‹ Lettres politiquesChapitre 17 sur 80 · in · texte numérisé non relu

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troaTaît le ehef de notre diplomatie ne lui a*t-elle pas permis d'entrevoir toutes les ressources que lui offre , dans ses relations au dehors, l'expression du sentiment national.

Emporté par l'exagération des attaques dont il était Tobjet dans l'excès opposé , peut-être a-t-il un peu trop rudement combattu les erreurs de l'opposition. Ces erreurs tiennent à beaucoup de causes; la cause qu'il indique et qu'il s'efforce de faire disparaître est incontestable. L'esprit guerrier a été réveillé dans ces derniers temps , et si l'on en croyait certains organes de la presse, il exercerait sur le pays en ce moment une grande influence. Mais les souvenirs de l'empire et de la république ont deux faces ; ils touchent le cœur par les hauts faits militaires sans doute; mais ils ne touchent pas moins par le sentiment de la dignité , de la force , de l'activité que la France déployait alors^ indépendamment des moyens par lesquels sa glorieuse destinée s'accomplissaitv Je ne crains pas de dire qu'aujourd'hui le second sentiment que j'exprime est considérablement plus fort que le premier. Ce n'est pas précisément lamour des batailles, la passion de la guerre et des conquêtes qui préoccupent l'opinion ; et loin de là, j'afflrme au contraire que toutes ces choses sont dans l'esprit public plutôt des souvenirs que des espérances.

Le sentiment profond , énergique, universel en France, c'est celui de sa destinée future, de sa gloire^ de ssl légitime autorité dans le monde ^

sentiment obscur et inquiet^ snr lequel les anciennes idées guerrières ne viennent se greffer que flbrce que , dans le langage de ses journaux^ de ses orateurs , de ses diplomates et de ses hommes d'État^ rien ne lui révèle une autre destinée^ rien ne lui apprend par quel moyen nouveau et dans quelle carrière nouvelle, elle pourra retrouver^ au dehors, l'énergie et Factivité qu'elle a perdues.

M. le Ministre des affaires étrangères a posé la véritable question lorsqu'il a dit que nous avions besoin de la paix, non seulement pour notre prospérité , pour notre richesse , pour notre bien-être, mais pour la moralité publique^ pour apprendre à préférer Tordre, le travail, Tintelligence régulière aux jeux de la force et du hasard.

Je dis que c'est là la véritable question, et cependant les termes employés par M. le ministre des affaires étrangères soulèvent de graves scrupules* Qu'est-ce donc que ce règne de la farce et du hasard? N'y avait-il ni intelligence, ni providence, ni humanité, ni fraternité des peuples, dans les vingt-cinq années qui suivirent la glorieuse usurpation de l'assemblée nationale? Et n'est-ce rien que l'influence au dehors? N'est-ce rien que ce noble témoignage que doit se rendre à elle-même toute grande nation qui a pris en main la cause du progrès de la sociabilité humaine , d'y travailler sans cesse, d'y travailler pacifiquement sans doute I mais activement et grandement?

Non ! il ne s'agit pas seulement de la satisfaction de Torgneil national^ il y va de l'accomplissement du plus sacré des devoirs; et si ce devoir n'était pas reconnu^ proclamé parles hommes d'État de la France, leur langage le plus sensé trouverait d'é* neiigiques contradicteurs; leurs efforts les plus sages, les plus légitimes^ n'obtiendraient qu'un snccës passager qui, tôt ou tard, viendrait se briser contre le malaise et l'indifférence de l'opinion.

La question posée par M. le Ministre des affaires étrangères n'est donc la vraie question que parce qu'elle ouvre courageusement une série de difficultés qu'il faut aujourd'hui résoudre.

Après avoir préféré la paix à la guerre^ la vie calme^ intelligente, ordonnée^ aux hasards des bouleversemens du monde et de la destruction, il faut se demander en quoi consiste cette destinée pacifique de la France, dans quel sens elle doit diriger au dehors sa force^ son génie^ son amour ardent de l'humanité^ dans quel plateau de la balance du monde elle doit jeter^ non son épée^ mais sa parole et ses résolutions.

Voilà le débat qu'il importe aujourd'hui d'éclairoir. Il faut apprendre à la Fraace à bien vivre chez elle ; mais il faut lui apprendre en même temps à bien vivre hors de chez elle. Il faut en un^notune politique, un système au dehors, car pour une nation comme la France^ vivre au dehors sans politique^ sans système, c'est végéter.

Je me rends paiûdtement compte de cette uni**

versalitéiacontestable de mécontentement et de malaise que soulèvent aujourd'hui nos rapports avec les peuples étrangers. Tous ont unepolitiquegrande, civilisatrice et matériellement saisissable, et c'est une des choses qui honorent le plus le caractère français que de le reconnaître et de l'accepter. Mais il n'est pas dans la nature même de la race humaine qu'un peuple puisse borner son labeur en ce monde à comprendre et accepter les entreprises des autres peuples.

Pour ne parler que de l'Angleterre avec laquelle on veut légitimement^ je le reconnais, nous faire contracter des liens plus intimes, permettez-moi d'observer, Monsieur le Maréchal, qu'autant ce désir est légitime, autant les moyens par lesquels on veut le réaliser sont insuffisans.

L'alliance anglaise, en 4850, a reposé sur un fait qui était pour les deux pays le fait dominant. Au moment où la France constituait définitivement ses mstitutions politiques, l'Angleterre, poussée par l'élan parisien dans la voie de la réforme, changeait les bases de son système électoral. L'avènement d'une branche cadette, et toutes les similitudes qu'il offrait avec les événemens de 4688, contribuaient à rapprocher les deux nations, à confondre leurs rivalités dans un intérêt commun , supérieur à tous les intérêts. Cette alliance a été féconde ; elle a contribué à résoudre toutes les questions intérieures et extérieures qu'avait soulevées, dans les deux pays et en Europe^ la révolution de juillet^

On ne saurait trop le répéter, parmi tous les conflits que les intérêts opposés des peuples ou des cabinets avaient soulevés dans le monde entier, les plus importans étaient ceux que rétablissement de la monarchie nouvelle, accueillie avec enthousiasme par r Angleterre, faisait surgir en Allemagne, en Pologne, en Belgique, en Italie et en Espagne. Alors, la politique extérieure voyait s'accomplir ua événement immense dont on n'a pas encore senti toute la portée. La France, grâce à Tesprit de la génération active , grâce à la sagesse et à l'habileté de son roi, donnait un spectacle qui lui ralliait Testime et les sympathies du monde entier. Elle fermait Tahime des révolutions et brisait le joug de toutes les tyrannies, en fondant un ordre politique nouveau, fruit d'une expérience chèrement acquise, qui évitait tous les écueilsdu passé, qui en recueillait tous les bienfaits , dénouement solide et fécond à des luttes dont on avait diminué les périls, mais dont on n'avait pas anéanti le principe.

La gloire de l'Angleterre est d'avoir compris la première qu'elle devait s'unir activement à cette nouvelle politique et la faire triompher. Il serait inexact, je crois, de prétendre qu'elle fut la première, la seule à reconnaître la justice, la légitimité de l'ordre nouveau qui s'établissait en France; d'autres nations, d'autres gouvernemens comprirent et acceptèrent, en théorie, le nouveau principe de la monarchie de juillet. Mais il existait des sou-

vtuît's |tlus irritables entre ces peuples et la France; \itt ;i-ciaq années les avaient rénnis, confondus ^^r les mêmes champs de bataille et souvent sous Uv mêmes drapeaux. Le contre-coup de la révolution de juillet avait donc été plus profond, plus radical au sein de ces peuples que dans la Grande- Hretagne , qui s'était toujours défendue contre rinvasion des idées et des armées françaises.

Partout, sur le continent, la révolution des trois jours avait été imitée ; en Angleterre on s'en était réjoui, mais on n'avait imité que sur un seul point l'organisation nouvelle qui l'avait suivie. Voilà pourquoi les Cabinets du continent , tout en approuvant le nouveau principe d'alliaace de l'ordre et de la liberté , qui avait servi de base à la monarchie de juillet, se tenaient sur la réserve. Avertis par l'expérience de l'influence fatale que pouvait exercer la révolution et naturellement soupçonneux et incrédules, iU attendaient peu de succès des moyens par lesquels le gouvernement nouveau qu'elle avait enfanté espérait la régler et la contenir.

L'Angleterre, qui n'avait aucune raison de concevoir ces soupçons et ces inquiétudes, se rallia au gouvernement, non seulement d'intention, mais de fait. Ses navires , ses finances, sa diplomatie se confondirent et s'unirent avec les ressources de la France, etson Parlement manifesta les mêmes résolutions et les mêmes vœux que nos assemblées.

C'est ainsi que nous avons résolu la question de

Belgique par des négociations communes, que nous avons assisté la Pologne, l'Allemagne et Fltalie par des vœux et des secours communs.

Encore une fois, cette alliance a porté ses fruits. La grinde lutte commencée en 89^ entre les principes et les droits également légitimes de l'autorité et de la liberté , de la naissance et du mérite^ est terminée; ou du moins elle ne forme plus aujourd'hui la principale préoccupation des peuples et des gouvernemens. Toutes les graves questions qu'avait soulevées Tintroduction en Europe d'une nouvelle monarchie^ fondée sur l'alliance et la conciliation de ces principes, sont résolues^ à l'exception d'une seule peut-être^ qui ne peut pas avoir la prétention^ quelque importante qu'elle soit^ de tenir en suspens la politique et la civilisation du globe entier.

L'Angleterre^ la France^ la Hollande et la Belgique, l'Allemagne centrale, la Prusse, l'Autriche et ritalie sont occupées aujourd'hui de travaux et d'entreprises qui ont rapport à l'industrie, à l'agriculture, à la prospérité matérielle et morale des populations; et si, de côté et d'autre, des progrès s'opèrent dans les constitutions, c'est tranquillement, sans secousse, par l'action régulière de l'opinion publique et des gouvernemens. L'Espagne est le seul pays où l'esprit des populations soit révolutionnaire, où le pouvoir soit faible et bouleversé.

Dans cette situation toute nouvelle du monde

y,. Util croire que la jFrance e^ f'Angle-

. .'i.iit s'uairde nouveau, par les mêmes . . ut aom (lu même principe qui les a rap- . a 1850?

i, Mousieur le Maréchal. Souffrez .qu'un iu- ilout le cœur est français, dont l'esprit est .' de tout préju{;é, de toute fausse préoccu- ^ i.Mi, vous exprime toute sa pensée k cet égard. Iliitre la France et l'Angleterre il existe sans tlmtto un principe commun. ^ gouvernement tiaiivais et le gouvernement anglais sont toujours, Mtus le rapport parlementaire et représentatif, ceux entre lesquels existe la plus complète similitude ; mais cette similitude qui faisait battre tous les cœurs, il y a douze ans, nous laisse froids aujourd'hui. Et pourquoi? pst-ce que la constitution nous est moins chère? Non, certes! mais elle étaitalors en péril, et aujourd'hui elle ne court plus de dangers. Alors cette similitude nous aidait à résoudre pacifiquement et généreusement toutes les grandes questions européennes. Aujourd'hui , elle ne peut même pas suffire pour nous accorder sur les deux seuls conflits constitutionnels qui survivent à tant de débats pacifiés , la question d'Espagne et la question d'Orient.

Sans doute je rends justice à la sagesse du gouvernement anglais et à l'opinion modérée d'une partie de ses classes, bourgeoise et aristocratique. C'est le pays où l'on apprécie le plus équitable* ment nos institutions , la loyauté de notre politi-

qne^ les qualités émineates du chef de l'Etat. Mais encore une fois, cette impartialité avait^ dans la politique internationale, des conséquences pratiques qui tenaient à la situation particulière où se trouvaient la plupart des Etats Européens, et qui ne suffisent plus aujourd'hui pour opérer raccord et la solidarité des intérêts , là même où , par exception, une situation analogue se présente encore.

Quel est le Cahinet, quel est l'homme d'État qui oserait affirmer que la communauté de principes constitutionnels de la France et de l'Angleterre suffit désormais pour terminer leurs différends k Madrid , à Alexandrie et à Constantinople ; qu'elle suffit, au cas où la majorité des Chambres souscrirait à l'unipn douanière de Belgique, pour en lever tous les obstacles, pour en résoudre toutes les difficultés?

Aucun n'oserait en prendre la responsabilité. Il yatropde sagesse et de clarté dans l'esprit sévère qui ramène la France vers l'alliance anglaise, pour qu'il se dissimule cette vérité, qu'aujourd'hui cette alliance , fondée uniquement sur les anciens motifs qui n'ont pu en prévenir la rupture, ne saurait retrouver son ancienne force ni son ancienne vertu. L'analogie constitutionnelle subsiste toujours entre les deux États , mais elle n'établit plus entre les intérêts et les passions des deux peuples aucune solidarité.

A l'agitation a succédé le repos; aux débats cons-

titutionnels quifaisaientrobjet des plus importantes négociations de la diplomatie^ ont succédé les grandes affaires internationales; la lutte n'a plus lieu sur le même terrain.

Les nations actives^ les grandes nations ne se demandent plus:Quelle forme de gouvernement doisje préférer? Quel principe doit dominer dans ma constitution? Sera-ce la liberté? Sera-ce l'autorité? Sera-ce un mélange équitable de ces deux forces, qui font la vie des peuples et des gouvernemens? Mais toute nation se demande : Que suisse dans le monde? Quel tribut de gloire, de bonheur, de prospérité dois-je apporter à l'espèce humaine? Quelle influence féconde et bienfaisante le monde attend-il de moi?

Tant qu'on n'élève pas la politique internationale à ce point de grandeur et de moralité, il est impossible de se rendre compte des difficultés et des problèmes que présentent aujourd'hui les affaires de la France et de l'Angleterre. L'Angleterre, diton, est plus sage, plus calme dans l'expression de ses sentimens envers la France. Si l'on se borne à observer dans les deux pays la classe qui possède la haute influence sur les affaires publiques , et en outre, si on avoue que ce calme et cette sagesse ne sont pas dénués d'un certain dédain , d' une certaine pitié insultante, je conviendrai franchement que l'opinion publique est moins hostile aux Français en Angleterre, qu'elle ne l'est en France aux Anglais. Mais j'ajouterai que l'Angleterre y a peu de

mérite. En dehors des débats constitutionnels du monde et dans les affaires et les entreprises qu'elle poursuit au milieu des peuples, l'Angleterre sait^ mieux qu'aucune autre nation^ l'influence qu'elle y doit exercer, le but qu^elle y doit poursuivre; mieuxjque toute autre, elle a conscience delà supériorité qui lui est propre, et moins que toute autre elle peut éprouver la crainte de la voir contester.

La supériorité de l'Angleterre^ elle frappe les yeux ! Pour en avoir une idée considérable et imposante, il suffit de compter ses navires, ses colonies, de visiter ses fabriques, sa banque, ses houillères, ses docks et ses arsenaux. Il est vrai que cette puissance, cette abondance inouïe, fruit de l'intelligence et du travail, cachent des plaies saignantes; mais l'étranger ne les voit pas. C'est un problème intérieur qui tôt ou tard appellera sans doute d'énergiques efforts, mais qui n'a pas affaibli jusqu'à ce jour l'influence considérable et légitime de la nation Britannique au dehors.

La supériorité de l'Angleterre, toute matérielle, visible, palpable et surtout non contestée, est la source de ce calme, de cette sagesse dont parle M. le Ministre des affaires étrangères. Il n'y a pas un si grand mérite à être calme quand on se sent fort. En est-il ainsi de la France? La France est sortie heureusement des convulsions intérieures dans lesquelles l'Angleterre un jour peut-être doit entrer. L'Angleterre n'a franchement compris, approuvé et imité que l'aspect politique de notre

réorganisation ; elle a laissé de côté sa face sociale, et, sous ce rapport, il est permis de croire que sa prospérité, moins justement répartie que la nôtre entre toutes les classes, repose sur une base moins solide. Au dehors, l'Angleterre est triomphante; c'est au dehors que la France se sent faible.

Autant la supériorité propre au génie anglais est évidente et active aux yeux de l'Angleterre et de tous les peuples , autant la supériorité propre au génie français est obscure et passive à tous les yeux, même aux siens. Et pourtant avec son passé glorieux, sa population intelligente, humaine, généreuse, ses travaux, sa prospérité, qui peut dire que la France n'ait plus à réclamer dans le monde une part de gloire et d'influence égale au rôle qu'elle y a rempli? Qui peut dire que le génie français ne possède pas une supériorité qui lui soit propre ? Et s'il la possède réellement, peut-on raisonnablement exiger qu'il reste tranquille, calme, satisfait de lui-même et des autres, tant qu'il n'en aura pas une conscience nette, tant que le monde et lui-même ne l'auront pas reconnue.

La France est agricole , industrielle , commerciale. Elle fait marcher le monde dans la voie des arts , des sciences; mais elle n'a la prétention d'exceller aujourd'hui dans aucune de ces branches de l'activité humaine. Là où elle a dominé incontestablement, c'est dans les travaux d'organisation sociale et politique. Son esprit a déployé une supériorité qui fait sa gloire et sa force , supériorité

qa} a passé par des alternatives bien diverses^ par dé glorieuses et de tristes vicissitudes , et que le premier devoir de son gouvernement est d'étendre et de consolider.

Le génie de la France, c'est la fraternité des peuples, c'est le rapprochement et la solidarité de toutes les classes qui les composent. Ce génie, cette ame du peuple français, que la Restauration devait méconnaître et comprimer, puisque son premier essor en 89 avait été pour la royauté un signal d'exil et de mort, il appartenait à la nouvelle monarchie de lui rendre son légitime empire, et de lui donner un caractère qui dissipât toutes les craintes et le fît universellement accepter.

On a dit, on a souvent répété que la monarchie du 9 août avait fondé à l'intérieur un ordre nonveau ; j'ajouterai qu'elle a fondé les bases d^une diplomatie nouvelle. Elle a préparé les voies au nouvel esprit français qui ne s'^appeÙe plus liberté, conquête, légitimité, mais justice, union, conciliation de tous les droits et de tous les intérêts.

Les peuples purent redouter l'intervention de l'esprit français pendant les quinze années où il représenta la légitimité; les rois avaient dû s'effrayer tantqu'ilavaitfaitretentirauseindeleursÉtatslecri de la liberté; mais aujourd'hui, peuples et rois pourraient ils s'inquiéter de la doîni nation de cet esprit d'association et de paix qui proclame la sainteté de tous les devoirs comme de tous les droits,

qui repousse tons les abus comme tous les excès ?

Monsieur le Maréchal , mieux que tout autre vous avez pu Tobserver dans les importantes négociations que vous a confiées Sa Majesté^ ce qui assure à jamais à la France la supériorité 'des idées sociales et politiques, c'est qu'elle a achevé ce qu'elle avait commencé; c'est que cette grande révolution^ le modèle et le remède de toutes les transformations futures des peuples^ lui appartient tout entière ; elle en a produit toutes les vertus, la générosité au début , l'énergie, la grandeur dans les entreprises, la sagesse qui a tout terminé.

Cette supériorité, qui est aujourd'hui obscure et passive, ne sera acceptée par l'Angleterre que lorsqu'elle se présentera avec le caractère de clarté et d action qu'elle avait de 4 850 à 4 856.

Alors, on ne saurait trop le répéter^ l'esprit français puisait sa force dans l'influence pacifique^ généreuse, bienfaisante, qu'il exerçait au milieu des révolutions continentales. Les Anglais^ qui ne croient qu'aux choses visibles et palpables, ne pouvaient se refuser à reconnaître ces éclatans témoignages^ et leur orgueil national^ qui rougirait de traiter sur le pied d'égalité quiconque n'a pas matériellement prouvé sa force, ne voyait pas dans notre union une mésalliance.

Mais aujourd'hui l'esprit français n'agit plus nulle part ; c'est un pur esprit^ une ame en peine qui ne fait entendre au travers du monde que des vœux stériles, des plaintes et des gémissemens.

Pour attirer le respect, la considératioii et la sincère amitié de TApgleterre, il faut, avant tout, sortir de cette situation^ il faut lui prouver notre force au milieu des nouveaux intérêts qui agitent le monde, au milieu des grandes questions auxquelles les peuples attachent désormais leur bonheur, leur gloire, leur prospérité matérielle, et qui n'ont plus rapport au partage du pouvoir souverain, à la réforme des constitutions, mais aux progrès de toutes les industries, au développement de l'agriculture, à Tordre dans les finances, à tous les travaux créateurs par qui s'améliore incessamment la condition de toutes les classes.

Je suis profondément convaincu. Monsieur le Maréchal, que, dans cette voie toute nouvelle , la France doit opérer autant de prodiges et de bienfaits quedanslavoierévolutionnaireetconstitutionnelle. Mais, pour cela, même en visant à l'alliance an* glaise, ce n'est pas vers l'Angleterre qu'il faut tourner les yeux, c'est vers l'Allemagne, l'Allemagne dont tous les intérêts manufacturiers, commer- ^^*ux, agricoles, sont identiques aux nôtres; l'Allemagne qui a introduit, entre toutes ses classes, nos Principes d'égalité administrative et de solida- Tlté sociale ; l'Allemagne enfin dont les gouverfiemens pratiquent, comme nous, au-dedans et an-dehors, la sage politique d'association, de conciliation, et dont le cœur bat comme le nôtre au sen^ timent sacré de la justice;

Cette dernière considération, Monsieur le Mare-

chai, mérite une attention particulière. Jusqu'à ce jour on n'a encore imaginé et réalisé , comme M.Mauguin Ta fort bien remarqué, que deux alliances : ralliance avec la llussie, quand l'intérêt territoriairemportait;rallianceavecrAngleterre,quand il s'agissait défaire triompher les principes constitutionnels. Mais n'est-il pas visible qu'en adoptant la justice, pour elle et pour tous, comme règle et comme but de son action au dedans et au dehors, la France a d'autres alliées naturelles? La bonne politique l'oblige donc à tenir compte dejces affinités dans son prochain rapprochement avec l'Angleterre; et dans cette union, quelque étroite qu'elle soit, il est impossible que la France se sépare de la nation, qui, après elle, a le plus d'intérêt à suivre dans son gouvernement intérieur ou ses relations internationales la loi suprême de la justice.

L'Angleterre n'est pas juste envers l'Irlande; la Russie a son Irlande dans la Pologne.

La Prusse, au conteaire, suit une politique toute différente. Elle ne peut grandir et prospérer que par la justice envers la confédération qui l'environne de tous côtés, comme envers la portion de la Pologne qu'elle gouverne. Elle doit faire désirer sa domination autour d'elle, afin de compléterson territoire. La Prusse et l'Autriche qui, par des moyens, dans un sens opposés et moins populaires en France, je l'avoue, suivent cependant la même politique, de justice, de solidarité et d'association, sont naturellement unies à la France

par un lien moral, instinctif, par un intérêt commun , dont les populations peut-être n'ont pas encore conscience, mais qu'une circonstance récente a tout-à-coup révélés. C'est la coalition secrète des Cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg qui avait obligé la France en ^ 840 à se retirer du concert Européen; et c'est T Autriche, c'est la Prusse qui ont senti, les premières, le vide que cette retraite avait créé, et qui, par leurs démarches honombles et bienveillantes, ont rendu le retour de la France plus facile et plus prochain.

L'Allemagne offre un nouveau point de similitude avec la France. Elle ne poursuit pas exclusivement un but 4'6Avahissement mercantile ou territorial comme l'Angleterre, la Russie ou les États-Unis. De même que la France^ c'est par la sagesse de ses avis, par sa bienveillance et sa modération, par une influence toute morale^ en un mot, qu'elle doit compenser l'accroissement supérieur de population et de territoire de ces trois peuples.

Que manque-t-il donc à l'union de l'Allemagne et de la France pour qu'elle soit sérieuse, sincère, définitive? Deux choses :

La première, que la France prouve par ses travaux intérieurs, par les actes de sa politique, qu'elle cousidère comme achevé^ le travail d'organisation constitutionneUe du régime nouveau, qui avait jeté dans toute l'Europe tant de semences de troubles et de divisions.

La seconde^ que la France subordonne ses lois^

ses réglemens^ toute sa politique industrielle et financière à un principe moral et social ; qu'elle justifie la protection modérée qu'elle est obligée d'accorder au travail national^ par un grand sentiment d'humanité et de civilisation^ par ce principe incontestable, invoqué par M. Grandin dans la discussion de l'adresse^ que l'État, qui s'enrichit du travail commun de toutes les classes , doit surtout aux plus pauvres sa sollicitude et son appui, qu'il doit les défendre contre des rivalités qui jetteraient le désordre, l'insécurité, la ruine dans leur existence, et veillera la conservation des industries qui les font vivre.

Ce double témoignage de sagesse et de prévoyance serait un appel auquel l'Allemagne répondrait. L'esprit français, sous cette forme toute moderne, toute vivante, y trouverait de chauds partisans, des amis sincères; il ne serait plus seul et désarmé en face de l'Angleterre, et la conscience de sa force calmerait peu à peu en France toutes les inquiétudes et toutes les susceptibilités.

Voilà les considérations , Monsieur le Maréchal, que je soumets à votre esprit sage et expérimenté; elles me semblent indiquer, au-dedans et au^dehors, la ligne dans laquelle le Cabinet pourra justifier le succès qu'il vient d'obtenir, et rendre durable, fécond, le pouvoir que nul désormais n'a l'espoir de lui contester.

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