RUSTAN A USBEK
A Erzeron
Tu es le sujet de toutes les conversations d'Ispahan ; on ne parle que de ton départ. Les uns l'attribuent à une légèreté d'esprit, les autres à quelque chagrin : tes amis seuls te défendent, et ils ne persuadent personne. On
5 ne peut comprendre que tu puisses quitter tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans des climats inconnus aux Persans. La mère de Rica est inconsolable ; elle te demande son fils, que tu lui as, dit-elle, enlevé. Pour moi, mon cher Usbek, je me sens naturellement porté à
lo approuver tout ce que tu fais ; mais je ne saurais te pardonner ton absence, et, quelques raisons que tu m'en puisses donner, mon cœur ne les goûtera jamais. Adieu. Aime-moi toujours.
d'Ispahan.
Usbek a son ami Rustan
A Ispahan
Ta lettre m'a été rendue à Erzeron, où je suis. Je 15 m'étais bien douté que mon départ ferait du bruit ; je ne m'en suis pas mis en peine. Que veux-tu que je suive ? la prudence de mes ennemis, ou la mienne ?
Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse. Je le puis dire, mon cœur ne s'y corrompit point ; je formai même un grand dessein : j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice, je m'en éloignai ; mais je m'en approchai ensuit^ pour le démasquer. Je 5 portai la vérité jusqu'au pied du trône; j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu, je déconcertai la flatterie, et j'étonnai en même temps les adorateurs et l'idole.
Mais quand je vis que ma sincérité m'avait fait des 10 ennemis, que je m'étais attiré la jalousie des ministres sans avoir la faveur du prince, que, dans une cour corrompue, je ne me soutenais plus que par une faible vertu, je résolus de la quitter. Je feignis un grand attachement pour les sciences, et, à force de le feindre, 15 il me vint réellement. Je ne me mêlai plus d'aucune affaire, et je me retirai dans une maison de campagne. Mais ce parti même avait ses inconvénients : je restais toujours exposé à la malice de mes ennemis, et je m'étais presque ôté les moyens de m'en garantir. 20 Quelques avis secrets me firent penser à moi sérieusement : je résolus de m'exiler de ma patrie, et ma retraite même de la cour m'en fournit un prétexte plausible. J'allai au roi ; je lui marquai l'envie que j'avais de m'instruire dans les sciences de l'Occident ; je lui 25 insinuai qu'il pourrait tirer de l'utilité de mes voyages ; je trouvai grâce devant ses yeux ; je partis et je dérobai une victime à mes ennemis.
Voilà, Rustan, le véritable motif de mon voyage. Laisse parler Ispahan ; ne me défends que devant ceux 30 qui m'aiment. Laisse à mes ennemis leurs interprétations
malignes : je suis trop heureux que ce soit le seul mal qu'ils me puissent faire.
On parle de moi à présent : peut-être ne serai-je que
trop oublié, et que mes amis . . . Non, Rustan, je ne
5 veux point me livrer à cette triste pensée : je leur serai
toujours cher; je compte sur leur fidélité comme sur
la tienne.
d'Erzeron.
MiRZA A SON AMI USBEK
A Erzeron
Tu étais le seul qui pût me dédommager de l'absence
de Rica, et il n'y avait que Rica qui pût me consoler de
lo la tienne. Tu nous manques, Usbek ; tu étais l'âme de
notre société. Qu'il faut de violence pour rompre les
engagements que le cœur et l'esprit ont formés !
Nous disputons beaucoup ici ; nos disputes roulent ordinairement sur la morale. Hier on mit en question 15 si les hommes étaient heureux par les plaisirs ou par la pratique de la vertu. Je t'ai souvent ouï dire que les hommes étaient nés pour être vertueux, et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire. Adieu. d'Ispahan.
USBEK A MlRZA
A Ispahan
Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne : tu descends jusqu'à me consulter, tu me crois capable de l'instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi ; c'est ton amitié, qui me la procure. 5
Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir; telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d'histoire te touchera lo plus qu'une philosophie subtile.
Il y avait en Arabie un petit peuple appelé Troglodyte, qui descendait de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étaient point si 15 contrefaits, ils n'étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point, ils avaient deux yeux ; mais ils étaient si méchants et si féroces qu'il n'y avait parmi eux aucun principe d'équité ni de justice.
Ils avaient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant 20 corriger la méchanceté de leur naturel, les traitait sévèrement ; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un
gouvernement, et, après bien des dissensions, ils créèrent
des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus qu'ils
leur devinrent insupportables, et ils les massacrèrent
5 encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiraient plus à personne, que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des
lo autres.
Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient : Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi ; je vivrai heureux : que
15 m'importe que les autres le soient? Je me procurerai tous mes besoins, et, pourvu que je les aie, j» ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.
On était dans le mois où l'on ensemence les terres ;
20 chacun dit : Je ne labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut pour me nourrir ; une plus grande quantité me serait inutile : je ne prendrai point de la peine pour rien.
Les terres de ce petit royaume n'étaient pas de même
25 nature ; il y en avait d'arides et de montagneuses, et d'autres qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année, la sécheresse fut très grande, de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui
30 purent être arrosées furent très fertiles : ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la
dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.
L'année d'ensuite fut très pluvieuse : les lieux élevés se trouvèrent d'une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une 5 seconde fois famine ; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils l'avaient été eux-mêmes . . .
Il y avait un homme qui possédait un champ assez fertile, qu'il cultivait avec grand soin ; deux de ses voisins s'unirent ensemble, le chassèrent de sa maison, occupèrent 10 son champ : ils firent entre eux une union pour se défendre contre tous ceux qui voudraient l'usurper, et effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois. Mais un des deux, ennuyé de partager ce qu'il pouvait avoir tout seul, tua l'autre, et devint seul maître 15 du champ. Son empire ne fut pas long : deux autres Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva trop faible pour se défendre, et il fut massacré.
Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui était à vendre ; il en demanda le prix. Le marchand 20 dit en lui-même: Naturellement je ne devrais espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour acheter deux mesures de blé ; mais je la vais vendre quatre fois davantage, afin d'avoir huit mesures. Il fallut en passer par là, et payer le prix demandé. 25
— Je suis bien aise, dit le marchand, j'aurai du blé à présent.
— Que dites-vous? reprit l'acheteur; vous avez besoin de blé ? J'en ai à vendre : il n'y a que le prix qui vous étonnera peut-être, car vous saurez que le blé est 30 extrêmement cher, et que la famine règne presque
partout; mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai une mesure de blé, car je ne veux pas m'en défaire autrement, dussiez-vous crever de faim.
Cependant une maladie cruelle ravageait la contrée. 5 Un médecin habile y arriva du pays voisin, et donna ses remèdes si à propos qu'il guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé, il alla chez tous ceux qu'il avait traités demander son salaire, mais il ne trouva que des refus ; il retourna dans son pays, et
lo il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientôt après il apprit que la même maladie se faisait sentir de nouveau, et affligeait plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux.— Allez, leur dit-il, hommes injustes,
15 vous avez dans l'âme un poison plus mortel que celui dont vous voulez guérir ; vous ne méritez pas d'occuper une place sur la terre, parce que vous n'avez point d'humanité et que les règles de l'équité vous sont inconnues : je croirais offenser les dieux qui vous punissent,
20 si je m'opposais à la justice de leur colère. d'Erzeron.
USBEK AU MEME
A Ispahaîi
Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles il n'en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la
nation. Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avaient de l'humanité, ils connaissaient la/ justice, ils aimaient la vertu ; autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale et ne la ressentaient 5 que par la pitié : c'était le motif d'une union nouvelle. Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun ; ils n'avaient de différends que ceux cju'une douce et tendre amitié faisait naître, et, dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs com- 10 patriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille : la terre semblait produire d'ellemême, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrerrtent chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants 15 à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes et leur mettaient devant les yeux cet exemple si triste ; ils leur faisaient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun, que vouloir s'en séparer, c'est vouloir 20 se perdre, que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter, qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible, et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, 25 qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages ; le nombre augmenta, l'union fut toujours la même, et la vertu, bien loin de s'affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus 30 grand nombre d'exemples.
lo Lettres Persanes
Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre, et la religion vint adoucir dans les mœurs 5 ce que la nature y avait laissé de trop rude. . . .
On allait au temple pour demander les faveurs des dieux. Ce n'était pas les richesses et une onéreuse abondance ; de pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes : ils ne savaient les désirer que
lo pour leurs compatriotes. Ils n'étaient au pied des autels que pour demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter le tendre sacrifice de leur cœur, et ne leur
15 demandaient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux.
Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s'assemblaient, et, dans un repas frugal, ils chantaient
20 les injustices des premiers Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissant avec un nouveau peuple, et sa félicité ; ils célébraient les grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas ;
25 ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais.
La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu'à
30 leurs besoins. Dans ce pays heureux la cupidité était étrangère : ils se faisaient des présents, où celui qui
Lettres Persanes ii
donnait croyait toujours avoir l'avantage. Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille : les troupeaux étaient presque toujours confondus ; la seule peine qu'on s'épargnait ordinairement, c'était de les partager. 5
d'Erzeron.
USBEK AU mÊmE
Je ne saurais assez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux disait un jour : Mon père doit demain labourer son champ ; je me lèverai deux heures avant lui, et, quand il ira à son champ, il le trouvera tout labouré.
Un autre disait en lui-même ; Il me semble que ma lo sœur a du goût pour un jeune Troglodyte de nos parents; il faut que je parle à mon père, et que je le détermine à faire ce mariage.
On vint dire à un autre que des voleurs avaient enlevé son troupeau : J'en suis bien fâché, dit-il, car il y avait 15 une génisse toute blanche que je voulais offrir aux dieux.
On entendait dire à un autre : Il faut que j'aille au temple remercier les dieux, car mon frère, que mon père aime tant, et que je chéris si fort, a recouvré la santé. 20
Ou bien : Il y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil ; il faut que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre. 25
Un jour que plusieurs Troglodytes étaient assemblés, un vieillard parla d'un jeune homme qu'il soupçonnait d'avoir commis une mauvaise action, et lui en fit des reproches.
— Nous ne croyons pas qu'il ait commis ce crime, 5 dirent les jeunes Troglodytes ; mais, s'il l'a fait, puisse-t-il
mourir le dernier de sa famille !
On vint dire à un Troglodyte que des étrangers avaient pillé sa maison, et avaient tout emporté.
— S'ils n'étaient pas injustes, répondit-il, je soulo haiterais que les dieux leur en donnassent un plus long
usage qu'à moi.
Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie : les peuples voisins s'assemblèrent, et, sous un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs troupeaux. 15 Dès que cette résolution fut connue, les Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux des ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi :
— Que vous ont fait les Troglodytes ? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos campagnes?
20 Non : nous sommes justes, et nous craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous ? Voulez-vous de la laine pour faire des habits ? Voulez-vous du lait de nos troupeaux, ou des fruits de nos terres ? Mettez bas les armes, venez au milieu de nous, et nous vous donne-
25 rons de tout cela. Mais nous jurons par ce qu'il y a de plus sacré que, si vous entrez dans nos terres comme ennemis, nous vous regarderons comme un peuple injuste, et que nous vous traiterons comme des bêtes farouches.
Ces paroles furent renvoyées avec mépris. Ces
30 peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des Troglodytes, qu'ils ne croyaient défendus que par leur
innocence. Mais ils étaient bien disposés à la défense ; ils avaient mis leurs femmes et leurs enfants au milieu d'eux. Ils furent étonnés de l'injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur nouvelle s'était emparée de leur cœur : l'un voulait mourir pour son père, 5 un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte : la place de celui qui expirait était d'abord prise par un autre, qui, outre la cause commune, avait encore une mort particulière à venger. 10
Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lâches, qui ne cherchaient que le butin, n'eurent pas honte de fuir, et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés.
d'Erzeron.
USBEK AU MEME
Comme le peuple grossissait tous les jours, les Troglo- 15 dytes crurent qu'il était à propos de se choisir un roi : ils convinrent qu'il fallait déférer la couronne à celui qui était le plus juste, et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu. Il n'avait pas voulu se trouver à cette assemblée ; il 20 s'était retiré dans sa maison, le cœur serré de tristesse.
Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre le choix qu'on avait fait de lui :
— A Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux Troglodytes que l'on puisse croire qu'il n'y a personne 25
parmi eux de plus juste que moi ! Vous me déférez la couronne, et, si vous le voulez absolument, il faudra bien que je la prenne ; mais comptez que je mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les Troglodytes libres, et 5 de les voir aujourd'hui assujettis. ,
A ces mots, il se mit à répandre un torrent de larmes. — Malheureux jour ! disait-il, et pourquoi ai-je tant vécu ? Puis il s'écria d'une voix sévère :
— Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes ! Votre
lo vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux malgré vous ; sans cela, vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paraît trop dur : vous aimez mieux être
15 soumis à un prince et obéir à ses lois, moins rigides que vos mœurs. Vous savez que pour lors vous pourrez contenter votre ambition, acquérir des richesses et languir dans une lâche volupté, et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les grands crimes, vous n'aurez pas besoin
20 de la vertu. — Il s'arrêta un moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. — Et que prétendez- vous que je fasse ? Comment se peut-il que je commande quelque chose à un Troglodyte ? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse, parce que je la lui commande, lui
25 qui la ferait tout de même sans moi et par le seul penchant de la nature ? O Troglodytes ! je suis à la fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux; pourquoi voulez-vous que je les afflige, et que je sois obligé de leur dire que je
30 vous ai laissés sous un autre joug que celui de la vertu ?
d'Erzeron.