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à peine le temps d'étudier la matière et les rouages d'une administration , qu'ils la quittaient ou passaientà une autre. Du reste ces passages si multipliés du même homme à tant de ministères différens, et de tant de ministres au même département, étaient un des effets inévitables de l'admission de la bourgeoisie au partage du pouvoir souverain.
Kn Russie^ le comte Cancrine administre les finances depuis vingt ans ; le comte Nesselrpde^ les affaires extérieures depuis seize ou dix-huit. Le prince Metternich^ le doyen des ministres Européens^ dirige la chancellerie autrichienne depuis Tannée 4840.
En Angleterre, et surtout en France^ il en est autrement. On dira peut-être que la vie politique offre^ dans ces deux pays, un champ plus vaste^ plus animée au concours des intelligences et surtout de plus vives émotions. C'est un point que nul ne conteste.
Mais si le mode d'élévation par la lutte^ si cette idée,que l'homme qui prend possession du pouvoir^ nefût-ceque pouruu jour, se Tétait vu disputer par tous, inspire quelqu'estime à ces minisires éternels qui doivent leur perpétuité plus à la faveur du prince qu'à l'assentiment national; s'ils admirent quelquefois^ dans le triomphateur des luttes parlementaires^ un genre de supériorité qui leur est in« terdit, il faut dire d'abord qu'ils ne Tenvient pas^ et qu'à ce mérite plus digne de satisfaire la vanité
qo'une ambition réelle^ ils opposent une supériorité incontestable dans la science et la pratique du gouvernement. L'art du gouvernement a besoin^ comme tous les autres, de longues études, d'un apprentissage actif ; pour y exceller , il faut étrQ initié à tous ses mystères, à toutes ses traditions. Il faut monter lentement les degrés de la hiérarchie, et longtemps obéir pour apprendre à bien commander.
Eo Angleterre, la constitution aristocratique supplée à rinstabilité des Cabinets. La classe privilégiée qui domine le pays et qui ouvre, avec sagesse, ses rangs à toutes les gloires , à tous les grands talens publics^ s'applique exclusivement à Tétude des affaires de l'État. Elle possède toutes les hautes fonctions de la judicature, de l'administration, du clergé, de la marine, de la diplomatie ; elle renferme donc incessamment dans son sein une pépi« nière toute formée de praticiens qui suffisent à la composition des cabinets, quelle que soit l'opinion que la majorité du parlement favorise.
En France , la classe bourgeoise , appelée tout récemment à prendre dans l'État la place que l'aristocratie occupe en Angleterre, ne possède ni sa richesse, ni ses loisirs, ni son esprit de corps, ni ses traditions. Une éducation spéciale ne la dirige pas, dès l'enfance, vers l'étude des affaires publiques ; et personne n'ayant, plus qu'un autre, les connaissances spéciales nécessaires à la bonne administration de l'État^ il en résulte que tous s'y croient égale-
ment propres. De là^ cette instabilité de toutes les hautes positions et ces remaniemens perpétuels de Cabinets, dont la fréquence n'a d'exemple dans aucun autre pays, et qui a fait dire qu'en France, depuis 4850, les ministres ne sont occupés qu'à arriver et à s'en aller.
Nous avons eu, en douze ans, seize Cabinets, ce ce qui donne, pour chacun d'euit, une durée moyenne de neuf mois. Ces seize Cabinets ont produit huit présidens du conseil et cinquante-quatre ministres.
Sur ces cinquante-quatre ministres, il est rare que ceux qui l'ont été deux, trois, quatre et même cinq fois, aient reparu dans le même département.
Le maréchal Soult a successivement dirigé la Guerre et les Affaires étrangères ; mais il est bientôt revenu à la Guerre, son élément naturel.
M. le duc de Broglie a dirigé tour à tour l'Instruction publique et les Affaires étrangères.
M. de Montalivet, l'Instruclion publique et Flntérieur. M. de Sébastîani a administré successivement la Marine, les Affaires étrangères et la Guerre.
M. Guizot a occupé l'Intérieur, les Travaux publics, rinstruction publique et les Affaires étrangères.
M. d'Argout, la Marine, le Commerce, les Travaux publics, l'Intérieur, les Cultes et les Finances.
M. Tbiers eufia a tour à tour dirigé les Fioai^- '
ces comme sous-secrétaire d'État, et comme ministre, rintérieur, les Travaux publics, le Commerce et les Affaires étrangères.
Et tout cela dans l'espace de douze années ! M. le comte Mole, je crois, est le seul qui, ayant été plusieurs fois ministre, ait toujours reparu au même département.
Mais ces pérégrinations continuelles d'un minis- *^re à Tautre n'ont pas été le seul trait saillant de 1 époque. On aurait dû penser que chaque ministre, durant le court espace de temps qu'il était attaché à ^ïie administration , allait concentrer sur elle au ''^oins toute son attention, toute sa surveillance; il ^^ était rien. On eût dit au contraire qu'ils se don- ^^^nt tous le mot pour faire sans cesse des empiè- ^^ens sur le domaine du voisin. Ainsi, le ministre do l'Intérieur traitait une question de finances; le ministre des Finances prenait la parole sur la Guerre; le garde-des-sceaux défendait la Marine; le ministre de l'Instruction publique parlait sur les relations extérieures et sur les Polonais ; et le ministre des Affaires étrangères parlait volontiers sur tout.
L'extrême préoccupation que l'attitude de l'Europe, Tachèvementde la constitution et la lutte contre les partis entretenaient dans les esprits, explique toutefois comment on a pu pousser l'indifférence poupies affaires, jusqu'à les laisser traiter à vo- ^^Qté par des ministres étrangers à leur spécialité. J'^^nsune pareille situation, il n'est pas de question
spéciale qui ne touche à la politique dominante. Ce que l'on nomme alors la politique, c'est-à-dire le partage du pouvoir souverain, les rapports constitutionnels des gouvernans et des gouvernés, envahit tout, se mêle à tout, et ce cdté général oâ're malheureusement trop de matière à l'éloquence de l'oppositioUj pour qu'un seul homme souvent puisse répondre à toutes ses attaques. C'est un vice grave. Les affaires traitées par les hommes qui n 'en ont pas l'expérience pratique, le sont toujours trop longuement, d'une manière générale et nécessairement superficielle.
Telles ont été jusqu'à ce jour, Monsieur le Maréchal , les difficultés du pouvoir en France; il était inexpérimenté dans l'administration des affaires puhliques parce qu'à tout instant il était détourné de leur étude par des attaques personnelles. 11 était faible contre les abus et les envabissemens de la faveur, parce qu'à tout instant on lui proavait que leur disparition serait pour lui une cause d'impuissance et de mort, et qu'on l'obligeait à chercher la force et la vie dans leur perpétuité.
Rassurés désormais sur leur propre existence, les ministres pourront juger de sang-froid, non seulement la situation générale des affaires en France , mais la situation particulière de l'administration, ses rapports avec le public comme avec l'autorité supérieure.
Non, je ne croirai jamais qu'après avoir triomphé de la lutte, certains de vivre, les membres dn