A M. THIERS
MONSIEUBf
Quand la catastrophe du chemin dé la Révolte vous a été annoncée à Vichy, vous vous êtes écrié : la politique de la France est changée I.
Voilà quel a été le premier ini^tinct de votre cœur dont vos adversaires méconnaissent le na* turel et la bonté, de votre esprit éminemment pra« tique et prompt. Vous aviez compris que la mort de rhéritier du trône et les éventualités d'une régence plaçaient les partis dans une situation toute nouvelle ; que les passions, les intérêts, les devoirs des hommes d'État ne pouvaient plus rester les
mêmes. Yous^ chef de l'opposition^ vous alliez donner l'exemple de la sagesse et du dévoùment ; permettez-moi de le dire , c'était faire acte y non seulement de bon citoyen , mais d'honmie d'État prévoyant 1
Oui^ Monsieur^ la politique de la France était changée ; elle était changée plus peut-être que vous ne l'imaginiez; elle était changée en France et hors de France. En appelant à lui le jeune Prince qui^ depuis deux années, au sein de la solitude^ loin des plaisirs de son âge^ consacrait tous ses instans à l'étude des forces militaires de la France^ Dieu ne semblait-il pas tourner nos regards vers un autre avenir que la guerre ? En faisant éclater parmi nous tant d'union , chez les peuples étrangers et dans toutes les cours de l'Europe un deiiil si unanime^ ne semblait-il pas nous révéler^ au dedans et au dehors^ des germes d'harmonie et de paix, inattendus, inespérés?
Destinée fatale et touchante! Âbime où la raison -craint de pénétrer, mais dont l'avenir viendra sans doute éclairer tous les mystères ! Celui dont la vie répandait un si grand charme sur tout ce qui l'approchait et qui inspirait à la jeunesse un si vif espoir, aura servi, même par sa mort, cette France qu'il chérissait I II aura affermi le trône de son père par la catastrophe qui, selon toutes les prévisions, devait le plus l'ébranler I Puisse la populaire et généreuse mémoire de ce prince si vivement regretté ne jamais périr; puisse-t-elle protéger le
hetc^VL de MU fils , et venir en aidé an loyal dé^ ronement de son frère sur qui f eposô une tâché 6i douloureuse et si ingrate 1
Je sais^ Monsieur^ que , lotit en partageant fès sentimens que j'exprime, vous n'en approuve^ pas toutes les conséquences. L'union deS esprits, à Tintérieur, aura toujours en Vous Un éloquent ihterprète',; mais vous né fondez aucune espérance solide sur la situation nouvelle de TEurope. Pour vous, la question extérieure est toujours ce qu'elle était; votis voyeîS la France humiliée, vous ne pardonner pas aux gouvememens étrangers les traités dé 484 S.
Préoccupé des causes de collision querénferiûeilt les ambitions contraires des cabinets, le partage forcé des populations , la délimitation des frontières y vous pressentez dans un avenir prochain des luttes inévitables. Et si vos conseils étaient suivis^ la France, sans menaces^ sans bruit, sans colère, devrait dès Ce moment s'y préparer ; elle devrait négliger les chemins dé fer que vous croyez inutiles à l'industrie nationale , et consacrer ses ressources k remplir d'armes^t de munitions ses arsenaux;; elle devrait suspendre ses débats administratifs et économiques et concentrer toute l'attention des chambres sur une organisation plus souple et plus fécondé de Tarmée.
Une conviction aussi tranchée ,' aussi ferme , qui résiste à de si douloureuses transformations, doit avoir de profondes racines ; et, dans la bouche d'un
des iMDUiies d'État les pins habUes et lee i^m séduisaiiSi il est impossible de It dédaigner.
Je la crois sérieaseySiaoère.Déddédans les lettres qui vont soiYre à la combattre saccessivement sur tous les points graves ,de nos relations internatio* naks, en Orient^ en Espagne^ à Saint-Pét»diM>iiig, à Londres^ à Vienne^ à Berlin , je considère comme nn devoir de vous exposer d'abord , non des idées générales sujettes à controverse^ mais une suite d'observations pratiques sur la véritable attitude de la France au dehors^ sur l'œuvre particulière qu'elle accomplit et le rôle qui lui appartient^ rôle dont vous devez être fier ; car vous êtes du nombre des hommes qui ont contribué^ dans ces derniers tCTips^ à le lui maintenir.
Comme vous. Monsieur, j'aime mon pays, je Taimepassionnément; jel'aime parce que j'ai grandi sous les rayons de son soleil; je l'aîme parce qu'il n'est pas une époque de son histoire à laquelle ne se rattache l'existence de quelqu'aïeul ignoré ; je l'aime paroe^^que les lois de la France > ses mœurs^ ses travaux, ses plaisirs j sont une portion de ma vie ; je l'aime surtout parce que je crois le peuple dontjefiBispartieie plus généreux^ le plus noble, le plus chevaleresque du monde; parœ que cette terre bospitalière et féconde est à mes yeux aujourd'hui la terre privilégiée , la terre sainte par excellence. rVoilà l'idée que je me fais de mou pays, Monsimr, moi , qui ai des amis bien chers dans presque to¥ies les capitales de l'Europe ; et je suis certain^
en vous fenant ce langage, de ne blessor aiieun d'eox , car ce que je pense de la France , je trouve tout naturel que rAUemand le pense de rAUema* gne^ TÂnglais de T Angleterre. Sans un c»tain degré d'enthousiasme et d'exagération^ le patriotbme ne serait pas un amour , il ne serait digne d^inspirer ni sacrifices ni dévouemens sublimes. Le monde^ peuplé de philosophes cosmopolites^ péri* rait bien vite d'ennui; il aurait peut-être plus de raison , mais l'excès même de la sagesse en banni* mit la joie , le mouvement , la vertu ! ' Après cette déclaration , quelque dissidence que je sois forcé d'exprimer sur oertaines opinions ou certains actes de votre vie politique, je pente qu'il y aura toujours entre nous quelque chose de oom*mun.
Je le reconnais avec vous^ Monsieur ; s'il existe un trésor cher à la France^ c'est son honneur^ c'est la gloire que dix siècles ont attachée à ce nom me* pecté^ symbole au moyen^&ge de la plus grande en<treprise que les peuples aimt accomplie ensemble^ les Croisades , et cjfui rappelle à l'Europe ntioderne sa conquête politique la plus précieuse, la liberté.
Mais cette gloire n'a pas toujours été la même! la France a mis tour à tour son orgudl dans des entreprises aussi varîées que les siècles qui se soc* cédaient : enthousiasme religieux, aventures chevaleresques^ conquêtes^ découvertes^ beaux-arts, administration, propagande révolutionnaire, elle a tgnt «îtebrifsei ! JBlle a jeté tqiv à tour sf 11^
aamoTy tootesa?ie «^des voief diyerses^ «e fusant im point d'honneor d'exoeUer dans h pMUoa do« miiianta de chaqiM époqiiû.
Pour apprécier sainement aujoord'hni en ^oi doit Yéritablement consister la gloire de la Franoe^ U fimdnnt donc, avant toat, se iaiie nne idée «sactn du caractèro génàral de Tépogne on noua ¥ivom^ deaentrepdsflsdespeaplesj de lenrs mœurs, d« leurs baUtudes, de lenrs instincta seorets et sivtout de la passion qni les domine.
Lagloire qne noqa devons poorsoivre aiyonrd'hni n'es! pas orile qu'ont ponrsmvie nos pères. Nous nedevons pas plus imiter la fénéntion de fEmpiie qne Itapoléoa n'a imité ICrabean, Ifirabean Voltaue.
Vous voyez dès le débnt, Monsienr, sor qnek points nmia différans,
Lliistolm contemporaine <^Gp» nn eiemple pna« qne Mal de ces modifiei^Ms mcoossivea qu'oai subies ebes ndns les grandes mtreprime nationales^ et Pidée qfoola France se disait de son bonnenr.
]>epus la pranière révolntion jnsqfv'aa désastre de Waterloo, la ^oire de laFrsnce reposait snr nn &it mtorellement pasmgv. Lea dynasties se refusant 'à accepter FiBAueneo du poniw popnlfciw dans le gon^eniMMiit deaaffûrm de rfimepe» lonl f bonnenr de la politique fénénin rsvmmit à In Ftanee qui, seule, soutesudt la faitii an nom et am praftt des peuples.
Ba4MS* lannsnoo est vaMm;)frpiMieda
lal^timitë triomphemomaitaiiémeiit. liais qmoÊB aBB plos tard la révolution de Juillet yieitt venger la dignité nationale humiliée. Une monarchie ihw^ v^e est fondée sur le principe de Vébâuiè du pouvoir fùfulmre et du pouvoir raya/. Ce principe est accepté par l'Europe; et dès lors s'ouvre pour la Franoei au ddiors^ une carritoe où sa glmre^ con<sistant à rAiTiGBR un« action qu'elle avait u^U mtrtprise et dirigée pendant vingt années^ n'est plus aussi claire^ aussi saisissante; et Ton conçoit que^ pendant longtemps^ elle n'ait été ni approfimdie par les éerivains^ ni popularisée parmi leB tnastee.
De tous les hommes d'État de la Restauration qui aeeeptèrent franchement la Charte de 4 SI 4^ le pluff populaire, M. de Chateaubriand^ avait été le seul qui eût rêvé la gloire pour son pays. L'efiet a proové qu'il la cherchait sur un terrain où lessym* pa&ies nationales ne le suivaient pas, et au profit d'un principe (celui de la suprématie du pouvoir royal) si aveugle, si peu intelligent des besoins de la France, que c'est cette gloire éph^inère et les illusions qu'elle fit natire qui l'ont perdu.
Depuis 4850^ si Ton en croit certains organes de l'opinion , les hommes d'État auraient borné leur ambition à maintenir intacte la dignité de la France, à ne souffirir nî humiliations ni affronts des cabinets étengers. Ils se seraient institués les cou* unat&urs des gloires nationales^ sorte de dépôt qu'ils auraient gardé fidèlement^ mais sans y ajouter auconeziohesBe nouvelle. Snfin^ Monsieur^ se*
Ion cette (^inioa, vous seriez le seul qui tarait cheiché attendre au dehors Thonneur du nom français^ ce qui vous constituerait^ sous le règne de Louis-^Philippe^ une position exceptionnelle assez semblable à celle de M. de ChAteaubriand sous la ftestauration.
Cette opinion est assez répandue ; mais, malgré rexception flatteuse qu'elle voudrait créer en votre faveur^ vous avez trop de jugement et de bonne foi pour l'admettre.
Pendant six années^ Monsieur^ vous n'avez eu dfuiB les relations extérieures^ officiellement au moins, d'autre système que celui que vous combattez aujourd'hui. Et certes, ce système de justice et de modération, vous ne le considériez pas seulement comme un moyen de conserver les anciennes gloires de la France; vous pensiez très sérieusement qu'il était pour le pays la source d'une gloire nouvelle; vous pensiez que l'œuvre accomplie alors par la diplomatie française , C9uvre modeste en appibrence^ avjdt an fond un caractère de grandeur dont l'orgueil nfLtM>iial ne serait pas moini» JAatlé un jour que des souvepirs de la République et de TËmpwe. . ,
D'où vient dQnc qn'aprjÈ» avoir, él^ pendant dix années l'nn des soutiens les plus cQumgffu^ et les plus éloquens de ce système, vous avez pu, vous en déclarer tout-à-coup Ta^lagpniste?
. C^la tient, à mon avis, à ce que la siiiuation g^rftle avaitchang|é» Amesvre.quQ Ton s'éloignait d^
la révolution àe juillet, l'état moral et politique de THurope se modifiait aussi bien que celui de la France.
L'établissement du régime nouveau avait dû sus« pendre toutes les affaires nationales et internationales. Établir la constitution sur Le nouveau principe de Tégalité des pouvoirs^ défendre cette constitution contre les attaques des partis^ telle avait été; pendant la première moitié du règne de Lonis^Pbilippe^ Tœuvre principale des hommes d'État^ Toenvre pour laquelle ils étaient unanimes^ parce qn'ils avaient un drapeau, un système dans le prifidpe de juste-milieu proclamé par la Couronne.
A mesure que Fœuvre constitutionnelle se complétait et s'affermissait, les affaires administratives reprenaient le dessus, et le système du juste*milieu, spécial aux d^atsdela constitution, per^ dait de son à-propos et de son influence; de là, les divisions de la majorité et Tëxtréme instabilité des cabinets. Il est remarquable que ces deux phases bien distinctes de la politique intérieure de la France se soient reflétées au-dehors.
Là aussi» pendant les six premières années qui suivirent la révolution de juillet, les questions internationales que soulevaient les événemens mettaient en lutte les peuples et leurs gouvernemens, tendaient à accrdtre on à restreindre leur nationalité, à modifier : leur (»^aniâation intérieure, leurs ittsiilutlofis; à ebanger^n un mot dans cha-
.-. t Iwd» sur laquelle reposaient les droits
■ .LNdtM gouvernans et des gouvtfaés.
1 \ugteterre qui réclamait avec une
.- Ltiuuipt»ate la réforme de son autiqne
.uiiuQ, la Belgique qui se séparait de la
>. . .4uti« , k Pologne qui brisait aas fers ! l'AUema-
,..c uiuJiâait, à l'aide du système représentatif,
.vM luulttutions féodales ; les LégaUiHMet les pelitea
ptiiKiipautés itali^mas réclamaient des garantiee
libérales; l'Espague enfin reprenût le travail réfro-
lutionnaire qu'avait comprimé seulement l'intee*
ventiond6 4825.
Tous ces érénemens avaient été provoqués on encouragés au moins par la révolution de juillet, dcHit l'Europe avait mieux compris, il faut l'avoner, le début que la conolusion. Ansai , la position du nonveau gouvernement était-elle difftcito an miliera des eabioeti et des peuplée à qui ton ecôstence seule inspirait des eraintee et des esp^wices également ffltagérées. Il fallait calmer ces craintes, contenir ces espérances dans les limites de la réalité et eu possible; faire accepter k l'Earope enfin, comme règlement international pour toutes les diffîcuHés de gouvernement et de constitution , le nouveau principe d'teALiTÉ entre le pomoir popiUain et le pomoir rwfat, qui était devenu la base de Télat politique de la France.
On peut différer d'opinion sur certains faits de détail, mais il est impossible de ne pas reconnattr» que 1« but ft été Atteint. Le princip» aristecntiqae
de ranoimne oonstitution aDglake a été modifié ; la Belgique a été séparée de la Hollande ; des oons^ titutions ont été données ou rendues aux petits États gvœaniques , à TEspagne j au Portugal ; le payillon de la Franee est venu balancer Tinfluenee aotriebieiine en Italie. Ainsi ;r ûon seulement TEu-^ rope a reotHuiQ et accepté en France cette alliance du pouvmr populaire et du pouvoir royal , mais elle a consenti à ce que l'apparition de ce nouveau prineipe eût des e£fets hors de France ^ jusque chef des peuples qui lui étaient étrangers par la langue, la religion^ les mœurs.
Dana lea pays même où auran changement n^a eo lieu, le système nouveau s'est emparé des ln« telUgences supérieures qu'il domine aujourd'hui. Cet équilibre entre les deui priacipee politiques qui avaient lutté pendant vingt^oinq années et qui^ touri^à-'ionr^ par une suprématie exclusive, avaient ^troisé de si grands malheurs^ cet égal partage du pouvoir souverain auquel la France a proclamé que toute nation devait ôtre admise quand elle avait Sflsez de lumières pour en user utilement^ et assez de dignité pour en sentir le prix , aujourd'hui TEurope entière y croit ; elle en admet la néces-» site; elle juge ce compromis fondé sur la justice et sur la raison ; elle Taccepte comme une règle qui doit résoudre toutes les difficultés politiques à venir. £nfin le programme du Juste Miuev entre les abus du pouvoir royal et les excès du pouvoir pepiyiaîiegQttvenie aijourd-lnii moralement TEu*
rope aussi bien que la France; et c'est parce que ce grand événement^ le plus considérable peut-être de Ja politique du monde ^ a été accompli sans guerre , que le nom du Roi est environné d'une considération et d'un respect universels.
Voilà , Monsieur , quelle a été au dehors l'œuvre des six premières années du règne de Sa Majesté ^ (Buvre a laqudle ont pris part tous les hommes d'État de la nouvelle monarchie. Ils ont été unanimes sur ce points quelles que soient aujourd'hui leurs divisions. C'est à M. le comte Mole que revient rhonneur d'avoir ouvert la carrière; il y fut suivi par M. Laffitte.avec une décision qui étonna quelque peu ses amis^ quand il déclara solennellement que l*€Sfpérimee des dernières années n avait pas moins pro^ fité aux gfmvememens qu'aux peuples. Casimir Périèr ne fut que le continuateur de cette œuvre. Après lui , le maréchal Soult , le duc de Broglie , M. Guizot j vous-même enfin , Monsieur^ vous l'avez poursuivie avec des succès variés , mais avec le même dévouement et la même conviction.
Les divisions n'éclatèrent k l'extérieur comme à l'intérieur qu'en i 856 , et pour les mêmes causes. Là aussi la politique avait changé de face«
D'une part^ la destinée delà malheureii^e Pologne avait jeté le deuil dans le cœur de ses ardens amis. De l'autre , la monarchie Belge avait été définitivement constituée , et sa séparation de la Hollande reconnue, même de l'Empereur de Russie , beaufrère du roi Guillaume ; les états secondaires de