‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 133 sur 152 · LETTRE D'UN MÉDECIIV DE PROVINCE · texte numérisé non relu

LETTRE D'UN MÉDECIIV DE PROVINCE

A UN M^D^GIir DE PARIS.

11 y ayoit dans notre "viUe un malade qui ne dormoit pas depuis trenteKÂnq joues. Son médecin lui ordoanaropium :nii^s il ne pouToit se résoudre à le prendre ; et il ayoit la coupe à la main^ qu'il étoit plus indéterminé que. jamais. EnjBn il dit à son médedn : Monsieur^ je vous dem^mde quartier seulement jusqu'à demain :j<e connois un homme qui n'eterce pas la médecine^ mais qui acheslui un nombre innombraUe de remèdes contre l'insomnie; soufirez que je l'envoiequérir; et, si je ne dors pas cette nuit , je vous promets que je reviendrai à vous. Le médecin congédié, le malade fit fermer les rideaux, et dit à un petit laquais: Tiens, va-t'en chez M. Anis y et dis-lui qu'il vienne me parler. M» Anis arrive. Moucher monsieur Anis, je me meurs; je ne puis dormir : n'auriez-vous point dans votre boutique la C. du 6., ou bien quelque Uvre de dévotion composé par un révérend père jésuite, que vous n'ayez pas pu vendre, car souvent les remèdes les plus gardés sont les meilleurs? Monsieur, dit le libraire, j'ai chez moi la Cour sainte du père Caussin, en six volumes, à votre service; je vais vousl'envoyer : je souhaite que vous vous en trouviez bien. Si vous voulez les œuvres du révérend père Rodriguez, jésuite espagnol, ne vous en Êdtes point faute.

LETTkES PERSAICES. 375

Mais, croyez-moi, tenons^nous-en ati pèreCaussin : j'espèriB, avw l'aide de Dieu, qu'une périQde du père Cauçsin vous fera autant d'effet qu'un feuillet tout entier de la C. du G. Là dessus M. Anis sortit, et courut ehen^er le remède à sa boutique. La Cour sainte arrive, on en secoue la poudre : le fils du malade, jeune écolier, commence à la lire. Il en sentit le prewer Feffet; à la seconde page il pe prononçoit plus que d'une voix mal articulée, et déjà toute la compagnie se sentoit affoiblie : un instant après , tout ronfla , excepté le malade , qui, après avoir été long-temps éprouvé, s'assoupit à la fin.

Le médecin arrive de grand matin. £h bien ! a* t-on pris mon opium? On ne lui répond rien :

Is^ femme, la fille, le petit gsb'çon, tous transportés de joie, lui montrent le père Caussin. Il demande ce que e'est; on lui dit : Vive le père Caussin ! il faut l'envoyer relier. Qui l'eût dit ? qui l'eût cru ? c'est nù miracle! Tenez, monsieur, voyez donc le père Caussin ; c'est ce volume-là qui a fiait dormir mon père. Et là dessus on lui expliqua la chose comme elle s'étoit passée ' .

« F'oj/vz la note précédente , page 373.

Le médecin étoit un homme subtil, rempli des m^^stères de la caLale , et de la puissance des paroles et des esprits : cela le frappa ; et, après plusieurs réflexions, il résolut de changer absolument sa pratique. Voilà un fait bien singulier! disoit-il. Je tiens une expélience , il faut la pousser plus loin. £ii ! pourquoi un esprit ne pour-

roit-il pas transmettre à son ouvrage les mêmes qualités <pA^ a lia" même ? Ne le yoyons-noos pss tous les joun ? Au moins cela raut-it bien la peine dé l'essayei^ Je suis las âes apothicaires; leurs sirops, leurs juiepsy et toutes |iM drogues galéniques, ruinent les jMilSkdes et leur santé. Changeons de méthode ; éprouvons la rertu des esprits. Sur celte idée, il dressa une nouyelle pharmacie, comme yons allez yoir par la description que je tous tais faire des principaux remèdes qu'il mit en pratique.

Tisane purgati/9€,

Prenes trois feuillet de la logiqoi d*Ariatota.ett grec; deux feoHles d*iu traité de théologie scolastique le plna aigo, cpmmepar exemple, du euhtil Scot; quatre de Paracelse; nne d*ATiceane; six d'AYerroès; tro& de Porphyre ; autant de Plotin 1 autant de JamUiqne. Faites infoaer le tout pendant yingt-qoatre heures, et prenez-en quatre prises par jour.

Pitrgadf plus violent.

Prenes dix A. du C concernant la B. et la C des J. < ; faites-les^distiller an hain-nuuie; mortifiez nne goutte de lliumenr Acre et {ûquante qm en Tiendra, duu na ▼erre d*eau conunniie; aralez le tout avec confiance.

Vomiûf, •

Prenez nx fiarangnes; Une douzaine d'oratsons funèbres indifféremment, prenant garde pourtant de ne point se aerfir de celles de M. de IT.; nnrecuôl de nouveaux opéras; cinquante romans; trente mémoires nouveaux : mettez le tout dans un matras ; laissez4e en digestion pendant demi jovs ; puis faites-le distHJier au feu de sable. £t si tout cela ne suffit pas,

Autre plus piUssant,

Prenez une feuille de papier marbré qui ait servi à couvrir un reeoeil des pièces des J. F. ; £aites-la infuser l'espace de trois minutes, faites chauffer une cuillerée de cette infusion , et avalez.

Remède ti^s simple pour guérir de l'usthme.

Lisez tous les ouvrages du révérend père Maimbourg, ci^devant jésuite, prenant garde de ne vous arrêter qu'à la fin de chaque période ; et vous sentirez la faculté de respirer vous revenir peu à peu , sans qu'il soit besoin de réitérer le remède.

^U est probable que l'aatear a voulu indiquer par ces lettres initiales dix arréis du conseil concernant la bulle et U constilution des jésuites; par les lettres M. de N*, M. FIcchier, éréqae do tfinies • et par celles de J. F. les jésiûtes françois.

LETTRES PBRSAITES. 877

Pour préserver de la gale , grateUe , teigne, farcin des chewiux.

Prenes trois catégories d'Aristote, deux degrés- métaphyttiqaes, une distinctioii, six vers de Chapelain, une plvase tirée des lettres de M. l'abbé de Saint-Cyran : écrÎTez le tout snr nn morceau de papier que tous plieres, attacherez à nn ruban, et porterez au cou.

Miracnlam chimicam, de yiolenta fermentatione» eam fumo, igné,

et flamma.

JIÊûee QuesneWannm in/usionem cum mfiuione LaUemaniaj^ffit^ fermeté tatio cum magna w, impetu et tonitru, aeidis pugnantibus , et invieem pene~ trantiius alcaîinos sales :Jiet evaporoHo ardentium spirituum, Fone Uquorefn fermematwn in alambieo : nihil inde extrahes, et lûhil intentes, nisi capuS mortuum,

Lenitivum.

Recipe Molitue anodini chartas duasi Escobaiis relaxatwi paginas «ejcy Fasqmi emoUientis/hlium unum : in/tmde in aques communis Uhras ûf : ad eonsumptionem dimidiœ partis colentiw et exprimanturi et, in expressions, dissolve Èauni detersivi et TamburintahlkenUs/oUa iij,

Fiat cljrster.

In cbloroslm , quam vulgus pallidos colores , aat febrîm amatoriam ,

f apellat.

Recipe Aretini figuras iV .* JR. Tltomce Sanehii de matrimmùo fol. ij\ L^tui^ dantiw in aqiue eommunis libras quinque,

Fiatptisana aperiens.

Voilà les drognes que notre médecin mit en pratique avec un succès imaginable. U ne vouloit pas, disoit-ii, pour ne pas ruiner ses malades, employer des remèdes rares et qui ne se trouvent presque point; comme, par exemple, une épître dédicatoire qui n'ait fait bâiller personne ; une préface trop courte ; un mandement fait par un évéque; et louyrage d*un janséniste méprisé par un janséniste , ou bien admiré par un jésuite. U disoit que ces sortes de remèdes ne sont propres qu'à entretenir la charlatanerie, contre laquelle il a-voît une antipathie insurmontable.

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