‹ Lettres politiquesChapitre 7 sur 80 · LE DUC DE NEMOURS · texte numérisé non relu

LE DUC DE NEMOURS

MONSEIGNEUB»

Les prélimiDaires obligés de Tadresse maintiennent entre les partis une sorte de trève^ prélude ordinaire de ces débats animés devant lesquels s'efface tout autre intérêt. Me sera-t-il permis de profiter de ce moment de calme et de loisir pour soumettre à votre Altesse Royale quelques considérations sur un sujet qui touche a l'état des mœurs autant qu'à la politique de la France^ et dont l'étude pourra jeter quelques lumières sur une des mesu-

res importantes soumises aux délibérations du Parlement.

Le sujet que j'ai dessein de traiter, c'est l'état et l'avenir de Taristocratie en France. Et pour qu'il n'y ait aucune méprise sur mes intentions, je poserai dès le début la question que cette lettre ne prétend pas résoudre sans doute, mais dont elle se propose de faire sentir l'importance.

Le pouvoir populaire et le pouvoir royal, tels qu'ils sont constitués parmi nous, auront-ils la force et la v^rtu de faire sortir des ent|*aiUes de la nation une aristocratie nouvelle, fondée sur le mérite et les services publics, ouverte à tous sans distinction, personnelle dans ses dignités, patriotique dans ses résultats?

Voilà la question vitale qui surgit en ce moment des instincts du monde, de ses travaux, de ses affections, question que l'Empire avait glorieusement et hardiment posée, et que la génération, à laquelle appartient Votre Altesse Royale, est destinée à résoudre.

Au moment où le fondateur de la dynastie nouvelle parvenait au trône, il avait devant lui une démocratie passionnée, menaçante, dont il devait contenir les envahissemens dans les limites do l'ordre et de la prospérité commune. Aujourd'hui, rapproché du terme de la vie, privé d'un de ses appuis le plus précieux, le Roi a devant lui un fait opposé, un mouvement social tout contraire. Des tendances aristocratiques se manifestent; on les

juge diyeTsement. Ici, on les désire ; là, on les redoute ; les uns les subissent en les approuvant bien bas ; d'autres les repoussent et les maudissent. Mais il ne vient à la pensée de personne de les nier.

Devant un fait aussi universel, aussi ineontestable, la Couronne peut-elle rester in active, indifférente? Et d'abord est-elle désintéressée?

Non, Monseigneur! je ne crains pas d'affirmer que, pour la force et la stabilité de la dynastie, il importe qu'entre le Roi et le peuple, des rangs intermédiaires se forment; qu'un nouveau pouvoir, né comme les deux premiers de l'intérêt général, mais ayant son caractère propre et son indépendance, se constitue.

Les événemens enfantés par la première révolution avaient déjà prouvé que lorsque le pouvoir populaire et le pouvoir royal sont seuls en face l'un de l'autre, la lutte commence et que l'un des deux doit inévitablement dominer l'autre. Il est vrai qu'un principe nouveau a réglé leurs rapports depuis l'établissement du 9 août; et peut-être n'at-on pas suffisamment apprécié jusqu'à ce jour l'heureuse influence que doit exercer sur nos destinées futures ce dernier compromis. Sous la préoccupation des périls qui menaçaient la jeune monarchie, il était naturel qu'elle frappât davantage les esprits par ses lacunes que par ses élémens d'ordre et de stabilité ; c'est ce qui est arrivé.

Les meilleurs esprits, les cœurs les plus dévoués à a royauté nouvelle no peuvent considérer au

jourd'hui sans effroi le mince intervalle qui sépare les deux forces entre lesquelles se partage désormais le gouvernement; et les voyant armées pour l'attaque bien plus que pour la défense, saus barrières, sans remparts qui les mettent à Tabri d'un coup de main^ les hommes d'État se demandent^ si quelque circonstance imprévue rallumait les hostilités, de quel côté serait la victoire. De la république ou de la monarchie absolue^ ils se demandent laquelle doit inspirer le plus de crainte. Et c'est un devoir d'instruire votre Altesse Royale que dans l'état des esprits, la république n'est pas considérée comme le danger le plus imminent ni le plus redoutable. « La sagesse du Roi^ dit-on, a fortifié la royauté ; mais les précautions par lesquelles le pouvoir populaire avait prétendu assurer son contrôle ont tourné à sa confusion ; la bourgeoisie ne fait usage de ses droits que pour décomposer par l'intrigue des Cabinets qui ne se maintiennent que par les faveurs. Perdant ainsi sa propre estime par l'intrigue et l'estime des autres par les faveurs^ quel frein salutaire pourraitelle opposer au pouvoir exécutif que l'intérêt des ministres est d'étendre incessamment ? Sous cette double déconsidération qui paralyse l'action de ses mandataires^ la France, dans un avenir plus ou moins lointain , marche fatalement au despotisme. Mais après le despotisme viennent les révolutions, et dans les révolutions les dynasties disparaissent. » Dieu nous garde de ces extrémités, de ces terri-

bles épreuves que le passé nous oblige de prévoir! Sans doute^ c'est la sagesse des hommes qui a écrit dans la Charte que le Roi n'est pas responsable ; il ne Test pas en droit, il ne devrait jamais l'être; mais en fait, nul ne l'est plus que lui. Le Roi est l'homme de France sur qui pèsent le plus lourdement les fautes de ses ministres, les imprudences de ses partisans maladroits, et jusqu'aux soupçons inspirés par la trahison de ses devanciers! C'est contre lui, contre sa femme, contre ses enfans que sont dirigés les coups des assassins; c'est contre sa renommée, contre son patriotisme, contre son honneur, que se ruent la calomnie et jusqu'aux propos légers de ceux qu'il traitait naguère en amis.

Et pourquoi?

C'est qu'entre le roi et le peuple, entre la base et le sommet de Tédifice social, il n'y a pas d'intervalle, pas de degrés reconnus et acceptés. La royauté est donc la première intéressée à se rete- Dir sur la pente glissante où elle n'acquiert plus de force que par la rapidité même qui l'entraîne dans l'abime. Elle est intéressée à ce qu'un corps indépendant intervienne dans la lutte perma* nente que le pouvoir populaire lui livre et dans laquelle son propre triomphe serait un signal de ruine.

Mais la nation tout entière n'est pas moins intéressée à l'intervention de ce troisième pouvoir modérateur.

L'aristocratie, ou plutôt le développement régn* lier d'un nouvel esprit hiérarchique est indispensable à Tordre social en France. La plaie que tout le monde signale, dont tout le monde souffre, n'estce pas ce nivellement hors de nature qui prétend s'imposer à toutes les situations^ à toutes les intelligences^ à tous les intérêts ; cette personnalité brutale, ce démon de l'envie, cet amour effréné de soi-même qui s'empare de tout, familles, cités, industries? Le mal est au cœur même de l'homme qui a perdu avec le sentiment des inégalités légitimes que Dieu fait surgir de la race humaine, la conscience équitable des devoirs qu'elles imposent.

Triste et misérable compensation de l'injustice des masses, elles refusent aux supériorités les honneurs et les distinctions; et refoulées sur ellesmêmes , les supériorités ne deviennent qu'un instrument plus puissant d'égoïsme. La mort a beau moissonner les noms illustres , elle ne peut en épuiser la source. Il existe d'immenses fortunes et chaquejour le travail en crée de nouvelles; chaque jour voit s'élever au sein des générations qui se succèdent , des esprits d'élite , des talens excep« tionnels. Mais tous ces instrumens puissans, au lieu d'être appliqués noblement au bien public^ ne fonctionnent qu'auprofitdecaprices individuels , ou tout au plus de l'ambition des familles. Les héritiers de noms que la France et l'Europe sont habituées depuis des siècles à respectier, et qui devraient se faire un point d'honneur de répandre

sur les emplois publics le prestige qui les envi-ronne encore, s'enferment dans leurs châteaux^ s'isolent du monde et bornent leur ambition à guerroyer contre un maire ou un sous-préfet. Les grandes fortunes qui devraient rivaliser de hardiesse dans toutes les entreprises nationales où le bien public ne peut s'acheter qu'au prix de risques ou de sacrifices^ sont les plus timides, les plus âpres à réclamer des garanties , les plus em* pressées, au moindre signe de perturbation^ à rentrer sous les verroux du coffre-fort, au risque de faire crouler les industries qu'elles étayaient; les plus beaux talens enfin s'étiolent et se perdent en des œuvres mesquines.

Et pourquoi s'en étonner? Quand la grandeur et l'utilité des œuvres ne suffisent plus pour enrichir, pour ennoblir celui qui les produit, quand on refuse les égards les plus légitimes aux dévoûmens^ à la gloire, aux services publics, pourquoi s'étonner que le talent se rende à lui-même l'hommage qu'on lui refuse, et qu'il tourne en vil métier les plus sublimes professions?

On a cru fonder le règne de l'égalité; vaine erreur I L'aristocratie n'est plus, mais le monde est jd^ein d'aristocrates. Toute la différence, c'est que les privilégiés sont désunis , qu'ils ne forment plus corps, qu'il n'existe plus entre eux de point d'honneur. Ils sont toujours au-dessus de la foule ; ils peuvent plus qu'elle; mais à cette supériorité d'influence n'est attachée la pratique d'aucune

vertUy ni désintéressement^ ni bravoure^ ni magnificence^ aucune obligation morale, aucun service patriotique. La conscience d'une supériorité de na* ture et de droits est toujours la même ; le niveau n'a passé que sur les devoirs.

Je suis loin de regretter un temps qui n'est plus. L'aristocratie de l'ancienne monarchie^ pas plus que sa vieille bourgeoisie, ne sauraient puiser la force dans un principe que la civilisation a con* damné. Mais puisque Tesprit aristocratique importe autant à la royauté qu'au peuple^ n'est-il pas utile d'examiner quel nouveau principe pourrait lui rendre la vie, lui donner la popularité parmi les masses^ lui mériter le respect et la confiance du monarque?

Tel est l'examen que je vais soumettre à votre Altesse Royale.

Et d'abord quel était le principe^ le caractère de l'ancienne noblesse? A quel signe pouvait-en dire d'un homme^ autrefois^ qu'il était noble ou qu'il ne l'était pas?

. Si je remonte à son origine^ j'observe que la noblesse^ dont nos pères ont vu les derniers instans^ avait pris naissance dans la diversité de certaines fonctions militaires et dans les rapports hiérarchiques qui s'étaient établis entr'elles. Les ducs commandaient les armées ; les marquis veillaient sur les frontières; lescomtesgouvernaientlesprovinces; les barons étaient les principaux officiers attachés à la personne du monarque ; les chevaliers^ des officiers

inférieurs. La plupart de ces fonctions furent d'abord personnelles et la noblesse qu'elles conféraient Tétait aussi. Peu à peu elles devinrent héréditaires au milieu de la confusion causée par la décadence de la race Carlovingienne, et le système féodal s'établit.

Ce serait une grave erreur cependant d'imaginer que, même à cette époque, dans la partie héroïque du moyen-âge, la naissance réglât et distribuât toujours les distinctions. A côté de la hiérarchie temporelle, s'était élevée une hiérarchie, une autre noblesse, l'église, qui repoussait le principe de l'hérédité avec autant de vigueur que la noblesse militaire en mettait à défendre ses privilèges. En outre, la noblesse temporelle elle-même se recrutait continuellement de nouveaux rejetons sortis des rangs populaires; les anoblissemens étaient plus fréquens qu'on ne le croit généralement; et sans être anoblis, les grands talens, les grandes fortunes, grâce aux privilèges conquis par les communes^ jouissaient aussi d'importantes distinctions.

Ainsi, d'une part, la noblesse, même alors que l'hérédité fut sa loi principale, ouvrait comme en Angleterre ses rangs au mérite; de l'autre, Thérédité n'était pas considérée par les nobles eux-mêmes comme la seule condition de la perpétuité du titre. Noôlesse oblige ! Tel était le premier enseignement que recevait l'héritier du nom . Il avait l'obligation de tous les sentimens généreux^ de la magnificence, de

riatr^idité, tant était universelle l'opinion que le titre était seulement le signe d'une fonction^ et les privilèges qu'il conférait, la juste récompense de services publics^ de devoirs auxquels le titulaire n'aurait pu se soustraire sans lâcheté et sans déshonneur.

Jusqu'à la majorité de Louis XIV^ la noblesse^ comme pouvoir politique, conserve son indépendance et sa part d'autorité. La lutte entre les trois élémens nationaux , démocratie, aristocratie et royauté^ est encore indécise. Mais à partir de la Fronde^ dernière opposition sérieuse, la noblesse disparait de la lice. 11 est décidé qu'à la vieille aristocratie terrienne, fondée sur les droits que le sang transmettait dans quelques familles privilégiées, il ne serait plus attribué dans le gouvernement aucune participatioQ indépendante de l'autorité royale. Louis XIV peut s'écrier, en parlant aux ambassadeurs étrangers : L'État, cest nm / el fiM s'attofue au plus petit de mes sujets, s'attofue à moi-même I Belle parole qui confondait dans une commune solidarité le peuple et le souverain, au moment où l'aristocratie perdait le souvenir de ses charges publiques pour ne se ressouvenir que de ses privilé* gesl mot sublime sous cette forme populaire, et qui peut seul expliquer comment le Grand Boi sut attacher même aux revers de sa vieillesse la fidé* lité d'une nation épuisée et humiliée !

Louis XIV vit, au début de son règne, disparaître l'aristoeratie comme pouvoir politique; et au mo-

ment où il fermait les yeux , elle perdait jusqu'à ses qualités^ jusqu'à ses vertus et à son influence sociales.

Les délices, les intrigues de lacour avaientsuccédé à la vie rude et simple des châteaux et des évéchés. Chaque siècle amenait ses. exigences, et, pour les satisfaire^ la nécessité de créer de nouveaux emplois. La spécialité militaire de la noblesse ne lai permettait pas de les exercer, ou la légèreté de ses goûts les lui faisait dédaigner ; la bourgeoisie alors s'en emparait. Il est vrai que la Couronne s'efforçait de faire tourner au profit de la noblesse elle*méme ce qu'offraient de dangers ces envahissemens. Elle anoblissait les vilains] qui s'étaient distingués dans la diplomatie, dans l'administra* tion, dans les finances même; et si elle n étendit pas ce système de prudence et de justice aux parlemens, c'est que cette partie de la bourgeoisie, par ses attributions, par son droit de remontrance, formait déjà une classe privilégiée ayant ses traditions d'indépendance et d'austérité et satisfaite du pouvoir réel que l'enr^istrement des édite avait placé dans ses mains. Qu'aurait ajouté à ce pouvoir la vaine distinction des titres ? La cour, fatiguée de l'opposition permanente des gens de justice , n'eût pas été disposée d'abord à les concéder; mais les Parlemens les dédaignaient. C'est ce dédain superbe qui, se commomiquant à la bourgeoisie tout entière^ contribua plus que toute autre chose à la fortifier éoatre la noblesse^ La bourgeoisie prit

les membres des parlemens pour chefs et pour modèles ; elle s'inspira de leurs leçons, elle imita leur modestie., leur simplicité, leur fierté; elle les combla d'égards et de respect, et prit parti pour eux dans leurs guerres contre la noblesse militaire, leur ennemi commun, jusqu'au jour où se sentant assez forte pour se passer de maîtres, elle confondit dans la même haine et plongea dans le même néant ses anciens et ses nouveaux patrons.

En ^ 789, l'aristocratie, encore puissante par ses privilèges et ses distinctions, avait perdu jusqu'au souvenir de son existence politique. C'est ce qui explique pourquoi les membres de la vieille noblesse d'église ou d'épée prirent fait et cause pour la démocratie ou pour la royauté. Ils se divisèrent , ils combattirent sous Toriflamme royal ou sous le drapeau populaire; mais aucun d'eux n'eut la pensée de réveiller l'esprit de corps , et de lever, au nom de l'indépendance commune, une troisième bannière, la bannière féodale; de serrer les rangs autour d'elle et de mourir en la défendant.

Le pouvoir populaire triompha. Seul d'abord contre l'Europe entière, il eut son moment de gloire et de grandeur, et au langage de ses tribuns et de ses journaux, on aurait pu croire au règne de l'égalité. Vaine illusion cependant !

A l'époque où l'esprit de nivellement exerçait le plus d'empire, il s'en fallait de beaucoup que, même parmi les niveleurs , les conditions fussent égales. 11 y avait, comme par le passé, des riches

et des pauvres^ de grands talens et des hommes ordinaires , des chefs et des subordonnés . Qui aurait osé disputer la première place, les premiers honneurs^ le pouvoir enfin à Robespierre, à Sain t- Just, à Barras^ à ces membres du tribunal révolutionnaire et du comité de salut public , à ces re-* présentans en mission devant qui tremblaient des provinces eu tières et jusqu'aux généraux victorieux au sein de leurs armées ?

Des hommes de la bourgeoisie et des derniers degrés populaires avaient envahi les rangs de la noblesse; ils s'étaient approprié les emplois; ils avaient changé le nom des places^ mais ils n'en avaient pas changé les attributions. On avait beau écrire dans les lois , en tète de tous les actes , sur les monumens^ au coin des rues : Liberté, Égalité ! les faits donnaient un démenti aux principes. Les distinctions se perpétuaient sous des noms diffé* rens^ et quand, succombant sous le double effort des attaques étrangères et des divisions intestines , le peuple souverain appela à son aide le principe monarchique dans la personne du vainqueur de Saint-Roch et des Pyramides, Napoléon, pour instituer sa nouvelle noblesse^ n'eut qu'à changer le nom de la plupart des attributions existantes et a y joindre des titres et une étiquette.

Ainsi les inégalités, les distinctions n'ont jamais disparu. Socialement parlant elles ont encore une valeur incontestable; et la gloire de notre âge est

d'avoir étendu, même à la noblesse du sang, lecompromis qui a terminé la révolution.

L^enfant du peuple laisse le noble porter le titre de ses aïeux , le fils du ricbe recueillir la fortune de son père. Il sait bien que ce sont des avantages précieux; mais il ne veut que le droit de lutter et de remporter, si Dieu le favorise, k force de courage , de travail et de talent.

Si la question que soulève aujourd'hui le développement des tendances aristocratiques se bornait à faire de nouveaux nobles, la solution serait facile en apparence, mais elle serait nulle et même dangereuse dans ses résultats. Lamonarchie de4850 a conservé en effet le droit de FEmpîre et de la Restauration, de distribuer les 'vieilles qualifications aristocratiques à des membres de la bourgeoisie. Il suffirait donc de choisir, parmi les administrateurs et les illustrations des professions libérales , les personnages les plus méritans pour en faire des duc?, des comtes, des barons. Mais qu'arriverait-il? Ces nouveaux titres , ne pouvant transmettre aucun privilège à ceux qui en sont revêtus, n'ajouteraient ni influence ni respect à la considération qui les environne déjà. Ces nominations auraient Tinconvénient grave de soulever contre elles la répugnance des masses et l'inconvénient plus grave peut-être d'augmenter les prétentions des anciens possesseurs des titres analogues , en leur donnant à penser qu'Us ont par eux-mêmes

YéMmeùt le plBs pf éeieux de la nobleMe , et que dè»-lora rien ne doit plus stimuler leur ambition y leur amour du bi^n public, puisque la naissauee a suifi pour lea investir à ravanee du prix doni leurs seri^iees eussent été récompensé».

Non, oe ne serait pas résoudre^ même au point de vue social ^ cette grave question de Taristocratie ttQuvelle> et la couronne Ta bien senti puis» qu'elle n'a presque pas fait usage de la faculté que la Charte lui attribuait. Avouons-le^ ce serait râpe* tisser à de misérables proportions rétablissemeut de notre jeune monarchie^ que d'imaginer qu'eUe peut se débarrasser d'un problème aussi délicat que celui de la satisfaction des tendances et de l'esprit aristocratiques^ par un replâtrage des vieilles habitudes de la monarchie de Louis XY.

La question n'est pas d'ennoblir les hommes en leur distribuant les titres de fonctions pu^ bliques qoi ont cessé d'exister depuis huit ou dix siècles. La question aujourd'hui est d'ennoblir les fonctioiis modernes et les emplois publics, et de les élever peu à peu à un tel degré d'honneurque leurs qualifications deviennent, pour les races futures ^ de \éritables titres de ne* blesse*

Ainsi, la noblesse qu il s'agit de créer c'est la noblesse gouvernementale, et, à vrai dire, il n'en a jamais existé d'autre. Si l'on entend par aristo* cratie^ un corps d'individus distingués par des titres, par des qualités auxquelles ne sont attachées

aucunes des attributions du Gouvernement^ soyez assuré^ Monseigneur^ qu'il s'agit d'une noblesse à son déclin ; mais Thistoire nous Ta prouvé : à son origine, ou à son apogée^ toute aristocratie gouverne. Ce qu'il faut donc ennoblir aujourd'hui , c'est la fonction, c'est le pouvoir^ ce sont les charges publiques. Il faut désirer voir se répandre cette idée que tout homme qui prend part au gouvernement de son pays^ doit montrer plus de vertu^ plus de patriotisme, plus de grandeur d'ame que le vul* gaire. C'était déjà l'esprit de l'ancienne noblesse ; au temps de sa splendeur^ il existait des gens qui pouvaient subordonner l'intérêt de l'État à leurs intérêts de famille ; il y en avait d'autres pour qui c'était un devoir constant de sacrifier la famille à l'État. Les premiers^ lorsque l'ennemi foulait le sol français, pouvaient sans déshonneur éviter le danger, s'enfermer dans leurs maisons, se conserver pour leurs femmes et leurs enfans; c'étaient les bourgeois, les vilains^ taillables et corvéables ; mais les autres étaient obligés de tout quitter^ femmes, enfans, terres et manoir, pour voler à l'ennemi; c'étaient les nobles qui devaient au Pays l'impôt du sang.

Au moment où l'adoucissement des mœurs a rendu les exigences et les charges publiques moins lourdes et plus faciles, pourquoi les dévoûmens seraient*ils plus rares? Pourquoi désespérerait-on de voir reparaître les grands courages qui s'y soumettent? Sans doute ces hommes d'élite sont rares^

msis on a pins de chance de les tronver en les cherchant^ en les appelant ; on fait souvent naître les vertus publiques, parla seule déclaration qu'on y croit^ qu'on les désire^ qu'on les attende

Mais ce n'est pas assez que le choix des fonctionnaires soit l'objet de la plus constante sollicitude du monarque ; il est des conditions inhérentes à la fonction et qui rendraient plus facile Taccomplissement des charges et des devoirs qu'elle impose.

La fixité d'abord ; rien de plus contraire à l'influence que doit exercer l'administrateur sur ses administrés que ces fréquens changemens de résidence qui permettent à un bien petit nombre de se familiariser avec les besoins particuliers è leurs localités, et d'attirer la confiance publique.

La responsabilité ensuite; la centralisation excèssive^ qui place dans la main des ministres, seuls responsables^ la décision des plus simples questions et la distribution des plus petits emplois, enlève à l'exercice du pouvoir sa considération et son autorité. I^ crédit que tout employé inférieur peut opposer, par la personne des députés, à la juste sur* veillance de ses supérieurs, détruit les liens de la hiérarchie, décourage bien vite le zèle. Quel dévoûment attendre d'un fonctionnaire qui ne peut ni protéger le talent, ni réprimer l'insolence, ni congédier la paresse ou l'incapacité?

Enfin, un des points les plus importans, c'est la nécessité d'accroître la rétribution des emplois publics. Mais les considérations étendues que sou-

lè^ surtout ce decmer poiat mf«ikritîiun*U€aBit au-delà du but que jja me propose.

En résumé^ Thistoirc nous apjNrend que Fwîsto* cratie a deux aspects : un aspect poiiti(|aeet un ds«pect social.

Socialement parlant^ on peut dire aujourd'hui qu'ail existe encore non pas une noble^sa^ mai& de& nobles héréditaires^ derniers débris d'ume insiitur tion qui n'est plus.

Politiquement parlant, il n'existe pas de nobles^ mais un germe d'aristocratie^ fon^dé sur un principe plus large que celui de l'hérédité^ sur le principe dut mérite et des services publics* Je dis que sous cerap-^ port^ sous le rapport politique^ nous avons une quasinoblesse sans nobles, parce qu'en effet l'bumilitÀ forcée de la plupart de ses membres et leur médiocrité de fortune, l'absence d'indépendance personnelle et de point d'honneur^ ne permettent pas de leur donner ce nom.

L'institution existe donc ; noua en possédons le principe dans l'organisation actuelle de la pairie et de l'administration ; il s'agirait maintenant de traduire le principe en actes^ de donner la vie à ce grand corps; de déterminer par quelles mesure^j par quelle démarche indépendante, la Pairie, considérée comme sommité de la noblesse gouvernementale, pourrait se rattacher par un lien hiérarchique toutes les branches de l'administration, et étendre en dehors d'elle-même ce germe d'aristocratie nouvelle déposé dans sa cc^stitution.

J« 9eiis^ Moiueigiieur ^ tout ce qu'il y a de délicat à traiter sous les yeux de Votre Altesse Royale cette grave question.. Mais il me semble que c'est vous rendre un hommage digne des examples qui vous entourent et du sentiment profond que vous avez de Thonneur national^ que de vous adresser, sur Tun des sujets les plus intimement liés peut-être au repos et à la grandeur de notre patrie, cette étude consciencieuse.

Reconnaissons d'abord que le mérite de la monarchie de juillet n'est pas d'avoir créé un nouveau principe aristocratique , mais d'avoir fait à l'aristocratie Napoléonienne, à l'aristocratie du mérite, sa part dans le gouvernement de l'État. Sous Tem-* pire y les titres étaient héréditaires sans doute ^ et se perpétuaient dans les familles par les majorats ; mais les dignités étaient personnelles; les grands officiers de la couronne , les hauts f onctionnairesi les sénateurs étaient nommés à vie.

L'égalité des trois pouvoirs dans le parlement | voilà le côté novateur, la véritable création dq la monarchie de >i850. Dans le partage de l'au^ torité souveraine , sans doute de hautes exi^nces obligeaient d'attribuer à chacun des trois pouvoirs des privilèges particuliers ; mais ces privilèges sq balancent. Ainsi la Chambre des députés a l'initia^ tive de la discussion du budget ; mais à la Chambro des pairs est exclusivement réservée la haute juri-^ diction des crimes d'état, et la Couronne possède seule le droit de dissolution. Si Ton considère

les termes de la oonstitotioii ^ Fespitt eif «tfaiiit; on voit qoe le goavememeat est équitablement réparti entre les trois pouvoirs. Si Ton considère les fidts^ l'ineertitade et f indécision commencent ; il existe bien trois pouToirs^ mais de ces trois pon- Toirs ilsemUe qne deux seulement aient gonyemé.

Toutefois il ne fondrait pas s'exagérer le rôle passif de la Pairie; ce rôle est loin d'avoir été nul. En matière de constitution , on peut dire avec vérité que^ depuis 4 830^ la Chambre des députés a fait la loi^ que la Royauté l'a tMécwiée , et que la Chambre des pairs Ta iéfemimt. Voilà quelle a été la part de chacun des trois pouvoirs du pariement dans l'oi^anisation et rétablissement de la nouvelle monarchie. Je sais que le rôle de sévérité est ingrat, et que, dans l'état de nos mœurs, il ne constituera un véritable pouvoir public que lorsqu'au droit de réprimer les attaques contre le gouvernement, la Pairie joindra le privilège de récompenser les dévouemens et les services publics. Cest donc à lui constituer ce droit de récompense , complémentnécessairo de ses attributions judiciaires, que tous les esprits doivent viser.

Or, de tontes les récompenses publiques dont la distribution pourrait ennoblir et fortifier la Pairie, 11 n'en est pas de plus éclatante que la dignité même de pair de France.

La question de l'existence et du développement de l'aristocratie nouvelle doit donc être ramenée à ces termes simples :

Quelle espéced'iaflaence la Pairiedoit-elle exercer dans son renouvellement? D'où lui viendra ce droit nouveau ? Doit-elle Tatteudre d'un changement à sa constitution, d'une modification à la Charte et à la loi supplémentaire de 4 854 ?

Je ne le pense pas.

Je croîs qu'il est un moyen , plus naturel , plus convenable , d'autant plus assuré , que ce moyen dépend d'elle seule, et que l'ayant une fois adopté^ son existence, sa grandeur et son autorité futures reposeraient désormais dans ses mains.

Depuis cinquante ans, Monseigneur^ nous vIt vons^ nous agissons comme s'il n'y avait de stable et d'efficace^ politiquement parlant^ que les lois et les constitutions écrites. Il semble qu'il n'y a de droits réels [que ceux qui ont été couchés sur le papier. L'expérience cependant aurait bien dû nous guérir de cette illusion. Combien de lois inexécutables et inexécutées! Combien de constitutions mortes le lendemain de leur naissance^ malgré les millions de signatures qui les couvraient , malgré les sceaux républicains^ impériaux ou royaux!

C'est qu'il ne suffit pas qu'une chose soit écrite pour qu'elle vive dans les esprits. La mobilité humaine ne permet pas sur tous les points indiffé* remment ces engagemens éternels; elle ne les accepte que dans une certaine mesure et sur certains objets précis où il s'agit de régler les suites d'un débat que l'on juge épuisé. Les constitutions écrite^

spntjeproduitd'iinaccord entre des forces Tires q^i, par une meilleure appréciation de leurs rapports mutuels , reaonceut à la lutte et font un pacte d'alliance et d'amitié. C'est là ce qui donne le caractère de vérité et de durée à la Charte nouvelle.

L'élément royal et l'élément populaire étaient seuls en présence. Ini^rtain de son origine et de son avenir^ l'élément aristocratique n'était rien; les deux premiers avaient donc ]e droit de régler la part du troisième, et c'est ce qui a eu lieu.

Mais quelle est aujourd'hui la conséquence de ce înode d'organisation alors inévitable?

L^ voici :

On a voulu établir un troisième pouvoir indépen* dant des deux premiers , on a voulu qu'il fût leur égal ; et dans la réalité ce troisième pouvoir, né de l'alliance d^s deux autres, leur est soumis. Il n'a pas l'influence que donne la richesse; il n'est pour rien dans la loi de son propre renouvellement; il ne possède pas même l'espèce de frein qu'il pour<rait opposer aux envahissemens perpétuels dont il est menacé, si le nombre de ses membres était limité.

Voilà quel pourrait être l'objet des plaintes de la Pairie ; mais faudrait-il en conclure avec certains écrivains imprudens^ qu'elle pourrait exiger aujourd'hui qu'un pareil état de choses fût subitement renversé ! Après dix années d'expérience^ sans lutte^ sans secousse^ sans manifœtation

te'Çuivhit faire Sentir la nécessité ï'tin ehan-^ genefttt, !a Pairie réussîrait-élle à introduire dans laCharte de notrveaux rapports, nn notivean principe, par la seule raison que ce nouveau principe est pins iogique, plus en harmonie avec f esprit du ^onTOrnement représentatif. Non ! la Pairie le ten-' ieniffvainementIQu'elle peimette à Fun des hommes ^ onl peut-être leplus étudié sa constitution, ses be-^ soins , ses véritables nécessités , *ses racines populaires; qu'elle permette à Fhomme qui a peut-être k plus de foi dans ses ressources actuelles et pro« chaînes, de dire qu'elle n'a pas le droit ^de provoquer la révision du pacte fondamental, de remettre en question un débat [de cinquante années, de ral* himer ce brasier, à peine refroidi, ^e rouvrir toutes ces plaies saignantes que la monarchie nouvelle aiermées au prix de tan% de sacrifices, de tant de périls. On ne saurait trop le répéter : pour avoir le dtt)it d^écrîre quelque chose dans une constitution , il faut avoir beaucoup fait, il fout être né^ oessaire, puissant, assez puissantpour contenir les ambitions, les passions, les espérances que tout renouvellement fait éclore , et pour être sftr que la main qui s'avance vers le pouvoir est bien celle qui le saisira !

Tellen'est pas du reste Tambition de la Pairie, et loin de l'en blâmer, on doit l'en féliciter. tJn instinct secret l'avertit que tout changement à son sort , obtenu par l'un des deux pouvoirs publics , serait nécessairement ^heté au prix de dangereuses concessions. Pour reErtier indépendante, ^e

n'attoMlra rien que d'elle seule; cW par dea ges^ par des traditions qu'elle étendra désormais s(Mi influence et sa part d'autorité dans la gouverne^ment de l'État.

Les traditions 1 mais il n'y a pas au monde de lois plus puissantes , ni plus assurées ! Il n'y a pas de constitution qui vaille un usage établi lentement et consacré par l'assentiment national. Créer des usages , fonder des traditions , voilà l'œuvre qui doit préoccuper la Pairie , l'œuvre qu'elle ne peut accomplir qu'en cherchant le pouvoir dans la ligne de la popularité. Mais par quels moyens? y parviendra-t*elle? Il en est d'inefficaces^ de dan* gereux, je l'ai montré; tout appel à une intervention étrangère^ toute démarche qui aurait l'appa^ rence d'une sollicitation^ ne saurait convenir à un corps politique, membre indépendant du pouv<Mr Bouverain.

Ce qu'elle doit éviter^ l'expérience le lui a déjà indiqué , s'il est vrai qu'une tentative semblable ait été faite. Dans une drconstance grave l'un des cabinets qui se sont succédé dans ces dernières années^ aurait été respectueusement invité , avant de publier les nominations à la Pairie^ d'en communiquer la liste au bureau de la noble Chambre^ afin de lui donner l'occasion d'exwcer^ au nom du corps tout entier, un contrôle indispen* sable à sa propre dignité. Cette demande aurait été l'objet d'un refus , refus légitime et qu'il est facile d'expliquer. On conçoit en effet que des

ministres^ responsables envers lii Couronne comme

envers la nation , n'aient pu se déterminer à une concession dont Teffet apparent était de dépouiller et d'affaiblir la prérogative royale que leur devoir est de préserver. Bien que Tintérèt de la Couronne et de la députation soit de trouver dans la Pairie un contrepoids suffisant à leurs exigences et à leurs envahissemens réciproques^ ni Tune ni Tautre, pour y parvenir j ne consentiront à se dessaisir du droit qu'elles se sont attribué.

La Pairie est donc réduite à elle seule; elle ne peut puiser qu'en elle l'énergie et les ressources qui lui donneront une part d'influence égale à la légitime sollicitude qui doit l'animer.

Eh quoi ! on voit^ à toute occasion, les membres de la Chambre élective se réunir en dehors de l'enceinte de ses séances, en dehors même de Tinter-» valle régulier des sessions ; qu'il s'agisse du choix d'un président, d'un projet que l'industrie redoute, pour peu que l'intrigue se remue ou que les intérêts du moment élèvent la voix, on s'assemble^ on se concerte; on harangue, on délibère ; des commissions se forment, des audiences sont demandées^ des craintes et des vœux sont portés officiellement au pied du trône I Et la Pairie, quand il y va de son honneor, de sa dignité, de son existence, resterait muette et sans passion ! Quoi , ni espérances, ni crainte officielles I jamais rien qui trahisse les vœux qu'elle forme sur sa propre dt^tinée, rien qui vienne instruire la Couronne, la Chambre élective, ^administration , la France tout entière qu'elle

^'inquiète d««oii pow^ir, de son avenir, et motttJ^Q

pv le «(uiifâle permanent de la noaveUe constUtt* tion qu'on lui a faite, qu'elle en approuve définitivement le principe et qu'elle en accepte les lésultatsi

îNon! Cette e:£tréme prudence^ ce mutisme, cette inaction ne sauraient toujours durer. La Pairie, fière de son passé, s'impose le pieux devoir de rendre solenndlement hommage à chacun des membres dont le temps la sépare; elle ne saurait sester indifférente à<son avenir et garder un éter^ Rel silence en face de son plus cher espoir^ en face de ces illustrations naissantes qui s'élèvent ven elle du sein de tous les sériées publics, des pn>fessions libérales^ des lettres, des arts, et qui sont destinées à réparer dans son sein les brèches que la mort y creuse incessamment. Elle est la première intéressée à ce qu'ua sang jeune vienne entretenir la vigueur dans ce corps auquel l'inamovibilité doit imprimer plus particulièrement le cachet de la vieillesse.

Qu'il serait beau de voir lechaïuselier lui-même., gardien scrupuleux des préro^tives et de la dignité ducoips, fonder oe solennelpatronage comme tndi* tion régulière, à l'ouverture de toutes les sessions; de l'entendre raconter tous les grande faits nationaux qui intéressent le passé et l'avenir de la Pairie, les gloires éteintes, les gloires naissantes, exprimer tous ses sentimens, ses espérances comme ses re* grets!

Mais de pareils usages s'établissent péniblement! L^expi^ence^ que toute nouveavlé surprend dV

bord^ les conteste et les repousse, n faut que Tar* deur du jeune âge, par ses élans généreux, mette la régularité, les convenances même en périls pour que Ton accepte une innovation qui, loin d'être audacieuse alors, devient prudente, qui n'est plus un empiétement^ mais un frein !

N'est-ce pas au? jeunes gens, en effet, images vivantes d'un privilège qui n'est plus, qu'il appartient d'appeler les premiers à côté d'eux les hommes de leur âge qui, par des travaux soutenus et d'éminens services, marchent en dehors de la Pairie i la conquête de cette haute dignité; de prononcer fraternellement leurs noms dans cette enceinte où viendront un jour siéger leurs personnes? Oui, Monseigneur, c'est à eux surtout que cet honneur appartient. Parla, ils se créeront des titres à une Ivoire nouvelle, et deviendront entre les partis un gage d^union, en réconciliant pour jamais Tordre ancien et le nouveau, le principe de l'hérédité et celui des services publics.

Quel inconvénient verrait-on à l'expression de ces témoignages? Quel danger redouter? Qui pourrait s'étonner et s'alarmer d'entendre sortir du seii» de la Pairie une appréciation équitable de tous les efforts et de t(ms les intérêts qui convergent vers elle? De voir des mains généreuses se tendre au-devant des hommes qui s'en rapprochent?

Toute inquiétude serait vaine; la Couronne n'en conserverait pas moins la plénitude de ses préro-

gatives ; à elle seule le choix des nouveaux pairs ^ qu'ils aient mérité ou non l'attention de la Pairie I La Chambre élective n'en continuerait pas moins de former une des principales catégories de candidats à la nomination royale; et pour tout dire^ la Chambre des pairs ne ferait que compléter le système de candidatures^ ébauché dans les catégories^ et dans une forme plus convenable et plus respec* tueuse. La Chambre des députés a désigné les /ofictians parmi lesquelles la nomination royale est circonscrite ; elle a exprimé à cet égard une volonté impérieuse. La Chambre des pairs désignerait les personnes et elle n'exprimerait que des vœux dont la force reposerait tout entière dans l'assentiment national^ dans la conscience publique, dans la justice I Les inconvéniens seraient nuls et les avantages seraient incalculables .

La Couronne et laDéputation trouveraient également, dans cette expression consciencieuse et indépendante de la Pairie, une épreuve, une garantie morale contre le double danger des exigences parlementaires et des engagemens ministériels. Les travaux modestes, les services réguliers et soutenus y puiseraient un encouragement qui détournerait peu à peu les ambitions des luttes électorales ; le public verrait avec orgueil et avec confiance un suffrage élevé confirmer les illustrations et les gloires qu'il aurait d'avance proclamées.

Mais il est un avantage plus précieux encore que cette initiative pffîcieqse produirait, c'est que dès

ce moment Faristocratie nouvelle serait fondée ; le haut patronage^ dont la Pairie aurait donné l'exemple, s'étendrait bientôt à tous les services publics. Ce double sentiment : rechercher le mf* frage des chefs, distingner et favoriser les efforts des subordonnéSj deviendrait la loi de la hiérarchie gouvernementale et le principe de la noblesse mo« derne, de la noblesse napoléonnienne et populaire^ dernière noblesse qui ne peut pas périr^ puisqu'elle se renouvelle sans cesse et que nul n'en est exclu. Au nouveau noble que le Roi faisait autrefois^ il fallait un parrain. Quel est le parrain naturel du fonctionnaire que laCouronne élève à une nouvelle dignité? C'est son supérieur qui le présente à la nomination royale, ou qui^ étant consulté^ a approuvé son élévation. Puisque la sommité^ la tête de l'aristocratie gouvernementale est seule constituée dans la Pairie, son premier devoir est donc de s'occuper d'abord de fonder ce haut patronage^ de le régulariser, et d'étendre par ce lien nouveau son influence et sa juridiction morale à toutes les fonctions du Royaume^ puisqu'elle peut le faire sans empiétemens sur les prérogatives de la Couronne et de la Chambre des députés. Les pairs de France doiventse considérer comme les véritables parrains de tous les candidats à la Pairie^ et rechercher dès a présent par quels actes^ par quelle intervention officieuse ils pourront^ en remplissant cette obligation, maintenir une sfffvâllance permanente de l'honneur et de la dignité.du Corps.

Mmi, les postirlans aux fonctions gouvernementales^ à la nouvelle noblesse, ont deux carrières qui, par des moyens différens y leur offrent également Toccasion de se distinguer, d'attirer la bienveil* lance et la consécration royales. Dans Tadministra^ tion, le suffrage des chefs; hors de Tadministration, le suffrage de tous. Ici, ce sont les supérieurs qui attirent à eux; là, c'est la foule qui élève audessus d'elle; le roi règne sur tous et doit justice à tous.

Monseigneur, je considère comme l'acte de dévoûment le plus sincère à Sa Majesté et à la dynastie nouvelle la hardiesse qui me porte à exprimer le vœu que la Pairie prenne enfin une part indépendante à la loi de son renouvellement.

Sa Majesté n'en art-elle pas senti la nécessité? Ne Tart-elle pas prévue? La haute expérience et la sagesse qui président aux destinées nationales, qui embrassent tous les ressorts de sa grandeur, de sa prospérité, n'ont-elles pas déjà désiré cett eépreuve naturelle , cette garantie que rendent de plus en plus indispensable les exigences de la Députation et l'instabilité des cabinets?

On ne crée pas une aristocratie ; ce sont les usages, les traditions qui constituent son empire. Grâce à leur intervention s'établit une influence réciproque des lois sur les mœurs et des mœurs sur les lois. Les mœurs ont des instincts impérieux qui imposent souvent l'obligation d'établir des lis nouvelles, avant même que les l^^lateurs puis*

sent OA mm la pofrtèe. Mais; lorsq^ne les lois sonf Fexpr^ssiiO]» sincère de ces instincts toat pufssansr, bientôt elle» sont étudiées^ appréciées et reçoivenf de rinterprétatioB de la raison publique une vigueur nouyelle. Elles réagissent alors sur lesf mœurs , elles leur apportent Faide , le secour» ({u'elles en ont reçu* En ce qui concerne la pairie^ nouvelle^ ou^ pour généraliser disivantage^ les inté^ rets ^présentés par celte noble institution , en ce qui concerne l'aristocratie de Tavenir, on peut dire que Les mœurs «^ les instincts sociaux en ont imposé le principe dans la loi des catégories, et que , sous le patronage de cette loi , Tinstitutioa qu'elle afondée doit ^en réaliser maintenant les effets.

Lorsqu'il a été décidé que k Pairie^ sommité de* l'aristocratie nouvelle , ne serait pas hérédit/tire^ il a été décidé que le lien politique qui unirait les membres de la nouvelle noblesse serait une pater* nité d'adoption. En vain dira-t on que pour en remplir les devoirs, il faudrait une vertu qui n'est pas dans la nature humaine; cette vertu ar existé ; elle existe encore dans les hauts grades de l'armée , dans un grand nombre de fonctions publiques. Cette vertu, esl elle donc au-dessus de celle qu'en tous lieux^ à toute heure, nos lois et nos réglemens imposent à la foule? Et de quel droit Timposeriez-vous au vulgaire, vous^ administrateurs^ si vous ne la pratiquez pas ?

Oui^ Monseigneur^ s'il doit se former des élé*

mens épan dont j'ai constaté Texistence an sein de la nation^ une aristocratie nouvelle^ puissante et respectée, la supériorité la plus indispensable pour en faire partie sera celle du patriotisme et de la yertu. Que Ton se distingue de la foule par un nom illustre, par de grandes richesses^ par du génie , si Ton ne joint pas à ces avantages les grandes quar lités du cœur, Tamour du bien public, la dignité^ la bienveillance^ la justice^ on ne représente pas Taristocratie au public français par un côté qu'il lui soit possible d'accepter ; on n'est pas noble.

L'homme noble a besoin de gloire^ soit qu'il la demande auxhommes^ soit qu'il la demande à Dieu, soit qu'il la demande à lui-même , au témoignage de sa conscience. Mais celui qui borne son ambition au triomphe de ses intérêts personnels, sans s'inquiéter du suffrage de ses contemporains ou des acclamations de la postérité , qui n'aspire qu'à la prospérité de sa famille^ quels que so^nt son talent, sa fortune ou son nom^ celui-là n'est pas noble. La noblesse n'est pas seulement la supériorité , c'est la supériorité qui use d'elle-même noblement et patriotiquement.

QVATaiàMta iiETTan,

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