PREMIERE PARTIE
ment et dans une idolâtrie qui me donne de l'horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable. Je sens vivement la honte des crimes que vous m'avez fait commettre, et je n'ai plus, hélas ! la passion qui m'empêchoit d'en connoître l'ériormité. Quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? Quand estce que je serai délivrée de cet embarras cruel ? Cependant, je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrois à consentir que vous fussiez heureux; mais comment pourrez-vous l'être, si vous avez le cœur bien fait ? Je veux vous écrire une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps. Que j'aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes, après que je n'en serai plus si vivement touchée ; et lorsque je vous ferai connoitre que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d'indifférence de votre trahison, que j'ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m'en souvenir! Je demeure d'accord que vous avez de grands avantages sur moi, et que vous m'avez donné une passion qui m'a fait perdre la
raison; mais vous devez en tirer peu de vanité. J'étois jeune, j'étois crédule; on m'avoit enfermée dans ce couvent depuis mon enfance; je n'avois vu que des gens désagréables ; je n'avois jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment; il me sembloit que je vous devois les charmes et la beauté que vous me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir ; j'entendois dire du bien de vous; tout le monde me parloit en votre faveur : vous faisiez tout ce qu'il falloit pour me donner de l'amour. Mais je suis enfin revenue de cet enchantement : vous m'avez donné de grands secours, et j'avoue que j'enavois un extrême besoin. En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m'avez écrites; et je les relirai encore plus souvent que je n'ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes foiblesses. Ah! qu'elles me coûtent cher, et que j'aurois été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé! Je connois bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité ; mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible et que j'y parviendrai, ou que je