‹ Lettres politiquesChapitre 14 sur 80 · LE MARÉCHAL SÉBASTIANI · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL SÉBASTIANI

MomiECR LE MARiCHAIi,

La question ministérielle est enfin vidée^ et l'on peut examiner, avec sang-froid et sincérité , le fond du débat auquel elle a donné lieu. Le droit de visite, ainsi que M. Guizot et tant d'autres orateurs l'ont déclaré, n'était qu'un incident, une sorte de brèche par où se faisaient jour les difficultés intérieures et extérieures de la politique.

Au dedans , la vraie difficulté était la situation du Cabinet. En face d'une législature nouvelle qui A avait pas encore fait connaître sa tendance et ses sympathies , la première question à débattre de*

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vait évidemment avoir pour but d'affermir ou de renverser le ministère.

La difficulté, au dehors, c'était Tisolement ; c'était l'absence d'influence et d'autorité de la France, qui souffre dans son honneur et dans sa dignité , situation fausse et embarrassée que le traité de \ 840 a tout à coup révélée, mais qui existait déjà depuis plusieurs années.

Sous ce double rapport, le vote du projet d'adresse de la commission, sans amendement sérieux, doit produire un grand bien. D'une part, il prouve que la majorité est décidée à main tenir le pouvoir dansles mains qui le possèdent depuis deux ans. De l'autre , ce vote témoigne publiquement que le pays tout entier ressent les effets de cette situation fausse au dehors , et ce témoignage national, que la bonne politique obligeait M. le ministre des affaires étrangères à calmer et à contenir au sein des chambres, va devenir dans ses mains, en face du Cabinet Britannique, un argument d'autant plus sincère et d'autant plus puissant.

Je veux envisager, sous ce double aspect, la décision de la Chambre ; et c'est a vous , Monsieur le Maréchal, que je soumets avec le plus de confiance les considérations qu'elle m'inspire. Vous avez annoncé avec noblesse que vous vous retiriez de la vie politique, vous dont la carrière a été si utilement remplie. Où pourrais-je trouver plus de bienveillance, plus d'indépendance d'esprit, que dans l'homme qui y détaché désormais des néces^

sites et des préoccupations de la diplomatie active^ possède cependant ce tact et cette expérience qu'un long maniement des affaires peut seul donner?

Je crois heureux et d'un bon augure, pour la politique future de la France, que le Cabinet n'ait pas été renversé. Les plus graves embarras du gouvernement tiennent , à mon avis , à l'état d'anxiété perpétuelle où l'instabilité des Cabinets plonge l'administration. Comment l'administration ne serait- elle pas faible, humiliée, sans crédit, livrée à toutes les incertitudes et à tous les soupçons ? Elle est composée de fonctionnaires qui, pour la plupart, sont permanens; ces fonctionnaires ont pour chef un magistrat suprême, le roi, qui est permanent. Et cependant, inférieurs et supérieurs, ne peuvent communiquer entre eux que par l'intermédiaire d'agens essentiellement mobiles et passagers , que les moindres brises parlementaires placent et déplacent, et qui, tant que dure leur bonne fortune, sont plus occupés de garder leur propre équilibre que de maintenir Tordre et la justice dans les diverses branches de chaque département.

Les moralistes sévères, mandataires du corps électoral, qui chaque jour fulminent contre la corruption ministérielle, parlent au nom du public, comme si le public seul était intéressé au règne de la justice et de la vertu. Mais l'administration est-elle donc indifférente à toutes les injustices qui se passent dans son sein, à tous les abus qu'elle renferme et dont elle est la première victime ?

Il n'est pas un employé , à quelque degré de la hiérarchie qu'il soit placé, quelle que soit son opinion politique, qui^ à tout instant, dans ses rapports avec le public et avec Fautorité supérieure , ne soit saisi de tristesse et de découragement.

L'administration, dans tous les services et à tous ses degrés, est devenue, pour le public^ un objet de méfiance et d'attaques continuelles^ et^ il faut avoir le courage de le dire , ses chefs naturels , occupés incessamment à refaire ou défaire des majorités , n'ont le temps ni le pouvoir de la protéger.

Quand une place vient à vaquer^ grande ou petite, que se passe-t-il? Sur les quatre cent cinquante députés qui sont au courant de tout^ parce qu'ils ont le droit de pénétrer chaque jour et à toute heure dans les bureaux du ministère ^ il y en a vingt ou trente qui commencent le siège. La tactique est simple. On dit au ministre: vous nommerez tel ou tel parent de tel de mes électeurs, ou je vous retire mon appui. Que peut faire le ministre? Louvoyer ^ opposer les prétentions et les exigences , donner de J'espoir à tous^ et attendre^ pour prendre un parti, que de nouvelles vacances viennent offrir l'expectative d'un dédommagement aux solliciteurs éconduits. Heureuses les administrations comme celles de la marine , de l'enregistrement et des domaines^ de l'armée^ où des règles ont d'avance fixé le mode d'admission et d'avancement. Et encore , quelle latitude offerte à la faveur! et dans l'exécution, trop souvent^ quel mépris de la justice I La fayeur^ voilà la plaie

morale^ la maladie chronique du gouvernement.

Mais , dira-t-on , la faveur a existé à toutes les époques ; elle existait sous la Restauration y sous l'Empire , sous le Directoire , sous Robespierre l'incorruptible! Cela est vrai. Mais je répondrai, an nom de la dignité humaine, au nom de l'honneur national , au nom des intérêts bien entendus du pablic et de Tadministration tout entière, que ce n'est pas une raison , parce qu'elle a existé^ pour qu'elle existe toujours , au moins avec la même intensité.

L'expérience des faits contemporains et des siècles passés le prouve. La vénalité n'est pas la même en Russie , en Angleterre et en France ; elle n'a pas été la même sous Louis XY , sous Napoléon et de nos jours.

En Russie, où les règles d'admission aux places sont sévères^ il y a beaucoup moins de faveur que de corruption ; chez nous la corruption est exceptionnelle^ et la faveur est pour ainsi dire de droit commun. En Russie, le fonctionnaire échange ses services contre de l'or; c'est un certain droit d'épices qu'il prélève pour suppléer à l'insuffisance ridicule des traitemens. En France^ ce sont les électeurs et les députés qui échangent leurs voix contre des places^ d,es routes, des ponts. La corruption^ la vénalité, la faveur sont des faits que l'on pourrait observer , dont on pourrait écrire Thistoire^et cette histoire^ comme toutes celles qui sont

consciencieusement étudiées , offirirait de profitables enseignemens.

En -1789 , la faveur était introduite dans Tadministration par la noblesse et le clergé. Le peuple, résolu d'abolir les privilèges , envoya au centre du gouvernement des représentans chargés de rédiger les lois dans l'intérêt général et de veiller à ce que la distribution des emplois eût lieu , non plus d'après les privilèges de la naissance , mais d'après les droits du mérite et de l'ancienneté.

Mais voici ce qui arriva. Dans la tourmente causée par la résistance de la vieille autorité aux vœux populaires, les privilégiés avaient disparu sous la hache du bourreau ou dans l'exil. Les mandataires de la bourgeoisie, ne trouvant plus de privilégiés , au lieu d'abolir les privilèges s'en emparèrent, et les électeurs, au lieu de s'indigner et de gourmander leurs députés pour atoir usurpé les privilèges des gros emplois, trouvèrent plus simple et plus avantageux de s'attribuer les petits.

C'est ainsi que la faveur s'est perpétuée jusqu'à nos jours et l'on peut dire avec raison que la seule différence qui existe entre l'ancien et le nouveau régime, c'est qu'avant 89 la faveur venait de haut en bas et qu'aujourd'hui elle vient de bas en haut. Il ne faut pas se faire illusion ; le plus grand distributeur des grâces aujourd'hui, c'est le corps électoral, qui n'entretient ses mandataires que d'inté rets de localité et de parenté; et qui circonscrit leurs espérances de réélection dans une infinité de cer-*

des si différens les uns des autres^ si ch angeans^ si personnels, qu'il n'y a pas de ministre qui puisse aborder une grande entreprise d'intérêt public avec la certitude du succès, témoin M. Mole avec les cbemins de fer, M. Guizot avec Tunion douanière, M. Cunin-Gridaine avec la loi des sucre?.

Encore une fois , je crois qu'il serait injuste de rendre responsable de ce vice tel homme d'État plutôt que tel autre. Nous sommes tous coupables, ou plutôt nous continuons la faute de nos pères; et les ministres sont les premiers à eiï supporter la honte et le fardeau.

Le vice est donc dans la suprématie tyrannique des électeurs provinciaux et dans l'instabilité des Cabinets, qui ne permet pas aux hommes d'État, uniquement préoccupés du soin de leur propre existence, de diriger leurs efforts vers ce véritable ennemi de l'ordre et de la1)onne administration des affaires publiques, avec lequel ils sont obligés de composer.

Permettez-moi, Monsieur le Maréchal, de m'arrèter sur ce sujet bien grave, qui fait à lui seul, en France, tout le secret de la faiblesse du pouvoir.

L'homme d'Etat qui a mis en vogue cette maxime : Le Roi règne et ne gouverne pas, n'a produit qu'un adage incomplet. Pour exprimer l'ordre de choses fondé depuis la révolution de juillet, il aurait dû ajouter : les Ministres gouvernent et nad^ ministrent pas .

Comnoent auraient*iïspu administrer? Ils avaient

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