‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 12 sur 152 · RUSTAN A USBEK · texte numérisé non relu

RUSTAN A USBEK

A ErzeroD.

Tu es le sujet de toutes les converàatioris dïspahan; on ne parle que de ton départ. Les uns l'attribuent à une légèreté 'd'esprit , les autres à quelque chagrin : tes amis seuls te défendent, et

8 I4ETTR£S PERSASrfiS»

ils . ne persuacient personne^ On ne peut eompr^idre <pie tu puisses quitter tes femmes , tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans de^ climats inconnus aux Persans. La mère de Rica est inconsolable; elle te demande son- fils que tu lui as, dit-elle, enlevé» Pourmoi> mon chjerUsbek, je me> sens naturellement porté à approuTcr tout ce que tu fais : mais je ne saurois te pardonner ton absence > et, quelques raisons que tu m'en puisses donner) mon )cœar ne les goûtera jamais. Adieuw Âime*n^oi toujours.

DlspabâB, le s8 de la-lant dt Rtbîabu t, 1711.

LETTRE VK

USBEK A SON AMI NESSIRi. A IspahoB,

A une journée d'Erivan , nous quittâmes la Persepour entrer dans les.teires.de l'obéissance des. Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à Er^. zeron , où nous-séjoumerons trois ou quatre mois..

Il faut que je te l'avoue, Nessir; j'ai senti une douleur secrète quand j'ai perdu la Perse de vue^ et que je m^ suis trouvé au milieu des p^i€Édes Osmanlin^. A mesure <|uej!€«itrois dans les pays de ces profanes, il me sembloit que je devenois pror .£ane moi-même.

Ma patrie, ma famille, mes amis, se sont présentés à mon esprit; ma tendresse s'est réveillée; lise certaine inquiétude a achevé de me troubler, et m'a £adt connoitr^ que, pour mon repos, j'avois trop entrepris.

Mais ce qui afflige le plus mon cœur, ce sont mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.

Ce n'est pas, I^essir, que je les aime; je me trouve à cet é^ard dans une insensibiUté qui ne me laisse point de désirs. Dans lé nombreux sérail où j'ai vécu, j'Sii prévenu l'amour et l'ai détruit par Im-méme; mai» de la froideur même û sort une jalousie secrète qui me dévore. Je vois une troupe de femmes laissées presque à elles-mêmes; je n'ai que des âmes lâches qui m'en répondent. J'aurois peine à être en sûreté si mes esclaves étoient fidèles : que sera-ce s'ils ne le sont pas ! Quelles tristes nouvdles peuvent m'en venir dans les pays éloignés que je vais parcourir ! C'est un mal où mesamis ne peuvent porter de remède; c'estunlieu dont ils doivent ignorer les tristes secrets : et qu'y pourroient-ils faire? N'aimèrois-je pas mille fois mieux une obscure impunité qu'une correction éclatante? Je dépose en ton cœur tous mes chagrins, mon cher Nessir; c'e^t la seule consolation qui me reste dans l'état où je suis.

D'Erxeron, le lo de U looe de Aelùaby a, 1711.

Ky. LBITRSS PSaSAITES.

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