doivent donner de l'orgueil. M. Walsh, reprochant à l'éloquent ennemi de la société le fatal emploi qu'il fait de son génie, semble lui dire : Quel dommage que parlant ainsi tu dises cela I Mais que ces reproches sont injustes, et que ces nobles conseils sont inutiles! George Sand est-il donc coupable de ses inspirations? Est-ce sa faute si son àme est désenchantée? Un poëte n'est réellement poète que parce qu'il chante ce (fu'il éprouve, et il n'est pas responsable de ses impressions. Il peut corriger son style, mais il ne peut pas changer sa pensée; sa pensée... il ne la choisit pas, il la produit, c'est un fruit de son cœur, qu'il a tout au plus le droit de cultiver; un grand poète est l'expression de son époque, maudissez l'époque qui le fait naître, si ses œuvres révoltent vos esprits, mais ne vous en prenez pas au poète; s'il est triste, s'il gémit, s'il blasphème, s'il attaque la société, c'est que l'heure est venue ou la société a abusé de toutes choses; c'est que Iheiue est venue pour les intelligences supérieures

(le se décourager. I/Angleterre, qui nous devance toujours de quelques années, l'Angleterre a vu briller lUron, la France voit naitre George Sand. Ne lui reprochez point de haïr la société, reprochez à la société d'être arrivée au point d'inspirer avec raison cette haine et d'avoir mérité le succès de ses ennemis. Ce n'est point Luther (jui a fait la réforme ; c'est l'abus de toutes les lois saintes qui a soulevé tout un siècle, et qui a donné à un homme la force d'une si terrible révolution... Un héros, c'est le besoin d'un siècle qui se fait homme, c'est la pensée universelle incarnée; de même un grand poète est un éclatant symptôme des souffrances d'une époque, c'est sa plainte qu'il exprime, c'est sa blessure qu'il signale; pardonnez donc à George Sand si la pensée de notre siècle est le désenchantement. Ne lui reprochez point l'amertume de ses chants; l'aigle que le chasseur vient de blesser n'est pas responsable de ses cris.

Les ouvriers lyonnais occupent encore les élégantes charitables de Paris; le bazar de Lyon reçoit chaque jour les dons les plus gracieux ; d'abord de charmants tableaux, puis des ouvrages en tapisseries d'un travail merveilleux, de jolis vases peints, des écrans, des mouchoirs brodés, des éventails, des boites, des nécessaires, des coupes, des albums, des flacons, des jardinières, enlin des super fluités de toute espèce.

C'est ainsi que la commission du bazar désigne les jolis riens qu'on lui envoie. Ainsi, mesdames, cherchez sur vos étagères s'il n'est pas ({uelque objet qui ne vous plaise plus ; car les plus belles choses n'ont de valeur que par le souvenir. Gardez cette petite tasse fêlée parce qu'elle vous vient d'un ami, et donnez celte

coiipi' nuigniliquc ({ui vous a été offerte par mi ennuyeux. Le prix d'une chose, c'est l'idée qu'on y attaelie, à moins cependant qu'on ne soit forcé de la payer; alors cela change, alors c'est le prix qui est l'idée. Vous, qui travaillez comme des fées, brodez des fichus, faites des bourses, des tapis, des coussins, des dessous de lampes, des cordons de sonnettes, et envoyez tous ces trésors au bazar de Lyon ; les élégants vous diront pendant quinze jours : Que c'est joli ce que vous faites là ! les belles fleurs , le charmant dessin ! vous serez adroites et coquettes ; puis , quand tout cela sera vendu, les ouvriers s'écrieront : Quel bonheur! voilà du pain pour trois jours I Vous serez bonnes et généreuses', et le plaisir sera double, et la vanité n'y perdra rien.

Dantan vient de faire la caricature de Duprez et celle de Franchomme. On reconnaît à la première vue Duprez et Franchomme , surtout on reconnaît Dantan.

Les innombrables admirateurs de mademoiselle Déjazet se réjouissent. Desbœufs vient de leur offrir son image. La statuette de mademoiselle Déjazet n'est point une caricature, au contraire.

La Mode prétend que le vicomte de I^aunay est un ex-capitaine de dragons. JNous n'avons que cela a lui répondre : C'est que la manière dont elle le dit prouve (pielle ne le croit pas.

li:tthk X.

30 tuai IS37.

Promenades. — Tulipes de M. Tripei — l.e faubourg Sainl-Gcrtitain. — Un étrange pari.

Les boulevards sont en fleurs ; c'est la saison des jolies femmes, des jolies robes; chaque parure est un bouquet; les mousselines roses, les jaconas blancs, les foulards bleus, les taffetas lilas, réjouissent les yeux ; ce ne sont pas seulement des symptômes , aujourd'hui ce sont des preuves de printemps. Les gros souliers noirs sont remplacés par de petits souliers de peau anglaise, par de petits souliers en maroquin de couleur vernis ; on peut être élégante et aller à pied; les piétons se croient riches; on ne marche plus pour affaire, on se promène, on s'arrête devant les boutiques, devani les marchands d'estampes; on regarde le portrait de la princesse Hélène , et on lui trouve une ressemblance quelconque : la véritable, on n'en peut encore juger, mais on a toujours dans ses parentes , dans ses amies , une femme toute prête pour une ressemblance ; l'un dit : Ah! comme elle rappelle ma cousine Zénobie; ne trouvez-vous pas? — Non, cela ne me frappe pas, je trouverais plutôt qu'elle ressemble à mademoiselle Hu balloir. — Oh î pas du tout, mademoiselle Buballoir a un grand nez, et elle est brune. — Or, pour nous, qui écoutons, il est certain que le portrait de la princesse ne rosse»nble ni à la cousine Zénobif , ni à mademoiselh^

Duballoir; pourquoi donc s'obstiner à lui trouver une ressemblance? Mais le Parisien, qui n'éprouve jamais le besoin de réilécbir, éprouve toujours celui de parler; il faut bien dire quelque chose, est un des préceptes de l'esprit parisien, que nous nous promettons de qualifier et de définir un jour si bien... que nous serons forcé de nous réfugier en province.

En attendant, nous félicitons le Parisien de ses promenades et nous lui enseignerons de jolies courses dont il n'a pas l'idée, et qui le charmeraient; nous l'enverrons sur la route d'Asnières étudier les progrès du chemin de fer; il verra des chariots marcher d'eux-mêmes; il verra un seul cheval conduire à lui seul huit voitures. Nous l'accompagnerons, avenue de Breteuil, n" 30, derrière les Invalides, chez M. Tripet; là, il admirera une collection de tulipes digne de la Flandre. Le Figaro a raison, il compare ces quatorze belles planches de tulipes, toutes en fleurs, se balançant gracieusement sur leur tige, ce parterre brillant des plus riches couleurs, à un immense châle de cachemire vivant. Hàtez-Yous d'aller \isiter ce jardin, les tulipes seront jeunes encore quinze jours ; hâtez-vous, c'est un plaisir que cette promenade ; regarder à la fois plus de six mille tleurs, il y a là de quoi donner de la gaieté aux yeux pour toute l'année.

Les amateurs d'horticulture se sont donné rendezvous à deux ventes qui ont eu lieu ces jours-ci ; mais cette réunion était triste : des fleurs vendues à la criée, des roses à l'encan, c'est pitié I Errer dans un bosquet, bercé par l'harmonie de l'adjudication, avoir pour rossignol le chant de l'huissier-priseur; cela est désenchantant. Cependant, comme il y avait beaucoup d'amateurs,

l'admiration a été productive; un seul bananier nain a été vendu 1,000 fr.; une autre petite plante a été payée 400 fr. Cette merveille était un cactus senilensis; la beauté de cette plante consiste à être terminée par une petite perruque de cheveux blancs. Cela ne nous parait pas très-rare, il y a beaucoup de cactus senilensis dans la société.

Le soir, les amateurs de chevaux et de jolies femmes vont au cirque des Champs-Elysées, car maintenant, nous le disons, tous les plaisirs commencent et finissent par une promenade. A dix heures, on rentre et les conversations commencent. Si le piano est ouvert, on chante, on essaie avec tristesse une des nouvelles romances de madame Malibran; chant gracieux qui survit, hélas I à la belle voix qui, seule, était digne de le faire comprendre ; et puis l'on s'interrompt pour parler d'elle, et du sublime talent qui n'est plus. Puis, l'on raconte les lettres de Fontainebleau, puis on se demande : Avez-vous lu le livi'e de M. de Vieil-Castel, le Faubourg Saint-Germain? Oui, nous l'avons lu et nous en disons cela :

L'empressement que met le faubourg Saint-Germain à lire un roman fait contre lui, peint mieux sa faiblesse et sa puérilité que ne le fait tout le livre lui-même. Vous chercheriez en vain le faubourg Saint-Germain dans Gérard de Stolberg ; vous y trouverez le monde, le monde tel qu'il est partout, mais rien de caractéristique, rien d'exceptionnel. Ce sont des femmes médisantes et des jeunes gens moqueurs ; il n'est pas besoin de traverser la rivière pour voir cette société-là. Quand on donne un titre absolu à un livi-e, on se crée des lecteurs exigeants. En ouvrant un roman qui se nomme le Vau-

bourg Saint-Germdiny nous nous étions attendu a une peinture exclusive de ce monde d'élite ; nous pensions que le sujet du roman serait puisé au cœur même de ce monde ; que le héros serait un de ses enfants, une victime de ses préjugés, de ses scrupules, de ses colères; nous nous figurions un jeune homme plein d'esprit, d'imagination, ambitieux, passionné, et condamné a la nullité la plus oisive par les exigences de son nom, par les répugnances de son parti ; là, nous aurions vu une singularité de notre époque, une particularité de la caste qu'on voulait peindre. Jadis, on ne pouvait faire son chemin quand on n'était rien; aujourd'hui, on ne parvient à rien parce qu'on est trop ; un jeune homme qui par sa naissance pourrait prétendre à tout, par le bouleversement de notre politique, est réduit à ne rien faire; il se verra dépassé chaque jour, et dans tous les états, par ses inférieurs ; ses inférieurs en naissance, cela peut encore se supporter; mais par ses inférieurs en capacité, cela est plus cruel. Le fils de son intendant viendra le voir avec des épaulettes de colonel, et, malgré lui, ces épaulettes lui feront envie; son ancien professeur, l'obligé de sa famille, ne viendra pas le voir du tout, parce qu'il est pair de France et qu'il tient son rang... et lui songera avec tristesse que sa place était à la Chambre des Pairs, mais que le devoir l'a forcé a donner sa démission. Voilà donc un homme intelligente courageux, instruit, actif, déshérité detoule occupation. Que fera-t-il? II voyagera pendant trois ans, quatre ans, six ans, puis après il reviendra dans sa patrie, ennuyé, découragé. Plus il aura d'esprit, et plus son inutilité lui pèsera. S'il était libre et maître de sa fortune, il pourrait fonder un «iiand ciablissemenl dans ses terres, se

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laii'e le roi, c'ost-a-dlie le bienfaiteur de la commune, par les sages améliorations qu'il apporterait dans l'agriculture, dans l'industrie du pays; mais sa fortune ne lui appartient pas, ses parents en disposent et ses parents ne le comprennent point; ils ont de petites idées incompatibles avec les siennes, ils ont cette dignité taquine et mesquine dont on n'obtient aucune concession , bouderie stérile et paresseuse qui n'a rien de commun avec la véritable fierté; qui, d'un noble ressentiment, fait une susceptibilité misérable, et qui donne au regrel du bon droit méconnu toutes les allures de l'envie. Que fera-t-il? Il usera, il perdra toutes les puissances de sa pensée, toutes les volontés de son caractère dans une grande et orageuse passion ; il faut bien qu'il aime, cet homme-là, il n'a rien à faire; il ne peut être un héros de bataille, il se fera héros de roman. Mais comme l'amour ne sera pour lui qu'un désespoir, son amour sera terrible; plein de caprices, d'inconséquences, il aimera une femme avec délire, de toute son àme et de toute son imagination inoccupée... et puis son àme orgueilleuse se révoltera, il en voudra à cette faible créature d'absorber ainsi tous ses jours; alors il lui sera infidèle pour se prouver à lui-même son indépendance; et ses infidclités le jetteront dans une complication d'intrigues épouvantables, dont il résultera toutes sortes de malheurs,— et le lecteur sera satisfait. Quelqu'un disait, avec raison, que le Lovelace de cette époque serait un léijilimiste désœuvré. Ce qu'il y a de certain, c'est que. pour {[u'un héros de roman paraisse intéressant, il faut (juil soit autre chose ([u'un grand fainéant ([ui ne songe qu'à plaii'oaux femmes: or. comme il est indispensable. p<i\u' q\i il \ ail roman.- cpie le héros aime une femme.

— lit; —

c'est un grand bonheur que de tomber sur un niallieureux qui n'a pas autre chose à faire que d'aimer, et dont le premier chagrin est de n'avoir eu à choisir que cet état-là dans le monde. Voilà, ce nous semble, un malheur qui peignait bien le faubourg Saint- Germain; un fils de pair, descendant d'une illustre famille, réduit, par les idées qui régissent son parti, à la triste condition d'homme à bonnes fortunesl — C'était là un malheur pris à même le faubourg Saint-Germain, — un malheur que la Chaussée-d'Antin ignore, — un malheur que le faubourg Saint-Jacques ne connaîtra jamais, — un malheur que le faubourg Saint-Denis ne saurait imaginer, — un malheur que le faubourg Saint- Marceau et le faubourg Saint-Antoine peuvent seuls comprendre, car les bons ouvriers savent que, dans tous les rangs, il est triste de manquer d'ouvrage ; et puis le peuple, à qui l'on fait faire les révolutions, est le seul qui puisse plaindre ceux qui en souffrent, parce qu'il est le seul qui n'en profite pas.

Au lieu de cela, M. de Vieil-Castel a pris pour héros un Allemand, un Westphalien ; nous ne voyons pas ce que cet homme a de commun avec le faubourg Saint- Germain. Il arrive à Paris et va au bal chez madame de Blacourty une des notabilités du faubourg Saint- Germain. Là on pouvait faire une satire bien amère, une bien charmante épigramme : il fallait faire apparaître tout le faubourg Saint-Germain, non pas à l'hôtel de Blacourt, non pas chez la comtesse de Blacourt, mais chez un monsieur Fluch, ou Black, ou Blick, chez un intrus, un inconnu adopté, cajolé, prôné par le faubourg Saint-Germain, pour les quelques bals qu'il lui donne, pour les quelques bougies que ses fêtes nous

offrent de plus ([ue les nôtres ; le faubourg Saint-Germain méritait cette injure. Au reste, M. de Vieil-Castel ne la lui épargne pas; plus loin nous la retrouvons dans toute sa cruauté. La duchesse de Chalux demande au jeune Allemand s'il ira au bal chez M. Stilher. M. Stilher est un de ces étrangers qui, n'osant dépenser dans leur pays l'argent qu'ils y ont volé, viennent se faire adopter par l'aristocratie parisienne. Non, madame la duchesse, répond Gérard, je ne vais pas chez lui, moi... je le connais; en Prusse, tout le monde le connaît et personne ne le reçoit. — La leçon est sévère, mais elle est bonne ; elle nous rappelle ces vers d'une satire dont nous ne voulons point nommer l'auteur : Chanterai -je, dit-il :

Ces femmes, autrefois modèles de fierté, Que l'on voit tout a coup manquer de dignité, Dont le blason superbe au déluge remonle, Qu'un salon d'or séduit, et qui s'en vont sans honte Flatter, pour un [)laisir, quclcjuc Anglais parvenu Mal vu dans son pays, dans le nôtre inconnu , Et qu'on entend chez lui dire tout à son aise Qu'on gagne avec un bal la noblesse française ?

Quand on frappe juste, nous applaudissons; mais nous ne saurions adopter des reproches qui nous paraissent sans couleur. L'auteur reproche à la haute société d'être médisante, d'inventer cent histoires sur les gens qui se passent d'elle, sur les absents ; de forger toutes sortes de calomnies sur ceux qu'elle réclame, et qui semblent la fuir. Eh bien! n'est-ce pas ainsi dans tous les mondes ? Est-on plus indulgent dans les autres quartiers? N'invcnte-t-on rien en province? Si un jeune iionnue vit tout seul dans son château, respectera-t-on sa

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