PREMIÈRE PARTIE 3l
m'imaginai que lorsque vous vous arrêtiez, vous étiez bien aise que je vous visse mieux et j'admirasse votre adresse lorsque vous poussiez votre cheval. J'étois surprise de quelque frayeur lorsque vous le faisiez passer dans un endroit difficile; enfin je m'intéressois secrètement à toutes vos actions. Je sentois bien que vous ne m'étiez point indifférent, et je prenois pour moi tout ce que vous faisiez. Vous ne connoissez que trop les suites de ces commencemens, et quoique je n'aie rien à ménager, je ne dois pas vous les écrire, de crainte de vous rendre plus coupable, s'il est possible, que vous ne l'êtes, et d'avoir à me reprocher tant d'efforts inutiles pour vous obliger à m'êtrc fidèle. Vous ne le serez point. Puis-je espérer de mes lettres et de mes reproches ce que mon amour et mon abandonnement n'ont pu sur votre ingratitude? Je suis trop assurée de mon malheur; votre procédé injuste ne me laisse pas la moindre raison d'en douter, et je dois tout appréhender, puisque vous m'avez abandonnée. N'aurez-vous de charmes que pour moi et ne paroîtrez-vous pas agréable à d'autres yeux? Je crois que je ne serai pas fâchée que les sentimens des autres
justifient les miens en quelque façon, et je voudrois que toutes les femmes de France vous trouvassent aimable, qu'aucune ne vous aimât et qu'aucune ne vous plût. Ce projet est ridicule et impossible; néanmoins j'ai assez éprouvé que vous n'êtes guère capable d'un grand entêtement, et que vous pourrez bien m'oublier sans aucun secours et sans y être contraint par une nouvelle passion. Peut-être voudrois-je que vous eussiez quelque prétexte raisonnable. Il est vrai que je serois plus malheureuse, mais vous ne seriez pas si coupable. Je vois bien que vous demeurerez en France sans de grands plaisirs , avec une entière liberté : la fatigue d'un long voyage, quelque petite bienséance, et la crainte de ne répondre pas à mes transports vous retiennent. Ah! ne m'appréhendez point. Je me contenterai de vous voir de temps en temps et de savoir seulement que nous sommes en même lieu; mais je me flatte peut-être, et vous serez plus touché de la rigueur et de la sévérité d'une autre que vous ne l'avez été de mes faveurs. Est-il possible que vous serez enflammé par de mauvais traitemens? Mais avant que de vous engager dans une grande passion, pensez bien