DE LA SECONDE ÉDITION
J'ai dû fermer roreille aux conseils de Tamour- ^ propre littéraire pour me déterminer à remettre sous les yeux du public une œuvre qui, aujour- • d'hui, n'a peut-être pas à beaucoup d'égards de critique plus sévère que son auteur lui-même. Non que mes opinions, depuis la première apparition de cette œuvre , aient subi aucun changement capable de les altérer dans leur essence : tout au contraire n'ont-elles fait, en se développant sous l'influence combinée du temps et de la réflexion, que se confirmer davantage et se mettre en possession plus entière et plus légitime de mon esprit. Mais, en suite même de ce développement intérieur, on le conçoit, j'ai reconnu, que plusieurs des idées émises à une époque un
YI AVANT-PROPÔS.
peu précoce , surtout pour un travail de l'ordre philosophique et abstrait, eussent gagné beaucoup à paraître sous l'aspect plus complet où il me semble qu'elles se formuleraient si j'avais à les produire maintenant dans un livre nouveau. Peut-être aujourd'hui eussé-je épargné également au lecteur impartial des méprises que j'ai dû supporter sans trop me plaindre, m'étant convaincu bientôt que les lacunes demeurées en certains passages dans l'expression de ma pensée, devaient, en bonne justice, me faire revenir dans le malentendu une part de responsabilité.
Voilà pour le fond de l'ouvrage. En ce qui concerne le style , il n'est point malaisé de voir, dès les premières pages, qu'il manque absolument de sobriété : qualité inappréciable , mais qui ne saurait naître que de la pensée ramenée sur elle-même, et pour ainsi dire concentrée au moyen de cette discipline que toute intelligence doit s'imposer, si elle songe sincèrement à se traduire en des œuvres moins indignes toujours d'elle-même et du public. Or, l'esprit a ses gourmes aussi, et l'on doit, il me semble, être en droit d'invoquer en sa faveur l'adage de la tolérance : il faut que jeunesse se passe. Avant
AVANT-PROPOS. Vil
de posséder sa pensée on est possédé par elle. " Quoi qu'il en soit cependant, et tout imparfait que je le juge pour le fond comme pour la forme, je n'hésite pas à renvoyer ce livre dans le monde
! pour le donner en pâture une seconde fois au
préjugé, à la peur hypocrite, et par dessus
L tout aux saintes ardeurs de l'orthodoxie. C'est
que, à défaut des mérites dont j'aimerais à le voir revêtu, il en est un, du moins , que je suis autorisé à lui reconnaître : celui de la sincérité. Ce mérite-là, nul ne pourra le lui prendre, et si ces pages doivent disparaître sans laisser dans les esprits nulle trace des opinions qu'elles proclament, je suis assuré d'avance qu'elles ne s'effaceront pas sous le mépris. J'ai dit ma pensée loyalement, parce que je l'ai crue bonne à dire; avec l'aide de ma conscience, j'en ferai toujours autant et mourrai, je l'espère, dans l'impénitence finale.
Le compromis est roi de l'époque , et le compromis nous perd. Que si l'on a l'esprit conciliant, on fasse œuvre de conciliation : on reste ainsi soi-même tout entier dans la franche révélation et la droiture de son individualité, digne par conséquent de l'estime de tous les cœurs honnêtes. Mais que, par crainte, par ambition