‹ Lettres politiquesChapitre 19 sur 80 · Ml · texte numérisé non relu

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excès de la Terreur avaient répandue dans toutes les cours européennes , ÎX a conservé toute sa vie les impressions dont sa mère avait environné son enfance , et cette haine de Tesprit révolutionnaire qu'il avait pour ainsi dire sucée avec le lait. Après la révolte qui avait menacé son règne et sa vie le jour même de son avènement^ quelques années s'écoulent à peine que la Révolution de^ 850 éclate, et, par l'influence qu'elle exerce en Europe, par les espérances qu'elle excite, donne à l'insurrection de Varsovie le caractère d'une révolution. On ignore généralement en France ce que les deux campagnes de Pologne ont coûté d'hommes et d'argent à la Russie. Dès la première année l'armée était désorganisée et presque anéantie. Pascke^vjch ne consentit à diriger les opérations qu'à la condition de disposer de la garde impériale, la dernière ressource de l'Empire. S'il eût échoué dans son pian de campagne j il est impossible de dire la marche qu'auraient suivie les événemens; on ne pent se faire uue idée de ce qu'eût été pour la Rassie un pareil désastre, qu'en calculant dans les comptes-rendus des établissemens de crédit tout ce que la victoire a ajouté au double fardeau de la dette étrangère et des emprunts aux banques (^). Gomment TEmpereur pourrait-il éprouver des dispositions favorables à la Révolution de Juillet ?

(1) LncmpnmU de 1831, 1832, 1834, nëgodés imt les maisons Hope et Mng, OKmleDt à 80 minknu de roubles argent (240 nfflions de Drancs).

n a VU par elle son beau-frère dépossédé, son propre empire menacé, ses soldats décimés, son trésor mis à sec, et ses principes les plus chers foulés aux pieds !

Comme souverain ^ l'acceptation du 9 août lui ^ sediblé un acte de faiblesse et de soumission au principe révolutionnaire; comme homme ^ une usurpation du bien d'autrui.

Dès le mois d'août 4 850 , les dispositions per* sonnelles de Nicolas étaient bien connues du Cabinet des Tuileries^ et l'on peut regretter aujourd'hui les avances dont il fut quelque temps l'objet.

Les explications les plus sincères, les preuves le$ plus convaincantes,rienneput modifier l'effet d'une première et profonde impression. Des relations froides , réservées, polies mais malveillantes, telle a été notre position a Saint-Pétersbourg pendant dix années, situation fausse, au milieu de laquelle le départ du comte Fabien vint jeter de nouvelles complications plus curieuses qu'importantes au fond, et où il entre assurément plus de caprice que de véritable politique.

Aux répugnances naturelles dont j'ai indiqué la cause, se joint un motif secret de mécontentement qui n'a pas été observe jusqu'à ce jppr et qui n'^ pu sans doute vous échapper. Nicolas a eu devant lui, depuis ^830, dans la personne de Louis- Philippe, un rival qui, du premier rang l'a fait pas* 8er au second; un homme, profond politique sous

les dehors de la simplicité et de la modestie qin, sans éclat, sans forfanterie, sans bruit ni menace, a fixé tous les regards et éclipsé la gloire de T Achille da Nord^ du vainqueur des Balkans, dont la jeune renommée remplissait toutes les cours^ avant que la révolution de ^1 850^ les périls et la sagesse du fondateur de la nouvelle monarchie attirassent les regards et Tintérêt de TEurope. C'est là un de ces feits qu'on n'oublie pas et que lamour-propre dépossédé pardonne rarement.

Ainsi^ dès le début, Talliance russe même alors quelle devrait produire tous les avantages qu'on s'en promet^ rencontrerait un obstacle infranchissable. Voyons maintenant si ces avantages sont aussi certains, aussi réels qu'on l'imagine.

Vous avez peiot très exieictement. Monsieur, le mécanisme actuel du gouvernement des affaires de l'Europe. Cinq Cabinets ont pris la haute direction des intérêts communs de l'Angleterre et du continent. Sans doute, au sein de cette espèce de conseil amphictyonique, l'assentiment de la Russie aux desseins de la France lui permettrait de peser avec plus ,d*autorité dans les délibérations communes; mais quand on en viendrait au résultat, à ce partage qui donnerait Constantinople à la Russie et le Rhin à la France, les intérêts opposés de la Grande-Bretagne, de l'Autriche et de la Prusse réuniraient indubitablement la majorité. Pour que cet accord isolé de la Russie et de la France prévalût, il faudrait donc en venir à l'emploi de la force. Ce

serait une guerre plus ou moins lointaine, et sans doute^ aux yeux de bien des gens^ ce n'est pas une bonne recommandation qu'une alliance qui ne pourrait produire ses effets qu'au prix du bou* leversement de l'Europe entière.

Assurément je suis de ceux que cette considéra* tion suffirait pour en éloigner à jamais; mais le nombre des personnes qui ne partagent pas cette répugnance est malheureusement considérable I Et, pour les convaincre , il importe d'établir que, dans son état actuel^ la Russie ne serait pas même pour la France une alliée solide, que son armée, suffisante pour défendre ce vaste territoire^ serait impuissante hors de ses frontières.

Telle est ma conviction. Elle résulte de l'état des finances de l'Empire^ de ses institutions de crédit , de son climat qui pendant la moitié de Tannée annule la plus grande partie de ses forces maritimes^ de l'imperfection de ses routes et de ses canaux qui rend toute circulation de vivres ou de troupes lente et coûteuse^ de l'état social enfiu^ considérations qui m'obligent d^entrer daus une foule de détails que le cours de vos pensées et la nature de vos relations à Saint-Pétersbourg ne vous ont peut-être pas permis d'étudier avec assez de* suite, et qui n'en auront aujourd'hui à vos yeux que plus d'intérêt.

Je commencerai^ Monsieur, par l'état des finances que beaucoup d'obscurité environne^ et sur lequel un fait contemporain de votre voyage a donné

lieu en France aux interprétations les plus erronées.

Lorsqu'au mois d'octobre 4 840 on apprit que la Russie négociait en Hollande un emprunt de 25 millions de roubles-argent (400 millions de francs), les journaux français y virent un signe certain des dispositions belliqueuses du Czar. Ils crurent que cette somme devait servir à des armemens ; et la Russie devint le point de mire d'attaques d'autant plus violentes, qu'on la croyait plus forte, plus influente dans les conseils euro* péens, et mieux préparée à une guerre de principes. Et pourtant le fait qui servait de prétexte à ces craintes, réelles ou simulées, était de nature à rassurer complètement lopinion publique, s'il avait été bien connu. En effet, le but principal de l'emprunt n'était pas de se préparer à la guerre, mais de réparer i'iniluenee fâcheuse que deux années de mauvaises récoltes avaient exercée sur le trésor.

Pour se faire une idée exacte du rapport intime qui existe en Russie entre la production annuelle du sol et lesreviremens du trésor, il faut connaître quelle est l'organisation particulière de ses banques.

Ces établissemens de crédit sont au nombre de quatre :

La Banque de commerce , spéciale aux opérations du commerce et de l'industrie.

La Banque d'assignation^ spéciale à l'émission du papier-monnaie.

La Banque ou plutôt laCaisse de dépôts, qui reçoit|

sans payer d'intérêts, les dépôts d'argent contre lesquels elle échange clés billets (billets distingués, par la forme et le papier, des assignations). Les billets de la caisse de dépôts , pouvant être à tout instant ^changés contre des écus, jouissent dans la circulation du même privilège que nos billets de la Banque de France.

Enfin ^ laBflnque d'emprunt^ instituée pour prêter aux propriétaires et autorisée à recevoir des particuliers tous dépôts d'argent à un intérêt fixe de 4 p. 0/0 par an , dont l'Etat lui-même garantit le service. Le bénéfice de cette banque consiste à prêter à 5 p. 0/0; l'emprunteur doit payera p. O/Otqus tes ans pour remboursement du capital, et moyenlofant ces 6 p. 0/0 payés pendant 57 ans, à la 37^ année il est complètement libéré.

X cesquatreétablissemens, ilfaut ajouter les deux iom^an^^deMoscou et de Saint-Pétersbourg, espèces de monts-de-piété dont les opérations ont une im* mense étendue.

Les dépôts fait$ aux banques sont les seuls place^ mens de fonds qui offrent , en Russie, quelque^ curité. L'intérêt de l'argent dans le commerce ne s'élève jusqu'à 48 p. 0/0, et lesplacemens particu* lierssur hypothèqq^ jusqu'à 8, 40 et 42 p. 0/0 que parce que la législation hypothécaire , l'état dci Vindui^triCy les réglemens commerciaux sont inspffisans pour protéger les capitalistes. Il est tel pro- Df ié^airp qui , dans les derniers temps , n'a pu trouver à emprunter sur ses domaines qu'aux taux

exorbitans de 42 p. 0/0, payables d'avance pour deux années; c'est-à-dire que le prêteur ne livrait que 76 p. 0/0 du capital que Temprunteur devait lui rembourser intégralement deux ans plus tard. Létaux si élevé de l'intérêt dans les transactions

privées prouve combien elles sont peu sûres ; et c'est pour cela que la plupart des capitalistes préfèrent placer leurs fonds dans les banques de commerce et d'emprunt, ou dans les lombards, qui ne paient pourtant que 4 p. 0/0 d'intérêt (4).

Parmi ces capitalistes, il y a des marchands enrichis y des fonctionnaires publics ; mais la plus grande partie des dépôts se compose des économies des propriétaires aisés.

Si Ton avait respecté le but de la création de ces établissemens de crédit, les dépôts qu'ils re^ çoivent auraient toujours formé Tobjet de prêts hypothécaires ou servi à alimenter les entreprises de l'industrie et du commerce. C'était la pensée de Catherine II. Mais depuis longtemps cette pensée a été méconnue et l'argent des banques détourné de sa destination primitive. Dans ces dernières années surtout, le comte Cancrine , ministre des finances, a érigé en habitude et en système Tap-

(t) Aa r ' janvier 1641 , les capiiant déposés pat les pviiculiers à |a bancue

d'emprunt s'élevaient à (roubles-argent) 39,895,891 18

Ceux déposés à l'a banque du commerce i 127,692,690 12

To^l (rouhk^-argeo^) 167;5|)8,581 30

Ce qui Tait en nrancs et centimes 670,354,325 22

Encopiprenanlles lora)Nirids , la somme totale des dépdu des parfioiliers, dans lei établissemens publics de crédit, ne monte pas à moins d'an hulubd éefirancs.

plîcation des capitaux des banques aux besoins du trésor.

Ce système devait entraîner TÉtat dans de graves difficultés. En Russie^ c'est-à-dire^ chez les races slaves qui forment le noyau central et la partie la plus considérable de ce vaste empire, vous savez, Monsieur, que la constitution civile de la propriété embrasse Thomme attaché à la glèbe aussi bien que le sol lui-même. Les paysans doivent la plus grande partie de leur travail au seigneur; mais le seigneur, en revanche, est responsable de Texistence de ses paysans. Il doit suppléer à rinfécondité de la terre aussi bien par devoir envers la couronne que par intelligence bien entendue de ses propres intérêts, puisque les bras qui fécondent la terre sont une portion de sa propriété.

Quant au gouvernement, son intérêt à ce que les serfs soient nourris par leurs seigneurs dans les années de disette est bien plus grand encore. Non seulement il s'agit pour lui de conserver la source la plus féconde de son revenu, mais il y va de Tordre et de la sécurité de tout l'empire. Trop d'exemples ont prouvé, dans l'état d'enfance où sont encore plongées ces populations, jusqu'à quels excès le désespoir ou la faim peuvent les porter , quand elles ne sentent plus au-dessus d'elles la protection et les bienfaits de l'autorité morale qu'elles ont acceptée. Ajoutez que les dépôts aux banques sont remboursables, par leur nature, à la volonté du dépositaire, et vous vous expliquerez dans .quels.

embarras une disette un peu étendue doit jeter par contre-coup le trésor impérial.

Les banques sont assaillies à la fois par les pro« priétaires aisés et obérés. Les premiers viennent redemander les dépôts qu'ils y ont faits^ les seconds demandent à contracter des emprunts d'où le repos de Tempire dépend. Au milieu de ces demandes d'argent universelles^ enfin^ les banques dont les capitaux ont été appliqués aux besoins généraux de l'État sont obligées de s'adresser au trésor.

Ce n'est point une vaine supposition; c'est ce qui avait eu lieu, avant 4840, deux années de suite. Deux mauvaises récoltes s'étaient succédées dans les gouvernemens du centre, ceux qui passent à jnste titre pour le grenier de la Russie. L'argent avait été demandé aux banques en si grande abondance , soit à titre d'emprunt ou de remboursement de dépôts que plusieurs fois elles avaient mis le trésor au pied de cette alternative : ou de leur rembourser une portion considérable des fonds puisés par lui dans leur caisse, ou de les voir cesser leurs paiemens et faire banqueroute. Le trésor^ bientôt épuisé par toutes ces restitutions^ fut obligé de s'adresser à l'étranger.

Telle avait été au fond la principale cause de l'emprunt contracté en octobre \ 840^ emprunt qui du reste n'a pas été la seule mesure que cette crise intérieure ait nécessitée. En même temps qu'on

cherchait à faire {iffluer dans les banques les capi-

taux de rétrangerj on s'efforçait de faciliter lear clroulalioadftos tes localités le plas en soaf^nfce. Un oukase augmentait la winme proportionDëlle que les seigneurs pouvaient emprunter d'après la valeur de leurs propriétés ; le malimnm qai auparavant était de 60 roubles aident, par tête de serfîs fat porté à 70 roubles.

L'emprunt n'avait donc pas la guerre pour objet, et s'il restait le plus petit doute à cet égard, il est une circonstance peu connue, qui devrait rassurer les nombreux partisans de la paix. Ce fait, c'est le retard que la maison Hope a apporté à la signature du traité, tant que M. Thiers est resté aux affaires. Elle attendait un événement qui fût un gage de sécurité pour l'Europe. La Russie, qui ne comprenait rien à cette hésitation et à ces lenteurs, commençait k désespérer, quand un matin, à sa grande surprise, arriva la signature du traité. Le même courrier apportait la nouvelle de la constitution du nouveau ministère français. Inutile de dire que l'argent fut bien accueilli. Le premier soin du comte Cancrine fut d'expédier dix à douze millions au lombard de Moscou , qui déjà avait retardé plusieurs fois ses paiemens, et se voyait à la veille de les suspendre tout à fait.

Cette circonstance prouve déjà avec quelle dif&< culte la Russie, en cas de guerre, trouverait des ressources dans la banque européenne.

Ces ressources, pourrait-elle à la rigueur les trouver chei elle?£Dcore moins. C'est ce qui ressorti»^

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