EUNUQUE VOIE
A Erzeron.
Je prie le ciel qu'il te ramène dans ces lieux, et te dérobe à tous les dangers. Quoique je n'aie . guère jamais connu cet engagement qu'on appelle amitié f et que je me sois enveloppé tout entier dans moi-même, tu m'as cependant fait sentir que j'avois encore u;i cœur; et, pendant que j'étois de bronze pour tous ces esclaves qui vivoient sous mes lois , je voyois croître ton en&nce avec plaisir.
Le temps vint où mon maître jeta sur toi les yeux. U s'en falloit bien que la nature eût encore parlé lorsque le fer te sépara de la nature. Je ne te dirai point si je te plaignis, ou si je sentis du plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes. pleurs et tes cris. Je crus te voir prendre une seconde naissance^ et sortir d'une servitude où tu devois toujours obéir, pour entrer dans une servitude où tu devois commander. Je pris soin de 'ton éducation. La sévérité, toujours inséparable des instructions, te fit long -temps ignorer que tu m'étois
cher. Tu me l'étois pourtant; et je te dirai que je t'aimois comme un père aime son fils, si ces noms de père et de fils pouvoient convenir à notre destinée.
Tu vas courir îes pays habités par les chrétiens , qui n'ont jamais cru. Il est impossible que tu n'y contractes bien des souillures. Comment le pro- ■ phète pourroit-il te regarder au milieu de tant de millions de ses ennemis? Je voudrois que mon maître fît à son retour le pèlerinage de la Mecque : vous vous purifieriez tous dans la terre des anges.
Du sérail d*Isp.ihan, le 10 de la lanc dc'Geminadî , 171 r.
LETTRE XYI.
ySBEK AU MOLLAK MEHEMET ALI,
CARDIEN DES TROIS TOMREA.UX»
A Com.
Pourquoi vis*tu dans les tombeaux, divin mollak? tu es bien plus fait pour le séjour dés étoiles. Tu te caches sans doute de peur d'obscurcir le soleil : tu n'as point de taches comme cet astre , mais, comme lui, tu te couvres de nuages.
Ta science est un abîme plus profond que l'Océan : ton esprit est plus perçant qiie Zufagar, cette épAe d'Hali qui avoit deux pointes : tu sais ce
qui se passe dans les neuf chœurs des puissances célestes : tu lis FAlcoran sur la poitrine de notre divin prophète y et, lorsque tu trouves quelque passage obscur , un ange , par son ordre , déploie ses ailes rapides et descend du trône pour t'en révéler le secret.
Je pourrois , par ton moyen y avoir avec les séraphins une intime correspondance; car enfin, treizième iman , n'es-tu pas le centre où le ciel et la terre aboutissent , et le point de communication ^ntre l'abîme et l'empyrée?
Je suis au milieu d'un peuple profane : permets que je me purifie avec toi: souffre que je tourne mon visage vers les lieux sacrés que tu habites : distingue-moi des méchants, comme on distingue au lev^ de l'aurore le filet blanc d'avec le filet noir : aide - moi de tes conseils : prends s^in de mon ame ; enivre-la de l'esprit des prophètes ; nourris-la de la science du paradis , et permets que je mette ses plaies à tes pieds. Adresse tes lettres sacrées à Erzeron , où je resterai quelques mois.
D*En0iK>ii,le xx deUlanedeOemmadiy^, 17x1.
LETTRES PERSANES. Sg
LETTRE XYII.
USBEK AU MOLLAK JtEflEMET ALÏ.
Je ne puis, divin moUak, calmer mon impatience ; je ne saurois attendis ta sublime réponse. J'ai des doutes 9 il faut les fixer : je sens que ma raison s'égare; ramè];ie4a dans le droit chemin ; viens m'éclairer^ source de lumière ; foudroie avec ta plume divine les difficultés que je vais te proposer; fais-moi pitié de moi*méme^ et rougir de la question que je vais i» faire.
D'où vient que notre législateur nous prive de la chair de pourceau et de toutes les viandes qu'il appelle immonde^? D'où vient qu'il nous dé* fend de toucher Hn oof*ps mort ^ et que j pour purifier notre ame^ il nou^ ordonne de nous laver sans cesse le corps. Il me semUe que les choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures; je ne puis concevoir aucune qualité inhérente au sujet qui puisse les rendre telles. La boue ne. nous paroît sale que parce qu'elle blesse notre vue ou quelque autre de nos sens*, mais en elle-même elle ne l'est pas plus que l'or et les diamants. L'idée de souillure contractée par l'attouchement d'un cadavre ne nous est venue que d'une certaine répugnance naturelle que nous f^n avons. Si les
4o LETTRES PERSANES.
corps de ceux qui ne se lavent point ne blessoient ni Fodorat 9 ni la vue , comment auroit-on pu s'imaginer qu'ils fussent impurs ?
Les sens, divin mollak, doivent donc être les seuls juges de la pureté ou de l'impureté des choses. Mais comme les objets n'affectent point les hommes de la même manière, que ce qui donne une sensation agréable aux uns en produit ime dégoûtante chez les autres , il suit que le témoignage des sens ne peut servir ici xle règle, à moins qu'on ne dise que chacun peut à sa &ntaisie décider de ce point, et distinguer pour ce qui le concerne les choses pures d'avec celles qui ne le sont pas.
Mais cela même, sacré moUak, ne renverseroit-il pas les distinctions établies par notre divin prophète et les points fondamentaux de la loi qui a été écrite de la main des anges ?
D'Eneroo , le ao de la luoe Je GeijDinadi, 2,17x1.
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