PREMIÈRE PARTIE
à l'excès de mes douleurs, à l'incertitude de mes projets, à la diversité de mes mouvemens, à l'extravagance de mes lettres, à mes confiances, à mes désespoirs, à mes souhaits, à ma jalousie. Ah! vous allez vous rendre malheureux; je vous conjure de profiter de l'état où je suis, et qu'au moins ce que je souffre pour vous ne vous soit pas inutile. Vous me fîtes, il y a cinq ou six mois, une fâcheuse confidence , et vous m'avouâtes de trop bonne foi que vous aviez aimé une dame en votre pays. Si elle vous empêche de revenir, mandez-le-moi sans ménagement, afin que je ne languisse plus. Quelque reste d'espérance me soutient encore, et je scrois bien aise (si elle ne doit avoir aucune suite) de la perdre tout à fait et de me perdre moi-même. Envoyez-moi son portrait avec quelqu'une de ses lettres, et écrivez-moi tout ce qu'elle vous dit. J'y trouverois peut-être des raisons de me consoler ou de m'affliger davantage. Je ne puis demeurer plus longtemps dans l'état où je suis, et il n'y a point de changement qui ne me soit favorable. Je voudrois aussi avoir le portrait de votre frère et de votre belle-sœur. Tout ce qui vous est quelque chose m'est fort cher, et je suis entièrement
3<j LETTRES PORTUGAISES
dévouée à ce qui vous touche; je ne me suis laissé aucune disposition de moi-même. Il y a des momens où il me semble que j'aurois assez de soumission pour servir celle que vous aimez. Vos mauvais traitemenset vos mépris m'ont tellement abattue que je n'ose quelquefois penser seulement qu'il me semble que je pourrois être jalouse sans vous déplaire, et que je crois avoir le plus grand tort du monde de vous faire des reproches. Je suis souvent convaincue que je ne dois point vous faire voir avec fureur, comme je fais, des sentimens que vous désavouez. Il y a longtemps qu'un officier attend votre lettre : j'avois résolu de l'écrire d'une manière à vous la faire recevoir sans dégoût, mais elle est trop extravagante, il la faut finir. Hélas! il n'est pas en mon pouvoir de m'y résoudre; il me semble que je vous parle quand je vous écris, et que vous m'êtes un peu plus présent. La première ne sera pas si longue ni si importune; vous pourrez l'ouvrir et la lire sur l'assurance que je vous donne. Il est vrai que je ne dois point vous parler d'une passion qui vous déplaît, et je ne vous en parlerai plus. Il y aura un an dans peu de jours que je m'abandonnai toute à vous, sans