‹ Lettres portugaises;Chapitre 21 sur 46 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je n'ai bien connu l'excès de mon amour que depuis que j'ai voulu faire tous mes efforts pour m'en guérir ; et je crains que je n'eusse osé l'entreprendre si j'eusse pu prévoir tant de difficultés et tant de violences. Je suis persuadée que l'eusse senti des mouvemens moins désagréables en vous aimant, tout ingrat que vous êtes, qu'en vous quittant pour toujours. J'ai éprouvé que vous m'étiez moins cher que ma passion, et j'ai eu d'étranges peines à la combattre, après que vos procédés injurieux m'ont rendu votre personne odieuse.

L'orgueil ordinaire de mon sexe ne m'a point aidée à prendre des résolutions contre vous. Hélas! j'ai souffert vos mépris; j'eusse supporté votre haine et toute la jalousie que m'eût donnée l'attachement que vous eussiez pu avoir pour une autre. J'aurois eu au moins quelque passion à combattre ; mais votre indifférence m'est insupportable. Vos impertinentes protestations d'amitié et les civilités ridicules de votre dernière lettre m'ont fait voir que vous aviez reçu toutes celles que je vous ai écrites; qu'elles n'ont causé dans votre cœur aucun mouvement, et que cependant vous les avez lues. Ingrat! Je suis en-

core assez folle pour être au désespoir de ne pouvoir me flatter qu'elles ne soient pas venues jusques à vous, et qu'on ne vous les ait pas rendues. Je déteste votre bonne foi. Vous avois-je prié de me mander sincèrement la vérité ? Que ne me laissiez-vous ma passion ? Vous n'aviez qu'à ne me point écrire; je ne cherchois pas à être éclaircie. Ne suis-je pas bien malheureuse de n'avoir pu vous obliger à prendre quelque soin de me tromper, et de n'être plus en état de vous excuser? Sachez que je m'aperçois que vous êtes indigne de tous mes sentimens, et que je connois toutes vos méchantes qualités. Cependant (si tout ce que j'ai fait pour vous peut mériter que vous ayez quelques petits égards pour les grâces que je vous demande) je vous conjure de ne m'écrire plus, et de m'aider à vous oublier entièrement. Si vous me témoigniez, foiblement même, que vous avez eu quelque peine en lisant cette lettre, je vous croirois peut-être; et peutêtre aussi votre aveu et votre consentement me donneroient du dépit et de la colère, et tout cela pourroit m'enflammcr. Ne vous mêlez donc point de ma conduite, vous renverseriez sans doute tous mes projets, de quelque manière que vous

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