‹ Lettres portugaises;Chapitre 12 sur 46 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

douleurs, ni de l'excès de mon amour, quoique je ne puisse, hélas! me flatter assez pour être contente de vous. Je vis, infidèle que je suis, et je fais autant de choses pour conserver ma vie que pour la perdre! Ah! j'en meurs de honte; mon désespoir n'est donc que dans mes lettres? Si je vous aimois autant que je vous l'ai dit mille fois, ne serois-je pas morte il y a longtemps ! Je vous ai trompé ; c'est à vous à vous plaindre de moi. Hélas ! pourquoi ne vous en plaignez-vous pas ? Je vous ai vu partir, je ne puis espérer de vous voir jamais de retour; et je respire cependant! Je vous ai trahi, je vous en demande pardon, mais ne me l'accordez pas. Traitez-moi sévèrement ; ne trouvez point que mes sentimens soient assez violens; soyez plus difficile à contenter ; mandez-moi que vous voulez que je meure d'amour pour vous ; et je vous conjure de me donner ce secours, afin que je surmonte la foiblesse de mon sexe, et que je finisse toutes mes irrésolutions par un véritable désespoir. Une fin tragique vous obligeroit sans doute à penser souvent à moi; ma mémoire vous seroit chère, et vous seriez peut-être sensiblement touché d'une mort extraordinaire. Ne vaut-elle pas

mieux que l'état où vous m'avez réduite ? Adieu, je voudrois bien ne vous avoir jamais vu. Ah! je sens vivement la fausseté de ce sentiment, et je connois, dans le moment que je vous écris, que j'aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu. Je consens donc sans murmure à ma mauvaise destinée, puisque vous n'avez pas voulu la rendre meilleure. Adieu, promettez-moi de me regretter tendrement, si je meurs de douleur, et qu'au moins la violence de ma passion vous donne du dégoût et l'éloignement pour toutes choses. Cette consolation me suffira, et s'il faut que je vous abandonne pour toujours, je voudrois bien ne vous laisser pas à une autre. Ne seriez-vous pas bien cruel de vous servir de mon désespoir pour vous rendre plus aimable, et pour faire voir que vous avez donné la plus grande passion du monde? Adieu encore une fois. Je vous écris des lettres trop longues : je n'ai pas assez d'égard pour vous; je vous en demande pardon, et j'ose espérer que vous aurez quelque indulgence pour une pauvre insensée, qui ne l'étoit pas, comme vous savez, avant qu'elle yous aimât. Adieu. Il me semble que je vous parle trop souvent de

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