‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 4 sur 152 · PAR D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

PAR D'ALEMBERT

L'intérêt que les bons citoyens prenÂent à XEncjdopédie^ et le gr4nd nombre de gens de lettr/is'^iii luioonssicrent lejirs travaux , semblent nofàs pfèianettr^ de la regarder comme un des monuments le^.pbis propres à ,être dépositaires, des sentiments de la pjitrie, et des hommages qu'elle doit aux hommes ce* lèbres qui l'ont honorée. Persuades, déanmoins que M. de Montesquieu étoit en droit d'attendre d*autres panégyristes que nous, et que la douleur publique eût mérité des interprètes plus éloquents , nous eussions renfermé au dedans de nous-mêmes nos justes r^^ts et.nQtre. respect pour sa mémoire; mais l'aveu d0. cç que*'nous lui devons nous est trop précieux ' pour en laisser le soin à d'autres. Bienfaiteur de Xh^ manité par ses écrits , il a daigné l'être ausli de cet ouvrage : et notre recpnnoissance ne veut cjua tracci* quelques lignes au pied de sa statue.

Charles de Secondât, baron de la Brède et d# Montesquieu 9 anciep président à mortier au parle^ ment de Bordeaiix^ de l'A^démie françoise, de l'Académie royale desg sciences et des belles lettres de Prusse, et de la SociAé royale de Londres, naquit ati

i.STTBKS PVRSArlIES. <»

ij iLGGE DE MONTESQUIEU.

château de la Brède, près de Bordeaux , le 1 8 janvier il^Qy d'une famiUe noble deGuijeane. Son tHsaïeuly Jean de Secondât, maître-d'hôtel de Henri II, roi de Navarre , et ensuite de Jeanne, fille de ce roi, qui épousa Antoine de Bourbon, acquit la terre de Montesquieu d'une somme de 10,000 livres, que cette princesse lui donna par un acte authentique , en récompense de sa probité et de ses services. Henri HI , roi de Navarre, depuis Henri FV, roi de France, érigea en baronnîe la terre de Montesquieu en faveur de Jacob de Secondât, fils de Jeaa, d'abord gentil* b^mme ordinaire de la chambre de-ce prince , et ensuite mestre-de-camp du régiment de Ghâjtillon. Jean Gaston de Secondât, son second fils , ayant épousé la Slle du premier président du parlement de Bordeaux, acquit dans cette compagnie une charge de président à mortier. Il eut plusietirs enfants, dont nu entra dans le service, s'y distingua, et le quitta de fort bonme heure : ce fut le père de Charles de Se^ condat, auteur de V Esprit des Lois. Geis détails paroi tront peut-être déplacés à la t^e de l'éloge d'un philosophe dont le nom a si peu besoin d'ancêtres ; mais n'ehvions point à leur mémoire l'éclat que cl; nom répand sur elle.

Les succès de l'enfance, présage quelquefois si trompeur , ne le furent point dans Charles de Secondât : il annonça de bonne heut^ ce qu'il devoit être, et son père donna \$ms ses soins à cultiver ce génie naissant, objet de son espéranoe et de sa tendresse. Dès l'âge de vingt ans, îe jeune Montesquieu

iïJOCfi PS MONTESQUIEU. iij

préparoit d^ja les matériaun de V Esprit des Lois , par un extrait résonné de« immenses votumœ cpii composent le corps du 4roit civil : ainsi autrefois Newton avoit jeté dès sa première jeunesse les fonâ<lments des ouvrages <}ui l'pnl rendu immortel. Cepfsadant l'étude de la jurisprudence , quoique moins aride pour AI. de Montesquieu que pour la plupart de ceux qui s'y livrent , parce qu'il la cultivoît en philosoplie /ne sufBsoit pas ià l'étendue et à l'activité de son gépie : il approfôndissoit dans le même- temps des matières ena>re plus importantes et plus deli* cates ^9 et les di^cuto^ dans le silence avec la sagesse, Indécence et l'éfuila qu'il a depuis montrées dans ses ouvrages.

Un oncle paternel , président à mortier au parlement de JSçrdeaux , juge éclairé et citoyen vertueux , l'oracle de sa compagnie et de sar province ^ ayant perdu un fils unique , et voulant conserver dans âon corps i'eaprit d'élévation qu'il avoit tâché d'y répaiidi'^^ laissa ses biens et sa charge à M. de Montes^ quifiti. Il éloit conseiller au parlement de Bordeaux d^islea4 février fji^y <^t futreçu président k mortîi^ le 'i3 jfiîtlet 1716. Quelques années après , en 1722^ j^endant la minorité du roi/ sa compagnie le çha.^ea -de {M^é^enter des remontrances à l'occasion du^ouve] impàt. Placé entre le trône et le peuj^e, il req^il, en siiijet; respectueux, et en magistrat plein

^ Cétoit un ouvrage en formç de lettres , dont le but étoit de prou- Ter quel*idolâtrie de la plupart des païens ne paroissoit pas mériter une damnation étendit. ( ÎVofe de d'Jfémbert. )

iv iLOGE DE KOUTESQUIEÛ.

de courage, l'emploi si noble et si peu envié de faire parvenir au souverain le cri des malheureux ; et la misère publique>, représentée aveo autant d'habileté que de fi^rce, obtint la justice' qu^elle demandoîL Ce succès,. il est vrai, par malheur pour l'état bien plus que pour lui, fut aussi passager que s'il eût été in-» juste; àipeîne la tùix des peuples eut-elle cessé de se faire entendre, que l'impôt supprimé fut remplacé par un autre : mais le citoyen avoit fak son devoir.

Il fut reçu le 3 avrtl 1716 dans l'académie de Bordeaux, qui ne faisoit que de naître. Le goût pour la musique et pour les ouvrages de pur agrément avoit d'abord rassemblé les membres qui la formoient. M. de Montesquieu crut avec raison que Tardèur naissante et les talents de ses conirères pôurroient s'exercer avec encore plus d'avantage sur les objets de la physique. M étoit persuadé que la nature, si digne d'être observée partout, trouvoit aUssi partout (Ses yeux dignes de la voir ; qu'au contraire les ots vrages de goût ne souiïi'ant point de médiocrité, et la capitale étant en ce genre le centre dès lumières' et des secours , il étoit trop difficile (fe rassembler loin d'elle un assez grand nombre dMcrivains distin^giés. Il regardoit les sociétés de bel esprit, si étrangemeiit multipliées dans nos provinces , comme une espèce, ofir plutôt comme une ombre de luxe littéraire , qui tiuit à l'opulence réelle , sans mêm^ en offrir l'apparence. Heureusement IM^ le 4uc de la Force, par un prix qu'il venoit de fonder à Bordeaux, avoit secondé des vues si éclairées et si justes. On juge% qu'une expé-

SLOGS BS MONTESQUIEU.. ▼

rience bien faite seroit préférable à un discours foible ou à un mauvais poème; et Bordeaux eut uae aoa*. demie des sciences* ^

M* de Mont^isquién , nullement empressa de se montrer au public^ sembloit attendre, selon l!expre9- ^on d'un grand génie, un âge mûr pour écrire. Ce ne fut içji^VL 1 7a I , c'est-à-dire âgé de trente - deux ans , qu il mit au jour les Lettres persanes. Le l^mois des Amusements sérieux et comiques pouvoit lui en avoir fourni l'idée : mais il surpassa son. modèle. La peinture des-i^œurs orientales^ réelles bu supposées , de l'orgueil et du flegme de l'amour asiatique^ ^est que ie moiudre objet de ces lettres; elle n'y sert pour ainsi dire que de prétexte à une satire fine de nos mœurs y et à des matières importantes que l'auteur approfondit en paroissant glisser sur elles. Dans cette espèce de tableau mouvant Usbek expose surtout avec autant de légèreté que d'énergie ce qui a le plus frappé parmi nous ses yeux pénétrants ; notre habi-^ tude de traiter sérieusement les choses les plus futile;, et de tourner les plus importantes eji plaisanterie ; nos conversations si bruyantes et si frivoles ; notre ennui dans le sein du plaisir même; nos préjugés et nos actions en contradiction continuelle avec nos lumières;. tant d'amour pour la gloire joint à tant de respect pour l'idole de la faveur; nos courtisans si rampant^ et si vains; notre politesse extérieure, et notre mépris réel pour les étrangers, ou notre prédilection affectée pour eux ; la bizarrerie de nos goûts, qui n'a rien au dessous d'elle que l'empressement dé

yj ÉLOGK DE HOICTCSQUIEU.

toute l'Etti'ope à leg adopter ; nôtre dédain barbare pour deux des plus respectables occupations d'un oîr toyen , le commerce et la magistrature; nos diaputes littéraires 9 si vives et si inutiles; notre fureur d'écrire avant que de penser, etde juger avant que de connoltre. A cette peinture vive, mais sans fiel, il oppose, dans Tâpologue des Troglodytes, le tableau d*un peuple vertueux, devenu sage par le malheur; morceau digne du portique. Ailleurs il montre la philosophie, long- temps étouffée, reparoissant tout à coup, regagnant par ses progrès le temps qu'elle a perdu , pénétrant jusque chez les Russes à la voix d*un génie qui l'appelle, tandis que chez d'autres peuples de l'Europe là superstition, semblable à une atmosphère épaisse, empêche la lumière qui les environne de toutes parts d'arriver jusqu'à eux. Enfin , par les principes qu'il établit sur la nature des gouvernements anciens et modernes, il présente le germe de ses idées lumineuses, développées depuis par l'auteur dans son grand ouvrage.

Ces diSeraits sujets, privés aujourd'hui des grâces de la nouveauté qu'ils avoient dans la naissance des Lettres persanes , y conserveront toujours le mérite du caractère original qu'on a su leur donner : mérite d'autant plus réel qu'il vient ici du génie seul de l'écrivain , et non du voile étranger dont il s'est couvert ; car Usbek a pris durant son séjour en France non seulement une connoissance si parfaite de nos mœurs , mais une si forte teinture de nos manières mêmes, que son style fait souvent oublier son pays.

ihOQB, D£ MOJSrT£âQUI£U. vij

Ce léger défaut de vraisemblance peut n'être pas aans dessein et sans adresse : en relevant nos ridiculoa el nos vicesy il a voulu sans doute aussi rendre justice k nos avantages* Il a senti toute .la fkdeur d'un éloge direct; et il nous a plus finement loués, en prenant si souvent notre ton pour médire plus agréahlement d^ nous.

Malgré le succès de œt ouvrage, M. de Montesquieu ne s'en étoit pont déclaré ouveKitement l'autDur. Peut-être croyoit-il échapper plus aisément par ce moyen à la satire littéraire qui épar^e plus volpntiers les écrits anonymes , parce que c'est toujours la personne, et non l'ouvrage^-qui est le but de s^s traits. Peut<iêtre cmignoit-il d'être attaqué sur le prétendu contraste des Lettres persanes avec l'austérité de sa place : espèce de reproche, disoit-il, que les critiques ne manquent jamais, parce qu'il ne demande aucun efFort d'esprit* Mais son secret étoit découvert, et déjà le public le montroit à l'Apadémie françoisç. L'événement fit voir combien le silence de M. d# Montesquieu avoit été sage. Usbek s'exprime quel* qu^ois assez librement, non sur le fond dn christiar nisme , mais sur des matières que trop de personnes affectent de confondre avec le christianisme même; sur l'esprit de persécution dont tant, d^ chrétiens ont été animés; sur les usurpations t^porelles de la puissance ecclésiastique; sur la multiplication excès»sive des monastères, qui enlèvent des sujets à l'état sans donner à Dieu des adorateurs; sur quelques opinions qu'on a vainement tenté d'érigei^en dogmes;

Viij £LOC£ D£ HONX£SQCl£i;.

sw nm disputes de religion, toajoûrs violentes , et aeiM^nt fbnestes. S'il parott toadber ailleurs à des questions plus délicates et que intéressent de plus près la religion chrétienne, ses réflexi(»s, appréciées avec justice , sont en effet très favoraUes à la rêvé* hition, puisqu'il sebome à montrer combien la raison humaine abandonnée à elle-même est peu éciairée stfr ces objets. Er^Sn , parmi les véritables lettres de M. de Montesquieu, l'hnprimeur étranger en avoit inséré .^quelques unes d'une autre main, et il eût fisrilu du moins , avast que de condamner l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en propre. Sans égard à ces considérations , d'un côté la haine sous le nom dé 3èlê, de l'autre le zèle sans discernement du sans lumières , ^e soulevèrent et se réunirent contre les Lettres persanes. Des délateurs , espèce d'hommes dangereuse et lâche , que même dans un gouvernement sage on a quelquefois le malheur d'écouter, alarmèrent, par un esLtrait infidèle, la piété du ministère. M. de Montesquieu, par le conseil de ses amis, sputenu de la voix publique, s'étant présenté pour la place de PAcadémie française vacante par la mor4 de M. *de Sacj, le ministre ' écrivit à cette compagnie qUe sa majesté ne donneroit jamais son agrément à l-'autettr des JLetSres persanes; qu'il n'avoit point lu ce livre, mais que des personnes en qui il avoit confiance lui en avoient fait connoitre le poison et le danger. M. de Montesquieu sentit le coup qu'une pareille accusation pouvoit porter à sa p^sonne, à sa

' M. le cardinal de Fleuiy.

ÉLOGfi DE MONTESQUIEU. ix

famille 9 à la tranquillité de sa vie. Il n'attachoit pas assez de. prix aux honneurs littéraires ni pour les rechercher avec avidité, ni pour affecter de les dédaigner quand ib se présentoient à lui j ni enfin pour en regarder la simple privation comme un malheur; mais l'exclusion perpétuelle , et surtout les motifs <le l'exclusion, lui paroissoient une injure. Il vit le ministre, lui déclara que, par des raisons particulières, il n'avouoit point les Lettres persanes , mais qu'il étoit encore plus éloigné de désavouer un ouvrage dont il croyoit n'avoir point à rougir, et qu'ij devoit être jugé d'après une lecture, et non sur une délation. Le ministre prit enfin le parti par où il auroit dû commencer; il lut le livre, aima l'auteur^ et apprit à mieux placer sa confiance. L'Académie françoise ne fut.ppint'privée d'un de ses plus beaux ornements: et la France eut le bonheur de conserver un sujet que la superstition ou la calomnie étoient prêtes à lui faire perdre \ car M. de Montesquieu avoit déclaré au gouvernement qu'après l'espèce d'outrage qu'on ' atloit lui faire, il iroit chercher chez les étrangers, qui lui tendoient les bras, la sûreté, le repos, et peutétr^ les récompenses qu'il auroit dû espérer dans son pays. La nation eût déploré cette perte, et la honte en fut pourtant retombée sur elle.

Feu ^. le maréchal d'Estrées , alors directeur de l'Académie françoise , se conduisit dans cette circonstance en courtisan vertueux et d'une ame vraiment élevée : »1 ne craignit ni d'abuser de son crédit, ni de le compromettre; il soutint son ami, et justifia

X ÉLOGE I>£ AfOITTESQUIEU.

Socrate. Ce trait de courage, si précieux aux lettres, si digne d'avoir aujourd'hui des imitateurs, et si honorable à la mémoire de M. le maréchal d'Estrées , n'auroit pas dû être oublié dans son éloge,

M. de Montesquieu fut reçu le a4 janvier 1728* Son discours est un des meilleurs qu'on ait prononcés dans une pareille occasion : le mérite en est d'au» tant plus grand que les récipiendaires, gênés jusqu'à* lors par ces formules et ces éloges d'usage auxquels une espèce de prescription les assujettit, n'avoient encore osé franchir ce cercle pour traiter d'autres sujets , ou n'avoient point pensé du moins à les y renfermer. Dans cet état même de contrainte il eut l'avantage de réussir. Entre plusieurs traits dont brille son discours ' on reconnoîtroit l'écrivain qui pense , au seul portrait du cardinal de Richelieu, q^i apprU à la France le secret de ses forces y çt h V Espagne celui de sa faiblesse ; qui ôta a V Allemagne ses chaînes y et lui en donna de nouyelles, II faut admirer M. de Montesquieu d'avoir su vaincre la difficulté de son sujet, et pardonner à ceux qui n'ont pas eu le même succès.

Le nouvel académicien étoit d'autant plus digne de ce titre qu'il avoit peu de temps auparavant renoncé à tout autre travail pour se livrer entièrement à son génie et à son goût. Quelque importante que fût la place qu'il occupoit, avec quelques lumières et quelque intégrité qu'il en eût rempli les devoirs, il sentoit qu'il y avoit des objets plus dignes d'occuper

' Il se trouve dans les Œuvres diverses.

£LOG£ DE MOJyXESQUIEU. xj

ses talents , qu'un citoyen est redevable à sa nation et à rhumanitë de tout le bien qu'il peut leur faire , et qu'il seroit plus utile à Tune et à l'autre en les éclairant par ses écrits, qu'il ne pouvoit l'être en discutant quelques contestations particulières daits l'obscurité. Toutes ces réflexions le déterminèrent à vendre sa charge. Il cessa d'être magistrat, et ne fut plus qu'homme de lettres.

Mais , pour se rendre utile pat ses ouvrages aux différentes nations, il étoit nécessaire qu'il les connût. Ce fut dans cette vUe qu*il entreprit de voyager. Son but étoit d'examiner partout le physique et le raoral; d'étudier les lois et la constitution de chaque pays; de visiter les savants, les écrivains, les artistes célèbres; de chercher surtout ces hommes rares et singuliers dont le commerce supplée quelquefois à plusieurs années d'observations etde séjour. M. de Montesquieu eût pu dire comme Démocrite : «Je n'ai rien « oublié pour m'instruire ; j'ai quitté mon pays et a couru l'univers pour mieux connoître la vérité;' j'ai a vu tous les personnages illustres de mon temps.» Mais il y eut cette différence entre le Démocrite françois et celui d'Abdere, que le premier voyageoit pour instruire les hommes, et le second pour s'en moquck».

Il alla d'abord à Vienne, où il vit souvent le' célèbre prince Eugène. Ce^héros, si funeste à la France (à laquelle il auroit pu être si utile), après avoir balancé la fortune de Louis XTV et humilié la fierté ottomane, vivoit sans faste durant la paix, aimant et cultivant les lettres dans une cour où elles sont peu

xij ELOGE DE MONTESQUIEU.

en honneur ', et donnant à ses^maîtres Texemple d^ les protéger. M. de Montesquieu crut entrevoir dans ses discours quelques restes d'intérêt pour son an- ; cienne patrie. Le prince Eugène^ en laissoit yoir sur- ( tout autant que le peut faire un ennemi sur les suites funestes de cette division intestine qui trouble depuis si long-temps l'église de France : l'homme d'état en prévoyoit la durée et les effets^ et les prédit au philosophe.

M. de Montesquieu partit de Vienne pour voir la Hongrie^ contrée opulente et fertile, habitée par une nation fière et généreuse, le fléau de ses tyrans et l'appui de ses souverains. Gomme peu de personnes connoissent bien ce pays, il a écrit avec soin cette partie de ses voyages.

D'Allemagne il passa en Italie. Il vit à Venise le fameux Law, à qui il ne restoit de sa grandeur passée que des projets heureusement destinés à mourir dami sa tête, et un diamant qu'il engageoit pour jouer aux jeiu^4e hasard. Un jour la conversation rouloit^ur le fameux système qne Law avoit inventé, époque de tant de malheurs et de fortunes , et surtout d'une dé-

■ Qàfllqaes Allemands ont pris très n^al à propos ces paroles pour «ne iajufe.. L'amour des h(|mmes est un deyoir dans les princiss : Tarnoor des lettres est un goût qu'il leur est ptermis de ne pas ayoit. ( Note de (FAlembert, )

* Le prince Eqgène lui demanda un jour en quel état étoîent les affaires de la constitution *en France. M. de Montesquieu lui répondit que le ministère prenoit des mesures poux éteindre peu à peu le jansénisme, et que dans quelques années il xi'en seroit plus question. «« Vous n'en sortirez jamais , dit le prince : le feu rci s'est laissé eo« * ^^fS^ dans une affaire dont son arrière-petit-fils ne verra pas la iin. » {Eloge manuscrit de Af. de Montesquieu, par M. de Secondât, son fils.)

iLOGE DE MONTESQUIEtr. X î ij

pravatioa remarqmiblé dans nos mœurs. Comme le parlement de Paris, dépositaire immédiat des lois dans les temps de minorité , avoit fait éprouver au ministre écossois quelque résistance dans cette occa* sion, M. de Montesquieu lui demanda pourquoi on n^avoit pas essayé. de vaincre cette résistance par un moyen presque toujours infaillible en Angleterre, par le grand mobile des actions des hommes, en un mot par l'argent. « Ce ne sont pas, répondit Law, des gé- « riifes aussi ardents et aussi généreux que mes cornet patriotes ; mais ils sont beaucoup plus incorrup- «tibles. » Nous ajouterons, sans aucun préjugé de vanité nationale , qu'un corps libre pour quelques instants doit mieux résister à la corruption que celui qui l'est toujours; le premier, en vendant sa liberté, la perd; le second ne fait pour ainsi dire que la prêter, et l'exerce même en l'engageant. Ainsi les circonstances et la nature du •gouvernement font les vices et les vertus des nations.

Un autre personnage tioti moins fameux, que M. de tifemtèsciuîeu vit encore plus souvent à Venise, fut le totale deBonnevaL Cet homme , si connu par ses aven?ture», qui n'étoierit par encore à leur terme, et ûeitté de converser avec ûîi juge digne de FçiiteÉirfré, lui fei sotfawjc plaisir le détail singulier de î» vie, le récit dés actions mifttâîres où il «'étoit trouve, le portrait des généraux et 3es m^iiistres qu'iLavbît connus. M. de Montesquieu^ se rappeloit soiivènt ces conver-

Ùb^$^ et en racQj4kât^difféfents traits à ses amis.

41 alla ée Venise à ilome. Dans cette ancienne

Xiv JSIiOGE DE HONTI SQUIEU.

capitale du inonde, qui l'est eoccj|;e à certains égards, il s'appliqua surtout à examiner ce qui la distingue aujourd'hui le plus; les ouvrages des Raphaël, des Titien et des Michel -Ange. Il n'avoit point fait une étude particulière des beaux arts; mais l'expression dont brillent les chefs-d'œuvre en ce genre saisit infailliblement tout homme de géns^ Accoutumé à étudier la nature, il la reconnoît quand elle est imitée, comme un portrait ressemblant frappe tous ceux à qui l'original est familier. Malheur aux productions de l'art dont toute la beauté n'est que pour les artistes! Après avoir parcouru l'Italie, M. de I^ontesquieu vint en Suisse. Il examina soigneusement les vastes pays arrosés par le Rhin. Et il ne lui resta plus rien à voir en Allemagne, car Frédéric ne régnoit pas encore. Il s'arrêta ensuite quelque temps dans les Provinces-Unies, monument admirable de ce qiie peut l'industrie humaine animée par l'aipour dé la liberté. Enfin il se rendit en Angleterre, oii il demeura deux ansi ^Djigne de voir et d'entretenir les pliis grands hommos, il s'eut à regretter que de n'avoir pas fiiit pl^ tôt ce voyage. Locke et Ne:«^ton étoient morts. lUiàis il eut souvent l'honneur dé faire ss| cour à leur protectrice, la célèbve reine d'Angleterre, qui cultiyoit la philosophie sur Iç trône, et qui goûta, commç dle'j(e devoit, M. M Hùntesquieu* Il ne fut pas moins accueiUi par la nation , qui n'avoit |ias besoin sur cela de prendra le' ton de ses maîtres. Û forma à honàres des liaisons' intimes avec desjion^imes exercés à médi* ter et kse préparer ^x grande elibs^s pot des ëtticles

iLOGE DÛ AIONTESQUIBCr. XV

prof<Hid€S, Il s'iB8ti*uisit avec eux de la nature du gouverueoient, et parvint à le bien connoitre» Nous parlons ici d'après les tânoignages publics que lui en ont rendus les Anglois eux-mêmes , si jaloux de nos avantages f et si peu disposes à reconnoître en nous aucune supéri<Mrite.

Comme il n'avoit rien examine ni avec la prévention d'un enthousiaste ni avec i'austéritë d'un cynique, il n'avoit remporté de ses voyages ni un dédain outrageant pour les étrangers 9 ni un mépris encore plus déplacé pour son propre pays. Il résultoit de ses observations que l'Allemagne étoit faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, et la France pour y vivre.

De retour enfin dans sa patrie, M. de Montesquieu se retira pendant deux ans à sa terre de la Brède. Il y jouit en paix de cette solitude que le spectacle et le tumulte du monde servent à rendre plus agréable : i) vécut avec lui-même, après en être sorti si long-temps; et, ce qui nous intéresse le plus, il mit la dernière main à sbn ouvrage sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Fhmainsy qui parut en 1734*

Les empires, ainsi que les hommes, doivent croître, dépérir et s'éteindre. Mais cette révolution nécessaire a souvent des causes cachées que la nuit des temps nous dérobe, et que le mystère ou leur petitesse apparente a môme quelquefois voilées^ aux yeux des contemporains. Rien ne ressend)le plus sur ce point à l'histoire moderne qua l'histoire ancienne. Celle des Romains mérite néanmoins à cet égard quelque

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