USBEK A SON AMI RUSTAN
A Ispahan
Nous n'avons séjourné que huit jours à Tocat ; après trente -cinq jours de marche nous sommes arrivés à Smyrne.
De Tocat à Smyrne on ne trouve pas une seule ville qui mérite qu'on la nomme. J'ai vu avec étonnement la 5 faiblesse de l'empire des Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et tempéré, mais par des remèdes violents qui l'épuisent et le minent sans cesse.
Les bâchas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à force 10 d'argent, entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de conquête. Une milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. Les places sont démantelées, les villes désertes, les campagnes désolées, la culture des terres et le commerce entièrement abandonnés. 15
L'impunité règne dans ce gouvernement sévère ; les chrétiens qui cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à mille violences.
La propriété des terres est incertaine, et par conséquent l'ardeur de les faire valoir ralentie : il n'y a ni 20 titre ni possession qui vaille contre le caprice de ceux qui gouvernent.
Ces barbares ont tellement abandonné les arts qu'ils ont négligé jusqu'à l'art militaire. Pendant que les nations
i6 Lettres Persanes
d'Europe se raffinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance, et ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions qu'après qu'elles s'en sont servies mille fois contre eux.
5 Ils n'ont aucune expérience sur la mer, point d'habileté dans la manoeuvre. On dit qu'une poignée de chrétiens sortis d'un rocher font suer les Ottomans et fatiguent leur empire.
Incapables de faire le commerce, ils souffrent presque lo avec peine que les Européens, toujours laborieux et entreprenants, viennent le faire : ils croient faire grâce à ces étrangers que de permettre qu'ils les enrichissent.
Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai
traversée, je n'ai trouvé que Smyrne qu'on puisse regarder
15 comme une ville riche et puissante. Ce sont les
Européens qui la rendent telle, et il ne tient pas aux
Turcs qu'elle ne ressemble à toutes les autres.
Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, qui, avant deux siècles, sera le théâtre des triomphes de 20 quelque conquérant.
DE Smyrne. ■
SBEK A SON AMI IbBEN
A Smyrne
Nous sommes arrivés à Livourne dans quarante jours de navigation. C'est une ville nouvelle ; elle est un témoignage du génie des ducs de Toscane, qui ont
fait d'un village marécageux la ville d'Italie la plus florissante. . . .
C'est un grand spectacle pour un mahométan de voir pour la première fois une ville chrétienne. Je ne parle pas des choses qui frappent d'abord tous les yeux, comme 5 la différence des édifices, des habits, des principales coutumes : il y a, juscjue dans les moindres bagatelles, quelque chose de singulier que je sens et que je ne sais pas dire.
Nous partirons demain pour Marseille ; notre séjour 10 n'y sera pas long. Le dessein de Rica et le mien est de nous rendre incessamment à Paris, qui est le siège de l'empire d'Europe. Les voyageurs cherchent toujours les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à tous les étrangers. Adieu. Sois persuadé que je 15 t'aimerai toujours.
DE LiVOURNE.
Rica a Ibben A Smyrne
Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu'on se soit pourvu des 20 choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
Paris est aussi grand qu'Ispahan ; les maisons y sont si hautes qu'on jurerait qu'elles ne sont habitées que par
i8 Lettres Persanes
des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée, et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras. . . . 5 Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes : je n'en ai moi-même qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
, Le roi de France est le plus puissant prince de
lo l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que
15 des titres d'honneur à vendre, et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets ; il les fait penser
20 comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un
25 morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt
convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il
les guérit de toutes sortes de maux en les touchant,
I tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les
esprits ! . . .
DE Paris.
USBEK A IbBEN
A Smyrne
J'ai reçu une lettre de ton neveu Rhédi : il me mande qu'il quitte Smyrne dans le dessein de voir l'Italie, que l'unique but de son voyage est de s'instruire, et de se rendre par là plus digne de toi. Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque jour la consolation de ta 5 vieillesse.
Rica t'écrit une longue lettre ; il m'a dit qu'il te parlait beaucoup de ce pays-ci. La vivacité de son esprit fait qu'il saisit tout avec promptitude ; pour moi, qui pense plus lentement, je ne suis en état de te rien 10 dire.
Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres ; nous ne pouvons assez parler du bon accueil que tu nous as fait à Smyrne, et des services que ton amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu, généreux Ibben, 15 trouver partout des amis aussi reconnaissants et aussi fidèles que nous !
Puissé-je te revoir bientôt, et retrouver avec toi ces jours heureux qui coulent si doucement entre deux amis ! Adieu. 20
DE Paris.
Rica au même
A Smyrne
Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, 5 tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs qui m'entourait. Si j'étais au spectacle, je trouvais d'abord cent lorgnettes dressées
lo contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable ! je trouvais de mes portraits
15 partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.
Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare, et,
20 quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fît résoudre à quitter l'habit persan et à en endosser un à l'européenne pour voir s'il resterait encore dans ma
physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique, car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche; mais si quelqu'un, par hasard, apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour 10 de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?
DE Paris.
Rhédi a Usbek
A Paris
Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes les villes du monde, et être surpris 15 en arrivant à Venise : on sera toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées sortir de dessous l'eau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où il ne devrait y avoir que des poissons.
Mais cette ville profane manque du trésor le plus 20 précieux qui soit au monde, c'est-à-dire d'eau vive ; il est impossible d'y accomplir une seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint prophète ; il ne la regarde jamais du haut du ciel qu'avec colère.
Sans cela, mon cher Usbek, je serais charmé de vivre dans une ville où mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement ; je ne néglige 5 pas même les superstitions européennes ; je m'applique à la médecine, à la physique, à l'astronomie ; j'étudie les arts ; enfin je sors des nuagoe qui couvraient mes yeux dans le pays de ma naissance.
DE Venise.
Usbek a Rhédi
A Venise
Le café est très en usage à Paris; il y a un grand lo nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons on dit des nouvelles ; dans d'autres on joue aux échecs. Il y en a une où l'on apprête le café de telle manière qu'il donne de l'esprit à ceux qui en prennent; au moins, de tous ceux qui en 15 sortent, il n'y a personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est entré.
Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, I c'est qu'ils ne se rendent pas utiles à leur patrie et : qu'ils amusent leurs talents à des choses puériles. Par 20 exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute la plus mince qui se puisse imaginer ; il I s'agissait de la réputation d'un vieux poète grec, dont, I depuis deux mille ans, on ignore la patrie aussi bien que
le temps de sa mort. Les deux partis avouaient que c'était un poète excellent ; il n'était question que du plus ou du moins de mérite qu'il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux ; mais parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les 5 autres : voilà la querelle. Elle était bien vive, car on se disait cordialement, de part et d'autre, des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n'admirais pas moins la manière de disputer que le sujet de la dispute. Si quelqu'un, disais-je en moi-même, 10 était assez étourdi pour aller, devant un de ces défenseurs du poète grec, attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé ! et je crois que ce zèle, si délicat sur la réputation des rhorts, s'embraserait bien pour défendre celle des vivants ! Mais, quoi qu'il 15 en soit, ajoutai-je. Dieu me garde de m'attirer jamais l'inimitié des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si implacable ! Ils frappent à présent des coups en l'air ; mais que serait-ce si leur fureur était animée 20 par la présence d'un ennemi ? . . .
DE Paris.
USBEK A IbBEN
A Smyme
Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple, dans nos histoires, d'un monarque qui ait si
longtemps régné. On dit qu'il possède à un très haut degré le talent de se faire obéir; il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son État. On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du 5 monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairait le mieux : tant il fait cas de la politique orientale !
J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il m'est impossible de résoudre : par
lo exemple, il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer à la rigueur ; quoiqu'il fuie le tumulte des villes et qu'il se communique peu, il n'est occupé, depuis le matin jusqu'au soir, qu'à faire parler de lui ; il aime les trophées et les victoires,
15 mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu'il aurait sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même temps comblé de plus de richesses qu'un prince n'en saurait espérer, et
20 accablé d'une pauvreté qu'un particulier ne pourrait soutenir.
1 II aime à gratifier ceux qui le servent, mais il paye
! aussi libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté, de
ses courtisans que les campagnes laborieuses de ses
25 capitaines ; souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à i table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles ; il ne croit pas que la grandeur souveraine idoive être gênée dans la distribution des grâces, et, sans
30 {examiner si celui qu'il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel : aussi lui
a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait fui deux lieues, et un bon gouvernement à un autre qui en avait fui quatre . . .
i)K Paris.
USBEK A RhÉDI
A Venise
Il y a en France trois sortes d'états : l'église, l'épée et la robe. Chacun a un mépris souverain pour les 5 deux autres : tel, par exemple, que l'on devrait mépriser parce qu'il est un sot, ne l'est souvent que parce cju'il est homme de robe.
Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur l'excellence de l'art qu'ils ont choisi ; chacun 10 s'élève au-dessus de celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée qu'il s'est faite de la supériorité de la sienne.
Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la province d'Erivan qui, ayant reçu 15 quelque grâce d'un de nos monarques, lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu'elle lui donna, que le ciel le fit gouverneur d'Erivan.
J'ai lu dans une relation qu'un vaisseau français ayant relâché à la côte de Guinée, quelques hommes de 20 l'équipage voulurent aller à terre acheter quelques moutons. On les mena au roi, qui rendait la justice à ses sujets sous un arbre. Il était sur son trône, c'est-à-dire
sur un morceau de bois, aussi fier que s'il eût été assis sur celui du grand Mogol : il avait trois ou quatre gardes avec des piques de bois ; un parasol en forme de dais le couvrait de l'ardeur du soleil ; tous ses ornements et
5 ceux de la reine sa femme consistaient en leur peau noire et quelques bagues. Ce prince, plus vain encore que misérable, demanda à ces étrangers si on parlait beaucoup de lui en France. Il croyait que son nom devait être porté d'un pôle à l'autre, et, à la différence
10 de ce conquérant de qui on a dit qu'il avait fait taire toute la terre, il croyait, lui, qu'il devait faire parler tout l'univers.
Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut crie que tous les princes de la terre peuvent aller dîner, si bon
15 leur semble; et ce barbare, qui ne mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne vit que de brigandage, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les insulte régulièrement deux fois par jour.
DE Paris.
USBEK A RhÉDI
A Venise
Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oisifs.
20 Quoique je ne sois chargé d'aucune affaire importante,
je suis cependant dans une occupation continuelle. Je
passe ma vie à examiner ; j'écris le soir ce que j'ai
remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la journée ; tout m'intéresse, tout m'étonne : je suis comme un enfant dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets.
Tu ne le croirais pas peut-être : nous sommes reçus 5 agréablement dans toutes les compagnies et dans toutes les sociétés. Je crois devoir beaucoup à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est également recherché. Notre air étranger n'offense plus personne ; nous jouissons 10 même de la surprise où l'on est de nous trouver quelque politesse, car les Français n'imaginent pas que notre climat produise des hommes. Cependant, il faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.
J'ai passé quelques jours dans une maison de campagne 15 auprès de Paris, chez un homme de considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint à une grande modestie une gaieté que la vie retirée ête toujours à nos dames de Perse. ao
Étranger que j'étais, je n'avais rien de mieux à faire que d'étudier cette foule de gens qui y abordaient sans cesse, et qui me présentaient toujours quelque chose de nouveau. Je remarquai d'abord un homme dont la simplicité me plut ; je m'attachai à lui, il s'attacha à moi, de sorte que 25 nous nous trouvions toujours l'un auprès de l'autre.
Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en particulier, laissant les conversations générales à elles-mêmes :
— Vous trouverez peut-être en moi, lui dis-je, plus de 30 curiosité que de politesse ; mais je vous supplie d'agréer
que je vous fasse quelques questions, car je m'ennuie de n'être au fait de rien et de vivre avec des gens que je ne saurais démêler. Mon esprit travaille depuis deux jours : il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait 5 donné deux cents fois la torture, et je ne les devinerais de mille ans ; ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand monarque.
— Vous n'avez qu'à dire, me répondit-il, et je vous instruirai de tout ce que vous souhaiterez, d'autant mieux
lo que je vous crois homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma confiance.
— Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé • des repas qu'il a donnés aux grands, qui est si familier
avec vos ducs, et qui parle si souvent à vos ministres, 15 qu'on me dit être d'un accès si difficile? Il faut bien
que ce soit un homme de qualité, mais il a la phy- ; sionomie si basse qu'il ne fait guère honneur aux gens de ; qualité ; et d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. ' Je suis étranger ; mais il me semble qu'il y a, en général, zo une certaine politesse commune à toutes les nations ; i je ne lui trouve point de celle-là : est-ce que vos gens de ï qualité sont plus mal élevés que les autres ? ! — Cet homme, me répondit-il en riant, est un fermier :
il est autant au-dessus des autres par ses richesses qu'il 25 est au - dessous de tout le monde par sa naissance. ' Il aurait la meilleure table de Paris, s'il pouvait se I résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien ! impertinent, comme vous voyez, mais il excelle par son [ cuisinier : aussi n'en est-il pas ingrat ; car vous avez 30 entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui. . . .
— Et celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si mal
habillé, qui fait quelquefois des grimaces, et a un langage différent des autres, qui n'a pas d'esprit pour parler, mais qui parle pour avoir de l'esprit.
— C'est, me répondit-il, un potite, et le grotesque du genre humain. Ces gens-là disent qu'ils sont nés ce 5 qu'ils sont ; cela est vrai, et aussi ce qu'ils seront toute leur vie, c'est-à-dire, presque toujours, les plus ridicules de tous les hommes : aussi ne les épargne-t-on point ; on verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine a fait entrer celui-ci dans cette maison, et il y est bien 10 reçu du maître et de la maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à l'égard de personne. Il fit leur épithalame lorsqu'ils se marièrent : c'est ce qu'il a fait de mieux en sa vie, car il s'est trouvé que le mariage
a été aussi heureux qu'il l'a prédit. ... 15
— Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l'air si chagrin? Je l'ai pris d'abord pour un étranger; car, outre qu'il est habillé autrement (juc les autres, il censure tout ce qui se fait en France, et n'approuve pas votre gouvernement. 20
— C'est un vieux guerrier, me dit-il, qui se rend mémorable à tous ses auditeurs par la longueur de ses exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles où il ne se soit pas trouvé, ou qu'on vante un siège où il n'ait pas monté à la tranchée ; il se croit si nécessaire à 25 notre histoire qu'il s'imagine qu'elle finit où il a fini ; ,
il regarde quelques blessures qu'il a reçues comme la I dissolution de la monarchie, et, à la différence de ces '' philosophes qui disent qu'on ne jouit que du présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit au contraire que du 30 passé, et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites ;
il respire dans les temps qui se sont écoulés, comme les héros doivent vivre dans ceux qui passeront après eux.
— Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le service ?
— Il ne l'a point quitté, me répondit-il, mais le service 5 l'a quitté : on l'a employé dans une petite place où il
racontera ses aventures le reste de ses jours; mais il n'ira jamais plus loin, le chemin des honneurs lui est fermé.
— Et pourquoi ? lui dis-je.
lo — - Nous avons une maxime en France, me répondit-il, c'est de n'élever jamais les officiers dont la patience a langui dans les emplois subalternes : nous les regardons comme des gens dont l'esprit s'est rétréci dans les détails, et qui, par l'habitude des petites choses, sont devenus
15 incapables de plus grandes. Nous croyons qu'un homme qui n'a pas les qualités d'un général à trente ans ne les aura jamais, que celui qui n'a pas ce coup d'œil qui montre tout d'un coup un terrain de plusieurs lieues dans toutes ses situations différentes, cette présence d'esprit qui
20 fait que, dans une victoire, on se sert de tous ses avantages, et, dans un échec, de toutes ses ressources, n'acquerra jamais ces talents : c'est pour cela que nous avons des emplois brillants pour ces hommes grands et sublimes que le ciel a partagés non seulement d'un cœur, mais
25 aussi d'un génie héroïque, et des emplois subalternes pour ceux dont les talents le sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli dans une guerre obscure : ils ne réussissent tout au plus qu'à faire ce qu'ils ont fait toute leur vie, et il ne faut point commencer à les
30 charger dans le temps qu'ils s'affaiblissent. . . . DE Paris.
Rica a ***
J'ai vu des gens chez qui la vertu était si naturelle qu'elle ne se faisait pas même sentir : ils s'attachaient à leur devoir sans s'y plier, et s'y portaient comme par instinct ; bien loin de relever par leurs discours leurs rares qualités, il semblait qu'elles n'avaient pas percé 5 jusqu'à eux. Voilà les gens que j'aime ; non pas ces ' hommes vertueux qui semblent être étonnés de l'être, et / qui regardent une bonne action comme un prodige dontj le récit doit surprendre.
Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui 10 le ciel a donné de grands talents, que peut-on dire de ces insectes qui osent faire paraître un orgueil qui déshonorerait les plus grands hommes ?
Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d'eux-mêmes: leurs conversations sont un miroir qui 15 présente toujours leur impertinente figure ; ils vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennent les grossisse à vos yeux ; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé ; ils sont un modèle universel, un sujet de comparaisons 20 inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh ! que la louange est fade, lorsqu'elle réfléchit vers le lieu d'où elle part !
Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère \ nous accabla pendant deux heures de lui, de son mérite, zS et de ses talents ; mais, comme il n'y a point de mouve- l
' ment perpétuel dans le monde, il cessa de parler. La conversation nous revint donc, et nous la primes.
Un homme qui paraissait assez chagrin commença par se plaindre de l'ennui répandu dans les conversations.
i5 Quoi ! toujours des sots qui se peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux ! — Vous avez raison, reprit brusquement notre discoureur, il n'y a qu'à faire comme moi : je ne me loue jamais ; j'ai du bien, de la naissance, je fais de la dépense, mes amis disent que j'ai quelque
10 esprit ; mais je ne parle jamais de tout cela : si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas, c'est ma modestie.
J'admirais cet impertinent; et, pendant qu'il parlait tout haut, je disais tout bas : Heureux celui qui a assez
15 de vanité pour ne dire jamais de bien de lui, qui craint ceux qui l'écoutent, et ne compromet point son mérite avec l'orgueil des autres !
DE Paris.
Rica a Usbek
J'étais l'autre jour dans une société où je me divertis
assez bien. Il y avait là des femmes de tous les âges ; 20 une de quatre-vingts ans, une de soixante, une de quarante, qui avait une nièce de vingt à vingt-deux. Un certain instinct me fit approcher de cette dernière, et elle me dit à l'oreille :
Lettres Persanes s$
— Que dites-vous de ma tante, qui, à son âge, fait encore la jolie ?
— Elle a tort, lui dis-je ; c'est un dessein qui ne convient qu'à vous. — Un moment après, je me trouvai auprès de sa tante, qui me dit : 5
— Que dites-vous de cette femme qui a pour le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette ?
— C'est du temps perdu, lui dis-je, et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer. — J'allai à cette malheureuse lo femme de soixante ans et la plaignais dans mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille :
— Y a-t-il rien de si ridicule? Voyez cette femme qui a quatre-vingts ans et qui met des rubans couleur de feu : elle veut faire la jeune, et elle y réussit, car cela 15 approche de l'enfance.
— Ah ! dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres ? C'est peut-être un bonheur, disais-je ensuite, que nous trouvions de la consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étais en train 20 de me divertir, et je dis : Nous avons assez monté ; descendons à présent, et commençons par la vieille qui est au sommet.
— Madame, vous vous ressemblez si fort, cette dame
à qui je viens de parler et vous, qu'il semble que vous 25 soyez deux soeurs ; je vous crois à peu près du même âge.
— Vraiment, monsieur, me dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir grand'peur : je ne crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence. — Quand je tins cette femme décrépite, j'allai à celle 30 de soixante ans.
— Il faut, madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait : j'ai gagé que cette dame et vous, lui montrant la femme de quarante ans, étiez du même âge.
— Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois 5 de différence. — Bon ! m'y voilà, continuons. Je descendis
encore, et j'allai à la femme de quarante ans.
— Madame, faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à l'autre table, votre nièce ? Vous êtes aussi jeune qu'elle ;
lo elle a même quelque chose dans le visage de passé que vous n'avez certainement pas, et ces couleurs vives qui paraissent sur votre teint . . .
— Attendez, me dit-elle, je suis sa tante, mais sa mère avait pour le moins vingt-cinq ans de plus que moi ;
15 j'ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même année.
— Je le disais bien, madame, et je n'avais pas tort d'être étonné.
Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent finir 20 d'avance par la perte de leurs agréments voudraient reculer vers la jeunesse. Eh ! comment ne chercheraientelles pas à tromper les autres? Elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, et se dérober à la plus aiïligeante de toutes les idées.
DE Paris.
Rica a Usbek A ***
J'étais ce matin dans ma chambre, qui, comme tu sais, n'est séparée des autres que par une cloison fort mince et percée en plusieurs endroits, de sorte qu'on entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme, (jui se promenait à grands pas, disait à un autre : 5
— Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi : il y a plus de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur, et je me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu'on ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait deux fois adressé la parole. 10 J'avais préparé quelques saillies pour relever mon discours ; jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir. J'avais un conte fort joli à faire ; mais, à mesure que j'ai voulu l'approcher, on l'a esquivé, comme si on l'avait fait exprès. J'ai quelques bons mots qui, depuis quatre 15 jours, vieillissent dans ma tête, sans que j'en aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu'à la fin je serai un sot ; il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse m'en dispenser. Hier, .j'avais espéré de briller avec trois ou quatre vieilles femmes, qui certaine- 20 ment ne m'en imposent point, et je devais dire les plus jolies choses du monde : je fus plus d'un quart d'heure à diriger ma conversation, mais elles ne tinrent jamais un propos suivi, et elles coupèrent, comme des Parques
fatales, le fil de tous mes discours. Veux-tu que je te dise ? la réputation de bel esprit coûte bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir.
— Il me vient une pensée, reprit l'autre : travaillons de
5 concert à nous donner de l'esprit ; associons-nous pour cela. Chaque jour nous nous dirons de quoi nous devons parler, et nous nous secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous interrompre au milieu de nos idées, nous l'attirerons nous-mêmes, et, s'il ne veut pas venir de
10 bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il faudra rire tout à fait et à gorge déployée. Tu verras que nous donnerons le ton à toutes les conversations, et qu'on admirera la vivacité de notre
15 esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui, demain tu seras mon second. J'entrerai avec toi dans une maison, et je m'écrierai en te montrant : Il faut que je vous dise une réponse bien plaisante que
20 monsieur vient de faire à un homme que nous avons trouvé dans la rue. Et je me tournerai vers toi. Il ne s'y attendait pas, il a été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras : J'y étais quand il les fit ; c'était dans un souper, et il ne rêva pas un moment.
25 Souvent même nous nous raillerons, toi et moi ; et l'on dira : Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se défendent j ils ne s'épargnent pas. Voyons comment il sortira de là ; à merveille ! quelle présence d'esprit ! voilà une véritable bataille. Mais on ne dira pas que nous nous
30 étions escarmouches la veille. Il faudra acheter de certains livres, qui sont des recueils de bons mots,
composés à l'usage de ceux qui n'ont point d'esprit et qui en veulent contrefaire ; tout dépend d'avoir des modèles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en état de tenir une conversation d'une heure, toute remplie de bons mots. Mais il faudra avoir une attention, c'est de 5 soutenir leur fortune : ce n'est pas assez de dire un bon mot, il faut le répandre et le semer partout ; sans cela, autant de perdu, et je t'avoue qu'il n'y a rien de si désolant que de voir une jolie chose qu'on a dite mourir dans l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il 10 y a une compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent incognito ; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à 15 l'Académie ; c'est pour te dire que le travail ne sera pas long, car pour lors tu pourras renoncer à ton art : tu seras homme d'esprit, malgré que tu en aies. On remarque en France que, dès qu'un homme entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit 20 du corps : tu seras de même, et je ne crains pour toi que l'embarras des applaudissements.
UE Paris.
Rica a Rhédi A Venise
A Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers. Là, un homme obligeant vient, pour un peu d'argent, vous offrir le secret de faire de l'or. . . .
Vous trouverez encore des devins si habiles qu'ils vous 5 diront toute votre vie, pourvu qu'ils aient seulement eu
un quart d'heure de conversation avec vos domestiques
. Un nombre infini de maîtres de langues, d'arts et de I sciences, enseignent ce qu'ils ne savent pas ; et ce talent 1 est bien considérable, car il ne faut pas beaucoup d'esprit lo pour montrer ce qu'on sait, mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore.
On ne peut mourir ici que subitement ; la mort ne saurait autrement exercer son empire, car il y a, dans tous les coins, des gens qui ont des remèdes infaillibles 15 contre toutes les maladies imaginables.
Toutes les boutiques sont tendues de filets invisibles,
où se vont prendre tous les acheteurs. L'on en sort
pourtant quelquefois à bon marché : une jeune marchande
cajole un homme une heure entière pour lui faire acheter
20 un paquet de cure-dents.
Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus précautionné qu'il n'y est entré : à force de faire part de son bien aux autres, on apprend à le conserver, seul avantage des étrangers dans cette ville enchanteresse. DE Paris.
Rica a Usbek ^ ###
J'étais l'autre jour dans une maison où il y avait un cercle de gens de toute espèce. Je trouvai la conversation occupée par deux vieilles femmes, qui avaient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir.
— Il faut avouer, disait une d'entre elles, que les 5 hommes d'aujourd'hui sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse : ils étaient polis, gracieux, complaisants, mais à présent je les trouve d'une brutalité insupportable.
— Tout est changé, dit pour lors un homme qui 10 paraissait accablé de goutte ; le temps n'est plus comme
il était : il y a quarante ans, tout le monde se portait bien, on marchait, on était gai, on ne demandait qu'à rire et à danser; à présent tout le monde est d'une tristesse insupportable. 15
Un moment après la conversation tourna du côté de la politique.
— Morbleu ! dit un vieux seigneur, l'État n'est plus gouverné : trouvez-moi à présent un ministre comme monsieur Colbert ! Je le connaissais beaucoup, ce 20 monsieur Colbert ; il était de mes amis, il me faisait toujours payer de mes pensions avant qui que ce fût : le bel ordre qu'il y avait dans les finances ! Tout le monde était à son aise ; mais aujourd'hui je suis ruiné.
— Monsieur, dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du temps le plus miraculeux de notre invincible monarque ; y a-t-il rien de si grand que ce qu'il faisait alors pour détruire l'hérésie ?
5 — Et comptez-vous pour rien l'abolition des duels ? dit d'un air content un autre homme qui n'avait point encore parlé.
— La remarque est judicieuse, me dit quelqu'un à l'oreille : cet homme est charmé de l'édit, et il l'observe
lo si bien qu'il y a six mois il reçut cent coups de bâton
pour ne le pas violer.
Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des
choses que par un retour secret que nous faisons sur
nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les nègres 15 peignent le diable d'une blancheur éblouissante, et leurs
dieux noirs comme du charbon. . . .
Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui
rampent sur un atome, c'est-à-dire la terre, qui n'est
qu'un point de l'univers, se proposer directement pour 20 modèles de la Providence, je ne sais comment accorder
tant d'extravagance avec tant de petitesse.
DE Paris.
Rica a ***
La fureur de la plupart des Français, c'est d'avoir de l'esprit, et la fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des livres.
Cependant il n'y a rien de si mal imaginé : la nature semblait avoir sagement pourvu à ce que les sottises des hommes fussent passagères, et les livres les immortalisent. Un sot devrait être content d'avoir ennuyé tous ceux qui ont vécu avec lui ; il veut encore tour- 5 menter les races futures ; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il aurait pu jouir comme du tombeau ; il veut que la postérité soit informée qu'il a vécu, et qu'elle sache à jamais qu'il a été un sot.
De tous les auteurs il n'y en a point que je méprise 10 plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs comme des pièces de gazon dans un parterre : ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers d'imprimerie qui rangent des caractères qui, combinés ensemble, 15 font un livre où ils n'ont fourni que la main. Je voudrais qu'on respectât les livres originaux, et il me semble que c'est une espèce de profanation de tirer les pièces qui les composent du sanctuaire où elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles ne méritent point. 20
Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il ? qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois ?
— Mais je veux donner un nouvel ordre.
— Vous êtes un habile homme ! Vous venez dans ma bibliothèque, et vous mettez en bas les livres qui sont 25 en haut, et en haut ceux qui sont en bas : c'est un beau chef-d'œuvre !
Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis outré d'un livre que je viens de quitter, qui est si gros qu'il semblait contenir la science universelle ; mais il m'a rompu la 30 tête sans m'avoir rien appris. Adieu. DE Paris.
Rica a Usbek ^ ***
J'allai l'autre jour dîner chez un homme de robe qui m'en avait prié plusieurs fois. Après avoir parlé de bien des choses, je lui dis : Monsieur, il me paraît que votre métier est bien pénible.
5 — Pas tant que vous vous l'imaginez, répondit-il : de la manière dont nous le faisons, ce n'est qu'un amusement.
— Mais quoi ! n'avez-vous pas toujours la tête remplie des affaires d'autrui ? n'êtes-vous point toujours occupés
lo de choses qui ne sont point intéressantes ?
— Vous avez raison, ces choses ne sont point intéressantes, car nous nous y intéressons si peu que rien ; et cela même fait que le métier n'est pas si fatigant que vous dites.
15 Quand je vis qu'il prenait la chose d'une manière si I dégagée, je continuai et lui dis :
— Monsieur, je n'ai point vu votre cabinet.
— Je le crois, car je n'en ai point. Quand je pris cette charge, j'eus besoin d'argent pour la payer : je
20 vendis ma bibliothèque, et le libraire qui la prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que je les regrette : nous autres juges, nous ne nous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous affaire de tous ces volumes de
lois ? Presque tous les cas sont hypothétiques et sortent de la règle générale.
— Mais ne serait-ce pas, monsieur, lui dis-je, parce que vous les en faites sortir? car enfin pourquoi, chez tous les peuples du monde, y aurait-il des lois, si elles 5 n'avaient pas leur application? et comment peut-on les appliquer, si on ne les sait pas ?
— Si vous connaissiez le palais, reprit le magistrat, vous ne parleriez pas comme vous faites : nous avons des livres vivants, qui sont les avocats ; ils travaillent 10 pour nous, et se chargent de nous instruire.
— Et ne se chargent-ils pas aussi quelquefois de vous tromper? lui repartis-je. Vous ne feriez donc pas mal de vous garantir de leurs embûches. Ils ont des armes avec lesquelles ils attaquent votre équité ; il serait bon 1 5 que vous en eussiez aussi pour la défendre, et que vous n'allassiez pas vous mettre dans la mêlée, habillés à la légère, parmi des gens cuirassés jusqu'aux dents.
DE Paris.
Rica a Ibben
Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où je vis un homme bien content de lui. Dans un quart 20 d'heure il décida trois questions de morale, quatre problèmes historiques, et cinq points de physique. Je
n'ai jamais vu un décisionnaire si universel ; son esprit ne fut jamais suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences, on parla des nouvelles du temps : il décida sur les nouvelles du temps. Je voulus l'attraper, et je
5 dis en moi-même : Il faut que je me mette dans mon fort ; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse; mais à peine lui eus- je dit quatre mots qu'il me donna deux démentis, fondés sur l'autorité de MM. Tavernier et Chardin. Ah ! dis-je en moi-même,
lo quel homme est-ce là ! Il connaîtra tout à l'heure les rues d'Ispahan mieux que moi. Mon parti fut bientôt pris : je me tus, je le laissai parler, et il décide encore.
DE Paris.
UsBEK A Rica ^ *#*
Il y a quelques jours qu'un homme de ma connaissance me dit :
15 — Je vous ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris ; je vous mène à présent chez un grand seigneur, qui est un des hommes du royaume qui représentent le mieux.
— Que veut dire cela, monsieur? Est-ce qu'il est 20 plus poli, plus affable que les autres ?
— Non, me dit-il.
— Ah ! j'entends : il fait sentir à tous les instants la
supériorité qu'il a sur ceux qui l'approchent : si cela est, je n'ai que faire d'y aller, je la lui passe tout entière, et je prends condamnation.
Il fallut pourtant marcher, et je vis un petit homme ] si fier, il prit une prise de tabac avec tant de hauteur, i il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant 1 de flegme, il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvais me lasser de l'admirer.
Ah ! dis-je en moi-même, si, lorsque j'étais à la cour 10 de Perse, je représentais ainsi, je représentais un grand sot ! Il aurait fallu, Rica, que nous eussions eu un bien mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui venaient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance. Ils savaient bien que nous 15 étions au-dessus d'eux, et, s'ils l'avaient ignoré, nos bienfaits le leur auraient appris chaque jour. N'ayant rien à faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous rendre aimables ; nous nous communiquions aux plus petits ; au milieu des grandeurs, qui endurcissent 20 toujours, ils nous trouvaient sensibles ; ils ne voyaient que notre cœur au-dessus d'eux; nous descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il fallait soutenir la majesté du prince dans les cérémonies publiques, lors qu'il fallait faire respecter la nation aux étrangers, 25 lorsque enfin, dans les occasions périlleuses, il fallait animer les soldats, nous remontions cent fois plus haut que nous n'étions descendus, nous ramenions la fierté sur notre visage, et l'on trouvait quelquefois que nous représentions assez bien. 30
DE Paris.
Rica a Usbek jl ***
Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un Français qui est en Espagne a écrite ici : je crois que tu seras bien aise de la voir.
" Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, 5 et je vis parmi des peuples qui, méprisant tous les autres, font aux seuls Français l'honneur de les haïr.
" La gravité est le caractère brillant des deux nations ; elle se manifeste principalement de deux manières : par les lunettes, et par la moustache.
lo " Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte est un homme consommé dans les sciences et enseveli dans de profondes lectures, à un tel point que sa vue en est affaiblie, et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans contredit, pour le nez d'un
15 savant.
" Quant à la moustache, elle est respectable par ellemême et indépendamment des conséquences, quoiqu'on ne laisse pas d'en tirer quelquefois de grandes utilités pour le service du prince et de la nation, comme le fit
20 bien voir un fameux général portugais dans les Indes ; car, se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce gage : elles lui furent prêtées d'abord, et dans la suite il retira sa moustache
25 avec honneur.
"On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de l'orgueil : aussi en ont-ils. Ils le fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se sentent le 5 cœur extrêmement élevé lorsqu'ils sont ce qu'on appelle de vieux chrétiens, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé, dans ces derniers siècles, d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils 10 considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est, dans une ville du 15 Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. Un homme de cette conséquence, une créature si parfaite, ne travaillerait pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudrait jamais, par une vile et mécanique industrie, de comi)romettre l'honneur et la dignité de sa peau. 20
" Car il faut savoir que, lorsqu'un homme a un certain mérite en Espagne, comme, par exemple, quand il peut ajouter aux qualités dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une discordante guitare, il ne 25 travaille plus : son honneur s'intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix heures par jour obtient précisément la moitié plus de considération qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert. ... 30
•'Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens
chez les Espagnols ; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de leurs bibliothèques, les romans d'un côté et les scolastiques de l'autre : vous diriez que les parties en ont été faites, et le tout rassemblé par 5 quelque ennemi secret de la raison humaine.
'•Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres.
" Ils ont fait des découvertes immenses dans le
Nouveau-Monde, et ils ne connaissent pas encore leur
lo propre continent : il y a sur leurs rivières tel pont qui
n'a pas encore été découvert, et, dans leurs montagnes,
des nations qui leur sont inconnues.
" Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays, mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne 15 rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes."
Je ne serais pas fâché, Usbek, de voir une lettre écrite à Madrid par un Espagnol qui voyagerait en France ; je crois qu'il vengerait bien sa nation. Quel 20 vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je m'imagine qu'il commencerait ainsi la description de Paris :
Il y a ici une maison où l'on met les fous ; on croirait d'abord qu'elle est la plus grande de la ville. Non : le 25 remède est bien petit pour le mal. Sans doute que les Français, extrêmement décriés chez leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas.
Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.
DE Paris.
USBEK A RhÉDI
A Venise
Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j'ai ! vu bien des gouvernements. Ce n'est pas comme en Asie, où les règles de la politique se trouvent partout les mêmes.
J'ai souvent recherché quel était le gouvernement le 5 plus conforme à la raison. Il m'a semblé que le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; de' | sorte que celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur penchant et à leur inclination est le plus parfait. 10
Si dans un gouvernement doux le peuple est aussi soumis que dans un gouvernement sévère, le premier est préférable, puisqu'il est plus conforme à la raison, et que la sévérité est un motif étranger.
Compte, mon cher Rhédi, que dans un État les 15 peines plus ou moins cruelles ne font pas que l'on obéisse plus aux lois. Dans les pays oii les châtiments sont modérés, on les craint comme dans ceux où ils sont tyranniques et affreux.
Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il soit cruel, 20 on punit toujours par degrés ; on inflige un châtiment plus ou moins grand à un crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'elle-même aux mœurs du pays où l'on est : huit jours de prison ou une légère amende
frappent autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays de douceur que la perte d'un bras intimide un Asiatique. Ils attachent un certain degré de crainte à un certain degré de peine, et chacun la partage à sa 5 façon : le désespoir de l'infamie vient désoler un Français condamné à une peine qui n'ôterait pas un quart d'heure de sommeil à un Turc.
D'ailleurs je ne vois pas que la police, la justice et l'équité soient mieux observées en Turquie, en Perse, 10 chez le Mogol, que dans les républiques de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre même; je ne vois pas qu'on y commette moins de crimes, et que les hommes, intimidés par la grandeur des châtiments, y soient plus soumis aux lois.
15 Je remarque, au contraire, une source d'injustices et de vexations au milieu de ces mêmes États.
Je trouve même le prince, qui est la loi même, moins maître que partout ailleurs.
Je vois que, dans ces moments rigoureux, il y a
20 toujours des mouvements tumultueux où personne n'est
le chef, et que, quand une fois l'autorité violente est
méprisée, il n'en reste plus assez à personne pour la
faire revenir ;
Que le désespoir même de l'impunité confirme le 25 désordre et le rend plus grand ;
Que, dans ces États, il ne se forme point de petite révolte, et qu'il n'y a jamais d'intervalle entre le murmure et la sédition ;
Qu'il ne faut point que les grands événements y soient
30 préparés par de grandes causes ; au contraire, le moindre
accident produit une grande révolution, souvent aussi
imprévue de ceux qui la font que de ceux qui la souffrent.
I.orsque Osman, empereur des Turcs, fut déposé, aucun de ceux qui commirent cet attentat ne songeait à le commettre; ils demandaient seulement en suppliant 5 ([u'on leur fît justice sur quelque grief: une voix, qu'on n'a jamais connue, sortit de la foule par hasard ; le nom de Mustapha fut prononcé, et soudain Mustapha fut empereur.
DE Paris.
Rica a Ibben A Smyrne
Quoique les Français parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une espèce de dervis taciturnes qu'on appelle chartreux. On dit qu'ils se coupent la langue en entrant dans le couvent. . . .
A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus singuliers que ceux-là, et qui ont un talent bien 15 extraordinaire : ce sont ceux qui savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant deux heures de temps, sans qu'il soit possible de les déceler, d'être leur plagiaire, ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit. 20
Ces sortes de gens sont adorés des femmes, mais ils ne f le sont pas tant que d'a-utres qui ont reçu de la nature l'aimable talent de sourire à propos, c'est-à-dire à chaque •
instant, et qui portent la grâce d'une joyeuse approbation sur tout ce qu'elles disent.
Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entendre finesse à tout, et trouver mille petits traits
S ingénieux dans les choses les plus communes.
J'en connais d'autres qui se sont bien trouvés d'introduire dans les conversations des choses inanimées, et d'y faire parler leur habit brodé, leur perruque blonde, leur tabatière, leur canne et leurs gants. Il est bon de
10 commencer de la rue à se faire écouter par le bruit du carrosse, et du marteau qui frappe rudement la porte : cet avant-propos prévient tout le reste du discours, et, quand l'exorde est beau, il rend supportable toutes les sottises qui viennent ensuite, mais qui, par bonheur, arrivent
15 trop tard.
Je te promets que ces petits talents, dont on ne fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les avoir, et qu'un homme de bon sens ne brille guère devant eux.
UE Paris.
Rica a ***
2(1 On dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît qu'un Français est plus homme qu'un I autre : c'est l'homme par excellence ; car il semble être 1 fait uniquement pour la société.
Mais j'ai remarque parmi eux des gens qui non seulement sont sociables, mais sont eux-mêmes la société universelle. Ils se multiplient dans tous les coins ; ils peuplent en un moment les quatre quartiers d'une ville : cent hommes de cette espèce abondent plus que deux 5 mille citoyens ; ils pourraient réparer, aux yeux des étrangers, les ravages de la peste et de la famine. On demande dans les écoles si un corps peut être en un instant en plusieurs lieux ; ils sont une preuve de ce que les philosophes mettent en question. 10
Ils sont toujours empressés, parce qu'ils ont l'affaire importante de demander à tous ceux qu'ils voient où ils vont et d'où ils viennent.
On ne leur ôterait jamais de la tête qu'il est de la bienséance de visiter chaque jour le public en détail, sans 15 compter les visites qu'ils font en gros dans les lieux où l'on s'assemble ; mais, comme la voie est trop abrégée, elles sont comptées pour rien dans les règles de leur cérémonial.
Ils fatiguent plus les portes des maisons à coups de Po marteau que les vents et les tempêtes. Si l'on allait! examiner la liste de tous les portiers, on y trouverait] chaque jour leur nom estropié de mille manières en"" caractères suisses. Ils passent leur vie h la suite d'un enterrement, dans des compliments de condoléance, ou ^S dans des félicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification à quelqu'un de ses sujets qu'il ne leur en coûte une voiture pour en aller témoigner leur joie. Enfin ils reviennent chez eux, bien fatigués, se reposer, pour i^ouvoir reprendre, le lendemain, leurs pénibles 3° fonctions.
Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on mit cette épitaphe sur son tombeau : " C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais reposé. Il s'est promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est réjoui de la 5 naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfants. Les pensions dont il a félicité ses amis, toujours en des termes différents, montent à deux millions six cent mille livres, le chemin qu'il a fait sur le pavé à neuf mille six cents stades, celui qu'il a fait dans la campagne à
lo trente-six. Sa conversation était amusante ; il avait un fonds tout fait de trois cent soixante-cinq contes ; il possédait d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent dix-huit apophtegmes tirés des anciens, qu'il employait dans les occasions brillantes. Il est mort enfin à la soixantième
15 année de son âge. Je me tais, voyageur; car comment pourrais-je achever de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu ? "
DE Paris.
Rica a Rhedi
A Venise ♦
If^f* Je trouve les caprices de la mode, chez les Français,
étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés
20 cet été, ils ignorent encore plus comment ils le seront
cet hiver ; mais surtout on ne saurait croire combien il
en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.
Que me servirait de te faire une description exacte de
leur habillement et de leurs parures ? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois 5 à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger ! Il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer 10 quelqu'une de ses fantaisies.
Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps cjue leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même; dans un autre, c'étaient 15 les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l'air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement, et les règles 20 de leur art ont été asservies à ces caprices On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois, les femmes avaient de la taille et des dents ; aujourd'hui il n'en est pas question. Dans cette chan- 25 géante nation, quoi qu'en disent les mauvais plaisants, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.
Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l'âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à 3° rendre la nation grave, s'il l'avait entrepris. Le prince
imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.
DE Paris. ,
USBEK A IbBEN
A Smyrne
Les plus puissants États de l'Europe sont ceux de 5 l'empereur, des rois de France, d'Espagne et d'Angleterre. L'Italie et une grande partie de l'Allemagne sont partagées en un nombre infini de petits États, dont les princes sont, à proprement parler, les martyrs de la souveraineté. . . . Ceux d'Italie, qui ne sont pas si unis, sont plus à
lo plaindre ; leurs États sont ouverts comme des caravansérails, où ils sont obligés de loger les premiers qui viennent : il faut donc qu'ils s'attachent aux grands princes, et leur fassent part de leur frayeur plutôt que de leur amitié.
; La plupart des gouvernements d'Europe sont monarchiques, ou plutôt sont ainsi appelés, car je ne sais pas s'il y en a jamais eu véritablement de tels; au moins est-il difficile qu'ils aient subsisté longtemps dans leur pureté. C'est un état violent, qui dégénère toujours en
20 despotisme ou en république. La puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince ; l'équilibre est trop difficile à garder. Il faut que
le pouvoir diminue d'un côté, pendant qu'il augmente de l'autre ; mais l'avantage est ordinairement du côté du prince, qui est à la tête des armées.
Aussi le pouvoir des rois d'Europe est-il bien grand, et on peut dire qu'ils l'ont tel qu'ils le veulent, 5 mais ils ne l'exercent point avec tant d'étendue que nos sultans, premièrement, parce qu'ils ne veulent point choquer les mœurs et la religion des peuples, secondement, parce qu'il n'est pas de leur intérêt de le porter si loin. 10
Rien ne rapproche plus nos princes de la condition de leurs sujets que cet immense pouvoir qu'ils exercent sur eux; rien ne les soumet plus aux revers et aux caprices de la fortune.
L'usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur 15 déplaisent, au moindre signe qu'ils font, renverse la proportion qui doit être entre les fautes et les peines, qui est comme l'âme des États et l'harmonie des empires ; et cette proportion scrupuleusement gardée par les princes chrétiens leur donne un avantage infini sur 20 nos sultans.
Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s'est attiré la disgrâce du prince, est sûr de mourir : la moindre faute ou le moindre caprice le met dans cette nécessité. Mais s'il avait attenté à la vie de son souve- 25 rain, s'il avait voulu livrer ses places aux ennemis, il en serait quitte aussi pour perdre la vie : il ne court donc pas plus de risque dans ce dernier cas que dans le premier.
Aussi, dans la moindre di.sgrâce, voyant la mort 30 certaine et ne voyant rien de pis, il se porte naturelle-
ment a troubler l'État et à conspirer contre le souverain, seule ressource qui lui reste.
Il n'en est pas de même des grands d'Europe, à qui la disgrâce n'ôte rien que la bienveillance et la faveur.
^Ils se retirent de la cour, et ne songent qu'à jouir d'une vie tranquille et des avantages de leur naissance. Comme on ne les fait guère périr que pour le crime de lèsemajesté, ils craignent d'y tomber, par la considération de ce qu'ils ont à perdre et du peu qu'ils ont à gagner ; ce
lo qui fait qu'on voit peu de révoltes et peu de princes qui périssent d'une mort violente.
Si, dans cette autorité illimitée qu'ont nos princes, ils n'apportaient pas tant de précautions pour mettre leur vie en sûreté, ils ne vivraient pas un jour, et, s'ils
15 n'avaient à leur solde un nombre innombrable de troupes pour tyranniser le reste de leurs sujets, leur empire ne subsisterait pas un mois. . . .
Bien loin que les rois de France puissent, de leur propre mouvement, ôter la vie à un de leurs sujets,
20 comme nos sultans, ils portent, au contraire, toujours avec eux la grâce de tous les criminels : il suffit qu'un homme ait été assez heureux pour voir l'auguste visage de son prince pour qii'il cesse d'être indigne de vivre. Ces monarques sont comme le soleil, qui porte partout
25 la chaleur et la vie.
DE Paris.
USBEK AU MÊME
Pour suivre l'idée de ma dernière lettre, voici à peu près ce que me disait l'autre jour un Européen assez sensé :
" Le plus mauvais parti que les princes d'Asie aient pu prendre, c'est de se cacher comme ils font. Ils veulent 5 se rendre plus respectables ; mais ils font respecter la royauté, et non pas le roi, et attachent l'esprit des sujets à un certain trône et non pas à une certaine personne.
" Cette puissance invisible qui gouverne est toujours 10 la même pour le peuple. Quoique dix rois, qu'il ne connaît que de nom, se soient égorgés l'un après l'autre, il ne sent aucune différence : c'est comme s'il avait été gouverné successivement par des esprits.
" Si le détestable parricide de notre grand roi Henri IV 15 avait porté ce coup sur un roi des Indes, maître du sceau royal et d'un trésor immense qui aurait semblé amassé pour lui, il aurait pris tranquillement les rênes de l'empire, sans qu'un seul homme eût pensé à réclamer son roi, sa famille et ses enfants. 20
"On s'étonne de ce qu'il n'y a presque jamais de changement dans le gouvernement des princes d'Orient : d'où vient cela, si ce n'est de ce qu'il est tyrannique et affreux ?
" Les changements ne peuvent être faits que par le 25 prince ou par le peuple : mais là les princes n'ont garde
6o Lettres Persanes
d'en faire, parce que, dans un si haut degré de puissance, ils ont tout ce qu'ils peuvent avoir ; s'ils changeaient quelque chose, ce ne pourrait être qu'à leur préjudice. " Quant aux sujets, si quelqu'un d'eux forme quelque S résolution, il ne saurait l'exécuter sur l'État ; il faudrait qu'il contrebalançât tout à coup une puissance redoutable et toujours unique ; le temps lui manque, comme les moyens : mais il n'a qu'à aller à la source de ce pouvoir, et il ne lui faut qu'un bras et qu'un instant,
lo "Le meurtrier monte sur le trône pendant que le monarque en descend, tombe, et va expirer à ses pieds.
" Un mécontent, en Europe, songe à entretenir quelque intelligence secrète, à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place, à exciter quelques vains murmures
15 parmi les sujets. Un mécontent, en Asie, va droit au prince, étonne, frappe, renverse : il en efface jusqu'à l'idée : dans un instant, esclave et maître, dans un instant, usurpateur et légitime."
Malheureux le roi qui n'a qu'une tête ! Il semble ne
20 réunir sur elle toute sa puissance que pour indiquer au premier ambitieux l'endroit où il la trouvera tout entière.
DE Paris.
Lettres Persanes 6i
Rhédi a Usbek hou*'*^^
A Paris
Tu m'as beaucoup parlé, clans une de tes lettres, des sciences et des arts cultivés en Occident. Tu me vas regarder comme un barbare ; mais je ne sais si l'utilité que l'on en retire dédommage les hommes du mauvais usage que l'on en fait tous les jours. 5
J'ai ouï dire que la seule invention des bombes avait ôté la liberté à tous les peuples de l'Europe. Les princes, ne pouvant plus confier la garde des places aux bourgeois, qui, à la première bombe, se seraient rendus, ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes réglées, Jb avec lesquelles ils ont, dans la suite, opprimé leurs / sujets.
Tu sais que, depuis l'invention de la poudre, il n'y a plus de places imprenables, c'est-à-dire, Usbek, qu'il n'y a plus d'asile sur la terre contre l'injustice et la violence. 15
Je tremble toujours qu'on ne parvienne, à la fin, à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières.
Tu as lu les historiens : fais-y bien attention, presque 20 toutes les monarchies n'ont été fondées que sur l'ignorance des arts, et n'ont été détruites que parce qu'on les a trop cultivés. L'ancien empire de Perse peut nous en fournir un exemple domestique.
Il n'y a pas longtemps que je suis en Europe ; mais j'ai ouï parler à des gens sensés des ravages de la chimie. Il semble que ce soit un quatrième fléau qui ruine les hommes et les détruit en détail, mais continuellement, 5 tandis que la guerre, la peste, la famine, les détruisent en gros, mais par intervalles.
Que nous ont servi l'invention de la boussole et la découverte de tant de peuples, qu'à nous communiquer leurs maladies plutôt que leurs richesses? L'or et l'argent
lo avaient été établis, par une convention générale, pour être le prix de toutes les marchandises et un gage de leur valeur, par la raison que ces métaux étaient rares et inutiles à tout autre usage : que nous importait-il donc qu'ils devinssent plus communs, et que, pour marquer la
15 valeur d'une denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d'un ? Cela n'en était que plus incommode.
Mais, d'un autre côté, cette invention a été bien pernicieuse aux pays qui ont été découverts. Les nations entières ont été détruites, et les hommes qui ont échappé
20 à la mort ont été réduits à une servitude si rude que le récit en fait frémir les musulmans.
Heureuse l'ignorance des enfants de Mahomet ! Aimable simplicité si chérie de notre saint prophète, vous me rappelez toujours la naïveté des anciens temps et la
25 tranquillité qui régnait dans le cœur de nos premiers pères !
DE Venise.
USBEK A RhÉDI "^ /7/.
A Venise
Ou tu ne penses pas ce que tu dis, ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie pour l'instruire, et tu méprises toute instruction ; tu viens pour te former dans un pays où l'on cultive les arts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le dirai-je, Rhédi ? je 5 suis plus d'accord avec toi que tu ne l'es avec toi-même.
As-tu bien réfléchi à l'état barbare et malheureux où nous entraînerait la perte des arts ? Il n'est pas nécessaire de se l'imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre chez lesquels un singe passablement 10 instruit pourrait vivre avec honneur ; il s'y trouverait à peu près à la portée des autres habitants ; on ne lui trouverait point l'esprit singulier ni le caractère bizarre ; il passerait tout comme un autre, et serait même distingué par sa gentillesse. 15
Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n'aient pu, comme des torrents impétueux, se répandre sur la terre et couvrir de leurs armées féroces les royaumes les plus policés ; mais prends-y garde, ils 20 ont appris les arts, ou les ont fait exercer aux peuples vaincus ; sans cela leur puissance aurait passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.
Tu crains, dis-tu, que l'on n'invente quelque manière
de destruction plus cruelle que celle qui est en usage.
Non. Si une si fatale invention venait à se découvrir,
elle serait bientôt prohibée par le droit des gens, et le
consentement unanime des nations ensevelirait cette 5 découverte. Il n'est point de l'intérêt des princes de
faire des conquêtes par de pareilles voies : ils doivent
chercher des sujets, et non pas des terres.
Tu te plains de l'invention de la poudre et des bombes,
tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de place imprenable, lo c'est-à-dire que tu trouves étrange que les guerres soient
aujourd'hui terminées plus tôt qu'elles ne l'étaient
autrefois.
Tu dois avoir remarqué, en lisant les histoires, que,
depuis l'invention de la poudre, les batailles sont beau- 15 coup moins sanglantes qu'elles ne l'étaient, parce qu'il
n'y a presque plus de mêlée.
Et, quand il se serait trouvé quelques cas particuliers
oi^i un art aurait été préjudiciable, doit-on pour cela le
rejeter? Penses-tu, Rhédi, que la religion que notre 2o saint prophète a apportée du ciel soit pernicieuse, parce
qu'elle servira un jour à confondre les perfides chrétiens? Tu crois que les arts amollissent les peuples, et par là
sont cause de la chute des empires. Tu parles de la
ruine de celui des anciens Perses, qui fut l'effet de leur 25 mollesse ; mais il s'en faut bien que cet exemple décide,
puisque les Grecs, qui les vainquirent tant de fois et les
subjuguèrent, cultivaient les arts avec infiniment plus de
soin qu'eux.
Quand on dit que les arts rendent les hommes 30 efféminés, on ne parle pas du moins des gens qui s'y
appliquent, puisqu'ils ne sont jamais dans l'oisiveté, qui,
de tous les vices, est celui qui amollit le plus le courage.
Il n'est donc question que de ceux qui en jouissent Mais comme, dans un pays policé, ceux qui jouissent des commodités d'un art sont obligés d'en cultiver un 5 autre, à moins de se voir réduits à une pauvreté honteuse, il suit que l'oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts.
Paris est peut-être la ville du monde où l'on raffine le plus sur les plaisirs ; mais c'est peut-être celle où l'on 10 mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure ; il faut que, dès ce moment, cinquante artisans ne dorment 15 plus et n'aient plus le loisir de boire et de manger : elle commande, et elle est obéie plus promptement que ne le serait notre monarque, parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre.
Cette ardeur pour le travail, cette passion de s'enrichir, to passe de condition en condition, depuis les artisans jusqu'aux 1 grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il / vient de voir immédiatement au-dessous de lui. Vous j voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travaille sans cesse et court risque ïs d'accourcir ses jours, pour amasser, dit-il, de quoi vivre. »
Le même esprit gagne la nation ; on n'y voit que travail et qu'industrie. Où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant ?
Je suppose, Rhédi, qu'on ne souffrît dans un royaume 30 que les arts absolument nécessaires à la culture des
terres, qui sont pourtant en grand nombre, et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté ou à la fantaisie; je le soutiens, cet État serait un des plus misérables qu'il y eût au monde.
5 Quand les habitants auraient assez de courage pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le peuple dépérirait tous les jours, et l'État deviendrait si faible qu'il n'y aurait si petite puissance qui ne pût le conquérir.
lo II serait aisé d'entrer dans un long détail et de te faire voir que les revenus des particuliers cesseraient presque absolument, et par conséquent ceux du prince. Il n'y aurait presque plus de relation de facultés entre les citoyens; on verrait finir cette circulation de richesses
15 et cette progression de revenus, qui vient de la dépendance où sont les arts les uns des autres; chaque particulier vivrait de sa terre, et n'en retirerait que ce qu'il lui faut précisément pour ne pas mourir de faim. Mais, comme ce n'est pas quelquefois la vingtième partie des revenus
20 d'un État, il faudrait que le nombre des habitants diminuât à proportion, et qu'il n'en restât que la vingtième partie.
Fais bien attention jusqu'où vont les revenus de l'industrie. Un fonds ne produit annuellement à son
25 maître que la vingtième partie de sa valeur ; mais avec une pistole de couleur un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des orfèvres, des ouvriers en laine, en soie, et de toutes sortes d'artisans.
30 De tout ceci on doit conclure, Rhédi, que, pour qu'un prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent
dans les délices ; il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités avec autant d'attention que les nécessités de la vie.
DE Paris.
Rica a ***
J'ai vu des descriptions du paradis capables d'y faire renoncer tous les gens de bon sens : les uns font jouer 5 sans cesse de la flûte ces ombres heureuses ; d'autres les condamnent au supplice de se promener éternellement. . . .
Je me souviens, à ce propos, d'une histoire que j'ai oui raconter à un homme qui avait été dans le pays du 10 Mogol ; elle fait voir que les prêtres indiens ne sont pas moins stériles que les autres dans les idées qu'ils ont des plaisirs du paradis.
Une femme, qui venait de perdre son mari, vint eni cérémonie chez le gouverneur de la ville lui demander 15 de se brûler; mais, comme, dans les pays soumis aux Mahométans, on abolit, tant qu'on peut, cette cruelle ; coutume, il la refusa absolument.
Lorsqu'elle vit ses prières impuissantes, elle se jeta '■ dans un furieux emportement. " Voyez, disait-elle, 20 comme on est gêné ! Il ne sera seulement pas permis à • une pauvre femme de se brûler quand elle en a envie ! ! A-t-on jamais vu rien de pareil ? Ma mère, ma tante, mes sœurs, se sont bien brûlées ! Et, quand je vais
demander permission à ce maudit gouverneur, il se fâche et se met à crier comme un enragé."
Il se trouva là par hasard un jeune bonze : — Homme infidèle, lui dit le gouverneur, est-ce toi qui as mis cette 5 fureur dans l'esprit de cette femme ? — Non, dit-il, je ne lui ai jamais parlé : mais, si elle m'en croit, elle consommera son sacrifice ; elle fera une action agréable au dieu Brahma : aussi en sera-t-elle bien récompensée, car elle retrouvera dans l'autre monde son mari, et elle ic^ recommencera avec lui un second mariage. — Que dites- ! vous ? dit la femme surprise. Je retrouverai mon mari ? < Ah ! je ne me brûle pas. Il était jaloux, chagrin. . . . Me brûler pour lui ! . . . pas seulement le bout du doigt pour le retirer du fond des enfers. Si le dieu Brahma 15 n'a que ce présent à me faire, je renonce à cette béatitude. Monsieur le gouverneur, je me fais mahométane. j Et pour vous, dit -elle en regardant le bonze, vous t pouvez, si vous voulez, aller dire à mon mari que je me porte fort bien.
DE Paris. .
Rica a Usbek ^ #**
20 Je passais l'autre jour sur le Pont-Neuf avec un de mes amis. Il rencontra un homme de sa connaissance qu'il me dit être un géomètre, et il n'y avait rien qui n'y parût, car il était dans une rêverie profonde : il fallut
que mon ami le tirât longtemps par la manche et le secouât pour le faire descendre jusqu'à lui, tant il était occupé d'une courbe qui le tourmentait peut-être depuis plus de huit jours ! Ils se firent tous deux beaucoup d'honnêtetés, et s'apprirent réciproquement quelques 5 nouvelles littéraires. Ces discours les menèrent jusque sur la porte d'un café, où j'entrai avec eux.
Je remarquai que notre géomètre y fut reçu de tout le monde avec empressement, et que les garçons du café en faisaient beaucoup plus de cas que de deux mous- 10 quetaires qui étaient dans un coin. Pour lui, il parut qu'il se trouvait dans un lieu agréable; car il dérida un peu son visage, et se mit à rire, comme .s'il n'avait pas eu la moindre teinture de géométrie.
Cependant son esprit régulier toisait tout ce qui se 15 disait dans la conversation. Il ressemblait à celui qui, dans un jardin, coupait avec son épée la tête des fleurs qui s'élevaient au-dessus des autres. Martyr de sa justesse, il était offensé d'une saillie, comme une vue délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien pour lui 20 n'était indifférent, pourvu qu'il fût vrai. Aussi sa conversation était-elle singulière. Il était arrivé ce jour-là de la campagne avec un homme qui avait vu un château superbe et des jardins magnifiques ; et il n'avait vu, lui, qu'un bâtiment de soixante pieds de long sur trente-cinq 25 de large, et un bosquet barlong de dix arpents : il aurait fort souhaité que les règles de la perspective eussent été tellement observées que les allées des avenues eussent paru partout de même largeur, et il aurait donné pour cela une méthode infaillible. Il parut fort satisfait d'un 30 cadran qu'il y avait démêlé, d'une structure fort singulière;
là Lettres Persanes
et il s'échauffa fort contre un savant qui était auprès de moi, qui malheureusement lui demanda si ce cadran marquait les heures babyloniennes. Un nouvelliste parla du bombardement du château de Fontarabie ; et il nous
5 donna soudain les propriétés de la ligne que les bombes avaient décrite en l'air, et, charmé de savoir cela, il voulut en ignorer entièrement le succès. Un homme se plaignait d'avoir été ruiné l'hiver d'auparavant par une inondation. " Ce que vous me dites là m'est fort agré-
lo able, dit alors le géomètre : je vois que je ne me suis pas trompé dans l'observation que j'ai faite, et qu'il est au moins tombé sur la terre deux pouces d'eau de plus que l'année passée."
Un moment après il sortit, et nous le suivîmes.
15 Comme il allait assez vite et qu'il négligeait de regarder devant lui, il fut rencontré directement par un autre homme : ils se choquèrent rudement, et, de ce coup, ils rejaillirent, chacun de son côté, en raison réciproque de leur vitesse et de leurs masses. Quand ils furent un peu 20 revenus de leur étourdissement, cet homme, portant la main sur le front, dit au géomètre :
— Je suis bien aise que vous m'ayez heurté, car j'ai une grande nouvelle à vous apprendre. Je viens de
1 donner mon Horace au public.
25 — Comment ! dit le géomètre, il y a deux mille ans qu'il y est.
j — Vous ne m'entendez pas, reprit l'autre ; c'est une
I traduction de cet ancien auteur que je viens de mettre
\ au jour : il y a vingt ans que je m'occupe à faire des 30 traductions.
\ — Quoi ! monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans
que vous ne pensez pas ! Vous parlez pour les autres, et f ils pensent pour vous.
— Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n'aie pas rendu un grand service au public de lui rendre la lecture des bons auteurs familière ? 5
— Je ne dis pas tout à fait cela ; j'estime autant qu'un autre les sublimes génies que vous travestissez, mais vous ne leur ressemblerez point ; car, si vous traduisez toujours, on ne vous traduira jamais. Ixs traductions sont comme ces monnaies de cuivre qui ont 10 bien la même valeur qu'une pièce d'or, et même sont d'un plus grand usage pour le peuple; mais elles sont toujours faibles et d'un mauvais aloi. Vous voulez, dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres morts,
et j'avoue que vous leur donnez bien un corps; mais 15 vous ne leur rendez pas la vie ; il y manque toujours un esprit pour les animer. Que ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles vérités qu'un calcul facile nous fait découvrir tous les jours ?
Après ce petit conseil, ils se séparèrent, je crois, très 20 mécontents l'un de l'autre.
ï)K Paris.
Rica a ***
Je te parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle les nouvellistes, qui s'assemblent dans un jardin magnifique, où leur oisiveté est toujours occupée.
Ils sont très inutiles à l'État, et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de celui qu'aurait pu produire un silence aussi long ; cependant ils se croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent
5 de projets magnifiques et traitent de grands intérêts.
La base de leur conversation est une curiosité frivole et ridicule ; il n'y a point de cabinet si mystérieux qu'ils ne prétendent pénétrer; ils ne sauraient consentir à ignorer quelque chose. . . .
lo A peine ont-ils épuisé le présent qu'ils se précipitent dans l'avenir ; et, marchant au-devant de la Providence, ils la préviennent sur toutes les démarches des hommes. Ils conduisent un général par la main, et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites, ils lui en
15 préparent mille autres qu'il ne fera pas.
Ils font voler les armées comme les grues, et tomber les murailles comme des cartons ; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables
20 brûlants : il ne leur manque que le bon sens.
Il y a un homme avec qui je loge qui reçut cette lettre d'un nouvelliste. Comme elle m'a paru singulière, je la gardai ; la voici :
Monsieur — Je me trompe rarement dans mes con- 25 jectures sur les affaires du temps. Le i*^'^ janvier 1711, je prédis que l'empereur Joseph mourrait dans le cours de l'année : il est vrai que, comme il se portait fort bien, je crus que je me ferais moquer de moi, si je m'expliquais d'une manière bien claire, ce qui fît que je me 30 servis de termes un peu énigmatiques ; mais les gens qui
savent raisofiner m'entendirent bien. Le 17 avril de la même année, il mourut de la petite vérole.
Dès que la guerre fut déclarée entre l'empereur et les Turcs, j'allai chercher nos messieurs dans tous les coins des Tuileries ; je les rassemblai près du bassin, et leur 5 prédis qu'on ferait le siège de Belgrade, et qu'il serait pris. J'ai été assez heureux pour que ma prédiction ait été accomplie. Il est vrai que, vers le milieu du siège, je pariai cent pistoles qu'il serait pris le 18 août 1717 ; il ne fut pris que le lendemain : peut-on perdre à si beau jeu ? 10
Lorsque je vis que la flotte d'Espagne débarquait en Sardaigne, je jugeai qu'elle en ferait la conquête : je le dis et cela se trouva vrai. Enflé de ce succès, j'ajoutai que cette flotte victorieuse irait débarquer à Final pour faire la conquête du Milanais. Comme je trouvai de la 15 résistance à faire recevoir cette idée, je voulus la soutenir glorieusement : je pariai cinquante pistoles, et je les^ perdis encore, car ce diable d'Albéroni, malgré la foi des traités, envoya sa flotte en Sicile, et trompa tout à la fois deux grands politiques, le duc de Savoie et moi. 20
Tout cela, monsieur, me déroute si fort que j'ai résolu de prédire toujours et de ne parier jamais. Autrefois nous ne connaissions point aux Tuileries l'usage des paris; mais depuis qu'une troupe de petits maîtres s'est mêlée parmi nous, nous ne savons plus où nous en 25 sommes. A peine ouvrons-nous la bouche pour dire une nouvelle qu'un de ces jeunes gens propose de parier contre.
L'autre jour, comme j'ouvrais mon manuscrit et accommodais mes lunettes sur mon nez, un de ces fanfarons, 30 saisissant justement l'intervalle du premier mot au second,
me dit : Je parie cent pistoles que non. Je fis semblant de n'avoir pas fait attention à cette extravagance, et, reprenant la parole d'une voix plus forte, je dis : M. le maréchal de *** ayant appris . . . — Cela est faux, me dit-
5 il ; vous avez toujours des nouvelles extravagantes ; il n'y a pas le sens commun à tout cela.
Je vous prie, monsieur, de me faire le plaisir de me prêter trente pistoles ; car je vous avoue que ces paris m'ont fort dérangé. Je vous envoie la copie d'une lettre
lo que j'ai écrite au ministre. — Je suis, etc.
LETTRE d'un NOUVELLISTE AU MINISTRE
Monseigneur — Je suis le sujet le plus zélé que le roi
ait jamais eu. C'est moi qui obligeai un de mes amis
• d'exécuter le projet que j'avais formé d'un livre pour
i démontrer que Louis-le-Grand était le plus grand de tous
15 les princes qui ont mérité le nom de Grand. Je travaille
. depuis longtemps à un autre ouvrage, qui fera encore
', plus d'honneur à notre nation, si Votre Grandeur veut
m'accorder un privilège : mon dessein est de prouver que,
depuis le commencement de la monarchie, les Français
20 n'ont jamais été battus, et que ce que les historiens ont
dit jusqu'ici de nos désavantages sont de véritables
impostures. Je suis obligé de les redresser en bien
des occasions, et j'ose me flatter que je brille surtout
dans la critique. — Je suis, monseigneur, etc.
Rica a ***
Je fus, il y a cinq ou six mois, dans un café; j'y remarquai un gentilhomme assez bien mis, qui se faisait écouter. Il parlait du plaisir qu'il y avait de vivre à Paris; il déplorait sa situation d'être obligé d'aller languir dans les provinces. 5
— J'ai, dit-il, quinze mille livres de rente en fonds de terre, et je me croirais plus heureux si j'avais le cjuart de ce bien-là en argent et en effets portables partout. J'ai beau presser mes fermiers, les accabler de frais de justice,
je ne fais que les rendre plus insolvables : je n'ai jamais 10 pu voir cent pistoles à la fois. Si je devais dix mille francs, on me ferait saisir toutes mes terres, et je serais à l'hôpital.
Je sortis sans avoir fait grande attention à tout ce discours; mais, me trouvant hier dans ce quartier, j'entrai 15 dans la même maison, et j'y vis un homme grave, d'un visage pâle et allongé, qui, au milieu de cinq ou six discoureurs, paraissait morne et pensif, jusqu'à ce que, prenant brusquement la parole :
— Oui, messieurs, dit-il en haussant la voix, je suis 20 ruiné, je n'ai plus de quoi vivre, car j'ai actuellement chez moi deux cent mille livres de billets de banque et cent mille écus d'argent. Je me trouve dans une situation affreuse ; je me suis cru riche, et me voilà à l'hôpital. Au moins, si j'avais seulement une petite terre où je pusse me 25
retirer, je serais sûr d'avoir de quoi vivre ; mais je n'ai pas grand comme ce chapeau de fonds de terre.
Je tournai par hasard la tête d'un autre côté, et je vis un autre homme qui faisait des grimaces de possédé : 5 — A qui se fier désormais ? s'écriait-il. Il y a un traître que je croyais si fort de mes amis que je lui avais prêté mon argent, et il me l'a rendu ! Quelle perfidie horrible ! Il a beau faire, dans mon esprit il sera toujours déshonoré, lo Tout près de là était un homme très mal vêtu, qui, élevant les yeux au ciel, disait :
— Dieu bénisse les projets de nos ministres ! Puisséje voir les actions à deux mille, et tous les laquais de Paris plus riches que leurs maîtres !
15 J'eus la curiosité de demander son nom :
— C'est un homme extrêmement pauvre, me dit-on; aussi a-t-il un pauvre métier : il est généalogiste ; il espère que son art rendra, si les fortunes continuent, et que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui pour
20 réformer leur nom, décrasser leurs ancêtres et orner leurs carrosses. Il s'imagine qu'il va faire autant de gens de qualité qu'il voudra, et il tressaille de joie de voir multiplier ses pratiques.
Enfin je vis entrer un vieillard pâle et sec, que je
25 reconnus pour nouvelliste avant qu'il se fût assis. Il n'était pas du nombre de ceux qui ont une assurance victorieuse contre tous les revers et présagent toujours les victoires et les trophées ; c'était, au contraire, un de ces trembleurs qui n'ont que des nouvelles tristes.
30 — T.es affaires vont bien mal du côté d'Espagne, dit-il ; nous n'avons point de cavalerie sur la frontière . . .
Il y avait vis-à-vis de moi un philosophe assez mal en ordre, qui prenait le nouvelliste en pitié, et haussait les épaules à mesure que l'autre haussait la voix. Je m'approchai de lui, et il me dit à l'oreille :
— Vous voyez que ce fat nous entretient, il y a une 51 heure, de sa frayeur pour le Languedoc : et moi, j'aperçus 1 hier au soir une tache dans le soleil, qui, si elle augmentait, I pourrait faire tomber toute la nature en engourdissement, [ et je n'ai pas dit un seul mot.
DE Paris.
Rica a Ibben ^i-if ^
A Sniyrne yJh^Hvl^
I,es ministres se succèdent et se détruisent ici comme ip les saisons : depuis trois ans, j'ai vu changer quatre fois ' de système sur les finances. On lève aujourd'hui les ; tributs en 'l'urquie et en Perse comme les levaient les j fondateurs de ces empires : il s'en faut bien qu'il en soit | ici de même. Il est vrai que nous n'y mettons pas tant 15 d'esprit que les Occidentaux : nous croyons qu'il n'y a pas plus de différence entre l'administration des revenus du prince et celle des biens d'un particulier qu'il y en a entre compter cent mille tomans ou en compter cent. Mais il y a ici bien plus de finesse et de mystère ; il 20 faut que de grands génies travaillent nuit et jour, qu'ils enfantent sans cesse, et avec douleur, de nouveaux projets, qu'ils écoutent les avis d'une infinité de gens
qui travaillent pour eux sans en être priés, qu'ils se retirent et vivent dans le fond d'un cabinet, impénétrable aux grands et sacré aux petits, qu'ils aient toujours la tête remplie de secrets importants, de desseins miraculeux, 5 de systèmes nouveaux, et qu'absorbés dans les méditations ils soient privés de l'usage de la parole, et quelquefois même de celui de la politesse.
Dès que le feu roi eut fermé les yeux, on pensa à établir une nouvelle administration. On sentait qu'on
lo était mal ; mais on ne savait comment faire pour être
mieux. On ne s'était pas bien trouvé de l'autorité sans
bornes des ministres précédents ; on la voulut partager.
' On créa, pour cet efifet, six ou sept conseils ; et ce
ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la
ijj France avec plus de sens ; la durée en fut courte, aussi bien que celle du bien qu'il produisit.
La France, à la mort du feu roi, était un corps accablé de mille maux : Noailles prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles et appliqua quelques remèdes topiques.
20 Mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger est venu, qui a entrepris cette cure : après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, et il l'a seulement rendue bouffie.
Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à
25 présent dans la pauvreté, et ceux qui n'avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L'étranger a tourné l'État comme un fripier tourne un habit ; il fait paraître dessus ce qui était dessous, et ce qui était dessus, il le
30 met à l'envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus
rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres !
Tout ceci produit souvent des choses bizarres. Les / laquais, qui avaient fait fortune sous le règne passé, i vantent aujourd'hui leur naissance ; ils rendent à ceux 5 qui viennent de quitter leur livrée dans une certaine rue Q, tout le mépris qu'on avait pour eux il y a six mois ; ils > crient de toute leur force : La noblesse est ruinée ! quel désordre dans l'État ! quelle confusion dans les rangs ! on ne voit que des inconnus faire fortune ! Je te promets 'io que ceux-ci prendront bien leur revanche sur ceux qui viendront après eux, et que, dans trente ans, ces gens de ' qualité feront bien du bruit.
DE Paris.
Rica a Usbek ^ ***
Voici une lettre que je reçus hier d'un savant ; elle te paraîtra singulière. 15
Monsieur — Il y a six mois que j'ai recueilli la succession d'un oncle fort riche, qui m'a laissé cinq ou six cent mille livres, et une maison superbement meublée. Il y a plaisir d'avoir du bien lorsqu'on en sait faire un bon usage. Je n'ai point d'ambition, ni de goût pour 20 les plaisirs : je suis presque toujours enfermé dans un cabinet, où je mène la vie d'un savant. C'est dans ce
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lieu que Ton trouve un curieux amateur de la vénérable antiquité.
Lorsque mon oncle eut fermé les yeux, j'aurais fort souhaité de le faire enterrer avec les cérémonies observées 5 par les anciens Grecs et Romains ; mais je n'avais pour lors ni lacrymatoires, ni urnes, ni lampes antiques.
Mais depuis je me suis bien pourvu de ces précieuses raretés. Il y a quelques jours que je vendis ma vaisselle d'argent pour acheter une lampe de terre qui avait servi
lo à un philosophe stoïcien. Je me suis défait de toutes les glaces dont mon oncle avait couvert presque tous les murs de ses appartements, pour avoir un petit miroir un peu fêlé, qui fut autrefois à l'usage de Virgile • je suis charmé d'y voir ma figure représentée au lieu de celle
15 du cygne de Mantoue. Ce n'est pas tout: j'ai acheté cent louis d'or cinq ou six pièces d'une monnaie de cuivre qui avait cours il y a deux mille ans. Je ne sache pas avoir à présent dans ma maison un seul meuble qui n'ait été fait avant la décadence de l'empire. J'ai un petit
20 cabinet de manuscrits précieux et fort chers : quoique je me tue la vue à les lire, j'aime beaucoup mieux m'en servir que des exemplaires imprimés, qui ne sont pas si corrects, et que tout le monde a entre les mains. Quoique je ne sorte presque jamais, je ne laisse pas d'avoir
25 une passion démesurée de connaître tous les anciens chemins qui étaient du temps des Romains. Il y en a un qui est près de chez moi, qu'un proconsul des Gaules fit faire il y a environ douze cents ans : lorsque je vais à ma maison de campagne, je ne manque jamais d'y passer,
30 quoiqu'il soit très incommode et qu'il m'allonge de plus d'une lieue. Mais ce qui me fait enrager, c'est qu'on
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y a mis des poteaux de bois de distance en distance pour marquer l'éloignement des villes voisines. Je suis désespéré de voir ces misérables indices, au lieu des colonnes milliaires qui y étaient autrefois : je ne doute pas que je ne les fasse rétablir par mes héritiers, et que 5 je ne les engage à cette dépense par mon testament. Si vous avez, monsieur, quelque manuscrit persan, vous me ferez plaisir de m'en accommoder ; je vous le payerai tout ce que vous voudrez, et je vous donnerai pardessus le marché quelques ouvrages de ma façon, par 10 lesquels vous verrez que je ne suis point un membre inutile de la république des lettres. Vous y remarquerez, entre autres, une dissertation où je fais voir que la couronne dont on se servait autrefois dans les triomphes était de chêne, et non pas de laurier; vous en admirerez 15 une autre où je prouve, par de doctes conjectures, tirées des plus graves auteurs grecs, que Cambyse fut blessé à la jambe gauche, et non pas à la droite ; une autre où je démontre qu'un petit front était d'une beauté très recherchée chez les Romains. Je vous enverrai encore 20 un volume in-quarto en forme d'explication d'un vers du sixième livre de X Enéide de Virgile. Vous recevrez tout ceci dans quelques jours; quant à présent, je me contente de vous envoyer ce fragment d'un ancien mythplogiste grec, qui n'avait point paru jusqu'ici, et 25 que j'ai découvert dans la poussière d'une bibliothèque. Je vous quitte pour une affaire importante que j'ai sur les bras : il s'agit de restituer un beau passage de Pline le naturaliste, que les copistes du cinquième siècle ont étrangement défiguré. — ^Je suis, etc. 30
DE Paris.
XLIir Rica a Nathanael Lévi, médecin juif
A Livourne
Tu me demandes ce que je pense de la vertu des amulettes et de la puissance des talismans. Pourquoi t'adresses-tu- à moi? Tu es juif, et je suis mahométan, c'est-à-dire que nous sommes tous deux bien crédules. 5 Je porte toujours sur moi plus de deux mille passages du saint Alcoran ; j'attache à mes bras un petit paquet où sont écrits les noms de plus de deux cents dervis : ceux d'Hali, de Fathmé, et de tous les purs, sont cachés en plus de vingt endroits de mes habits.
lo Cependant je ne désapprouve point ceux qui rejettent cette vertu que l'on attribue à de certaines paroles. Il nous est bien plus difficile de répondre à leurs raisonnements qu'à eux de répondre à nos expériences. . . . P. S. — Comme je finissais, j'ai entendu crier dans la
15 rue une lettre d'un médecin de province à un médecin de Paris (car ici toutes les bagatelles s'impriment, se publient et s'achètent). J'ai cru que je ferais bien de te l'envoyer, parce qu'elle a du rapport à notre sujet.
Il y a bien des choses que je n'entends pas ; mais toi
20 qui es médecin, tu dois entendre le langage de tes confrères.
LETTRE d'un MÉDECIN DE PROVINCE A UN ,