PREMIÈRE PARTIE
malheur, et j'aime beaucoup mieux qu'elles demeurent sans punition que si j'en étois vengée. Je résiste à toutes les apparences qui me devroient persuader que vous ne m'aimez guère, et je sens bien plus de disposition à m'abandonner aveuglément à ma passion qu'aux raisons que vous me donnez de me plaindre de votre peu de soin. Que vous m'auriez épargné d'inquiétudes si votre procédé eût été aussi languissant les premiers jours que je vous vis qu'il m'a paru depuis quelque temps! Mais qui n'auroit été abusée comme moi par tant d'empressemens, et à qui n'eussent -ils paru sincères? Qu'on a de peine à se résoudre à soupçonner longtemps la bonne foi de ceux qu'on aime! Je vois bien que la moindre excuse vous suffit; et sans que vous preniez le soin de m'en faire , l'amour que j'ai pour vous vous sert si fidèlement, que je ne puis consentir à vous trouver coupable que pour jouir du sensible plaisir de vous justifier moi-même. Vous m'avez consommée par vos assiduités; vous m'avez enflammée par vos transports; vous m'avez charmée par vos complaisances; vous m'avez assurée par vos sermens; mon inclination violente m'a séduite, et
les suites de ces commencemens si agréables et si heureux ne sont que des larmes, que des soupirs et qu'une mort funeste, sans que je puisse y apporter aucun remède. Il est vrai que j'ai eu des plaisirs bien surprenans en vous aimant, mais ils me coûtent d'étranges douleurs, et tous les mouvemens que vous me causez sont extrêmes. Si j'avois résisté avec opiniâtreté à votre amour; si je vous avcis donné quelque sujet de chagrin et de jalousie pour vous enflammer davantage ; si vous aviez remarqué quelque ménagement artificieux dans ma conduite; si j'avois enfin voulu opposer ma raison à l'inclination naturelle que j'ai pour vous, dont vous me fîtes bientôt apercevoir (quoique mes efforts eussent été sans doute inutiles), vous pourriez me punir sévèrement et vous servir de votre pouvoir; mais vous me parûtes aimable avant que vous m'eussiez dit que vous m'aimiez; vous me témoignâtes une grande passion; j'en fus ravie et je m'abandonnai à vous aimer éperdument. Vous n'étiez point aveuglé comme moi, pourquoi avez-vous donc souffert que je devinsse en l'état où je me trouve? Qu'est-ce que vous vouliez faire de tous mes emportemens, qui ne pou-