‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 20 sur 152 · A USBEK · texte numérisé non relu

A USBEK

A ErzeroD.

Vous me faites toujours des questions qu'on a faites mille fois à notre saint prophète. Que ne lisez -vous les traditions des docteurs? Que n'allez- Yous à cette source pure de toute intelligence ? vous trouveriez tous vos doutes résolus.

Malheureux ! qui, toujours embarrassés des choses delà terre , n'avez jan^ds regardé d'un œil fixe celles du ciel , et qui révérez la condition des moUaks sans oser ni l'embrasser ni la suivre !

ProÊmes ! qui n'entrez jamais dans les Secrets de l'Éternel, vos lumières ressemblent aux télièbres de l'abîmé, et les raisonnements de votre esprit sont comme la poussière que -vos pieds font élever lorsque le soleil est dans son midi , dans le mois ardent de Chahban.

Aussi le zénith de votre esprit ne va pas au nadir de celui du moindre des immaums'. Votre vaine philosophie est cet éclair qui annonce Forage et l'obscurité : vous êtes au milieu de la tempête , et vous errez au gré des vents.

' Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les Persans.

Il est bien facile de répondre à votre difficulté ; il ne faut pour cela que vous raconter ce qui arriva un jour à notre saint prophète, lorsque, tenté par les chrétiens, éprouvé par les Juifs, il confondit également les uns et les autres.

Le juif Abdias Ibesalon ' lui demanda pourquoi Dieu avoit défendu de manger de la chah* de pourceau. Ce n'est pas sans raison, répondit Mahomet; c'est un animal immonde, et je vais vous en convaincre. Il fit sur sa main, avec de la boue, la figure d'un homme; il la jeta à terre, et lui cria : Levez-vous. Sur-le-champ un homme se leva, et dit : Je suis Jàphet, fils de Noé. Avois-tu les cheveux aussi blancs quand tu e& mort ? lui dit le saint prophète. Non, répondit -il : mais, quand tti m*as réveillé , j'ai cru que le jour du jugement étoit venu, et j'ai eu une si grande frayeur que mes cheveux ont blanchi tout à coup.

Or çà, raconte •moi, lui dit l'envoyé de Dieu, toute l'histoire de l'arche de Noé. Japhet obéit, et détailla exactement tout ce qui s'étoit passé les premiers mois ; après quoi il parla ainsi :

Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans Un côté de l'arche ; ce qui la fit si fort pencher que nous en eûmes une peur mortelle , surtept'nos femmes, qui se lamentoient de la belle manière. Notre père Noé ayant été au conseil de

' Tradition mahométane.

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Dieu, il lui commanda de prendre l'éléphant, et de lui faire tourner la tête Vers le coté qui pbnchoit. Ce grand animal fit tant d'ordures qu'il en naquit un cochon. Croyez -vous, Usbek, que depuis ce temps4à nous nous en soyons abstenus , et que nous l'ayotiâ regardé coknme un animal immonde ?

Mais comme le cochon remuoit tous les jours ces ordures , il s'éleva une telle puanteur dans l'arche qu'il ne put lui-même s'empêcher d'éternuer; et il sortit de son ne2 un rat (|Ui alloit rongeant tout ce qu'il t]:ouvoit devs^t lui ; ce qui devint si insupportable à Noé qu'il crut qu'il étoit à propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna de donner au* lion un grand coup sur le front, qui éternua aussi, et fit sortir de son nez un -chat. Croyez -vous que oes animaux soient encore immondes ? Que vous en semble ?

Quand donc vous n'apercevez pas la raison de l'impureté de certaines choses , c'est que vous en ignorez beaucoup d'autres, et que vous nV vez pas la connoissance ^e ce qui s'est passé entre Dieu, les anges et les hommed. Vous ne savez pas l'histoire de l'éternité , vous n'avez point lu les livres qui sont écrits au cid ; ce qui vous en a été révélé n'est qu'une petite partie de la bibliothèque divine ; et ceux qui , comme nous , en approchent de plus près tandis qu'ils sont en

cette vie, sont encore dans l'obscurité et les ténèbres. Adieu. Mahomet soit dans votre cœur !

De Com, le dernier de la lane de Chelibait , 171 1.

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