PREMIÈRE LETTRE
ADOLPHE A CHARLES
Te rappeiles-tu nos discussions philosophiques sous les grands marronniers de la cour, mon cher Charles? Tout était oublié autour de nous, jusqu'à ce bon Médor qui nous regardait l'un après l'autre et semblait dire : à quoi bon? Souvent aussi, lorsque tu animais tes gestes , il grognait en montrant les dents, s'imaginant sans doute , la bonne bête , que tu en voulais à son maître. Pauvre Médor! Lui aussi, il a bien souffert de nos dissertations. C'est inutilement qu'il attendait les caresses accoutumées; aucun de nous ne prenait souci du regard triste et patient avec lequel il les implorait. — Mais lui, du moins, n'est pas devenu philosophe; c'est une compensation. Il ne sait rien de l'âme, de Dieu, ni de la création. — Il dort paisiblement , s'étend au soleil , et sans se préoccuper d'un autre monde , il prend grand soin de vivre dans celui-ci. — Sans
doute 5 il a lu son Lafontaine et ne veut point lâcher la proie pour l'ombre, comme certain confrère. — J'imagine qu'en fin de compte Médor est le vrai philosophe , et son maître un animal fort à plaindre.
J'étais si heureux autrefois. — Je croyais à Dieu , parce qu'on m'avait dit qu'il fallait y croire ; comme je voyais chacun l'aller prier à l'église , je priais aussi. — Je croyais aux anges gardiens; aujourd'hui mon ciel est désert. — Ma pensée se berçait doucement dans la naïve foi de l'enfance, et, si ma raison dormait, le doute du moins dormait avec elle. Que le réveil m'a coûté cher !
En ce temps-là l'horizon de ma pensée n'était pas bien vaste , mais pur, tranquille et tout rose d'illusions, comme le matin d'une belle journée. Le vent du doute y a soufflé depuis les' sombres nuages, et pour jamais, je le crains, l'a dérobé à mon regard. — Ai-je tort de gémir? Je sens que la porte s'est fermée entre mon enfance et moi; qu'il n'y a plus de retour vers mes songes. Ce sentiment me remplit d'une tristesse inouïe, et le découragement qui pèse sur mon âme en brise les meilleurs ressorts.
Tu ne me comprends pas peut-être : tu me
traites d'enfant ou tu me crois quelques grains de folie dans la tête. Oui , parfois je me sens insensé et j'ai peur de moi-même. Il faut que rhomme ait une croyance, n'importe laquelle, sinon il est perdu... Elle est l'ancre de salut qui retient sa barque dans le port, à l'abri des sinistres tempêtes. — Hélas ! le tranchant de la pensée a déjà coupé les câbles qui m'attachaient au rivage; me voilà au milieu des flots, tendant les bras vers des bords que je ne puis rejoindre, et ne voyant devant moi que l'immensité du doute. — mon ami , pourquoi m'as-tu appris à penser? pourquoi m'as-tu tiré d'un si doux sommeil ?
Lorsque tu vins l'an dernier passer quelques semaines au milieu de nous, ce fut grande joie pour moi. Il y avait cinq ans que nous ne nous étions vus. Ma santé un peu délicate m'avait empêché de te suivre à Paris pour y achever nos études ensemble, et j'étais resté entre ma mère et mon bon précepteur, qui tous deux m'enveloppaient de la plus douce affection. C'était par le chemin du cœur qu'ils faisaient entrer leurs leçons dans mon esprit; ma science consistait surtout à les savoir aimer. Rien ne troublait mes jours. — Je me laissais vivre dans une délicieuse
nonchalance de la pensée. — Tu arrivas alors et me fis le récit de ce que tu avais vu à Paris. Il me semblait entendre un- voyageur qui revient d'un pays de merveilles; aussi je me montrais infatigable dans mes questions , toi dans tes réponses. — Mes naïves observations te faisaient souvent sourire; je sentais alors que ta manière de penser était bien différente de la mienne. Pourtant je ne pouvais voir encore la barrière qui nous séparait, et soit prudence, soit crainte peut-être de rester incompris, tu me cachais avec soin le fond de ton âme.
Un jour, nous étions dans la forêt à causer sous le chêne où autrefois, encore enfants, nous avions gravé nos initiales. J'allais souvent les rafraîchir, de peur que Técorce ennemie ne les recouvrît, comme fait le temps dans les cœurs, dit-on. — A notre insu, tandis que nous causions, de sombres nuages s'amoncelaient audessus de nos têtes. Médor seul sentait venir l'orage et cherchait à nous avertir par mille petits manèges que nous prenions pour des démonstrations d'amitié. Tout à coup, un long roulement de tonnerre éclata sur la forêt et alla se perdre en sombres échos dans ses profondeurs. Nous nous levâmes ensemble d'un seul bond :
Adolphe, te dis-je tout ému, ne croirait-on pas entendre la voix de Dieu qui gronde sur nos têtes ? Tu me répondis par un de ces sourires que mes paroles amenaient si souvent sur tes lèvres. La pluie tombait déjà en grosses gouttes. Nous trouvâmes un abri quelques pas plus loin, sous la voûte obscure du vieux château. Là, pour la première fois , tu m'interrogeas sur mes croyances religieuses. Lorsque j'eus fini ma naïve confession , je te demandai si l'on pouvait croire autre chose. — Peut-être, me dis-tu; maïs nous en reparlerons. Le tonnerre grondait toujours, et, te l'avouerai-je? j'avais presque peur de toi. J'insistai beaucoup pour rentrer à la maison , malgré la pluie qui tombait encore. Peut-être! Cette mystérieuse réponse ne me quittait plus et troublait toutes mes idées. Je passai la nuit dans de fiévreuses angoisses. Le lendemain, surmontant un pressentiment craintif , je te demandai l'explication du mot de la Vfeille. Tu me refusas obstinément, prétendant que tu n'avais donné à tes paroles aucun sens particulier. — Avais-tu réfléchi à tout ce que tu allais m'enlever, ou me jugeais-tu incapable de te comprendre encore? Je ne sais, mais j'eus grand'peine à vaincre ta résistance. — Tes explications furent
d'abord vagues, incertaines; tu hésitais encore et me traitais à peu près comme un malade auquel on craint de révéler tout à coup la gravité de sa situation. — Pressé de tous côtés par mes questions, tu te décidas enfin à parler franchement. — J'écoutai tes discours avec une avidité dévorante. Me laissais-tu seul un instant ? je ruminais au fond de moi ce que tu venais de me dire, le retournant dans tous les sens et creusant plus avant dans chaque parole. Étais-tu présent? ma pensée restait suspendue à ces lèvres 'desquelles coulait le doux poison. — Je sentais insensiblement tes idées pénétrer dans mon âme, et, nouveaux hôtes, en chasser ceux de mon enfance qui fuyaient désolés, s'évaporant devant la lumière comme des songes au réveil. Je ne sais quel charme irrésistible enchaînait ma pensée à la tienne, alors que tu la suspendais au-dessus du gouffre où je suis maintenant. Un remords pourtant levait sa plainte douloureuse ; c'était le gémissement de la foi naïve étranglée dans son berceau par la main glacée de la raison.
— Que te dire? j'étais heureux et malheureux en même temps. — Heureux, parce que je voyais de nouveaux espaces se dérouler sans cesse devant ma pensée; malheureux, parce que je
sentais que je me séparais de moi-même , de l'Adolphe d'autrefois. Le temple de mon Dieu s écroulait dans mon cœur; mais ma raison m'en promettait un autre plus vaste, plus magnifique. J'étais rejeté ainsi sans cesse de l'espoir au regret. J'aurais voulu conserver mes anciens amis et pourtant recevoir les nouveaux. Mais ils ne pouvaient partager la même demeure.
Le soir, lorsque j'embrassais ma mère, je me sentais coupable. Cent fois, je fus sur le point de lui avouer mon crime; oui, mon crime :
n'avais-je pas renversé son ouvrage ?
Telle était ma situation lorsque tu nous quittas pour retourner à Paris. CombienHon départ me laissa seul! — Hélas ! je me sentais abandonné , même au milieu de ma famille. — Je ne lui appartenais plus. — Mon esprit n'était plus de son ciel. Infatigable, il creusait toujours en avant. Voici deux mois à peine que tu m'as quitté, et quelle révolution dans mon cœur ! Je me détruis jour par jour, heure par heure. La pensée que tu as allumée en moi m'a dévoré comme l'incendie. J'ai cru, pauvre insensé, qu'à travers les brèches que je faisais dans mon ancienne croyance, j'allais entrevoir un nouveau ciel tout radieux de vérité. Mais je suis au miHeu des
ténèbres , et le doute est venu habiter les décombres de ma foi, comme la chouette qui se plaît dans les ruines et la nuit.
Non, je ne puis vivre ainsi. L'espérance, cette dernière amie, va quitter mon âme. Quelles ténèbres glacées! Tout m'échappe; des déserts affreux environnent ma pensée.
Charles, si tu m'aimes, hâte-toi de venir à mon secours. Toi qui as ouvert la plaie, n'as-tu point de baume qui la puisse guérir ?