PREMIERE PARTIE
malheureux, et n'avez-vous pas bien peu de délicatesse de n'avoir su profiter qu'en cette manière de mes emportemens ? Et comment est-il possible qu'avec tant d'amour je n'aie pu vous rendre tout à fait lieureux ? Je regrette, pour l'amour de vous seulement, les plaisirs infinis que vous avez perdus. Faut-il que vous n'ayez pas voulu en jouir? Ah! si vous les connoissiez, vous trouveriez sans doute qu'ils sont plus sensibles que celui de m'avoir abusée; et vous auriez éprouvé qu'on est beaucoup plus heureux, et qu'on sent quelque chose de bien plus touchant quand on aime violemment que lorsqu'on est aimé. Je ne sais ni ce que je suis, ni ce que je fais, ni ce que je désire ; je suis déchirée par mille mouvemens contraires. Peut-on s'imaginer un état si déplorable ? Je vous aime éperdument, et je vous ménage assez pour n'oser, peut-être, souhaiter que vous soyez agité des mêmes transports. Je me tuerois, ou je mourrois de douleurs sans me tuer, si j'étois assurée que vous n'avez jamais aucun repos, que votre vie n'est que trouble et qu'agitation, que vous pleurez sans cesse, et que tout vous est odieux. Je ne puis suffire à mes maux; comment pourrois-je supporter la dou-
leur que me donneroient les vôtres, qui me seroient mille fois plus sensibles. Cependant je ne puis aussi me résoudre à désirer que vous ne pensiez point à moi ; et, à vous parler sincèrement, je suis jalouse avec fureur de tout ce qui vous donne de la joie, et qui touche votre cœur et votre goût en France. Je ne sais pourquoi je vous écris. Je vois bien que vous aurez seulement pitié de moi, et je ne veux point de votre pitié. J'ai bien du dépit contre moi-même, quand je fais réflexion sur tout ce que je vous ai sacrifié. J'ai perdu ma réputation ; je me suis exposée à la fureur de mes parens, à la sévérité des lois de ce pays contre les religieuses, et à votre ingratitude, qui me paroît le plus grand de tous les malheurs. Cependant je sens bien que mes remords ne sont pas véritables, que je voudrois, du meilleur de mon cœur, avoir couru pour l'amour de vous de plus grands dangers, et que j'ai un plaisir funeste d'avoir hasardé ma vie et mon honneur. Tout ce que j'ai de plus précieux ne devoit-il pas être en votre disposition? Et ne dois-je pas être bien aise de l'avoir employé comme j'ai fait ? Il me semble même que je ne suis guère contente, ni de mes