Lettres physiologiques
L II y a deux manières d'envisager les rapj»ort> du monde et de son créateur, deux philosophies naturelles qui se partagent actuellement l'esprit des savants.
Pour certains, Dieu est un incomparable architecte, sans cesse occupé à construire de spjendides édifices ou d'humbles cabanes qu'il modifie, relouche, agrandit, rétrécit, ornemenie ou simplifie sans cesse. 11 se trouve présent sous chaque phénomène : tantôt, couvrant la terre d'une luxuriante verdure et de formes animales d'une variété infinie, tantôt étendant d'un pôle à l'autre un morne manteau de glace, fauchant comme à plaisir ces êtres qu'il avait animés, les remplaçant ensuite par d'autres plus conformes aux idées nouvelles qui hantent son esprit. C'est lui qui étire les brins
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d'iierbe pour en faire des arbres, lui qui de sa main puissante fait mouvoir les astres, ou, se bornant à un emploi plus modeste, enfonce les boulets des canons Krupp dans les coupoles de nos édifices.
D'autres philosophes se font une autre idée de l'Être suprême.
Ils pensent que son intervention personnelle incessante n'est pas nécessaire pour faire aller les choses. Ils croient à des lois immuables, suivant lesquelles les phénomènes s'accomplissent fatalement, forcément, sans que rien d'extérieur à ces lois viennent jamais entraver leur action. Le monde est : il se compose d'une quantité déterminée de matière, d'une quantité déterminée de mouvement. La matière et le mouvement, diversement combinés, inséparables d'ailleurs l'un de l'autre, se transforment sans cesse suivant les lois émanées de toute éternité de la sagesse du Créateur, et cela suffit pour expliquer tous les phénomènes connus, quelques variés et com- 2 ^ „ .^exes qu'on les suppose.
. I Quant au Créateur lui-même, les philosophes de cette seconde école ne cherchent pas à pénétrer sa nature. On a prétendu que quelques-uns d'entre eux niaient son existence; c'est une insigne folie. Ce qui est vrai, c'est qu'ils le croient trop grand pour être jamais abordable par fintelligence humaine, trop sage pour avoir besoin de retoucher sans cesse son ouvrage, trop puissant pour qu'il lui soit nécessaire de s'y prendre à deux fois pour mènera bien ses entreprises. Ces hommes ont, en général, peu de foi dans les miracles et dans le droit divin ; ils ont, en conséquence, de puissants ennemis. C'est dans la nature des choses; ils le savent et s'en consolent.
11 faut bien le reconnaître, tous les efforts de la science moderne tendent à leur donner raison. Les physiciens ont démontré que la lumière, la chaleur, l'électricité n'étaient que des modes spéciaux du mouvement dont sont sans cesse animés les particules matérielles infiniment ténues; les atomes qui constituent les corps. Cette simple notion leur a suffi pour reconstituer l'histoire du développement des mondes : ils ont deviné la nature des comètes, amas de pierres lancées dans l'espace avec une vitesse inouïe; montré comment ces astres morcelés se transforment à la longue en soleils radieux, comment les soleils eux-mêmes se refroidissent lentement pour passer à létat de planètes obscures comme la terre, comment celles ci, enfin, par les progrès du refroidissement, peuvent arriver à se briser, comme est en train de le faire notre lune, pour repasser enfin à l'état fragmentaire particulier aux comètes ; ces fra-;ments se séparent plus tard les uns des autres sousl'action d'influences diverses, et l'astre, s'émiettant sur sa route, lègue peu à peu chacun de ses morceaux à des astres plus jeunes qui s'accroissent de ces débris.
Ainsi, chaque année, tombent sur la terre des milliers de pierres météoriques, ayant jadis appartenu à des mondes disparus et dont le nombre prodigieux nous est révélé par les myriades d'étoiles filantes qui sillonnent notre ciel.
C'est avec une régularité mathématique que s'accomplissent tous les
phénomènes physiques ; l'évolution des astres n'est que l'un de ces phénomènes, le plus grandiose de tous.
Les naturalistes, à leur tour, se sont demandé si les résultats acquis par les physiciens n'étaient pas applicables à la nature vivante ; si les phénomènes vitaux ne s'accomplissaient pas suivant des lois aussi fixes, aussi immuables que les phénomènes physiques; si la vie elle-même ne subissait pas une évolution parallèle à celle de l'astre sur lequel elle se manifeste.
De là est née la physiologie expérimentale, dont notre illustre Claude Bernard a été le principal promoteur; de là est né le Darwinisme, qui est aujourd'hui le cliamp de bataille de toutes les écoles philosophiques.
Le livre de Hteckel, dont M. Keinwald offre aujourd'hui une excellente traduction à noire grand public, n'est pas autre chose que l'apphcation la plus hardie qui ait jamais été faite de la doctrine darwinienne aux sciences naturelles. C'est une série de vingt-quatre leçons populaires faites à léna par le professeur Ila^ckel, dans le but de populariser les idées qui ont actuellement cours en Angleterre et en Allemagne sur l'origine des êtres vivants, les transformations qu'ils ont subies dans le cours des âges et celles qu'ils sont destinés à subir encore.
Haeckel, comme Darwin, admet que la vie apparut jadis spontanément sur la terre. Sous l'influence de conditions, aujourd'hui disparues peutêtre, se forma au sein des mers une sorte de gelée vivante, semblable à celle qui constitue encore ces êtres si rudimentaires découverts par llieckel luimême et qu'il nomme des Monères.
C'est de cette gelée, fragmentée peut-être en grumeaux microscopiques, que sont sortis, par une lenle évolution, par une série d'innombrables transformations, de perfectionnements successifs et graduels, tous les êtres qui vivent actuellement sur notre globe, tous ceux qui ont vécu et qui furent les ancêtres de nos animaux et de nos végétaux actuels.
L'homme lui-même n'est que le dernier terme de l'évolution de cette gelée. Lui qui se révolte à l'idée que ses ancêtres ont pu jadis ressembler au singe, il aurait, suivant Heeckel, traversé fous les degrés les plus inférieurs de l'écheile animale : infusoire microscopique au début, plus tard simple ver, rampant péniblement dans la vase des océans sans bornes des premiers âges, il se serait élevé lentement, à travers tous les degrés de la hiérarchie animale, s'arrêtant des siècles entiers à chaque grade conquis, pour atteindre enfin cette dignité humaine dont il est si fier, qu'il n'a pas hésité à se proclamer le roi de la création.
Ce n'est donc pas seulement avec les singes actuels que l'homme aurait des ancêtres communs. Tous les végétaux, tous les animaux peuvent, dans l'opinion des Allemands, revendiquer la même origine, tous sont membres d'une même famille; mais les divers rejetons des monères primitives n'ont pas eu tous la même fortune : les uns ne sont pas sortis delà condition paternelle, les autres se sont échelonnés sur tous les degrés possibles de la hiérarchie vitale.
Quelque différents qu'ils puissent être aujourd'hui, tous ces rejetons n'en sont pas moins frères dans le sens le plus général de ce mot : on peut considérer la création actuelle comme représentant les branches terminales d'un'arbre généalogique immense, dont la souche unique est la gelée vivante qui s'organisa au sein des eaux, alors que la terre encore brûlante commençait à peine à leur permettre de se condenser à sa surface.
C'est cet arbre généalogique que Hœckel a tenté de reconstruire : gigantesque entreprise, dans laquelle il a déployé une hardiesse ressemblant trop souvent peut-être à de la témérilé. « Mais, dit-il quelquefois, que d'autres fassent mieux, et je serai le premier à les applaudir. » Il faut lire ce livre, d'une puissante originalité, pour se faire une idée de ce que peut aujourd'hui oser la science. Sa lecture est facile, grâce aux figures nombreuses, aux magnifiques planches coloriées qui illustrent le texte.
Nous ne pouvons ni ne voulons prolonger davantage cette analyse : retracer ici la généalogie de l'homme, faire ressortir les affinités qui le lient aux divers groupes d'animaux actuellement existants serait pour cette fois trop long ; nous y reviendrons peut-être ; d'autant mieux que seulement alors nous pourrons faire ressortir ce qu'il y a de fondé et ce qu'il y a d'hypothétique dans les doctrines grandioses et séduisantes où se complaît aujourd'hui l'imagination des savants. Maliieureusement, ces doctrines sont un peu comme les hautes cimes, elles agrandissent les horizons, mais engendrent
(Le ^atlonal.)
U Histoire de la Création de Hœckel sera lue certainement avec le plus grand attrait par tous ceux qui aiment à se tenir au courant du mouvement scientifique, et qui ne manqueront pas d'y voir l'une des productions caractéristiques de la période d'évolution qu3 subit en ce moment la zoologie.
Rien n'a été négligé dans la publication de la Création de Hœckel. Des planches faites avec grand soin, tirées souvent en couleur, éclairent le texte par des illustrations qui présentent nettement aux yeux, la pensée de l'auteur.
Le Darwinisme a incontestablement déterminé un mouvement considérable dans les études zoologiques et paléontologiques; des progrès certains ont été la conséquence de ce mouvement. Aussi les publications de M. Reinwald ont cela surtout de très-utile qu'elles rappellent, en France et dans les pays où les publications françaises sont recherchées, l'attention vers des vues nouvelles, qui, dans bien des cas, ont largement contribué au progrès.
[Archives de zoologie expérimentale.)
IMP. SIMON RACON ET COMP., RCE D'ERFCRTH, 1.