‹ Lettres physiologiquesChapitre 70 sur 103 · BELGIQUE · texte numérisé non relu

BELGIQUE

CANTON DE BEKNE

AGE

d'après QUÉTELET.

d'aPIîÈS SiUNErOER,

7,5fl6

Les circonstances accessoires, dépendant d'actions extérieures, ont sur la mortalité une influence extraordinaire. La richesse ou la pauvreté viennent ici en première ligne, surtout dans l'enfance, qui a besoin de soins assidus. On a trouvé, en comparant les listes de mortalité des différents quartiers de Paris, que dans les quartiers riches et aisés, il y avait sur 100 morts 52 enfants ; dans les quartiers pauvres, au contraire , pour le même nombre de morts, 59 enfants. A Berlin , la proportion est encore plus effrayante; sur 100 morts de familles pauvres, il y avait 54 enfants au-dessous de 5 ans ; tandis que pour un nombre égal de morts venant de familles aisées et riches, on ne put pas même compter un enfant de cet âge. Mais, plus tard, l'influence de la pauvreté se montre encore, bien qu'à un moindre degré ; rappelons-nous, en effet, que l'organisme qui a échappé aux mauvaises chances des cinq premières années, doit avoir beaucoup de force vitale. Les classes les plus pauvres de Paris, comme les chiffon-

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niers, s'éteignent dix ans avant les classes riches. De 25 à 80 ans, ils payent à la mort un tribut relativement bien plus grand. Ce n'est que dans l'époque de la vie où la richesse permet de dépenser toutes les forces de la jeunesse, que la mortalité des classes riches est égale à celle des classes pauvres. Le pauvre , dit un auteur moderne, ne perd pas seulement une quantité de jouissances, mais encore une série d'années de sa propre vie et de celle de ses enfants. Le sort pèse sur lui du commencement à la fin de sa vie, la mort l'atteint, ainsi que ses descendants, dans toute sa cruauté, tandis que les riches ne sont pour ainsi dire atteints que par hasard.

La profession de riiomme, sa position et ses travaux ont une grande influence sur la durée de sa vie ; ceux qui doivent travailler dans des espaces clos, ou à l'air libre par tous les temps, ceux qui n'ont que peu de profit et qui sont souvent dérangés dans leur sommeil, vivent moins longtemps que ceux qui ont moins de soucis, moins de travail, un sommeil tranquille, et qui prennent lair modérément et à leur gré. L'oisiveté est une des premières conditions pour une longue vie ; c'est pourquoi l'on voit, dans tous les pays, les religieux, qui ont le privilège de vivre dans l'inaction, vivre le plus longtemps de tous les hommes. Les médecins, au contraire, qui sont fort souvent dérangés dans leur repos nocturne, ont partout la vie la plus courte parmi les classes lettrées. Riecke trouva, pour les classes lettrées du Wurtemberg, que les prêtres catholiques vivaient le plus longtemps ; immédiatement après eux, viennent les prêtres protestants, puis les fonctionnaires de l'Etat, pour lesquels, il est vrai, la balance penche en faveur des hautes charges et non en faveur des employés subalternes. Puis viennent les gardes forestiers, ensuite les régents, accablés de travail et mal payés, et enfin les médecins qui ont la vie la plus courte. Lombard, de Genève, a choisi dans les registres mortuaires, de 1796 à 1850, tous les individus morts, âgés de plus de seize ans, et les a rangés d'après leurs différentes professions. La durée moyenne de la vie des 8,488 individus, auxquels il

appliqua ces calculs, était de 5o ans. Les professions suivantes dépassèrent cette moyenne. Les charpentiers, les tanneurs, les maçons et les horlogers 55 ans et une fraction, les cafetiers 56 ans, les perruquiers 57 ans, les scieurs de long, les marchands, les huissiers et les fondeurs 59 ans, les jardiniers et les tisserands 60 ans, les orfèvres et les employés suhalternes plus de 61 ans et demi, les marchands en gros 62 ans, les prêtres réformés 64 ans, les capitalistes 60 ans, les employés supérieurs et les syndics de la républi(|ue 09 ans. On pourrait tirer des principes appliqués plus haut au développement intellectuel, la conséquence suivante, que Genève, pendant 1 époque dont nous venons de parler, n'a pas été gouvernée avec une sagesse extraordinaire. Au-dessous de la mo venue de 55 ans, se trouvèrent les fabricants de literie, les paysans, les graveurs, les forgerons, les imprimeurs, les cordonniers, les tailleurs, les tonneliers et les médecins, qui vivaient tout au plus 54 ans. Les bouchers vivaient 53 ans, les journaliers, les monteurs de boites, et les imprimeurs sur étoffe 52 ans, les cochers et les scribes 51 ans, les boulangers, les menuisiers, les bijoutiers et les bateliers 40 ans, les émailleurs 48 ans, les serruriers 4/ ans, et les vernisseurs 44 ans. La cause du peu de durée de la vie réside pour beaucoup de ces professions dans la misère et la nutrition insufhsante ; chez d'autres, la mortalité prématurée tient à la profession même, les ouvriers respirant des substances dangereuses ou des gaz exhalés par des métaux.

L'accumulation d'hommes dans de grands centres, par exemple, dans des villes populeuses, donne naissance à une quantité de causes de mortalité qui n'existent pas à la campagne. Chacun connaît l'influence pernicieuse des habitations étroites, sans lumière et sans air ; celle d'une nourriture falsifiée ou gâtée, et d'une quantité d'autres agents qui, tantôt n'existent pas à la campagne, tantôt n'ont pas d'influence essentielle, parce qu'ils sont plus disséminés. On reconnaît ici encore que ces actions sont plus nuisibles dans les premières années de la vie; arrivé à un âge plus avancé, l'homme est même placé dans des conditions

plus favorables dans les villes. L'accumulation des grandes fabriques est le facteur le plus dangereux. Mulhouse nous e4i donne la preuve : de 1825 à 1854, la durée probable de la vie, pour les nouveau-nés, n'était que de 7 ans 1/2, tandis que pour le reste du département du Haut-Rhin, cette durée, quoique encore assez faible à cause du grand nombre de localités industrielles que renferme le département, montait cependant à 15 ans 1/2, par la présence d'une plus grande quantité d'agriculteurs. Nous pouvons, par conséquent, tirer sans crainte de toutes nos recherches la conclusion suivante, c'est que partout où une grande accumulation de population, le manque de ressources matérielles et des travaux fatigants agissent en commun, Ihomme est placé dans les plus mauvaises conditions par rapport à la durée de la vie. Le bien-être, la satisfaction de tous les besoins, les habitations plus disséminées et une vie de paresse augmentent, au contraire, la durée de l'existence. Il est assez curieux, il est vrai, que justement le travail, condition essentielle du progrès, porte avec lui le germe de la décadence de rimmanité; mais nous pouvons, d'un autre côté, regarder comme une preuve de progrès le fait, qu'à notre époque, la durée moyenne de la vie a, en effet, considérablement augmenté, depuis cinquante ans, dans les pays que l'on a pu étudier plus à fond ; les efforts faits dans ce sens, ont été, on peut le dire, couronnés de succès.

Il serait trop long d'examiner ici, avec plus de détails, toutes les autres causes qui peuvent avoir de l'influence sur la mortalité: ce sont les conditions climalériques, les années de famine, de disette et de guerre, la peste et les maladies contagieuses. Remarquons cependant ici que justement la mort, que personne ne peut éviter, peut être modifiée, dans ses résultats, par la volonté et les effets de la société, dans toutes les limites du possible. Aucun facteur, dans la physiologie statistique, n'est aussi incertain, aussi variable et aussi dépendant des causes extérieures et des conditions législatives de la société, que la durée moyenne de la vie.

Lorsque nous examinons le développement mental de la société, les choses se passent tout différemment ; on pourrait croire qu'ici tous les agents devraient varier dans les plus grandes limites, mais il n'en est rien. Ces limites sont si resserrées, qu'il est difficile de constater les fluctuations. Quetelet a fait, en Belgique, des recherches sur les résultats des examens scolaires. Pendant vingt ans, presque toujours la même commission, avec quelques faibles changements dans le personnel, fut appelée à examiner et transcrivit les résultats obtenus au moyen de chiffres conventionnels. La moyenne de tous ces chiffres donne l'expression du savoir de l'individu interrogé, et on peut la comparer avec la moyenne d'autres individus. La moyenne, pour tous les individus, est l'expression de la valeur des études dans leur ensemble, et on peut la comparer avec celle des autres années. On a trouvé, de cette façon, que l'influence des professeurs sur la moyenne des réponses des élèves est assez insignifiante; elle ne varie, en général, dans les différentes années, que dans des limites fort étroites.

Le mariage semble être parmi les actes qui intéressent l'État, celui qui dépend le plus de la volonté individuelle, et l'on pourrait croire que le chiffre annuel des mariages dans un certain pays varie énormément suivant les circonstances. C'est justement le contraire qui a lieu ; le nombre des décès en Belgique, par exemple, est bien moins constant que celui des mariages. Ce dernier .chiffre est resté, par rapport au nombre des habitants, exactement le même pendant vingt années consécutives. Les Belges payent plus régulièrement leur tribut à la mairie qu'au fossoyeur. Ce n'est pas seulement en général que ce chiffre est resté constant, il est encore demeuré le même par rapport à l'âge, et la proportion des mariages entre garçons et hlles, entre garçons et veuves, entre veufs et jeunes filles, entre veufs et veuves est restée exactement la même. Si l'on avait fait des lois qui ne permissent qu'un certain nombre de mariages, el cela pour un âge déterminé, elles n'auraient pu être mieux observées que maintenant, où le mariage est complètement laissé

à la volonté de chacun et à l'accord entre les deux parties. La même loi se répète pour les crimes, pour les blessures volontaires que se font les recrues pour échapper au service militaire, pour les correspondances postales, car chaque année on met à la poste une certaine quantité de lettres ouvertes, de lettres ayant des adresses illisibles et d'autres manquant d'adresse. Tous ces actes qui semblent accidentels et absolument dépendants de la libre volonté de chacun, sont réglés législativement pour ainsi dire. Leur nombre est dans un certain rapport avec la société et l'on peut, par conséquent, affirmer que le libre arbitre existe bien pour l'individu isolé, mais non pour la société, la nation, ou l'humanité entière qui marche en avant d'après certaines lois ayant un cachet de nécessité absolue. Ces lois, tout en dirigeant les actes indi\iduels et en leur donnant leur cachet particulier, dépendent cependant, d'un autre côté, des influences extérieures et de l'organisation particulière des peuples. Le Wallon, par exemple, se marie en moyenne deux ans avant le Flamand, et les veufs des deux sexes se remarient plus souvent chez le premier peuple que chez le second. La tendance au crime atteint son point culminant, en France, à vingt-quatre ans, en Angleterre à vingt-cinq, en Belgique à vingt-six, tandis que les diflérents crimes atteignent leur maximum d'après l'âge des criminels dans l'ordre suivant : vol, viol, coups et blessures, assassinat ^volontaire, meurtre, empoisonnement; les faux arrivent en dernière ligne.

On voit, par conséquent, que les crimes avec violence se commettent plutôt dans les jeunes années, et les crimes accompagnés d'une certaine ruse dans un âge plus avancé. Pour le suicide, il y a des lois analogues ; le penchant au suicide se développe dès l'enfance, augmente considérablement chez l'adulte et croît continuellement, mais d'une façon plus lente, jusqu'à la vieillesse la plus avancée.

Nous sommes arrivé à la fin de notre tâche, elle n'a pu être complètement remplie puisqu'elle s'appliquait à un sujet si vaste et présentant d'ailleurs beaucoup de lacunes; puissions-nous être parvenu à avoir expliqué clairement des actions souvent compliquées et à avoir jeté une lumière quelquefois passagère sur l'homme, son organisation et ses fonctions. «J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites, dit Pascal, mais le peu de gens avec qui on peut en communiquer m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que les sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant, que les autres en les ignorant, et je leur ai pardonné de ne pas s'y appliquer. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme, puisque c'est elle qui lui est propre. J'ai été trompé. »

Puissions-nous échapper chaque jour davantage à ce reproche.

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