‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 96 sur 152 · LETTRE XCV · texte numérisé non relu

LETTRE XCV

USBEKARHËDt.

Les magistrats doivent rendre la justice de citoyen à citoyen ; chaque peuple la doit rendre lui-même de^ lui à jin jiutre.4^ Dans cette seconde distribution de justice, on ne peut employer d'autres maximes que dans, la première.

De peuple à peuple il est rarement besoin de tiers pour juger, parce que les sujets de dispute

sSo LETTRES. PERSAITES;

^ont presque toujours dairs et faciles à temriâer. Les intérêts de deux nations sont oitfinâireiiieDt ^i séparés qu'il ne faut qu'aimer la justice pour la trouver j on ne peut' guère se prévtenir dans sa propre caiise.

Il n'en est pas de même des^i£Férèiits qui arrivent entre particuliers. Comme ils vivent jen soàété f leurs intérêts sont si mêlés et si con^ fondus y il y en a de tant de sortes différentes, qu'il est nécessaire qd'un tiers débrouiUe ce que la cupidité des psuties dier<3^e à obscurcir^

Il n'y a que deux sortes dé guerres, justes 5 les unes qui se font poiir repousser un* énneâii qui attaque , les autres pour secourir un allié q|ui est attaqué.

Il n'y auroit point de justice de faire la guerre pour des querelles particulières du prince, à moins que le cas ne fût si grave qu'il méritât la mort du prince ou du peuple qui l'a commis. Ainsi un prince ne peut faire la guerre parce qu'on lui aura refusé un honneur qui lui est dû , ou parce qu'on aura èuquelque'procédépbu convenable à r*é|ard "dé ^es ambassadeurs^ et autres choses 'pareyiés; mm plus qu'an particulier neypéut tuer oekii qui lui refiise la préséance. La raison éù eét .que 9 comme la déclarafion de guerre doit •êti'ë un a6te de justice , dans lacpielle il faut toujours que la peine soit proportionnée k la £aiute , il faut voir si

ItETIRES PERSAK^» StSi

«ffitui à qui on dédare la guerre mérite la mort : cary faire la guerre à quelqu'un , c'est vouloir 1^ puiiir de mort.

Dans Iq .droit public , l'acte de justice le plus sévère c'est Ja guerre , puisqu'elle peut avoir l'effet de 'détruire la société.

Les représailles sont du $6€ond degré : c'est une loi que les tribunaux n'ont pu s'empêcher d'ob- , «erver , de mesurer la peine par le crime.

Un troisième acte de justice est de priver un {)rinee des avantages qu'il peut tirer de nous, prGpoptioiuNmt toujours la peine à l'offense.

Le quatrième acte* de justiqe , qui doit ^tre le

•|dus fréquent, est la renonciation^ l'alliance du

^ jpeuple dont on a à se plsôindre. Cette peine répond

à celle du liannissement, que les tribunaux ont

•établie pour retrandber les coupables de la société.

Ainsi un prince à l'alliance duquel nous renonçons

est retranché de notre société, et n'est plus un des

membres qui la composent,

, On ne peut pas faire de plus grand affront à im

prince que de renoncer à son alliance , ni )ui faire

de plus grWid honneur que de la contracter. Il

n'y a rien parmi les hommes qui leur soit plus

glorieux et même plus utile que d'en voir d'autres

.toujours attentifs à leur conservatiot).

Mais pour que l'alliance nous lie il faut qu'elle soit juste : ainsi une alliance faite entre deux

tkin IJSTTRES PERSAKES.

nations pour en opprimer une troisième n'est pas légitime j et on peut la violer sans crime.

n n'est' pas même de l'honneur et de la dignité du prince de s'allier avec un tyran. On dit qu'un

monarque d'Egypte fit avertir le roi de Samos de

sa cruauté et de sa tyrannie , et le somma de s'en corriger : comme il ne le fit pias , il lui qnvoya dire qu'il renonçoit à son amitié et à son alliance.

La conquête ne donne point un droit par elle^ même. Lorsque le peuple subsiste /elle est un gage de la paix et de la réparation du tort; et, si le peuple est détruit ou dispersé y elle est le monument d'une tyrannie.

Les traités de paix sont si sacrés pstrmi les hommes qu'il setnble qu'ils soient la voix de la nature qui réclame ses droits. Ils sont tous légitimes lorsque les conditions en sont telles que les deux peuples peuvent se conserver ; sans quoi celle des deux sociétés qui doit périr , privée de sa défense naturelle par la paix , la peut chercher dans la guerre.

Car la nature, qui a établi les différents degrés de force et de foiMesse parmi les hommes, a encore souvent égalé la i(biblesse à la force par ledésespoir.

Voilà, cher Rhédî, ce que j'appelle ledroitpublic: voilà le droit des gens , ou plutôt celui de la raison.

Be'Paris , le 4 de la lane de Zilhagé , 1 71&

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