‹ Lettres portugaises;Chapitre 20 sur 46 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

>E vous écris pour la dernière fois, [et j'espère vous faire connoître, par lia différence des termes et de la manière de cettelettre, que vous m'avez enfin persuadée que vous ne m'aimez plus, et qu'ainsi je ne dois plus vous aimer. Je vous renverrai donc par la première voie tout ce qui me reste encore de vous. Ne craignez pas que je vous écrive; je ne mettrai pas même votre nom au-dessus du paquet. J'ai chargé de tout ce détail dona Brites, que j'avois accoutumée à des confidences bien éloignées de celle-ci : ses soins me seront moins suspects que les miens. Elle prendra toutes les précautions nécessaires afin de pouvoir m'assurer que vous avez reçu le portrait et les bracelets que vous m'avez donnés. Je veux

cependant que vous sachiez que je me sens, depuis quelques jours, en état de brûler et de déchirer ces gages de votre amour, qui m'étoient si chers; mais je vous ai fait voir tant de foiblesse, que vous n'auriez jamais cru que j'eusse pu devenir capable d'une telle extrémité. Je veux donc jouir de toute la peine que j'ai eue à m'en séparer, et vous donner au moins quelque dépit. Je vous avoue, à ma honte et à la vôtre, que je me suis trouvée plus attachée que je ne veux vous le dire à ces bagatelles, et que j'ai senti quej'avoisun nouveau besoin de toutes mes réflexions pour me défaire de chacune en particulier, lors même que je me flattois de n'être plus attachée à vous ; mais on vient à bout de tout ce qu'on veut avec tant de raisons. Je les ai mises entre les mains de dona Brites. Que cette résolution m'a coûté de larmes! Après mille mouvemens et mille incertitudes que vous ne connoissez pas, et dont je ne vous rendrai pas compte assurément, je l'ai conjurée de ne m'en parler jamais, de ne me les rendre jamais, quand même je les demanderois pour les revoir encore une fois, et de vous les renvoyer enfin sans m'en avertir.

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