‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 105 sur 152 · LETTRE CVI · texte numérisé non relu

LETTRE CVI

USBEKAKHÉDL A Venise.

Ou tu nepenses pas àce que tu dis , ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie pour f instruire 9 et tu méprises toute instruction : tu viens pour te former dans un pays où l'on cultive les beaux arts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le dirai- je y Rhédi? Je suis plus d'accord avec toi que tu ne l'es avec toi-même.

As- tu bien réfléchi à l'état barbare et malheu-*

XJSTTSBS PIBSiUnES I7

a 58 LEITRES PERSAIŒS.

reiix où nous entraîneroit la perte des arts? U n'est pas nécessaire de se rimaginer, on peut le yoir. Il y. a encore des peuples sur la terre chez lesqudis un sigge passablement instruit pouiToit vivre avec hqnneur ; il s'y trcmveroit à peu près à la portée des autres habitants; on ne lui trouveroit point l'esprit singulier ni le caractère bizarre vil passerpit tout comme un autre, et seroit même distingué par sa gentillesse.

Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas q^e des peuples barbares n'aient pu , comme des tor^* rents impétueux , se répandre sur la terre , et couvrir de leurs armées féroces les royaumes les plus policés: mais 9 prends -y garde, ils ont appris les arts , ou les ont fait exercer aux peuples vaincus; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.

Tu crains, dis -tu, que l'on n'invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non : si une fatale inventio:;! venoit à se découvrir, elle seroit bientôt prohibée par le droit des gens ; et le consentement unamme des nations ensevelirait cette découverte. Il n'est point de l'intérêt desprinpqsde faire des conquêtes par de parées voies; ils: doivent chercher des sujets et non pas des terres.

Tu te plains de Finvention de la poudre et des

LETTRES PERSABTES. ïkS^

boQibes ; tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de pjaçe imprenable; c'est-à-dire^ que. tu trouves çtrange qi;e les guerres soj^eiM;auji9urd'kuLl:ermi-^ nées plus tèt qu'elles be l'étoient autrefois^

Tu dois avoir remarqué^ en lisant les hiifcotres, que, depuis IHnventidn de la poudre, les batailles sont beaucoup mpiàos êanglantes qù'dles ne l'étoient parce qu'il n'y a pt^sque plus de mêlée.

Et quand il se seroit trouvé quelque cas particulier où un art auroit été préjudiciable ,. doit- on pour cela le rejeter? Pensesrtu, Rhédi, que la re-» ligion que notre saint prc^ète a apportée du ciel soit pernicieuse parce qu'elle servira un jour k confondre les perfides du* é^ens ? . .

Tu crois que les arts amollissent les peuples , et par là sont cau^e de la chute des empfres. Tu parles de la ruine de celui des. amciens Perses, qui fut l'effet de leur mollesse : mais il s'en £aiut bien que .qet exemple décide^ puisque Içs Grecs qui les vainquirent t^t^d^ fois et les subjuguèi^ent, cultivpient les ^rts.avec infiniment plus de soin qu'eux.

Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés , on ne parle pas du moins des gens qu s'y appliquent, puisqu'ils ne sont jamais dansl'oisiveté , qui de tous les vices est celui qui amc^t le plus le courage.

Il n'est donc question que de ceux qui en

i6o LETmSS PI^SAKES.

jouissent. Mais comme dans un pays policé ceux qui jouissent des commodités d'un art sont obligés d'en cultiver un autre , à moins de se voir réduits à une pauvreté honteuse y il suit que Foisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts.

Fsa^s est peut-être la viUe du monde la plus sensuelle et où l'on raffine le p]us sur les plaisirs; mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement , il £Eiut que cent autres travaillent sans relâehe. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devoit paroitre à une assemblée avec une certaine parure; il faut que dès ce moment cinquante artisans ne dorment plus y et n'aiei\t plus le loisir de boire et de manger : elle commande , et elle est obéie -phis promptement que ne seroit notre monarque, parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre.

. Cette ardeur pour le travail , cette passion de s'enrichir passe de condition en condition , depuis Les artisans jusqu'aux grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'ij vient dé voir immédiatement au dessous de lui. Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement , qui travaille sans cesse et court risque d'accourcir ses jours pour amasser , dit-il / de quoi vivre.

Le même esprit gagne la nation ; on n'y voit

, LETTRES PERSAITES. 126 f

* que travaU et qu^industrie. Où est donc ce peuple efféminé dont tu paiies tant ?

Je suppose 9 Hhédi^ qu'on ne soiïffrît dans un royaume que les arts absolument nécessaires à la culture des terres ^ qm sont pourtant en grand Boabt*, «t qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté^u à W fantaisie; je le soutiens y cet état seroit un. des plus misérables qu'il y eût au monde.

Quand les habitants auroient assez de courage pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le peuple dépériroit tous les jours; et l'état deviendroit si foiblè qu'il n'y auroit si petite puissance qui ne pût le conquérir.

Il seroit aisé d'entrer dans un long détail, et de te £aire voir que les revenus des partiailiers cesseroient presque absolument , et par conséquent ceux du prince. Il n'y auroit presque plus de relation de facultés entre les citoyens; on ven'oit finir cette circulation de richesses et cette progression de revenus qui vient de la dépendance ou sont les arts les uns des autres; chaque partiailier vivroit de sa terre , et n'en retireroit que ce qu'il; lui faut précisément pour ne pas mourir de feim. Mais , comme ce n'est pas quelquefois la vingtième partie des revenus d'un état, il £siudroit que le nombre des habitants diminuât à proportion , et qu'ij n'en restât que la vingtième partie.

a62 LETTRES PBKSAUBS.

Fais bica attention jusqu'où vont les revenus de Tindustrie. Un fonds ne produit ànnuelleâient à son xbâitrelque la vingtième partie de sa valeur; mais avec une pistole de conteur un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des orfèvres , des ouvriers en laine, en soie, et d» toutes sortes d^artisans.

De tout ceci on doit conclure , Rhédi , que , pour qifun prince soit puissant, il^laut que ses sujets vivent dans les délices : il faut qu'il travaille k leur procurer toutes sortes de superfluitès avec autant d'attention que les nécessités de la vie.

De Pmîs, le i4 de 1» Inné de Chalml , 1717.

LETTRE CVIL

RICA A IBBEN

A Smynie.

J'ai vu le jeune monarque. Sa vie est bien précieuse à ses sujets ; elle ne l'est pas moins à ^oute l'Europe par les grands troubles que sa mort pourroit produire. Mais les rois sont comme les dieux ; et pendant qu'ils Vivent on doit tes croire immortels. Sa physionomie est majestueuse , mais charmante : une belle éducation semble concourir «ivec un heureux naturel , et promet Aéja un grand prince. •

LETTRES PERSàNESi a63

On dit que Ton ne peut jamais connoitre le caractère dés rois d*Occident jusqu'à ce qu'ils aient passé par les deux grandes épreuves de leur maîtresse et de leur confesseur. On verra bientôt l'un et l'autre travailler à se saisir de ^esprit de celui-ci ; et il se livrem pour cela de grands combats. Car , ^ous un jeune prince ces deux puissances sont^ toujours rivales ; mais elles se concilient et se réu* r Hissent sons un- vieux. Souà ué( jeitne prince ie •dervis a un rôle bien difficile à soutenir; la force àû roi fait sa foibleâse : mais l'autre triomphq également de sa fbiblesse et de sa force.

Lorsque j'arrivai en France je trouvai le feu roi absolument gouverné par les femmes; et cependant , dans 1 âge où il étoit , je crois quec'étoit lé monarque de la terre qui en avoit le moins besoin, J'entendis un jour une femme qui disoit: U faut que l'on &sse quelque cbose pour ce jeune colonel ; sa valeur m'est connue; j'en parlerai au ministre. Une autre disoit : U est surprenant que ce jeune abbé ait été oubbé; il faut qu'il soit évéque ; il est honpume de naissance , et je pourrois répondre de ses mœurs. U ne faut pas poortant que tu t'imagines que celles qui tenoi«ilr.ces. diâ-r cours fussent des Êivotrites du prince : elles ne lui avoient peut-être pas parlé deux fok «> leur vie; chose pourtant très facile à faire chez les princes européens : mais c'est qu'il n'y a personne qui ait

364 I^ETTRES P£R8Air£S.

quelque emploi à la cour y dan& Paris , ou dans les provinces I qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent toules les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres , et forment une espèce de république dont les mem» bres toujours acti& se secourent et se servent mutuellement ; c'est comme un nouvel état dans l'état : et celui qui est à la cour, à Paitis y et dans les provinces, qui voit agir des ministres, des mar gistrats , des prélats , s'il ne connoit les femmes qui les gouvernent, est comAie un homme qui voit une machine qui joue , mais qui n'en connoit point les ressorts.

Crois-tu^ Ibben, qu'une femme s'avise d'être la maîtresse d'un ministre pour coucher avec lui ? Quelle idée! c'est pour lui présenter cinq bu six placets tous les matins : et la bonté de leur naturel paroit dans l'empressement qu'elles ont de faire du bien à une ii^nité de gens malheureux qui leur procurent cent miUe livres de rente.

On se plaint en Perse de ce que le royaume est gouverné par deux ou trois femmes : c'est bien pis en France , où les femmes en général gou^ vernent, et non seulement prennent en gros, mais même se partisq^ent en détail toute l'autorité.

De Paris ^ le dernier de U Ivne de CbaHal, 1717. *

LETTRES PERSAITES. a65

LETTKE CVIII.

USBEK A

Il y a une espèce de livres que nous ne connoissons point en Perse , et qui me paroissent ici fort à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant ; on est ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un quart d'heure.

Dans la plupart des livres , Fauteilr n'a pas fait les compliments ordinaires que les lecteurs sont aux abois : il les fait entrer à demi morts dans une matière noyée au milieu d'une mer de paroles. Celui " ci veut s'immortaliser par un in - douze , celui-là par un in-quarto; un autre, qui a de plus belles inclinations, vise à Fin-folio : il faut donc qu'il étende son sujet à proportion ; ce qu'il fait sans pitié , comptant pour rien la peine du pauvre lecteur , qui se tue à réduire ce que l'auteur a pris tant de peine à amplifier.

Je ne sais,***, quel mérite il y a à faire de pareils ouvrages : j'en ferois bien autant si je voulois ruiner ma santé et un libraire.

Le grand tort qu'ont les journalistes , c'est qu'ils ne parlent que des livres noi;iveaux ; comme si la vérité étoît jamais nouvelle ! Il me semble que , jusqu'à ce qu'un homme ait lu tous les livres an-

!l66 LETTRES PERSANES.

ciens, il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux.

Mais j lorsqu'ils s'imposent la loi de ne parler qit% d«s ouvrages encore tout chauds de la forge , ils s'en imposent une autre, qui est d'être très ennuyeux. Ils n'ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits , quelque raison qu'ils eh aient : et en effet quel est l'homme assez hardi pom* vouloir se faire dix ou douiEe ennemis tous les mois?

La plupart des auteurs ressemblent aux poètes qui souffriront une volée dé coups de bâton sans se plaindre; mais qui, peu jaloux de leurs épaulés, le sont si fort de leurs ouvrages qu'ils ne sauroient soutenir la moindre critique. Il faut donc bien se dpnner de garde de les attaquer par un endroit si sensible ; et les journalistes le savent bien. 11$ font donc tout le contraire : il^ commencent par louer la mattère qui est traitée ; première fadeur :.de là ils passent aux louanges de l'auteur ; louanges forcées , car ils ont afifaiïre à des gens qui sont sCncore en haleine, tout prêts à se faire faire raison , et à foudroyer à coups de plume un téméraire journaliste.

De Paru, le 5 de la lune de SUlcadé, X718.

lETTRES PERSANESv ^6*]

«><«^»%/«>«>>-y>»««/«>%^^fci

Page 1