‹ Lettres Persanes de Montesquieu precedees de Son ElogeChapitre 97 sur 152 · LETTRE XCVI · texte numérisé non relu

LETTRE XCVI

LE f^REMIER EUNUQUE A USBEK.

A Pâlis.

Il e&t arrivé ici beaucoup de femmes jaunes du royaume de Visapour : j'en ai acheté une pour toi> frère le gouverneur de Mazanderan , qui m'envoya il y £1 un mois son commandement sublime et cent tomans^

; Je me conhois en femmes^ d'autant mieux qu'elles ne me surprennent pas , et qu'en moi les yeux ne sont point troublés par les mouvements du cœur.

Je n'ai jamais vu de beauté si régulière et si parfaite : ses yeux brillants portent la vie sur son visage, et relèvent l'éclat d'uxie couleur qui pourroit effacer tous les charmes de la Circassie.

Le premier eunuque d'un négociant d'Ispahàn la marchandoit avec moi; mais elle se déroboit dédaigneusement/à ses regards, et sembloit chercher les miens, comme si elle avoit voulu me dire qu'un vil marchand n'étoit pas digne d'elle, et qu'elle étoit destinée à un plus illustre époux. >

Je te l'avoue, je sens dans moi-même ui;ie joie secrète quand je pense aux charmes de cette b^e personne : il me semble que je la vois entrer dans

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le sérail de ton frère : je «le plais à prévoir Tétons nement de toutes ses femmes, la douleur impérieuse des unes j l's^ection muette mais plus douloureuse des autres, la consolation maligne de celles qui n^espèrent plus rien , et Tambition irritée de celles qui espèrent encore.

Je vais d'un bout du royaume à l'autre faire changer tout un sérail de &ce. Que de passions je trais émouvoir ! que dé craintes et de pesmes. je {>répare !

Cependant , dans le trooble dudedans/leddbors ne sera pas moins tranquille ; les grandes révolutions seront oadiées dans le fond du coeii!r;.les chagrins seront dévorés et les joies cantenu^es; l'obéissance ne sera pas moins exacte tst la règle moins inflexible ; la douceur , toujours contrainte deparoitre^ sortira du fond même du désespoir.

Noos remarquons que plus nons avons de femmes sous Jios yeux, moins «Iles nous donnent d'embarras. Une phis grande nécessité de plaire , moins de facilité de s'^unir, plus d'exemples de soumission, tout eela leur forme des chainés. Les unes sont sans cesse attentives sur les démarches des autres : il semble que , (de concert avec nous, elles travaillent à se rendre phis dépendantes : ellçs^font une -partie de notre ouvrage, et nous ouvrent les yeux quand nous les fermons. Que disje! elles irritent sans cesse le maître contre leurs

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rivales; et elles ne voient pas combien elles se trouvent près de celles qu'on punit.

Mais tout cela y magnifique seigneur, tout cela n'est rien sans la présence du maître. Que pouvonsnous faire avec ce vain fantôme d'une autorité qui ne se communique jamais tout entière? Nous ne représentons qné foiblêraént )a dioètié de toimême : nous ne pouvons que ieur montrer une odieuse sévérité. Toi, tu tempères la crainte par 'le^ espémnces; plus absolu quand tù caresses que tn ne Tes quand tu menaces^ . ^

Reviens dohc, magnifique seigneur, .reviens daàs ces lieux porter partout les marques de ton «mipire^ viens adoucir des passions désespérées ; viens ôter tout prétexte de £iillir; viens apaiser 4f amour qui murmuré, et rendre le devoir înéme aimable; viens enfin soulager tes fidèles eunu- <{aes d^iin fardeau qui s'appesantit chaque jour.

Dd ièrul atspokSB, le 8 de la lnkie de 2UIhagé, 2716.

36 VETTBXS PMKSiJrES.

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LETTRE XCVIL

USBEK AHASSEIN,

DERYIS DE hJL MONTAGNE DE JAEON.

O toi, sage dervis, dontrésprit curieux brille de tant de connoissances, écoute ce que je vais te dire.

Il y a ici des philosojrfies. qui à la vérité n'ont point atteint jusqu'au Êiite de la sagesse orientale ; )ls n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux; ils n'ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fispeur divine rmais, laissés à eux - mêmes , privés des saintes merveilles , ils suivent dans le silence les traces deia raison humaine.

Tu ne saurois croire jusqu'où ce guide les a conduits. Us ont débrouillé le diaos, et ont expliqué, par une mécanique simple, Tordre de l'architecture divine. L'Auteur de la nature a donné du mouvement à la matière; il n'en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse variété d'effets que nous voyons dans l'univers.

Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des hommes , des lois aussi sujettes au changement que l'esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les ob-

LETTRES PEHSANES. Ql3J

servent ; ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, immuables 9 éternelles , qui s'observent sans aucune exception , avec un ordre, une régularité, et une promptitude infinie , dans l'immensité des espaces.

Et que crois-tu, homme divin , que soient ces lois ? Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Éternel tu vas être étonné par la sublimité des mystères : tu renonces par avance à comprendre; tu ne te proposes. que d'admirer.

Mais tu changeras bientôt dô pensée : elles n'éblouissent point par un faux respect ; leur simpli* cité les a fait long-temps méconnoître ; et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu toute la fécondité et toute l'étendue.

La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite , à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la seconde', qui n'en est qu'une suite , c'est que tout corps qui tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner ; parce que plus il en est loin , plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite. ^

Voilà , sublime dervis , la clef de k nature ; voilà des, principes féconds dont on tire des conséquences à perte de vue.

La connoi§sance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de miracles , et leur a fait faire presque autant de prodiges et de merveilles

que tout ce qu'on nous raconte de. nos saints pro^ phètes. *

Car enfin je suis persuadé qu'il n'y a aucun de nos docteurs qui n'eût été embarrassé si oh lui eût dit de peser dans une balance tout l'air qui est autour de la terre , ou de mesurer toute l'eau qui tombe chaque année sur sa surface; et qui n'eût pensé plus de quatre fois avant de dire combien de lieues le son fait dans une heure , quel temps un rayon de lumière emploie à venir du soleil à nous; combien de toises il y a d'ici à Saturne; quelle est la courbe selon laquelle un vaisseau doit être taillé pour être le meilleur voilier qu'il soit possible.

Peut-être que si quelque homme divin avoit orné les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes j s'il y avoit mêlé des figures hardies et des allégories mystérieuses , il auroit fait un bel ouvrage qui n'auroit cédé qu'au saiiitt Alcoran.

Cependant, s'il te faut dire ce que je pense , je ne m'accommode guère du style figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de petites dioses qui me paroissent toujours telles y quoiqu'elles, soient relevées par la force et la vie de l'expression. Il semble d'abord que les Uvres inspirés ne sont que les idées divines rendues en langage humain : au contraire, dans notre Alcoraii^

1£TX1USS PERSANES. ftSq

^n trouve souvent k langage de Dieu et les Idées des hommes ; comme si, par un admirable caprice ^ Dieu y avoît dicté les paroles , et que l'homme eût fourni les pensées.

Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce qu'il y a de plus saint parmi nous , tu croiras que c'est le fruit de l'indépendance où l'on vit dans ce pays. Non : grâce au ciel , Pesprit n'a pas corrompu le cœur; et , tandis que je vivrai , Hali V sera mon prophète.

De Paris, le 1 5 de la lune de Cbahban , 17 16.

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