‹ Lettres philosophiquesChapitre 19 sur 41 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

CHARLES A ADOLPHE

Ta lettre, mon cher Adolphe, a été douloureuse pour mon cœur, mais elle ne m'a point surpris, encore moins effrayé. Tu viens d'entrer dans la crise que j'ai traversée déjà , et que doit traverser un jour ou l'autre tout homme qui pense. Aucun n'échappe à cette loi. L'heure d'angoisse est venue tôt pour toi, et déjà tes lèvres ont trempé dans le calice. Je veux au moins y jeter une goutte d'espérance : écoutemoi.

Qui veut construire doit renverser, lorsqu'il ne trouve point place vide. La foi naïve de ton enfance reposait sur ton cœur et s'embaumait de ses parfums ; mais si les fleurs suffisent au sen* timent , il faut des fruits à la raison.

Ne t'épouvante pas des ténèbres où tu es maintenant; la nuit ne sépare-t-elle pas toujours deux aurores ? Le soleil de ton enfance s'est abaissé ; celui de l'homme n'a pas encore paru. Tu es

entre ce qui a été et ce qui n'est point encore. Voilà pourquoi le doute et les regrets sont venus gémir sur les débris de ton passé, comme Jérémie- sur les ruines de la cité sainte. Mais faut-il désespérer du jour parce que la nuit nous envi ronne? Pourquoi user dans des désespoirs stériles la force et le courage que tu peux employer à reconstruire pour ton âme une demeure solide? Aujourd'hui la nature exige de toi son fatal tribut: elle se fait payer d'avance le trésor de

sa science. Sa main n'a jiamais approché de nos

lèvres une coupe pure de mélange ; dans la plus douce, elle nous fait verser des larmes. Nul, j'en suis sûri n'est arrivé jusqu'à la vérité sans traverser le sombre abîme du doute. Courage donc, ne regafde point derrière toi , avance sans crainte ; il est pour la^pensée une douce récom-

pense au bout du chemin. Ce sont de frais ombrages, des sources qui désaltèrent et de réjouissantes clartés. Je veux te conduire par la main là où je suis arrivé. Combien je suis heureux .de t'avoir précédé pour te faire éviter les routes désolantes et perdues où je m'égarai autrefois.

Une noire mélancolie se reflète dans ta lettre, et chacune de tes paroles sonde la profondeur

de ton découragement. Mais la puissance de ta douleur elle-même m'est une garantie de ton salut. La crise où tu es mesure toujours sa force à celle de notre, âme. Il est des natures indolentes et débiles sur lesquelles le doute passe comme un souffle léger, les courbant à peine ; il en est d'autres, au contraire, envers lesquelles il s'acharne et souffle comme l'ouragan jaloux qui veut déraciner le chêne. Celles-là seulement lui paraissent dignes de ses assauts qui sont capables de lui résister. -

L'âme a ses maladies comme le corps, mais la première condition d'une guérison pour l'un et pour l'autre, c'est la connaissance exacte de l'état du patient. J'attends donc de ta prochaine lettre des détails précis sur les objets de ton doute. En cette occasion^ le malade fera pour son rétablissement autant que son médecin , et même plus , la nature aidant. Bonne nature , on oublie trop souvent de la remercier, et pourtant elle mériterait, eil maintes occasions, de toucher toute seule les honoraires du médecin. Cette fois du moins, nous travaillerons de concert avec elle , et notre tâche se bornera à accomplir humblement ses ordonnances. Au bout du compte, toute science est là, et les médecins de toute

sorte, politiques et autres, qui se mêlent de guérir l'esprit humain, devraient se le rappeler plus souvent; mais il en coûte à l'orgueil de servir, même sous les ordres du maître souverain. Il aime mieux tuer de son propre chef que de sauver par autrui. Guérissez-vous de l'orgueil, messieurs les médecins, avant que d'entreprendre de guérir les autres.

En attendant ma, première consultation, ne désespère pas, cher Adolphe; un malade qui espère est à moitié guéri.

Une caresse pour Médor, notre philosophe cynique.

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